COLLECTION
SABLE
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Published li February 1000.
Privilège of copyriglil in Ihe L'iiited States roserved under the Act approved March 3'' 1905 bj Pion -Nourrit et C'*.
M. ALFRED REBELLIAU
Agréez, mon cher ami, le juste hommage de ce travail; je vous dois une bonne part des pièces qui ni ont permis de le construire. Vous êtes un bibliothécaire, ma foi, comme on en voit peu : vous signalez et livrer: vos trésors, au lieu de les cacher jalousement aux étrangers !
Il est vrai que je ne suis peut-être pas tout à fait un étranger dans votre illustre m.aison, à laquelle me rattachent, outre la mémoire d'un aïeul vénéré, la faveur de m,aîtres éminents et la sympathie de camarades dont vous êtes le plus ancien, et f ajoute, s'il vous plaît f le plus délicatement officieux .
Paris, décembre 1905.
« Si l'on UOU8 objecte cjue les Iclires dtirniseiil le respect du aux lois et à rautorilé, je ré])onds que c'est une pure caloiDnie, et (]u'»ue telle accusation n'a pas le moindre (legré de prohabilité; car quiconque ose prétendre (|u'une aveugle obéissance lie plus fortement qu'un amour éclairé de son devoir, doit en même temps assurer qu'un aveu{}le, (|ue l'on conduit par la main, marche plus sûrement (jue celui qui, en plein jour, fait usage de ses yeux. De plus, il est hors de toute dispute que les arts adoucissent les mcjpurs, qu'ils rendent les âmes douces, souples, ductiles et dociles au commandement; (jii'au contraire, l'ignorance les rend opiniâtres, réfraclaires et séditieuses. Et c'est ce que l'histoire laisse hors de doute; car on voit que les temps d'ignorance, de grossièreté et de barbarie sont aussi les temps les plus sujets aux troubles, aux séditions et aux grandes innovations... »
(François Bacon, De la dignité et de l'accroissement des sciences, liv. I ; 1605.)
INTRODUCTION
Sommaire. — Où en est actuellement l'étude de Benjamin Constant (^travaux passés et en j)réparation). — But du présent ouvrage. — Intérêt capital (documentaire, historique et littéraire) de la Correspondance y insérée. — Contenu, valeur et portée des lettres à Fauriel. — Aspect graphique du manuscrit. — Benjamin Constant et la police royale; pièces inédites des Archives nationales. — Divisions de ce livre. — Sur le mot de Bacon placé en épigraphe générale.
• Toute supériorité est un e.xil. ' M'ie SvVETCHINE.
Deux femmes illustres, douées d'humeurs très différentes, mais également admirées, courtisées de leur â(]^e, Tune pour son vif et pénétrant génie non moins que ponr sa fière indépendance d'allures, l'autre pour la grâce de ses traits et la triomphante bonté de son cœur, Germaine de Staël et Juliette Récamier, viennent de revivre sous nos yeux en deux études excellentes, aussi précises qu'approfondies (1).
(1) Paul Gautier, Madame de Staël et Napoléon; Edouard Herrioï, Madame Récamier et ses amis. — L'un et l'autre ouvrage a paru chez Pion, en 1903 et 1904.
u BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Celui qui vécut leur intermittent adorateur, le nerveux et passionné Benjamin Constant, moins bien loti, attend encore l'évocation littéraire due aux morts fameux, la voix impartiale et sage qui fixe sur leur compte J' arrêt définitif de la postérité. L'on m'affirme qu'il n'a plus guère à patienter. — A merveille! Ce n'est pas un mince labeur entrepris là; et, d'avance, je complimente l'écrivain d'un succès dont son mérite et son zèle sont les sûrs garants.
Tous les amis des lettres et de la liberté s'en réjouiront. Pour moi, modeste pionnier, je me féliciterai, s'il me lit, d'avoir pu, de-ci de-là, lui déblayer le terrain.
Je dirai tout à l'heure sur quels points — et le plus tôt possible, car cette préface ne comporte pas de longs développements, mon titre seul le laisse aisément pressentir (\) — il sera surtout question de la police au cours de cette élude, le mot guet étant pris ici par nous dans son acception première et la [)his lai'ge, j'entends la sur-
(1) Selon la formule de LiTXi'.É (Diclionttuirc), le quel est r « acte par let/uel on observe, on épie ce (jui se passe, ce ffiii se fait » . Le guet date de loin. Les gendarmes ont remplacé les patrouilles d'archers, et le prt'fet de police le lieutenant-civil de l'ancienne monarchie; mais on a toujours guetté en France, pour de bons motifs ou parfois, malheureusement, pour d autres.
INTRODUCTION m
veillance publique qui s'exerce — ou est censée s'exercer — uniquement en vue de la conservation, clc la paix et de la sécurité sociales; ce qui constitue, en théorie, un noble rôle, et l'inverse d'une sinécure, nul patronage n'exigeant plus de tact et n'imposant plus de responsabilités.
Le malheur est que, si la police, considérée en tant qu'institution, réalise l'ordre appuyé sur la stricte équité, de fait, on voit trop communément que les policiers, sujets comme tout le monde aux passions humaines, penchent à plier leur office à l'assouvissement de leurs ambitions clandestines, de leurs intérêts égoïstes ou de leurs tracassières rancunes. Ils deviennent, dès lors, des êtres détestables, et leurs victimes y gagnent d'autant.
Benjamin Constant va nous en offrir la preuve.
