‹ Benjamin ConstantChapitre 34 sur 60 · ROYALE · texte numérisé non relu

ROYALE

(classer.)

22C Légion. A Son ExccAlence

le Ministre de tlnt^'rieur.

yancj, 22 octobre 1827.

« Monseigneur,

u Quoique la tranquillité n'ait pas été le moindrement (sic) troublée par la présence de M. Benjamin-Constant à Golmar, le rapport ci-joint de M. le capitaine Del prouve cependant que le tems n'a changé ni diminué en rien l'opinion de ce député libéral ni celle de ses amis, et que s'ils ne se montrent pas ouvertement hostiles (1), c'est que l'occasion leur manque. Il est surtout remarquable, si la chose est vraie, qu'on ait passé outre quand on a proposé de boire à la santé du Roi, pour s arrêter à celle de Benjamin-Constant.

a J'ai l'honneur d'être avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. )-)

u Le lieutenant- colonel commandant la Légion,

a G. DE GaDUDAL. »

(1) Ce mot fut rajouté dans 1 inteiligne.

Lclfrc de Benjamin Constant à Jacques Coiilmann (Cf. Jîénihiiscences, III, 90-98.)

Miinster, ce 22 octobre 1827.

il Je voulais, mon cher ami, vous écrire à mon arrivée à Golmar; mais je n'ai pas eu un moment à moi, et je prévois que j'en trouverai tout aussi peu le temps demain, de sorte que je me décide, malgré mes mauvais yeux, à vous adresser quelques lignes ce soir, sauf à vous renouvelei' de la route mes tendres remercîments, quand j'aurai eu la douleur de quitter l'excellente et admirable famille au milieu de laquelle je me trouve depuis deux jours et que je m'imagine souvent avoir connue et aimée toute ma vie.

K Je n'essaierai pas de vous raconter ma réception depuis que je suis entré dans le département du Haut- Rhin. J'ai rencontré M. F. Hartmann avant d'arriver à Schlestadt, et depuis lui, ses deux frères et toute la famille m'ont comblé de tant d'amitiés que je ne puis vous peindre la vie que je mène ni ce que j'éprouve. Kien de pareil n'a été éprouvé par moi depuis que je me souviens d'avoir ressenti (juelque chose.

a J'ai interrompu ma lettre, comblé à chaque instant de nouveaux témoi(;nages d'estime et d'affection. iM. Stœber vous racontera la magnifK|ue fête du Schlosswald.

-430 BENJAMIN CONSTANT SOUS LCaHir. DU GUET

Je défie un souverain d'en recevoir une pareille, même -en la commandant et en mettant en réquisition tous les salariés de son royaume.

a Paris me paraîtra bien sec, bien aride, bien malveillant après l'Alsace. Je ne sais comment je rapprendrai à respirer dans cette atmosphère si différente de Brumath et de Munster. Je vous dois tout cela, car, sans vous, je n'aurais pas été à Bade, je n'aurais pas traversé Bischwiller, je ne serais pas venu à Colmar. Brumath et Munster sont deux paradis.

u Votre préfet n'a pas trouvé dans celui du I îaut- Rhin (1) un imitateur. Les autorités se sont conduites avec beaucoup de sagesse, et je dirai plus, avec co(pictterie jusque dans les plus petits détails.

" Je reprends ma lettre encore interrompue, mais pour cette fois je ne la recommence que pour la finir, car il faut qu'elle parte. Mon silence me pèse, tout involontaire qu'il est. L'amitié, les bontés, les fêtes continuent à faire de ce séjour un lieu vraiment ma[;i(|ue. Je trouve des amis dans les palais des uns, dans les cabanes des autres. En entrant ce matin, pour échapper à la pluie, dans une for^je au milieu des bois, dont le maître, simple ouvrier, ne m'attendait assurément pas, je me suis vu reçu als von Gott gesandt; enfin, je vous écrirais cent pa(>es que je ne vous dirais pas la milliènu* partie de ce (jue je sens.

a Jl paraît (jue votre préfet continue à m' honorer de ses hostilités. On vous a envoyé un article bien simple et bien innocent sur le banquet de Colmar, (jue \i\ cen-

(1) Jordan, beaucoup pkis modéré dans son langage et dans ■ses procédés que ne l'avait été Esuiangart.

sure strasbour{;('()ise a rayé. On vous l'enverra pour le faire tenir à M. de Salvandy ; puisque le sieur Esrnan- (•ard (sic) veut la (>uerre, il Taura, je lui en réponds. De Paris je lui adresserai une lettre qui le fera repentir de tant d'impertinences. J'ai envie de lui en envoyer 1,000 exemplaires en les faisant vendre à son profit; il pourra déjjager son ar(;enterie (1).

