‹ Benjamin ConstantChapitre 31 sur 60 · APPARITION DE · texte numérisé non relu

APPARITION DE

m. BeajamiD Constaot

dans le départemeot.

Strasboioci, le 17 août 1827.

u Monseigneur,

il Depuis quelques jours (1), M. Benjamin {Constant, ainsi que je l'ai déjà annoncé à Votre Excellence, était attendu à Strasbour^^; il est arrivé à lirumatli le 12 : il est descendu chez M. Goulmann, propriétaire dans cette commune, et qui habite Paris une (jrande partie de l'année. C'est un jeune libéral des plus exaltés. Le soir de son arrivée à Brumath, peu de monde s'est présenté devant la maison, quoique l'on eût déjà cherché à remuer les esprits.

u Le lendemain 13, M. Benjamin Constant est parti vers 4 heures de l'après-midi pour se rendre à Strasbourg : il y est arrivé sur les six heures. Depuis huit jours, quelques grouppes (s/c) peu nombreux se réunissaient le soir, à huit heures, sur le quai de l'Esprit, annonçaient que Benjamin Constant allait arriver, que des musiciens placés dans des bateaux allaient lui

(1) En regard des premières lignes, on lit cette apostille marginale, de la main du préfet (la lettre étant copiée par un secrétaire) : « Ace. récept. de M. le ministre; approuve et est très satisfait du parti quil a su tirer de l'événement. »

378 BENJAMIiN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET

donner une sérénade : il n'en fallait pas davantage pour grossir les grouppes; et, tous les soirs, pendant trois ou quatre jours, il se formait ainsi des rassemblemens de trois à quatre cents oisifs ou curieux.

« Le jour de son arrivée, le rassemblement provoqué par la musique a été plus nombreux : il était de mille à quinze cents personnes; des petits grouppes de trois ou quatre personnes étaient dispersés dans la foule pour répondre aux signaux d'allégresse des meneurs (1). Dès que la musique se fit entendre, des cris de Vhe Benjamin Constant! répétés par les petits grouppes décidèrent le député à se montrer au balcon de son appartement; l'obscurité empôcbait de le voir : trois chandelles furent placées devant lui sur le balcon; on le vit alors saluer avec sa casquette (2) l'attroupement placé sous ses fenêtres, et on l'entendit crier : u Vive la u Charte, toute la Charte ! Vive h's libertés civiles et rella gieuses ! Vive la jeunesse alsacienne ! » Une voix partie d'une fenêtre du 2« étage cria : (( Silence ! le prince des u orateurs va parler ; à bas les chapeaux ! » Les curieux qui étaient là en majorité ne crurent pas devoir déférer à cet ordre, et le prince des orateurs vint proférer quelques paroles qu'on eut peine à entendre. Il parait qu'il a dit autre chose que ce qu'il voulait ou devait dire, car sa femme, qui était derrière lui, le tira, et I'obi vit du dehors des gestes assez violens qui ressemblaient

(1) Le préfet ne veut, naturellement, pas admettre qu'il y ait eu dans cette réunion un atonie de réel enthousiasme : allégresse organisée, simulacre de manifestation spontanée, claque pavée, impromptu préparé de longue main, oui, cela se voit fréquemment ! Tant y a, néanmoins, que Constant semble avoir eu ses heures de vraie popularité en Alsace, au moins en certains miUeux.

(2) Les mots en italiques sont soulignés dans le texte original.

SUK LES ROUÏKS D'ALSACE 379

à des reproches. Benjamin Constant revint alors au balcon : cette scène a été assez ridicule et a diverti les spectateurs; enfin une voix partie d'un des fjrouppes a crié : « Vive te Canniny (Y) français ! Vive te nouveau u Cannincj ! » Et, bientôt après, tout s'est dispersé sans que la plupart des spectateurs aient compris ce que cela voulait dire.

« Le 14, dans la matinée, plusieurs personnes se sont présentées chez lui, quelques-unes se disant députées des différens métiers, tels que les bouchers, les bateliers, les chapeliers, etc. ; mais presque tous les membres de ces métiers ont désavoué ces députations, et cela a même amené des pourparlers entre eux.

« Quelques jeunes gens de l'Ecole de Médecine ont été le voir aussi ; je n'ai pas le nom de tous; mais il se trouve en tête un certain Mamjin que la police trouve toujours dans les circonstances où sa vigilance est provoquée. L'avocat Marcliand et un nommé Scliertz (;2), négociant, ont été ses accoîites (sic) les plus fidèles. Le premier ne jouit d'aucune considération ; le second est une mauvaise tête et n'a aucune consistance.

u Le 14, le député est reparti pour Brumath avec M. Coulmann (3). Quatre jeunes gens dans une voi-

(1) George Cannincj^ cminent homme d'Etat anglais (1770- 1827), devenu vers la tin de sa vie favorable aux idées libérales, soutint d'importantes doctrines économiques, appuya l'émancipation des catholiques d'Irlande, détacha l'Angleterre de la Sainte- Alliance, et prépara l'indépendance de la Grèce. Ministre des affaires étrangères en 1822, il était devenu premier ministre en cette même année 1827, qui fut aussi celle de sa mort (8 août).

(2) Voir, pp. 455-457, la requête à Martignac que nous reproduisons en fac simile, et oii il est question de ce Scliertz.

(3) Voir les Réminiscences de Coulmann, dont la lecture, très attrayante, peut servir à éclairer le récit de ces faits.

ture attelée de deux chevaux de poste, et deux autres à cheval, parmi lesquels était toujours ce Ma?igin, lui ont servi d'escorte jusqu'à moitié chemin de Brumath, où il est arrivé à six heures.

a Pendant les vingt-quatre heures que M. Benjainin Constant a passé (sic) à Strasbourg, le ministre protestant de Brumath, le sieur Christ, aubergiste, le maître de poste et quelques autres protestans ont cherché à monter les têtes; ils sont venus à bout de réunir devant la maison de M. Coulmann une assez grande quantité de monde et de musiciens.