Toutefois, pour expliquer l'attention toute particulière dont la police gratifia Benjamin Constant pendant plus de trente années et sous les régimes les plus divers (1), il faudra bien
(1) Hâtons-nous d'avertir que nous n'allons point envisager de ce seul point de vue l'existence entière de B. Constant : 1 enquête serait insipide, à la longue. Nous avons choisi deux époques : celle de sa pleine jeunesse, entre trente et quarante ans, et le déclin de sa vie, quand a sonné la soixantaine ; la police de Fouché (Consulat et Empire), et la police des Bourbons (seconde moitié du règne de Charles X).
aussi rappeler en bref les traits dominants de ce caractère hardi, mais énervé par une volonté trébuchante, les grandes lignes de cette carrière aventureuse; nous devrons, en fixant les dates et faits essentiels, peindre cette activité dévorante, essayer d'analyser, chemin faisant, l'œuvre complexe de ce Suisse naturalisé Français et cosmopolite d'instinct sans cesser d'être bon patriote (résolve qui pourra l'antithèse!), interpréter la conduite de cet homme au tempérament si riche et déconcertant, aussi curieux peut-être par ses travers, disons même, s'il vous agrée, par ses vices que par ses réelles et belles qualités. Gomme c'est surtout par sa correspondance intime et confidentielle qu'un esprit de cette trempe, réfléchi, sincère (il l'est infiniment, soit avec lui-même, soit avec autrui) se décèle au regard des arrière-neveux, il conviendra de lui céder abondamment la parole. Il est logique de lui confier, d'emblée, le soin de plaider pro donio, en personne, sans intermédiaire. Ce sera donc par une édition complémentaire de lettres, pour la plupart inédites, (jue s'achèvera la première section du présent volume.
A tort ou à raison, on lit de moins en moins
iNTRODUCTIOiy
les écrits politiques, philosophiques ou rchfjieux, voire même les discours parlementaires de Ijenjamin Constant. Ce n'est pas ici le lieu d'en démêler les motifs obscurs : je me borne à constater le fait. Pour beaucoup de gens^ il demeure « Fauteur à' Adolphe » . ^ — En septembre 1831, dix mois après la mort de Constant, Sainte-Beuve, qui dans ses articles subséquents n'est guère tendre à son endroit, avançait quelque part ce paradoxe (1). Il louait les écrivains piivilég^iés qui (je cite ses propres termes), en un jour, une semaine, un mois d'heureuse inspiration, où leur cœur s'est trouvé plus abondant, leur timbre plus pur, leur œil plus clair, leur génie plus familier, ont su par une œuvre de dimension quelconque, mais complète, s'élever d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes. « Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie^ Benjamin Constant par son Adolphe, ont eu, dit-il, cette bonne fortune de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de l'avenir... "
Eh bien, souffrez que je proteste! Tout
(1) Portrails littéraucs, t. I, p. 268; article sur l'abbé Prévost. — La remarque de Sainte-Beuve est, certes, plus juste pour Manon Lescaut que pour Adolphe.
compte établi, les meilleurs ju^es ne partagent point du tout, j'imagine, à Fheure actuelle, la prédilection du critique des Lundis pour ce roman à' Adolphe^ assurément bien démodé; on a contemplé, depuis, des planches d' analomie morale (1) fort supérieures. J'incline à croire, quant à moi, que le renom littéraire de Constant, pas plus que celui de Sainte-Beuve luimême, ne fut engendré par un simple volume de rêveries et souvenirs autobiographiques. C'est ailleurs qu'il en faut chercher la cause efficiente : c'est, — je ne crains pas de le hasarder, — c'est dans sa correspondance, qui ne fut jamais intégralement publiée (la chose est, au surplus, impraticable) (2) ; c'est dans ces pages fami-
(1) Expression de M. Paul Bourget, si je ne me trompe.
(2) Outre qu'il a dû s'égarer ou se détruire une quantité de lettres de notre auteur, il faudrait amener tous les collectionneurs à livrer celles qu'ils possèdent^ et, pour cela, faire un pressant appel à leur complaisance et à leur désintéressement. — Et puis, il ne semble pas que le goût public, si bizarre, si souvent esclave de la mode, sente le puissant intérêt de pareils recueils épistolaires aussi complets que possible. Dans l'espèce, la raison de cet oubli ou de cette indifférence est banale. Benjamin Constant ayant prodigieusement écrit durant les trente dernières années de sa vie, — la moitié de sa carrière, — et, de plus, n'étant pas encore fort éloigné de notre époque, ses lettres autographes comme les éditions originales de ses œuvres n'atteignent pas dans les ventes publiques, au rapport des meilleurs experts, MM. A. Voisin et Noël Gharavay, une valeur marchande très élevée : les premières, qui se rencontrent couramment^ ne
INTRODUCTION vu
lières, où ressuscite sa syni[)atljiqLie, on{j[inale et curieuse fi(jure, imparfaitement connue, et arbitrairement appréciée d'ordinaire; c'est dans ces lon(jues épîtres et clans ces laconiques billets où il a su condenser ses aspirations, ses élans (généreux, ses faiblesses, maïquer ses (joùts, ses mépris, ses espérances, décrire sans ambages comme sans réticences sa vie disloquée, trépidante; c'est là, clis-je, et non pas ailleurs, qu'il la faut quérir, cette cause de succès et de compassion (je n'ose écrire : d'admiration) posthumes. Et, de lui, ce sont donc surtout les lettres qui subsisteront. Ce sera justice; car, — on l'a maintes fois noté, — dans la somme de cet œuvre considérable, c'est peut-être la correspondance qui a la plus solide valeur, qui commande et retient le plus durable intérêt. Regrettons donc que ces remarquables lettres, d'un ton aisé, pleines d idées et de sentiments vrais quant au fond, très charmantes et cordiales de forme, n'aient été l'objet jusqu'ici que d'une trop restreinte, d'une infime publication (1). Allons, l'heure est
dépassent guère 3 ou 4 francs la page. Ces questions de tarif sont, sans doute, bien plates et positives; mais il est des cas où les chiffres sont éloquents! — En résumé, Constant n'est pas, à l'heure qu'il est, coté à sa vraie valeur.
(1) Cf. notre Bibliographie. — Les lettres à Mme de Chanière
VIII EENJAMIlN constant sous L'OEIL DU GUET
venue de raviver Fattentiou sur elles et de combler, du môme coup, une fâcheuse lacune, au moment oùla critique moderne s attache, comme l'avait déjà tenté Sainte-Beuve, à camper en plein relief, à jeter en pleine Inmière le plus célèbre ^oroupe littéraire qui ait précédé le cénacle romantique, je veux dire celui de la baronne de Staël, de Mme Récamier et de Chateaubriand.
