‹ Benjamin ConstantChapitre 6 sur 60 · COLLECTION · texte numérisé non relu

COLLECTION

SABLE

« Une fois établi à cultiver mes champs, je n'en sortirai plus ([ue pour faire quelque lon[; voyage. Je suis fati{;ué de tout ce qui n'est pas ma cabane : et si je me permets de couclier hors de chez moi, (;e sera pourallei* voir de près les institutions américaines et l'administration de Jefferson (1). Des bois, des ruisseaux, ou des hommes, les deux premiers, je les trouve chez moi. Les seconds, il faut passer l'Océan (2).

« Cabanis a écrit à une de mes amies qu'il vous avoit remis un exemplaire de son livre pour elle et un autre pour moi. J'en ai été d'autant plus en colère, jusqu'à la réception de votre dernière lettre, de ce que les occasions même qui se présentoient à vous pour m'écrire étoient barbarement repoussées.

« Adieu, mon ami. Vous ne me dites rien d'une dame (3) pour qui je conserve un bien tendre souvenir, et que je re(}rette bien de n'avoir pas été voir à la Maisonnette. J'ai regardé votre silence comme un symptôme de son oubli. Puis-je prendre votre lettre pour une

(1) Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis (1743- 1826) ; il fut élu en 1801. Jefferson aimait beaucoup la France. En 1785, nommé par le congrès ministre plénipotentiaire, à la place de Franklin démissionnaire, il avait vécu très heureux à Paris, dans l'intimité de d'x\lembert, Gondorcet, Destutt de Tracy, etc.

(2) Toujours ce goût — théorique — de la solitude! Jamais homme ne fut plus mêlé aux hommes que Benjamin Constant; et nul n'a prêché davantage les charmes et les profits de l'isolement : Rousseau, lui du moins, mettait en pratique ses théories.

(3) On remarquera que pas une fois, dans ces lettres, n'est transcrit le nom de Mme de Gondorcet, dont il est si fréquemment question.

assurance du contraire? En tout cas, rappeliez fsicj-lui que j'ai été heureux de son amitié, et que je la mérite par tout le prix que j'y attache.

u Répondez-moi le plutôt (1) fsicj que vous pourrez. »

(Pas de signature. — Timbre postal : 99. Genève — SuscRiPTioN : Au citoyen Fauriet, petite rue verte, n° 1166 (2) fauxboury (sic) S' Honoré, à Paris. J

(1) Incorrection grammaticale très fréquente chez Benjamin Constant.

(2) Je lis bien le numéro : 1166 (cf. p. 95, n. 2). — Cf. la lettre suivante, et noter, dans celle-là, l'appellation démocratique : Faubourg Honoré.

Jour complémentaire an XI'^l). (Entre le 18 et le 23 septembre 1803.}

« Je vous ai écrit à la Maisonnette, mon cher ami, et j'apprends que vous êtes à Paris. G'étoit pour vous dire qu'une dame de nos amies seroit fort aise d'essayer de Brovvn (2), en le supposant décidé à quitter la place qu'il occupe, car je répète toujours qu'il ne faut point l'engager à quitter le certain pour l'incertain. Si donc, comme je vous le marquois dans la lettre que, probablement, vous n'avez pas reçue, vous pouviez lui écrire, et soit l'engager à un petit voyage, soit lui demander une réponse par écrit, la dame en question, à qui je la ferais tenir, vous en serait très obligée.

« Si je ne partais pas demain pour une course indis-

(1) Cette indication chronologique ne figure pas en tête de ce billet, mais au-dessous de l'adresse, sur le timbre sec de la poste.

(2) Peut-être Charles Brochclen Brown, romancier et publiciste américain (1771-1810), auteur d ouvrages très variés, mais peu originaux. Mais rien n'est moins sûr. La phrase est vague et peu claire.

pensable, j'irais vous voir : mais je suis forcé de remettre ce plaisir à mon retour.

« Je vous embrasse. »

(SrscRiPTioN : Aîi citoyen Fauriel, petite rue verte, n** 1166, faubourg Honoré.)

ÏPus (le date .^

a J'ai été plusieurs fois pour vous voir, mon cher Fauriel. On m'a dit à neuf heures du soir qu'à neuf heures vous étiez toujours couché, et à deux heures après midi que vous étiez toujours sorti à deux Iieures(l). Je voudrais savoir des nouvelles des livres que vous avez bien voulu (jarder pendant mon absence. Dès que j'aurai un appartement, je vous en débarasserai (sic). u Mille amitiés (2). »

a Mon adresse : Hôtel Vauban, rue St-Honoré n° 366 : Benjanii?! Constant (3). n

(SuscRiPTioN : Monsieur Fauriel^ grande me verte, n^ 30.)

(1) Voilà qui donne une idée nette des habitudes extrêmement réguHères de Fauriel. Gomme tous les vrais érudits, il travaillait et se délassait à heure fixe.

(2) Petit billet de style un peu impatienté. On sent partout le nerveux incurable qu est Benjamin Constant. — Remarquer la signature, en toutes lettres, permise par l'insignitiance du billet.

(3) Cette indication, ajoutée après coup, tigure au-dessus de l'adresse, sur le veîso de la seconde feuille.

Genève, ce 5 qerminal (Vj.