« Le 15 (1), un grand dîner a eu lieu chez M. Coulmann. Parmi les convives se trouvait au premier rang M. j5/ai.sm5, ministre protestant à Brumath; Saint-Marc, officier retraité, aussi à Brumath, Hein., négociant, et toujours M. Marchand.^ avocat à Strasbourg; le percepteur de la commune faisait partie du cortège : j'en écris au ministre des finances.

a Le même jour, le sieur Christ., aubergiste à Lafleur, a rassemblé hors Brumath environ 50 hommes à cheval, dont il s'est constitué le commandant, et il leur a fait faire plusieurs évolutions pour les préparer à la course du lendemain. Ils sont rentrés en ville, musique en tête, vers sept heures du soir, se sont mis en bataille devant la maison Coulmann., où la musique se faisait entendre. Cette cavalcade criait de tems en teins : u Vive Benjamin Constant l Vive la Charte l » et quelquefois : u Vive le Roi! >) — Après être resté là plus d'une heure, chacun s'est retiré.

" Le 16, à neuf heures du matin, les mêmes cavaliers,

(1) Ce rapport est une vraie (/azette, coininc on voit, où les moindres faits sont relatés au jour le jour, ni plus ni moins que dans le Journal de Dangeau sous l'ancien régime.

toujours sous la conduite de Christ, se sont rassemblés, au nombre d'environ 40 ou 50, devant la maison Coulmatin, ayant encore la musique en tête. Quelques cris comme ceux de la veille ont été entendus, et, à dix beurcs, tout le corté(je s'est mis en route;. M. Benjamin Constant, sa femme (1) et M, Conbnann étaient dans une voiture attelée de quatre cbevaux blancs fournis par divers particuliers à Brumatb.

a Le sieur Christ avait envoyé des émissaires, la veille, dans les communes que devait parcourir M. Benjamin Constant, et la troupe s'est {;r()ssic de ([uelques paysans des communes de Weyerslieim, Kuitbenbausen, Weitsbruch; Gedersheim a fourni deux liommes, dont un meunier. Le ministre protestant, à la tète des paysans, a liarangué M. Benjamin Constant. Une jeune fille lui a présenté des fleurs; plusieurs ministres protestans étaient venus le visiter à Brumath; la cavalerie était de prés de 60 personnes en arrivant à Biscliwiler (2).

" M. Goulden (protestant) et maire de cette petite ville, n'a pas pu empêclier, malj^jré toute la confiance dont il jouit, que quelques personnes ne fussent audevant du député. On lui a donné des sérénades : mais le maire ayant annoncé qu il ne le recevrait pas, il ne s'est pas arrêté. L'escorte de Brumath était tellement ivre qu'elle n'a pas pu suivre. M. Conbnann avait écrit d'avance à ses amis, qui s'étaient cliar(>és de monter les têtes en faisant crier : « Vive le protecteur de l'agricul-

(1) L'Allemande Charlotte de Hardenberg, demeurée très Allemande, ne jurant que par l'Allemagne. B. Constant, peu fait pour le mariage, avait moins mauvaise opinion d'elle que de sa première femme : ce qui n'est pas beaucoup dire. En tout cas, il l'emmenait avec lui dans ses voyages cl villégiatures.

(2) Canton de l'arrondissement de Strasbourg.

ture, des libertés rel/yîeuses ! » — Il est très remarquable que pas un seul catholique ne s'est trouvé dans toutes ces cohues. La conduite des protestans est remarquable aussi dans cette circonstance; à Strasbourg, ils avaient été plus circonspects : ils avaient même été très saf>es. Il est vrai qu'instruit de l'arrivée de ce Révolutionnaire (1) et des projets qu'il avait de se fixer dans ce département, je m'en étais expliqué franchement et très ou'^ertement avec les personnages les plus marquans parmi les protestans, et notamment avec M. le baron de Tiirckheim, président du consistoire. Je leur avais fait part des craintes que j'avais que la présence de cet homme n'excitât, à force de calomnies [et d'assertions] mensongères contre le gouvernement, des réclamations ou des plaintes (2) ; que si cela arrivait, je n'hésiterais pas à défendre publiquement le gouvernement du Roi; que je prouverais que non seulement les protestans sont traités avec une faveur dont ils n'avaient joui à aucune époque, mais qu'ils l'étaient avec une bienveillance qui était presque une injustice, comparée à la position des catholiques; qu'il serait facile d'établir, par exemple, que plus du cinquième des fondations dont ils jouissent sont des usurpations faites par eux pendant la Révolution sur les catholiques, et que les droits n'étaient pas tellement acquis qu'on ne put les contester; que s'ils me mettaient dans la nécessité de faire connaître leur position à cet égard, non seulement on verrait qu'ils sont loin d'avoir à se plaindre, mais que les fabriques

(i) La majuscule initiale est clans le texte auto{{raphe que j'ai sous les yeux (i^ans intention, peut-être; à cette date, on multiplie encore sans motif ces lettres majuscules dans 1 ëcriture\

(2^ Les mots qui Hgurent ici imprimés entre crochets ont été rajoutés après coup au bout de la ligne.

des é(jlises et le (;ouvernement lui-mém(3 ont beaucoup à leur reprendre; que j^avais toujours maintenu leur position par un esprit de paix, plutôt que par esprit de justice; mais que (1), si on calomniait le [gouvernement du Roi et si on méconnaissait ses bontés, je mettrais tout à jour, et je prouverais qu'ils sont traités en bien outre mesure.

« M. de Turchhehii, qui est un protestant très chaud, a bien senti ces observations et le danger d'un voisinage tel que M. Benjamin Constant^ et il n'a caché ni ma conversation, ni sa manière de voir à ses coreli{;ionnaires ; tout ce qui est raisonnable parmi eux redoute le séjour de M. Benjamin Constant^ et plus encore de lui voir fixer son domicile dans ce pays (2).

« Ge voyage de Benjamin Constant, qui a été ridicule à Strasbourg, fâcheux pour l'effet à Brumath et dans les environs, aura cependant un avantafje dont je pourrais tirer grand parti si nous avions des élections. Il a complètement divisé le parti libéral. Les libéraux sages et qui ont une grande consistance, tels que MM. Hiimann et Turckheim, sont furieux de l'apparition de Benjamin Constant et de sa conduite dans le pays et à leur égard : il n'a été voir aucun d'eux; il a eu l'air de les rejetter/'i./c) et de les signaler comme étant sortis de leur position

(1) Notez le ton et les ar{)[unients comminatoires de ce magistrat peu populaire. Il est clair qu'avec des propos et des procèdes pareils, il s'était mis à dos tous les protestants, comme tons les gens de la qualité la plus inférieure (c'est ainsi qu'il les nomme en son jargon), c'est-à-dire les petits bourgeois et les modestes commerçants de Strasbourg. On n'est pas plus maladroit!