La majeure part des lettres qu'on va lire, adressées au savant Fauriel, l'intime ami de Constant, et totalement ou partiellement inédites, dormaient depuis plus de soixante ans, matériaux bruts attendant qu'on daignât les employer, au fond d'un carton poudreux où sont venus de loin en loin les visiter de rares érudits : Sainte-Beuve, d'abord, qui s'en est servi pour
ont été imprimées par Gaullieur clans la Dibliotliècjuc universelle de Genève. La Correspondance intime a paru en 18V*. Les lettres à Mme Récamier furent publiées d'abord par Mme Louise Colet, en 1864^ dans une édition aussitôt supprimée par arrêt de justice, puis, en 1882, par Mme François Lenormant, nièce de Mme Récamier. Les lettres à Fauriel, que nous donnons pour la première fois intégralement, avaient été connues de Sainte-Beuve, qui en a mis des lambeaux, un peu au liasard, dans les divers articles qu'il a consacrés à Fauriel et à Benjamin Constant. Les autographes portent encore quelques annotations crayoanées de sa main; et plusieurs passages, cités par lui, sont cerclés d accolades.
INTRODUCTION
bâtir plusieurs de ses articles, puis Ludovic Lalaunc, M. Ouillois et quelques autres (\). Elles offrent uu vif intérêt au littérateur, au politique et à l'historien, les premières surtout, qui se rapportent à une phase encore assez mal connue de la vie de Benjamin Constant; et elles précisent sa situation par rapport à la police consulaire, après le Tribunat et pendant Texil. Le rôle de Fauriel y apparaît celui d'un confident fidèle, serviable, plus prompt, par exemple, à agir qu'à répondre, s il faut en croire son correspondant. Constant, qui, dans sa vie, a écrit comme en se jouant une énorme quantité de lettres, taxe sans cesse de paresse (épistolaire) ce pauvre Fauriel, lequel était pourtant, à n'en pas douter, un piocheur de premier ordre, un laborieux s'il en fut, mais qui, pareil en cela à tous les hommes de cabinettrès occupés, absorbés par leurs travaux, n'aimait guère à laisser galoper sa plume en liberté, et n'écrivait que quand il avait véritablement quelque chose
(1) BiRLiOTiiKQUE DE l'Ixstitut DE Fra>'(:e. — :- Manuscrits . Fonds Fauriel (correspondance) . Relations avec la -police. Relations administratives. — Lud. Lalanne a retrouvé parmi ces lettres et publié le curieux manuscrit historique de Fauriel : Les Derniers^ Jours du Consulat.
Voir le catalogue des letti'es dressé par Ad. Régnier, en mars 1900 : 510 numéros.
d'utile à mander. En règle générale, même pour arrêter la forme définitive de ses cours, il était lent, il avait peine à prendre les suprêmes décisions; toute rédaction lui était pénible à lexcès. Ces lettres étant, cinq ou six exceptées (1), toutes datées avec précision, nous avons aisément réussi à les classer. Quant à notre commentaire, à dessein sobre et impartial, il s'attache à élucider les passages vagues ou obscurs, à débrouiller plusieurs allusions, à rappeler quelques dates, à mettre en évidence certains noms propres. Dans l'ignorance ou le doute, le mieux est de se taire : c'est ce que nous avons fait, laissant au seul Benjamin Constant la parole, avec la pleine responsabilité de ses assertions et de ses jugements. Point n'était besoin d'une annotation copieuse pour tirer au clair ce style coulant et lumineux... Et pourtant! la tâche n'est point partout aussi facile. La peur des sergents et des mouchards, et aussi la crainte du cabinet noir où l'on perlustre journellement le secret des correspondances privées, sont, à cette date, le commencement de la sagesse. Sous
(I) Le lecteur s'apercevra de lui-même des quelques attributions de date incertaines auxquelles nous faisons allusion ici ; donc, inutile d'y insister.
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l'œil toujours éveillé de la police consulaire ou impériale, ce Benjamin Constant qui fera, treize ans plus tard, l'étonnante conversion politique que l'on sait, s'exprime parfois à mots couverts, obéissant à la prudence élémentaire. — G est de bonne guerre, d'accord! « On nous guette, on nous observe ; on veut nous nuire, nous entraver, compromettre nos intérêts par un éloignement forcé? soit! Faisons alors; dans de certains cas, sous tels régimes de contrainte ou d'intimidation, les précautions de tous genres et de tous instants, les hypocrisies, voire les mensonges, ne sauraient entacher d'indignité ni la conduite ni le langage d'un honnête homme!... »
Et Benjamin Constant s'accoutume à ce système pour esquiver, jouer et déjouer le guet. Il n'hésite pas, d'ores et déjà;, à recourir aux petits subterfuges, aux circonlocutions amusantes, aux périphrases énigmatiques pour les tiers, aux initiales ambiguës : il expédie ses lettres à Fauriel, non pas directement, mais chez une ferblantière de Meulan, personne sûre, chargée de les lui remettre de la main à la main; il convient avec celui-ci de désigner Paris par Baie : quand il aura envie de gagner subrepticement la capitale, il annoncera un voyage à Belle, et
xiT BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Fauriel seul saura ce que cela si^jnifie, et Fouclié non; enfin, changeant sans crier ^ave le sexe de Fauriel, sans réfléchir à ce que la chose pouvait avoir de désobligeant pour son épouse morganatique Mme de Condorcet, il va jusqu'à l'intituler : Ma chère amie!... Est-il besoin d'ajouter que jamais il ne signe?
Ailleurs, telle de ses phrases, affectant les allures d'un pur logogriphe, rappelle passablement les deux vers si comiques (1) placés sur les lèvres d'un laquais trop discret : [Cet argent]
Vient de qui vous savez pour ce que vous savez. Nous devons, tous les deux, être fort réservés...
avec cette différence, pourtant, qu'on ne peut pas toujours répondre, avec Don César :
C'est parfaitement clair!
Donc, en présence d'indications vagues, d allusions à dessein obscures et dont la clef nous échappait, nous nous sommes résignés à douter, à ignorer, quand il le fallait, préférant pécher par excès de prudence, et non par excès d'imagination. La folle du logis est souventefois désas-
(1) Victor Hugo, Buy Blas, acte IV (Bon César de BazanJ, scène m. — Bouche close, c'était la de\'ise du temps.
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trense quand elle s'ébat sur le terrain philologique; et c'est pur hasard quand elle y apporte des élémenls précis d'information.