(N" 90.) " J'ai reçu, mon ami, votre lettre du 26 : je vous en remercie. Je ne vous écris guères que pour vous en accuser la réception. Je ne sais presque pas les nouvelles publiques, et je m'en occupe tous les jours moins. Beaucoup de peines, et quelques rêves, de diverses natures, m'ont dominé depuis quelque tems. Je vous reviendrai après dix (2) mois de retraite, moins reposé, plus vieilli, plus revenu de la vie que je ne vous avois quitté (3).

<£ Je vais faire sous peu de jours et avant de quitter ce pays une petite course de montagnes. Ne m'écrivez pas jusques à ce que vous ayez reçu de nouveau de mes nouvelles. Je n'aime [pas] que mes lettres, arrivant pendant mon absence, restent déposées en d'autres mains. Mais sous quinze jours je vous manderai que je suis revenu ici. Dites mille choses à la belle propriétaire de la Maisonnette. Le moment où je profiterai de ses

(1) Date, rajoutée au crayon (peut-être par Sainte-Beuve) : 1803, ou 1804.

(2) Je lis dix, de préférence à six; mais l'hésitation est permise.

(3) Cette mélancolie, cette lassitude morale s'exprime perpétuellement, comme on sait, dans les lettres de Constant.

bontés dans sa campa^jne sera le plus beau de mes jours (1). Je vous embrasse. »

(Pas de siyyiature. — Suscription (timbre postal : 99. Genève) : Au citoyen Fauriel, Petite Rue Verte, n° 1166, faux bourg (sic) Honoré ^'2), à Paris. J

(1) Galanterie ancien régime. Constant ne redoute pas, à l'occasion, le style poncif et rococo, comme on disait jadis. — Mme de Gondorcet demeurait, à Paris, rue de Matignon. Sur ses réceptions, son entourage, la description de sa propriété de Meulan, etc., cf. la monographie précitée de M. GriLLOis, La marquise de Condorcel, livre III, chap. ii (La Maisonnette et Paris). J'en extrais ces quelques lignes : « ... Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant, venait à la Maisonnette à chacun de ses voyages en France; c'était lune des plus vieilles relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d'elle les cours du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker, et conspiré avec Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire » (p. 222).

(2) Noter la suppression du mot Saint, conformément à la tradition révolutionnaire. La date de l'année est douteuse.

Genève, ce 12 octobre 1805.

u J'avais écrit cet été, mon cher ami, par un homme d'esprit, à Mme de Gondorcet : mais je crois qu'il n'a pas remis ma lettre, et depuis ce teras-là, je le regarde comme un imhôcille fsic). Dans cette lettre, il y avoit, vous le pensez bien, beaucoup de choses pour vous. Je n'ai pas essavé. ce vovage-ci, de rétablir entre nous une correspondance réjjlée. J'avois trop mal réussi le vovage précédent; et plus je vis, plus j'apprends à renoncer à des plaisirs pour ne pas éprouver des peines.

« Cependant, comme j ai dans ce moment un bon prétexte littéraire de vous écrire, j'en profite, espérant que vous répondrez aux questions que je vais vous adresser, et que, par cette occasion, j'aurai un témoignage de votre souvenir. Je voudrais donc savoir si je pourrais me procurer de Paris Tabrégé de Dupuis par M. Je Tracv (1), que vous m'aviez promis de me faire avoir, et je voudrais aussi savoir si l'ouvrage de Volney ^2)

1' Antoine-Louis-Claiide, comte Destutt de Tracy 1754- 1836\ philosophe de pensée profonde et vigoureuse, fondait sur une psychologie positive la morale, la politique et la science de léducation.

^2] Quel ouvrage? Volnev, âgé de quarante-huit ans à cette date ^\\ naquit en 1757 et mourut en 1820), avait déjà publié beaucoup. Le plus populaire de ses livres est intitulé, comme on

a paru. J attends cet ouvra^je avec impatience d'après ce que vous m'en avez dit. Voilà, mon ami. les deux questions sur lesquelles je vous prie de me donner un mot de réponse en m'indiquant où Ton peut se procurer ces deux livres. Quoi<ju il v ait bien dans ma demande autant denvie d'avoir de vos nouvelles que d'autre chose, cependant j'v mets un véritable intérêt, parce que je n'ai pas cessé, depuis notre dernière entrevue, de travailler sans relâche, et que je voudrais connoitre tout ce qui rentre dans 1 objet de mon travail, qui fait le {jrand intérêt de ma vie actuelle.

a Je compte rester ici encore six semaines environ : mais j'espère bien vous embrasser vers le mois de décembre. Dites, je vous prie, à madame de Gondorcet que je conserve pour elle un attachement que l'absence ne diminue pas, et surmontez, si vous le pouvez, votre paresse (1) pour me répondre bientôt. Je vous embrasse (2). ») R. G.

(Timbre postal : 99. Genève. Timbre sec : 27 vendémiaire an XIII. — Slscriftion' : A Monsieur^ Monsieur FaiiricL petite rue verte, n" \\66, fauxbourg (sic) Saint- Honore', à Paris. — L'adresse, biffée, fut remplacée par cette autre : Chez Madame de Condorcet, à Mculan.)

sait : les Ruines, on Méditations sur les révolutions des empires (Genève, 1791. in-8 .

