C A II I N E T
Du chef do la division.
« M. de r.ourdoueix renouvelle à Monsieur le Directeur de la police l'assurance de sa liante considération et de son attachement sincère. »
26 mai [1827\
(1) Chef (le la division des cultes non catholiques, des Sciences, Lettres et Keaux-Aits, des Journaux et Théâtres (cf. Ahnaiiach royal pour l'an 1827, p. 179).
PREFECTURE du
BAS-RHIN A Son Excellence le Ministre de
~ l'Intérieur.
Police.
Strasbourg ^ le 30 mai 1827 (1).
u Monseigneur,
a Le journal de l'opposition qui s imprime en cette ville, rédigé par des protestans, n'a point fait mention de la partie du discours de M. Benjamin Constant où il prétend que ces religionnaires sont défavorablement traités en Alsace. Ils ont vu, au contraire, d'un très mauvais œil cette calomnieuse fausseté, et voudraient qu'il n'eût point été fait mention d'eux, car il entre dans leur politique de ne pas faire connaître publiquement les avantages dont ils jouissent réellement dans ce département.
u De l'autre côté du Rhin, où la vérité n'est pas connue, les paroles de IM. Benjamin Constant font l'effet qu'il voulait produire : on croit généralement qu'en xVlsace les protestans sont traités par le gouvernement comme des réprouvés et écartés de tous les emplois. Ma lettre, qui a fait ici un très bon effet, fera ressortir l'impartialité de l'autorité, et un ministre de
(i) En marge : Ilcp. « Je regrette qu'il ne nie l'ait pas envoyé. Toutefois^ en envoyer tant de suite une note à M. de Lourdoueix » (chef de la division des cultes non catholiques au département de l'Intérieur).
l'autre rive m'a dit (ju'il la ferait insérer dans les journaux allemands, et (ju'elle rectifierait l'opinion. C'est dans cette vue que j'ai fait insérer, sans sifjnature pourtant, un nouvel article dans le Journal de Strasboury. Il démontre jusfju'à l'évidence jusqu'à quel point M. IMnjamin (sic) Constant est fourbe et audacieux. Cet article a déjà fait ici fort bonne sensation. Je crois qu'il serait bon, pour lui donner plus de publicité, que quelques journaux de la capitale le répétassent (1).
(i Je suis avec respect, Monsei^^neur, votre trèsliumble et très-oljéissant serviteur. »
il Le Conseiller d'Etat, Préfet,
u ESMANGART. »
(1) On remarquera la violence inusitée, tout à fait contraire aux usages officiels, de cette épitre administrative, où Benjamin Constant est qualifié de rhéteur et d'imposteur. Cette contre-mine, cette manœuvre du préfet Esmangart pour refroidir les esprits qu'auraient pu échauffer dans son département les lointains discours de Constant, prouvent assez que les paroles retentissantes du grand orateur libérr.l, sans doute mal insjoiré quand il attisait les rivalités confessionnelles, trouvaient un éclio à Strasbourg, et qu'aux yeux des gouvernants,, Kenjanùn était une puissance avec laquelle il fallait compter, ]jien qu'ils affectassent de la dédaigner. — Nous connaissons déjà les idées de Constant en matière de foi. Sur la question religieuse, !Muic de Staël se sépare franchement de lui. Il repousse tout cult3 d'État. Elle voudrait, elle, que le protestantisme devint en France religion cVKtat. (Cf. Frag- Dieiits d'écrits politiques (1799\ fol. 228, recto, à la Bibliothèque natio>.\le; ms. fr., noue, acg., 1300, 297 feuillets.)
Au Préfet du Bas-Rliin, à Strasbourg (1).
Paris, le 2 juin 1827.
« M. le Préfet, j'ai reçu votre lettre du 30 mai, relative à l'effet produit par les déclamations de M. Benjamin Constant au sujet des protestans. Je re(jrette que vous ne m'ayez pas envoyé l'article en réponse que vous avez fait insérer dans le Journal de Strasbourg^ et dont vous me parlez. »
(1) Cette pièce est une minute. — Pas de signature.
FIŒFEC'IUKE du
BAs-HHiN A Son Excellence le Ministre
„ .. de t Intérieur.
Police.
Slrasbourq, le 5 juin 1827.
« Monsei^jneur,
(c La lettre de Votre Excellence du 2 courant, que je reçois aujourd'hui, m'informe qu'Elle n'a pas reçu le numéro du Journal de Strasbourg où est inséré un article en réponse aux déclamations de M. Benjamin Constant, et dont l'entretient ma dépêche du 30 mai. J'ai cependant l'assurance, Monsei{jneur, que le journal était joint à la lettre; je prie Votre Excellence d'ordonner (ju'il soit recherché dans ses bureaux.
« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »
« Le Conseiller d'Etat, Préfet,
a ESMANGART (l). »
Nous trouvons donc dans le dossier un numéro du Journal /)oliti(/i(e et littéraire du Ikts-Rldn (Politiscfie 7ind litferarische ZeitiuKj des Nie(/errheins), à la date du
(1) Sur ccUc pièce, on lit t;cUc note, au crayon ; Voir à la librairie. Il y était, Vti au cabinet. Classer,
mercredi 30 mai 1827 : quatre petites pages, de format in-quarto, rédigées dans les deux langues indigènes des départements de la frontière rhénane, l'allemand et le français. L'article, qui figure à la troisième page, nous montre Constant regimbant de toutes ses forces contre les idées étroites, selon lui, de la monarchie.
En voici le texte français (en regard, la version allemande) :
« Strasbourg, 29 mai.
a La note de M. le Préfet du département du Bas-Rhin, qui a été insérée dans un de nos précédens numéros, a bien prouvé jusqu'à quel point M. Benjamin Constant avait été induit en erreur quand il a annoncé que, dans ce département, les protestans étaient écartés des administrations municipales. Mais ce député n'a pas commis une erreur moins forte en proclamant, en quelque sorte, à la tribune (1), avec une assurance imperturbable, que les protestans se trouvaient évincés petit à petit de l'instruction publique ; et c'est encore à Strasbourg qu'il va chercher ses exemples. Il s'adresse mal, et il n'est pas heureux dans ses citations, car c'est à Strasbourg même qu'on trouve tout le contraire de ce qu'il a dit, et qu'on peut obtenir les preuves les plus remarquables de la
(1) L'espace nous manque pour introduire ici des citations des discours de Benjamin Constant, citations qui, d'ailleurs, seraient oiseuses et ne serviraient qu'à encombrer inutilement notre ouvrage, le recueil de ces discours, en deux volumes, se trojivant dans toutes les grandes bibliothèques publiques de Paris.
justice et de l'impartialité du {gouvernement du Roi envers les protestans. — Ceci se démontre par des faits (1).
« M. Benjamin Constant prétend que les protestans sont évincés petit à petit de l'instruction publique ; cependant, depuis deux ans, trois chaires ont été vacantes à l'Académie, et toutes trois ont été données à des protestans, parce qu'ils avaient plus de titres. Le dernier candidat avait pour concurrent un catholique, qui était aussi d'un mérite reconnu. Le candidat protestant l'a emporté. Sur vin(ft-huit professeurs chargés de l'enseignement à l'Académie de Strasbourg, il y en a douze qui sont protestans. Au Collège royal, les bourses sont données indistinctement à des enfans protestans comme à des enfans catholiques, quoique les protestans aient aussi un collège, où les bourses ne sont données qu'aux protestans. Au Collège royal, les enfans protestans ont un aumônier de leur religion, et ils ne sont appelés à aucun des exercices religieux des catholiques. Peut-on voir plus de tolérance et de justice?
u M. Benjamin Constant a cité, comme preuve de la défaveur répandue sur les protestans, l'état provisoire dans lequel on laisse un jeune professeur qui ne peut obtenir sa nomination définitive parce qu'il est protestant; hé bien, la manière dont ce professeur est traité prouve encore tout le contraire. D'abord, ce jeune professeur, qui est protestant, est titulaire d'une chaire au Collège royal même. Il donne ensuite, depuis trois ans, un cours à la Faculté des Lettres, Sa position ne peut
(1) Comme on l'a souvent remarqué, ce n'est pas un mince avantage, au point de vue social, et pour le succès de la carrière professionnelle, d'appartenir aux minorités. Je ne sache pas que les protestants, pas plus que les Israélites, aient, depuis un siècle et demi, le droit de se poser en victimes : au contraire!
être là que provisoire, car il n'a pas trente ans, et il reçoit cependant le traitement inté};ral des deux chaires. Est-il possible d'être traité avec plus de faveur? Il n'y a qu'un seul professeur d'un mérite bien reconnu qui soit à l'académie dans une position provisoire, qu'il n'a pu obtenir encore de faire rendre définitive; et c'est un catholique. Pourquoi donc M. l^enjamin Constant a-t-il pris la défense d'un professeur protestant qui ne pouvait se plaindre sous aucun rapport, et a-t-il oublié un professeur catholique qui peut-être aurait eu ce droit? Dans cette circonstance, il a manqué de justice. Quel moment, au surplus, choisit donc M. Benjamin Constant pour exhaler ses plaintes sur l'intolérance du {gouvernement envers les protestans? C'est précisément celui où Charles X, prenant en considération la position et la condition de leurs pasteurs, vient par une ordonnance royale de porter à 1201) francs le minimum de leurs traitemens. Ses plaintes et ses doléances se sont croisées, sur la route de Strasljourjj à Paris, avec les actions de grâces que les consistoires et les notables protestans et réformés (die Luiheraner und Reformirteji) adressaient au Roi pour le remercier de sa sollicitude, de sa bienveillance et de sa justice (1). »
(1) Strasbourg, de rimprimerie de Pii.-J. Dannbach, impr' de la Mairie, rue Saijite-Hélène, n" 7.
