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CHAPITRE II

LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT A FAURIEL (i 802-1823)

SoMMAinE. — Texte des lettres de Benjamin Constant a Fauriel (1802-1823). — Trente-deux lettres (i-xxxiii) datées de l'exil, de (Jenève, Coppet, llardenber^j, ou, par exception, de Paris (1802-1814). — Quatre lettres ou billets (xxxm-xxxvii) daté» de Paris (181V-J823i. — Une lettre (xxxvii) à Mme de Condorcet (5 juillet 1804).

« La liberté u'ist-cllc pas le plus çraïul des biens et le premier des besoins de l'huniuici' Elle enflamme le génie ; elle élève le cœur ; elle est nécessaire à l'ami des muscs comme l'air qu'il respire.... La liberté est si naturellement l'amie dos lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples.. >

((]n\TEAUBRiA\D, Discours de rt'ception à. V Académie française ; 1811.)

« Si (1) vous vous plai(jnez de moi, mon cher ami, on se plaint aussi beaucoup de vous. Une dame de mes amies vous a écrit il y a huit jours, et a joint à sa lettre

(i) Cette lettre doit être de 1802 [fin avril, probablement) avant lo retour au vieux calendrier, peu de temps après l'appa-

une lettre de Tauteur à'Àtala, et l'ouvrage même, avec ses cinq gros volumes, du Génie du clirUtianisme (1). J'ai affirmé que votre silence prouvoit que vous ne l'aviez pas reçu. Votre lettre me le démontre, car, même en ne répondant pas, vous m'en auriez dit un mot. Au reste, les lettres et l'ouvrage ont été envoyées (sic) chez vous au ministère : il est possible que le tout y soit resté.

« Je ne pourrai aller vous voir que dans quinze jours. J'ai fait une acquisition qui m'oblige à une course, dans cette décade, et le départ de 3Ime de St[aè7] est si prochain, que je ne puis la quitter de nouveau. Mais aussitôt qu'elle sera partie (2), j'irai me réunir pour quelques momens à vous, et je serai heureux de votre bonheur et de votre amitié.

u Pour me distraire des autres folies, je lis Chateaubriand. Il est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois. Mais c'est la

rition du Génie du christianisme . — Rapprocher du jugement porté par Constant sur cet ouvrage l'opinion de Marie-Joseph Ghénier, et surtout la critique fondamentale qu'en a faite Ginguené. (Cf. la Décade philosophiffue, an IX et an X, t. XXIX, p. 219; t. XXXIII, p. 535; t. XXXIV, pp. 21 et 28.) — On peut dire que le Génie du christianisme fut apprécié avec talent et indépendance, sur certains points, par Ginguené. Il avait raison, notamment (observe Sainte-Beuve), quand il demandait : « Qu'est-ce que cet ouvrage? Est-ce un livre dogmatique, ou une poétique, ou un traité de philosophie morale? Si c'est le premier, la partie poétique est de trop, ou n'est pas ce qu'elle devait être — »> — Cité par Ant. Guili.ois, op. laud., p. 170.

(1) Rédigé pendant l'été de 1801, le Génie fut annoncé par un article de Fontanes, publié dans le Mercure, et reproduit dans le Moniteur le 18 germinal an X-18 avril 1802.

(2) Elle partit en mai, au début du mois.

LETTRES Ui: BENJAMIN CONSTANT A FAURIEL 35

plupart du Umiis uu ^alimatliias (sic) double, et dans les plus beaux passades il y a un mélange de mauvais {joùt qui annonce l'absence de la sensibilité comme de la l)onne foi. Il a pillé les idées de rouvra{je sur la Littérature (I), dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des anciens, avec celte différence que ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attribue à la perfectibilité, il l'attribue au cbristianisme : ciî plagiat ne l'a pas empécbé de faire des allusions très amères, et à leur tour ces allusions ne l'ont pas empêché de croire que c'étoit un devoir d'amitié que de le protéger et même de le louer (2).

(1) De Mme de Staël. M. Paul Gautier a relevé ces imitations dans sa thèse latine de doctorat. Il n'en reste pas moins que tout ce jugement est empreint d'une st-Aerité et d'une malveillance inacceptables. Constant n'a jamais aimé Chateaubriand,

(2) Chateaubriand, par la suite, se montra toujours serviable pour Benjamin Constant. Celui-ci eut, en 1823, deux procès de presse ; pour le premier, on lavait condamne à un mois de prison et cinq cents francs d!amende ; pour le second, à six «emaincs et cent francs. A propos de cette double poursuite, Chateaubriand s'entremit, afin de complaire à Mme Réeamier, chez qui, d'ailleurs. Constant ne fréquentait plus guère. Son intervention fut efficace ; il put bientôt écrire à son amie (Paris. 5 février) : M J'ai vu le garde des sceaux. Il est très bien pour M. de Constant, et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est-àdire la simple amende» . — Benjamin fut, effeeli\ement, dispensé de la prison; la Cour se contenta d'élever le chiffre de l'amende dans les deux affaires, ce qui ne satisfit pas tout à fait notre écrivain, lequel tenait, pour cause, à ses écus. Les deux procès en question avaient été jugés en appel le 6 et le 13 février 1823 : l'un à l'occasion d'une Lettre à M. Mangin, procureur général près la cour de Poitiers, l'autre pour une autre Lettre adressée à M. de Carrère, sous-préfet de Saumur. (Cf. Souvenirs et correspondance de Madame Réeamier, t. II, pp. 15 et 18.) Le comte Charles de Peyronnct (1775-1853), ancien procureur général à Bourges, à Rouen et à Paris, fut appelé en 1821 au ministère de la justice.

« Je ne vous parlerai d'aucune affaire : 1" parce que je n'y pense que le moins possible, 2" parce que je ne dis pas ce que j'en pense; 3° parce (jue jai depuis six jours une inflammation à un œuil (sic) (1), ce qui me porte à n'écrire que le moins possible.

u Je voudrois bien que vous vinssiez à Paris dans le courant de cette décade, mais pas le 6, le 7, ni le 8 (2), car je serai absent. Voyez cependant si une course à Paris ne rendrait pas difficile un départ nouveau, auquel peut-être vous seriez obli^jé de parvenir alors par la rupture que vous aviez évitée jusqu'à présent. Je voudrais causer avec vous là-dessus. Ne pourriez-vous venir à Paris sans y paraître officiellement? Nous verrions alors ce qu'il y a à faire. Vous voyez que je raisonne d'après les bases que vous avez posées et que je pars de vos désirs pour examiner votre marcbe. J'espère qu'on m'en saura gré. Adieu. Je vous embrasse tendrement. »

(Pas de signature : Timbre sec : Tribuîiat. — Slscrip- TiON : Au citoyen Faurieiie (sic), chez Mme de Condorcet^ à Meiilan. Département de Seine-et-Oise.J

où il resta jusqu'en 1828. Inféodé aux Bourbons, investi du portefeuille de lintérieur dans le ministère Polignac, il prit l'initiative des mesures les plus impopulaires et fut condamné par la Chambre des pairs à la prison perpétuelle ; mais il fut remis en liberté en 1836.

(1) Constant a souffert des yeux toute sa vie; le Journal intime est plein de ses doléances, à ce sujet.

(2) Du mois de floréal, sans nul doute (fin avriP.

(29 avril.) VUemix, Cùte-d'Or, ce 9 floréal {i) [1802].

« Il y a quelque tcms que je vous écrivais, mon ami, que j'irais vous voir aussitôt après le départ de Mme de St[at^7], et me voici à cent lieues de vous, sur la route de Genève. Je n'ai pu lui refuser de la suivre de très près, parce qu'emmenant son mari malade, elle a désiré que je fusse à même de la ratrapper (sic)^ s'il lui arrivoit quelque cliose en route. Je ne lui avois point fait encore de sacrifice qui, pour mille raisons, me fût aussi pénible. Si je vous entretenais de ce que j'éprouve, et du dé(joût profond que m'inspire la vie, je vous ennuyerais beaucoup, vous qui êtes au sein du calme et du bonbeur. Je suis loin de l'un et de l'autre, et je crois que j'acliète la peine au prix de l'ajjitation. Gela arrive à beaucoup de (jens qui ne s'en doutent pas, et même, comme vous voyez, à ceux qui s'en

(1) En tcte de cette lettre se lit cette note au crayon (de la main de Sainte-Beuve, probablement) : M. de Slaél itwurul ce jour-là même, dans le voyacjc, — quelques heures après. — Assertion fausse, à rectifier. Le baron de Staël mourut le 9 mai (cf. le livre de M. Pafi, Gautiei\, Madame de Staël et Napoléon, p. 81), après trois jours de maladie, dans une chambre d'auber^je, à Poligny.

doutent. Il y a une complication de destinée quil est impossible de débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant, sans jamais prendre terre pour re(}arder autour de soi. Peut-être, au reste, le bonlieur est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes (1). Je m'apperçois (sic) que le superlatif est malbonnête, et je le rétracte pour riiabitante de la Maisonnette (2). Je lui écrirai à elle directement dans quelques jours. Je voudrais lui témoigner tous mes re^jrets de n'avoir pas profité d'une invitation dont je m'étais fait une vraie fête. Elle les concevra, ces regrets amers, bien mieux encore que vous.

« Aurez-vous cet été les dames du fauxbourg (sic) S'-Honoré? Je ne les ai pas vues avant mon départ. Un malheureux diner qui devoit les retenir toute la journée me les a fait chercher vainement : et à la dou-

(i) Cf. Journal intime (1804), pp. 48-49 : « Je n'ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n'en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles, sans s'en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l'entoure...; toute l'existence, les minutes, les heures, les années doivent être à sa disposition. Et quand elle se livre à sa fougue, c'est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C'est une enfant gâtée, cela résume tout... Resté seul avec Mme de Staël, l'orage s'élève peu à peu. Scène effroyable jusqu à trois heures du matin sur ce que je n'ai pas de sensibilité, sur ce que je ne mérite pas la conliance... Je voudrais ne pas avoir à supporter les dépits d'une femme que la jeunesse abandonne... Il faudra détacher ma vie de la sienne, en restant son ami ou en disparaissant de la terre. » Mme de Staël avait alors 38 ans.

(2) Mme de Condorcet. — Le désenchantement, l'humeur fébrile, inquiète, 1 ennui de vivre dont souffrit sans cesse Kcnjamin Constant se décèlent à plein dans ce passage.

LKTTiUvS DE IJKNJAMIN CONSTANT A I AUUIKL 39

leur de, prendre corijjé, j'ai substitué celle de regretter à chaque instant de ne l'avoii- |)as fait. Tait-on autn* chose dans la vie (|ue de remplacer la douleur par la douleur!

" Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous qui êtes heureux, et qui, au milieu des nua{}es de toute espèce qui couvrent nôtres horizon, m'offrez un point de vue consolant et doux. Oh! soi- (jnez bien cette plante l'are qu'on nomme le bonheur. C'est si difficile à acquérir, et c'est peut-être impossible à retrouver!

« Je ne vous parle pas des affaires publiques. Sans doute elles donnent de [grands sujets de satisfaction, mais je suis trop mélancolique pour m'en occuper. Je ne m'en rapprocherai qu'en travaillant, si je puis, à cet ouvra(;e dont je parle sans cesse et qui n'avance pas (1). La solitude est nécessaire à toutes les facultés comme à toutes les jouissances, et je suis condamné au monde ; je l'ai été du moins ; et des nombreux enfers du Dante je crois qu'à la longue, c'est un des plus pénibles (2). Je suppose que, sans en parler autant, vous travaillez plus et mieux. Mandez-moi ce que vous faites. Vos lettres seront pour moi un véritable plaisir, et ce sera une rareté dans ma vie. Je compte, en conséquence, que vous m'en accorderez libéralement. Adressez à Versoix, département du Léman. J'y serai dans cinq jours, comme dit le général Le-

(1) Il s'agit de son grand travail, sans cesse remanié, sur les religions. Il y reviendra à plusieurs reprises dans cette correspondance (cf. lettres iv, vi, vni, ix, xvin).

(2) Cf. Journal intime, 1804 (p. 14) : « Je suis triste de mon isolement. La solitude est un bain froid, assez désagréable quand on y entre! mais je suis sûr que je m'y referai. »

clercq (1) fsicj en parlant des trèsves fsicj de Toussaint.

« Adieu, mon ami. Je vous aime et vous embrasse, n

(Timbre postal : Viteaux. — Suscription : Au citoyen Fauriehe (sic), chez Madame de Condor cet ^ à Meulan. Département de Seine-et-Olse.)