Quant à la valeur des sentiments mêmes qui emplissent et animent ces pages, elle est indiscutable; on peut se fier à ces épanchemcnts généreux et candides, au sens latin du mot, spécifiant cette belle qualité d'âme que le poète Horace saluait chez ses plus chers camarades (animœ^cjiiales nequecnndidiores terra tulit)(l).
En 1802, B. Constant est âgé de trente-cinq ans : il est dans toute la maturité de la jeunesse et du talent. Fauriel, son cadet de cinq ans, n'en a que trente. Quoique peu avancés dans la vie, ils se connaissent déjà de longue date; ils se chérissent à plein cœur; ils sont naïfs dans leur affection; ils sont sincères. Fauriel l'a toujours été, et j'aimerais à tempérer le jugement un peu sévère que M. Guillois porte sur son compte (2). Nous reviendrons sur son portrait. Q'uant à Benjamin Constant, certes, comme l'a noté justement un pénétrant critique, expert
(1) HoRACK, Saii/es, livre I, sat. v, v. 41-42.
(2) Cf. son ouvra{i[c sur Le salon de Madame Helvetius, passini, et notamment pp. 178 (aspect pliys{</uej, 282-283, 292-293. « La situation tic Fauriel était étranjje dans cette n)aison, où il trouvait le bonheur et l'aisance de la vie. » — Etrange, mais confortable.
aux essais de psychologie contemporaine (1), il « a commis de graves fautes, trop complaisnmment dévoilées par ses adversaires et confessées par lui-même pour qu'il soit besoin de les rappeler Il n'a montré, ni dans sa vie publique, ni dans sa vie privée, cette fermeté et cette suite qui imposent l'estime. — Cela dit, il convient d'ajouter qu'il a donné jusqu'au bout l'exemple d'une vertu si rare qu'elle tient lieu de beaucoup d'autres, parce qu'elle suppose une noblesse d'âme demeurée intacte même dans les pires égarements. Il a été sincère^ et de cette haute sincérité qu'il faut distinguer en l'appeJant la grande, vis-à-vis non seulement des autres, mais de lui-même. » — On ne saurait mieux dire ; et joignez-y, s'il vous plaît, l'amour authentique, non siugé, de la liberté. Or, c'est, en somme, cette double vertu, — franchise absolue, libéralisme impénitent, — qui fait tout le charme naïf (eh! oui, c'est le mot) de ces causeries à distance, dont nous n'entendons malheureusement qu'une voix ; et ce charme simple, sans apprêt, opère sur nos esprits mieux que
(1) M. P. BoLiiGKT, (le i Aci'.dciuic française. — Voir son article su:- Benjamin Constant clans le Livre du Centenaire du ^ Journal des Débats » (IMon, J889, in-V, p. 145).
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n'opéraient snr l'âme de Mme Kécamier les brûlantes épîtres, évidemment plus soi{jnées, dont il la régalait à son corps défendant.
Sied-il d'effleurer maintenant les principaux sujets détaillés en ces lettres, au risque d'en déflorer l'intérêt? — Notons d'abord qu'on v découvre un Benjamin Constant familier, intime et tendre, qu'on ne connaissait pas encore autant sous cet aspect, des effusions amicales et protestations de dévouement qui partent du cœur, et aussi des aperçus déliés sur les événements politiques ou militaires de l'époque, des jugements littéraires marqués au coin de la justesse et du bon sens; tout cela visiblement écrit de verve, de premier jet. Sans doute, le pessimisme l'inspire volontiers; l'avenir lui paraît douteux ou sombre, le présent Fattriste et l'écœure ! Pas plus que Lamennais, il n'espère voir prévaloir les honnêtes gens et les modérés; la société et la vie lui causent déjà, malgré sa courte expérience, un profond sentiment de dégoût. Mais enfin il ne va pas, comme ce même Lamennais, jusqu'à déclarer la probité politique une chose très rare, une sorte de merle blanc, et à conclure avec lui : « On ne rencontre guère que
des fripons en ce triste monde. » — Non, il n'est pas misanthrope à ce point; ou plutôt, cela dépendait des jours. Certes, on connaissait dès longtemps, en ses lignes essentielles, grâce à ses aveux comme à ses réticences, cette humeur de bonne heure agitée, troublée, mécontente, ondoyante, inquiète, incapable, je ne dis pas de félicité, mais même d'assiette, de quiétude, de repos, toujours acharnée à se dévorer, à se ronger soi-même. Et pourtant, si je ne m'abuse, ces lettres à Fauriel, pesées et méditées dans leur ensemble (1), sont bien utiles à la compréhension totale du personnage : elles nous aident, indubitablement, à mieux visiter les rephs de ce cœur bizarre qui passe, d'une heure à l'autre, de la confiance excessive au plus lamentable abattement, du crédule espoir au scepticisme amer.
Les lettres en question, datées pour la plupart de Suisse, quelques-unes de Paris, prouvent d'abord l'extrême vivacité de son esprit. Benjamin Constant se préoccupe discrètement des variations de la politique en France et à l'étranger : il en sera curieux toute sa vie, et l'on sait si, par la suite, il s'appliquera à jouer
(i) Voir, notamment, la deuxième lettre (de Vitcaux^ 9 floréal).