« Adieu, mon cher ami, croyez que je n'oublierai jamais le charmant été que vous nous avez fait passer et à qui je dois tout le bonheur dont j'ai joui ici.

u Ma femme vous dit mille et mille tendresses...

u Mille et mille amitiés, »

W. Constant.

(1) Voilà de l'ironie cinglante, une de ces phrases qui soufflettent comme une main! — Pourtant, Benjamin Constant n'était pas très qualifié pour railler les gens dont le budget est obéré, et il attribue peut-être un prix un peu bien élevé à ses autographes. En général, au surplus, sa plaisanterie était bénigne. Il aimait, atteste Goukmann (III, 10), « les moqueries vraies sans être amères, amusantes sans être offensives. '»

On notera l'élan presque dithyrambique de satisfaction avec lequel Constant raconte à Coulmann les lionimages dont il lut l'objet. A ce titre, il était bien l'élève de Voltaire, du patriarche roi de 1 opinion qui s'écriait, le jour de 1 ovation dZ/x'/u- .- « Vous voulez (loue lut' faire mourir de joie ! u

PRÉFECTURE (Bulletiner et classer. — Vu au Bulletin.)

du

HAUT^RHiN ^ s^^^ Excellence

Cabine! du Préfet. ^^ Ministre (Ic l'Intérieur.

Direction de la Police

(P. n. p. (1) le dossier de Hartmann 10,835.)

Cobnar, le 24 octobre i827 .

u Monseigneur,

a Ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire connaître à Votre Excellence, par ma lettre du 18 de ce mois, 31. Benjamin Constant a quitté Golmar le même jour. Après s'être arrêté à la fabrique du Logelbacli, chez MM. Haussmann, il s'est diri^jé sur Miinster. Plusieurs personnes à cheval étaient venues à sa rencontre. {]in jeune médecin du lieu avait préparé un discours, mais s'étant trompé à plusieurs reprises, M. Jacques Hartmann est intervenu et a achevé ce qu'avait voulu dire le jeune médecin (2).

" Une grande partie de la population ouvrière de Miinster et des villages voisins, population qui est employée toute (sic) entière dans les fabri(|ucs du sieur Hartmann, s'était portée sur la route.

u M. Benjamin Constant est descendu chez M. Jacques Hartmann, dont l'habitation est hors de la ville. Les fenêtres de l'appartement qui lui était destiné

(1) Cette abréviation marginale signiHe : Prendre note pour...

(2) Détail comique : l'émotion lui coupait ses movens !

étaient ornées de guirlandes et de couronnes de laurier. Le reste de la journée n'a rien présenté de remarquable.

» Le lendemain vendredi, on Ta conduit à un château situé sur une hauteur, et appartenant à M. Frédéric Hartmann. Le haut de la montagne était illuminé; un feu de joie a été allumé : des transparens portaient les mots : « Vive Benjamin Constant, le défenseur des libertés publiques et de la jeunesse française l » Ces mots étaient répétés avec acclamation par les ouvriers rassemblés en grand nombre. Du vin a été distribué à tous ceux qui se trouvaient réunis autour de la maison, et des danses ont commencé.

« A dix heures, M. Benjamin Constant, voulant se retirer, a paru au milieu d'eux, et, dans un discours allemand, il a témoigné aux assistans sa reconnaissance de l'accueil flatteur qu'il recevait : « Je n'oublierai jamais, a-t-il dit, la réception qui m'a été faite dans cette vallée. Ce que j'ai fait n'était pas seulement pour les fabricans, mais pour tout le peuple français. Je vous promets qu'à l'avenir j'en ferai encore davantage, et surtout en mémoire des braves habitans de Munster, dont je conserverai le souvenir tant que la dernière goutte de mon sang circulera dans mes veines. »»

» Ce discours fut couvert d'applaudissemens, et des cris dont j'ai parlé tout à l'heure.

« Le samedi, MM. Hartmann ont mené leur hôte dans tous leurs atteliers (sic). Tout s'est passé sans bruit, et cette journée n'a rien offert de remarquable.

« Il en a été de même de celles du dimanche et du lundi. Pendant ces deux jours, M. Benjamin Constant a visité les sites et les établissemens de la vallée. Il a

SI

passé une partie de la journée du lundi a Luttenbach, dans une papeterie (1) appartenant aujourd'hui à M. Kiener, et qui est en grande vénération près des libéraux de ce pays, parce qu'elle a servi pendant quelque temps de retraite à Voltaire, en 1753, après sa sortie de Prusse. M. Kiener était un des convives du repas donné à Golmar. Il a voulu fêter pour son propre compte M. Benjamin Constant.

u Le mardi, après un diner composé de la famille Hartmann, des sieurs Kiener et de plusieurs autres libéraux, la soirée s'est passée à faire de la musique; des coups de fusils (sic) et de pistolets ont été tirés dans la cour du sieur Jacques Hartmann, dont l'habitation, comme je l'ai dit, est située hors delà ville.

u Pendant les quatre derniers jours, aucun cri ne s'est fait entendre.