(1) Victor-Emmanuel Leclerc (1772-1802), général de division sous l'Empire, bcau-frèie de Bonaparte, avec qui il s'était lié au siège de Toulon en 1793 (il épousa en 1797 sa sœur Pauline, depuis princesse Borghèscj. C'est lui qui, au 18 brumaire, assura le succès du coup d'État en expulsant de la salle des séances, avec un peloton de grenadiers, les opposants du conseil des Cinq-Cents. En 1802, nommé chef de l'expédition destinée à faire rentrer Saint-Domingue sous la domination française, il remporta quelques avantages sur Toussaint-Louverture, et mourut au bout de l'année.

(6 juin.) Genève, ce 17 prairial [iSO^].

.1 Gomment se fait-il, mon cher ami, que je n'aye pas un mot de vous? Vous ajoutez cruellement par votre silence au rej^ret que j'ai de ne vous avoir pas vu avant mon départ. J'espérais que vous répondriez à ma lettre de Viteaux. J'espérais que le triste événement arrivé à une de mes amies, par la perte de son mari (1), me procurerait de vos nouvelles, au moins indirectement, puisqu'elle demeure dans mon voisinag^e. Enfin, déçu dans toutes ces espérances, je viens vous demander si vous m'avez totalement oublie, ou si vous êtes trop heureux pour donner un instant à vos amis. Il n'y en a aucun qui mérite plus que moi de recevoir quelques preuves de votre souvenir : car nul assurément ne vous chérit davantage et n'est plus affligé de se trouver sans détails sur vous.

« Une personne qui vous a dernièrement fait une visite à la campagne, m'a mandé un mot de vous sur moi que je n'ai pu m'expliquer. Vous lui avez dit que je devrais revenir chez moi le plutôt (sic) possible, de peur de ne le pouvoir dans un autre tems. Je vous prie

(1) Voir les lettres précédentes. Il s'agit toujours de la mort du baron de Staël, survenue le 9 mai de celte année 1802.

42 liENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET

instamment de me dire quel genre inconcevable d'obstacles pourrait retarder mon retour (1). Je ne crois pas nécessaire de développer ma question : mais, de grâce, donnez une réponse au moins aussi claire que vous le pourrez !

u Je me proposais d'écrire à la belle et aimable propriétaire de la Maisonnette (2). Mais la difficulté d'écrire m'a arrêté. Plus on pense, moins l'expression est facile. Soyez auprès d'elle mon interprète : je ne puis en cboisir un meilleur pour être écouté favorablement. J'espère qu'elle me permettra, cet été, d'aller me consoler de n'avoir pas vu la Maisonnette au printems.

« Adieu, mon cber ami. Aimez-moi, et écrivez-moi donc le plutôt fsicj possible. »

(Pas de signature. — Slscription : Au cil. Fauriel.

— La lettre ne porte pas de timbre; elle fut apportée à la main.)

(1) Benjamin Constant était plausiblement compromis par le commencement du complot de Mme de Staël qui lui valut l'exil à ce moment. — Voir le livre de M. Paul Gactieb^ pp. 78 et suiv.

— Benjamin Constant était éliminé du Tribunat à cette époque.

(2) Sophie de Grouchy, veuve depuis huit ans de Condorcet, pouvait avoir, à cette date, environ trente-huit ans. C'était une femme d'une rare beauté et d'une intelligence supérieure.

Ce 21 \sans (lulrc dalcA

u Je me liàtc de vous répondre, mon ami ; je compte assez sur votre amitié pour croire qu'une lettre qui ne vous parlera que de mes affaires ne vous ennuyé ra pas trop. Vous aurez reçu de moi, en date du 13, des détails sur ce que vous me demandiez : vous savez à présent aussi bien que moi de quelle nature est le conseil que notre ami commun m'a donné et quelle en a été l'oriijine. Vous savez aussi quelle est ma détermination.

a Je conçois votre idée sur la nécessité d'un prompt retour. Une seule considération la balance; c'est que je suis précisément sur le point d'achever mon travail (1), de manière à n'avoir plus qu'à le perfectionner durant le tems quelconque qu'il restera manuscrit, et qu'il me faut pour l'avoir ainsi mis en ordre encore une vin(jtaine de jours. Si je pars avant, je me trouverai de nouveau tout distrait par l'intérêt des circonstances et tout gêné par le bouleversement de mes papiers. Or, après une absence de trois mois, il ne me parait pas qu'une prolongation d'un mois de plus à peu près puisse faire aucun effet, ni même être remarquée.

u Mon projet définitif est donc, — sauf vos conseils,

(1) On notera que B. Constant, à cette date, se préoccupe moins, en somme, de la politique que de ses travaux littéraires.

que v^ous n'aurez pas besoin de motiver, parce que, sachant mes raisons, je m'en remets à vous pour les juger, et j'obéirai à un avis contraire, — mon projet est donc, dis-je, de partir d'ici le lendemain du 1" vendémiaire et d'aller de suite (1) vous voir. Il me semble que cette époque, qui me donne tout le loisir de finir mon travail, est bien choisie sous un autre rapport : celui de ne pas arriver au milieu de choses que je ne puis empêcher et que je n'aurais que peu de plaisir à voir : outre que, si une chose aussi minime que mon retour était remarquée, elle le serait peut-être plus dans ce moment précisément qu'après.

" Ce dernier motif est cependant de très peu de poids : et si, comme il arrive souvent, mon travail ne s'étoit pas aggrandi (sic) sous mes mains, je n'y aurais fait aucune attention.

u Si vous approuvez cette décision, et que vous puissiez, en allant à Paris, apprendre quelque chose sur ce qui me regarde, sans faire aucune question, je vous serais bien, bien obligé de me le mander. Mais j'aime mieux ne rien savoir que de demander la moindre chose. Cependant il me parait bien naturel, vu notre liaison connue, que vous me nommiez, pour voir si à mon nom il (2) vous parlera de moi. Je ne pense pas qu'il faille rien dire sur l'époque de mon retour, ni à ma campagne (3) ni à Paris.

« De toute manière, j'attends ici votre réponse, qui déterminera des changemens s'il y a lieu.

« Je vous ai écrit dans ma dernière lettre que vous pourriez bien facilement loger chez moi. Ainsi cette

(1) Pour : tout de suite. Incorrection fort répandue de tout temps.

(2) Fouché.

(3) A Luzarches (chef-lieu de canton du département de Scine-et-Oise, arrondissement de Pontoise).

difficulté sera levée. Je voudrais pouvoir lever de même toutes celles que vous rencontrerez dans la vie.

t( Je suis bien {glorieux de ce que la dame de la Maisonnette s'attendait à une lettre de moi. Je n'ose presque pas écrire, parce que je trouve mes lettres insi(jnifiantes, tandis qu'il m'arrive quelquefois que ceux à c|ui j'écris trouvent qu'elles ne le sont pas assez. Mais puisqu'elle m'encoura^jc, je lui écrirai ; car je n'ai pas d'occupation plus douce que de lui dire combien j'aime et son esprit et les rares qualités de son caractère, et combien son amitié m'est précieuse.

a L'autre dame (1) dont vous me parlez a été bien sensible à ce que vous me dites pour elle, tellement qu'elle vouloit insérer dans cette lettre un billet pour vous ; mais je ne crois pas qu'elle le puisse parce que la poste va partir et que je ne la reverrai pas avant de fermer ma lettre.

il Cette promptitude du départ de la poste me force à finir. Je vous avais prévenu que je ne vous parlerais, cette fois-ci, que de moi. C'est, au reste, vous parler de celui qui vous chérit le plus tendrement, et qui est bien impatient de vous revoir.

«Adieu, mon ami; je vous embrasse de toute mon âme.»

(Pas de signature (2). — Timbre postal : 99 Genève. — Su SCRIPT ION : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meulan, déparlement de Seine-et-Oise.)

(1) Mme de Staël.

(2) On remarquera qu'aucune des lettres datant de cette période n'est signée. C'était alors une précaution absolument élémentaire, indispensable. Noter également que cette lettre fut remise à Fauriel par une personne de confiance, une fcrblantière de Meulan chargée de cette commission.

(15 juin 1802.) Genève, ce 26 prairial an X.

«J'ai reçu, mon ami, avec un vif sentiment de plaisir et de reconnoissance, votre lettre du 13. J'y réponds, autant qu'il est possible de répondre par la poste (1). Je vous ai écrit, il y a peu de jours, pour vous demander l'explication d'une phrase qu'une des deux dames dont vous me parlez m'avoit transmise de votre part. Vous sentez que je réitère ma prière. Le motif auquel vous attribuez mon départ y a moins contribué, et surtout d'une manière moins positive, que vous ne semblez le croire. Le récit est impossible; mais je n'ai jamais cru que je pusse éprouver quelque obstacle à mon retour. Mes affaires, et plus encore l'achèvement de quelques travaux commencés^ me retiendront ici encor un mois, peut-être plus lon^jtems, à moins que vous ne me mandiez des choses qui me fassent partir plus vite. Sinon, je suivrai à (sic) mon projet, et j'irai habiter ma campagne, sans préjudice de la Maisonnette, où j'espère bien trouver un grand plaisir pendant quelques jours.

u Je vous remercie, mon bien bon ami, de l'offre que vous me faites de vous charger avant mon arrivée de

(1) C'est dire qu'il observera dans son lanjjajjc une extrême circonspection.

J.KTTRES DK BENJAMIN CONSTANT A FAURIEL 47

mes conimissioiis pour Paris. Votre entrevue avec l'ami (|uo vous avez ([uitté (1) vous a mis plus au fait que je ne puis l'être du de(jré de nécessité de ces commissions. Si elles ne sont pas indispensables à faire avant mon arrivée, je préférerais les faire moi-même, ou du moins les faire faire de plus près. Je crois toujours que dans tous les cas la présence est ce qu'il y a de mieux. Mais c'est à vous à en ju[;er : et j'attendrai, pour savoir qu en penser, que vous ayez répondu, soit à cette lettre-ci, soit à celle qui l'a précédée.

u C'est, je pense, vous parler bien assez de moi : mais ce qu'il m'est impossible de vous dire assez, c'est le plaisir que vous m'avez fait, et qui a été doublé par la peine et l'espèce d'inquiétude où me jettoit (sic) votre silence.

il Une femme de nos amies (2) a été très peinée de ce que vous ne me disiez absolument rien pour elle. Il serait injuste à vous de l'oublier, car elle vous a voué une bien sincère amitié : et je l'ai vue affligée de ce qu'au milieu des lettres de ses amis sur l'événement (3) qui l'a frappée en voyage d'une manière si inopinée, il ne s'en trouvoit point de vous.

« Puisque la dame à qui je voulois écrire veut bien se souvenir de moi, je risquerai incessamment une lettre, quoique aujourd'bui l'on ne sacbe guères comment écrire, sous l'inspection de tant de lecteurs. Je crois que les lettres particulières sont plus lues que les ouvrages imprimés.

(1) Fouche. Quel ami!

(2) Mme de Staël. Il évite toujours d'écrire son nom.

(3) La mort de M. de Staël. — Cf. les précédentes lettres. On sait que Fauriel était peu cpisto/ier, soit timidité, soit négligence, soit absence de loisirs.

« Nos voisins les Suisses s'agitent toujours, et nous serons obligés d'y mettre ordre. Je ne sai (sicj si cela contrariera nos intentions. On parle d'une attaque faite par des paysans contre des troupes françoises. Ce fait, s'il est vrai, décidera peut-être la mesure qu'on parait méditer et ajourner depuis quelque teras.

Il J'avais su par un de nos amis communs que F. avoit été très bien à votre égard. Je crois avoir à me louer de lui, et surtout je suis décidé à le croire, pour partir de là.

« J'ai reçu des nouvelles de la dame qui avoit quitte la rue Matignon pour la Maisonnette (1). J'ai su par elle comment étoit celle du faubourg Honoré, l'être le meilleur, le plus aimable, le plus digne d'être heureux.

u Adieu, mon ami. Je vous jure que la tristesse que vous avez remarquée dans ma dernière lettre ne tenoit pas au motif auquel vous attribuez mon départ. Il y a dans la vie et dans les hommes tant de raisons d'être triste!

« Je vous embrasse tendrement.

« Ecrivez-moi soit à mon adresse à A^ersoix, soit au Qen Ç2.) Frédéric Rivière, à Versoix (3) aussi, département du Léman. Adieu, adieu. »

(Ni signature^ ni suscription )

(1) Mme de Gondorcct. Toujours des périphrases !

(2) Citoyen.

(3) Petite ville de Suisse, près de Coppet. Elle appartenait à la France avant 1816.