(2) \ celte date de 1827, ÏAlmanach royal (p. 135 : liste alphabétique des membres de la Obamhrc des députés) indique l'adresse suivante du député : Bexj.\mi^-Consta>t (Seine), rue d'Anjou-Saint-Honorc, n" 15.

d'opposition. Gomme il ne peut être nommé que par les électeurs qui porteraient MM. Hiimann et Turckheûn, il a cherché, on le voit par les propos de ses entours, à les dépopulariser. Il est résulté que ceux-ci, qui, il y a quelques jours, me disaient, en parlant d'élection, qu'ils ne pourraient pas prendre d'engagement, seraient trop heureux aujourd'hui d'avoir l'appui de l'administration; et comme, dans l'état actuel des choses, je regarderais comme une bonne élection celle qui porterait tous les députés actuels (1), tels qu'ils sont, je tirerais grand parti, pour ce résultat, et des pasquinades de Benjamin Constant, et de l'humeur honorable que M. Humann a montré (sic) contre lui. Je crois devoir vous dire, au surplus. Monseigneur, que dans cette circonstance M. Humann a été parfait. M. Becquey (2), qui était ici, et moi, nous l'avons entendu s'expliquer franchement, fortement, et dans les meilleurs termes, sur tout ce qui tenait au Roi, même à son gouvernement, répétant sans cesse : «< Est-il un pays où il y ait a plus de liberté et de véritable aisance qu'en France? » (( J'avais hier, sur le rapport qui m'avait été fait du voyage de Benjam.in Coiistaut à Bischwiler, envoyé M. Houzeau^ officier de gendarmerie, très sage et très

(1) Voici, à cette date de 1827, d'après V Almanach royal (p, 131), la représentation du département du Bas-Rhin, par collèges d'arrondissements : Saverne : baron de Wangcn de Géroldseck, membre du Conseil général ; — Denfcld : baron du Ferreux, intendant niiiitaire; — Haguenau ■■ Renouard de Bussières, membre du Conseil général; — Strasboing : Humann, négociant, membre du Conseil général. Trois sur quatre sont officiers de la Légion d'honneur (Kenouard de Bussières, chevalier).

(2) Conseiller d'Etat, directeur-général des ponts et chaussées et des mines, commandeur de la Légion d'honneur (rue de Varennes, 26),

SUR LKS 1U)UTF:s D'ALSACE 385

dévoué, observer co qui se passait, et porter des instructions au maire de lîisclivviler (1). G est lui qui m'a remis les détails que je transmets à Votre Excellence. J'ai écrit au commandant de la gendarmerie pour qu'il réprimande fortement le maréclial-des-lo[>is de Brumatli, qui a souffert ces rassernblemens d'hommes à cheval faisant des évolutions. Ce maréchal-des-lo(jis est cependant un homme sûr et dévoué; mais il a été trompé par l'ineptie du maire, qui n'aurait rien osé prendre sur lui. « M. Benjamin Constant s'est embarqué à Fort-Louis ou à Seltz, pour aller rejoindre à Bade le général Sebastiani et quelques autres. — J'ai écrit au chef de police de cette ville pour le prier de me faire connaître ce qu'il pourra savoir des allées et venues de ce député et de sa société, et j'en rendrai compte à Votre Excellence.

u Je suis avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »

« Le Conseiller cfEtat, Pré/et,

u ESMANGART. »

« Je viens d'être informé que le général Sebastiani est parti pour la Suisse : il n'est plus à Bade. J'apprends aussi qu'il s'est expliqué, à Bade, sur le compte de Benjamin Constant d'une manière peu honorable pour ce dernier. Ainsi le voyage à Bade n'a pas, je crois, pour but de Ty voir (2). n

(1) Le nom de cette localité est ainsi ortho{jiapIné sur la lettre aulo{jraplie que nous transcrivons : liischliwiUcr. Nous préférons adopter la graj)lue de \ Alinaiiacli royal. L orllioyraphe françiiise d'avant l'annexion est : Bischnnllrr ; l'orthographe allemande actuelle : Jiischwcilcr (d'après le Lexikon des localités d Alsace- Lorraine de M. lluDOLPii, Leipzi{j, 1872').

(2) Ce post-scripUan est libellé de la main même du préfet.

Paris, le 29 août 1827 fl).

Ail Préfet du Bas-Rhin^ à Strasbourg.

u M. le Préfet, j'ai reçu votre rapport du 17 de ce mois, par lequel vous me rendez compte des circonstances qui ont accompagné le passage de M. Benjamin Constant dans votre département et de l'effet qu'il y a produit. Je vous remercie de cette communication, et j'approuve la conduite que vous avez tenue. Je suis très satisfait du parti que vous avez su tirer de cet événement. »

Extrait du Rapport de situation du Préfet du département du Haul-Rhin, en date du 7 septembre 1827 (n° 12,648, o. g.).

(( On annonce que M. Benjamin Constant, qui est en ce moment aux eaux de Baden, se propose de visiter, à sa l'entrée en France, Mulhausen, Miinster et Wesserling (Haut-Rhin), qu'il ne connaît pas (2). J'ai lieu de

ri) Minute cmananl du cabinet du ministre de 1 intérieur. (2) Toute considération politique mise à part, R. Constant

penser que, cependant, il n'a reçu, à cet éfjard, aucune invitation de la part des habitans de Mulhausen. Je crains, néanmoins, qu'il n'y soit accueilli avec empressement. Il y aurait plus d'empressement encore de la part des fabricants de Mimster et de Wesserling. Je tâcherai, toutefois, d'éviter que sa présence ne donne lieu à quelque scandale. — Si, en effet, il n'a reçu aucune invitation de se rendre dans le Haut-Rhin, il est ri(joureusement possible que son voyage n'ait qu'un but de curiosité; mais il est plus probable qu'il a en vue de sonder quelques électeurs influens de son parti et d'essayer de se faire porter par eux comme candidat dans ce département, s'il s'apperçoit (sic) qu'il ait plus de chances de succès que dans le Bas-Rhin.

u J'aurai soin de tenir Votre Excellence au courant de la marche de cet homme, s'il vient dans le Haut- Rhin. »

aimait à visiter les sites et les cités les plus renomiués du pays alsacien. Quoique peu curieux, peu touriste de sa nature, on sait qu'il admirait la situation pittoresque et le cachet ancien de Strasbourg : « Nous avons (écrit-il à sa tante, la comtesse de Nassau; de Strasbourg, 17 juin 1811) nous avons couru les curiosités de Strasbourg; je suis paresseux et insouciant par caractère, mais j'aime que les autres soient curieux, et alors, pour ne pas les décourager, je me laisse aller à leur impulsion. J'ai donc vu cette immense cathédrale qui a l'air d'un rocher par sa masse, et qui a quelque chose d'aérien par sa structure. C'était un bon temps que celui où les hommes travaillaient ainsi dans un but terrestre, etc. « — Voilà une heureuse formule pour noter l'impression produite par la flèche de l'antique munster.

