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I étais à ma campagne, ce sciait là qu'il voudrait que je restasse.
« Divisez donc bien, mon ami, la question entre Paris et la campagne. S'il le faut, je suis prêt à transiger sur Paris; mais je ne le puis sur l'autre point. Il me conviendrait de pouvoir faire quelques courses à Paris, pour régler moi-même mes affaires avec mon vendeur et ceux qui me doivent. Mais si F. y met un trop grand obstacle, j'y suppléerai par lettres. Je ne le puis d'ici, parce qu'il me faut des titres et des papiers, qui, je vous l'ai dit, sont à la campagne. Je prendrai donc, s'il le faut, vis-à-vis de F. l'engagement (d'amitié, car je ne veux point sanctionner de pareils actes) de ne point aller à Paris de tout l'hyver. Mais rien ne m'empêchera d'aller chez moi, parce que le dérangement qui suivrait la prolongation de mon absence me semble plus fâcheux que la chance que je courrais, en allant en dépit de tout le monde.
« Si l'offre de rester à ma campagne est nécessaire, faites-la donc : mais ne la faites qu'à la dernière extrémité; non que ce ne soit mon dessein, mais comme on part toujours du point où l'on est, si l'on croit m'avoir rendu toute liberté d'aller à Paris, et que l'humeur revienne, le pis aller sera de me repousser jusqu'à ma campagne. Si l'on m'a confiné à ma campagne, à la première humeur renaissante, on voudra m'éloigner encore.
« Ajoutez en parlant à F. que, bien que décidé à ne changer en rien mes opinions, cependant, si je dois à son amitié la fin de cette tracasserie, dans laquelle je ne sais pourquoi je suis compris, je me regarderai comme lié vis-à-vis de lui; que je croirai, pour ne pas le compromettre, ne devoir ni écrire ni parler sur
l'état des choses; que ma conduite sera précisément l'inverse de ce qu'elle seroit nécessairement, si l'on me réduisoit à m'exiler, que le 1er C. n'entendra nullement parler d'un homme (1) dans une campagne isolée à dixlieues de Paris, y vivant seul, absolument seul, et que lui F. sera beaucoup moins compromis par là que s'il se prêtoit à un acte arbitraire contre un homme qui n'est pas tellement obscur qu'on ne le sût hors de France.
« Yoilà, mon ami, quant à F. Quant à G. et à mes autres amis, servez-vous des mêmes motifs d'affaires, pour démontrer combien mon retour est indispensable, en fesant aussi sentir que mon séjour à la campagne sera sans inconvéniens, si F. le veut. Mais ce qui est essentiel et ce qui est vrai, c'est que ce n'est point fantaisie, ce n'est point envie de lutter, — quoique cela soit naturel quand on a raison, — c'est nécessité qui me force à retourner chez moi. Cela est si exact que, si F. persiste, et que je ne voyc pas possibilité de séjourner, j'y irai de manière ou d'autre, quelque risque qu'il y ait, et sauf à repartir, après mes arrangement pécuniaires. Ceci ne doit pas être dit à F., parce que, n'eût-il pas envie de me tourmenter, il aimerait assez à me laisser vivre comme Damoclès.
« Je passe maintenant aux arrangcniens matériels et à l'époque de mon retour. Je suppose que ceci vous parvienne dans dix jouis, et qu'il vous en faille cinq pour avoir vu F. J'aurai votre réponse dans vingt jours à peu près : et je ne partirai que dix jours après. Mon idée serait d aller à la Maisonnette avant Paris ou ma campagne, puisque l'excellente dame de la Maisonnette
(I) Le uuot est écrit ainsi en abrégé : hoc.
I , E I T R K S I ) I ; B I , ;\ I A M 1 K C QN 8 T A N T A F A U H I El. o 9
veul bien m y recevoir : d'écrire à l . comme de chez moi, et de •savoir l'effet de ma lettre, et si, ce que je ne crois point, on m'iroit cherchera ma (I) campagne. Ensuite, selon les circonstances, ou je m'établirai dans mon hermitage, ou, s'il n'y a pas sécurité, je m'arrangerai en vingt-quatre heures pour un long voyage. Je désire donc, et je vois avec plaisir que cela cadre avec vos projets, vous trouver vers le 10 vendémiaire à la Maisonnette. Tout sera éclairci en deux jours, et si je dois repartir, ce dont je doute, j'aurais eu de bons momens près de vous, et j'aurai remédié pour ma fortune aux dérangemens d'une absence inopinée.
« Je vous avoue, mon ami, que toutes ces précautions, je les prends plutôt pour que mes amis ne m'accusent pas d'imprudence et ne se désintéressent pas de moi que par aucun motif de crainte. La vie est si lourde sous le régime sous lequel nous vivons, que je ne puis mettre d'intérêt à éviter des dangers qui ne menacent pas la vie, et qui, d'ailleurs, me paraissent très peu vraisemblables. Mais je sens que tout le monde crieroit à la témérité, à l'obstination, et je ne veux pas braver la désapprobation de ceux que j'estime. Si vous enleviez de France vous, et en comptant tout, une douzaine d'hommes et de femmes, je me résignerais à vivre partout ailleurs : et si, après un court séjour près de vous, je ne vois point de possibilité de repos, je tacherai daller, avec des livres, attendre dans quelque retraite paisible la fin de ce règne, qui redouble tellement de poids.
« Je suis bien aise de ce que vous me dites de l'ouvrage
(1) Ma remplace la (biffé). Constant avait d abord écrit : « à la campagne. » Ce qui constituait une amphibologie .
que je vous ai envoyé (1). C'est une belle action, et qui, s'il y a encore quelques fibres dans les cœurs, doit être tôt ou tard d'une grande utilité. Bientôt vous lirez le roman de la fille (2), qui, je crois, ne vous fera pas moins de plaisir. Bonne et noble famille !
« Adieu, mon ami. J'attends le plutôt (sic) possible la réponse que vous remettrez au porteur de cette lettre, et je compte vous embrasser du 12 au 20 vendémiaire. Adieu. Vous n'avez pas besoin que je vous dise combien je vous aime (3). »
(Pas de signature ni de snscription.)
(1) Voir la thèse doctorale de M. Gautier, p. 88. Il s'agit d'un ouvrage de Necker, les Dernières vues de politique et de finances.
(2) Delphine, par Mme de Staël.
(3) Voir sur cette lettre, à Y Appendice, le commentaire de Sainte-Beuve (Portraits contemporains, t. II, pp. 506-508).
(15 juillet 1802(1).
Ce 26 messidor an X.
« Depuis la dernière lettre que vous m'avez écrite, mon cher ami, vous devez en avoir reçu deux de moi, si je ne me trompe. J'ai reçu, de mon côté, de la part d'une personne (2) dont vous me parlez, et que vous devez avoir vue, quoique n'ayant plus avec elle de relations positives (3), j'ai reçu, dis-je, de cette personne un avis indirect, tendant à retarder mon retour. Je vous confie ceci, en vous priant de n'en rien dire à personne, pas même à l'auteur de cet avis, auquel j'attache assez peu d'importance, et qui ne changera rien à mes résolutions. Je ne vous en parle que parce que la manière aimable dont vous m'avez offert de faire mes commissions auprès de cette personne me fait une loi de ne vous rien cacher. Mais je n'en suivrai pas moins mon projet d'aller habiter ma petite campagne, dès que mes affaires ici seront terminées. Je crois que je traiterai beaucoup mieux de près celles que je pourrai avoir à Paris. Il y a une classe d'amis qui ne demandent pas mieux que de n'avoir pas besoin de défendre les leurs, et pour cela qui trouveroient commode de
(1) Tout ce début de lettre encore roule sur Fouché.
(2) Fouché.
(3) Sur les relations de Fauriel avec Fouché, voir ci-dessus.
les tenir à cent lieues. Cependant, comme il m'importe d'être bien avec le donneur d'avis, que j'aime au fond, et en <|iii j'ai toute la confiance que sa situation peut comporter (I), n'ayez, je le répète, mon ami, l'air de rien savoir là-dessus. Je consens à ce qu'il attribue à ses conseils la prolongation de mon séjour ici, qui durera bien encore un mois, et je ne veux pas qu'il soit engagé, par amour-propre, s'il croit quelqu'un d'autre dans la confidence, à persister dans l'avis qu'il m'a donné. Si vous aviez entendu dire quelque cbose de relatif à cela, mandez-le moi : mais dans le cas contraire, ne prenez aucune information, ne faites aucune question, ne rappeliez (sic) point une affaire qui, très vague en elle-même, est peut-être déjà oublié (sic). Vous voiez (sic) combien je compte sur votre amitié. Je mets autant de soin à vous empêcber d'agir pour moi que j'en croirais nécessaire pour engager un autre à me rendre service. L'idée que cette amitié m'est acquise tient le premier rang parmi le petit nombre d'idées douces qui me sont encor accordées.
u Mon séjour ici est prolongé par la maladie d'une vieille tante (2) à moi, maladie qui, bien que peu grave en elle-même, l'est beaucoup pour une personne de quatre-vingt-onze ans. Je profite de ma retraite pour lire beaucoup et pour travailler. J'ai lu un
(1) On avouera que ce n'est pas beaucoup dire ! Cette restriction aie parait plutôt ironique.
(2) Mme de Nassau sans cloute fvoir les lettres de Benjamin Constant publiées par Menos). On trouve aussi, à la suite du Journal intime publié par T). Melegari, parmi les lettres de B. Constant à sa famille, un très grand nombre d'épitres affectueuscs et familières adressées par lui à la citoyenne (puis à lu comtesse) de Nassau, née de Chandieu. — Elle mourut en 1814.
ouvrage qui mauroit ennuyé dans tout autre tems, mais qui est pour celui-ci iïiconcevablement curieux. ('/est la collection de tous les débats et de la plupart des pamphlets qui ont paru en Angleterre, depuis 1635 jusqu'en 1060. On se croit au milieu des hommes qu'on voit tous les jours.
« Avez-vous lu l'ouvrage de Dumont (1), ou de licntham (2), comme vous voudrez? Je l'ai entrepris. Quoiqu'il y ait beaucoup d'idées, ce n'est pas une lecture facile. Je ne conçois pas que Dumont ait adopté la barbare terminologie de l'auteur qu'il abrégeoit. Gomment croit-il qu'il fasse adopter ou tolérer en France des maux evanescens^ des droits concaténés, des événemens divertitifs, exonératlfs et destitntifs, et le droit de contre dation physique? Cependant, quand on a traversé ces mots, on trouve des idées nouvelles, et des principes très sains.
u Pour la quatrième fois, j'ai recommencé mon ouvrage (3). Je crois qu'il gagnera à la refonte à laquelle je me suis déterminé. Je désire le rendre le moins imparfait possible; il faut qu'il ait assez de mérite pour se soutenir durant cette époque de dégoût pour les sujets dont je traite de manière à se retrouver, lorsque
(1) Pierre-Etienne-Louis Dumont, de Genève, jurisconsulte suisse (1759-1829), ami de Mirabeau, de Sheridan, de Fox et de Bentham. Collaborateur du grand criminalistc et philosophe, il se fit son disciple et s'évertua à populariser ses idées dans une série d'ouvrages qui, malheureusement, ne brillent point par la fermeté du stvle. Sismondi a écrit sur lui une notice.
(2) Jeremy Bentham, célèbre moraliste, économiste et jurisconsulte anglais. L'ouvrage ici cité est peut-être le Traite de législation civile et pénale (Paris et Genève, 1802, 3 vol. in-8°). Dumont a fait des extraits de ses principaux livres.
(3) L'ouvrage sur les religions.
ce dégoût sera passé. On m'écrit de Paris de grands éloges sur la brochure de Camille (1). Je trouve qu'elle les mérite. C'est une action courageuse, et un écrit de talent; et la manière dont elle a été lue subrepticement me paraît l'indice d'une époque nouvelle dans l'opinion. Je m'arrête, parce que je n'aime pas les dissertations par lettres. Quel plaisir j'aurai à causer cette (sic) automne avec vous!
« Adieu, mon ami. Je vous aime et je vous embrasse tendrement. >>
(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meulan, département de Seine-et-Oise. Pour M. Forielle (sic).
(1) Il s'agit évidemment ici de l'écrit intitulé le Vrai Sens du vote national sur le consulat à vie (Paris, 1802), où Camille Jordan, de Lyon (1771-1821), proscrit du 18 fructidor (4 septembre) et ami personnel de Constant, attaquait avec la plus vive âpreté le gouvernement consulaire. Après la Restauration, Jordan fut élu député (1816) par le département de l'Ain, qu il représenta pendant cinq ans, jusqu'à sa mort. — Le membre actuel de l'Académie des sciences est son petit-fils, et son arrièrcpctit-fils enseigne l'histoire à l'Université de Rennes (Faculté des Lettres).
(17 juillet 1802.) Genève, ce 28 messidor an X.