(2 juillet 1802.) Ce 13 messidor an X.

u Je recois, mon ami, votre lettre du 2, et j'y réponds pour vous en remercier. J'ai écrit à celui que j'avais chargé de vous porter à Paris, ou de mettre à la poste pour Meulan ma lettre précédente, qui étoit du 17. Je désire que vous l'ayez, non qu'elle soit maintenant ou nécessaire ou intéressante, mais pour qu'elle soit en vos mains.

il Ce que vous me dites sur mon retour est parfaitement conforme à ce que j'avais pensé. Je vous expliquerai, quand nous nous verrons, la circonstance très simple qui, à ce que je puis deviner, a donné lieu à une tracasserie, et les motifs très différens qui ont avancé de deux ou trois jours un départ fixé toujours à peu près à cette époque depuis plus de deux mois. Je ne pense pas qu'il puisse être question de rien au monde à mon retour : dans tous les cas, je compte vivre à ma campa(>ne (1), le plus lonjjtems que je pourrai. Le travail qui m'occupe demande encore de lon(jues recherches, et je ne pense pas que jamais il y ait eu un meilleur moment pour méditer. Je compte aussi avec

^1) Il ne cesse de prorncltre qu'il se tiendra bien Iranquillo.

bonheur sur l'hospitalité de la Maisonnette. J'ai écrit dernièrement à la dame qui l'habite, mais directement, n'ayant pas reçu encore votre avertissement à cet égard. Mais ma lettre ne contient que l'expression de mes sentimens, et ils n'ont rien qui puisse choquer personne. Depuis longtems, quand j'écris des lettres, je fais comme M. Thomas (1), je songe qu'elles sont destinées pour (sic) le public, et si cela continue, je pense que je pourrai bien faire imprimer mes lettres particulières, et garder mon ouvrage en manuscrit.

u J'ai annoncé votre lettre à une dame que je vois souvent. Elle n'avoit point attril)ué votre silence à des motifs défavorables pour vous^ comme vous le dites, mais tristes pour elle. C'est une des personnes qui vous aiment et vous apprécient le mieux, et que je voudrais le plus voir heureuse : et je sais combien des preuves de votre amitié y contribueraient. Il v a dans mon cœur trop de découragement, dans mon âme trop de sentimens divers, mon imagination est trop décolorée (2) pour que je puisse, moi, faire le bonheur do personne; et je rassemble avec inquiétude, pour les objets de mon amitié, tous les moyens de bonheur que je découvre ou que j'imagine.

u Les journaux se ressentent de l'inaction complette

(1) Nous .supposons, sans en être sûr, qu il s'a<ji( du littérateur connu (1732-1785), auteur iVIilogcs dont le style apprêté et emphatique fut souvent raillé.

(2) Toujours cette mélancolie que nous avons signalée plus haut! Comme Constant s'analvse avec justesse, comme il est sincère avec lui-mèjue ! Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il s'est bien connu, et qu'il ne s'est jamais Hatté. Son Jouriml intime en fait foi (cf. notre chapitre ni, Lliommc).

(sic) dont vous me; parlez. Jamais ils n'ont été plus insi- (jnifians. Je crois même qu'ils s'en ennuyant : car le Mercure nous [)ropose {jravement de nous vouer exclusivement à la {jloire militaire, et fait un (;rand article contre rAn{;let(;rre, à la(jU(;lle il veut bien laisser l'ignoble occupation du commerce. J'ai trouvé l'invitation bizarre, deux mois après la conclusion de la paix; car, si je comprens (sic) encor ma lan[jue, l'on ne peut [juère acquérir de (jloire militaire qu'en fesant la [juerre, et je ne vois pas contre qui. Cependant l'auteur consacre trente pa{;esà prouver que cette (;loire doit être runic[ue but de la France. Il est vrai que, pour nous consoler, il ajoute que nous ne ferons plus la guerre révolutionnairement, comme nous l'avons faite, mais de gouvernement à gouvernement. Soit, pourvu que cela ne nous porte pas mallieui"! Car je doute que nous puissions remporter plus de victoires que dans notre guerre révolutionnaire. Cet article m'a rappelle (sic) un discours de Merlin de Tbionville (1) prononcé en novembre 1793, où il prouvoit que la République ne devoit plus être commerçante, mais agricole et guerrière, et finissait par ces mots : « Soyons toujours sous nos armes et sur " nos cbarrues ! » Il écrivit aussi, comme le Mercure, contre ces malbeureux économistes, pbilosopbes, et autres misérables comme Turgot, Voltaire et Montesquieu, inutato nomine (2).

(1) Célèbre homme politique (1762-1833) ; avocat au Parlement de Metz (1788), représentant du département de la Moselle à l'Assemblée législative; réélu à la Convention, puis aux Cinq- Cents; se distingua à 1 année par son patriotisme et sa bravoure.

(2) Merlin de Tbionville est encore connu comme récjicidc. On peut voir dans une vitrine du Musée des Archives nationales, parmi les pièces autographes exposées, la lettre par laquelle il

(( Je vois aussi dans le Moniteur qu'on propose le rétablissement, ou, pour mieux dire, l'établissement des loix (sic) anglaises sur la cbasse. On ifjnore peutêtre que ces loix sont reg^ardées comme atroces en Angleterre et que depuis un siècle on en demande le rapport. Peut-être aussi le sait-on.

u Je finis, mon ami, car, à force de dire : Je vois, je ressemble à Petit- Jean. J'aurai bien du plaisir à vous voir, et j'en trouve un bien vif à apprécier les preuves d'amitié que vous me donnez. Je compte sur une lettre de vous, comme vous me la promettez. »

(Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meulan, Seineet- Oise ^ pour M. Forielle (sic).

transmit au président de la Convention son vote motivé, lors du procès de Louis XVI (de Mayence, 6 janvier 1793) : Je crois que la mort du tyran peut seule assurer la liberté', servir d'exemple aux Rois et aux prétendus maîtres du monde, et satisfaire à la justice éternelle. Je vote donc pour la mort de Capet et la prompte exécution du jugement. Je demande quà l'appel nom.inal mon vœu soit compté.

Ce 19.

^Sans autre date; milieu de 1802 (^V).^

u Je ne vous remercie plus, mon ami, parce que je vous ai déjà dit tout ce que j'éprouvais. Mais je vous écris en détail et clairement, pour que vous puissiez bien savoir et ce que je désire, et ce que vous pourrez faire. L'homme qui vous remettra cette lettre a une occasion sûre pour me transmettre votre réponse. J'attens (sic) votre réponse pour mes derniers arran^jemens.

u 1" Je suis certain que l'ordre que F. (2) avoit d'abord dit à G. (3) avoir été donné pour mettre obs-

(']) Lettre capitale pour l'explication des autres.

(2) Fouclié. — Sur Fouché policier, voy. l'étude de M. LonS Madpjun, Fouché (1759-1820), t. I, chap. xv (La police (jénérale de V Empire). — Paris, Pion, 1900, in-8».

(3) Garât. (Sur ce personnage, voy. la notice de A. Dkuidoir dans la Grande Encyclopédie, t. XV'^III, p. 477.) Dominique- Jo.sepli Garât fut, au cours de sa longue carrière — quatre-vingtquatre ans (1749-1833), — journaliste, écrivain, philosophe, académicien, législateur, ministre sous la Convention, ambassadeur sons le Directoire, sénateur et comte de l'Empire, proscrit sous la Restauration. — Il était entxé au Conseil des Anciens, comme député de Seine-et-Oise, et devint (20 janvier 1799) président de cette assemblée. Nommé par Bonaparte, après le 18 brumaire, membre de la commission des Anciens chargée de préparer la nouvelle constitution (14 décembre 1799), il avait donc l'oreille du pouvoir. Nommé sénateur, panégyriste du vainqueur de

tacle à toute rentrée en France et avoir été envoyé dans le département même que j'habite actuellement n'a été ni donné ni envoyé. F. s'est déjà retranché à dire qu'il n'avoit été donné que sur la route de Paris ^ et pour m'empécher d'y revenir.

u 2o Je doute qu'il ait été donné même de cette manière.

<• 3" J'ai de fortes raisons de penser que toute cette affaire ne tient point à la disposition du 1" Cons. Il a eu un accès d'humeur, à Fépoquc de mon départ, d'après d'autres soupçons très mal fondés. Mais ceci n'a rien de commun avec ses colères antérieures.

" Voici le fait : j'en ai la conviction la plus forte. F., durant cet hyver (sic), a diné deux ou trois fois avec moi dans une maison que vous connoissez (1). Il avoit cru prudent de ne point parler de ces dîners. Mais la personne chez qui nous dînions aiant (sic), par erreur, supposé qu'ils étoient connus, en a dit, avec bonne intention, et avec le désir de servir F., un mot qui est revenu au 1*' G. Celui-ci, fidèle à son système de semer la défiance, a dit à F. : « Vous dînez chez — u Je sai (sic) tout ce que vous y dites. » F. s'est cru compromis. Il n'y avoit pas le moindre fondement. Outre

Marengo, de Kléber et de Desaix, Hagorneur éhonlé, enfileur de phrases, comblé d'honneurs, nicniJ)rc de l'Institut réorganisé dans Ja classe de langue et littérature françaises (Académie française) en 1803, et, la même année, t'onnnandant (cotnmandeur) de la Légion d honneur, louangeur empressé, emphatique, intarissable de l'Empire, voilà sous quels traits nous apparaît ce roué dont la situation fut supérieure au talent, et qui pratiqua excellemment, comme on voit, lart de faire son chemin sous tous les régimes (sauf pourtant la monarchie).

(1) Chez Mme de Staël. — Les initiales F. et G., dans ce qui suit, désignent Fouclié et Garât.

(|u'il n'y avoit rien îi sjivoii-, !<• I" C lut sav(jit (|ue le fait matériel (ruii diiicr dans telU; maison. (Jlela a eu lieu huit à dix joui's avant mon départ. G. m'en a averti : mais le; sort a l'ait (jue je n'ai plus levu F., de sort(; que je n'ai jamais pu lui expli(]uer cette tracasserie. Je n'y suis, moi, pour rien de personnel. Ce n'est ni chez moi ([ue la chose s'est passée, ni (contre moi (|ue F. a de Thumeur. Mais mes liaisons (îorniues, mon départ simultané, et l'accidc^nt (jui a retardé sa lettre d'invitation, de manière (|ue je n'ai pu m'y rendre, tout cela, joint à ce (ju(; je suis à cent cinquante lieues de Paris, lui lait trouver simple (|ue j'y rcîste.

u V^oilà, mon ami, mes données bien positives, d'après des lettres, des détails, et des souvenirs postérieurs à tout ce que je vous ai mandé précédemment. Tout ceci pour vous. Si F. croyoit que je le soupçonne d'cxa^jérer la malveillance du l"'^ C, il pourrait se justifier en la fesant naitre (1). Il ne faut d'ailleurs point que d'autres paraissent instruits de mes conjectures sur ses craintes; il les croiroit d'autant mieux fondées.

u Maintenant, voici ce que je crois qu'il faut lui dire, et )e désire bien <[ue ma lettre vous parvienne avant ([ue vous l'ayez vu.

u 1" Je ne suis point ici dans mon domicile; si )'y étois, j'y resterais. Je ne désire point aller à Paris, (|ui n'est pas non plus mon domicile : mais je suis obligé d'aller à ma campagne, où j'ai tout mon établissement, et qui est à dix lieues de Paris (Ûj. C'est là, et non à

(J.) On voit que Constant connaît à fond le personnage, et qu il se défie légilinicnient de celui qu il appelle pourtant encore son ami. Fouclié est une ligure trouble, dont on a récemment eu raison de préciser les traits ^cf. létude de M. Madelin).

(2) Sur les circonstances qui avaient amené B. Constant à

Paris, que je veux aller. Jusqu'à présent tous les avis de F. ont été de ne pas retourner à Paris. J obtempère à ces avis.

u 2" J'ai fait un achat de terres pour lequel j'ai des payemens à faire le 15 vendémiaire. Je ne puis charger personne de mes affaires, vu que j'ai toujours compté les terminer moi-même et qu'il faudrait des détails qu'un lion»me qui n'en auroit pas de connoissance antérieure ne parviendrait jamais à comprendre. J'ai à ma campa[jne tous les papiers nécessaires et pour me faire payer de ce qu'on me doit, et pour payer ce que je dois moimême. Personne ne peut trier ces papiers pour me les envoyer. Je ne puis rien faire sans cela. Si je n'étais pas à Paris ou à ma campagne vers le 15, j'aurais un procès commencé, et mes biens saisis. F. traitera cela lestement^ mais faites-lui sentir que cela est sérieux^ et que ce que je désire est si simple qu'il ne vaudrait pas la peine de me causer un grand dérangement de fortune.