(Cf. les belles descriptions de Strasbourg par M. Renk B.\zin (Le guide de l'Empereur et Les Oberlé.)

Extrait du Rapport du Préfet du département du Haut- Rhin, en date du 16 septembre 1827 (n" 9,250).

u Le s"^ Barthe, avocat du barreau de Paris, est parti, le 11 de ce mois, de Mulliausen pour ?îarbonne, en passant par la Suisse. M. Jacques Kœclilin l'accompagne jusqu'à Berne.

Ci On m'assure que le voyage de ce dernier doit durer dix ou quinze jours, et qu'il a moins pour but d'accompagner M. Barthe que d'éviter M. Benjamin Constant^ qu'on suppose pouvoir venir pendant cet intervale (sic). On ajoute qu'un jeune Mulbausien, c[ui se trouvait à Baden en môme tems que M. Constant^ Ta invité à venir à Mulhausen. Celui-ci aurait désiré une invitation plus solennelle. Le jeune homme, à son retour, a fait part de ce désir, auquel on n'a pas jugé à propos d'acquiescer. J'ignore si M. Benjamin Constant viendra de son propre mouvement. »

Le 20 du même mois, on accuse la réception de cette lettre.

Paris, 22 septembre 1827 (1).

Ail Prrfet de Potici' (confidentielle).

{n° 1225.) "M. le l*., on m'assure que les révolutionnaires de l*aris se pi-oposent de se réunir pour allei' audevant de M. IJenjaniin Conslant à son retour des eaux de Baden et des départemens de l'Est, qu'il doit visiter; on voudrait (2) ici lui faire une réception bruyante, telle (|ue celle tju'il a trouvée à Strasbourg;. Mais ces sortes d'ovations se; renouvellent trop souvent au (jré de la malveillance et deviennent, par cette facilité même (3), des moyens trop danj^jereux de désordre pour que l'administration ne soit pas dans l'ohli^jation d'y mettre enfin un (4) obstacle. Vous voudrez bien prendre, à cet effet, les mesures nécessaires et m'en faire part d'avance (5), afin que je puisse, au besoin, vous adresser de nouvelles instructions. »

(1) C'est une Diinuie. Écriture très cursive, trvs jetée.

(2) Correction, remplaçant veut.

(3) Correction d'interligne; l'"^ jet : par la-mème.

(4) Mot rajouté dans l'interligne.

(5) Premier jet, raturé : « et m'en donner connaissance. »

22 septembre (1).

Au Préfet de Police. Le prévenir que les révolutionnaires de la capitale (2) se proposent d'aller au-devant de Benjamin Constant à son retour des eaux de Baden et des départemens de l'Est, qu'il aura dû visiter, et de lui faire une réception bruyante. Mais ces espèces d'ovations se renouvellent trop au gré de la malveillance et deviennent par là-même des moyens trop multipliés et trop dangereux de désordre pour que l'administration ne doive pas s'y opposer. L'inviter, en conséquence, à prendre les mesures nécessaires à cet effet.

(1) Note émanant du cabinet du ministre de l'intérieur. Rédaction presque identique à celle de la pièce précédente : un peu abrégée seulement.

(2) Qui donc étaient ces révolutionnaires de Paris? Les libertaii'es d'alors, les charbonniers, les membres des sociétés secrètes, de la franc-maçonnerie, des coteries ou taupinières politiques plus ou moins ténébreuses, tous ces dangereux auxiliaires qui se mêlaient, d'autorité, aux rangs des libéraux modérés, au risque de les compromettre, et leur cherchaient noise en cas d éviction. Constant, La Fayette et leurs amis ont décliné tant qu ils l'ont pu l'appui de ces gens-là, et refusé de fusionner avec eux.

PREFECTURE du

BAS-RHIN A Son Excellence

~ le Ministre de intérieur,

GAnhNUT

Strasbourg, le 5 octobre 1827 (1)»

u Monseigneur,

« M. Benjamin Constant^ qui était allé passer trois semaines aux eaux de Bade, est revenu le 29 du mois dernier à Brumatb, cliez M. Coiilmann. Le 30, il a été en voiture au temple protestant, où le pasteur l'a harangué : il était accompagné de M. Saint-Marc^ officier en retraite, qui ne le quitte pas. Il a été moins fêté, cette fois, à Brumatli que lors de sa dernière apparition. La sévérité que j'ai mise vis-à-vis de deux employés des finances qui s'étaient montrés d'une manière outrageante pour le gouvernement, et l'insouciance que j'ai montrée pour la folie (2) de ceux qui se disent indépendans, les a humiliés; ils sont honteux de ce qu'ils ont fait ; et ceux qui ont quelque chose à ménager sont restés tranquilles.

(1) En tête et en marge de cette pièce, les mentions suivantes, à la plume et au crayon : « Rendre a M. le Directeur de la Police. — Venue le 13. Classer. — Passage de M. Benjamin Constant. Communic/ue' h M. le Baron Capelle » (conseiller d'Etat, chargé du secrétariat général et de la direction de l'administration départementale).

(2) Ce mot surcharge sottise, expression de premier jet.

u Pendant son séjour à lîade, M. Benjamin Constant a été, le premier jour, un objet de curiosité; mais une fois ce sentiment satisfait, il y a joué le rôle le plus ridicule et le plus honteux. Il n'a pas quitté la roulette, à laquelle il n'a pas joué très-^ros jeu, mais il ne quittait pas le tapis. Plusieurs personnes de Strasbour(f, mais toujours les mômes, se sont relevées pour aller le fêter et le pi'omener dans les différentes tables dliôle (l); et là, sans savoir si cela convenait aux autres convives, on porta'it sa santé, qui n'était répondue (sic) que par trois ou quatre de ses accolites (sic) (2). Un jour, dans une de ces auberges où dînait un jeune professeur du collè{>e de Strasbourg, nommé Bataille^ celui-ci, ennuyé de ces santés portées au député, se leva, et dit : a Allons, Mesu sieurs, faisons mieux que cela; buvons une santé qui (( est chère à tout le monde : A^ive le Roi ! » Tous les convives se sont levés; mais M. Benjamin Constant n'a pas trouvé cette sortie de bon goût, car il n'a j)lus retourné (sic) dans cette auberge.

u Depuis son départ de Strasbourg, il y a six semaines, le notaire Stœher^ un négociant nommé Schœrtz^ le sieur Steiner^ directeur des assurances de la Compagnie royale, et quelques autres, ont fait courir des listes de souscription, en annonçant qu'on donnerait à Strasboui'g une grande fête à MM. Humann, Tiircklieun et Benjamin Constant. Cette annonce avait attiré un assez grand nombre de souscripteurs parmi le haut commerce gens marquans de la société et pouvait procurer un

(J) Ces mots sont soulignés, je ne sais trop pourquoi, dans le exte autographe.