« J'ai reçu, de la dame de la Maisonnette, une lettre tellement aimable, que je ne veux pas tarder un instant à l'en remercier. Je me fais une grande fête de lui dire bientôt combien elle m'a fait plaisir dans ma solitude. Elle est bien bonne de m'encourager à travailler. Je travaille en effet, quoique ne prévoyant guères quand ce que j'achève pourra être utile, ni quand cela pourra être publié. Au reste, ce sujet est tellement vaste et, sous quelques rapports, tellement difficile, que j'y employerais plusieurs années, que mon ouvrage n'en vaudrait que mieux (1).
u On m'a mandé qu'un homme que vous devinerez facilement croit que je veux l'attaquer personnellement dans cet ouvrage. Il se trompe. Ni lui ni aucune partie de sa conduite ne se trouvent désignées (sic). Il n'y a dans tout ce que j'ai écrit que des principes généraux que j'ai adoptés et que je développe, parce qu'ils m'ont paru vrais sans que j'aie réfléchi
I On sait que ce travail important (De la Religion considérée dans sa source et ses formes) ne fut publié que vingtcinq ans plus tard (1824-1830). — 11 fut mis à l' Index, à Home. — B. Constant en avait modifié à maintes reprises le plan et l'esprit même (cf. le Journal intime).
s'ils étoient ou non applicables à cet homme (1) ou à tout autre.
« Je profite de cette occasion, mon cher ami, pour ajouter encore aux recommandations de silence complet sur la petite anecdote que je vous ai confiée dans ma lettre davant-hier. Gomme l'avis étoit indirect, je veux rester à même, si cela me convient, de ne lavoir pas reçu, et de toute manière, c'est une affaire que je ne veux pas traiter sérieusement. On en triplerait l'importance, si elle étoit le moins du monde connue ou répétée : au lieu que je parie qu'à mon retour, si l'on n'en reparle point de ma part, il n'en sera plus question. Un inconvénient très fâcheux à ce que vous en parussiez instruit, serait que le donneur d'avis vous chargerait probablement de me le renouveller (sic). Or, décidé que je suis, à tout prix, à n'en pas tenir compte, il me convient d'éviter toutes les occasions de paraître le repousser. Je ne vous l'ai dit que parce que je me suis cru obligé de ne rien vous cacher : mais qu'il n'en soit question avec personne, pas même avec nos plus intimes amis.
a Je viens de lire dans la Décade avec un bien grand plaisir l'extrait de Chateaubriand par Ginguené (2).
(1) Bonaparte. Benjamin Constant était, à son gré, un des plus dangereux idéologues. On connait le revirement ultérieur, la palinodie de Y Acte additionnel . — Sur le retour de B. Constant à Paris (181V), cf. le Journal intime et les extraits, que nous publions dans Y Appendice, de l'édition Melegari racontant son entrevue avec Napoléon.
(2) Sur le dénie du christianisme. — Pierre-Louis Ginguené, médiocre littérateur (1748-1816), avait été élu membre du Tribunal après le 18 brumaire. Il était, comme Constant, ard< mment passionné pour la justice et la liberté. Éliminé en 1802 (c'est la date même de cette lettre), il renonça pour toujours aux
On voit que l'auteur de cet Extrait avoit commencé avec le désir de n'être pas trop sévère et de ne pas blesser l'auteur, et qu'il a été graduellement emporté par la force de la vérité, et par l'amour de la philosophie et de la république. J'attends avec impatience la troisième partie de cet Extrait, que je n'ai pas lue encore.
« Et vous, qui travaillez beaucoup, à ce qu'on me mande, quand vous lirai-je? Un ouvrage de pensée, et raisonnable, seroit aujourd'hui un météore, au milieu d'une nuit obscure. Un ouvrage, tel que vous pourriez le faire, feroit un effet prodigieux, parce qu'il réunirait le double avantage de l'époque et du talent. Mais comment imprime-t-on? c'est ce que j'ignore.
« Adieu, mon ami. Encore une fois, hommages reconnoissans à votre belle amie. Sa lettre m'a fait un grand bien. Je vous embrasse comme je vous aime. »
(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève, — Suscription : A Madame de Prix, ferbla)ictier (sic), à Meulan. Département de Seine-et-Oise. Pour M. Forielle (sic).)
charges publiques. — II collaborait assidûment à la Décade philosophique, dont il avait été rédacteur dès 1794.
[Sans lieu ni date explicite .] Ce 28.
« Je reçois, mon bon ami, votre lettre du 21, et, avec votre lettre, des avis beaucoup plus positifs que celui dont je vous avois parlé. Pour ne pas prolonger cette lettre, que je suis pressé de remettre à une occasion sûre, je vous prie de vous informer auprès d'un ami de Julie (1) de la nature de cet avis. Je n'y crois pas, dans toute sa gravité : mais il y en a cependant assez pour que je désire que vous voyez (sic) F., et que vous le fassiez parler sur mon compte. Du reste, mes projets sont toujours inébranlables, et pour la même époque. Je ne vous les manderai pas par la poste, et je vous prie de n'en point parler. Mais je compte sur vous pour vous trouver à la campagne que vous babitez, un jour donné. Je vous l'indiquerai quand il sera tout à fait fixé, en vous en parlant comme d'une course kBâle. Je
(1) Quelle est cette Julie? Julie Talma, femme du grand tragédien, dont il est si souvent question dans le Journal intime (cf. pp. 54, 57; pp. 104-105; pp. 108-110, récit de sa mort et de son enterrement, 1804), ou Julie Bernard (Juliette Récamierfî Ces deux Julics ont joué, comme on sait, un grand rôle dans l'existence de l'homme passionné qui n'avait, au reste, rien d'un Saint-Preux, mais qui, peut-être, eût souhaité de lui ressembler.
ne crains point de demander à la dame de la Maisonnette de me recevoir, parce que, l'avis donné fût-il vrai dans toute son étendue, il ne serait pas censé connu d'elle, de sorte que ma visite serait sans aucune conséquence. D'ailleurs, je ne veux que causer avec vous, en arrivant, pour me mettre au fait. Répondezmoi pourtant là-dessus. — Au lieu de m'adresser comme à l'ordinaire, adressez sans double enveloppe. Vous aurez, au reste, une occasion sûre de m'écrire dans trois semaines ou un mois, et je vous demanderai par cette occasion de me donner tous les détails possibles. Dans votre entretien avec F., dites-lui bien, sans lui rien confier qui lui indique l'époque de mon retour, que mes liaisons, mes propriétés, toute ma fortune et mon habitation étant à dix lieues de Paris, rien ne m'empêchera d'y retourner, plutôt (sic) ou plutard (sic), que l'amitié qu'il m'a témoignée est une sorte d'engagement auquel il ne pourrait manquer sans se faire tort : qu'il s'affaiblirait dans l'opinion, s'il abandonnoit successivement tous ses amis (1), et qu'il finirait par être victime après en avoir sacrifiée (sic) d'honorables, dont le souvenir l'empêcheroit d'être plaint ou défendu à son tour; qu'au reste, je n'ai aucun doute sur sa disposition à mon égard, que je ne lui demanderai jamais rien qui puisse le compromettre, et que je ne veux que vivre dans ma campagne, en repos.
« Je suis honteux de ne vous parler jamais que de moi. Je goûte avec délices le plaisir de vos lettres, et vous m'y avez tellement accoutumé que je ne pourrais plus m'en passer. Vous recevrez en même tems que
(1) On note dans tout ce passage un ton de sec et froid mépris qui, pour contenu qu'il soit, n'en demeure pas moins significatif; au contraire.
cette lettre un livre qui vous intéressera (1). Il y a de l'esprit beaucoup, et un amour de liberté qui contraste singulièrement avec le moment. Je trouve le nom de Fauteur un passeport beureux pour ces idées aujourd'hui.
« Adieu, mon excellent ami. Il y a encore un petit nombre d'hommes qui consolent de la vie. Hommages tendres à la femme distinguée auprès de qui vous êtes, et que j'aime d'un profond attachement. »
(Suscription : simplement Fauriel. — Pas de signature.)
(1) Ne serait-ce pas le livre précité de Necker, Dernières vues de politique et de finances? Constant admirait profondément la personne et les idées de Necker, dont souvent il apparaît dans ses écrits le disciple, ainsi que celui de Rousseau. Cette double influence exercée sur son esprit n'est pas niable.
(31 juillet 1802.) Ce 12 thermidor.
« L'avis dont je vous ai parlé, mon cher ami, n'étoit ni aussi important que s'il avoit été spontané, ni aussi insignifiant que s'il n'avoit été qu'une simple réponse à une tierce personne. Pour vous le bien faire comprendre, je vais vous en faire toute l'histoire.
« Je suis parti le 15 floréal pour aller voir une propriété que j'ai à dix-huit lieues de Paris (1). Pendant mon absence, le jour même de mon départ, votre ami m'écrivit pour m'inviter à passer chez lui. Cette lettre me fut envoyée de mon logement à mon autre campagne, où, par erreur, mon domestique me croyoit. Dans l'intervalle je revins à Paris, où cette lettre n'étoit plus, et j'en repartis avant qu'elle y fût revenue, de manière qu'après m'avoir ainsi manqué, elle ne m'est arrivée qu'ici. Ne voulant pas que celui qui me Pavoit écrite crût que j'avois refusé d'aller le voir, je lui ai écrit par un de nos amis communs pour lui expliquer ce qui m'avoit empêché de connoitre son invitation ; et
(1) Luzarches, jolie localité située à 24 kil. N.-E. de Pontoise ; chef-lieu de canton de Seine-et-Oise. On y visite les ruines d'une abbaye fondée par saint Louis. La campagne environnante est délicieuse et bien propre à devenir la thébaïde d'un lettré.
c'est en réponse à cette lettre qu'il m'a fait écrire ce que je vous ai mandé, en accompagnant cet avis de toutes sortes de formes amicales, et de la promesse de m'en donner (1) un contraire en tems et lieu. Il est bien clair que si je ne lui avais pas écrit, il n'auroit pas songé à me rien faire dire. Je suis fort résolu, comme je vous l'ai mandé, à n'en tenir compte, quoique avec des formes d'amitié. Je suis convaincu de ce que vous dites, que l'avis est commode pour lui plutôt que nécessaire pour moi, et que j'attendrais dix ans qu'il me le feroit toujours répéter. Je persiste, en conséquence, à vous prier de n'en point paraître instruit : mais, si, sans faire aucune question, vous en apprenez quelque chose, vous me ferez bien plaisir de me le mander.
« A propos, l'on m'a chargé, et Pictet (2) se joint à moi, dans cette affaire, de vous prier de dire un mot à Français de Nantes (3), pour un cit[oje;z] de notre commune qui postule la place de receveur des octrois à Genève. Le receveur actuel a fait d'assez mau-
(1) Benjamin Constant écrit souvent home, doner, corne, sans redoubler la consonne médiane, mais en la surmontant d'un petit trait horizontal : nous n'avons pas cru devoir respecter dans 1 impression cette manie abréviative.
(2) Charles Pictet de Rochemont Marc-Auguste, savant agronome, naturaliste et diplomate suisse, né et mort à Genève (1755- 1824). Il avait servi pendant dix ans (1775-1785) en France, dans le régiment suisse de Diesbach.
(3) Le comte Antoine Français (ou François) de Nantes (1756- 1836), directeur des douanes à Nantes, puis élu député de la Loire-Inférieure à l'Assemblée législative (4 septembre 1791), devint ensuite préfet de la Charente-Inférieure (11 ventôse an VIII). Quand fut créée la direction générale des droits réunis, il fut placé à la tête de cette administration (6 germinal an XII) et la gouverna habilement.
vaises affaires, et il est parti pour ne plus revenir. Celui que je voudrais que vous recommandassiez est appuyé par la Préfecture. On a envoyé à Paris toutes les attestations possibles qui ont été remises par le tribun Pictet au ministre de l'intérieur, lequel a dit que cette demande ne le regardoit plus, mais concernoit Français de Nantes, qui a, en conséquence, toutes ces pièces en main. Ce sera une bonne action pour un père de famille, et un plaisir pour moi, si Français accorde cette nomination. Le postulant se nomme de Ghoudens. Il a rendu de grands services à la commune depuis la réunion.
« Si vous n'aviez pas encore trouvé de logement, à la réception de cette lettre, je vous propose de faire usage du mien jusqu'à mon retour. Il est meublé tant bien que mal, et suffira pour vous donner la possibilité de faire des courses à Paris en attendant que vous en ayez trouvé un autre.
u Je ne conçois pas ce que je vous ai mandé sur mes projets. Vous attendez (1), dites-vous, une lettre de moi avant mon départ. Je compte bien vous en écrire plus d'une, car je ne me propose pas de partir d'ici avant la fin de fructidor. Je veux avoir mis en ordre mon travail, et, tout en avançant, il s'étend et se prolonge.
u II n'est pas impossible, si le séjour de Paris ne m'est pas plus agréable qu'il ne l'est aux gens qui m'écrivent, et qui tous se plaignent de l'espèce de stupeur qu'ils éprouvent, il n'est pas impossible, dis-je, que je fasse un petit voïage (sic) dans le courant de l'hyver ou au printems. Mes amis d'Ecosse m'en pressent beaucoup,
(1) Phrase soulignée dans le texte autographe.
et je ne \ ois pas ce que je fats d'utile qui puisse mettre obstacle à cette course. Malgré cela, je préférerai (sic) beaucoup passer cet hvver avec vous, si Fou peut seulement causer en tête à tète.
« Ma voisine (1) a reçu une lettre de Villers le Kantien (2) qui lui parle de vous avec un tendre souvenir.