«3** (et ceci peut le plus convertir F.), mon retour ne fera aucune sensation, puisque j'irai habiter une propriété isolée qui n'est pas même dans un village. Je me proposais, même avant cette affaire, de vivre très retiré et à la campagne la plus grande partie de l'hyver. Personne que F. ne pense à moi, ne saura où je suis. D'ailleurs, je le répète, si l'on veut quelque chose de moi, c'est que je ne sois pas à Paris; et si F. est de bonne foi, il conviendra que, s'il m'avoit vu, il m'auroit donné le conseil d'aller à ma campagne. C'est parce que je suis à Genève qu'il me fait dire d'y rester. Si

faire l'achat de cette propriété, voyez, à V Appendice^ l'extrait de 1 introduction de D. Melegari que nous donnons sous cette rubrique : B. Constant citoyen français.

j'étais à ma campa^jiio, ce serait là (|u'il voudrait (|ue je restasse.

« Divisez donc bien, mon ami, la question entre l^aris et la campa{;ne. S'il le faut, je suis prêt à transi(>er sur Paris; mais je ne le puis sur l'autre point. Il me conviendroit de pouvoir faire (quelques courses à Paris, pour ré{;ler moi-même mes affaires avec mon vendeur et ceux (jui me doivent. Mais si V. y met un trop (;rand obstacle, j'y suppléerai par lettres. Je ne le puis d'ici, parce (ju'il me faut des titres et des papiers, qui, je vous l'ai dit, sont à la campa^jne. Je prendrai donc, s'il le faut, vis-à-vis de F. l'en^ja^^ement (d'amitié, car je ne veux point sanctionner de pareils actes) de ne point aller à Paris de tout l'byver. Mais rien ne m'empêcbera d'aller cliez moi, parce que le dérang^ement qui suivrait la prolongation de mon absence me semble plus fâclieux que la cliance que je courrais, en allant en dépit de tout le monde.

" Si l'offre de rester à ma campagne est nécessaire, faites-la donc : mais ne la faites qu'à la dernière extrémité; non que ce ne soit mon dessein, mais comme on part toujours du point où l'on est, si l'on croit m'avoir rendu toute liberté d'aller à Paris, et que l'bumeur revienne, le pis aller sera de me repousser jusqu'à ma campagne. Si l'on m'a confiné à ma campagne, à la première liumeur renaissante, on voudra m'éloigner encore.

« Ajoutez en parlant à F. que, bien que décidé à ne cbanger en rien mes opinions, cependant, si je dois à son amitié la fin do cette tracasserie, dans laquelle je ne sais pourquoi je suis compris, je me regarderai comme lié vis-à-vis de lui; que je croirai, pour ne pas le compromettre, ne devoir ni écrire ni parler sur

l'état des choses; (jue ma conduite sera précisément l'inverse de ce qu'elle seroit nécessairement, si l'on me réduisoit à m'exiler, que le 1" G. n'entendra nullement parler d'un homme (1) dans une campaj^ne isolée à dix lieues de Paris, y vivant seul^ absolument seul, et que lui F. sera beaucoup moins compromis par là que s'il se prêtoit à un acte arbitraire contre un homme qui n'eet pas tellement obscur qu'on ne le sût liors de France.

« Voilà, mon ami, quant à \\ Quant à (j. et à mes autres amis, servez-vous des mêmes motifs d'affaires, pour démontrer combien mon retour est indispensable, en fesant aussi sentir que mon séjour à la campajjne sera sans inconvéniens, si F. le veut. Mais ce qui est essentiel et ce qui est vrai, c'est que ce n'est point fantaisie, ce n'est point envie de lutter, — quoique cela soit naturel quand on a raison, — c'est nécessité qui me force à retourner chez moi. Gela est si exact que, si F. persiste, et que je ne voye pas possibilité de séjourner, j'y irai de manière ou d'autre, quelque risque qu'il y ait, et sauf à repartir, après mes arran- (j,emens pécuniaires. Geci ne doit pas être dit à F., parce ({ue, n'eût-il pas envie de me tourmenter, il aimerait assez à me laisser vivre comme Damoclès.

u Je passe maintenant aux arranjjcMiiens matériels et à l'époque de mon retour. Je suppose que ceci vous parvienne dans dix jours, et qu'il vous en faille ciiuj pour avoir vu F. J aurai votre réponse dans vinyt jours à peu près : et je ne partirai que dix jours après. Mon idée serait d'aller à la Maisonnette avant l*aris ou ma campa[j^ne, puisque rexcellcnte dame de la 3Iaisonnettc

(1) Le mot est écrit ainsi en abrégé : hoc.

LETTRES l)K BKNJAMIN CO>STAM A FAUIUEL 09

voLil l)i(!ii iiTy l'Cîcevoir : (VÔA'vlm à 1' . comme de chez moi, et de savoir l'effet de ma lettre, et si, ce que je lie crois point, ou m'iroit cherchera ma (1) (!ampaf;ne. Ensuite, selon les circonstances, ou je m'établirai dans mon hermitage, ou, s'il n'y a pas sécurité, je m'arran- {jerai en vinj^t-quatre lieures pour un lon{j voyage. Je désire donc, et je vois avec plaisir que cela cadre avec vos projets, vous trouver vers le 10 vendémiaire; à la Maisonnette. Tout sera éclairci en deux jours, et si je dois repartir, ce dont je doute, j'aurais eu de bons momens près de vous, et j'aurai remédié pour ma fortune aux dérangemens d'une absence inopinée.

" Je vous avoue, mon ami, que toutes ces précautions, je les prends plutôt pour que mes amis ne m'accusent pas d'imprudence et ne se désintéressent pas de moi que par aucun motif de crainte. La vie est si lourde sous le régime sous lequel nous vivons, que je ne puis mettre d'intérêt à éviter des dangers qui ne menacent pas l'a vie, et qui, d'ailleurs, me paraissent très peu vraisemblables. Mais je sens que tout le monde crieroit à la témérité, à l'obstination, et je ne veux pas braver la désapprobation de ceux que j'estime. Si vous enleviez de France vous, et en comptant tout, une douzaine d'hommes et de femmes, je me résignerais à vivre partout ailleurs : et si, après un court séjour près de vous, je ne vois point de possibilité de repos, je tacherai d'aller, avec des livres, attendre dans quehjue retraite paisible la fin de ce règne, qui redouble tellement de poids.

a Je suis bien aise de ce que vous me dites de l'ouvrage

(1) Mu remplace la (biffé). Constant avait d abord écrit : « à la campajjne. » Ce qui constituait une amphibologie.

(io beinjamun constant sous loeil du guet

que je vous ai envoyé (1). C'est une belle action, et qui, s'il y a encore quelques fibres dans les cœurs, doit être tôt ou tard d'une grande utilité. Bientôt vous lirez le roman de la fille (2), qui, je crois, ne vous fera pas moins de plaisir. Bonne et noble famille!

il Adieu, mon ami. J'attends le \Aiitotfsic) possible la répense que vous remettrez au porteur de cette lettre, et je compte vous embrasser du 12 au 20 vendémiaire. Adieu. Vous n'avez pas besoin que je vous dise combien je vous aime (3). '>

(Pas de signature ni de suscription.)

(1) Voir la thèse doctorale de M. Gautier, p. 88. Il s'agit d'un ouvrage de Necker, les Deinières vues de politique et de finances.

(2) Delphine, par Mme de Staël.

(3) Voir sur cette lettre, à V Appendice, le commentaire de Sainte-Beuve (^Portraits contemporains, t. II, pp. 506-508),

(15 juillet 1802(1).

Ce 26 messidor an X.

il Depuis la dernière lettre que vous m'avez écrite, mon cher ami, vous devez en avoir reçu deux de moi, si je ne me trompe. J'ai reçu, de mon côté, de la part d'une personne (2) dont vous me parlez, et que vous devez avoir vue, quoique n'ayant plus avec elle de relations positives (3), j'ai reçu, dis-je, de cette personne un avis indirect, tendant à retarder mon retour. Je vous confie ceci, en vous priant de n'en rien dire à personne, pas même à l'auteur de cet avis, auquel j'attache assez peu d'importance, et qui ne changera rien à mes résolutions. Je ne vous en parle que parce que la manière aimable dont vous m'avez offert de faire mes commissions auprès de cette personne me fait une loi de ne vous rien cacher. Mais je n'en suivrai pas moins mon projet d'aller habiter ma petite campagne, dès que mes affaires ici seront terminées. Je crois que je traiterai beaucoup mieux de près celles que je pourrai avoir à Paris. Il y a une classe d'amis qui ne demandent pas mieux que de n'avoir pas besoin de défendre les leurs, et pour cela qui trouveroient commode de

(1) Tout ce débat de lettre encore roule sur Fouché.

(2) Fouché.

(3) Sur les relations de Fauriel avec Fouché, voir ci-dessus.

les tenir à cent lieues. Cependant, comme il m'importe d'être bien avec le donneur d'avis, que j'aime au fond, et en qui j'ai toute la confiance que sa situation peut comporter (1), n'ayez, je le répète, mon ami, l'air de rien savoir là-dessus. Je consens à ce qu'il attribue à ses conseils la prolongation de mon séjour ici, qui durera bien encore un mois, et je ne veux pas qu'il soit engagé, par amour-propre, s'il croit quelqu'un d'autre daris la confidence, à persister dans l'avis qu'il m'a donné. Si vous aviez entendu dire quelque chose de relatif à cela, mandez-le moi : mais dans le cas contraire, ne prenez aucune information, ne faites aucune question, ne rappeliez fsicj point une affaire qui, très va{>ue en elle-même, est peut-être déjà oublié (sic). Vous voiez (sicj combien je compte sur votre amitié. Je mets autant de soin à vous empêcher d'agir pour moi que j'en croirais nécessaire pour engager un autre à me rendre service. L'idée que cette amitié m'est acquise tient le premier rang parmi le petit nombre d'idées douces qui me sont encor accordées.

« Mon séjour ici est prolongé par la maladie d'une vieille tante (2) à moi, maladie qui, bien que peu grave en elle-même, l'est beaucoup pour une personne de quatre-vingt-onze ans. Je profite de ma retraite pour lire beaucoup et pour travailler. J'ai lu un

(1) On avouera que ce n'est pas Ijcaucoup dire! Cette restriction me paraît plutôt ironique.

(2) Mme de Nassau sans doute (^voir les lettres de Benjamin Constant publiées par MenosV On trouve aussi, à la suite du Journal intime publié par 1). ^lele^jari, parmi les lettres de B. Constant à sa famille, un très grand nombre d'épitres affectueuses et familières adressées par lui à la citoyenne i^^puis à la comtesse) de jNassau, née de Chandieu. — Elle mourut en 181V.

LETTRKS DE lîKN.IAMIN CONSTANT A FAURIEL 03

ouvra(j(î qui m'aui'oit onnuyt^ dans tout autre tems, mais qui est pour ('(îlui-ci ineone(;val)lernent curieux. C'est la collection de tous les déhats et de la plupart des pamphlets qui ont paru en Anfjleterre, depuis 1635 jusqu'en 1660. On se croit an milieu des hommes ((u'on voit tous les jours.

H Avez-vous lu Touvra^jc» de Du m ont (1), ou de IJentham (2), comme vous voudrez? .le l'ai entrepris. Quoiqu'il y ait beaucoup d'idées, ce n'est pas une lecture facile. Je ne conçois pas que Dumont ait adopté la barbare terminologie de l'auteur qu'il abrégeoit. Comment croit-il qu'il fasse adopter ou tolérer en France des maux evanescens^ des droits concatcnés, des événemens dlvertitifs^ exonératifs et ciestitutifi, et le droit de contrectation pliysicfue? Cependant, quand on a traversé ces mots, on trouve des idées nouvelles, et des principes très sains.

a Pour la quatrième fois, j'ai recommencé mon ouvrage (3). Je crois qu'il gagnera à la refonte à laquelle je me suis déterminé. Je désire le rendre le moins imparfait possible; il faut qu'il ait assez de mérite pour se soutenir durant cette époque de dégoût pour les sujets dont je traite de manière à se retrouver, lorsque

(J.) Pierre-Etienne-Louis Dumont^ do Genève, jurisconsuUe suisse (1759-1829), ami de Mirabeau, de Shcridan, de Fox et de Bentham. Collaborateur du grand crirninaliste et philosophe, il se fit son disciple et s'évertua à populariser ses idées dans une série d'ouvrages qui, malheureusement, ne brillent point par hi fermeté du style. Sismondi a écrit sur lui une notice.

(2) Jeremy Bentham, célèbre moraliste, économiste et jurisconsulte anglais. L'ouvrage ici cité est peut-être le Traite de législation civile ci pénale (l*aris et Genève, 1802, 3 vol. in-8"). Dumont a fait des extraits de ses principaux livres.

