LA POLICE POLITIQUE SOUS L EMPIRE ET SOUS LA RESTAURATION
La création (1), ou plutôt le rétablissement, par décret du 21 messidor an XII, du ministère de la police générale^ avait diminué quelque peu, en fait, sinon en droit, le rôle du préfet de police en matière politique. Fouclié et Savary, qui détinrent successivement, depuis le rétablissement du ministère de la police jusqu'à sa suppression (le 30 mars ISl^), le portefeuille de ce département, laissèrent de leur passaj^e dans ces fonctions le plus odieux souv^enir. Concentrant les rapports officiels envoyés chaque jour de tous les points du territoire et enserrant en un vaste réseau de surveillance occulte l'empire tout entier, ils ne reculèrent, pour comprimer et étouffer toute manifestation de l'opinion publique, devant aucune mesure, devant aucun moyen ; et leurs exploits éhontés, devenus presque légendaires, l'impudeur cynique de leurs procédés allaient, du reste, se renouveler, au cours des premières années de la seconde Restauration.
(1) Voir, dans la Grande Encyclopédie, l'article Police, (t. XXVII, pp. 93 et suiv.) et l'article Intérieur (t. XX, p. 888).
« Je me souviens qu'il y a sept ans, le 22 vendémiaire an VI, allant à Hérivaux (1) passer quelques jours, je réfléchissais avec assez de satisfaction sur ma situation. Je me couchais heureux en me disant : « Pour cette nuit, rien ne m'empêchera de dormir, j'en réponds ! 'j — Je n'avais pas dormi depuis une demi-heure qu'il arriva chez moi une visite domiciliaire. Je n'avais aucune raison de m'attendre à pareille chose; j'étais bien avec le Directoire, je croyais le ministre de la police mon ami., et j'avais donné assez de preuves de mon attachement à la République. Au fait, cette visite domiciliaire, diri(>ée contre un individu impliqué dans une affaire qui ne me regardait pas, n'eut pas de suites pour moi, mais elle me fit passer une nuit détestable, Xémésis avant voulu m'apprendre à ne pas dire en me couchant que rien ne m'empêcherait de bien dormir, d
(Benjamin Constant, Journal intime., 1804.)
(1) LocaHté de Seine-et-Oise, près Luzarches, où B. Constant possédait une campagne. — A Paris, B. Constant changea plusieurs fois, pas très souvent, d'adi'esse. Il habita successivement : durant l'an VII, maison de Salm, rue de Lille, fauxbourg Germain (cf. une lettre du 30 thermidor an VII ; en 1810 (15 avril), rue Neuve-Saint-Augustin, n" 43 ; sous la Révolution, il logeait rue du Mont-Blanc, n" 4 (Chaus&ée-d'Antin) ; an VIII, rue de Grenelle-Germain, n*' 362, au coin de la rue du bacq (sic), et enfin, sous la Restauration, rue d'Anjou-Saint-Honoré, n" 15. Les Récamier habitaient également rue du 3Iont-Blane, dans un hôtel appartenant à Necker acheté par eux le 25 vendémiaire an VU.
JUGEMENT DE BENJAMIN CONSTANT SUR LES PHILOSOPHES DU DIX-HUITIÈME SIECLE FRANÇAIS.
J'ai dit (juelque part que Benjamin Constant m'apparait comme un esprit d'avant-garde, comme un homme du dix-neuvième siècle, — dont il n'a vu que le premier tiers, — et (jui n'est tributaire en rien, ou presque rien, de l'âge des Montesquieu, des Voltaire et des Rousseau, (Ml dépit des influences qui avaient pu dominer son enfance (1). J'en trouve la preuve en ce jugement, sévère à l'excès, du Journal intime (édit. D. Melegari, p. 87) :
a ... Etrange philosophie que celle du dix-huitième siècle, se jouant d'elle-même et des autres, prenant à tache de discréditer non seulement les préjugés reçus, non seulement les idées consolantes et morales, — qu'on aurait pu séparer de ces préjugés, — mais se moquant de ses propres principes, trouvant du plaisir à ne rien
(1) « Kcnjaniin Constant, observe Sainte-Beuve (^Portr. coittcmp., II, -V), était, à douze ans, grâce à latmosphère environnante qui favorisait la nature de son esprit, un enfant de Voltaire (voir, au tome l" de la Chrestoinathie de Vinet (2"^ édit.), une cluninante lettre écrite de Bruxelles par B. Constant, âgé de douze ans, à sa grand'nière : riioniine y perce déjà tout entier). Pai- sa famille, il avait pris les traditions et le ton du dix-huitième siècle; avant d'être venu à Paris, il était Parisien. »
laisser qui soit exempt de ridicule, à tout dégrader, à tout avilir. Quand on lit avec attention les ouvrages de cette époque, on n'est étonné ni de ce qui a suivi, ni de ce qui en résulte à présent. Ces écrivains, liommes du moment, bornant à ce moment leur existence et leur influence, n'écrivaient que pour encourager à l'égoïsme et à l'avilissement la génération qui devait les suivre et qui, certes, a bien profité de leurs conseils. »
u C'est aujourd'hui, 5 octobre, que je suis né, il y a de cela trente-sept ans.