(L) Mine de Staël. Ces lettres ont été publiées par Islcr : Bricfe an Ch. de Villers. — La baronne mandait plaisamment à Camille Jordan (de Coppet, 23 octobre 1802) : « Villers m'écrit des lettres où son amour de moi et de Kant se manifestent, mais Kant est préféré. »
(21 Charles-François-Dominique de Villers (1765-1815), capitaine d'artillerie (1792), devenu pbilosopbc après avoir émigré en Allemagne, professa à l'université de Gœttingue. Très versé dans l'étuçle de la littérature et de la philosophie allemandes, il initia la France à la connaissance des doctrines de Kant par de solides travaux, qui malheureusement pèchent par la forme : Lettres westphaliennes (Berlin, J 797, in-12) ; Philosophie de Kaiil, ou Principes fondamentaux de la philosophie t/anscendantale (Metz, 1801; 2 vol. in-8"). — Villers était très lié avec Fauriel ainsi qu'avec Guizot, lequel écrivait à Fauriel (de Nism.es [sic), 24 juin 1811) : « Je pense que vous aurez vu Villers : je ne suis plus en correspondance avec lui... Je voudrois bien qu'on le laissât tranquille à Goettingue, où il trouve du moins encore à qui parler et qui écouter. Je n'ai passé qu'une matinée avec lui, mais il m'a paru un peu disposé à devenir mystique. La raison, en Allemagne, me semble honteuse du peu de succès de ses efforts, et elle se réfugie dans le mysticisme pour échapper au sentiment de son impuissance. » — J'ai publié cette longue lettre, avec plusieurs autres fort intéressantes de Guizot cà Fauriel, dans la Nouvelle Bévue du 1er décembre 1901, p. 355. — Mme de Staël s'occupait fort aussi du grand critique de la raison pure, dont l'ouvrage, depuis vingt ans (il parut à Higa en 1781), défrayait tous les débats des penseurs d'outre-Rhin. On a d'elle une lettre sur Kant, adressée à Degérando, à propos de YExposé de la philosophie de Kant, publié à Metz par de
« Dites, je vous prie, à la dame de la Maisonnette tout ce que vous pourrez imaginer de ma part. J'ai rem une lettre d'elle, et je vous ai déjà chargé, dans ma précédente, de l'en remercier vivement.
« Adieu, mon ami, écrivez-moi : je vous aime et vous embrasse tendrement. »
(Pas de signature. — Pas de suscription.)
Villers en 1801 (cf. le Baron JJegérando, Lettres inédites de Mme Récamier et de Mme de Staël, pp. 52-54. La lettre est datée du 8 brumaire an XI-31 octobre 1802).
Ce 13.
[Sans antre indication de date.]
« Mon cher ami, je vous écris par une occasion.
« J'ai reçu la lettre par laquelle vous vous montriez instruit de ce que quelques amis m'avoient fait dire. Mais vous n'aviez pas reçu, en me l'écrivant, celle que je vous ai adressée d'après ces données nouvelles. Elle vous sera parvenue depuis. Je la confirme entièrement, et mes projets sont toujours les mômes : mais, comme le moment de les réaliser approche, et que je désire être aussi au fait que possible de la disposition de F. (1), je vous prie instamment d'exécuter la petite course que vous projettez (sic) depuis quelque tems auprès de lui, et d'avoir sans affectation une conversation sur moi. Sans questions, mais simplement en me nommant, et en lui disant que vous avez reçu de mes nouvelles, vous parviendrez facilement à connoître au juste sa disposition, et j'attends un mot de vous pour me former une idée exacte de l'état des choses.
« Il se pourroit qu'un ouvrage (2) qui a paru depuis peu, et dont vous pourrez mieux que personne juger l'effet, puisque je vous l'ai envoyé, ait ajouté au désir
(1) Fouché. — Cette lettre, qui ne porte aucune indication de mois ni d'année, doit dater de 1802.
(2) L'ouvrage de Necker.
de F. de se débarasser (sic) de tout ce qui lui donnèrent de la peine à défendre. Cependant qu'y auroit-il de commun entre cet ouvrage et moi? Ce ne pourroit être qu'un ricochet d'imagination, qu'il seroit facile de démontrer absurde. Quoi qu'il en soit, cette circonstance redouble l'importance de la petite visite que je vous demande de faire.
« Je recevrai peut-être quelque chose de vous avant votre réponse à cette lettre-ci, et si j'en juge d'après ce que vous m'écriviez en dernier lieu, peut-être aurezvous déjà fait ce que je vous demande. En ce cas, ceci devient inutile : mais si cela n'est pas, je réitère ma prière, afin que je puisse bien être au fait, avant une petite course à Bàle (1), que je ferai vers les premiers jours du mois prochain.
a Je ne vous dis, mon ami, ni combien je vous aime, ni combien je vous remercie : mais je vous jure que vous entrez pour beaucoup dans mon désir d'arranger la petite affaire en question, et dans ma résolution de ne point tenir compte de certains conseils.
« Si on retranchait de mes espérances cinq ou six personnes, je céderais à tous les avis, car tous les modes de vivre me deviendraient indifférens. Je n'ai pas besoin de vous dire quel rang vous occupez parmi ces personnes.
« Adieu, mon ami. Je vous aime et je vous embrasse de toute mon âme. »
(Pas de signature. — Suscription : Au cit. F. — La lettre a été remise de la main à la main.)
(1) Entendez : à Paris, d'après la convention qui précède.
(21 août 1802.) Ce 3 fructidor.
u Vous aurez reçu de moi, mon cher ami, par une occasion, une lettre qui vous aura mis au fait et des avertissemens qu'on m'avoit donnés, et de la résolution qu'ils mavoient fait prendre. Je suis tout à fait de votre avis sur l'inconvénient de parler des motifs qu'on suppose avoir occasionné mon voiage (sic), et de ceux qui pourroient m' en gager à prolonger mon séjour ici. Il y a longtems que j ai écrit que dans ce genre on créoit souvent ce qui n'étoit pas, et que dans tous les cas on préparoit l'opinion à supporter ce dont elle avoit été obligée de s'occuper prématurément. Mais il est impossible, quand une fois ces conjectures ont été formées, d'empêcher qu'on ne les répande; et il est même impossible de se fâcher contre ceux qui les répandent, avec l'intérêt de l'amitié. Cet intérêt est si rare, que j'éprouve toujours pour ses témoignages une profonde reconnoissance, lors même qu'ils auroient de mauvais résultats. Ce n'est pas que je n'en éprouve beaucoup plus, et sans mélange, pour une amitié comme la vôtre. Mais ce sont de ces bonheurs qu'on ne rencontre pas deux fois dans la vie; et je vous assure que je l'apprécie au point que toute l'humeur que peuvent me causer mes confuses tracasseries disparaissent devant cette idée.
« Je n'ajouterai rien dans cette lettre à ce que contient ma précédente, qui, arrivée à Paris ce matin, a dû vous être remise de suite (1) si vous y êtes, ou vous sera envoyée incessamment. Vous y verrez et ce que je sai (sic), et ce que je désire, et ce que je me propose de faire. Le premier avis que j'avois reçu, et qui est beaucoup moins important que le second, ne m'est point parvenu par la personne que vous supposez, et qui vous mettra du reste parfaitement au fait. Ce premier avis m'étoit parvenu par un gros garçon, loyal et honnête, de Nantes ou de Rennes, à ce que je crois, et avec lequel j'ai passé toutes mes matinées pendant deux ans. Vous m'en avez dit une fois beaucoup de bien (2).
« Je pense, comme vous, qu'il y auroit inconvénient et presque honte à faire volontairement ce que mes ennemis désirent, et je tâcherai, en me refusant à leurs désirs, de ne pas être exposé à quelque chose de pis que leur disposition actuelle. Vous pourrez, au reste, m'écrire par une occasion sûre dans trois semaines, si vous aviez quelque chose à m'envoyer, et j'espère, avant ce tems, avoir des nouvelles qui déjà contribueront à former mon opinion. Sauf des renseignemens ultérieurs, je m'en tiens à ce que je vous ai déjà mandé.
u Du reste, mon parti est pris; je commence à me flatter qu'à force de travail, je pourrai faire quelque chose de digne de l'amitié que quelques hommes que j'honore veulent bien me témoigner, et dans un genre qui ne prêtera point à d'absurdes imputations. Je ne sais si c'est vanité d'auteur, mais je mets une grande
(1) Tour incorrect — tout de suite (déjà rencontré plus haut).
(2) Nous avouons ne pas savoir du tout de qui il s'agit. Quel est ce gros garçon?.. .
importance à avoir déposé d'une manière sûre un ouvrage étranger à tout ce qui se fait, qui prouve au moins, si le tems de faire mieux m'étoit refusé, ce que je désirois et quelle espèce d'intérêts a dirigé toute ma conduite. Les preuves touchantes que vous me donnez de votre amitié me rendent cela encore plus nécessaire. C'est, je trouve, un moyen de vous témoigner ma reconnoissance que de parler d'une manière digne de votre esprit et de votre âme. Je m'enorgueillis de vos sentimens pour moi, et cet orgueil fait que je vaux mieux et que j'ai envie de valoir mieux encore (1).
a Exprimez, je vous prie, à la personne qui vous a écrit de Paris et qui est actuellement retournée auprès de vous, que mon estime pour son caractère ne pouvoit pas augmenter, mais qu'il m'est doux de sentir croître ses droits à ma tendre et sincère affection. Je ne suis surpris de rien de ce qui est bon et noble en elle, mais j'en jouis (sic) avec bien de (sic) plaisir.
u Je ne vous mande aucune nouvelle. Si ce n'étoit pas à vous que j'écris, je serais honleux de ne parler que de moi, et de moi sous un rapport vague, incertain et impatientant (2). Mais je remercierai toujours les circonstances qui m'ont procuré des lettres comme les vôtres (3).
a Adieu, mon bien cher ami : j'aurai un grand
(1) Il est impossible de ne pas admirer ce langage, qui fait autant d'honneur à Benjamin Constant qu'à Fauriel.
(2) 11 faut avouer que voilà une phrase d'un tour bien lâché, bien fâcheux. Constant écrit vite et n'échappe pas à la négligence, ni à la lourdeur.
(3) Cette phrase nous fait vivement regretter la perte des lettres (h Fauriel à Benjamin Constant.
bonheur à vous revoir (1); aimez-moi, comme je vous aime. »
(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève. — Slscription : Pour M. Forielte (2) (sic). À Madame de Prix, ferblanclier (sic), à Meulan. Département de Seine-et-Oise.)
(1) Ici le mot et (raturé).
(2) C'est à dessein, sans doute, et par surcroit de précaution, que le nom de Fauriel est cacoqraphic ainsi.
(29 septembre 1803.) Ce 7 vendémiaire [an] AT.
« J'ai reçu, mon amie, votre lettre sans date, mais contenant tous les détails que je vous avois demandés. Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous en remercie du fond du cœur. L'intérêt que vous m'y prouvez me consoleroit presque de ce que ces détails ont d'affligeant s'ils ne jettoient (sic) sur notre réunion une incertitude qui me peine pius que tout le reste. Elle ne porte pas sur l'époque, car je ne change rien à mes projets (1), mais sur la durée de mon séjour dans le pays où nous devons nous rencontrer.
« Je désire extrêmement recevoir encore une lettre de vous. Si vous avez vu l'homme (2) qui est aujourd'hui rentré dans sa famille et sa vie privée, vous aurez pu savoir de lui plus de choses que sa situation antérieure ne lui permettoit d'en dire. Si la guerre civile qui, comme les papiers vous l'apprendront, a éclaté dans toute la Suisse, me le permet, j'irai à Bâte (3)
(1) Mots souliqnés dans le manuscrit autographe.
(2) Fouché, sans doute, tombé du ministère. Constant ne cessera pas d'être en relations avec lui. En 1814, il dîne plusieurs fois avec lui et avec Garât (cf. Journal intime, p. 141); il lui rend visite (p. 140).
(3) Entendez : à Paris.
incessamment; des affaires de commerce m'y appellent. J'y serai vers la fin de ce mois ou le commencement de l'autre. Je compte y rencontrer un de mes amis, auquel vous savez que je ne suis (sic; il faut lire, sans doute : que je me suis) bien tendrement attaché.
« Je n'ajoute rien ni sur l'affaire qui nous intrigue depuis si longtems, ni sur autre chose, sinon qu'un homme arrivant d'auprès de vous m'a assuré que la retraite de notre ami n'est nullement une rupture entière (1), que notre ami (2) conserve encore en grande partie des relations avec son ancien associé (3), et qu'il en a reçu des bienfaits pécuniaires qui prouvent qu'ils sont loin d'être brouillés. J'ignore jusqu'à quel point cela est exact. Mais pour peu que cela fût vrai à moitié, ne serait-il pas possible qu'il me rendît encore le service de recevoir de moi et de montrer à la personne intéressée la lettre ostensible dont votre excellente amitié étoit convenue avec lui avant sa retraite? Observez que c'est à peine un service, car c'est lui qui étoit chargé de me demander des explications. Ces explications, je les lui donne, tard, il est vrai, mais pourtant aussi tôt que cela m'a été possible, et je ne peux les donner qu'à lui. Il est naturel que je les lui adresse; il l'est également qu'il les transmette. Je ne lui demande que cela. Je sens très bien qu'il ne peut me rendre les services qu'il m'auroit rendus dans sa situation antérieure. Mais il m'importe que ma lettre ostensible soit connue pour que je puisse augurer les intentions ultérieures. C'est là tout ce que je veux. Au reste,
(1) Allusion à la première disgrâce de Fouché (fructidor an Xseptenibre 1802).
(2) Fouché.
(3) Bonaparte.
je sens toujours plus que rien ne peut se traiter ainsi : et je persiste.