(3) L'ouvrage sur les religions.

ce dégfoût sera passé. On m'écrit de Paris de grands éloges sur la brochure de Camille (1). Je trouve qu'elle les mérite. C'est une action courageuse, et un écrit de talent; et la manière dont elle a été lue subrepticement me parait l'indice d'une époque nouvelle dans l'opinion. Je m'arrête, parce que je n'aime pas les dissertations par lettres. Quel plaisir j'aurai à causer cette fsîcj automne avec vous!

u Adieu, mon ami. Je vous aime et je vous embrasse tendrement. »

(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève. — SuscRiPTioN : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meiilan^ département de Seine-et-0'ise. Pour M. Forielle (sic).

(1) Il s'agit évidemment ici de l'écrit intitulé le Vrai Sens du vote national sur le consulat à vie (Paris, 1802), où Camille Jordan, de Lyon (1771-1821), proscrit du 18 fructidor (4 septembre) et ami personnel de Constant, attaquait avec la plus vive âpreté le gouvernement consulaire. Après la Restauration, Jordan fut élu député (181G) par le département de l'Ain, qu'il représenta pendant cinq ans, jusqu'à sa mort. — Le membre actuel de l'Académie des sciences est son petit-HIs, et son arrièrepetit-fils enseigne l'histoire à l'Université de Bennes (Faculté des Lettres) .

(17 juillet 1802.) Genève, ce 28 messidor an X.

u J'ai reçu, de la dame de la Maisonnette, une lettre tellement aimable, que je ne veux pas tarder un instant à l'en remercier. Je me fais une (jurande fête de lui dire bientôt combien elle m'a fait plaisir dans ma solitude. Elle est bien bonne de m'encourager à travailler. Je travaille en effet, quoique ne prévoyant (juères quand ce que j'acbève pourra être utile, ni quand cela pourra être publié. Au reste, ce sujet est tellement vaste et, sous quelques rapports, tellement difficile, que j'y employerais plusieurs années, que mon ouvrage n'en vaudrait que mieux (1).

u On m'a mandé qu'un liomme que vous devinerez facilement croit que je veux l'attaquer personnellement dans cet ouvrage. Il se trompe. Ni lui ni aucune partie de sa conduite ne se trouvent désig^nées fsicj. Il n'y a dans tout ce que j'ai écrit que des principes (généraux que j'ai adoptés et que je développe, parce qu'ils m'ont paru vrais sans que j'aie réflécbi

(i) On sait que ce travail iiiiporlant fJ)e la Reli(^ion co)isi- (le'rcc dans sa source et ses formes) ne ("ut publié que vinylcinq ans plus tard (1824-1830). — Il fut mis à ï Index, à Uouie. — B. Constant en avait nioditié à maintes reprises le plan et l'esprit même (cf. le Journal intime).

s'ils étoient ou non applicables à cet homme (1) ou à tout autre.

« Je profite de cette occasion, mon cher ami, pour ajouter encore aux recommandations de silence complet sur la petite anecdote que je vous ai confiée dans ma lettre d'avant-hier. Gomme l'avis étoit indirect, je veux rester à même, si cela me convient, de ne l'avoir pas reçu, et de toute manière, c'est une affaire que je ne veux pas traiter sérieusement. On en tripieroit l'importance, si elle étoit le moins du monde connue ou répétée : au lieu que je parie qu'à mon retour, si l'on n'en reparle point de ma part, il n'en sera plus question. Un inconvénient très fâcheux à ce que vous en parussiez instruit, serait que le donneur d'avis vous charge roit probablement de me le renouvelle r (sic). Or, décidé que je suis, à tout prix, à n'en pas tenir compte, il me convient d'éviter toutes les occasions de paraître le repousser. Je ne vous l'ai dit que parce que je me suis cru obli[jé de ne rien vous cacher : mais qu'il n'en soit question avec personne, pas même avec nos plus intimes amis.

« Je viens de lire dans la De/ca^/e avec un bien f>rand plaisir l'extrait de Chateaubriand par Gin(juené (2).

(1) Bonaparte. Rcnjainin Constant était, à son gré. un des plus dangereux idéologues. On connait le revirement uUérieur, la palinodie de VÂcle addilioniiel. — Sur le retour de B. Constant à Paris (1814), cf.\Q Journal intime elles extraits, que nous publions dans l'Appendice, de l'édition Melegari racontant son entrevue avec Napoléon.

(2) Sur le Génie du christianisme . — Pierre-Louis Ginquené, médiocre littérateur (1748-181()), avait été élu mendjre du Tribunat après le 18 brumaire. II était, comme Constant, ardemment passionné pour la justice et ia liberté. Éliminé en 1802 (c'est la date même de cette lettre), il renonça pour toujours aux

On voit que l'auteur de cet Extrait avoit commencé avec le désir de n'étro pas trop sévère et de ne pas blesser l'auteur, et qu'il a été (graduellement emporté par la force de la vérité, et par l'amour de la philosophie et de la républifjue. J'attends avec impatience la troisième partie de cet Extrait^ que je n'ai pas lue encore.

« Et vous, qui travaillez beaucoup, à ce qu'on me mande, quand vous lirai-je? Un ouvrage de pensée, et raisonnable, seroit aujourd'hui un météore, au milieu d'une nuit obscure. Un ouvra^j^e, tel que vous pourriez le faire, feroit un effet prodigieux, parce qu'il réunirait le double avantage de l'époque et du talent. Mais comment imprime-t-on? c'est ce que j'ignore.

« Adieu, mon ami. Encore une fois, hommages reconnoissans à votre belle amie. Sa lettre m'a fait un grand bien. Je vous embrasse comme je vous aime. »

{Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève, — SusGRiPTiON : A Madame de Prix, ferbianctier (sic), à Meulan. Département de Seine-et-Oise. Pour M. Forielle (sic).)

charges publiques. — Il collaborait assidûment à la Décade pli losophique, dont il avait été rédacteur dès 1794.

[^Sans lien ni date explicite.^ Ce 28.

« Je reçois, mon bon ami, votre lettre du 21, et, avec votre lettre, des avis beaucoup plus positifs que celui dont je vous avois parlé. Pour ne pas prolonger cette lettre, que je suis pressé de remettre à une occasion sûre, je vous prie de vous informer auprès d'un ami de Julie (1) de la nature de cet avis. Je n'y crois pas, dans toute sa gravité : mais il y en a cependant assez pour que je désire que vous voyez (sic) F., et que vous le fassiez parler sur mon compte. Du reste, mes projets sont toujours inébranlables, et pour la même époque. Je ne vous les manderai pas par la poste, et je vous prie de n'en point parler. Mais je compte sur vous pour vous trouver à la campagne que vous babitez, un jour donné. Je vous l'indiquerai quand il sera tout à fait fixé, en vous en parlant comme d'une course a Baie. Je

(i^ Quelle est cette Julie? Julie Talnia, ferauie du grand tragédien, dont il est si souvent question dans le Journal intime (cf. pp. 54, 57; pp. 104- J 05; pp. 108-110, récit de sa mort et de son enterrement, 1804), ou Julie Bernard (Juliette JîécaviierJ'i Ces deux Julies ont joué, comme on sait, un grand rôle dans l'existence de l'homme passionné qui n'avait, au reste, rien d'un Saint-Preux, mais qui, peut-être, eût souhaite de lui ressembler.

ne crains point do demander à la dame de la Maisonnette de me recevoir, parce (jue, l'avis donné fùt-il vrai dans toute son étendue, il ne serait pas censé connu d'elle, de sorte que ma visite serait sans aucune conséquence. D'ailleurs, je ne veux que causer avec vous, en arrivant, pour me mettre au fait. Répondezmoi pourtant là-dessus. — Au lieu de m'adresser comme à l'ordinaire, adressez sans double enveloppe. Vous aurez, au reste, une occasion sûre de m'écrire dans trois semaines ou un mois, et je vous demanderai par cette occasion de me donner tous les détails possibles. Dans votre entretien avec F., dites-lui bien, sans lui rien confier (jui lui indique l'époque de mon retour, que mes liaisons, mes propriétés, toute ma fortune et mon habitation étant à dix lieues de Paris, rien ne m'empêchera d'y retourner, plutôt (sic) ou plutard (sic), que l'amitié qu'il m'a témoignée est une sorte d'enga(>ement auquel il ne pourrait manquer sans se faire tort : qu'il s'affaiblirait dans l'opinion, s'il abandonnoit successivement tous ses amis (1), et qu'il finirait par être victime après en avoir sacrifiée (sic) d'honorables, dont le souvenir l'empêcheroit d'être plaint ou défendu à son tour; qu'au reste, je n'ai aucun doute sur sa disposition à mon égard, que je ne lui demanderai jamais rien qui puisse le compromettre, et que je ne veux que vivre dans ma campagne, en repos.

« Je suis honteux de ne vous parler jamais que de moi. Je goûte avec délices le plaisir de vos lettres, et vous m'y avez tellement accoutumé que je ne pourrais plus m'en passer. Vous recevrez en même tems que

(1) On note dans tout ce passu(je un ton de sec et froid niépiis qui, pour contenu qu'il soit, nen demeure pas moins significatif; au contraire.

cette lettre un livre qui vous intéressera (1). Il y a de l'esprit beaucoup, et un amour de liberté qui contraste singulièrement avec le moment. Je trouve le nom de l'auteur un passeport heureux pour ces idées aujourd'hui.

«« Adieu, mon excellent ami. Il y a encore un petit nombre d'hommes qui consolent de la vie. Hommages tendres à la femme distinguée auprès de qui vous êtes, et que j'aime d'un profond attachement. »

(SuscRiPTiON : simplement FaurieL — Pas de signature.)

(1) Ne serait-ce pas le livre précité de Necker, Dernières vues de politique et de finances? Constant admirait profondément la personne et les idées de Necker, dont souvent il apparaît dans ses écrits le disciple, ainsi que celui de Rousseau. Cette double influence exercée sur son esprit n'est pas niable.

(31 juillet 1802.) Ce 12 therinidor.

" L'avis dont je vous ai parlé, mon cher ami, n'étoit ni aussi important que s'il avoit été spontané, ni aussi insi(> ni fiant que s'il n'avoit été qu'une simple réponse à une tierce personne. Pour vous le bien faire comprendre, je vais vous en faire toute l'histoire.

« Je suis parti le 15 floréal pour aller voir une propriété que j'ai à dix-huit lieues de Paris (1). Pendant mon absence, le jour même de mon départ, votre ami m'écrivit pour m'invite r à passer chez lui. Cette lettre me fut envoyée de mon logement à mon autre campa^jne, où, par erreur, mon domestique me croyoit. Dans l'intervalle je revins à Paris, où cette lettre n'étoit plus, et j'en repartis avant qu'elle y fût revenue, de manière qu'après m'avoir ainsi manqué, elle ne m'est arrivée qu'ici. Ne voulant pas que celui qui me l'avoit écrite crût que j'avois refusé d'aller le voir, je lui ai écrit par un de nos amis communs pour lui expliquer ce qui m'avoit empêché de connoîtrc son invitation ; et

(1) Luzaiclies, jolie localité située à 24 kil. N.-E. de Pontoise ; chef-lieu de canton de Seine-et-Oisc. On y visite les ruines d'une abbaye fondée par saint Louis. La campagne environnante est délicieuse et bien propre à devenir la thébaide d'un lettré.

c'est en réponse à cette lettre qu'il m'a fait écrire ce que je vous ai mandé, en accompa^jnant cet avis de toutes sortes de formes amicales, et de la promesse de m'en donner (1) un contraire en tems et lieu. Il est bien clair que si je ne lui avais pas écrit, il n'auroit pas song^é à me rien faire dire. Je suis fort résolu, comme je vous l'ai mandé, à n'en tenir compte, quoique avec des formes, d'amitié. Je suis convaincu de ce que vous dites, que l'avis est commode pour lui plutôt que nécessaire pour moi, et que j'attendrais dix ans qu'il me le feroit toujours répéter. Je persiste, en conséquence, à vous prier de n'en point paraître instruit : mais, si, sans faire aucune question, vous en apprenez quelque chose, vous me ferez bien plaisir de me le mander.

Ci A propos, l'on m'a chargé, et Pictet (2) se joint à moi, dans cette affaire, de vous prier de dire un mot à Français de Nantes (3), pour un cit[ojen] de notre commune qui postule la place de receveur des octrois à Genève. Le receveur actuel a fait d'assez mau-

(i) Benjamin Constant écrit souvent home, douer, corne, sans redoubler la consonne médiane, mais en la surmontant d'un petit trait horizontal : nous n avons pas cru devoir respecter dans l'impression cette manie abréviative.