H M. Jacques Kœchlin et M. Nicolas Kœchlin, son frère, se sont rendus à Munster, le jour même de l'arrivée de M. Benjamin Constant. Ils n'y sont restés qu'un jour. Trois avocats de Golmar, les sieurs Verny père et fils, et un sieur Gloxin, ne l'ont pas quitté pendant son séjour dans la vallée. Il y a aussi reçu la visite du sieur Marcon, de Golmar, et, à ce qu'on m'assure, de M. Roman, fabricant à Wesserling.

« Ce matin, à neuf heures, M. Benjamin Constant a quitté Munster. Il était accompagné des Hartmann et Kiener, et des avocats que je viens de citer. A une lieue de la ville, on s'est dit adieu. M. B. C, accompagné seulement de MM. Jacques et Frédéric Hartmann, a pris la route de Gernay. On ne sait s'il ne s'arrêtera pas soit à

(1) En marge de ce paragraphe, on lit cette mention : BuUetine.

Guebwiller, soit à Wesserlin^;, soit même à Mulhausen. Je suis en mesure de faire observer ses démarches, et j'aurai l'honneur d'informer Votre Excellence du séjour qu'il ferait encore dans ce département.

" Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, « H. Jordan. »

PRÉFECTURE (Classer.)

du HAUT-RHIN j c^ ^^ ii

A oon Lxceilence

Cabinet du Préfet. le Ministre cle L'Intérieur.

DirietioB de la Police.

Colmar, le 27 octobre 1827.

« Monseigneur,

« M. Benjamin Constant n'est allé ni à Guebwiller, ni à Mulhausen. Après avoir passé à Wesserling, il a traversé les Vosges par Bussang et Saint-Maurice, où il a dû coucher le 25 de ce mois. De Munster à la limite du département, son passage a été complettement (sic) ignoré, et sans le ridicule dîner de Golmar, la présence de ce député n'aurait aucunement excité l'attention.

« Il n'est plus question de lui maintenant. Néanmoins, son voyage n'aura pas laissé de fournir aux libéraux un moyen et un point de ralliement. C'est une circonstance dont ils ont su profitter (sic).

li Je suis avec respect. Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin^ « II. Jordan. »

Extrait du rapport du Préfet du département de Saôneet'Loire (1), en date du 31 octobre 1827 (n* i2,648; o. g.).

« L'arrivée de Benjamin Constant chez M. le €•« de Thiars au château de Pierre a été l'occasion d'une réunion considérable de libéraux de l'arrond* de Châlons, qui sont venus sans doute prendre le mot d'ordre; on assure que MM. Daunou et Chauvelin fesaient partie de la réunion; il y a eu (jrand dîné, mais aucune démonstration extérieure. Les tentatives de l'avocat Mauguin pour être élu au collège électoral de Châlons inquiettent (sic) M. de Thiars; on croit généralement qu'il y aura ballotage (sic) entre les deux candidats de l'opposition; je ne sais, en vérité, lequel des deux je repousserais le plus volontiers. '>

(i) Le baron de Villeneuve-Bargemont, député de la Haute- Saône, préfet à Mâcon. — On remarquera que presque tous les préfets et sous-préfets du régime portent, comme de juste, des titres nobiliaires.

PREFECTURE du

JURA A Soti Excellence

. ~ le Ministre de C Intérieur .

Ministère de l'Intérieur

Direction de la Police. Lons-le-Saunier, le 3 novembre 1827.

u, Monseigneur,

« J'avois été informé que M. Benjamin Constant, qui se trouvoit dans le Haut-Rhin, avoit l'intention de venir à Dôle et de s'arrêter à Brevans, village aux portes de cette ville, où réside sa sœur. M. le sous-préfet de Dôle (1), qui n'est jamais en arrière lorsqu'il s'agit de l'accomplissement de ses devoirs, était déjà en mesure de faire surveiller son arrivée et son séjour. C'est le 28, à huit heures du soir, qu'il est arrivé : une heure après, il reçut de M. de Thiars l'invitation de se rendre chez lui à Pierre (Saône-et-Loire) ; à cette invitation en succéda une autre qui fut apportée par une députation composée de M. Simerey, avocat, fils d'un notaire de Pierre, de M. Druard, marchand de draps au même lieu, d'un employé des contrihutions indirectes (2), et d'un quatrième personnage, dont on n'a pu connoitre les noms.