(1' Comme nous ne possédons pas les lettres tic Fauriel à Benjamin Constant, il nous est impossible d'apprécier dans quelle mesure Fauriel méritait ce reproche. Mais, en thèse générale, on sait qu il aimait peu pour son compte à écrire, à rédiger. Il était lent à prendre la plume, et ses amis l'en blâmaient (cf. Grande Encyclopédie, notice de H. Monin, citée ci-après, p. 1 V9.

(2 On lit dans le Journal de l'Empire (Journal des Débats), à la date du 3 août 1805 ^^15 thermidor an XIIT : « Milan,

Cop. CCoppetJy ce 8 septembre (1807).

(N" 84) (1). a A peine ma lettre du 2 étoit-elle en route qu'on m'a apporté la vôtre, mon cher Fauriel. J'ai lu avec un bien vif et bien vrai plaisir vos observations. Vous êtes le seul François qui ait saisi l'esprit de la tragédie allemande, et, sous ce rapport, le seul qui ait pu jugfer mon Wallslein (2). Je suis de votre avis sur

25 juillet. — Mme de Staël est arrivée, à la tin du mois dernier, dans cette capitale. Outre la permission de retourner en France, l'empereur a consenti, sur sa demande, à ce que les deux millions que M. Necker, pendant son ministère, avait avancés au Trésor public fussent portés sur le Grand-Livre. Ils seront réduits au tiers, comme l'ont été dans le tenqDS les autres dettes de l'Etat. » — Il est vraisemblable que B. Constant entretenait Fauriel de ces faits importants relatifs à son amie dans des lettres qui ne nous ont pas été conservées.

(1) Ces numéros reproduisent la cote provisoire de classement de quelques-unes de ces lettres à la bibliothèque de l'Institut. La plupart ne sont pas encore classées.

(2) Imitation de la trilogie de Schiller, réduite en cinq actes. Le récit y remplaçait l'action. OEuvre bâtarde, aujourd'hui totalement oubliée, et qui n'eut de son temps qu'un succès d'estime. On n'ignore pas dans quelles conditions elle prit naissance. Benjamin Constant, réfugié à Weimar, l'Athènes germanique, avait rencontré dans le cercle brillant de causeurs et de poètes qui entourait Mme de Staël les liautes notabilités de la littérature allemande, Gœthe, Wieland, Schiller, dont les entretiens lui sug-

presque tout, et sur ce qui a été l'objet de vos critiques au moins autant que sur ce ([ue vous approuvez. Vos remarques sur le caractère de Buttler sont parfaitement justes. G'étoit par un rafinement (sic) de véracité, et parce que je me sentais dominé par le désir de peindre ce que j'avais eu si souvent sous les yeux, que j'ai substitué un motif plus simple au motif compliqué inventé par Schiller, ou plutôt emprunté par lui de l'histoire. Car c'est un fait historique. Mais, comme vous le dites très bien, il n'y a pas de poésie dans une telle vérité, et c'est déjà trop de la prose pour la peindre.

« Maintenant, mon ami, permettez-moi de vous demander si vous consentiriez à ce que je fisse usa^e de ce morceau. Gotta, de Tubin^jue, qui publie un journal francois, demande instamment des morceaux de littérature, et je crois qu'il en aura rarement d'aussi bien faits et piquans que celui-là. Gomme mon édition de Wallstemne paraîtra que dans quelques mois, seriezvous fâché que, dès à présent, votre excellent morceau fût inséré dans un journal très répandu en Allemagne (1)? Il prouverait aux Allemands que, malgré

gérèrent, sans nul doute, l'idée de traduire en notre langue l'imposante création de Walleiistein. Cette version consciencieuse et, par endroits, estimable laisse à désirer sous le rapport de la couleur, de l'éclat poétique : le discours préliminaire, étude littéraire assez poussée sur le théâtre allemand, a paru supérieur, bien que la critique y ait signalé une teinte un peu trop forte de germanisme ; et elle n'avait pas tout à fait tort. Cette reniarque émane de l'auteur de la notice de la Biographie Didot (1856\

(1) Il est plus que probable que VexccUent morceau de Fauriel était très favorable à l'essai de B. Constant, qui nous parait, à nous, une tentative avortée. Il ne sufHt pas, pour qu'un drame de théâtre passe d'un pays ou d'une époque dans un autre (et Dieu sait si ces espèces de transpositions se sont, depuis, multi-

les apparences, il y a pourtant des Français qui sont cosmopolites (1) en fait de littérature, et qui ont su franchir la (grande muraille dont on veut entourer notre intelli[jence, comme les Chinois ont entouré leur empire. Voudriez-vous, dans ce cas, que votre morceau parût avec votre nom? Répondez à cette question le plutôt (2) (sic) que vous pourrez, car je ne suis plus ici que pour quinze jours ou trois semaines au plus. J'espère que, lorsque nous nous reverrons à Paris, vous me communiquerez les notes que vous n'avez pas pu faire entrer dans votre lettre. J'ai besoin, pour avoir assez d'intérêt à ma pièce, et pour la corrig^er, que vous me réveilliez par vos critiques (3).

" Adieu, cher Fauriel. Je vous embrasse tendrement. u Mille homages (sic) à madame de Gondorcet. »

(Pas de signature .)

pHées chez nous!) qu'il reçoive les soins d'un traducteur ou d'un adaptateur (juelconque. Il faut surtout qu'il subisse toutes sortes de menues transformations fort délicates, qui l'ajustent au goût du public. Seul un habile homme du métier est capable de mener à bien ce travail. — ^oy., à V Appendice, l'opinion de Napoléon sur 1 œuvre d'écolier exécutée par Benjamin Constant.