(2) Charles Pictet de Rocheniont Marc-Aitgiiste, savant agronome, naturaliste et diplomate suisse, né et mort à Genève (1755- 1824). Il avait servi pendant dix ans (1775-1785) en France, dans le régiment suisse de Diesbach.

(3) Le comte Antoine Français (ou François^ de Nantes (1756- 1836), directeur des douanes à Nantes, puis élu député de la Loire-Inférieure à l'Assemblée législative (4 septembre 1791), devint ensuite préfet de la Charente-Inférieure (11 ventôse an VIII). Quand fut créée la direction générale des droits réunis, il fut placé à la tête de cette administration (6 germinal an XII) et la gouverna habilement.

vaises affaires, et il est parti pour ne plus revenir. Celui que je voudrais que vous recommandassiez est appuyé par la Préfecture. On a envoyé à Paris toutes les attestations possibles qui ont été remises par le tribun Pictet au ministre de l'intérieur, lequel a dit que cette demande ne le re(jardoit plus, mais concernoit français de Nantes, qui a, en conséquence, toutes ces pièces en main. Ce sera une bonne action pour un père de famille, et un plaisir pour moi, si Ti-ançais accorde cette nomination. Le postulant se nomme de Ghoudens. Il a l'endu de {j^rands services à la commune depuis la réunion.

u Si vous n'aviez pas encore trouvé de logement, à la réception de cette lettre, je vous propose de faire usage du mien jusqu'à mon retour. 11 est meublé tant bien que mal, et suffira pour vous donner la possibilité de faire des courses à Paris en attendant que vous en ayez trouvé un autre.

u Je ne conçois pas ce que je vous ai mandé sur mes projets. Vous attendez (1), dites-vous, iine lettre de moi avant mon départ. Je compte bien vous en écrire plus d'une, car je ne me propose pas de partir d'ici avant la fin de fructidor. Je veux avoir mis en ordre mon travail, et, tout en avançant, il s'étend et se prolonge.

« Il n'est pas impossible, si le séjour de Paris ne m'est pas plus agréable qu'il ne l'est aux gens qui m'écrivent, et qui tous se plaignent de l'espèce de stupeur qu'ils éprouvent, il n'est pas impossible, dis-je, que je fasse un petit voïage (sic) dans le courant dé l'byver ou au printems. Mes amis d'Ecosse m'en pressent beaucoup,

(1) Phrase soulignée dans le texte autographe.

et je ne vois pas ce que je fais d'utile qui puisse mettre obstacle à cette course. Mal[>ré cela, je préférerai (sic) beaucoup passer cet hvver avec vous, si l'on peut seulement causer en tête à tête.

" Ma voisine (l) a reçu une lettre de Villers le Kantien (2) qui lui parle de vous avec un tendre souvenir.

(I.) Mme (le Staël. Ces lettres ont été publiées par Isler : Bricfe an Ch. de Villers. — La baronne mandait plaisamment à GaîMille Jordan (de Coppet, 23 octobre 1802) : « Villers m écrit des lettres où son autour de moi et de Kani se manifestent, mais Kant est préféré. "

(2) Chdrlcs-Frcmçois-DominiqKC de Villers (1765-1815\ capitaine d'artillerie (171)2\ devenu philosophe aprîs avoir émigré en xVllemagne, professa à l'université de Gœttingue. Très versé dans 1 étude de la littérature et de la philosophie allemandes, il initia la France à la connaissance des doctrines de Kant par de solides tiavaux, qui malheureusement pèchent par la forme : Leltres westphaliennes (Berlin, J797, in-12^ ; Philosophie de K(U(l, ou Principes fondamentaux de la philosophie transcendantale (Metz, 1801; 2 vol. in-8"). — Villeis était très lié avec Fauriel ainsi qu avec Guizot, lequel écrivait à Fauriel (de Nismes [sic^, 24 juin 1811) : « Je pense que vous aurez vu Villers : je ne suis plus en correspondance avec lui... Je voudrois bien qu'on le laissât tranquille à Goettingue, où il trouve du moins encore à qui parler et qui écouter. Je n'ai passé qu'une matinée avec lui, mais il m'a paru un peu disposé à devenir mvstique. La raison, en Allemagne, me semble honteuse du peu de succès de ses efforts, et elle se réfugie dans le mysticisme pour échapper au sentiment de son impuissance. » — J'ai publié cette longue lettre, avec plusieurs autres fort intéressantes de Guizot à Fauriel, dans la Nouvelle Revue du 1" décembre 1901, p. 355. — Mme de Staël s'occupait fort aussi du grand critique de la raison pure, dont l'ouvrage, depuis vingt ans ^^il parut à Riga en 1781), défrayait tous les débats des penseurs d'outre-Rhin. On a d'elle une lettre sur Kant, adressée à Degérando, à propos de V Expose de la philosophie de Kant, publié à Metz par de

« Dites, je vous prie, à la darne de la Maisonnette tout ce que vous pourrez ima(;iner de ma part. J'ai reçu une lettre d'elle, et je vous ai déjà (tliaqjé, dans ma précédente, de l'en remercier vivement.

« Adieu, mon ami, écrivez-moi : je vous aime et vous embrasse tendrement. »

(Pas de signature. — Pas de suscription.)

Villers en 1801 (cf. le Baron Dcgérando, Lettres inédites de Mme Récamier et de Mme de Staèl, pp. 52-54. La leUre est datée du 8 brumaire an XI-31 octobre 1802).

XJI

Ce 13.

\jSans autre indication de date.^

u Mon cher ami, je vous écris par une occasion.

a J'ai reçu la lettre par lacjuelle vous vous montriez instruit de ce que quelques amis m'avoient fait dire. Mais vous n'aviez pas reçu, en me l'écrivant, celle que je vous ai adressée d'après ces données nouvelles. Elle vous sera parvenue depuis. Je la confirme entièrement, et mes projets sont toujours les mêmes : mais, comme le moment de les réaliser approche, et que je désire être aussi au fait que possible de la disposition de F. (1), je vous prie instamment d'exécuter la petite course que vous projettez fsic) depuis quelque tems auprès de lui, et d'avoir sans affectation une conversation sur moi. Sans questions, mais simplement en me nommant, et en lui disant que vous avez reçu de mes nouvelles, vous parviendrez facilement à connoitre au juste sa disposition, et j'attends un mot de vous pour me former une idée exacte de l'état des choses.

u II se pourroit qu'un ouvrage (2) qui a paru depuis peu, et dont vous pourrez mieux que personne juger l'effet, puisque je vous l'ai envoyé, ait ajouté au désir

(1) Fauché. — Cette lettre, qui ne porte aucune indication de mois ni d'année, doit dater de 1802.

(2) L'ouvrage de Nccker.

de F. de se débarasser fsic) de tout ce (|iii lui donneroit de la peine à défendre. Cependant qu'y auroit-il de commun entre cet ouvra{;e et moi? Ce ne pourroit être qu'un ricochet d'imajjination, qu'il seroit facile de démontrer absurde. Quoi qu'il en soit, cette circonstance redouble l'importance de la petite visite que je vous demande de faire.

« Je recevrai peut-être quelque chose de vous avant votre réponse à cette lettre-ci, et si j'en jujje d'après ce que vous m'écriviez en dernier lieu, peut-être aurezvous déjà fait ce que je vous demande. En ce cas, ceci devient inutile : mais si cela n'est pas, je réitère ma prière, afin ([ue je puisse bien être au fait, avant une petite course à Bàle (1), que je ferai vers les premiers jours du mois prochain.

a Je ne vous dis, mon ami, ni combien je vous aime, ni combien je vous remercie : mais je vous jure que vous entrez pour beaucoup dans mon désir d'arran^jer la petite affaire en question, et dans ma résolution de ne point tenir compte de certains conseils.

« Si on retranchait de mes espérances cintj ou six personnes, je céderais à tous les avis, car tous les modes de vivre me deviendraient indifférens. Je n'ai pas besoin de vous dire quel rang vous occupez parmi ces personnes.

« Adieu, mon ami. Je vous aime et je vous embrasse de toute mon àme. »

(Pas de slcjnature. — Suscription : An cit. F. — La lettre a été remise de la main à la main.)

(1) Entendez : à Paris, d'après la convention qui précède.

(21 août 1802.) Ce 3 fructidor.

il Vous aurez reçu de moi, mon cher ami, par une occasion, une lettre qui vous aura mis au fait et des avertissemens (|u'on m'avoit donnés, et de la résolution qu'ils m'avoient fait prendre. Je suis tout à fait de votre avis sur l'inconvénient de parler des motifs qu'on suppose avoir occasionné mon voia^e fsicj, et de ceux qui pourroient m'engager à prolonger mon séjour ici. Il y a longtems que j ai écrit que dans ce genre on créoit souvent ce qui n'étoit pas, et que dans tous les cas on préparoit Popinion à supporter ce dont elle avoit été obligée de s'occuper prématurément. Mais il est impossible, quand une fois ces conjectures ont été formées, d'empêcher qu'on ne les répande; et il est même impossible de se fâcher contre ceux qui les répandent, avec l'intérêt de l'amitié. Cet intérêt est si rare, que j'éprouve toujours pour ses témoignages une profonde reconnoissance, lors même qu'ils auroient de mauvais résultats. Ce n'est pas que je n'en éprouve beaucoup plus, et sans mélange, pour une amitié comme la vôtre. Mais ce sont de ces bonheurs qu'on ne rencontre pas deux fois dans la vie; et je vous assure que je l'apprécie au point que toute l'humeur que peuvent me causer mes confuses tracasseries disparaissent devant cette idée.

u Je n'ajouterai rien clans cetto lettre à ce que contient ma précédente, qui, arrivée à Paris ce matin, a dû vous être remise de suite (1) si vous y êtes, ou vous sera envoyée incessamment. Vous y verrez et ce que je sai fsicj, et ce que je désire, et ce (jue je me propose de faire. Le premier avis que j'avois reçu, et qui est beaucoup moins important que le second, ne m'est point parvenu par la personne que vous supposez, et qui vous mettra du reste parfaitement au fait. Ce premier avis ni'étoit parvenu par un [»ros {;arçon, lovai et honnête, de Nantes ou de Rennes, à ce ([ue je ci-ois, et avec le(|uel j'ai passé toutes mes matinées pendant deux ans. Vous m'en avez dit une fois beaucoup de bien (!2).

« Je pense, comme vous, qu'il y auroit inconvénient et pres([ue honte à faire volontairement ce (jue mes ennemis désirent, et je tâcherai, en me refusant à leurs désirs, de ne pas être exposé à quelque chose de pis que leur disposition actuelle. Vous pourrez, au reste, m'écrire par une occasion sùrc dans ti'ois semaines, si vous aviez quelque chose à m'envoyer, et j'espère, avant ce tems, avoir des nouvelles qui déjà contribueront à former mon opinion. Sauf des rensei{;nemens ultérieurs, je nren tiens à ce que je vous ai déjà mandé.

u Du reste, mon parti est pris; )e commence à me llatter qu'à force de travail, je poiiriai faire quelque cliose de di{;ne de l'amitié que quel(|ues hommes que j'honore veulent bien me témoip,ner, et dans un (jenre qui ne prêtera point à d'absurdes imputations. Je ne sais si c'est vanité d'auteur, nuiis je mets une j>rande

(1^ Tour incoirecl ^^ tout de suite idt'jà reiicuntrr phis haut). (2^ Nous avouons ne pas savon- du toul de qui il s'ajjit. Quel est ce (^ros qareon? . . .

importance à avoir déposé d'une manière sûre un ouvrage étranger à tout ce qui se fait, qui prouve au moins, si le tems de faire mieux m'étoit refusé, ce que je désirois et quelle espèce d'intérêts a dirigé toute ma conduite. Les preuves touchantes que vous me donnez de votre amitié me rendent cela encore plus nécessaire. C'est, je trouve, un moyen de vous témoigner ma reconnoissance que de parler d'une manière digne de votre esprit et de votre âme. Je m'enorgueillis de vos sentimens pour moi, et cet orgueil fait que je vaux mieux et que j'ai euvie de valoir mieux encore (1).

u Exprimez, je vous prie, à la personne qui vous a écrit de Paris et qui est actuellement retournée auprès de vous, que mon estime pour son caractère ne pouvoit pas augmenter, mais qu'il m'est doux de sentir croître ses droits à ma tendre et sincère affection. .Je ne suis surpris de rien de ce qui est bon et noble en elle, mais j'en jouis fsicj avec bien de fsicj plaisir.

« Je ne vous mande aucune nouvelle. Si ce n'étoit pas à vous que j'écris, je serais honteux de ne parler que de moi, et de moi sous un rapport vague, incertain et impatientant (2). Mais je remercierai toujours les circonstances qui m'ont procuré des lettres comme les vôtres (3).

u Adieu, mon bien cher ami : fauiai un grand

(J) Il est impossible de ne pas athnirer ce langage, qui fait autant d'honneur à Benjamin Constant qu à Fauriel.