» Le 1*"^ novembre, à dix heures moins un quart,

(1) De Belleroche.

(2) En marge : « Savoir quel est cet employé des contributions indirectes. »

M. lîcnjarnin Constant, se rendant à Pierre, tiaversa Dôle dans une calèche à deux chevaux, mais sans produire la moindre impression, quoiqu'il fût resté a,ssez lon^jtems à la sortie du côté de Ghâlons pour attendre des provisions dont on a rempli les caissons de sa voiture et qui étoient entr'autres des lampions destinés à illuminer le château de Pierre, le même soir. L'un dôs députés a témoigné combien il étoit surpris du peu d'empressement de Dôle pour M. Benjamin Constant; il a dit qu'on étoit bien différent dans Saône-et-Loire ; qu'une fête l'attendoit chez M. de Thiars, où un bon nombre de Chàlonois et de Verdunois étoient déjà réunis.

« M. Benjamin Constant, pendant son séjour à Brevans d'où il ne sortoit pas et où il a laissé sa femme et une partie de ses gens, a reçu on ne peut pas moins de visites. M. Marchand, ancien aide-de-camp du maréchal Ney, lequel réside à Dôle depuis huit mois, est le seul qu'on y ait remarqué.

« J'ai pensé que ces détails ne seroient pas indifférens à Votre Excellence; aussi je me suis fait un devoir de les lui transmettre.

a J'ai l'honneur d'être avec une respectueuse considération. Monseigneur, de Votre Excellence le trè» humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Jura,

a C'« DE WaTERS. >•

DEPARTEMENT de la

côte-d'or

Dijon, le 5 novembre 1827.

P«liee d« Dijon (1).

Le Commissaire de Police de la Ville de Dijon à Monsieur le Préfet de la Côte-d'Or.

u Monsieur le Marquis,

« D'après votre désir, j'ai l'honneur de vous annoncer que M. Benjamin Constant, venant de Dôle, est arrivé hier, à huit heures du soir, en cette ville, par la voie de la poste. Il a continué sa route, pour Paris, ce matin à six heures.

u Le frère puîné de M. Lafontaine, et capitaine d'État-major, se trouvant en ce moment à l'hôtel du Parc, est allé sur-le-champ le prévenir, et celui-ci est venu lui rendre une visite qui est la seule qu'il ait reçue.

u J'ai l'honneur d'être avec un profond respect. Monsieur le Marquis, votre très humble et obéissant serviteur. »

( Signature illisible . )

.'i (1) Note, de la main du préfet : «« Ce rapport est incomplet. Dans la nuit du 4 au 5 novembre (cf. la lettre du 10 novembre 1827), M. Benjamin Constant a vu M. Hernoux, etc. n

6 novembre 1827.

Au Colonel de la /" Légion de Gendarmerie (1).

« M. le Colonel, on m'assure que le s' Benjamin Constant est en ce moment chez M. de Lafayette, au château de Lagrange, d'où ils ont sans doute le projet de revenir ensemble à Paris. Je vous invite à vous assurer immédiatement de la vérité à cet égard, et à me faire connoitre ce que vous aurez appris, ainsi que les déplacements de ces deux personnes. Il conviendra aussi, pour plus de célérité, que vous en donniez avis à M. le Préfet de police immédiatement. »

P.-S. (2). — « Je suis depuis longtemps prévenu que les libéraux se proposent de faire une réception bruyante à B. Constant, à son retour à Paris; et la circonstance de la dissolution de la Chambre pouvant les exciter plus encore à exécuter ce projet, il est essentiel que nous soyons exactement informés de leurs démarches. »>

(1) Le colonel Ét.-Gédkon dk Saszillon, à Paris. — La pièce est une minute, non signée.

(2) Uajoutc dans la marge.

Paris, le 7 novembre 1827 (1),

Au Préfet du Jura, à Lons-ie-Saunîer .

« M. le Préfet, je reçois votre rapport du 3 de ce mois, relatif à M. Benjamin-Constant. Je vous invite à rechercher et (2) à me faire connaître quel est l'employé des contributions indirectes dont vous me parlez comme ayant fait partie de la députation chargée de porter une invitation à ce voyageur. »

(1) Pièce non signée. C'est une minute.

(2) Ces trois derniers mots ont été rajoutés dans la marge.

PREFECTURE de

LA côte-d'or a Sofi Excellence

le Ministre de l'Intérieur.

Dijon, le iO novembre 1827,

da secrétariat général

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