ji^
INTRODUCTION xvii
lui rôle actif dans la mêlée des partis. Il sOiiv re à son fidèle ami, bonnement, simplement, uniment, à plein cœur, currente caianio^ sa plume courant la bride sur le cou. C'est, sni- maints sujets, moraux ou littéraires, historiques ou philosophiques, une toute familière causeiie où jamais, bien entendu, le causeur, à i'encontriî d'un Cicéron, d'un Pline, ou même d'une Se vigne, ne pérore ni ne pose pour la postérité, voire pour la galerie. Ce qui frappe sur toutes choses, au cours de ces pages malheureusement trop peu nombreuses, c'est la diversité des mille thèmes abordés au bénéfice de l'improvisation. Tantôt Constant, qui se voit interdire le sol de sa patrie, affirme sa foi solide à la liberté, singulièrement précaire en dépit des conc[uêtes de 89; tantôt il juge avec pertinence les principales nationalités européennes, énonçant ses observations topiques, originales, sur les caractères ethniques et le régime gouvernemental des Suisses, des Russes, des Anglais, des Allemands : étude neuve à cette date. — Ailleurs, il met Fauriel au courant de ses propres affaires domestiques; sa fortune patrimoniale, qui sera bientôt écornée par ses pertes au jeu, semble alors encore intacte. Il le renseigne sur ses démêlés avec
xviii BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
la police (1), il indique les stratagèmes de bonne guerre par quoi il compte dépister la surveillance clicelie; il espère, par l'intermédiaire de Tancien secrétaire de Fouché, soutirer au défiant et ténébreux policier l'autorisation de traverser la France et de séjourner rapidement dans sa modeste campagne des environs de Paris, afin d'y régler en personne les soucis d intérêts qui l'y appellent. Il charge Fauriel, à mots couverts, de commissions urgentes ; il le prie, il le met en demeure de faire en sa faveur d'instantes démarches auprès de leur commun ami (?), ce même Joseph Fouché; il l'engage à souder ses intentions; il lui prescrit, dans tout propos le concernant^ la plus diplomatique habileté visà-vis du ministre impérial, de la permission duquel il saura se passer, au besoin. Il entretient Fauriel tour à tour de ses rapports avec le Premier Consul, de sa résidence prolongée auprès de la baronne de Staèl (2), notamment à
(1) Après Fouché, Savary, ministre de la police générale (en 1810). B. Constant ne rentrera fléfinilivement en France qu'en 1814. Mais on ne, l'y laissera pas en paix. l'eu d'années plus tard, la correspondance conHdentiollo des préfets atteste que le gouvernement, bien que changé, a toujours l'œil sur lui.
(2) On ne possède pas la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Staël ; et c'est ce qui confère un plus vif intérêt encore aux passages auxquels nous songeons ici.
INTRODUCTION xix
roccasion du décès de son mari et de son père, cet honnête Necker, pour qui Constant ne tarit pas d'estime et d'admiiation. Enfin il parle copieusement de sa santé, déjà branlante malgré sa jeunesse, de sa vue mauvaise, qu'il soigne de son mieux, sans le secours des médecins autant que possible, alliant les doléances sur ses maux d'yeux au récit de ses angoisses intimes, à l'exposé de ses velléités, projets et prétentions d'avenir. Ailleurs, jetées comme en passant, de nobles vues sur l'esclavage, quelques appréciations, judicieuses et mesurées, sur les grands noms de l'époque : sur Chateaubriand, qui lui inspire un jugement peu aimable, mais assez exact au fond, sinon bienveillant; sur l'abbé Delille, Sismondi, Baggesen, Ch. de Villers, et sur cet intéressant Cabanis, qui fut l'âme du cercle d'Auteuil, et qui réussit, à force de talent et de conviction, à rendre presque séduisante et spécieuse l'aride et désolée doctrine matérialiste. — Que sais-je encore?. . . Il confie à Fauriel, à ce savant de bon conseil, à ce parfait arbitre dont tant d'obligés ont pris les avis, ses plans de travaux présents et futurs, tradn étions poétiques ou traités dogmatiques. Un jour, il s'agira de la composition du Wallstein^ drame imité ou
adapté de Schiller ; un autre jour, de cette interminable disserlation reli[}ieuse sur le Polythéisme^ qu'il doit couver de longues .innées encore. De loin en loin, certains aperçus nets, justes, pénétrants, brièvement formulés, spirituels ou frondeurs, sur le tempérament français, que son éducation cosmopolite lui permet de juger en froid spectateur. Le (out assaisonné de malice ou d'ironie, relevé de propos sérieux, entremêlé de protestations amicales de dévouement, d'abandon, de tendresse, tant à l'endroit de son cher Fauriel qu'à l'adresse de leur excellente hôtesse, la marquise Sophie de Condorcet. Parfois une affectueuse gronderie, un reproche sur la rareté, l'irrégularité des réponses, Fauriel ne ressemblant point à son prolixe et bavard interlocuteur. Et partout, ou presque, transparaît cette profonde, cette incurable mélancolie, qui n'empêchait pas Constant, paraît-il, de se montrer d'aventure brillant et enjoué convive, mais qui, le lendemain ou 1 instant d'après, lui soufflait des idées de suicide, à la moindre contrariété vexant ses inclinations. Tiui-même, à maintes reprises, en fait l'aveu franc.
Bref, écrites en général d'abondance, de
INTHODUCTION xxi
verve, ces lettres d'un toui* aisé, d'un joli style alerte, tour à tour éloquent ou humoristique, se laissent encore aujourd'hui lire avec plaisir. On y re(jiette par accès quehjues lourdeurs, répétitions ou leuteuis. Les périodes, bien étoffées, (gagneraient parfois à étie un peu raccourcies. I Ali-même en fait quelque part la remarque en souriant : « Voilà une lon^^ue phrase!... » Mais enfin, tout cela est d'une bonne langue, qui vraiment coule de source : mérite capital pour un commerce épistolaire.
Dans cette cenlaine de pages, les ratures se présentent infiniment peu nombreuses; et pourtant il n'y a là, visiblement, rien qui ressemble à une mise au net. Constant ne se retouche guère, ou plutôt, il ne se corrige point. Ses meilleurs morceaux sont, sans contredit, ceux qui jaillissent ainsi de son cerveau tout d'une teneur. On sait que ses discours offrent le même caraclèie de spontanéité que ses épîtres familières, tandis qu'au contraire telles de ses élucubrations de longue haleine, fruit de veilles laborieuses, ne supportent pas toujours aujourd'hui la lecture intégrale, ... quand elles ne distillent pas un soporatif ennui.
Ne nous attardons pas à la description de l'as-
pect graphique, où les experts ont coutume de découvrir tout ce qu'ils souhaitent d'avance. Je n'estime pas plus, pour ma part, la grapholo{»ie qu'un jeu de société quelconque. Il faut noter, néanmoins, que l'écriture de Constant (l) est suffisamment grosse, ferme, ronde, appuyée. L'encre, encore très noire, est fort hsible. Nous avons tout pu déchiffrer sans hésitation, deux ou trois points exceptés : et pour ceux-là mêmes, nous répondons maintenant de notre texte.