« Vous avez très bien fait de séparer autant que possible ma position de celle de tout autre. Je sens qu'on veut les confondre, et, en même tems que je sens que cela est fâcheux, je sens combien il est difficile de les distinguer. Car je ne veux nuire à personne, ni surtout à une personne que j'aime tendrement : mais il n'en est pas moins vrai que nos positions et nos droits sont différens (1).
« Vous aurez tout le tems de m'écrire ici. Car j'y reste encore au moins vingt jours. L'ami qui ma apporté de vos nouvelles pourra m'en donner encore une fois.
u Adieu, mon amie. Je meurs de honte de tant écrire sur moi. Je vous embrasse et vous aime. Je ne me sens point malheureux puisque vous m'aimez. Il m'est doux de vous beaucoup devoir. Adieu encore une fois. »
(Pas de signature. — Cette lettre ne contient qu'un seul feuillet, tout entier couvert, recto et verso. Donc la suscription manque : mais elle est bien adressée à Fauriel, en dépit de la prudente appellation féminine mon amie, qu'on retrouvera, d'ailleurs, dans la lettre suivante, du 30 vendémiaire an XI.)
(1) Ici, dans le texte autographe, cinq lignes entières ont été soigneusement biffées. Il est absolument impossible de rien déchiffrer sous l'épaisse rature.
(22 octobre 1803.) Ce 30 vendémiaire an XI.
« Votre lettre, mon amie, m'avoit décidé au voyage que je projette depuis longtems. Je me préparais à partir, quand une résolution inattendue de mon père(l) a mis une difficulté nouvelle dans tous mes arrangcmens. Ne pensant pas que je mettais une grande importance à la différence de quinze jours ou trois semaines, il m'a annoncé son intention de venir passer une douzaine de jours avec moi avant mon départ, et ne m'a pas laissé le tems de lui répondre. Or, ces douze jours absorbent presque en entier l'intervalle qui devoit séparer ma petite course de celle d'une personne dont je crois, ainsi que ceux de ses amis qui s'intéressent plus à elle qu'à moi, que les affaires doivent s'arranger, assez longtems avant, ou assez longtems après les miennes. Si elles se traitoient à la fin, il me semble indubitable, et vos lettres, aussi bien que quelques autres, m'ont prouvé que vous pensiez de môme, il me semble indubitable, dis-je, que nous nous nuirions réciproquement. En conséquence, plusieurs motifs et sa volonté rendant sa réso-
(1) Le père de Benjamin Constant appartenait à une vieille famille protestante réfugiée à Lausanne. — Consulter sur lui, sur son second mariage, sur ses affaires domestiques, sur sa santé, le Journal, intime, passim.
lution et l'époque de son voyage invariable (sic), j'ai pris le parti de retarder le mien. J'ai réglé de mon mieux par lettres mes affaires, et je serai ici encore deux mois au moins. Ceci est pour vous seul. Vis-à-vis de tous mes amis, je motive le retard apporté à mon arrivée sur celle de mon père, et je désire que cette cause soit seule connue. Mais avec vous, mon amie, je n'ai pu me résoudre à ne pas vous expliquer bien franchement mes motifs. Ecrivez-moi donc à présent, sur nouveaux fraix (sic). Vous savez que ce ne sont pas des nouvelles que je vous demande, mais l'assurance que vous ne vous détachez pas de moi. Je frémis quelquefois de mettre mes amis à une aussi hazardeuse épreuve que huit mois d'absence. Mais je crois que vous jugerez que j'ai bien fait de me réserver à traiter seul mes affaires, et ne pouvant pas changer l'époque où d'autres se traitent, que j'ai dû réserver la mienne pour un autre moment, n'ayant surtout plus le moyen que votre amitié m'avoit ménagé pour faire valoir mes droits par une lettre ostensible, et n'ayant, par conséquent, aucun moyen de faire connoître mon arrivée, ce qui l'aurait infailliblement fait confondre avec celle d'une autre personne. Voilà une longue phrase. L'aurai-je fait (sic) assez claire et assez obscure?
« Maintenant je vais m'entourer de quelques livres, et travailler autant que mes yeux me le permettront (1).
(1) Dès l'âge de dix-neuf ans, Constant se plaint de sa santé, qui restera toujours assez mauvaise. « Je n'ai, écrit-il en 1786, ni estomac, ni poitrine, ni vue. » A cette date, il porte déjà des lunettes. Il parle assez fréquemment de ses maux physiques dans le Journal intime et dans sa correspondance. — Cf., par exemple, une lettre à Mme de Charrière, à la date du 28 octobre 1793 (De Lausanne; p. 410 de l'édit. Melegari).
Je ne travaille pas pour le moment; je n'ai rien à dire sur les circonstances. Mais une foule d'idées à demi développées nie pèsent par leur desordre; je veux les enrégimenter, sauf à les renfermer ensuite à jamais.
« Je vous écris tout édifié des prêtres qui ont refusé d'enterrer Mad"e Chameroy (1). Ils ne perdent pas de teins pour reprendre leurs anciens usages. Assurément, si nous avons à nous en plaindre, nous n'aurons pas au moins à les accuser de ne nous avoir pas avertis.
« Les affaires de Suisse ne s'arrangent pas. La diète de Schwitz (2) a publié une déclaration portant qu'elle [•este assemblée, qu'elle envoyé ordre aux commandans militaires sur les frontières de n'apporter aucune opposition à l'entrée des Français (3), qu'elle recommande aux citoyens de la supporter avec une résignation ferme et calme, et qu'elle confie le soin de ses droits, qu'elle ne peut défendre par la force, à Dieu et à la postérité. On assure que nos troupes y entreront incessamment. Le général Ney (4) est déjà parti pour Berne. Cette résis-
(1) Danseuse de l'Opéra. L'enterrement de cette pauvre tille, dont le curé refusa de recevoir le corps dans l'église de Saint- Roch, Ht scandale. — Cf. la lettre de Cabanis à Roger Martin, ex-législateur (A uteidl, 10 brumaire (in XI. Collection de Refuqe), citée par M. Guillois, op. laud., p. 170. — B. Constant prend texte de ce fait pour lancer un coup de patte au clergé catholique, qu'il n'est pas fâché d'accuser d'intolérance, en sa double qualité de protestant et de libéral.
(2) Ce canton, conquis par les Français, fut privé par eux, en 1798, — cinq ans avant la date de la présente lettre, — des territoires qu'il s'était soumis, mais reçut par compensation la petite république de Gersau (1803).
(3) Ici, dans le texte autographe, le mot mais, barré.
(4) Ney, à qui le Premier Consul lit épouser en juillet 1802 Mlle Auguié, intime amie d'Hortense de Beauharnais, s'était vu
tance passive ne laisse pas que d'être de quelque embarras.
« Adieu, mon amie; un de mes compatriotes, qui part sous peu de jours, vous portera de mes nouvelles. Mandez-moi combien de tems vous restez encore à la campagne, et où je dois vous écrire à Paris quand vous y serez. Adieu. Je vous aime. »
(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève — Suscription : Pour M. Forielle (sic). A Madame de Prix, ferbtanctier (sic), à Meulan. Dép1 de Seine-et- Oise.J
charger, peu après son mariage (en octobre), d'une mission tout ensemble diplomatique et militaire, qui bientôt amena les cantons suisses à conclure l'acte de médiation de février 1803.
(4 novembre.) Genève, ce 13 brumaire .
a Vous aurez, mon ami, reçu ma lettre du 30. Depuis lors, j'ai eu quelque incertitude sur la convenance du retard auquel je me suis résigné : mais chaque jour ajoutoit aux motifs de ce retard, puisque chaque jour rapprochoit d'autant le voyage de la personne qui croit utile d'arriver à une autre époque que moi (1). J'ai donc persisté dans mon plan, et je suis établi ici, pour six semaines au moins.
« J'attends de vos nouvelles avec impatience : j'ai besoin de savoir que vous m'aimez, et mon unique consolation dans l'éloignement où je vis de tout ce qui m'intéresse, c'est l'espoir de retrouver mes amis tels qu'ils se sont montrés à moi cet été. Ecrivez-moi donc, toujours à l'adresse de Rivière, jusqu'à ce que je vous en indique une autre, quand j'aurai définitivement quitté la campagne, à l'arrivée de mon père. Je ne sai (sic) si les affaires de Suisse vous occupent autant que nous, qui sommes les voisins de ce malheureux pays. Mais elles produisent ici un effet d'indignation
(1) Toujours des périphrases! Il faut convenir que ce procédé est fatigant à la longue et agace le lecteur; mais il était d'une nécessité majeure, comme nous l'avons démontré.
général. Il paraît qu'il en est de même en Angleterre. J'en juge par les mal-adroites (sic) réfutations du Journal officiel. Je suis tenté de croire que cette désapprobation universelle a jette (sic) dans les projets dune certaine personne (1) assez d'incertitude. Le langage de ses agens est différent de ce qu'il étoit naguères. Ce n'est plus un gouvernement nouveau qu'on annonce, mais le gouvernement helvétique, c'est-à-dire le plus méprisé des gouvernemens qu'on veut soutenir (2). Auroiton renoncé au protectorat, ou louvoye-t-on, en attendant que le vent redevienne favorable?
« Vous pensez bien que je vais profiter de cette prolongation de solitude, et de ce qu'elle devient plus complette (sic), pour améliorer encore ce qui m'occupe depuis si longtems. Je commence à espérer que cet ouvrage, si une fois il paraît, méritera sous quelques rapports votre suffrage et celui des hommes qui vous ressemblent. On n'a point fait ce qui me semble la chose la plus nécessaire, un ouvrage élémentaire sur la liberté; et l'on est toujours parti tantôt de données vraies, mais qui, n'étant pas démontrées à tous les esprits, ne portoient pas la conviction suffisante pour en faire adopter tous les résultats, tantôt de données reçues, mais qui, n'étant pas analysées, n'étoient pas d'une vérité suffisamment rigoureuse. Vous verrez ce que j'ai essayé, et jusqu'à quel point j'ai approché du but.
« Je reviens à ce qui m'est personnel. Si mon absence prolongée donnoit lieu à des bruits absurdes, je vous
(1) Bonaparte.
(2) Voir l'excellente édition de Dix années d'exil (p. 85), de M. Paul Gautikr; il s'agit de l'Acte de médiation.
demande de les combattre, mais uniquement (1) parle seul fait de l'arrivée de mon père ici, et par mes affaires domestiques. En détruisant ces bruits, mes amis diminueront d'autant les difficultés pour l'avenir.
« J'ai vu dans le Publicisle une lettre parfaitement noble d'une personne à laquelle j'ai voué depuis lon^tems bien des sentimens tendres et une estime profonde (2). Dites-lui, je vous prie, mon impression et celle de ce qui m'entoure, sur cette lettre. Aimez-moi, écrivez-moi, et croyez à mon amitié pour la vie. »
(Pas de signature. Pas de timbre postal. — La lettre a été remise directement, de la main à la main. — Suscription : Pour M. Faurielle (sic). Au-dessus : cit[oyeiï\ Fauriel.)
(1) Ces deux mots mais uniquement ont été rajoutés dans l'interligne.
(2) Encore une indication vague, et, par suite, incertitude pour le lecteur.
(24 novembre 1803.) Genève (1)., ce 3 frimaire an XI.
u Merci, mon clier ami, de votre lettre du 17 brumaire (8 novembre). Vous en aurez reçu une de moi depuis cette époque. Je ne vous parle plus de mes projets. Ils me sont devenus désagréables depuis qu'ils ont abouti à prolonger notre séparation. J'ai quitté la cam-
(1) Lettre fort intéressante, sur le livre de Cabanis. Ce savant était ami de Fauriel, qui, d'ailleurs, était loin de partager toutes ses idées (voir Y Appendice ci-après). En 1802, Cabanis réunit aux six premières communications lues par lui à l'Institut au courant de l'an IV et de l'an V six nouveaux mémoires; et cet ensemble parut sous ce titre : Rapports du physique et du moral de l'homme. Le volume obtint un immense succès, et la réputation du philosophe se répandit vite alors dans le grand public. — Cf. l'éloge que lui décerne K. Constant : « Je lis... le livre de Cabanis, et j'en suis enchanté, etc. » — L'ouvrage, dit M. Guillois (p. 173), « souleva des tempêtes. Mais dans tous les camps, on se plut à reconnaître l'élégance du style, 1 imagination riche et féconde, la raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de son époque. » 11 y a dans cette dernière ligne un peu d'exagération (et Chateaubriand !). Mais enfin, c'était un travail d'une conception forte, neuve, originale, et d'une forme excellente. — Sur Cabanis lui-même, consulter les deux premiers livres, passim, de la bonne étude de M. Art. Guillois, Le salon de Madame Helvctius (Calmann Lévy, 1894, 1 vol. in-12).
pagne pour tout à fait, et me voici établi ici, où je resterai jusqu'à ce que je quitte définitivement ce pays. Mes premiers momens dans les murs de cette cité n'ont pas été gais. Je ne sai (sic) si le travail, si le dégoût de beaucoup de choses, ou si tout simplement une disposition physique m'ont rendu malade, mais voici trois semaines durant lesquelles j'ai eu peine à travailler un quart d'heure de suite. Mes yeux ont été frappés d'une faiblesse nerveuse qui me causoit des vertiges dès que je lisais : et pour ajouter à l'ennui de cet état, deux médecins de mes amis, également habiles, étoient, sur la raison de mon affaiblissement, d'opinion diamétralement opposée. L'un prétendoit que je souffrais de trop de tension et qu'il falloit des bains tièdes, et tout ce qui détend les nerfs : l'autre assuroit que je souffrais de trop de relâchement et qu'il falloit des bains froids et tout ce qui donne du ton. J'ai pesté contre les médecins, les hommes, et la nature (1). Depuis quatre à cinq jours je suis mieux, quoiqu'encore hors d'état de travailler longtems sans répugnance.
