‹ Benjamin ConstantChapitre 43 sur 60 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

SoMMAiRK. — Epilogue. — La fin du régime. — Les derniois mois de Henjamin Constant; sa mort et ses funérailles; impression produite par son décès.

Nous devons clore ici notre modeste étude, après avoir brièvement rappelé ce que furent les derniers jours de Benjamin Constant, entourés de prévenances et d'hommag^es auxquels il n'était g^uère accoutumé. Sans doute, ce bon écrivain, ce rare orateur dut être un peu mortifié de se voir préférer par l'Académie française le piètre fabuliste Viennet (1) ; mais quoi! élu in extremis,

il n'eût pas occupé son fauteuil trois semaines

Du côté du pouvoir, par contre, il n'eut point lieu de se plaindre. Louis-Philippe, le sachant pauvre, obéré, le g^ratiHa d'un don de deux cent mille francs ; sur quoi, derechef, on cria haro à tue-tête ; et les commentaires, et les amers reproches, et aussi les justifications d'aller leur

fi) « J'espère, écrivait crûment Rallanchc à Mme riécamier après le décès de Constant, (jue 1 Académie se repentira île son ignoble sévérité. » — Cité par ^L IIerriot, Madame liecamier et SCS amis, t. II, p. 267.

train (1) !... Il avait ég^alement été appelé à la présidence du Conseil d État. Le vieux lutteur affirma très haut, — tel Horace répliquant aux g^ronderies de son bienfaiteur Mécène, — qu'il réserverait son entière franchise de parole et d'action. On lui prête même cette réponse, que n'eussent pas désavouée Lamartine et V. Hug^o :

« Sire, j'accepte; mais la liberté passe avant la reconnaissance : je veux rester indépendant; et, si votre ^gouvernement fait des fautes, je serai le premier à rallier l'opposition. »

Le roi déclara qu'il l'entendait bien ainsi.

De fait, il ne se tint pas longtemps tranquille. Il combattit le premier ministère de Juillet sur la question de la liberté de la presse, attaquée dès l'abord par le nouveau ré(>ime. Deux ou trois fois encore il prit la parole ; puis, enfin, malade, fatig^ué, dég^oùté de ses contemporains, déçu en tout, ne possédant plus la force de « jeter aux hommes des paroles d'espérance ", il mourut (8 décembre 1830), après avoir traîné pendant plus de soixante ans une âme lasse, inquiète, instinctivement désabusée et stimulée de besoins multiples, qui ne pouvait se passer de rien, et à laquelle tout manquait. « Il avait voulu toutes les joies, celles des g^rands

(i) Cf. la Notice de Louis dk Lomkmk à la fin), et Vlnlroduction de D. Melegari (en tète du Journal intime), p. lxiii. On y donne un essai d'explication de cette libéralité.

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et celles des humbles; aucune, eu définitive, ne Tavait satisfait (1) !... » Vanité des vanités...

Paris, reconnaissant des services parfois intempérants, toujours g^énéreux, rendus par son ancien représentant à la cause de la liberté, lui fit de superbes funérailles. La dernière promenade de Benjamin Constant fut plus triomphale que tous ses autres voyages : il goûta pleinement la popularité du tombeau. Les rues icgorgeaient de monde ; beaucoup de maisons s'habillèrent de deuil. Au sortir du temple protestant de la rue Saint-Honoré, les étudiants s'attelèrent au char et traînèrent jusqu'au cimetière du Père-Lachaise la dépouille de celui qui proprement fut leur idole. C'est là qu'à la tombée de la nuit, à la lueur fumeuse des torches, aux sons d'un orchestre lugubre, — suprême illumination, sérénade suprême! — sous une pluie fine et froide qu'un lyrique eût comparée à des pleurs, son vieil ami, riionnôte La Fayette, qui ne devait lui survivre que de quatre années à peine, prononça en termes émus, fastueux mais touchants, devant un prodigieux concours de peuple (S2) , les adieux éternels.

(1) Introduction précitée de D. Melegari, p. lxiv. — « G est trop fort, soupirait-il aux heures de découra^jenicnt, de n'avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir ! » — Voir aussi Goulmann, Réminiscences, t. III, p. 219. — Voilà ce que c'est que de compliquer sa vie !

(2) Vigny suivait les obsèques. Son jugement, que nous avons

... Et tandis que B. Constant entrait enfin dans le repos, le procès des ministres de Charles X, à la fin de cette même année 1830, passionnait 1 opinion. Martig^nac, à bout de forces, presque mourant, accourait, soutenu par l'admiration unanime, au secours de ses anciens adversaires (1).