Les lignes sont, d'ordinaire, extrêmement serrées : ce que cette main trouve moyen de faire tenir en trois ou quatre pages est incroyable. Pas de majuscules au début des phrases, non pas même au commencement des alinéas; en revanche, les grandes initiales abondent à 1 intérieur des propositions, selon l'intolérable manie en vigueur alors, et au rebours de l'usage actuel (:2). J'ai cru devoir m'imposer le scrupule de respecter l'exacte orthographe du manuscrit, du reste rarement défectueuse. Quant
(1) Voir le fac-siniile que nous en donnons à la Hn de ce livre, ainsi que les reproductions analogues qui figurent dans les recueils déjà imprimés de sa correspondance.
(2) D'ailleurs, si l'on veut, mode germanique; et chacun sait que Benjamin Constant écrivait l'allemand aussi facilement que te français, ayant vécu plusieurs années en Allemagne,
INTRODUCTION xkh(
à la ponctuation, dans les cas peu fréquents où je Tai trouvée notoirement erronée ou insuffisante, j'ai pris sur moi de la compléter ou de la modifier avec précaution.
Que l'on me permette d'ajouter quelques mots encore sur les matières contenues dans la deuxième division du présent livre, et je termine ensuite ce préambule, peut-être un peu plus développé que de raison, mais cependant, à mon gré, nécessaire pour préciser et justifier la faible contribution que j'apporte à 1 examen d'une vie trop négligée, trop oubliée de nos contemporains, et sur laquelle je suis aise de voir se fixer à nouveau l'attention des lettrés.
Un grand quart de siècle après avoir eu maille à partir avec Bonaparte et Fouché, Benjamin Constant se représente à nos yeux subissant la surveillance soupçonneuse, malintentionnée et malavisée également, d'un autre Argus, aussi incommode que le premier, et qui s'appelle, cette fois, la police royale. Elle le traque... parce qu'elle a le trac^ si j'ose ainsi m'exprimer! Lui nargue tous les traquenards, et s'échappe élégamment au travers. — Mais n'anticipons pas...
XXIV BENJAMIN CONSTAiNT SOUS L'OEIL DU GUET
Constant, dans Tiptervalle, a fait du chemin, depuis le jour où, tout jeune, il avouait à Sieyès(l) son vœu d'entrer dans la carrière politique, son rêve précoce de devcuir un homme puhlic. Il se sentait parlementaire-ué. Or, en vertu de ce principe que souvent homme politique varie (l'exception, ici comme ailleurs, confirme la rè(»le), on Fa volontiers taxé de faiblesse, de pusillanimité, mais surtout d'incohérence et d'humeur volage. Dans son existence privée, d'accord; mais il ne faut pas craindre, quand on embiasse d'ensemble sa vie extérieure, officielle, de s'inscrire en faux contre les accusations saugrenues de ses adversaires et de ses envieux, qui étaient légion. Il faut se garder de pi'cndre au tragique, ou même au sérieux, en formulant sur le compte de ce brave et loyal citoyen le verdict de l'avenir, de pareilles billevesées, qui frisent par leur outrance la puérilité. A qui ferat-on croire cela de cet apprenti libéral, qui, de si bonne heure, dès la vingtième année, pratique la fidélité stricte aux institutions républicaines, et dont la devise, quarante ans plus tard, persiste identique : respect des droits indi-
(1) Nous reproduisons plus loin cette lettre si^niHcative (au début du chap. vi.)
INTRODUCTION xxv
vidiiels, liberté personnelle, liberté jeiijjieiise, inviolabilité des propriétés, liberté d'industrie, liberté de la presse, (garanties de tout ordre, judiciaires et gouvernementales, scrupuleuse obéissance à la loi (I)? Tout conquérir pour la Liberté, tont maintenir par elle. Cette tâche ardue n'était pas supérieure à son coui*a{]^e, à son talent, à son sang;-froid. Il avait de l'énergfie, du cœur, de la résistance nerveuse en nn corps débile, et, par surcroît, une sincérité, nne probité hors de conteste : il n'y fut point inégal. Tribun, député de la Sarthe, puis de Paris, après une vaine tentative en Seine-et-Oise (an VI; 9 avril 1798), où, candidat pour le canton de Luzarches, très attaqué, surtout par les anciens jacobins, comme Antonelle, il eut à se défendre contre la qualité d'étranger qu'on lui reprochait (2) et fut battu à plate couture, le voilà maintenant, sur son déclin, mandataire du peuple pour la cité de Strasbourg, seul étranger adopté, d'enthousiasme, parle collège électoral
(i) Lire, à la lumière de ce prograimne, la courte étude de M. Georges de Lauhis (Pion, éditeur; 1904, in-12 ; Benjamin Constant et les idées libérales), dont ce sont là précisément les têtes de chapitres.
(2) On lui jeta souvent ce sot grief à la tète. — Voir, à Y Appen^ diee, sa lettre de protestation au président de la Chambre des députés, duc de Ravez (pièce inédite).
du Bas-Rhin (1). Porté par la faveur populaire et vigoureusement soutenu par plusieurs influents propriétaires de la région, il est venu à bout sans grand effort de 1 hostilité déclarée du bilieux Esmangart, représentant de l'autorité supérieure en ce département. Le succès de Constant fut considéré dans les sphères officielles comme un sérieux échec, bien qu'à vrai dire il ne se fût jamais posé en ennemi résolu du pouvoir. La maladresse du préfet l'avait servi plutôt qu'entravé dans sa brigue.
Les préfets, en ces temps très anciens des premières années du dix-neuvième siècle (ontils tant changé, depuis?...), ne brillaient pour la plupart ni par la bravoure, ni par l'indépendance du caractère. Vers la fin de l'Empire, l'attitude de certains de ces fonctionnaires, dans le nord de la France, fut piteuse au premier chef : houspillés par l'émeute, ils déguerpis-
(1) En 1H30, l'année de sa mort, B. Constant figure encore sur V Abnaiiach royal (p. 137) parmi les députés de Strasbourg. Ses collègues à la députation, dans les collèges d'arrondissement, sont tous Alsaciens et tous titrés : à Saverne, baron de Wangen de Gëroldseck, ofHcier de la Légion d'honneur et membre du conseil général; à Benfeld, baron Zorn de Boulach, membre do conseil général; à Haguenau, vicouite Renouard de Bussières, chevalier de la Légion d'honneur et membre du conseil général. Benjamin Constant est le seul qui ne porte ni titre, ni ruban.