« Lorsque les maux physiques surviennent, on a peine à concevoir avec quel acharnement les hommes se créent des maux d'une autre espèce; et l'on éprouve surtout une indignation vive de ce que la nature, si féconde en douleurs, ne les dirige pas contre les ennemis de l'humanité. Je vois ici une quantité d'êtres innocens, harmless (sic) créatures, qui souffrent des douleurs qui mettroient tels esprits tracassiers et violens que je connois hors d'état de remuer et de tourmenter
(1) Petite esquisse de scène comique, à la façon de Molière. Constant avait souvent les yeux malades. Il s'en plaint sans cesse (cf. plus haut, p. 86, n. 1).
le monde. C'est un scandale que de voir la douleur si mal appliquée (1).
« Ceci me fait penser aux Suisses (2) nos voisins, qui ont aussi leur bonne part de douleurs et d'agitation : mais je me borne à y penser. J'ai banni loin de moi tout discours de politique. Je conviens avec les auteurs du jour que c'est un sujet dont on doit s'occuper le moins possible. Il n'intéresse, au fond, que notre sûreté, nos biens, et notre vie? et c'est folie que de se fatiguer à réfléchir sur des bagatelles comme celles-là.
« Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le permet, le livre de Cabanis : et j'en suis enchanté (3). H y a une netteté dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue dans le style, un calme dans la marche de l'ouvrage, qui en font selon moi une des plus belles productions du siècle. Le fonds (sic) du système a toujours été ce qui m'a paru le plus probable; mais j'avoue que je n'ai pas une grande envie que cela me (<4) soit démontré. J'ai besoin d'en appeller (sic) à l'avenir contre le présent; et surtout à cette époque où toutes les pensées qui sont
(1) Sainte-Beuve (Portraits contemporains, t. II, p. 511, n. 1) observe, à propos de ce passage : « Un jour qu'il était plus souffrant des nerfs que de coutume, il laissait échapper ces mots irrités, dont l'allusion est assez sensible. » — Il est certain que l'iniquité apparente dans la distribution des misères humaines est bien faite pour dérouter les esprits les plus sains.
(2) Allusion à V Acte de médiation.
(3) Tous les lettrés du temps ne partageaient pas, Dieu merci, cette opinion enthousiaste. Le panégyrique est excessif. Si la pensée du philosophe est vigoureuse, le fond de sa doctrine est des plus contestables, et l'influence en serait néfaste, à la suivre aveuglément. (Cf. ce que nous en avons dit au chap. i.)
(4) Ce mot me figure dans l'interligne, annexé après coup.
recueillies dans les têtes éclairées n'osent en sortir, je répugne à croire que, le moule étant brisé, tout ce qu'il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu'on ne peut rien faire des idées de ce (>enre comme institutions. Je ne les crois pas môme nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s'en servent sont le plus souvent des fourbes, et que ceux qui ne sont pas des fourbes jouent le jeu de ces derniers, et préparent leur triomphe. Mais il y a une partie mystérieuse de la nature, que j'aime à conserver comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances, et môme de mes imprécations contre quelques hommes (1).
u Adieu, mon ami. Vous savez que je vous suis pour jamais tendrement et inviolablement attaché. »
(Pas de signature. — Timbre postal : 99. Genève. — Suscription : Au citoyen Faurielle (sic). Petite rue verte, n° 1166 (2). Fauxbounj (sic) S. Honoré. Paris.)
(1) Cette dernière appréciation est le correctif judicieux et nécessaire de l'éloge qui précède.
(2) Les maisons étaient alors numérotées par quartier, et non par rue ; de là ce chiffre élevé.
(28 janvier 1803.) Genève, ce 7 nivôse an XI.
« Quel long silence, mon ami! J'ai bien peur de n'avoir eu que trop raison, en regardant une absence de huit mois comme bien dangereuse, sinon pour les sentimens, du moins pour la mémoire (l). Il y a aujourd'hui quarante-cinq jours que je n'ai pas un mot de vous. Vous avez cessé de m'écrire, au moment où j'ai cessé de vous demander de me servir. Bien des gens auroient fait le contraire : mais je ne suis pas content de votre oubli, quoique vous ayiez pris pour cela le moment où mon amitié seule en souffre. S'il faut vous importuner de demandes pour que vous ne m'oubliez (sic) pas, qu'à cela ne tienne! Je vais imaginer toutes sortes de commissions à vous donner (2). Ditesmoi d'abord ce que vous faites et si vous n'êtes pas malade. Me rassurer sur vous est un aussi grand service que vous occuper de moi. Dites-moi ensuite ce que vous pensez d'un ouvrage en trois volumes qu'on vous a remis de la part d'une personne à qui vous avez si souvent promis d'écrire et à qui vous n'avez jamais écrit (3). Je serais bien trompé si vous n'aviez pas trouvé dans
(1) On a pu constater à quel point B. Constant a l'amitié jalouse et inquiète, comme l'amour.
(2) Ceci est assez spirituel, et finement dit.
(3) Il s'agit assurément ici de Delphine, le fameux roman de Mme de Staël, déjà désigné plus haut.
cet ouvrage bien des choses qui aient fait plaisir et à votre cœur et à votre esprit. J'en connois peu où il y ait autant d'observations fines et neuves, une peinture aussi vrayc (sic) des caractères, et une aussi grande élévation de sentimens (1).
« Je suis bien honteux de vous dire que mon travail à moi n'est point terminé. Mes yeux, que rien ne peut remettre, me forcent à des ménagemens qui me désespèrent, et je ne puis consacrera l'étude que très peu d'heures par jour. Je voudrais bien cependant être débarassé (sic) de cette entreprise, pour loger mon travail dans une cassette, et pour regarder couler l'eau et passer les nuages.
« Vous ne serez pas étonné si je ne vous parle pas de nouvelles. D'abord je n'en sai (sic) point; en second lieu, je n'en dirais pas si j'en savais. On nous donne un nouveau préfet, dont personne ici n'avoit entendu parler, mais qui a joué un grand rôle autrefois, dit-on,
(1) Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ce jugement, élogieux à l'excès, celui que R. Constant, dans une lettre à sa tante, la comtesse de Nassau (6 novembre 1805 ; édit. Melegari, pp. 348-3V9), portait sur une des plus fameuses productions de ce Chateaubriand qu'il n'aimait guère, comme on sait, et dont il fut l'obligé par la suite : « Nous sommes tout à fait du même avis %xxt René... Je regarde cet ouvrage comme une des plus belles choses qui aient été écrites dans la langue française ; mais lorsqu'à 4a fin du roman je trouve le discours sévère et juste du père, je sais bon gré à l'auteur d'avoir réuni beaucoup de raison à la conception et à la peinture de toute l'exaltation et de tout le vague qui paraissent à la jeunesse au-dessus de la raison... Au reste, Chateaubriand a mis si peu de raison, ou plutôt tant de folie, dans le reste de ses cinq volumes, qu'il n'est pas étonnant qu'ayant voulu être raisonnable une fois, il ail trouvé une quantité de bon sens disponible. » — Savourons la doucereuse méchanceté de ce dernier trait (cf. la lettre I à Fauriel).
au présidial de Riom (1). Il étoit préfet de l'Aude et s'est brouillé avec l'évoque, à cause des prêtres constitutionels (sic), que lui, préfet, ne pouvoit tolérer, de sorte qu'il paraît qu'il étoit plus scrupuleux que l'évéquc. Kicn ne convient mieux à un pays protestant. Je n'aurai pas, au reste, l'avantage de vivre longtems sous ses loix (sic). Je compte retourner dans mon hermitage, avant que la première hirondelle ait paru. J'ai beaucoup de raisons de désirer d'y être : mais j'aime autant laisser passer les jours courts, pour m'ennuyer moins à la campagne, où j'achèverais d'abymer (sic) mes yeux, si j'y passais seul Ces longues soirées. J'espère bien, malgré tout ce qui doit vous retenir à Paris, vous engager à (2) me venir voir, quand j'aurai rendu cette retraite digne de vous. Mais ce que j'espère surtout et ce que je désire vivement, comme un plaisir moins éloigné, c'est qu'à l'apparition de cette lettre, vous serez pénétré de remords et vous mettrez de suite (3) à m'écrire. Mille choses à la dame de la rue de Matignon (4). Je vous embrasse de toute mon âme. »
(Pas de siynatare. — Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : Au citoyen Fauriel, petite rue Verte, n° 1166. Fauxbourg Honoré (sic). Paris.)
(1) M. de Barante père. Claude-Ignace Brugière de Bavante, né en 1745 à Riom, mort en 1814, littérateur et homme politique français, fut préfet de l'Aude en 1803, puis de Genève. Son principal ouvrage est une Introduction à l'étude des langues (Riom, 1791, in-12). 11 collabora à la Biographie universelle de Michaud.
(2) Constant avait d abord écrit, puis raturé : in aller .
(3) Pour : tout de suite, d'emblée. Constant affectionne cette locution qui, prise en ce sens, est, comme on sait, un vrai solécisme (cf. les lettres précédentes).
(4) La marquise de Condorcet.
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(14 février 1803.) Genève, ce 25 pluviôse an XI.
« Je n'ose presque pas vous dire, mon ami, combien votre lettre m'a fait plaisir : parce que ce serait vous faire connoître combien votre silence m'avoit affligé, et que ma reconnoissance auroit l'air du reproche. Cependant j'aimerais mieux avoir tout simplement à me plaindre qu'à penser que votre santé a contribué à vous empêcher de m'écrire. Cet hyver rigoureux met à l'épreuve les forces physiques; d'autres choses mettent à l'épreuve plus douloureusement les forces morales. On a bien de la peine à se tirer de tout cela.
« J'ai remis votre lettre à la personne (1) pour qui elle étoit destinée (sic), et vous lui avez procuré un moment de plaisir qui a fait diversion à beaucoup de chagrins de divers genres. Il me semble que vous devez en être bien aise. Elle vous répondra sans doute elle-même incessamment. Sa santé a souffert de ces grands froids, et plus encore de 1 indécision dans laquelle elle a vécu depuis plusieurs mois.
« Il y a, dans votre lettre à moi, une phrase que je n'ai pu comprendre. Vous verrez vous-même, me dites-
(1) Mme de Staël. — Le tour de la phrase est peu correct.
MUQTHECA
Ottavlen»^
vous, quand vous serez ici, dans quel parti se trouvent les gens qui en sont le plus mécontens (1) (de l'ouvrage dont vous me parliez). Je ne conçois pas que cela puisse faire un doute : et, d'après cette conviction, je ne conçois pas non plus que j'aie besoin de me rapprocher de vous pour m'en assurer. Il est évident que les principes de M. de Leh.[e?isei] sont ceux de l'auteur : et que les mécontens les plus mécontens sont les ennemis de ces principes. Dans votre réponse, expliquez-moi pourtant votre phrase.
« Je partage votre opinion sur mon séjour loin de mes propriétés. Ce séjour a été contraire à mes intentions, et n'auroit jamais été prolongé de la sorte, si chaque retard ne s'étoit présenté comme un retard de huit jours, depuis cinq mois. Aujourd'hui que j'ai déjà fait un si long sacrifice, il seroit absurde de renoncer, pour une différence de huit jours, à tous les avantages, vrais ou faux, bien ou mal calculés, que j'ai cru y voir, pour moi et pour d'autres. Cependant, la chose est positive, je ne me prêterai plus à aucune nouvelle procrastination (2), et je planterai des arbres autour de ma campagne ou dans quinze jours ou dans six semaines. Je crois plutôt que ce sera dans six semaines. Ainsi répondez-moi, je vous prie, à présent que vous m'avez réaccoutumé au plaisir de recevoir de vos lettres.
(1) Bien entendu, la phrase que nous imprimons en italiques se trouve soulignée dans la lettre autographe.
(2) Latinisme. Cicéron emploie volontiers ce terme de procraslinatio dans le sens de remise au lendemain, ajournement, délai . Dans une lettre d'Augustin Thierry à Destutt de Tracy sur Fauriclj on trouve précisément celte locution : démon de la procrastination. Ce mot lourd, épais, était oher, je ne sais trop pourquoi, à Benjamin Constant.
« Une fois établi à cultiver mes champs, je n'en sortirai plus que pour faire quelque long voyage. Je suis fatigué de tout ce qui n'est pas ma cabane : et si je me permets de coucher hors de chez moi, ce sera pour aller voir de près les institutions américaines et L'administration de Jefferson (1). Des bois, des ruisseaux, ou des hommes, les deux premiers, je les trouve chez moi. Les seconds, il faut passer l'Océan (2).
«Cabanis a écrit à une de mes amies qu'il vous avoit remis un exemplaire de son livre pour elle et un autre pour moi. J'en ai été d'autant plus en colère, jusqu'à la réception de votre dernière lettre, de ce que les occasions même qui se présentoient à vous pour m'écrire étoient barbarement repoussées.