Derrière le cercueil du tribun éloquent, du libéral incorrig-ible, aujourd'hui g^lacé, qui, sans trêve, à la Chambre, avait fait sentir à tous les ministères la pointe acérée de son redoutable esprit, plus d'un, j'imag^ine, parmi ceux qui avaient dépensé tant d'encre pour noircir ses

cité ailleurs in extenso, est un peu sec, contestable sur divers points, mais non haineux comme celui de Sainte-Beuve :.« C'était un homme d'un esprit supérieur. Il combattit toujours sans récompense : ce que j'estime. Mais je crois qu il avait son but d'ambition très élevé, qu'il n'a pas atteint. — Il n'eût pas été satisfait d être pair de France ou premier ministre; peut-être lui fallait-il une république et en être président. — La dynastie des Bourbons l'importunait, il a contribue' à la renverser ; et la tristesse qu'il a confessée à la tribune lui est venue de 1 impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les ruines qu'il nous a faites. » C'est bien sévère, mais voici qui est plus juste :

u II avait un assez noble proHI, des formes polies et gracieuses; // était homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis. — Je crois qu'il avait un cœur froid et nulle imagination. » — Contrôler ces assertions du poète gentilhomme au moyen du substantiel article de M. Emile Fagukt (Politiques et moj'alisles du dix-neuvième siècle, \.^*^ série, pp. 187- 255; cf. surtout | m et iv, sur la politique et les idées religieuses).

(I) Cf. Duchesse d'Abiw^tks, Mémoires sur la Restauration, t. VI, pp. 581 et suiv., et E. Daudkt, Le ininistère de M. de Marti (jnac.

CONCLUSION r,ii

intentions, payé tant d'a^jents pour épier ses moindres (jestes, dut épiouver un vrai soula/jement; plus d'un, peut-être, parmi les vains pilotes qui n'avaient su (jarer des écueils la galère de Charles X, dut répéter tout bas, — s'il possédait ses classiques, — l'exclamation plus joyeuse que brave des Grecs vainqueurs sur le corps d'un ennemi (1) :

« Ali ! certes, Hector est bien plus doux à làter que quand il lançait la flamme ardente sur nos vaisseaux! »

Mai-ii()i'ciii/)re 1905.

(1) IloMKnK, Iliade, chant xxd, vers 373-374. — « La Cliambre entitre, Paris tout entier, assistèrent à ses obsèques; mais parmi ceux de ses anciens amis qui suivaient son (convoi, j'en vis qui avaient peine à dissiuuiler le contentement qu ils éprouvaient

(Vôtre débarrasses d'un tel adversaire » — Iléflexion d'un témoin

oculaire (Lokvk-Veimars) ; article, non signe, de la Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1833.

(NOTES ET TEXTES jrSTIFICATlFS^

Beujamiu CU>as.b!mt u^a pidiut |vtHo <Iaus lo$ meiK leui^ U^rtuesji Je r^utewr do ^^:? jour^. En im |>*:ss(^;o d^4«lt4»iW> cite par S«ùuK^Bou\x\ U u^^us dépeint ce i'îiraotèi^ «. îji Ci^ntraire à K>nie oottiK^mv et ne jH^miettant ancnne onverturvà Tatlfxvti^dn {i)^. Tel le pèïx* Je

l i>|»ewlawl B <lùi>a;»-l;»Kkl dNîk«ilftf*SsAÙ Sib^n^èw^' *!«<■ *xx« |>«x^ AU lik>uvï» i AtutAÙ Ww. — Voir «- V ' "" .1

liv>rt c.XAOï poorls"^ jv*r IVaJAtuin *ur >^ ^•>

Chateaubriand, dont la sombre figure revit aux premières pages des Mémoi7^es cl outre -tombe. Tous deux étaient des pères selon la formule de l'ancien régime : craints^, respectés, non chéris.

Samuel Cojistant de Rebecque^ lieutenant général et littérateur, né à Lausanne en 1729, mort à Dôle en 1800 (1), acquit en Suisse quelque célébrité comme patriote et comme écrivain. Il fut aussi colonel d'un régiment suisse au service de la Hollande. On a conservé de lui plusieurs lettres. L'une d'elles, spécialement intéressante et longue, et pleine de curieux détails historiques (datée de Bois-le-Duc, 21 septembre 1181 ; S pp. 171-4'^)^ a trait à la révolution qui rétablit l'ancienne constitution dans les Pays-Bas : u ... J'ai vu passer l'armée prussienne le jeudi 13, et, le 17, ils étaient déjà à Dorth et à Rotterdam. On ne voyage pas plus vite; personne n'a pensé à se défendre, et deux ou quatre huzards suffisent pour faire ouvrir les portes... »

Samuel Constant était assez étroitement lié avec Voltaire : il fit même office d'acteur dans les pièces que celui-ci faisait représenter aux Délices. Il faut croire qu'il devait à Voltaire de la reconnaissance, pour des motifs que nous ignorons, car, dans une de ces lettres remplies de choses intimes qu'il lui adressait, il l'appelle son cher bienfaiteur (2). Enfin, signalons de lui une généreuse épître (3), envoyée à un publiciste, où il prend la défense du général de Montesquiou, accusé d'avoir compromis la dignité de la République dans la

(1) Voir, dans l'ancienne Biographie Michaud (^t. IX, pp. 464- 465), sa notice par son fils (signée b. c).