(1) II est intéressant de voir ici pénétrer dans le champ de nos idées littéraires, et sous le patronage du vrai cosmopolite que fut Benjamin Constant, ce ternie qui fera fortune quelque cinquante ans plus tard. C'est ce mot de cosmopolitisme que l'on retrouve en tête d'une étude consacrée à Rousseau par un jeune, original et brillant critique, trop tôt eidevé aux lettres, Joseph Texte (1865-1900), professeur à 1 université de Lyon.

(2) Encore l'incorrection orthographique déjà signalée plus haut.

(3) Fauriel était pour lui le sage ami dont parle Boileau.

Paris. Rue Neuve-des-Mathurirxs, m" 40 (1). Ce 27 janvier 1808.

(N" 85.) u Je ne vous écris pas, mon cher Fauriel, pour me plaindre de la nouvelle interruption de notre correspondance. Je m'y attendais, et je ne vous sai fsic) pas mauvais gré d'être revenu à votre nature, mal[»ré vos bonnes intentions pour moi. Je vous écris pour savoir de vous si la traduction de Partfu'nais a paru et pour vous la demander. Wallstem vient de paraître (2). Si vous me faites dire où je puis vous en adresser un exemplaire, vous le recevrez aussi tôt.

« J*avais prêté à Cabanis trois volumes de poésies de Goethe. Vous vous étiez chargé de me les rendre. Que sont-ils devenus?

a Mille respects à Mme de Gondorcet, et mille amitiés. » B. G.

(SusGRiPTioN : A Monsieur, Monsieur Fauriel, chez Madame de Condorcet, à Meulan, Seine- et-Oise.)

(1) Constant donne déjà cette adresse dans une lettre à Mme de Nassau datée d'août 1806.

(2) Remarquer que la date ci-dessus (janvier 1808) ne concorde pas avec celle que fournit la Grande Encyclopédie (1801; . — Parthénais est du Danois Baggesen (1764-1826), poète d'une riche et brillante imagination.

Coppety ce 13 inay (1808).

(N° 86.) (( J'ai été fâché de ne pas vous voir, mon cher Fauriel, avant mon départ de Paris. Vous m'aviez annoncé (1) que madame de Gondorcet me feroit dire quand elle pourroit me recevoir. J'ai attendu inutilement, et mes affaires ne m'ont pas permis d'ajourner mon départ.

a J'ai trouvé ici mon libraire désireux de faire une nouvelle édition de Wallstein. Elle aura lieu, je suppose, dans deux mois. Si vous pouviez m'envoyer vos observations, d'ici là, sous une forme quelconque, vous me feriez grand plaisir. Si elles étoient de nature à être insérées en entier, j'en serais charmé. Dites-moi vos intentions à cet égard, et conservez-moi un souvenir assez vif pour surmonter votre paresse.

a Je vous embrasse mille et mille fois. »

(Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Monsieur Fauriel^ Grande rue Verte ^ w" 30, Paris.)

(1) Noter la vieille graphie : a><oncé (avec un petit Irait horizontal sur In, indiquant le redoublement de la consonne). Constant écrit de même, ailleurs : cowje (pour comme) et co/joitre (pour connaître)., etc.

Coppet (1), 22 juillet 1808.

(N" 87.) a Ce m'a été une surprise bien agréable et bien douce que de recevoir de vos nouvelles, mon cber ami. Lorsque nous nous écrivions, vous ne m'aviez pas gâté à cet égard, et je m'étais résigné à ne plus vous écrire pour m'épargner le cbagrin toujours renaissant de voir mes lettres rester sans réponse. C'est avec un grand empressement que j'accepte l'augure d'un meilleur avenir.

« Je me suis informé souvent de vous cet liyver fsicj. J'ai espéré plusieurs fois, d'après ce qu'on me disoit, que vous viendriez à Pari», et je comptais au moins vous rencontrer à une triste cérémonie, où j'aurais bien sincèrement mêlé mes regrets aux Apôtres. Je conçois que la perte de Cabanis, qui auroit (2) été dans tous les temps une juste cause d'affliction pour ses amis, vous

(1) En tête, cette mention, crayonnée : Mot de Benjamin Constant sut' Cabanis. — I^e mot Coppet a été également rajouté au crayon. — Cette lettre n'est pas très commode à déchiffrer : le papier, assez mince (papier pelure) a bu l'encre épaisse et noire. Néanmoins, je réponds de l'exactitude du texte.

(2) Constant orthographie indifféremment, comme on voit, dinrais ou aurOîf, avait ou ayoï'f, etc.

ait été doublement sensible dans un moment où les hommes de cette espèce semblent disparaître de la terre. A peine aperçoit-on encore quelques débris de cette classe, qu'assurément la génération qu'on forme et qu'on veut former ne remplacera pas (1).