« Adieu, mon ami. Vous ne me dites rien d'une dame (3) pour qui je conserve un bien tendre souvenir, et que je regrette bien de n'avoir pas été voir à la Maisonnette. J'ai regardé votre silence comme un symptôme de son oubli. Puis-je prendre votre lettre pour une
(1) Thomas Jefferson, troisième président des Etats-Unis (1743- 1826) ; il fut élu en 1801. Jefferson aimait beaucoup la France. En 1785, nommé par le congrès ministre plénipotentiaire, à la place de Franklin démissionnaire, il avait vécu très heureux à Paris, dans l'intimité de d'Alembert, Gondorcet, Destutt de Tracy, etc.
(2) Toujours ce goût — théorique — de la solitude ! Jamais homme ne fut plus mêlé aux hommes que Benjamin Constant; et nul n'a prêché davantage les charmes et les profits de l'isolement : Rousseau, lui du moins, mettait en pratique ses théories.
(3) On remarquera que pas une fois, dans ces lettres, n'est transcrit le nom de Mme de Condorcet, dont il est si fréquemment question.
assurance du contraire? En tout cas, rappeliez (sic) -lui que j'ai été heureux de son amitié, et que je la mérite par tout le prix que j'y attache.
u Répondez-moi le plutôt (1) (sic) que vous pourrez. »
(Pas de signature. — Timbre postal : 99. Genève — Suscription : Au citoyen Fauriet, petite rue verte, n° 1166 (2) fauxbourg (sic) S' Honoré, à Paris.)
(1) Incorrection grammaticale très fréquente chez Benjamin Constant.
(2) Je lis bien le numéro : 1166 (cf. p. 95, n. 2). — Cf. la lettre suivante, et noter, dans celle-là, l'appellation démocratique : Faubourg Honoré.
Jour complémentaire an XI (J).
(Entre le 18 et le 23 septembre 1803.)
« Je vous ai écrit à la Maisonnette, mon cher ami, et j'apprends que vous êtes à Paris. G'étoit pour vous dire qu'une dame de nos amies seroit fort aise d'essayer de Brown (2), en le supposant décidé à quitter la place qu'il occupe, car je répète toujours qu'il ne faut point l'engager à quitter le certain pour l'incertain. Si donc, comme je vous le marquois dans la lettre que, probablement, vous n'avez pas reçue, vous pouviez lui écrire, et soit l'engager à un petit voyage, soit lui demander une réponse par écrit, la dame en question, à qui je la ferais tenir, vous en serait très obligée.
u Si je ne partais pas demain pour une course indis-
(1) Cette indication chronologique ne figure pas en tête de ce billet, mais au-dessous de l'adresse, sur le timbre sec de la poste.
(2) Peut-être Charles Brockden Brown, romancier et publiciste américain (1771-1810), auteur d'ouvrages très variés, mais peu originaux. Mais rien n'est moins sûr. La phrase est vague et peu claire.
pensable, j'irais vous voir : mais ce plaisir à mon retour.
je suis forcé de remettre
« Je vous embrasse. »
(Suscription : Au citoyen Fauriel, petite rue verte, n° 1166, faubourg Honoré.)
[Pas de date.]
« J'ai été plusieurs fois pour vous voir, mon cher Fauriel. On m'a dit à neuf heures du soir qu'à neuf heures vous étiez toujours couché, et à deux heures après midi que vous étiez toujours sorti à deux heures (1). Je voudrais savoir des nouvelles des livres que vous avez bien voulu garder pendant mon absence. Dès que j'aurai un appartement, je vous en débarasserai (sic). « Mille amitiés (2). »
a Mon adresse : Hôtel Vauban, rue St-Honoré n° 366 : Benjamin Constant (3). »
(Suscription : Monsieur Fanriel, grande rue verte, n« 30.)
(1) Voilà qui donne une idée nette des habitudes extrêmement régulières de Fauriel. Comme tous les vrais érudits, il travaillait et se délassait à heure fixe.
(2) Petit billet de style un peu impatienté. On sent partout le nerveux incurable qu'est Benjamin Constant. — Remarquer la signature, en toutes lettres, permise par l'insignifiance du billet.
(3) Cette indication, ajoutée après coup, figure au-dessus de l'adresse, sur le verso de la seconde feuille.
Genève, ce 5 germinal (1).
(JV° 90.) « J'ai reçu, mo*i ami, votre lettre du 26 : je vous en remercie. Je ne vous écris guères que pour vous en accuser la réception. Je ne sais presque pas les nouvelles publiques, et je m'en occupe tous les jours moins. Beaucoup de peines, et quelques rêves, de diverses natures, m'ont dominé depuis quelque tems. Je vous reviendrai après dix (2) mois de retraite, moins reposé, plus vieilli, pins revenu de la vie que je ne vous avois quitté (3).
« Je vais faire sous peu de jours et avant de quitter ce pays une petite course de montagnes. Ne m'écrivez pas jusques à ce que vous ayez reçu de nouveau de mes nouvelles. Je n'aime [pas] que mes lettres, arrivant pendant mon absence, restent déposées en d'autres mains. Mais sous quinze jours je vous manderai que je suis revenu ici. Dites mille choses à la belle propriétaire de la Maisonnette. Le moment où je profiterai de ses
(1) Date, rajoutée au crayon (peut-être par Sainte-Beuve) : 1803, ou 1804.
(2) Je lis dix, de préférence à six; mais l'hésitation est permise.
(3) Cette mélancolie, cette lassitude morale s'exprime perpétuellement, comme on sait, dans les lettres de Constant.
bontés dans sa campagne sera le plus beau de mes jours (1). Je vous embrasse. »
(Pas de signature. — Susgription (timbre postal : 99. Genève) : Au citoyen Fauriel, Petite Rue Ver le, n° 1166, fauxbourg (sic) Honoré (2), à Paris.)
(1) Galanterie ancien régime. Constant ne redoute pas, à l'occasion, le style poncif et rococo, comme on disait jadis. — Mme de Gondorcet demeurait, à Paris, rue de Matignon. Sur ses réceptions, son entourage, la description de sa propriété de Meulan, etc., cf. la monographie précitée de M. Guillois, La marquise de Gondorcet, livre III, chap. u (La Maisonnette et Paris). J'en extrais ces quelques lignes : « ... Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant, venait à la Maisonnette à chacun de ses voyages en France; c'était l'une des plus vieilles relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d'elle les cours du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker, et conspiré avec Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire » (p. 222).
(2) Noter la suppression du mot Saint, conformément à la tradition révolutionnaire. La date de l'année est douteuse.
XXIÏI
Genève, ce 12 octobre 1805.
u J'avais écrit cet été, mon cher ami, par un homme d'esprit, à Mme de Gondorcet : mais je crois qu'il n'a pas remis ma lettre, et depuis ce tems-là, je le regarde comme un imbécille (sic). Dans cette lettre, il y avoit, vous le pensez bien, beaucoup de choses pour vous. Je n'ai pas essayé, ce voyage-ci, de rétablir entre nous une correspondance réglée. J'avois trop mal réussi le voyage précédent; et plus je vis, plus j'apprends à renoncer à des plaisirs pour ne pas éprouver des peines.
« Cependant, comme j'ai dans ce moment un bon prétexte littéraire de vous écrire, j'en profite, espérant que vous répondrez aux questions que je vais vous adresser, et que, par cette occasion, j'aurai un témoignage de votre souvenir. Je voudrais donc savoir si je pourrais me procurer de Paris l'abrégé de Dupuis par M. de Tracy (1), que vous m'aviez promis de me faire avoir, et je voudrais aussi savoir si l'ouvrage de Volney (2)
(1) Antoine-Louis-Claude, comte Destutt de Tracy (1754- 1836), philosophe de pensée profonde et vigoureuse, fondait sur une psychologie positive la morale, la politique et la science de l'éducation.
(2) Quel ouvrage? Volney, âgé de quarante-huit ans à cette date (il naquit en 1757 et mourut en 1820), avait déjà publié beaucoup. Le plus populaire de ses livres est intitulé, comme on
a paru. J'attends cet ouvrage avec impatience d'après ce que vous m'en avez dit. Voilà, mon ami, les deux questions sur lesquelles je vous prie de me donner un mot de réponse en m'indiquant où l'on peut se procurer ces deux livres. Quoiqu'il y ait bien dans ma demande autant d'envie d'avoir de vos nouvelles que d'autre chose, cependant j'y mets un véritable intérêt, parce que je n'ai pas cessé, depuis notre dernière entrevue, de travailler sans relâche, et que je voudrais connoître tout ce qui rentre dans l'objet de mon travail, qui fait le grand intérêt de ma vie actuelle.
« Je compte rester ici encore six semaines environ : mais j'espère bien vous embrasser vers le mois de décembre. Dites, je vous prie, à madame de Gondorcet que je conserve pour elle un attachement que l'absence ne diminue pas, et surmontez, si vous le pouvez, votre paresse (1) pour me répondre bientôt. Je vous embrasse (2). » B. G.
(Timbre postal : 99. Genève. Timbre sec : 27 vendémiaire an XIII. — SuscRiFTioN : A Monsieur, Monsieur FauricL petite rue verte, n° 1166, faux bourg (sic) Sainl- Honoré, à Paris. — L'adresse, biffée, fut remplacée par cette autre : Chez Madame de Condor cet, à Meulan.)
sait : les Ruines, ou Méditations sur les révolutions ((es empires (Genève, 1791, in-8).
(1) Comme nous ne possédons pas les lettres de Fauriel à Benjamin Constant, il nous est impossible d'apprécier dans quelle mesure Fauriel méritait ec reproche. Mais, en thèse générale, on sait qu'il aimait peu pour son compte à écrire, à rédiger. 11 était lent à prendre la plume, et ses amis l'en blâmaient (cf. Grande Encyclopédie f notice de H. Monin, citée ci-après, p. 149.}
(2) On lit dans le Journal de l'Empire (Journal des Débats), à la date du 3 août 1805 (15 thermidor an XIII) : « Milan,
Cop. (Coppet), ce 8 septembre (1807).
(N° 84) (1). « A peine ma lettre du 2 étoit-elle en route qu'on m'a apporté la vôtre, mon cher Fauriel. J'ai lu avec un bien vif et bien vrai plaisir vos observations. Vous êtes le seul François qui ait saisi l'esprit de la tragédie allemande, et, sous ce rapport, le seul qui ait pu juger mon Wallslein (2). Je suis de votre avis sur
25 juillet. — Mme de Staël est arrivée, à la tin du mois dernier, dans cette capitale. Outre la permission de retourner en France, l'empereur a consenti, sur sa demande, à ce que les deux millions que M. Necker, pendant son ministère, avait avancés au Trcs'or public fussent portés sur le Grand-Livre. Ils seront réduits au tiers, comme l'ont été dans le temps les autres dettes de l'Etat. » — Il est vraisemblable que K. Constant entretenait Fauriel de ces faits importants relatifs à son amie dans des lettres qui ne nous ont pas été conservées.
(1^ Ces numéros reproduisent la cote provisoire de classement de quelques-unes de ces lettres à la bibliothèque de l'Institut. La plupart ne sont pas encore classées.
2 Imitation de la trilogie de Schiller, réduite en cinq actes. Le récit y remplaçait l'action. Œuvre bâtarde, aujourd'hui totalement oubliée, et qui n'eut de son temps qu'un succès d'estime. On n'ignore pas dans quelles conditions elle prit naissance. Benjamin Constant, réfugié à Weimar, l'Athènes germanique, avait rencontré dans le cercle brillant de causeurs et de poètes qui entourait Mme de Staël les hautes notabilités de la littérature allemande, Gœthe, Wieland, Schiller, dont les entretiens lui sug-
presque tout, et sur ce qui a été l'objet de vos critiques au moins a\itant que sur ce que vous approuvez. Vos remarques sur le caractère de Buttler sont parfaitement justes. G'étoit par un rafinement (sic) de véracité, et parce que je me sentais dominé par le désir de peindre ce que j'avais eu si souvent sous les yeux, que j'ai substitué un motif plus simple au motif compliqué inventé par Schiller, ou plutôt emprunté par lui de l'histoire. Car c'est un fait historique. Mais, comme vous le dites très bien, il n'y a pas de poésie dans une telle vérité, et c'est déjà trop de la prose pour la peindre.
« Maintenant, mon ami, permettez-moi de vous demander si vous consentiriez à ce que je fisse usage de ce morceau. Gotta, de Tubingue, qui publie un journal francois, demande instamment des morceaux de littérature, et je crois qu'il en aura rarement d'aussi bien faits et piquans que celui-là. Gomme mon édition de Walbtein ne paraîtra que dans quelques mois, seriezvous fâché que, dès à présent, votre excellent morceau fût inséré dans un journal très répandu en Allemagne (1)? Il prouverait aux Allemands que, malgré
gérèrent, sans nul doute, l'idée de traduire en notre langue I imposante création de Wallenstein . Cette version consciencieuse et, par endroits, estimable laisse à désirer sous le rapport de la couleur, de l'éclat poétique : le discours préliminaire, étude littéraire assez poussée sur le théâtre allemand, a paru supérieur, bien que la critique y ait signalé une teinte un peu trop forte de germanisme; et elle n'avait pas tout à fait tort. Cette remarque émane de l'auteur de la notice de la Biographie JJiclot (1856V
(1) Il est plus que probable que l'excellent morceau de Fauriel était très favorable à l'essai de B. Constant, qui nous paraît, à nous, une tentative avortée. Il ne suffit pas, pour qu'un drame de théâtre passe d'un pays ou d'une époque dans un autre (et Dieu sait si ces espèces de transpositions se sont, depuis, multi-
les apparences, il y a pourtant des Français qui sont cosmopolites (1) en fait de littérature, et qui ont su franchir la grande muraille dont on veut entourer notre intelligence, comme les Chinois ont entouré leur empire. Voudriez-vous, dans ce cas, que votre morceau parût avec votre nom? Répondez à cette question le plutôt (2) (sic) que vous pourrez, car je ne suis plus ici que pour quinze jours ou trois semaines au plus. J'espère que, lorsque nous nous reverrons à Paris, vous me communiquerez les notes que vous n'avez pas pu faire entrer dans votre lettre. J'ai besoin, pour avoir assez d'intérêt à ma pièce, et pour la corriger, que vous me réveilliez par vos critiques (3).