(2) Paris, 1776; 7 pp. in-é" (Bulletins Charavay).

(3) La Chablièi'e, Lausanne, 14 juin 1795; 2 pp. in-4''.

négociation qu'il avait entamée avec les mafjistrats de Genève, au sujet de réloi('nement des troupes suisses.

Benjamin Constant avait un oncle, Constant de Rebecffue, dit d' H er mendies^ officier au service de la France, et qui fut, lui aussi, un des correspondants étrangers de Voltaire. Un expert en autographes a retrouvé jadis une longue et superbe lettre de ce personnage, signée c. d'h. (1), et adressée à Voltaire, où il exprime au philosophe français toute sa gratitude pour l'avoir recommandé au baron de Besenval. Il mande qu'il espère obtenir un régiment, et il donne sur sa situation personnelle toutes sortes de renseignements pleins d'intérêt.

Cl) A M. de Voltaire; Paris, 2 mai (1764); 4 pp. in-4''.

Benjamin Constant citoyen français.

u Lorsque Benjamin Constant, qui défendit toujours la liberté sans la rendre responsable des excès dont elle était le prétexte, inaugura sa vie politique en publiant en faveur de Tallien et du Directoire une première brochure intitulée : De la force du (j ouve même nt actuel et de la nécessité de se rallier (opinion également hostile aux terroristes et aux royalistes), le Moniteur iicr'w'it à cette occasion : » Il est remarquable de voir un u étranger discuter avec une sagacité profonde les inté- « rets de notre pays et joindre à l'éclat et à la vigueur <( du style la justesse des aperçus. » — La note du Moniteur où il était qualifié à'étratKjer décida Benjamin Constant à réclamer auprès du Directoire sa qualité de Français. Il fondait sa réclamation sur la loi du 19 décembre 1790, qui déclarait que tous les descendants, nés en pays étranger, d'un Français et d'une Française expulsés pour cause de religion avaient droit à la nationalité française s'ils revenaient habiter la France et s'ils prêtaient le serment civique. On lui objecta la nécessité d'une résidence de sept ans en France. Il acheta alors une terre à Luzarches (1), et, s'étant fait

(1) Le choix était heureux; le pays est charmant. Et si B. Constant était amateur d'architecture religieuse, il pouvait admirer à loisir ce bijou d'art, l'éfîlisc de Luzarches, dont l'abside remonte au douzième siècle ; église en partie reconstruite sous François I", et ornée, vers l'occident, d'une délicieuse façade, l'une des plus exquises parmi les innombrables mer-

inscrire à cette commune, la question se trouva tranchée en sa faveur. Quand Genève fut annexée à la France, Benjamin^ pour consolider sa position, se fit reconnaître Genevois (1). Mais ce ne fut pas cependant sans de nouvelles luttes que le citoyen Constant put rester définitivement Français. En 1824, sous la Uestauration, il prit fantaisie à la Chambre de revenir sur la chose jufjée et de se débarrasser, parce moyen, d'un oppositeur dan(;ereux. Benjamin Constant y avait pourtant siégé durant deux législatures. A la troisième, on lui suscita cette chicane qui donna lieu à un procès dont le célèbre publiciste sortit victorieux. En compulsant ses titres de famille, les féodaux de l'époque avaient constaté que ce jacobin était, après tout, de bonne race; et ils lui tinrent compte de ses ancêtres. »

(Extrait de V bitroc/uction au Journal intime, par D. Melegari; p. xxxiii.)

veilles que créèrent nos artistes au temps de la Renaissance. Ce précieux édiHcc est, paraît-il, aujourd'hui bien ruineux (cf., dans la Revue bleue, novembre 1905, l'article de M. Marcel Boulenger, Un joyau à sauver^ : « C'est, dit-il, un miracle du goût français... L'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu à voir s'élever de loin l'église de Luzarches, rose sous le soleil couchant, quand on est venu vers elle à travers la plus élégante et délicate canq^agne qui soit, on est troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, et peut-être d'amour... » — C'est^ sans doute, en contemplant ce joli édifice que Benjamin Constant médita plusieurs pages de son livre sur la religion,

(1) J'ai dépouillé, aux Archives nationales, le carton F' C*^, contenant des pièces relatives aux affaires du Le'man, et je n'y ai rien trouvé qui concernât directement B. Constant. Barante père, auquel il fait allusion dans une de ses lettres à Fauriel, était préfet du déparlement du Léman ^an XI), et baron de l'Enq^ire (en 1810 et 1811). Il fut remplace (1812) par le baron Capelle.

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