(2) Pour acolytes. — Cette queue de phrase est dune jolie incorrection, et donne une haute idée du style administratif en usage alors !

plus (jraiid nombre de sijjnaturcs, même dans la classe infV'ri<îui"e.

u 11 importait Tort à la cause royale de dcjouer cette iiitrij|ne et d'empcciier (juc;, dans un(; ville paisible et hahitt'e par dcvs jioinmcs (11111 <'aract*ue calme;, on ne vînt provoquer de i'entliousiasmc pour un si mauvais motil". I.(; seul moyen d(^ parer à ces incouvcaier.s ctait d'eiïipêcher d'ahord iMiM. iliimanii et de Turckhelm de se trouver à ces saturnales. Le premier, après s'être montré très irrité lors de la première apparition de Benjamin Constant, était venu cependant me dire qu'on lui avait proposé d'assister au dîner projette (sic), et qu'il avait (;ru devoir accepter. J'ai pensé (|u'il était danjjereux de le blâmer dans le premier moment, et je lui ai dit (|u'il avait bien fait. Mais je le repris le lendemain; je n'eus pas de peine à lui faire entrevoir le rôle secondaire qu'il allait jouer dans cette fête (1) ; qu'il me paraissait fâclieux pour lui de se trouver dans une position qui devait Tobli^jer à encencer (sic) une idole qu^il ne révérait pas du tout, et qu'à tout prendre, ceci me semblait un coup monté contre lui pour faire primer Benjamin Constant, et enlever pour lui la première élection; qu'il était bien certain que celui-ci ne pourrait avoir des voix que parmi les électeurs qui auraient voté pour lui, M. Humann, et que, s'il y avait la moindre défection dans ses forces, et que M. de Turckheim l'abandonnât au moment de l'élection, il ne serait certainement pas élu; qu'il me semblerait, à sa place, bien plus utile et plus lionorable de conserver mon caractère, de faire tête à l'orage, de rester avec

(1) Voilà un bel exemple de pression officielle que cet entretien, relaté par le préfet en personne!

mes amis, d'annoncer hautement que je ne partage pas les opinions de M. Benjamin Constant^ et que je ne pouvais approuver les moyens dont il se servait pour acquérir de la popularité; qu^au lieu d'aller à ce dîner, je lui conseillais d'aller passer quinze jours ou trois semaines dans ses forges, et de ne revenir que quand l'orgie (1) serait finie. Il a été frappé de mes raisons : il est parti pour ses forges, il a écrit qu'il n'irait pas au dîner; et, bien qu'il soit revenu quelques jours avant, parce que Benjamin Constant s'était trop fait attendre, il a tenu ferme, et n'y est point allé.

« Quant à M., de Turckheim^ il avait cédé par faiblesse; et non seulement il avait souscrit, mais il persistait à dire qu'il irait à ce dîner. J'ai dû le faire attaquer (2) aussi sans qu'il se doutât que l'administration y eût part, et c'est par M. Hym.ann que je l'ai fait; celui-ci a été le trouver; il lui a parlé de la manière la plus forte sur la nécessité de soutenir son caractère et sa nuance d'opinion; qu'il ne pouvait s'allier avec M. Benjamin Constant; et il a ajouté, d'après ce que je lui avais dit, que je regardais comme nécessaire qu'il y eût un protestant dans le département; mais que si Benjamin Constant réussissait à se faire nommer, je saurais bien monter les catholiques de manière à prouver aux protestans qu'ils n'étaient pas les plus forts, et que certainement M. de Tnrckheim ne serait pas nommé au grand Collège. La peur, alors, prit

(1) Bien amusante, l'indignation conventionnelle, affectée, qu'implique ce terme, assurément hyperbolique !

(2) On reste vraiment confondu d'entendre avouer aussi ingénument, comme la chose du monde la plus naturelle, ces basses et sournoises manœuvres employées ad inaximarti Reqis qloriam et securitatem ! — Gela se fait encore, mais plus en sourdine.

celui-ci : il écrivit à Benjamin Constant « ([u'il avait u souvent admiré son talent à la tribune (I); qu'il « faisait les mêmes vœux que lui pour la liberté de « son pays, mais qu'il était loin de partager ses opi- « nions sur les moyens; qu'en conséquence, il ne « devait pas être étonné de ne pas le voir se réunir aux a électeurs (2) qui lui donnaient une fête. "

Cette défection a mis, comme je l'avais prévu, la défection dans le camp : sur 154 souscriptions, cinquante convives ont manqué à l'appel; tout ce qui tenait au haut commerce s'est retiré; il n'est resté que trois individus de ce haut commerce, parmi lesquels un frère de ce même M. de Turcklieim, deux ou trois notaires, quelques avocats ou avoués, certains officiers en retraite, un ancien commissaire-ordonnateur en retraite, d'une opinion détestable, et puis des gens de la classe tout à fait inférieure (3), tels (jue des bouchers

(1) D'après les véridiques souvenirs de tous les témoins oculaires, la prononciation de Benjamin Constant était, au début surtout, un peu difMcile, assez eud^arrassée ; mais, une fois sa parole échauffée, l'attention publique était soudain captivée par l'aspect de sa haute taille, de sa figure lasse, mais belle de distinction et d'originalité, encadrée de longs cheveux blonds qui retombaient en boucles sur le collet de son habit. A le voir, à l'entendre, on était frappé par ce mnétangc singulier de nonchalance allemande, de raideur hi-itannique et de vivacité française qui caractérisait toute sa personne ». (L. de LomÉme.) Toujours spirituel dans son émotion, poli dans son persiflage, maître de son sang-froid jusque dans la colère, possédant à fond l'art de tout dire, il incarne, dans la meilleure période de son éloquence, le type accompli de l'orateur parlementaire.