« Adieu, cher Fauriel. Je vous embrasse tendrement. « Mille bornages (sic) à madame de Gondorcet. «
(Pas de sigjiature .)
pliées chez nous !) qu'il reçoive les soins d'un traducteur ou d'un adaptateur quelconque. Il faut surtout qu'il subisse toutes sortes de menues transformations fort délicates, qui l'ajustent au goût du public. Seul un habile homme du métier est capable de mener à Lien ce travail. — ^OY-* à Y Appendice, l'opinion de Napoléon sur l'œuvre d'écolier exécutée par Benjamin Constant.
(J) Il est intéressant de voir ici pénétrer dans le champ de nos idées littéraires, et sous le patronage du vrai cosmopolite que fut Benjamin Constant, ce terme qui fera fortune quelque cinquante ans plus tard. C'est ce mot de cosmopolitisme que l'on retrouve en tête d'une étude consacrée à Rousseau par un jeune, original et brillant critique, trop tôt enlevé aux lettres, Joseph Texte L865-1900), professeur à l'université de Lyon.
Encore l'incorrection orthographique déjà signalée plus haut.
(3) Fauriel était pour lui le sage ami dont parle Boilcau.
Paris. Rue Neuve-des-Mathurins, n° 40 (1). Ce 27 janvier 1808.
(N° 85.) « Je ne vous écris pas, mon cher Fauriel, pour me plaindre de la nouvelle interruption de notre correspondance. Je m'y attendais, et je ne vous sai (sic) pas mauvais gré d'être revenu à votre nature, malgré vos bonnes intentions pour moi. Je vous écris pour savoir de vous si la traduction de Partlie'nais a paru et pour vous la demander. Waitstein vient de paraître (2). Si vous me faites dire où je puis vous en adresser un exemplaire, vous le recevrez aussi tôt.
u J'avais prêté à Cabanis trois volumes de poésies de Goethe. Vous vous étiez chargé de me les rendre. Que sont-ils devenus?
« Mille respects à Mme de Gondorcet, et mille amitiés. » B. G.
(Suscription : A Monsieur, Monsieur Fauriel, chez Madame de Condor cet, à Meulan, Seine- et- Oise.)
(1) Constant donne déjà cette adresse dans une lettre à Mme de Nassau datée d'août 1806.
(2) Remarquer que la date ci-dessus (janvier 1808) ne concorde pas avec celle que fournit la Grande Encyclopédie (1801/j. — Parthénais est du Danois Baggesen (1764-1826), poète d'une riche et brillante imagination.
Coppet, ce 13 may (1808).
(N° 86.) « J'ai été fâché de ne pas vous voir, mon cher Fauriel, avant mon départ de Paris. Vous m'aviez annoncé (1) que madame de Gondorcet me feroit dire quand elle pourroit me recevoir. J'ai attendu inutilement, et mes affaires ne m'ont pas permis d'ajourner mon départ.
« J'ai trouvé ici mon libraire désireux de faire une nouvelle édition de Walbtein. Elle aura lieu, je suppose, dans deux mois. Si vous pouviez m'envoyer vos observations, d'ici là, sous une forme quelconque, vous me feriez grand plaisir. Si elles étoient de nature à être insérées en entier, j'en serais charmé. Dites-moi vos intentions à cet égard, et conservez-moi un souvenir assez vif pour surmonter votre paresse.
« Je vous embrasse mille et mille fois. »
(Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Monsieur Fauriel) Grande rue Verte, n° 30, Paris.)
(1) Noter la vieille graphie : a»oncé (avec un petit trait horizontal sur Yn, indiquant le redoublement de la consonne). Constant écrit de même, ailleurs : corne (pour comme) et co^oître (pour connaître), etc.
Coppet (1), 22 juillet 1808.
(N° 87.) « Ce m'a été une surprise bien agréable et bien douce que de recevoir de vos nouvelles, mon cher ami. Lorsque nous nous écrivions, vous ne m'aviez pas gâté à cet égard, et je m'étais résigné à ne plus vous écrire pour m'épargner le chagrin toujours renaissant de voir mes lettres rester sans réponse. C'est avec un grand empressement que j'accepte l'augure d'un meilleur avenir.
u Je me suis informé souvent de vous cet hyver (sic). J'ai espéré plusieurs fois, d'après ce qu'on me disoit, que vous viendriez à Pari», et je comptais au moins vous rencontrer à une triste cérémonie, où j'aurais bien sincèrement mêlé mes regrets aux vôtres. Je conçois que la perte de Cabanis, qui auroit (2) été dans tous les temps une juste cause d'affliction pour ses amis, vous
(1) En tête, cette mention, crayonnée : Mot de Benjamin Constant sur Cabanis. — Le mot Coppet a été également rajouté au crayon. — Cette lettre n'est pas très commode à déchiffrer : le papier, assez mince (papier pelure) a bu l'encre épaisse et noire. Néanmoins, je réponds de l'exactitude du texte.
(2) Constant orthographie indifféremment, comme on voit, aurais ou auroî^ avait ou avoit, etc.
ait été doublement sensible dans un moment où les hommes de cette espèce semblent disparaître de la terre. A peine aperçoit-on encore quelques débris de cette classe, qu'assurément la génération qu'on forme et qu'on veut former ne remplacera pas (1).
« M. Brockbaus m'écrit que vous allez publier, ou même, si je m'en souviens bien, car sa lettre est dans un tas de papiers où je ne puis la retrouver dans ce moment, que vous avez publié votre traduction de la Parthenais de Baggesen. Vous me feriez un bien vif plaisir de me l'envoyer ou de m'indiquer au moins où on la trouve.
h Je vais, de mon côté, faire imprimer, avec quelques réflexions sur le théâtre allemand, une imitation très libre en vers du Wallstein de Schiller (2). J'avais d'abord eu l'idée d'en faire une tragédie pour le théâtre. La difficulté de fondre onze actes très longs en cinq assez courts pour qu'ils pussent être représentés, ma répugnance à sacrifier de très grandes beautés de l'original, assez bien rendues, à ce que je pense, la profonde ignorance où j'ai trouvé les gens les plus instruits sur l'histoire de la guerre de Trente (3) ans, ignorance d'où résultait la nécessité d'entrer dans de grands détails qui prolongeoient mes scènes, enfin les conseils
(1) Voy., dans le livre de M. Ant. Gtillois (Le salon de Mme Helvctius ; Cabanis et les ide'ologues, pp. 223-234 inclus.), des détails circonstanciés sur la dernière maladie (une attaque de paralysie), les derniers moments, la mort (6 mai 1808) et l'enterrement (14 mai) de Cabanis. Le cortège se rendit de l'église paroissiale d'Autcuil au Panthéon, où la dépouille du philosophe reçut l'hommage des corps savants.
(2) Voir les lettres qui précèdent. Benjamin Constant s'est, en vérité, donné beaucoup de mal pour un bien mince succès.
(3) Constant exprime ce nombre en chiffres (30).
de mes amis m'ont engagé à la faire connoître par l'impression. Je crois qu'il y aura dans cet ouvrage une fusion assez heureuse des deux genres de littérature, car I ai écarté tout ce que rejettaient (sic) invinciblement les régies de notre art dramatique. Je vous en donnerai un exemplaire dès que l'impression sera achevée. Elle ne le sera que vers le tems de mon retour à Paris, dans le courant du mois de novembre.
« Avez-vous lu VHistoire des républiques italiennes du moyen âge par Simonde Sismondi (1)? Il en a paru quatre volumes. Si vous ne lavez pas lue, ne perdez pas un moment pour la lire. C'est un ouvrage extrêmement remarquable, étonnant même sous plusieurs rapports. Vous sentirez en le lisant quel est son genre de mérite le plus estimable, et pourquoi je n'entre pas ici dans un éloge plus détaillé.
« J'ai fini de mettre en ordre tous les matériaux de mon ouvrage sur le Polythéisme (2). Il ne me reste plus qu'à rédiger les dernières sections, et je m'y mettrai, dès que l'impression de Wallstein sera terminée. J'en ai pour longtems à y travailler, ce qui, dans le tems où nous vivons, n'est pas un mal.
« Rappeliez (sic)-moi, je vous prie, au souvenir de Mme de Gondorcet. J'ai beaucoup regretté son absence cet hyver, et j'ai pris un vif intérêt à tout ce qui la regarde.
(1) Constant signalera encore Simonde à Fauriel (ef. la lettre 35.)
(2) Du Polythéisme romain, ouvrage posthume publié par Matter en 1833, trois ans après la mort de l'auteur.
« Adieu, mon cher ami. Je voudrais bien vous trouver à Paris quand j'y irai, et en attendant je compte sur votre exactitude et je vous remercie du plaisir que vous m'avez fait et de celui que vous me ferez. Si Baggesen étoit encore à Paris, dites-lui mille choses de ma part. Je vous embrasse mille fois. »
(Timbre postal (1) : Suisse par Pontarlier. — Suscription : Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande-Rue- Verte, n° 30, en face de la Petite-Rue-Verle ; fauxbourcj (sic) Saint-Honoré, à Paris.)
(1) Ce timbre postal porte la date : 29 juillet 1808. Une lettre, à cette époque, mettait donc une semaine entière à parvenir de Suisse à Paris.
Dans une lettre datée de Genève, 20 février 1809, Mme de Staël consultait la duchesse de Saxe-Weimar sur l'œuvre de Benjamin Constant, qui souleva bien des critiques parmi les lettrés de l'Empire : « Madame, je vous ai envoyé Wallenstein, et je suis impatiente d'en savoir votre avis... Wallenstein fait une grande sensation à Paris; c'est un événement littéraire; on se bat pour et contre avec acharnement. » — Il était bien difficile de condenser, en respectant les règles du théâtre français dans son ensemble, la matière complexe qu'offrait la trilogie du poète allemand (le Camp de Wallenstein, les Piccolomini, la Mort de Wallenstein).
(N° 88.) « J'envoye (1), mon cher ami, une malle pour vous dèbarasser (sic) d'une partie de mes livres. Je continuerai de tems en tems. J'ai pensé qu'il valoit mieux les faire prendre ainsi au hazard que vous donner la peine de les rassembler tous en une fois, et je les rangerai à (sic) fur et à mesure. — Pourquoi ne venez-vous pas me voir?
« Mille amitiés. »
(1) Ce court billet ne porte point de date. — Suscription : A Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande rue Verte, »° 30. — Il doit ctre de 1807 ou 1808.
Ce 4 juillet 1809.
« Je vous ai écrit, il y a environ deux mois, cher Fauriel, pour vous dire que, me préparant à faire une nouvelle édition de Wallstein, je désirais avoir et vos avis et ce que vous vous proposiez d'écrire là-dessus. Je n'ai pas reçu de réponse, cela ne me surprend pas. Mais je vous récris de nouveau. Il est probable que cette seconde édition paraîtra vers le mois de septembre. Si donc vous voulez me faire le plaisir que vous m'aviez offert, que ce soit bientôt, je vous prie. Adressez votre lettre à Genève.
« Je vous embrasse mille fois. »
(Suscription : A Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande rue verte, n° 30. Paris. — Adresse barrée, et remplacée par celle-ci : Chez Mme de Condorcet, à Meulan-sur- SeineJ)
Genève (1), 30 aoust 1809.
« Je me crois obligé en conscience, cher Fauriel, de vous mander que ma seconde édition de Wallstein ne paraîtra pas au mois de septembre, mais au mois de janvier prochain. Je me suis remis à mon ouvrage sur les religions anciennes, et il est si avancé que je ne veux pas Tinter rompre que le tout ne soit rédigé. Alors la correction de Wallstein et quelques observations que j'ajouterai à la préface, seront une manière de laisser reposer ce que j'aurai fait pendant le tems nécessaire pour le revoir ensuite comme un ouvrage étranger. Vous voyez que vous avez bien assez de tems pour préparer les observations que vous m'avez fait espérer, et auxquelles je tiens beaucoup. Si, comme je le suppose, je vais à Paris dans le courant d'octobre, vous me les remettrez en mains propres : si, au contraire, je consacre à mon père, qui n'est pas très bien, une portion de l'hyver (2), je vous prierai de me les envoyer.
« J'ai vu ici un moment un Grec de vos amis apellé
(1) Ces dernières lettres sont, comme on en pourra juger, presque exclusivement littéraires . Constant, à cette date, semble se désintéresser complètement de la politique.
(2) On trouve, dès 1806, le père de Benjamin Constant établi à Dole (Jura).