(2) II faut avouer que voilà une phrase d'un tour bien lâché, bien fâcheux. Constant écrit vile et n'échappe pas à la négligence, ni à la louidcur.

(3) Cette phrase nous fait vivement regretter la perte des lettres de Fauriel à Benjamin Constant.

bonheur a vous revoir (1); aimez-moi, comme je vous aime. »

(Pas de signature. — Ti.mbrk postal : 99 Genève. — SuscuiPTioN : Pour M. Forieile (2) (sic). A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meiilan. Département de Seine-et-Oise.J

(1) Ici le mot et (raturé).

(2) C'est à dessein, sans doute, et par surcroit de précaution, que le nom de Fauriel est cacocjraphié ainsi.

(29 septembre 1803.) Ce 7 vendémiaire [a/i] XI.

u J'ai reçu, mon amie, votre lettre sans date, mais contenant tous les détails que je vous avois demandés. Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous en remercie du fond du cœur. L'intérêt que vous m'y prouvez me consoleroit presque de ce que ces détails ont d'affligeant s'ils ne jettoient fsicj sur notre réunion une incertitude qui me peine plus que tout le reste. Elle ne porte pas sur Tépoque, car je ne change rien à mes projets (1), mais sur la durée de mon séjour dans le pays où nous devons nous rencontrer.

«t Je désire extrêmement recevoir encore une lettre de vous. Si vous avez vu l'homme (2) qui est aujourd'hui rentré dans sa famille et sa vie privée, vous aurez pu savoir de lui plus de choses que sa situation antérieure ne lui permettoit d'en dire. Si la guerre civile qui, comme les papiers vous l'apprendront, a éclaté dans toute la Suisse, me le permet, j^irai à Baie (3)

(1) Mots soulignés dans le inanusorit autographe.

(2) Fouché, sans doute, tombé du ministère. Constant ne cessera pas d'être en relations avec lui. En 1814, il dine plusieurs fois avec lui et avec Garât (cf. Journal intime, p. 141); il lui rend visite (p. 140).

(3) Entendez : à Paris.

incessamment; des affaires de commerce m'y appellent. J'y serai vers la fin de ce mois ou le commencement de l'autre. Je compte y rencontrer un de mes amis, au([uel vous savez que je ne suis {sic; il faut lire, sans doute : que je me suis) bien tendrement attaché.

« Je n'ajoute rien ni sur l'affaire (|ui nous intrijjue depuis si lon^jtems, ni sur autre chose, sinon qu'un homme arrivant d'auprès de vous m'a assuré que la retraite de notre ami n'est nullement une rupture entière (1), que notre ami (2) conserve encore en (>rande partie des relations avec son ancien associé (3), et qu'il en a reçu des bienfaits pécuniaires qui prouvent qu'ils sont loin d'être brouillés. J'ijjnore jusqu'à quel point cela est exact. Mais pour peu que cela fût vrai à moitié, ne serait-il pas possible qu'il me rendit encore le service de recevoir de moi et de montrer à la personne intéressée la lettre ostensible dont votre excellente amitié étoit convenue av^ec lui avant sa retraite? Observez que c'est à peine un service, car c'est lui qui étoit chargé de me demander des explications. Ces explications, je les lui donne, tard, il est vrai, mais pourtant aussi tôt que cela m'a été possible, et je ne peux les donner qu'à lui. Il est naturel que je les lui adresse; il l'est également qu'il les transmette. Je ne lui demande que cela. Je sens très bien qu'il ne peut me rendre les services qu'il m'auroit rendus dans sa situation antérieure. Mais il m'importe que ma lettre ostensible soit connue pour que je puisse augurer les intentions ultérieures. C'est là tout ce que je veux. Au reste,

(1) Allusion à la première disgrâce de Fouché (fructidor an Xseplembre 1802).

(2) Fouchd. '

(3) Bonaparte.

je sens toujours plus que rien ne peut se traiter ainsi : et je persiste.

u Vous avez très bien fait de séparer autant que possible ma position de celle de tout autre. Je sens qu'on veut les confondre, et, en même tems que je sens que cela est fâcheux, je sens combien il est difficile de les distinguer. Car je ne veux nuire à personne, ni surtout à une personne que j'aime tendrement : mais il n'en est pas moins vrai que nos positions et nos droits sont différens (1).

« Vous aurez tout le tems de m'écrire ici. Car j'y reste encore au moins vingt jours. L'ami qui m'a apporté de vos nouvelles pourra m'en donner encore une fois.

u Adieu, mon amie. Je meurs de honte de tant écrire sur moi. Je vous embrasse et vous aime. Je ne me sens point malheureux puisque vous m'aimez. Il m'est doux de vous beaucoup devoir. Adieu encore une fois. «

(Pas de sigtiatiire. — Cette lettre ne contient qu'un seul feuillet, tout entier couvert, recto et verso. Donc la suscription manque : mais elle est bien adressée à Fauriel, en dépit de la prudente appellation féminine mon amie, qu'on retrouvera, d'ailleurs, dans la lettre suivante, du 30 vendémiaire an XI.)

(1) Ici, dans le texte autographe, cinq lignes entières ont été soigneusement biffées. Il est absolument impossible de rien déchiffrer sous l'épaisse rature.

(22 octobre 1803.) Ce 30 vendémiaire an XI.

« Votre lettre, mon amie, m'avoit décidé au voya(je que je projette depuis lon(>tems. Je me préparais à partir, quand une résolution inattendue de mon père(l) a mis une difficulté nouvelle dans tous mes arrangcmens. Ne pensant pas (jue je mettais une (jrande importance à la différence de quinze jours ou trois semaines, il m'a annoncé son intention de venir passer une douzaine de jours avec moi avant mon départ, et ne m'a pas laissé le tems de lui répondre. Or, ces douze jours absorbent presque en entier l'intervalle qui devoit séparer ma petite course de celle d'une personne dont je crois, ainsi que ceux de ses amis qui s'intéressent plus à elle qu'à moi, que les affaires doivent s'arranger, assez longtems avant, ou assez lonjjtems après les miennes. Si elles se traitoient à la fin, il me semble indubitable, et vos lettres, aussi bien que quelques autres, m'ont prouvé que vous pensiez de môme, il me semble indubitable, dis-je, que nous nous nuirions réciproquement. En conséquence, plusieurs motifs et sa volonté rendant sa réso-

(1) Le père de Benjaniin Constant appartenait à une vieille famille protestante réfugiée à Lausanne. — Consulter sur lui, sur son second mariage, sur ses affaires domestiques, sur sa santé, le Journal intime, passim.

lution et l'époque de son voyage invariable (sic), j'ai pris le parti de retarder le mien. J'ai réglé de mon mieux par lettres mes affaires, et je serai ici encore deux mois au moins. Ceci est pour vous seul. Vis-à-vis de tous mes amis, je motive le retard apporté à mon arrivée sur celle de mon père, et je désire que cette cause soit seule connue. Mais avec vous, mon amie, je n'ai pu me résoudre à ne pas vous expliquer bien franchement mes motifs. Écrivez-moi donc à présent, sur nouveaux fraix (sic). Vous savez que ce ne sont pas des nouvelles que je vous demande, mais l'assurance que vous ne vous détachez pas de moi. Je frémis quelquefois de mettre mes amis à une aussi hazardeuse épreuve que huit mois d'absence. Mais je crois que vous jugerez que j'ai bien fait de me réserver à traiter seul mes affaires, et ne pouvant pas changer l'époque où d'autres se traitent, que j'ai dû réserver la mienne pour un autre moment, n'ayant surtout plus le moyen que votre amitié m'avoit ménagé pour faire valoir mes droits par une lettre ostensible, et n'ayant, par conséquent, aucun moyen de faire connoitre mon arrivée, ce qui l'aurait infailliblement fait confondre avec celle d'une autre personne. Voilà une longue phrase. L'aurai-je fait (sic) assez claire et assez obscure ?

u Maintenant je vais m'entourer de quelques livres, et travailler autant que mes yeux me le permettront (1).

(1) Dès l'âge de dix-neuf ans, Constant se plaint de sa santé, qui restera toujours assez mauvaise. «« Je n'ai, écrit-il en 1786, ni estomac, ni poitrine, ni vue. » A. cette date, il porte déjà des lunettes. Il parle assez fréquemment de ses maux physiques dans le Journal intime et dans sa correspondance. — Cf., par exemple, une lettre à Mme de Gharrière, à la date du 28 octobre 1793 (De Lausanne; p. 410 de ledit. Melegari).

Je ne travailie pas pour le moment; je n'ai rien à dire sur les eirconstances. Mais une foule d idées à demi développées me pèsent par leur désordre; je veux les enré^jimenter, sauf à les renfermer ensuite à jamais.

« Je vous écris tout édifié des prêtres qui ont refusé d'enterrer i\lad"« Gliameroy (1). Ils ne perdent pas de tems pour reprendre leurs anciens usa{}es. Assurément, si nous avons à nous en plaindre, nous n'aurons pas au moins à les accuser de ne nous avoir pas avertis.

" Les affaires de Suisse ne s'arranf^ent pas. La diète de Schwitz (2) a publié une déclaration portant qu'elle reste assemblée, qu'elle envoyé ordre aux commandans militaires sur les frontières de n'apporter aucune opposition à l'entrée des Français (3), qu'elle recommande aux citoyens de la supporter avec une rési(>nation ferme et calme, et qu'elle confie le soin de ses droits, qu'elle ne peut défendre par la force, à Dieu et à la postérité. On assure que nos troupes y entreront incessamment. Le général Ney (4) est déjà parti pour Berne. Cette résis-

(1) Danseuse de l'Opéra. L'enterrement de cette pauvre Hlle, dont le curé refusa de recevoir le corps dans l'église de Saintlloch, Ht scandale. — Cf. la lettre de Cabanis à Roger Martin, ex-législateur (^^«<c?ti7, 10 brinnaire an XI. Collection de Rcfuç^e), citée par M. Guillois, op. laud., p. 170. — B. Constant prend texte de ce fait pour lancer un coup de patte au clergé catholique, qu'il n'est pas fâché d'accuser d'intolérance, en sa double qualité de protestant et de libéral.

(2) Ce canton, conquis par les Français, fut privé par eux, en 1798, — cinq ans avant la date de la présente lettre, — des territoires qu'il s'était soumis, mais reçut par compensation la petite république de Gersau (1803).

(î^) Ici, dans le texte autographe, le mot mais, hané. (4) Ney, à qui le Premier Consul Ht épouser en juillet 1802 Mlle Auguié, intime amie d'tlortense de Beauharnais, s'était vu

tance passive ne laisse pas que d'être de quelque embarras.

i( Adieu, mon amie; un de mes compatriotes, qui part sous peu de jours, vous portera de mes nouvelles. Mandez-moi combien de tems vous restez encore à la campagne, et où je dois vous écrire à Paris quand vous y serez. Adieu. Je vous aime. »

(Pas de signature. — Timbre postal : 99 Genève — SuscRiPTioN : Pour M. Forielle (sic). A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meuian. Dép^ de Seine-el- Oise.J

charger, peu après son mariage (en octobre), d'une uiission tout ensemble diplomatique et militaire, qui bientôt amena les cantons suisses à conclure l'acte de médiation de février 1803.