(2) Mots soulignés dans la pièce autographe.

(3) Une morgue plus qu'aristocratique perce dans cette définition des marchands. Le préfet s'exprime de la même façon sur leur compte en son journal. Grosse maladresse (comme le note Goulmann), et qui devait proHter à Benjamin Constant.

30r> BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET

des boulan|jers, des charcutiers, des chaj3eliers, etc., qui se trouvaient, sur les 104 convives, au nombre de plus de 80. Cette réunion bizarre a peu liatté M. Benjani/'ii Constant^ qui, sans cependant en ujontrer de l'humeur, a quitté de très bonne heure le festin. La réunion a, du reste, été aussi froide que ridicule. On savait que la police se serait opposée à toute sérénade dans la rue : il n^y en a point eu; il n'y a pas eu non plus vinjjt personnes dans toute la soirée sous les fenêtres de la maison où était cette réunion, qui n'a pas fait la moindre sensation au-deliors. Tous les gens d'un ordre un peu relevé ont été honteux de se trouver à pareille fête, et c'était à t[ui, parmi eux, refuserait de se trouver à laide à la droite et à la (jauchc du député (1). C'est le sieur Monnier, officier en retraite, qui est ici depuis deux mois et qui m'a été signalé par Votre Excellence, qui a eu l'honneur de sa droite. Cet officier était allé au-devant du député à Brumath, et était rentré avec lui à Strasbourg. Comme le ridicule était l'arme la meilleure à employer dans cette circonstance, et qu'ils me l'ont fournie, je l'ai employée utilement : l'ai'ticle que j'ai fait mettre dans le journal (2), et auquel ils ne peuvent répondre, parce qu'il est le récit exact de ce qui s'est passé, les a tués (3); ils sont honteux; tout le monde se moque d'eux, et la division la plus complette (sic) est parmi les libéraux. Ils en veulent beaucoup à M. Humann, un peu à M. de Turckheim. Si nous avions des élections, comme un député

(1) Il est permis de supposeï" qu'ici M. le Préfet exagère.

(2) Un journal à sa dévotion : le Journal de Strasbourg, sans doute.

(3) Mais non; ils ne s'en portèrent pas plus mal. — Voir les Réminiscences de Coulmann.

SUR I.KS ROUTKS D'ALSACK VM

de l'opposition remporterait à Sti'asl)our{;, j'appuierais M. Hiimann : mais, dans tout état do cause, je suis prêt à tout événement, et je ne perdrai pas un pouce de mon terrain.

« "Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

u Le ConseiUer d'Etal^ Préfet^

« EsMANGART (1). »

(1) Cette pièce importante est tout particulièrement utile pour pénétrer l état des esprits, la situation respective des partis, I altitude des protestants et leurs rapports avec le représentant du pouvoir dans les départements limitrophes à la fin du règne de Charles X. Elle donne aussi une haute idée du talent d intimidation du nommé Esmangart.

PUÉrECTURIi du BAS-RHIN Strasbourg, 7 octobre 1827.

a Monsieur le Conseiller d'État,

u Vous aurez sans doute reçu le numéro de notre journal où il est rendu compte de la fête que les amis de Monsieur Benjamin Constant lui ont donnée à Strasbourg-, et, depuis lors, le rapport sur ce député. Je prends la liberté, Monsieur le conseiller d'Etat, de vous transmettre ci-joint un numéro du même journal en date de ce jour, où vous trouverez un article fait par le Préfet, qui produira ici, et partout où les amis du Roi se trouveront, un excellent effet. Je ne sais si le Préfet pourra l'adresser aujourd'bui à S. E. le Ministre de l'fntéricur ; j'ai pensé, Monsieur le Conseiller d'Etat, que vous ne pourriez me savoir mauvais gré d'avoir devancé l'envoy (sic) officiel.

a J'ai riionneur d'être avec respect, Monsieur le Conseiller d'Etat, votre très humble et très obéissant serviteur. ')

<( ES3IGÏ (1). »

Voici l'article, à la date du dimanche 7 octobre 1827, du Journal politicjue et littéraire du Bas-Rhin (Politisclie und iitterarische Zeiiung des JSiederrlieins), rédigé dans

(l) Abréviation de Esinangart.

Jc's doux laM{;ues parlres en Alsace, la colonne de; (gauche en français, celle de droite en allemand (le dossier des Archives contient deux exemplaires de ce numéro) :

Strasbourg j 6 octobre,

u Chacun se demande ce que vient faire M. B. Constant parmi nous; il s'est présenté dans l'intention d'acheter des terres dans notre pays, au moment même où les feuilles publiques annonçoient une souscription en sa faveur; il arrive, précédé d'une réputation de tribune non contestée; il publie partout qu'il se constitue le défenseur des libertés publiques; il court avec ce prestige après une popularité qu'il aura de la peine à conquérir. Quels sont, en effet, ses antécédents comme ami de la liberté? qu'a-t-il réellement fait pour elle? quels combats a-t-il livré (sic) dans les temps difficiles pour ces grands intérêts? quels dangers a-t-il courus pour les défendre? quelles sont les victoires qu'il a remportées? — Si on le suit dans sa carrière politique, depuis l'époque de la fameuse proclamation du duc de Brunswic (1) (sic) qui promettoit de ne pas laisser pierre sur pierre dans Paris, de mettre tout à feu et à sang en France, dans un temps où elle se rendoit bien coupable envers son Roi, jusqu'au moment où ce publiciste vient faire dans les auberges de Bade et d'Alsace le serment de périr, s'il le faut, pour établir la liberté dans un pays qui en jouit au plus haut degré ; trouve-t-on qu'il ait toujours soutenu la môme doctrine, professé

(1) Après une période de dissipation et d'entrainenient, Benjamin Constant avait été appelé à Brunswick comme chambellan du prince et s'y était marié (cf. pp. 155-156).