« La meilleure partie de ma vie s'est écoulée. En supposant que la nature me soit favorable, je n'ai plus à parcourir sans infirmités que la moitié du temps que j'ai vécu. — Ma vie ne m'a laissé que des souvenirs assez confus. Je ne m'intéresse guère plus à moi qu'aux autres. Je sais que jusqu'à l'âge de quatorze ans, objet d'une grande affection de mon père, traité assez sévèrement d'une part, mais excité de l'autre à la vanité la plus exaltée, j'ai vécu remplissant tout ce qui m'entourait d'admiration pour mes facultés précoces et de défiance pour mon caractère violent, querelleur et malin. Je n'avais plus de mère. On m'a cru méchant, je n'étais que plein d'amour-propre. De quatorze à seize ans, j'ai été dans une université d'Allemagne beaucoup trop livré à moi-même, ayant de grands succès qui me faisaient tourner la tête, puis faisant d'énormes sottises. De seize à dix-huit ans, j'étudiai à Edimbourg, et j'y pris pour la première fois le goût réel de l'étude qu'on avait cherché à m'inspirer jusqu'alors. Mais après un an de vie réglée et passablement heureuse, je me livrai à la passion du jeu et je vécus d'une manière très agitée et, je dirai, misérable. J'allai ensuite passer à Paris quelques mois abandonné à ma propre sagesse, ce qui réussit
assez mal. De dix-huit à vin^jt ans, je fus toujours amoureux, quelquefois aimé, souvent maladroit et me livrant à des violences théâtrales qui devaient bien amuser ceux qui avaient du plaisir à me critiquer. Je retournai alors une seconde fois à Paris, où je connus ce que la jeunesse peut suggérer de folies avec les tentations qu'offre Paris. Cependant, je vivais en même temps dans la société des gens de lettres et je me distinguais assez. Je partis ensuite pour l'Angleterre. Ce fut alors que je goûtai pour la première fois l'inexprimable bonheur de la solitude (1). De vingt à vingt-six ans, je vécus en Allemagne, menant une vie ennuyeuse mais sans malheur réel, perdant mon temps et mes facultés; et sans une révolution dans ma vie, je me serais certainement hébété tout doucement. A vingt-sept ans, je fus divorcé d'un premier mariage fait en Allemagne... A vingt-sept ans, je commençai un attachement qui devait durer dix ans; puis vinrent les passions politiques. — Aujourd'hui je crois être arrivé à une nouvelle époque, car tout ce que je désire, c'est le repos. L'obtiendrai-je? Il parait toujours facile d'obtenir ce qu'on ne veut pas, mais cette même chose qui paraissait si facile à obtenir, quand on se met à la vouloir, les difficultés se présentent. »
(Journal intime; 1804.)
(1) Cosmopolite et romantique, tout Benjamin Constant est là. Par sa misanthropie précoce et son amour maladif de la solitude, qui d'ailleurs ne l'ont pas empêché de se mêler toute sa vie à la société des hommes, il demeure, quoi qu'il en ait, le disciple du Rousseau des Confessions . — Il a dû souvent méditer aussi le mot de Sénèque (ép. 7), cité par l'auteur de \ Imitation (livre I, chap. xx] : « Toutes les fois que f ai été parmi les hommes, j'en suis revenu moins homme. «
Que de politiques sont amenés à «elte triste réflexion !
En 1802, rappelle Sainte-lîcuvc (1), « la Napoléo?ie, dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de la police. Dabin fut arrêté. » Gh. Nodier, en un élan d'exaltation jjénéreuse, écrivit à Fouché une lettre (2) excentrique et fatale, à la Werther, où il se dénonçait lui-même comme auteur de la Napoléoîie (3). Par bonheur, Fouché avait alors pour bibliothécaire le V. Oudet, ancien ami du père de Nodier dans l'Oratoire. Ce fait tempéra les premières sévérités politiques contre le téméraire pamphlétaire en iierbe, destiné à devenir le plus fantaisiste et (gracieux des conteurs, u II fut renvoyé à son père à Besançon ; mais d'activés liaisons avec les émi(^rés
^J) Portraits lillcrdircs, t. I, pp. 463-465 (article sur Charles JNodier).
(2) En voir le texte dans 1 article précité de Sainte-Beuve, p. 463, n. 1.
(3) Cf., dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1%" année, n" 3, juillet-septembre 1905, un interrogatoire (pp. 503 sqq.) de Charles Nodier (Paris, an XII, 30 frimaire), publié par M. F. B.VLDK>'SPKHGKH d après la pièce autographe conservée aux Archives nationales (F '',6457, n" 9740). — Nodier y reconnaît la paternité de la Napoléoue, couqiosée, allèguc-t-il, dans « lo) moment d'exaltation et sans motif » .
rentrants et avec les ennemis du gouvernement en général le compromirent de nouveau... » Il dut fuir à plusieurs reprises, moins persécuté peut-être qu'il ne se le figurait, s'il faut en croire ce railleur de Mérimée, qui, remplaçant Nodier à l'Académie française, a dit, faisant allusion à cette période de sa vie : « Il croyait fuir les gendarmes, et poursuivait les papillons (1). » Quoi qu'il en soit, on le trouve errant jusque vers le début de 1806, soit dans le Jura français, soit en Suisse, où l'avaient précédé Mme de Staël et Constant. A cette date de 1806, poursuit Sainte-Beuve, « son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour à Dole, sous la surveillance du sous-préfet... Nodier v connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille : leurs esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. »
Pour en finir avec Nodier ami de B. Constant, notons encore, avec l'auteur des Lundis (2), que " les Cent- Jours le rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat : le 18 mars, il écrivit dans le Journal des Débats (alors Journal de [Empire) une autre Napoléone, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain. Non pas tout à fait à Napoléon, il est vrai, mais Foucbé le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait. — a Eh bien ! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand. »
(1) Discours de réception a V Académie française (1844). — Nodier mourut la même année que Fauricl (1844), quatorze ans après Benjamin Constant.
(2) Portraits littéraires, t. I, p. 473.