« M. Brockhaus m'écrit que vous allez publier, ou même, si je m'en souviens bien, car sa lettre est dans un tas de papiers où je ne puis la retrouver dans ce moment, que vous avez publié votre traduction de la Parthenais de Baggesen. Vous me feriez un bien vif plaisir de me l'envoyer ou de m'indiquer au moins où on la trouve.

u Je vais, de mon côté, faire imprimer, avec quelques réflexions sur le théâtre allemand, une imitation très libre en vers du Wallstein de Schiller (2). J'avais d'abord eu l'idée d'en faire une tragédie pour le théâtre. La difficulté de fondre onze actes très longs en cinq assez courts pour qu'ils pussent être représentés, ma répugnance à sacrifier de très grandes beautés de l'original, assez bien rendues, à ce que je pense, la profonde ignorance où j'ai trouvé les gens les plus instruits sur l'histoire de la guerre de Trente (3) ans, ignorance d'où résultait la nécessité d'entrer dans de grands détails qui prolongeoient mes scènes, enfin les conseils

(1) Voy., dans le livre de M. A>t. Gttillois [Le salon de Mme Helvétius ; Cabanis et les idéologues, pp. 223-234 inclus.), des détails circonstanciés sur la dernière maladie (une attaque de paralysie), les derniers moments, la mort (6 mai 1808) et l'enterrement (14 mai) de Cabanis. Le cortège se rendit de léglise paroissiale d'Auteuil au Panthéon, où la dépouille du philosophe reçut l'hommage des corps savants.

(2) Voir les lettres qui précèdent. Benjamin Constant s'est, en vérité, donné beaucoup de mal pour un bien mince succès.

(3) Constant exprime ce nombre en chiffres (30).

de mes amis m'ont en{ja{j<'' à la faire connoître par l'impnîssion. Je crois (ju'il y aura dans cet ouvra^je une fusion assez heureuse des deux [;enres de littérature, car j'ai écarté tout ce (jue rejettaient (sic) invinciblement les rèfjles de notre art dramatique. Je vous en donnerai un exemplaire dès que l'impression sera achevée. Elle ne le sera que vers le tems de mon retour à Paris, dans le courant du mois de novembre.

« Avez-vous lu VHistoire des républiques italiennes du moyen âge par Simonde Sismondi (1)? 11 en a paru quatre volumes. Si vous ne l'avez pas lue, ne perdez pas un moment pour la lire. C'est un ouvrage extrêmement remarquable, étonnant même sous plusieurs rapports. Vous sentirez en le lisant quel est son (jenre de mérite le plus estimable, et pourquoi je n'entre pas ici dans un éloge plus détaillé.

« J'ai fini de mettre en ordre tous les matériaux de mon ouvrage sur le Polythéisme (2). Il ne me reste plus qu'à rédiger les dernières sections, et je m'y mettrai, dès que l'impression de Wallstein sera terminée. J'en ai pour longtems à y travailler, ce qui, dans le tems où nous vivons, n'est pas un mal.

« Rappeliez (sic)-mo\^ je vous prie, au souvenir de Mme de Gondorcet. J'ai beaucoup regretté son absence cet hyver, et j'ai pris un vif intérêt à tout ce qui la regarde.

(1) Constant signalera encore Simonde à Fauriel (cf. la lettre 35.)

(2) Du Polythéisme romain^ ouvrage posthume publié par Matter en 1833, trois ans après la mort de l'auteur.

« Adieu, mon cher ami. Je voudrais bien vous trouver à Paris quand j'y irai, et en attendant je compte sur votre exactitude et je vous remercie du plaisir que vous m'avez fait et de celui que vous me ferez. Si Ba^^gesen étoit encore à Paris, dites-lui mille choses de ma part. Je vous embrasse mille fois. ')

(Timbre postal (1) : Suisse par Pontarlier. — Sus- CRiPTiON : Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande-Rue- Verte, ;i" 30, en face de la Petite-Rue-Verte ; fauxboury (sic) Saint-Ho?iore\ à Paris.)

(1) Ce timbre postal porte la date : 29 juillet 1808. Une lettre, à cette époque, mettait donc une semaine entière à parvenir de Suisse à Paris.

Dans une lettre datée de Genève, 20 février 1809, Mme de Staël consultait la duchesse de Saxe-Weimar sur l'œuvre de Benjamin Constant, qui souleva bien des critiques parmi les lettrés de l'Empire : « Madame, je vous ai envoyé Wallenstein, et je suis impatiente d'en savoir votre avis... Wallenstein fait une grande sensation à Paris; c est un événement littéraire; on se bat pour et contre avec acharnement. » — Il était bien difficile de condenser, en respectant les règles du théâtre français dans son ensemble, la matière complexe qu offrait la trilogie du poète allemand (le Camp de Wallenstein, les Piccoloinini, la Mort de Wallenstein).

(iV" 88.) u J 'envoyé (I), mon cher ami, une malle pour vous débarasser (sic) d'une partie de mes livres. Je continuerai de tems en tems. J'ai pensé qu'il valoit mieux les faire prendre ainsi au liazard que vous donner la peine de les rassembler tous en une fois, et je les rangée rai à fsic) fur et à mesure. — Pourquoi ne venez-vous pas me voir?

« Mille amitiés. »

(1) Ce court billet ne porto point de date. — Suscriptiox : A Monsieur, Monsieur Fauriel, Grande rue Verte, n" 30. — Il doit être de 1807 ou 1808.