toujours ces mêmes opinions? ne se demande-t-on pas plutôt quelle garantie il peut donner de ses nouveaux sermens? Qu'a-t-il fait, en effet, pour la défense de ces principes, quand toutes nos libertés étoient asservies par le despotisne? L'a-t-on vu, lorsqu'il étoit tribun, défendre cette constitution de Fan Ylil qu'il avoit jurée, quand un soldat lieureux et entreprenant vint placer audacieusement sur sa tête la coui'onne de nos Rois? A-t-on entendu M. B. C. élever la voix quand le conquérant fouloit aux pieds toutes les lois, comprimoit toutes les libertés, cnlevoit les enfants à leurs pères, décimoit la France pour faire périr des (générations entières sur les cliajups de bataille, sans autre but que de placer dans les mains débiles de ses frères, et sur des têtes trop faibles pour les porter, les couronnes des vieilles dynasties (1)? Pourquoi, à cette époque, M. B. G. ne parcouroit-il pas les départements comme il le fait aujourd'bui, et nefaisoit-il pas le serment de reconquérir les libertés qui, toutes, étoient anéanties? Il y auroit eu du moins, dans ces temps, vertu et courage à le faire, car il y avoit du

(1) Toujours le même argument rebattu : Napoléon grand consommateur d hommes! — Mais la monarcliie n'en a-t-ellc pas fait pci'ir beaucoup aussi, sans plus de profit et avec moins de gloire? — Les guerres néfastes de Louis XV^ ont coûté plus cher à la France que les brillantes expéditions de Honaparte. Que

signifie cette charge à fond? Voilà donc comment, daus les

milieux officiels, et pour complaire au pouvoir, on parlait du vainqueur de 1 Italie, de l'Autriche et de la I*russe, douze ans après Waterloo! Mais il aura sa revanche. Treize ans écoules, Louis-Philippe, moins dur et plus soucieux de l'honneur national, rappellera, selon son xœii suprême, ses cendres sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français dont il fut, non pas assurément le meilleur souverain, mais le plus prestigieux capitaine, celui dont le génie guerrier n'a jamais été, ne sera jamais surpassé. Et ce rctotir (1rs rcndros sera trionqîhal.

SUR LKS KOUTES D'ALSACK 401

daiij'jor à le dire, et plus enroi-o à rciUreprendre ! S'il a parlé aloi's, étoit-c<» ])i(m pour défendre les principes? Ce {jraiid eoura{;(î, enfin, co (;i'and /éle (juMl déploie aujourd'Ilui, (|ue prouve-t-il sous le [gouvernement le plus paternel, et dans le pavs le plus libre de la terre?

« Quand un liomnie étranjjer à toutes les intrijyues voit fêter M. B. (1, ne peut-il pas se demander : «Quelle est l'opinion cju'on encense, est-ce celle de telle u ou telle époque? » — Est-il, par exemple, un seul de nous qui ait perdu la mémoire du 20 mars 1815, où l'on vit M. IJ. G. faire un manifeste énerjjique en faveur des Bourbons, contre Thorame qui tentoit de reconquérir la couronne, et, cinq jours après, ce même publiciste faire partie du conseil de celui qui sut paralyser son talent et sa plume par une place de conseiller d'État (1)?

« Que fit aussi, à cette époque, M. Benjamin Constant de cette charte pour laquelle il annonce une si [>rande tendresse et tant d'amour? 11 la déchire, il la foule aux pieds pour mettre à la place de cette loi de famille l'épée ensanglantée du conquérant. Mais bientôt l'homme au char duquel il s'étoit attaché, disparaît; M. Benjamin Constant déserte les bannières du despotisme et se constitue audacieusement l'apôtre des libertés publiques, dans le moment où elles sont le plus parfaitement établies.

(1) Voiià le {jrand mot lâché! Il lui jette a la fnv.v l'apostasie politique, le revirement de \ Acte (uldilionnel. Bien d'autres hommes politi(jucs ont prête le liane à ces attaques, depuis Cicéron, qui ne savait souvent de quel côté pencher, jusqu'à l'auteur de la France nouvelle, Prévost- Paradol, qui paya de sa vie la maladresse d'un ralliement dont les cii'constanccs lui démontraient trop brutalement l'inanité.

(( Mais que veut, on le répète, M. Benjamin Constant? que vient-il faire dans ces provinces? Si on en croit le bruit public, il vient pour provoquer en sa faveur une élection. Quels sont donc ses titres? Il s'est fait précéder d'assertions trompeuses qu'il a proférées à la tribune, en face de la France et de l'Europe, dans le seul but de semer la discorde entre les différentes religions, dans un pays paisible où règne la plus parfaite union, et qui s'est fait remarquer en tous temps par son esprit sage et sa grande soumission aux lois. Quel étoit son but, s'il n'étoit pas de diviser, quand il a osé dire à la tribune que le préfet du Bas-Rbin avoit reçu ordre du gouvernement d'écarter les protestants des administrations municipales? Gomment a-t-il pu tralîir à un tel point la vérité, quand il étoit, au contraire, établi en principe, par cet esprit de justice qui doit être la base de toute administration durable, que partout où les protestants étoient en majorité dans les communes, ils dévoient être appelés à les administrer, et quand surtout ce principe venoit d'être mis en exécution dans tout le département (1)?

« N'étoit-ce pas aussi pour semer la discorde qu'il avoit annoncé avec la même assurance que les protestants étoient écartés petit à petit de l'instruction publique, et qu'il avoit osé citer pour preuve ce qui se passoit à Strasbourg? 11 fut démontré, à cette époque, que cette assertion étoit aussi fausse, aussi calomnieuse que la première. Car il est prouvé que, depuis l'avènement

(1) Il ne serait pas sans intérêt de rechercher dans les écrits et dans la correspondance publiée ou inédite de Guizot quelles relations il entretint avec son bruyant coreligionnaire, et de quelle façon il interprétait son attitude et sa conduite en ces conjonctures.

de Charles X à la couronne (I), trois chaires ont été vacantes à Tacadémie, et qu'elles ont été données toutes les trois à des protestants, bien qu'ils eussent pour con- (uiirents des catholiques d'un mérite non contesté (2j. Pourquoi vouloir enfm établir la défiance dans un pays où l'administration tient la l)alanc<î d'une main ferme et rend une justice égale, sans distinction de croyance, à tous les sujets du Roi?

(( M. Benjamin Constant, en venant briguer l'élection en Alsace, croit-il donc que cette province est dépourvue d'hommes royalistes, sages, probes, indépendants, aussi jaloux que lui de nous conserver les libertés publiques, et capables de former, si le bien du pays l'ordonnoit, une opposition honorable, loyale et désintéressée? Croit-il que nous en soyons réduits à aller chercher un étranger pour conserver ces libertés?