MINISTÈRE
(les
AFFAIRES mASGÉRES ^ j[f /^ conife Corbière, Ministre
Chancelleries. </e i'bltërieur.
Paris, le 9 juin 1827.
u Monsieur le Comte,
« J'ai reçu la lettre ((ue vous m'avez fait l'honneur de m'écrjre, le 4 de ce mois, et par laquelle vous m'annoncez que le Préfet du fîas-Rliin vous a informé de Timpression fâclieuse produite dans quelques Etats qui nous avoisinent par les fausses allé(5ations de ÏM. lîenjamin Constant, à la Gliambre des Députés (1), sur la situation des protestans en France. Je pense, ainsi que vous. Monsieur le Comte, qu'il importe de détruire l'effet de ces déclamations, (jui a dû se faire sentir é(jalement parmi la population protestante de nos départemens; le moyen, le meilleur et le plus di^jnc à la fois, d'y parvenir, tant à l'intéricui' qu'à l'extérieur, serait, à mon avis, de faire impiimcr textuellement, en allemand et en français, toute la partie du discours de M. Benjamin Constant relative aux protestans, la réponse de M. Cuvier (avec les notes dont lui-même pourrait la ju(jer susceptible), [et les autres réfutations
(l) Archives kationalks. Carton F^.6719. — Pièces cotées 8, 371, o. g. (objet {jcnéral). Police. Députés. A. -F. Benjamin Constant. — On lit, sur la chemise du dossier : Sur l'effet qxia produit, en Alsace, le discours sur /.-.ç protestants prononcé a la Cliainhre des députés par M. Benjamin Constant.
prononcées à ce sujet (1),] et le désaveu de M. le Préfet du Bas-Rliin qui a été publié dans les journaux.
a Je désire, Monsieur le Comte, que vous approuviez cet avis; j'inviterais alors les ministres du Roi en Allemagne à favoriser la distribution d'un certain nombre d'exemplaires de cette brochure et à lui donner toute la publicité possible.
« Agréez, Monsieur le Comte, les nouvelles assurances de ma haute considération. >)
« Le B"" de Damas (2). «
A cette lettre est épinglée la fiche suivante (deux écritures, une pour la question, une pour la réponse) : u Le ministre des Affaires étrangères demande si Ton est d'avis d'une chose qui lui a été indiquée comme bonne à faire.
Faut-il lui répondre?
— Non. Il demande que nous fassions imprimer et que nous lui envoyions des exemplaires; ce que le ministre de l'intérieur n'est pas d'avis de faire. — Rien plus à faire (3). »
(i) Les mots placés entre crochets constituent une addition marginale.
(2) VAhnanach royal de 1827 donne au baron de Damas les titres suivants : qrnnd-officier de la Légion d'houneur^ Pair de France, Lieutenant-qénéral, Ministre et Secrétaire d'Etat.
(3) En marge, la mention : classer.
MlNlSTÈRi:
de »
l'intérieur a s 071 Excellence le Minisire
des Affaires étrangères.
Direction de la Police.
(Confidentielle.)
Paris, le 24 juin 1827.
u Monsieur le Baron, j'apprends que les fausses allégations de M. Benjamin Constant, à la Chambre des députés, sur la situation des protestans en France, a fait impression dans quelques Etats protestans qui nous avoisinent (1). Je crois devoir appeler l'attention de Votre Excellence sur cet objet : Elle ju^jera s'il ne serait pas convenable de donner des instructions à nos résidens dans ces Etats, afin qu'ils détruisent, en les démentant, l'effet de ces déclamations. Peut-être pensera-t-elle même qu'il pourrait être utile d'y faire connaître la réponse qu'a faite, par la voie des journaux, pour ce qui le concerne, le Préfet du Bas-Rhin, et le discours de M. Cuvier qui se trouve au Moniteur.