Ce 4 juillet 1809.

u Je vous ai écrit, il y a environ deux mois, cher Fauriel, pour vous dire que, me préparant à faire une nouvelle édition de Wallstein, je désirais avoir et vos avis et ce que vous vous proposiez d'écrire là-dessus. Je n'ai pas reçu de réponse, cela ne me surprend pas. Mais je vous récris de nouveau. Il est probable que cette seconde édition paraîtra vers le mois de septembre. Si donc vous voulez me faire le plaisir que vous m'aviez offert, que ce soit bientôt, je vous prie. Adressez votre lettre à Genève.

« Je vous embrasse mille fois, v

(Slscription : A Monsieur, Monsieur Fauriel^ Grande rue verte, 71" 30. Paris. — Adresse barrée, et remplacée par celle-ci : Chez Mme de Condorcet, à Meulan-sur- SeiîieJ)

Genève (1), 30 aoust 1809.

« Je me crois obli(>é en conscience, cher Fauriel, de vous mander que ma seconde édition de WalLsteiii ne paraîtra pas au mois de septembre, mais au mois de janvier prochain. Je me suis remis à mon ouvrage sur les reli(jions anciennes, et il est si avancé que je ne veux pas l'interrompre que le tout ne soit rédigé. Alors la correction de Wailstein et quelques observations que j'ajouterai à la préface, seront une manière de laisser reposer ce que j'aurai fait pendant le tems nécessaire pour le revoir ensuite comme un ouvrage étranger. Vous voyez que vous avez bien assez de tems pour préparer les observations que vous m'avez fait espérer, et auxquelles je tiens beaucoup. Si, comme je le suppose, je vais à Paris dans le courant d'octobre, vous me les remettrez en mains propres : si, au contraire, je consacre à mon père, qui n'est pas très bien, une portion de l'hyver (2), je vous prierai de me les envoyer.

« J'ai vu ici un moment un Grec de vos amis apellé

(1) Ces dernières lettres sont, comme on en pourra juger, presque exclusivement littéraires. Constant, à cette date, semble se désintéresser complètement de la politique.

(2) On trouve, dès 1806, le père de Benjamin Constant établi à Dole (Jura).

fsicj Morestoxidi (1); mais je n'ai su qu'il vous connoissoit qu'après son départ, ce qui m'a fort fâclié, car j'aurais eu bien du plaisir à causer de vous avec lui. Il m'a paru instruit et agréable, et l'on m'a dit qu'il passoit, à Paris, pour un des hommes les plus distingués de sa nation.

u Quand paraîtra enfin votre Parthenaïs? Je n'ai pas trop le droit de reprocher à qui que ce soit la lenteur apportée dans une publication, moi qui, depuis longtems, annonce tantôt un ouvrage, tantôt un autre, et n'en publie point. Cependant je suis impatient de vous lire, et de si longs retards me chagrinent pour vous et pour moi.

u Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de Mme de Gondorcet; et si vous m'écrivez, ce dont je doute, donnezmoi des nouvelles de sa santé.

" Adieu, cher Fauriel, je vous embrasse tendrement. »

(Timbre postal : 99. Genève. — Suscription : A Monsieur^ Monsieur Fauriel^ Grande Rue Verte, n" 30, fbg iS' Honoré^ à Paris. — La lettre fut encore renvoyée : Chez Mme de Condor cet ^ à Meulan.)

(1) Plutôt, à mon gré, que Mousio\\Ai ; on peut hésiter sur la lecture de ce nom propre.

Ce 15 septembre (i).

(iV° 89.) « Votre lettre, mon cher ami, m'a fait un plaisir d'autant plus vif que je commençais à vous croire retombé dans toutes vos mauvaises habitudes, et que je n'attendais plus l'exécution de votre promesse. Je suis bien fâché d'avoir à attribuer le retard de votre réponse à vos yeux plutôt qu'à votre paresse. J'aimerais encore mieux vous savoir paresseux que souffrant : et je compatis plus qu'un autre à votre genre d'incommodité, puisque depuis six ou sept ans elle me tourmente et met des difficultés et des retards à tout ce que je veux faire. Je ne m'aviserai pas de vous indiquer des remèdes pour un mal si délicat et si dangereux à traiter (2) : mais je ne puis m'empêcher de vous exhorter à ne faire ceux qu'on vous indiquera qu'avec beaucoup de réserve. Je n'ai commencé à me trouver mieux qu'après avoir pendant quelque tems suspendu toute tentative pour donner à mes yeux une force factice. Tout ce que j avois fait m'avoit plutôt nui que

(1) Longue lettre de Benj. Constant sur Baggcsen. Date (rajoutée au crayon) : 1810. — Il y parle aussi fort longuement de ses maux d'yeux. — Sur Baggesen et sa Parthénéide ou Parthénaïs, cf. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II, pp. 533-540.