INTRODUCTION xxvii
saient à Teiivi devant le danj^er, comnKi des pleutres qu'ils étaient; il faut, pour s'édiher à cet égard, contempler cet étalage de couardise dans un ouvrage récent de M. Fauchille (Ij. Les préfets de la Restauration ne valaient guère mieux, hormis quelques-uns. Moins poltrons, mais au moins aussi plats, vaniteux, cauteleux, arrogants envers leurs subordonnés, complaisants aux supérieurs hiérarchiques, ils avaient, comme ces vils intrigants dont se moque un héros de comédie (2), une échine experte aux « tours de souplesse dorsale », une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale.
Alors, comme plus récemment, serviteurs et instruments dociles du pouvoir central, ils se signalaient par un zèle parfois intempestif, appré-
fl) Paul Fauchille, Une chouannerie flamande au temps de l'Empire (1813-1814). — Pedone, édit. ; 1905. — Cf. aussi l'amusant compte rendu de cet ouvrage par M. André Hallays (feuilleton du Journal des Débats du 1" septembre 1905). — Dans ce match de lâ<;heté, le sous-préfet de Saint-Pol et son confrère de Doullens tiennent la corde : ils se sauvent à toutes jaTid>es en apprenant l'irruption de l'ennemi. On croit rêver quand on lit ce passage (textuel) d'un rapport ofHciel : « M. le sous-préfet de Doullens s'est fort bien conduit. 11 s'est retiré par une porte quand les ennemis entraient par l'autre... » T.,e beau geste! Qu'on ne s'y méprenne pas : c'est de l'admiration; pas la moindre ironie !
(2) Edm. RosTANi), Cyrano de Jk'rgerac, acte II, scène vin.
xxvui BENJAxMIN CO^STAM' SOUS L'OEIL DU GUET
ciant avec une sévérité de commande les faits et {jestes des hommes dont les allures, les tendances et le langag^e n'avaient pas l'heur de plaire aux gens en place. Les déplacements des députés libéraux, en particulier, et les manifestations de sympathie organisées en leur honneur inquiétaient vivement les agents de Charles X (1), comme il appert de leur courrier, et encore qu'ils se défendent de sentiments pareils. Ils traitent couramment — nous y reviendrons plus tard — les libéraux de marque, dans les dossiers personnels qu'ils leur consacrent, de factieux et de révolutionnaires . La lecture de CCS dossiers (2) est instructive à bien des égards; celui de Benjamin Constant, par l'insignifiance même des faits relatés, est curieux entre tous. Nous l'avons analysé^, dépouillé de près; et nous n'hésitons pas à le livrera la publicité, avec les noms des signataires de ces
(1) Chefs suprêmes de la police au département de llntérieur; préfets des départements; commandants des légions de gendarmerie (Corbière, Dclavau, Esmangart, Jordan, etc.).
(2) Ces pièces sont toutes empruntées aux AncuivES >atio>'ales, Rapports des acjents à iadininistration centrale. Police générale. Affaires politiques (1814-1830). Députes. A-F. Cote ": F. 70719 (toutes les pièces de ce carton, relatives à Benjamin Constant et à ses collègues de la Chambre surveillés par la police, sont revêtues de la mention et du numéro 8.371 o. g. (objet général). — Le total de ces pièces (minutes et copies) monte à cent.
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pièces, noms presque toujours illisibles, mais faciles à lestituer par ailleiiis (1). Que de singuliers commérages analogues on dénicheiait, touchant les noms les plus illustres et les plus respectés, si l'on en trouvait le loisir, et surtout si la recherche était plus commode dans ces dix mille cartons d'archives, si souvent consultés avec fruit par MM. lioussaye, Sorel, Vandal et tant d'autres, et où dorment les rapports confidentiels des policiers de jadis, en attendant qu'un inventaire, un répertoire méthodique permette aux indiscrets d'exhumer ces méchancetés figées sur le papier sans gaspiller pour cela leurs heures en de fatigantes et parfois infructueuses investigations !
Il est temps de conclure cette longue préface.
Je tiens d'abord à répétei' bien haut que le mérite essentiel de la présente publication, — si
(i) Cf., pour le déchiffrement des signatures illisibles dans ces pièces d'archives, comme pour tous i-enseignements concernant le corps des fonctionnaires du royaume, VAIinaiiach royal présenté à Sa Majesté (notamment pour les années 1827, 1828, 1829, 1830); Paris, chez A. Guyot et Scribe, éditeurs, rue Neuve-des- Petits-Champs, n° 37; in-S". — Nous avons reproduit beaucoup de pièces à titre purement documentaire ■• c'est la suite exacte de CCS inquisitions qui en constitue l'intérêt.
XXX BENJAxMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
mérite il y a, — ce sera d'offrir aux lecteurs que Benjamin Constant intéresse quelques nouveaux matériaux bruts ^ éclairés par un commentaire sobre à dessein, et capables, du moins on l'espère, de guider, d'aider les recherches futures, à l'heure précise où se prépare, où s'annonce une solide et complète monographie d'ensemble sur le fameux publiciste et l'infatigable acteur que fut Constant sur la scène politique et parlementaire (1). Mon livre prétend être une contribution^ et pas autre chose; il veut laisser Je plus possible la parole aux intéressés. Leurs autographes sont comme l'écho de leur voix d'outre-tombe : écoutons donc en silence cette voix en lisant ces feuillets véridiques ou tendancieux^ comme on parle aujourd'hui. — Qu'il me soit permis d'ajouter ceci : ce recueil est l'œuvre d'un amateur de vieilles écritures, de liasses jaunies, de papiers d'autrefois; il partage la prédilection de La Bruyère pour les textes de première main, puisés à la source même, et qu'il faut éviter de troubler, d'altérer
(1) Pourquoi ne pas nommer ici l'auteur de ce travail attendu, M. Rbdlkr, professeur de l'Université, lequel est muni depuis plusieurs années de renseignements multiples communiqués par M. d'Estournelles de Constant et de documents puisés aux meilleures sources, suisses et françaises?