(sic) Morestoxidi (I); mais je n'ai su qu'il vous connoissoit qu'après son départ, ce qui m'a fort fâché, car j'aurais eu bien du plaisir à causer de vous avec lui. Il m'a paru instruit et agréable, et l'on m'a dit qu'il passoit, à Paris, pour un des hommes les plus distingués de sa nation .
a Quand paraîtra enfin votre Parlhenaïs? Je n'ai pas trop le droit de reprocher à qui que ce soit la lenteur apportée dans une publication, moi qui, depuis longtems, annonce tantôt un ouvrage, tantôt un autre, et n'en publie point. Cependant je suis impatient de vous lire, et de si longs retards me chagrinent pour vous et pour moi.
« Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de Mme de Gondorcet; et si vous m'écrivez, ce dont je doute, donnezmoi des nouvelles de sa santé.
« Adieu, cher Fauriel, je vous embrasse tendrement. »
(Timbre postal : 99. Genève. — Suscription : A Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande Rue Verte, n° 30, fbg S1 Honore', à Paris. — La lettre fut encore renvoyée : Chez Mme de Condorcet, à Meulan.)
(1) Plutôt, à mon gré, que Mous\.o\'ià\ ; on peut hésiter sur la lecture de ce nom propre.
Ce 15 septembre (1).
(iV°89.) « Votre lettre, mon cher ami, ma fait un plaisir d'autant plus vif que je commençais à vous croire retombé dans toutes vos mauvaises habitudes, et que je n'attendais plus l'exécution de votre promesse. Je suis bien fâché d'avoir à attribuer le retard de votre réponse à vos yeux plutôt qu'à votre paresse. J'aimerais encore mieux vous savoir paresseux que souffrant : et je compatis plus qu'un autre à votre genre d'incommodité, puisque depuis six ou sept ans elle me tourmente et met des difficultés et des retards à tout ce que je veux faire. Je ne m'aviserai pas de vous indiquer des remèdes pour un mal si délicat et si dangereux à traiter (2) : mais je ne puis m'empêcher de vous exhorter à ne faire ceux qu'on vous indiquera qu'avec beaucoup de réserve. Je n'ai commencé à me trouver mieux qu'après avoir pendant quelque tems suspendu toute tentative pour donner à mes yeux une force factice. Tout ce que j'avois fait m'avoit plutôt nui que
(1) Longue lettre de Benj. Constant sur Baggesen. Date (rajoutée au crayon) : 1810. — Il y parle aussi fort longuement de ses maux d'yeux. — Sur Baggesen et sa Parthénéide ou Parthénaïs, cf. Saixte-Betjve, Portraits contemporains, t. II, pp. 533-540.
(2) Nous connaissons déjà son scepticisme à l'endroit des médecins et des remèdes de tous genres.
servi : et après avoir épuisé toutes les ressources des oculistes, quelquefois à mon détriment, toujours sans succès, je me suis apperçu (sic) que le repos seul, et une entière interruption de tout autre moyen, étoit (sic) encor (sic) ce qu'il y avoit de plus sage. Depuis un an, que je me borne à laver mes yeux tous les matins avec de l'eau tiède et de l'esprit-de-vin camphré, ils sont infiniment mieux. Je m'abstiens le plus que je puis de toute lecture à la lumière. Du reste, il faut, avec ses yeux comme avec le reste, vivre au jour le jour, songer que l'avenir, surtout dans ces tems-ci, est chose fort incertaine, et que si on parvient seulement à retarder l'affaiblissement complet de sa vue, il y a bien des chances pour que d'autres maux viennent nous débarasser (sic) de ce soin ainsi que de tous les autres. S'occuper de ses yeux est ce qui leur fait le plus de mal : et j'ai toujours éprouvé qu'une heure d'occupation à ce sujet leur nuisoit plus que la lecture même la plus fatigante.
« Je suis bien impatient de voir votre Partliénais (l). Je n'ai aucune idée de l'ouvrage original : mais je sai (sic) par expérience qu'il est singulièrement difficile de faire passer en françois les beautés souvent bizarres et plus souvent encor familières de la poésie allemande (2). Si j'avais prévu les difficultés que j'ai
(1) C'est précisément en 1810, l'année où fut écrite cette lettre de Constant, que parut le premier ouvrage (en dehors des articles) de Fauriel : ce fut une traduction des idylles du Danois Jean Baggesen, pour lequel il avait beaucoup d'affection.
(2) Réflexion très juste. Constant aurait pu même dire : de la poésie étrangère ; car cela est aussi vrai pour les œuvres anglaises, russes, italiennes, hongroises, etc.
rencontrées, je n'aurais certainement pas entrepris le travail que je viens d'achever (1). Mais le sujet m 'ayant anime, et les vers me fesant du plaisir à composer, mon imitation de Wallstein s'est trouvée faite en deux mois, avant que j'eusse songé à la comparer, soit aux tragédies francoises, soit à l'original allemand (2). Alors il a fallu l'examiner sous ce double rapport; et pour conserver les beautés du dernier, ou du moins ce qui me paraît tel, sans m'écarter du style tragique et des règles adoptées sur notre théâtre, j'ai eu mille fois plus de peine que je n'en avois eue (sic) à faire près de quatre mille vers, dont j'ai retranché environ quinze cents (3), afin que ma pièce ne fût pas d'une longueur tout à fait désordonnée. Je suis actuellement occupé à faire un petit Discours préliminaire, dans lequel je ne ferais (sic) pas, à beaucoup près, la comparaison de l'art dramatique allemand et du nôtre, comme vous semblez vous y attendre. Ce n'est pas que je ne trouve moi-même que ce seroit la place et l'occasion d'un pareil travail. Mais je suis mal disposé, pressé de publier, parce que je voudrais en avoir fini de cette entreprise, qui m'a détourné plus long tems
(1) Et la postérité n'v eût rien perdu !
(2) Le temps ne fait rien a l'affaire. — Ses vers sont trop souvent mauvais ou plats.
(3) Ce nombre est exprime en chiffres (1500) dans le manuscrit autographe. Tout ce passage est à retenir, à cause des détails qu'il donne sur sa méthode de travail. — Benjamin Constant poète souriait volontiers de lui-même, se rendant compte que là n'était point sa véritable voie. On lit, disions-nous (p. 21), dans son Journal intime (p. 57 de ledit. Melegari) : « Aujourd'hui j'ai travaillé comme un imbécile à faire des vers, au lieu de m'occuper utilement. » La poésie était pour lui, en somme, la plus laborieuse des récréations, bien qu'il s'y divertît.
que je ne voulois de mon ouvrage sur le Polythéisme (1), et d'ailleurs tourmenté par mon libraire, par des affaires domestiques qui m'ennuyent, par le désir d'être prêt, de manière à retourner à Paris dans deux mois, enfin par une foule de raisons personnelles, auxquelles je sacrifie des idées que je trouverai peutêtre une occasion de développer, si ma pièce est assez remarquée pour qu'elle me serve de prétexte à une brochure ad hoc sur le théâtre allemand. Ce n'est, au reste, que pour m'excuser à mes propres yeux que je me dis que je ferai peut-être une autre fois ce que je devrais faire à présent. Mais ma paresse est invincible, et je sens que je ne dirai dans mon discours préliminaire que ce que je ne pourrai pas décemment me dispenser de dire. Le tout sera publié, j'espère, dans le courant de novembre; et sitôt que cela aura paru, je vous l'enverrai ou vous le porterai.
« Je suis bien de votre avis sur Les Trois Rèynes de la Nature (2). C'est la parodie du genre; et si l'on avoit voulu montrer jusqu'à quel point le genre descriptif est vicieux, on n'auroit pu en donner, ce me
(1) C'est de 1823 à 1825 que Benjamin Constant publia enfin l'ouvrage qui, depuis près de trente ans (1796), n'avait cessé d'occuper sa pensée : De la Religion considérée dans sa source, sa forme et son développement (Paris, 1823-1825; 2 vol. in-8°; 2e édit., 1826, t. Ier seulement).
(2) Les Trois Règnes de la Nature, poème descriptif (1808, 2 vol. in-4°) de l'abbé Jacques Delille (1738-1813), composé dans le courant de 1795, en partie à Saint-Dié, en partie à Brunswick. — Cf. Paul Bonnefon, Un poète oublié : Jacques Delille, dans la Revue latine du 25 juin 1905, pp. 371 et 374. — Le poème de Ylmaqination, du même Delille, avait paru en août 1805.
semble, une preuve plus complette (sic). J'en accuse moins l'auteur que l'époque à laquelle nous vivons. Les poèmes descriptifs sont toujours venus au moment de la décadence des littératures, lorsque les âmes n'avoient plus l'énergie nécessaire pour concevoir un plan et mettre dans les idées quelque ensemble (1). Les Trois Règnes de la Nature sont les avant-coureurs des acrostiches, qui ont marqué la dernière époque de la littérature grecque, sous les empereurs d'Orient. Redeunte causa, redit effectus. Je languis d'avoir exécuté un grand plan de retraite, bizarre peut-être, mais nécessaire à ma disposition morale, et dont le besoin devient pour moi plus impérieux chaque jour. L'embarras qui seul m'arrête encore, c'est de choisir le lieu où je m'ensevelirai avec mes livres. Je veux trouver dans l'étude et dans la poursuite de mon grand ouvrage de quoi oublier tout ce qu'on entend et tout ce qu'on voit. Mais il faut un terrein (sic) solide pour construire même un hermitage, et je ne vois pas un désert où la terre ne tremble comme partout.
« Je n'ai pas été à la fête des Bergen (2) : et je l'ai regretté depuis. Il n'y avoit guères de déplacé à cette fête que les merveilleux Parisiens (3). Les Allemands
(1) Idée très juste, devenue banale depuis, propagée par les manuels de littérature, mais assez neuve à cette date. Alexandrinisme grec et latin, lectures publiques à Rome, au temps de Stace, enfin l'école même de l'abbé Delille..., les exemples abondent à l'appui de la thèse de Benjamin Constant.
(2) Réjouissances montagnardes qu'on célébrait tous les ans.
(3) Noter, en passant, le tour vif et humoristique de tout ce passage. Cette remarque ironique est assez fine et spirituelle : Constant se moque agréablement des Parisiens sceptiques, frondeurs, inaptes à goûter et même à admettre les mœurs des peu-
sont un peu de la race suisse, et l'on m'a assuré que les princes mêmes s'étoient sentis atteints de l'enthousiasme qui s'étoit emparé de toute l'assemblée. Mais les François de bonne compagnie sont restés intacts, et n'ont vu dans ce rassemblement que des montagnes qui leur paraissoient sauvages, des usages qu'ils ne rattachoient à aucun souvenir, des danses moins élégantes que celles de l'Opéra, et des hommes qui ne parloient pas françois. Aussi y en a-t-il qui s'en sont retournés à Paris la veille de la fête, pleins de mépris pour tout ce qu'on préparoit (1).
« J'ai dit à Mme de St. (Staël) vos remords et vos scrupules. Elle serait charmée que vous surmontassiez les uns et que les autres vous portassent à la réparation, au lieu de vous encourager à l'impénitence.
u Je suis curieux de savoir quel est l'ouvrage de B. (Bagyesen) auquel vous faites allusion; je n'ai pas trop compris ce que vous m'en dites. C'est un homme qui a quelquefois dans l'esprit une gaîté très originale. J'ai été charmé de plusieurs de ses pièces dans le nouveau recueil qu'il a publié. Dites-lui mille choses de ma part (2). Ses affoires le tourmentoient un peu, à
pies étrangers. Le cosmopolitisme n'avait pas encore fait les progrès qu'il a réalisés depuis. Le petit dard de satire porte juste.
(') Oui, c'est bien cela! Voilà bien le ricanement léger et I incompréhension fies coutumes et des mœurs exotiques qui caractérisent trop souvent nos compatriotes au delà de leurs frontières. Le travers est lestement raillé dans cette simple phrase, dont le trait final est charmant.
(2) A la suite de ceci, plusieurs mots biffés, qu'on ne peut déchiffrer sous les ratures, comme on lit aisément sous celles de V. Hugo, par exemple.
LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT A FAURIEL \c2?
cause de la suspension de toutes ses pensions du Danemarc (sic). Puisqu'il reste à Paris, je suppose et j'espère qu'il les a arrangées.
« Adieu, mon cher ami. Je serai bientôt, dans deux mois environ, à ce que je désire, près de vous : non pas à Paris, car si je réalise mes projets, je passerai la plus grande partie de l'hyver à ma campagne (1). Je veux m'enyvrer (sic) d'étude, si j'ai encor assez de force pour être susceptible, comme autrefois, de ce genre d'yvresse (sic) (2).
« Adieu encore. Ecrivez-moi autant que vos yeux vous le permettront. Les miens se trouveront toujours très bien de vous lire.
« Mille hommages à Mme de G. (Condorcet). n
(Pas de signature.)
1 II faut avouer que Benjamin Constant, les jours où il était le mieux inspiré, tournait fort joliment ses lettres intimes. Celle-ci me parait proprement exquise; Mme de Sévigné et Voltaire en eussent été jaloux. On comprend, en la lisant, qu'on ait pu soutenir que sa Correspondance constitue la partie la plus attachante et la plus solide de son œuvre, imparfaite ou fatrassière à tant d'égards. Pourquoi faut-il que nous la possédions, cette correspondance, à l'état si fragmentaire?
2 Nous avons respecté scrupuleusement partout l'orthographe de Benjamin Constant. Ces bizarreries mêmes ajoutent une certaine saveur à son style.