« J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, Monsieur le Baron, votre très humble et très obéissant serviteur. »
« Pour le Ministre, et par autorisation : « Le Directeur de la Police, « Franchet-Desperey. »
(1) Ici, un renvoi, et ce complément marginal^ de la main du
Voici, à titre de document, d'après V Almanach royal de 1829 (p. 354), les noms des ministres protestants réformés, ou calvinistes, en Alsace : Bas-Khin. Slra^bourcj. Ilepp, président. Pasteurs : Maeder, Richard, Guerry, Simons, Bruch, Gandidus. Bischwiler : Exter, président. Pasteurs : Gulman, Bruch, Hofmeister, Heitz. — Haut-Rhin. Midhause?i. Maeder, président. Pasteurs : Graf, Tachard, Joseph, Meyer, Cleemann, Morel, Spoerlin, Paira.
Le consistoire (général, établi à Strasbourg, avait pour président le baron de Tiirckheim (dont le nom revient souvent sous la plume du préfet), assisté de nombreux inspecteurs ecclésiastiques (1).
directeur de la police, signataire (car la leUre est transcritcpar un secrétaire) : « et c'est le Préfet du Bas-Rhin qui m en avertit. »
Le ministre des Affaires étrangères, en 1827, est le baron de Damas, grand-ofHcier de la Légion d'honneur, Pair de France, Lieutenant-général, Ministre et Secrétaire d'Etat.
Le baron G. Cuvier, conseiller d'Etat, était chargé, en 1828 et 1829 (cf. V Almanach royal de 1828, p. 172, et celui de 1829, p. 172 également) de la direction des affaires au bureau de l'administration des cultes protestant et israélite (circonscription territoriale des églises consistoriales et des synagogues, nomination des pasteurs protestants, bourses dans les séminaires protestants, réparations des temples, etc.). — En 1827, de Lourdoueix était chef de cette division à l'Litérieur. Francheî-Desperey était directeur de la police générale et de la haute police (sécurité du royaume, la Sûreté) et de la librairie.
(1) Voir Almanach royal de 1829, pp. 350-351.
PREFECTLRi:
du
nAs-imiN A Son Excellence
le Ministre de C Intcrieitr.
Police.
Sliushourjj, le G août 1827.
u Monseigneur,
«Je suis informé que M. BinjaminÇsic) Constant, venant de Suisse et se rendant à Bade, va passer ici demain ou après-demain. Il lojjera à iliôtel de l'Esprit, sur le quai bordant l'Ill. Plusieurs jeunes (jeiis se réunissent pour lui donner une sérénade sur l'eau : cela attire des curieux; mais je suis sûr d'avance que cette joie politique ne produira pas d'autre effet. i\ï. Binjamin Con'itant a le projet de devenir propriétaire dans ce pays; et pendant (|u'on fait en Trance des (juêtes pour lui, il fait faire à différens propriétaires des pi'opositions po^r acquérir leurs propriétés. Ses projets ne plaisent (ju'à demi au parti libéral le moins exa(>éré. Les exaltés s'en réjouissent, mais ils ne f^a[»neront rien au patrona<;e qu'ils se proposent d'adopter. Je rendrai compte à Votre Excellence de l'effet qu'iuira produit dans cette cité la présence de ce député, et je ferai surveiller ses actions.
« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. '>
" Le Conseiller d'État, Préfet,
(( ESMANGART. »
a La nouvelle de l'arrivée du député était dans la Gazette d'Aiigsbourg arrivée hier au soir (1). »
(1) Ce post-scriptian est écrit de la propre main du préfet.
PREFECTURE du
BAS-RHIN A Son Excellence
le Ministre de l'Intérieur.
Police.
Strasbourg, le 10 août 1827.
a Monseigneur (1),
a M. Benjambi Constant n'a point encoïc paru : on l'attend pour demain; il a fait retenir un logement à l'hôtel de l'Esprit. Depuis cinq jours, quatre ou cinq cents personnes, la plupart par simple curiosité, se sont réunies sur le quai près de l'hôtel où il doit loger? les hommes de son parti lui préparent quelques fêtes ; l'on dit qu'il ne fera pas ici long séjour.
a Tout le monde est surpris de voir se réunir à Bade tant de gens marquans du parti libéral. La police locale m'a promis de me tenir au courant des réunions qui pourraient avoir lieu. j\Jais, d'après les renseigncmens particuliers qui me parviennent, je crois qu'ils seront très circonspects et toujours assez sur la réserve en public. Cette réunion doit, cependant, fixer l'attention :
(1) En marge de cette pièce, la mention (à l'encre) : <i Accuser réception et recommander de faire surveiller a Baden, afin de savoir exactement ce qui s'y passera. » — Cet ordre doit être libellé de la main du ministre de l'intérieur. — iMus bas, d'une autre main : « Fait extrait 12,080 o. g. >)
je ne la perdrai pas de vue, et je rendrai compte à Votre Excellence de ce que je pourrai recueillir.
« Je suis avec respect, Monsei(jneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »
« Le Conseiller d'État, Préfet,
« ESMANGART. »