(2) Nous connaissons déjà son scepticisme à 1 endroit des médecins et des remèdes de tous genres.

servi : et après avoir épuisé toutes les ressources des oculistes, quelquefois à mon détriment, toujours sans succès, je me suis apperçu fsicj que le repos seul, et une entière interruption de tout autre moyen, étoit fsicJ encor fsicJ ce qu'il y avoit de plus sage. Depuis un an, que je me borne à laver mes yeux tous les matins avec de l'eau tiède et de l'esprit-de-vin camphré, ils sont infiniment mieux. Je m'abstiens le plus que je puis de toute lecture à la lumière. Du reste, il faut, avec ses yeux comme avec le reste, vivre au jour le jour, songer que l'avenir, surtout dans ces tems-ci, est chose fort incertaine, et que si on parvient seulement à retarder l'affaiblissement complet de sa vue, il y a bien des chances pour que d'autres maux viennent nous débarasser fsicJ de ce soin ainsi que de tous les autres. S'occuper de ses yeux est ce qui leur fait le plus de mal : et j'ai toujours éprouvé qu'une heure d'occupation à ce sujet leur nuisoit plus que la lecture même la plus fatigante.

u Je suis bien impatient de voir votre Parthénais (l). Je n'ai aucune idée de l'ouvrage original : mais je sai (sic) par expérience qu'il est singulièrement difficile de faire passer en françois les beautés souvent bizarres et plus souvent encor familières de la poésie allemande (2). Si j'avais prévu les difficultés que j'ai

(1) C'est précisément en 1810, l'année où fut écrite cette lettre de Constant, que parut le premier ouvrage (en dehors des articles) de Fauriel : ce fut une traduction des idylles du Danois Jean Baggesen, pour lequel il avait beaucoup d'affection.

(2) Réflexion très juste. Constant aurait pu même dire : de la poésie étrangère ; car cela est aussi vrai pour les œuvres anglaises, russes, italiennes, hongroises, etc.

rencontrées, je n'aurais certainement pas entrepris le travail que je viens d'achever (1). Mais le sujet m'ayant animé, et les vers me fesant du plaisir à composer, mon imitation de Wallstein s'est trouvée faite en deux mois, avant que j'eusse songé à la comparer, soit aux tra(>édies françoises, soit à l'ori^jinal allemand (2). Alors il a fallu l'examiner sous ce double rapport; et pour conserver les beautés du dernier, ou du moins ce qui me paraît tel, sans m'écarter du style tra^jique et des règles adoptées sur notre théâtre, j'ai eu mille fois plus de peine que je n'en avois eue fsicj à faire près de quatre mille vers, dont j'ai retranché environ quinze cents (3), afin que ma pièce ne fût pas d'une longueur tout à fait désordonnée. Je suis actuellement occupé à faire un petit Discours préliminaire, dans lequel je ne ferais (sicj pas, à beaucoup près, la comparaison de l'art dramatique allemand et du nôtre, comme vous semblez vous y attendre. Ce n'est pas que je ne trouve moi-même que ce seroit la place et l'occasion d'un pareil trav^ail. Mais je suis mal disposé, pressé de publier, parce que je voudrais en avoir fini de cette entreprise, qui m'a détourné plus long tems

(1) Et la postérité n'y eût rien perdu !

(2) Le temps ne fait rien a l'affaire. — Ses vers sont trop souvent mauvais ou plats.

(3) Ce nombre est exprimé en chiffres (1500) dans le nianuscrit autographe. Tout ce passage est à retenir, à cause des détails qu'il donne sur sa méthode de travail. — Benjamin Constant poète souriait volontiers de lui-même, se rendant compte que là n'était point sa véritable voie. On lit, disions-nous (p. 21), dans son Journal intime (p. 57 de l'édit. Melegari) : « Aujourd hui j'ai travaillé comme un imbécile à faire des vers, au lieu de m'occuper utilement. » La poésie était pour lui, en somme, la plus laborieuse des récréations, bien qu'il s'y divertit.

que je ne voulois de mon ouvrage sur le Polythéisme (1), et d'ailleurs tourmenté par mon libraire, par des affaires domestiques qui m'ennuyent, par le désir d'être prêt, de manière à retourner à Paris dans deux mois, enfin par une foule de raisons personnelles, auxquelles je sacrifie des idées que je trouverai peutêtre une occasion de développer, si ma pièce est assez remarquée pour qu'elle me serve de prétexte à une brochure ad hoc sur le théâtre allemand. Ce n'est, au reste, que pour m'excuser à mes propres yeux que je me dis que je ferai peut-être une autre fois ce que je devrais faire à présent. Mais ma paresse est invincible, et je sens que je ne dirai dans mon discours préliminaire que ce que je ne pourrai pas décemment me dispenser de dire. Le tout sera publié, j'espère, dans le courant de novembre; et sitôt que cela aura paru, je vous l'enverrai ou vous le porterai.

" Je suis bien de votre avis sur Les Trois Règnes de la Nature (2). C'est la parodie du genre; et si l'on avoit voulu montrer jusqu'à quel point le genre descriptif est vicieux, on n'auroit pu en donner, ce me

(1) G est de 1823 à 1825 que Benjamin Constant publia enfin l'ouvrage qui, depuis près de trente ans (1796), n'avait cessé d'occuper sa pensée : De la Religion considérée dans sa source, sa forme et son développement (Paris, 1823-1825; 2 vol. in-8"; 2'' édit., 1826, t. V' seulement).

