LETTRE DE CONSTANT, CRAIGNANT D ETRE FOUILLÉ EN VOYAGE
J'ai eu la chance de retrouver chez M. Gharavay la lettre suivante, à rapprocher de celle qu'envoyait Constant au commissaire de police de Calais, le 16 août 1816 (de Spa) :
a Monsieur,
u Vous m'avez fait F honneur de me dire, la dernière fois que j'ai eu l'avantage de voir Votre Excellence, que vous aviez pris toutes sortes de précautions pour que le général Sébastiani n'éprouvât aucun obstacle à son passage à Calais. Me trouveriez-vous bien indiscret si je demandais à Votre Excellence un mot pour le commissaire général de police dans cette ville? Vous croirez facilement, Monsieur le Marquis, ^I^g je ne m'adresserais pas à Votre Excellence si je voulais prendre quoi que ce soit qui pût être suspect le moins du monde. Je n'emporte avec moi aucun papier, aucun livre, aucun imprimé quelconque, ni aucun manuscnt, si non des papiers d'affaires, à l'examen desquels j'ai d'autant moins d'objection que je ne serais pas retenu par cet examen, vu le petit nombre de ces papiers. Sans l'intention zélée du commissaire de police à 1 égard du général Sébastiani, si toutefois ce qu'on m'a raconté
est vrai, je n'aurais aucune "inquiétude : mais il me serait pénible qu'une erreur, qui ne pourrait être réparée qu en attendant des ordres de Paris, causât un retard et une émotion dont la santé de Mme de Constant, déjà fort ébranlée, souffrirait peut-être. L'obligeance que Votre Excellence a bien voulu me témoijjner me fait croire qu'elle ne désapprouvera pas ma demande.
a Je suis avec une respectueuse considération, 3Ionsieur le >Iarquis, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »
B= DE Constant.
32, L'pper Berkeley Street.
Ce 21 juillet 1816.
(Pas de snscription. — Au haut de la lettre, la mention : Répondre).
M. Ph. Godet vient de publier, comme on sait (voir à la Bibliographie, p. 575, n. 1), une monographie définitive sur Mme de Charrière, fruit d'un admirable labeur personnel et de longues investigations. Qu'on s'y reporte pour recueillir les détails intéressant l'adolescence de notre héros. — Mme de Charrière était une Hollandaise originale, libre de pensée, nourrie de la philosophie du dix-huitième siècle français, qui a passé sa vie en Suisse et écrit plusieurs ouvrages en un français excellent. On n'avait jusqu'ici sur elle que des données fragmentaires : Benjamin Constant et Mme de Charrière, ou ia jeunesse de Benjamin Constant racontée par lui-même. Lettres inédites communiquées et annotées par E.-H. Gaul- LiEi R ; Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1844. Les premières de ces lettres deB. Constant sont de 1787, les dernières de 1794. L'article d'appréciation n'est pas signé, mais il fut rédigé par Sainte-Beuve : il l'avoue en son article du 1" novembre 1845 (Revue des Deux- Moiules). Ce sont des épitres très juvéniles, vives, gracieuses, spirituelles, ... et fort peu spiritualistes, exaltées d ailleurs, nerveuses, fébriles, sans velouté, bien sèches pour des lettres d'amour. Il est vrai que Vobjet, comme on parlait dans le salon de Mme de Rambouillet, était déjà mur !
La baronne de Staël, sous le Directoire, exerçait par son salon et par ses écrits une influence incontestée. Sous le Consulat, elle fit de l'opposition, devint vite suspecte, et fut exilée à quarante lieues de Paris (1802). Elle préféra se retirer en Allemagne, à Weimar, ou elle étudia la littérature allemande avec Gœthe, Wieland et Schiller, passa un an (1805) à Genève et dans sa terre de Goppet (canton de Vaud), puis revint en France, où sa présence fut tolérée. Mais elle déplut de nouveau à la police impériale par les allusions dont fourmillait son Allema(j7ie, alors sous presse (1810); l'édition fut saisie, mise au pilon, et il fut enjoint à l'auteur de ne plus s'écarter de Goppet. Elle ne s'évada qu'en 1812 de ce séjour forcé (devenu pour elle une prison), pour mener l'existence la plus cosmopolite, habitant successivement Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg;, la Suède, Londres, toujours ennemie jurée de cet empereur pour qui d'abord elle avait conçu un si vif enthousiasme, allant jusqu'à l'adoration (1). Elle ne revint à Paris qu'après la chute définitive de Napoléon, et mourut deux ans après (1817), au retour d'un voyage en Italie.
Constant, lui, qui émigra en Allemagne sous l'Empire (2), ne revint dans son pays qu'en 1814 (3), pour
(1) Cf. les premières pages du livre de M. Paul Gautier.
(2) C'est en 1802, — l'année même de l'exil de Mme de Staël, — qu'il s'était retiré tristement à Coppet, à la suite de la baronne.
