‹ Benjamin ConstantChapitre 3 sur 60 · I N T H O D U C 11 () \ XXXV · texte numérisé non relu

I N T H O D U C 11 () \ XXXV

la dissimulation, la fourberie incarnées (l). On se rappelle clans quelles conjonctures le Tribunat avait été épuré, ou, si Ton préfère, écrémé^ selon le mot de la baronne de vStaèl (janv. 1802) : vin^jt membres, parmi lesquels Benjamin Constant, furent éliminés par voie de prétention, lors du renouvellement du premier cinquième de cette assemblée. — Voilà donc le plus remuant des hommes condamné à douze ans d inaction! On le retrouvera, cinq lustres plus tard, le proscrit de Tan X, — et ce sera 1 objet de notre seconde partie, exclusivement étayée sur les pièces des Archives, — épié maintenant avec la plus âpre attention par les préfets et les hauts policiers de la monarchie restaurée : il est toujours sous l'œil du {}uet, non plus impérial ou consulaire, mais sous Toeil du ouet royal; ce qui ne vaut p^Qère mieux pour lui, loin de là ! Il est devenu gratuitement suspect, au roi peut-être, à ses ministres sans aucun

(1) Consulter, sur le rôle du ministre de la police dans les convulsions d agonie et l effondrement du premier Empire, outre rétudc très fouillée de M. L. Madelin, les belles et sévères pages de M. HKNny IIoussaye [1815; La seconde abdication; — La Teneur blanche; pp. 11 et 12, et la note 1 de la page 12, sur les menées de Fouché, duc d'Otrante). — Jamais mieux que dans ce récit, d'une vérité saisissante, l'historien de Napoléon n'a su provoquer par des moyens plus simples plus intense émotion.

doute. Sa physionomie si franche est jugée équivoque par l'entourage du prince, ce personnel soi-disant d'élite qui se flatte d'agir au nom du public, et qui n'a nul contact avec l'opinion publique. Et le plaisant, c est que ses adversaires mêmes ne peuvent se mettre d'accord pour le définir. Pour les uns. Constant n'est qu'un cosmopolite, un mauvais Français, ou mieux, un étranger de race, usurpateur du titre et des prérogatives de citoyen français; pour les autres, c'est un bonapartiste latent, qui s'est trahi par la part prépondérante prise à la rédaction de ÏJcte additionnel. Pour ceux-ci, c'est un fils de la Révolution (en quoi ils n'ont pas tort); c'est un révolutionnaire^ sinon un factieux; c'est un adepte de la Déclaration des droits^ toujours acharné à réclamer à son de trompe, à cor et à cri, l'exécution intégrale des clauses de la Charte octroyée par Louis XVIH, et, partant, dangereux pour le régime impatient et déguisé du bon plaisir. Enfin, aux yeux de ceux-là, — les plus rampants et les plus répugnants de tous, — j'entends les faux dévols, les bigots de cour, qui n'adorent qu'eux-mêmes, mais se piquent ouvertement de catholicisme ultramontain, le député de Strasbourg est un

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apostat en politique et un hcTctique en matière de culte, un orateur inféodé au Consistoire, et dont l'éloquence vendue se déploie au service des religionnaires, sans cesse en quête de revendications ou d'empiétements illégitimes (l).

Absurdes et niaises calomnies!... Pour nous, et, s'il plaît à Dieu, pour la postérité clairvoyante. Benjamin Constant fut un bon, un excellent Français, qui a quelque peu hésité, louvoyé, fléchi dans sa voie, mais dont les intentions étaient droites, la vie active et utile, l'âme généreuse, le cœur noble, la conscience désintéressée. Il serait, certes, à souhaiter que tous ceux qui, depuis trois quarts de siècle, se sont mêlés de régente)' notre État n'eussent eu contre eux, comme lui-même, que les faiblesses, les désordres et les tares de la vie privée, sans y avoir joint l'esprit d'intrigue, la basse cupidité, la

(1) B. Constant a prononcé, lui protestant convaincu, en i827, un discours qui eut un Fier retentissement, et où il s'apitoie, peutêtre hors de saison, — son ennemi juré, le préfet de Strasbourg;, ne manquera point, comme on le verra, de relever vertement ses exagérations, — sur le sort inique réservé, selon lui, à ses coreligionnaires. Nous n'en citerons aucun extrait (pas plus que des autres discours), afin de ne pas allonger fâcheusement le chapitre ayant trait à cette question. Au surplus, on se référera sans peine au texte de cette harangue dans les colonnes du Moniteur, ou bien dans le Journal des Débats de 1 an 1827,

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violence sectaire et le hideux nieiisonn^e que lui, du moins, n'a jamais pratiqués, mais dont il eut l'honneur d'être plus d'une fois victime (1).

Dans son traité De la dignité et de l accroissement des sciences^ le grand chancelier d'Angleterre François Bacon trouvait, au déhut du dixseptième siècle, de fermes et nobles accents (2) pour disculper les lettres du crime de suborner parfois le citoyen d'un Etat (monarchique ou démocratique, peu importe), en infirmant ou discutant le respect dû à l'autorité et aux lois. — J'insiste, à mon tour, sur cette pensée irréfragable, et je pose que l'obéissance n'a pas besoin, pour être stricte, d'être aveugle; qu'im homme éclairé sait accomphr son devoir mieux qu'un sot. Et, appliquant le mot de Bacon au

(1) Je suis heureux de remercier ici, outre M. Rébclliau et la Commission centrale administrative de 1 Institut, qui mont autorisé à publier les lettres appartenant au fonds Fauriel, mon collègue et ami M. l*aul Gautier, professeur à Louis-le-Grand, si compétent sur toute cette période de l'Empire et de la Restauration ; M. Léon Gauthier, archiviste aux Archives nationales, dont 1 obligeance m'a suggéré plus d une référence ou d un éclaircissement profitable; ^I. Gavot, de Sainte-Barbe, qui m'a transcrit quelques pièces manuscrites; et cnHu M. Heiiii Bouchot, de l'Institut et du Cabinet des Estampes, qui m'a bien voulu guider pour le choix d'un portrait. — Je les prie de recevoir l'expression de ma vive reconnaissance.

(2) Cf. le passage qui sert d'épigraphe générale à notre livre.

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héros de ce livre comme à Cliateaubriand et à Mme de Staël, dont les conflits avec le |)onvoir n'ont pas moins impériensement retenu l'attention universelle, je constate c[uc le liane libéral Benjamin C.onstant, même dans l'erieur, n'a point aflecté, en dépit de l'envie, cette attitude foncièrement rebelle, « opiniâtre, réfractaire, séditieuse )> , qui est rapana[je de ri[jnorance, et que la série de troubles, de séditions, de graves innovations que la France a traversée de 1789 à I84S fût vite devenue, — pour leprendre les propres termes du chancelier, — une ère de j^jrossièreté et de barbarie, si notre pays n'eût eu, pour 1 illuminer et le [juider au cours de ses pénibles crises, tels de ces grands écrivains, historiens, philosophes ou poètes, que Victor Hugo nomme avec emphase, mais non sans justesse, les flambeaux^ les phares de Ihumanité.

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