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par le vague, creux ou compact verbiage, plaie de notre âge (1). Qu'il s'agisse de textes antiques ou de textes modernes, les scoliastes compromettants embrouillent souvent plus qu'ils n'élucident : tels les arbres, qui nous empêchent de voir la forêt.
L'auteur a tâché d'être aussi, non seulement bref, mais impartial. Sans cette vertu d'état, en effet, l'histoire, même attrayante, — celle des anecdotes et menus épisodes, je suppose, — même poétique et romanesque, selon la méthode de Michelet, est bien moins une résurrection qu'un divertissement de lettré, qu'une fantaisie éphémère, déloyale à l'endroit des faits, et, si le talent sert la passion, injurieuse à la mémoire des morts, travestis pour l'éternité.
Il est, par contre, un moyen bien simple d'être
(1) La Bruyère songe évidemment aux textes iniprintés ; mais ce qu'il dit s'applique plus étroitement peut-être, et avec plus de pertinence encore, aux documents autographes : « L'étude des textes, dit-il, ne peut jamais être assez recommandée ; c est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition C'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisu>e à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids (.les commentaires » (^Caractères, chap. XIV; De qiielques usages.) — Comme il a raison, La Bruyère! et que dirait-il, grands dieux, de nos jours, en constatant que le nombre desdits pédants a décuplé, au vif regret des vrais philologues et des historiens intelligents !
xxxii BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
justes en nos déductions. — Cette correspondance est une effusion amicale, nullement destinée à la publicité, et j'y devine une nature sincère : écoutons-la naïvement, comme elle fut écrite. — Ces réquisitoires officiels accusent ou raillent péremptoirement; mais, moi, j'y lis entre les lignes le propos prémédité, à peine dissimulé, de décréditer un homme dont le seul tort est de n'être point persona grata; j'y surprends la secrète démangeaison de complaire avant tout aux maîtres et aux consignes du jour : dédaignons-les. — Mais, d'autre part, ils contiennent mille intéressants détails touchant l'époque et l'individu : alors parcourons-les, et conservons par devers nous des documents où tout, en somme, n'est pas négligeable, et où la raison critique saura bien discerner le vrai du faux. — Voilà, je pense, la correcte attitude qui sied aux lecteurs non prévenus.
Cette double série de pièces manuscrites émanant de provenances variées, jusqu'ici tronquées ou reléguées dans l'ombre, va donc (c'est notre vœu), mise au jour par nos soins, servir à mieux fixer les traits de cette ambitieuse maturité et de cette vieillesse combative, puisque, jusqu'au terme de la lice. Benjamin Constant garda ses
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muscles de vi(}oureux lutteur et sa soif de propagande libérale. Or, il nous reste de notre enquête 1 impression que, sans jamais sans doute avoir été ce qui s'appelle persécuté, il fut, à vrai dire, durant une bonne part de sa vie (caries Archives, je crois, sont presque muettes sur son compte en ce qui concerne les neuf années du règne effectif de Louis XVHI, 1815- 1824), il fut, vous dis-je, mis en perpétuelle observation, en butte à la malveillance commandée et aux mesquines perfidies administratives. — Ainsi donc, en une première partie, tout entière construite sur la correspondance (1) avec Fau-
(1) Ricu que sur la correspondance, en y joignant toutefois quelques remarques et un portrait de Fauriel que nous ont suggérés les fines pages de Sainte-Beuve. Chaque fois que des points obscurs ou des indications incomplètes ont surgi sur nos pas, nous nous sommes promptement résigné à douter ou à ignorer, aimant mieux pécher par excès de prudence que d'imagination. Nous voulions uniquement, encore un coup, réunir quelques nouveaux éléments d'information pour la biographie totale de B. Constant, qui ne saurait tarder à paraître. Notre jugement, à nous, qui déclarons n'avoir pas fait de l'écrivain une étude spéciale, qui désirons demeurer au second plan et nous effacer derrière de plus compétents arbitres, iujportait, en somme, assez peu. — Notons ici, par parenthèse, la liaison intime qui, malgré l'écart chronologique considérable, rattache entre elles les deux sections de ce volume et lui confère ainsi l'unité de sujet et de plan. A trente ans comme à soixante. Constant passe en haut lieu pour un homme dont il est expédient de surveiller les allées et venues, la présence, le langage et les actes. La seule différence,
xxxiv BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
riel, qui s'étend de 1802 à 1812 environ (1), on verra sous le ciel de l'exil, aux prises avec Foucbé et ses acolytes, Tancien tribun dépossédé de la veille : il médite, d'ores et déjà, le retour à la vie publique; il supporte mal l'inerte repos; il étouffe, même en compa^onie de la femme supérieure qu'il se fij^ure aimer (2), et encore qu'il tâcbe à refréner par des travaux de cabinet ou par l'étude de la mentalité étrangère ses élans indéfectibles vers la direction, voiie la domination des esprits; gêné d'ailleurs en ses projets actuels, même pour la gestion de ses affaires domestiques, par les étroites lisières où l'enserre ce mécbaiit démon qu'il ose encore appeler son ami et qui fut jusqu'au bout, vis-à-vis de lui comme envers les autres,
c'est que la lil)erté d'allures et le droit à la résidence sur le sol français ne lui seront plus contestés à partir de la chute de Napoléon ; mais le contrôle est incessant.
(1) Il y a des lettres postérieures à la date de 1812; mais les plus frappantes du lot sont assurément celles qui ressortissent à cette décade d'années (1802-1812).
(2) Bérangcr disait assez brutalement (voy. Coulmanx, Réminiscences, t. I, cliap. XXIX, pp. 346-347J : « // croyait aimer Mme (le Staël, et il n aimait que les émotions qu'elle lui donnait. Il est si usé que c'est aux autres qu il emprunte les sentiments qu'il ne trouve plus en lui-même. Ses passions sont tout artificielles... — Tout était factice entre eux. » — Sainte-Beuve a dit, de son côté, non moins brutalement : " Mme de Staël était le mâle de Benjamin Constant. »