(3) Cette même année 1799 où il écrivait à Sieyès la lettre
jouer, pendant les Gent-Jours, le rôle que l'on sait. Jacques Necker mourut le 10 avril 1804. Gomme l'a si bien dit M. Sorel (Ij, Mme de Staël «apprit que son père était gravement malade; elle partit en hâte et le trouva mort... Mme de Staël connut alors une douleur pire que toutes les misères d'amour... Benjamin Gonstant s'était cru obligé de l'assister dans la catastrophe : il ne sut jamais lui-même dans quelle mesure il l'avait trompée en paraissant la plaindre et en pleurant avec elle. Il la vit, à coup sûr, avec soulagement s éloigner de Goppet et ne songea pas à la suivre. "
que nous avons citée, Benjamin Constant était porté au Tribunal, lors du renversement du Directoire et de l'avènement de Bonaparte au pouvoir sous le nom de Premier Consul. Puis, bientôt, vint l'exil, qui dura douze ans. Ainsi qu'on l'a justemeni remarqué, c'est « au bruit du canon de Bautzen et de Leipzig » qu'il écrivit sa célèbre brochure De l'esprit de conquête et de l'usurpation, publiée en Allemagne au début de 1814, quand déjà Bonaparte, à vrai dire, n'existait plus. Comme elle étail exacte, sincère, utile, elle eut un succès immense. Ce fut l'apogéede Constant. Elle est de beaucoup la plus remarquable de toutes ses nombreuses dissertations politiques, du moins par l'époque où elle fut imprimée et par l'importance qu'elle doit aux personnages sous le patronage desquels elle parut.
(1) Cf. Alb. Sorel, Mme de Staël, pp. 114-115. — Sur Weimar, au temps de Gœthe, à la fin du dix-huitième siècle, voir l Introduction de Jacques Porchat à sa traduction des Voyages en Suisse et en Italie, de Goethe (Paris, Hachette, 1878, in-8°). Sur léta d'esprit et les agissements des émigrés ou des proscrits pendant la période de la Révolution, du Consulat et de l'Empire, cf. les œuvres du comte de Piivarol (1753-1801), cdit. de Lescure, et surtout la belle Histoire de l'émigration pendant la Révolution française, par M. Erx. Daudet (ouvrage honoré du grand prix Gobert par l'Académie française, 23 novendîre 1905V
LE CERCLE DE LA BARONNE DE STAËL ET LE SEJOUR DE BF.NJAMIN CONSTANT A l'ÉTRANGER.
Tous les contemporains renchérissent d'élo(jes sur l'esprit, le bon sens, l'éloquence, la verve, la beauté de la femme que Napoléon prit en [grippe alors qu'elle voulait le séduire. Les plus beaux, les plus solides esprits l'entourent : ce sont Suard, Morellet, Lacretelle jeune, Laharpe, le spirituel Laura^uais, les Gastellanc, et tutti quanti. Benjamin Constant était le centre de cette vaste coterie composée d'éléments si divers, diplomates étrangers, émigrés frondeurs, journalistes mécontents, dames aspirant à jouer un rôle viril. Benjamin, dans ces réunions, avait l'air d'un étudiant allemand. Il était né dans la plus calme et riante des villes de la Suisse, à Lausanne, où, dit un critique d'autrefois, la douceur des mœurs patriarcales et la simplicité régulière des goûts n'excluent pas l'énergie républicaine. Nous le trouvons à Goppet en 1802. Le 5 juin 1808, il se marie secrètement avec jVIlle de Hardenberg. A Gœttingue, il travaille, il se livre aux plus fortes études, il fréquente Villers le Kantien, Heyne l'helléniste, Kreutzer le symbolique... Six ans plus tard, la politique le ressaisira.
Sainte-Beuve, en un article bien connu (1), assez per-
(1) Revue des DeuX'Mondcs, i" novembre 1845.
fide, sur Benjamin Constant^ se défend de le haïr, mais il ne le prend ^uère au sérieux. Il passe en revue la période de sa jeunesse et de sa maturité. Après les terribles orages qui troublèrent les premières années de son mariage, le voici qui soudain quitte Lausanne et part pour l'Allemagne (15 mai 1811). Là, il respire une tout autre atmosphère. Plus de lutte. Il se remet à travailler assidûment, sauf quand, quelque diable le poussant, il s'en va perdre son argent à la roulette; car il raffole du jeu; de là, gêne permanente. — Il s'établit à Gœttingue le 8 novembre : les dispositions politiques des étudiants n'y sont point farouches ; on y fait de bonnes études; la vie sociale est assez paisible. Ce séjour forme, au milieu de cette existence à la vapeur, un bref intervalle de retraite, de sagesse relative et de répit inespéré. Constant, sur ces entrefaites, écrit à Fauriel une grande lettre (I), datée du 10 septembre I8II : avec force protestations d'amitié, il l'entretient de ses travaux, apprécie finement l'université de Gœttingue, où il dirige ses recherches sur les vieilles religions. De politique, point; il n'en souffle mot : il ne lit, il ne voit, dit-il, aucun journal. Il est alors logé à une bien belle enseigne, mais peu démocratique : chez le comte de Hardenberg, grand-veneur de la couronne. Lui-même, pour la circonstance, signe son nom complet : B. Constant de Rebecque.
(1) Cf. Bcuue des Deux-Mondes, 1845, pp. 492-494. — C'est la lettre qui, dans notre chapitre IL porte le n" XXXII (cf. plus haut, pp. 130-134 inclus.)