« Mais pourquoi, on le répète de nouveau, M. Benjamin Constant vient-il ici? Car, enfin, de deux choses l'une : ou il est encore digne de la confiance des commettants qui l'ont nommé aux dernières élections, ou il n'est plus di{jne de leur confiance; s'il en est digne, il y a ingiatitude de sa part à les abandonner; s'il ne s'en croit plus digne, comment ose-t-il venir quémander des voix chez nous pour se faire adopter?

« Croit-il enfin nous séduire en criant aux fenêtres de ses auberges : « Vive les libertés civiles et religieuses? n — Nous avons des garanties plus rassurantes que ses pa-

(1) C'est-à-dire depuis trois ans, — Cf. V Ahnauach royal de 1827, p. 27 : « Maison de BounnoN. FnANCE. Charles X, né à Versailles, 9 octobre 1757 ; Roi de France et de Navarre, 16 scptendirc 1824; sacré à Reims, 29 mai 1825, etc. »

(2) Cf. l'arpumcnlation identique dans ce môme Journal politique et littéraire du lias-Rhin, numéro du mercredi 30 mai 1827.

rôles ; elles nous seront toutes conservées intactes, sans aucun doute, ces libertés; la Charte le veut, le Roi l'ordonne (1). »

En tête de ce numéro, l'entrefilet suivant contient une rectification accompagnée d'une leçon de politesse à l'adresse des manifestants :

« Nous devons rectifier une erreur qui a été commise dans le dernier numéro à l'article du dîner donné à M. Benjamin Constant; il a été dit qu'on avoit bu à La santé de ce député, et, après, à la santé du Roi. — La santé du Roi a été portée la première. Nous observerons seulement qu'il est d'usage en France, par respect pour la majesté royale, de ne porter aucune santé quand on a porté celle du Roi. »

Il n'eût peut-être pas été hors de propos de reproduire ici le texte exact des fragments des discours de Constant auxquels l'article fait allusion; mais comme le compte rendu des débats parlementaires se trouve à la portée de tous dans les dépôts publics (2) et qu'il est aisé de s'y reporter, je n'ai pas cru devoir grossir démesurément ce chapitre par un luxe de citations qui, somme toute, ne prouveraient qu'une chose : c*est que Benjamin Constant et l'auteur de la diatribe qui précède n'avaient point le cerveau fait de même.

(1) Slrasbourjj, de l'imprimerie de li.-Fn. Le Houx, rue des Hallebardes, n" 39. — Clelte péroraison, qui témoigne d'une si soHde confiance, au moins affectée, dans la soumission constitutionnelle du souverain., devait recevoir de l'avenir, moins de trois ans plus tard, le plus rude et sanglant démenti.

(2) Consulter, à la Hihiiothèque nationale ou à la l>il)liotlièquo de la Chambre des députés, le Journal de l'Empire (Journal des J)ehats), la collection du Moniteur, et les comptes rendus officiels des séances du Parlement.

PUKIKCTLRi:

du

BAS-RHIN ^ ^^ Excellence

le Ministre de l' Intérieur .

CARINET

Strasbourg, le 7 octobre 1827 .

i( Monseifjiieur,

« .Fai cru qu il fallait en finir toutde suite avec M. lîenjamin Constant et hien fixer clans mon département Topinion sur son compte. Je joins i<i l'article que j'ai fait insérer dans le Journal de Strasbourg. Celui que j'avais fait mettre dans le numéro précédent l'avait couvert de ridicule; le second l'a tué : il .a produit ici un effet prodi(;ieux ; il est datns toutes les maisons, et ceux qui ont fêté ce député sont bien honteux de leur joie. Je désire que mon collé(^ue du Haut-Rhin puisse s'en débarrasser comme moi. Je suis sûr que nous ne le reverrons plus à Strasbour^j- (1); s'il y revient, il n aura pas nombreuse compa(>nie. Si cet article pouvait être répété par quelques journaux de Paris, cela ferait ici bon effet : dans deux jours, il sera reproduit dans tous les journaux de la rive droite. J'ai répété exprès l'article des protestants, d'abord parce que les faits les forcent ici au silence, et qu'ensuite il fera connaitre sur

(1) Belle prophétie! Avant 18)^0, Constant sera député du Bas- Rhin, le nièuic Esnianjjart étant préfet de Strasbourg et déplorant sans doute le peu d'effet de sa prose et de son zèle.

406 BENJAMIN CONSTANT SOUS L'ΕL DU GUET

l'autre rive toute la tolérance du gouvernement du Roi, qu'on se plait à décrier horriblement sur ce point.

a Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

a Le Conseiller d'Etat, Préfet,

« ESMANGART (1). »

(^1) Ce préfet a visiblement une haute opinion de lui-même, mais, par contre, une triste idée de la mentalité de ses administrés. Il faut plaindre ceux que fixe dans leur appréciation sur le compte d un individu ou d'un fait, un journal notoirement tendancieux, comme on dit aujourd'hui, un organe attitré du gouvernement, un catéchisme politique. — Esmangart exulte, triomphe, déclare qu'il s entend commie larrons en foire avec son collègue du Haut-Rhin pour traquer, expulser et démolir Benjamin Constant ; mais 1 issue ne démontrera pas l'efficacité de leurs manœuvres, bien au contraire. C'est de la besogne vaine, et peu honorable : ils ont instrumenté pour le roi de Prusse bien plus encore que pour le roi de France.

Paris, le 8 octobre 1827 (1).

Au Préfet de Police.

u M. le PK'fet, le sieur Benjamin Constant est arrivé à Strasbourg le deux de ce mois, venant de Bade. Il parait qu'il n'y est resté que 24 heures; et quoique l'on ne m'ait pas fait connaitre s'il est parti pour Paris, je m'empresse cependant de vous prévenir de son retour présumé, afin que vous sovez en mesure de faire observer avec tout le soin convenable, et dés son arrivée, ses démarches et ses relations. Je vous prierai de me communiquer le plus promptement possible les premiers résultats de cette surveillance, à laquelle le voyage que vient de faire le sieur Benjamin Constant peut donner une nouvelle importance. »

A cette minute se trouve annexée, sur une petite fiche de papier, 1 indication suivante :

u B. Constant est arrivé à Sti*asbourg, venant de Bade, le 2; il parait qu il n'y est resté que 24 h.

u On ne nous dit pas s'il est parti pour Paris, et comment.

« Cependant, en prévenir le Pi*éfet de Police. »

u Pressé. »

8 octobre.

(1) C'est une minute, non signée^ émanant du ministre de 1 Intérieur, sans doute. — En tète, cet ordre : » Expédier et me renvoyer tout de suite. »

PREFECTURE

du

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