(2) Les Trois Règnes de la Nature, poème descriptif (1808, 2 vol. in-4°) de l'abbé Jacques Delille (1738-1813), compose' dans le courant de 1795, en partie à Saint-Dié, en partie à Brunswick. — Cf. Paul Bonnefon, Un poète oublié : Jacques Delille, dans la Revue latine du 25 juin 1905, pp. 371 et 374. — Le poème de VLnagination, du même Delille, avait paru en août 1805.

semble, une preuve plus complette (sic). J'en accuse moins l'auteur que l'époque à laquelle nous vivons. Les poèmes descriptifs sont toujours venus au moment de la décadence des littératures, lorsque les âmes n'avoient plus l'énergie nécessaire pour concevoir un plan et mettre dans les idées quelque ensemble (1). Les Trois Règnes de la Nature sont les avant-coureurs des acrostiches, qui ont marqué la dernière époque de la littérature grecque, sous les empereurs d'Orient. Recleunie causa^ redit effectus. Je languis d'avoir exécuté un grand plan de retraite, bizarre peut-être, mais nécessaire à ma disposition morale, et dont le besoin devient pour moi plus impérieux chaque jour. L'embarras qui seul m'arrête encore, c'est de choisir le lieu où je m'ensevelirai avec mes livres. Je veux trouver dans l'étude et dans la poursuite de mon grand ouvrage de quoi oublier tout ce qu'on entend et tout ce qu'on voit. Mais il faut un terrein (sic) solide pour construire même un hermitage, et je ne vois pas un désert où la terre ne tremble comme partout.

« Je n'ai pas été à la fête des Bergen (2) : et je l'ai regretté depuis. Il n'y avoit guères de déplacé à cette fête que les merveilleux Parisiens (3). Les Allemands

(1) Idée très juste, devenue banale depuis, propagée par les manuels de Httérature, mais assez neuve à cette date. Alexandrinisme grec et latin, lectures publiques à Rome, au temps de Stace, enfin l'école même de l'abbé Delille..., les exemples abondent à l'appui de la thèse de Benjamin Constant.

(2) Réjouissances montagnardes qu'on célébrait tous les ans.

(3) Noter, en passant, le tour vif et humoristique de tout ce passage. Cette remarque ironique est assez fine et spirituelle : Constant se moque agréablement des Parisiens sceptiques, frondeurs, inaptes à goûter et même à admettre les mœurs des peu-

sont un peu de la race suisse, et l'on m'a assuré que les princes mêmes s'ctoient sentis atteints de l'enthousiasme qui s'étoit emparé de toute l'assemblée. Mais les François de bonne compagnie sont restés intacts, et n'ont vu dans ce rassemblement que des montagnes qui leur paraissoient sauvages, des usages qu'ils ne rattachoient à aucun souvenir, des danses moins élégantes que celles de l'Opéra, et des hommes qui ne parloient pas françois. Aussi y en a-t-il qui s'en sont retournés à Paris la veille de la fête, pleins de mépris pour tout ce qu'on préparoit (1).

u J'ai dit à Mme de St. (Staël) vos remords et vos scrupules. Elle serait charmée que vous surmontassiez les uns et que les autres vous portassent à la réparation, au lieu de vous encourager à l'impénitence.

" Je suis curieux de savoir quel est l'ouvrage de B. (BayyesenJ auquel vous faites allusion; je n'ai pas trop compris ce que vous m'en dites. C'est un homme qui a quelquefois dans l'esprit une gaité très originale. J'ai été charmé de plusieurs de ses pièces dans le nouveau recueil qu'il a publié. Dites-lui mille choses de ma part (2). Ses affoires le tourmentoient un peu, à

pies étrangers. Le cosmopolitisme n'avait pas encore fait les progrès qu'il a re'alisés depuis. Le petit dard de satire porte juste.

(1) Oui, c'est bien cela ! Voilà bien le ricanement léger et l'incompréhension des coutumes et des mœurs exotiques qui caractérisent trop souvent nos compatriotes au delà de leurs frontières. Le travers est lestement raillé dans cette simple phrase, dont le trait final est charmant.

(2) A la suite de ceci, plusieurs mots biffés, qu'on ne peut déchiffrer sous les ratures, comme on lit aisément sous celles de V. Hugo, par exemple.

LETTRKS DK BENJAMIN CONSTANT A FAURIEL ll?>

cause (1(3 la suspension de tontes ses pensions du Danemarc fslcj. Puiscju'il reste à Paris, je suppose et j'espère qu'il les a arranjjées.

u Adi(ni, mon clici- ami. Je serai bientôt, dans deux mois environ, à ce que je désire, près de vous : non pas à Paris, car si je réalise mes projets, je passerai la plus grande partie de l'iiyver à ma campa^jne (1). Je veux m'enyvrer fsicj d'étude, si j'ai encor assez de force pour être susceptible, comme autrefois, de ce yenre d'yvresse fsic) (2).

u Adieu encore. Ecrivez-moi autant que vos yeux vous le permettront. Les miens se trouveront toujours très bien de vous lire.

(( Mille hommages à Mme de G. (Condorcet). »

(Pas de sicjnature.)

{V: Il faut avouci- f|uc Benjamin Constant, les jours où il était le mieux inspire', tournait fort joliment ses lettres intimes. Celle-ci me parait proprement exquise; Mme de Sevigné et Voltaire en eussent été jaloux. On comprend, en la lisant, qu'on ait pu soutenir que sa Correspondance constitue la partie la plus attachante et la plus solide de son œuvre, imparfaite ou fatrassière à tant d'égards. Pourquoi faut-il que nous la possédions, cette correspondance, à l'état si fragmentaire?

i2) Nous avons respecté scrupuleusement partout lorthographe de Henjamin Constant. Ces Jiizarrerics mêmes ajoutent une certaine saveur à son stvle.

Page 1