(4 novembre.) Genève, ce 13 brumaire.

a Vous aurez, mon ami, reçu ma lettre du 30. Depuis lors, j'ai eu quelque incertitude sur la convenance du retard auquel je me suis résijjné : mais chaque jour ajoutoit aux motifs de ce retard, puisque chaque jour rapprochoit d'autant le voyage de la personne qui croit utile d'arriver à une autre époque que moi (1). J'ai donc persisté dans mon plan, et je suis établi ici, pour six semaines au moins.

u J'attends de vos nouvelles avec impatience : j ai besoin de savoir (|ue vous m'aimez, et mon unique consolation dans l'éloignement où je vis de tout ce qui m'intéresse, c'est l'espoir de retrouver mes amis tels qu'ils se sont montrés à moi cet été. Ecrivez-moi donc, toujours à l'adresse de Rivière, jusqu'à ce que je vous en indique une autre, quand j'aurai définitivement quitté la campajjne, à l'arrivée de mon père. Je ne sai (sic) si les affaires de Suisse vous occupent autant que nous, qui sommes les voisins de ce malheureux pays. Mais elles produisent ici un effet d'indignation

(1) Toujours des périphrases! Il faut convenir que ce procède est fatigant à la longue et agace le lecteur; mais il était d'une nécessité majeure, connue nous l'avons démontré.

général. Il paraît qu'il en est de même en Angleterre. J'en juge par les mal-adroites fsicj réfutations du Journal officiei. Je suis tenté de croire que cette désapprobation universelle a jette (sic) dans les projets d'une certaine personne (1) assez d'incertitude. Le langage de ses agens est différent de ce qu'il étoit naguères. Ce n'est plus un gouvernement nouveau qu'on annonce, mais le gouvernement helvétique, c'est-à-dire le plus méprisé des gouvernemens qu'on veut soutenir (2). Auroiton renoncé au protectorat, ou louvoye-t-on, en attendant que le vent redevienne favorable?

u Vous pensez bien que je vais profiter de cette prolongation de solitude, et de ce qu'elle devient plus complette (sic), pour améliorer encore ce qui m'occupe depuis si longtems. Je commence à espérer que cet ouvrage, si une fois il parait, méritera sous quelques rapports votre suffrage et celui des hommes qui vous ressemblent. On n'a point fait ce qui me semble la chose la plus nécessaire, un ouvrage élémentaire sur la liberté; et l'on est toujours parti tantôt de données vraies, mais qui, n'étant pas démontrées à tous les esprits, ne portoient pas la conviction suffisante pour en faire adopter tous les résultats, tantôt de données reçues, mais qui, n'étant pas analysées, n'étoient pas d'une vérité suffisamment rigoureuse. Vous verrez ce que j'ai essayé, et jusqu'à quel point j'ai approché du but.

«* Je reviens à ce qui m'est personnel. Si mon absence prolongée donnoit lieu à des bruits absurdes, je vous

(1) Bonaparte.

(2) Voir l'excellente édition de Dix années d'exil (p. 85), de M. Paul Gautier; il s'agit de VActe de médiation.

demande de les combattre, mais uniquement (I) parle seul fait de l'arrivée de mon père ici, et par mes affair(;s domestiques. En détruisant ces bruits, mes amis diminueront d'autant les difficultés pour l'avenir.

« J'ai vu dans le Publicisle une lettre parfaitement noble d'une personne à laquelle j'ai voué depuis lonjjtems bien des sentimens tendres et une estime profonde (2). Dites-lui, je vous prie, mon impression et celle de ce qui m'entoure, sur cette lettre. Aimez-moi, écrivez-moi, et croyez à mon amitié pour la vie. m

(Pas de signature. Pas de timbre postal. — La lettre a été remise directement^ de la main à la main. — Suscription : Pour M. Faurielle (sic). Au-dessus : cit\oyen] Fauriel.)

(1) Ces deux mots mais uniquement ont été rajoutés dans 1 interligne.

(2) Encore une indication vague, et, par suite, incertitude pour le lecteur.

(24 novembre 1803.) Genève (i), ce 3 friinnire an Xl.

a Merci, mon cher ami, de votre lettre du 17 brumaire (8 novembre). Vous en aurez reçu une de moi depuis cette époque. Je ne vous parle plus de mes projets. Ils me sont devenus désagréables depuis qu'ils ont abouti à prolonger notre séparation. J'ai quitté la cam-

(1) Lettre fort intéressante, sur le livre de Cabanis. Ce savant était ami de Fauriel, qui, d'ailleurs, était loin de partager toutes ses idées (voir Y Appendice ci-apros). En 1802, Cabanis réunit aux six premières communications lues pai- lui à l'Institut au courant de l'an IV et de l'an V six nouveaux mémoires; et cet ensemble parut sous ce titre : Rapports du physi(jue et du moral de l'homme. Le volume obtint un immense succès, et la réputation du philosophe se répandit vite alors dans le grand public. — Cf. l'éloge que lui décerne B. Constant : « Je lis... le livre de Cabanis, et j'en suis enchanté, etc. » — L ouvrage, dit M. Guillois (p. 173), « souleva des tempêtes. Mais dans tous les camps, on se plut à rcconnaitre l'élégance du stvie, 1 imagination riche et féconde, la raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de son époque. » 11 y a dans cette dernière ligne un peu d'exagération (et Chateaubriand!). Mais enfin, c'était un travail d'une conception forte, neuve, originale, et d'une forme excellente. — Sur Cabanis lui-même, consulter les deux premiers livres, passim, de la bonne étude de M. Ant. Gimi.lois, Le salon de Madame Ifelvétius (Calmann Lévv, 1894-, 1 vol. in-12\

pagne pour tout à fait, et me voici établi ici, où je resterai jusqu'à ce que je (juitte déFinitivement ce pays. Mes premiers momens dans les murs de cette cité n'ont pas été gais. Je ne sai (sic) si le travail, si le dégoût de beaucoup de choses, ou si tout simplement une disposition physique m'ont rendu malade, mais voici trois semaines durant les(|uelles j'ai eu peine à travailler un quart d'heure de suite. Mes yeux ont été frappés d'une faiblesse nerveuse qui me causoit des veitiges dès que je lisais : et pour ajouter à l'ennui de cet état, deux médecins de mes amis, é(;alement habiles, étoient, sur la raison de mon affaiblissement, d'opinion diamétralement opposée. L'un prétendoit que je souffrais de trop de tension et qu'il falloit des bains tièdes, et tout ce (|ui détend les nerfs : Tautre assuroit que je souffrais de trop de relâchement et qu'il falloit des bains froids et tout ce qui donne du ton. .J'ai pesté contre les médecins, les hommes, et la nature (1). Depuis quatre à cinq jours je suis mieux, quoiqu'encore hors d'état de travailler longtems sans répugnance.

« Lorsque les maux physiques surviennent, on a peine à concevoir avec quel acharnement les hommes se créent des maux d'une autre espèce; et l'on éprouve surtout une indignation vive de ce que la nature, si féconde en douleurs, ne les dirige pas contre les ennemis de l'humanité. Je vois ici une quantité d'êtres innocens, harmless (sic) créatures^ qui souffrent des douleurs qui mettroient tels esprits tracassiers etviolens que je connois hors d'état de remuer et de tourmenter

(1) Petite esquisse de scène comique, à la façon de Molière. Constant avait souvent les yeux malades. Il s'en plaint sans cesse (cf. plus haut, p. 86, n. 1).

le monde. C'est un scandale que de voir la douleur si mal appliquée (1).

u Geci me fait penser aux Suisses (2) nos voisins, qui ont aussi leur bonne part de douleurs et d'agitation : mais je me borne à y penser. J'ai banni loin de moi tout discours de politique. Je conviens avec les auteurs du jour que c'est un sujet dont on doit s'occuper le moins possible. 11 n'intéresse, au fond, que notre sûreté, nos biens, et notre vie? et c'est folie que de se fatigfuer à réfléchir sur des bagatelles comme celles-là.

u Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le permet, le livre de Cabanis : et j'en suis enchanté (3). Il y a une netteté dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue dans le style, un calme dans la marche de l'ouvrage, qui en font selon moi une des plus belles productions du siècle. Le fonds fsicj du système a toujours été ce qui m'a paru le plus probable; mais j'avoue que je n'ai pas une grande envie que cela me (4) soit démontré. J'ai besoin d'en appeller (sicj à l'avenir contre le présent; et surtout à cette époque où toutes les pensées qui sont

(1) Sainte-Beuve [Portraits contempo7-ains, t. II, p. 511^ n. 1) observ^e, à propos de ce passage : « Un jour qu'il était plus souffrant des nerfs que de coutume, il laissait échapper ces mots irrités, dont l'allusion est assez sensible. " — Il est certain que l'iniquité apparente dans la distribution des misères humaines est bien faite pour dérouter les esprits les plus sains.

(2) Allusion à V Acte de médiation.

(3) Tous les lettrés du temps ne partageaient pas, Dieu merci, cette opinion enthousiaste. Le panégyrique est excessif. Si la pensée du philosophe est vigoureuse, le fond de sa doctrine est des plus contestables, et l'influence en serait néfaste, à la suivre aveuglément. (Cf. ce que nous en avons dit au chap. i.)

(4) Ce mot me figure dans l'interligne, annexé après coup.

recueillies clans les têtes éclairées n'osent en sortir, je répu(»ne à croire que, le moule étant brisé, tout ce qu'il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu'on ne peut rien faire des idées de ce [jenre comme institutions. Je ne les crois pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s'en servent sont le plus souvent des fourbes, et que ceux qui ne sont pas des fourbes jouent le jeu de ces derniers, et préparent leur triompbe. Mais il y a une partie mystérieuse de la nature, que j'aime à conserver comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances, et même de mes imprécations contre quelques bommes (1).

a Adieu, mon ami. Vous savez que je vous suis pour jamais tendrement et inviolablement attaché. »

(Pas de signature. — Timbre postal : 99. Genève. — SuscRiPTiON : An citoyen Fanrielle (sic). Petite rue verte., ?i" 1166 (2). Fauxboury (sic) S. Honoré. Paris.)

(1) Cette dernière appréciation est le correctif judicieux et nécessaire de l'élojje qui précède.

(2) Les maisons étaient alors numérotées par quartier, et non par rue; de là ce chiffre élevé.

(28 janvier 1803.) Genève, ce 7 nivôse an XI.

Cl Quel long silence, mon ami ! J'ai bien peur de n'avoir eu que trop raison, en regardant une absence de huit mois comme bien dangereuse, sinon pour les sentimens, du moins pour la mémoire (l). Il y a aujourd'hui quarante-cinq jours que je n'ai pas un mot de vous. Vous avez cessé de m'écrire, au moment où i'ai cessé de vous demander de me servir. Bien des gens auroient fait le contraire : mais je ne suis pas content de votre oubli, quoique vous ayiez pris pour cela le moment où mon amitié seule en souffre. S'il faut vous importuner de demandes pour que vous ne m'oubliez fsicj pas^ qu'à cela ne tienne! Je vais imaginer toutes sortes de commissions à vous donner (2). Ditesmoi d'abord ce que vous faites et si vous n'êtes pas malade. Me rassurer sur vous est un aussi grand service que vous occuper de moi. Dites-moi ensuite ce que vous pensez d'un ouvrage en trois volumes qu'on vous a remis de la part d'une personne à qui vous avez si souvent promis d'écrire et àqui vous n'avez jamais écrit (3). Je serais bien trompé si vous n'aviez pas trouvé dans

(1) On a pu constater à quel point H. Constant a l'amitié jalouse et inquiète, comme l'amour.

(2) Ceci est assez spirituel, et tinemcnt dit. .

(f3) Il s'agit assurément ici de Delphine, le fameux roman de Mme de Staël, déjà désigné plus haut.

cet ouvrafje bien d(!s choses ([ui aient fait plaisir (;t à votre cœur et à votn^ esprit. J'en connois peu où il v ait autant crohservatioiis fines et neuves, une peinture aussi N raye (sic) des caractèrcîs, et une aussi (jrande élévation de sentimens (l).

« Je suis bien honteux de vous dire que mon travail à moi n'est point terminé. Mes yeux, que rien ne peut remettre, me forcent à des ména(|[emens qui me désespèrent, et je ne puis consacrera l'étude que très peu d'heures par jour. Je voudrais bien cependant être débarassé (sic) de cette entreprise, pour lo^jer mon travail dans une cassette, et pour re(»arder couler l'eau et passer les nua[»es.

« Vous ne serez pas étonné si je ne vous parle pas de nouvelles. D'abord je n'en sai (sic) point; en second lieu, je n'en dirais pas si j'en savais. On nous donne un nouveau préfet, dont personne ici n'avoit entendu parler, mais qui a joué un (jrand rôle autrefois, dit-on,

(1) Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ce jugement, élogieux à l'excès, celui que B. Constant, dans une lettre à sa tante, la comtesse de Nassau [6 novembre 1805 ; édit. Mklegari, pp. 348-3'ii'9), portait sur une des plus fameuses productions de ce Chateaubriand qu'il n'aimait guère, comme on sait, et dont il fut l'obligé par la suite : « Nous sommes tout à fait du même avis sur lie ne'... Je regarde cet ouvrage comme une des plus belles choses qui aient été écrites dans la langue française; mais lorsqu à la tin du roman je trouve le discours sévère et juste du père, je sais bon gré à l'auteur d'avoir réuni beaucoup de raison à la conception et à la peinture de toute l'exaltation et de tout le vague qui paraissent à la jeunesse au-dessus de la raison... Au reste, (^hateauliriand a mis si peu de raison, ou plutôt tant de folio, dans le reste de ses cinq volumes, qu'il n'est pas étonnant qu ayant voulu être raisonnable une fois, il ail trouvé une quantité de bon sens disponible. " — Savourons la doucereuse méchanceté de ce dernier trait (cl", la lettre I ù Fauriel).

au présidial de Riom (1). Il étoit préfet de l'Aude et s'est brouillé avec l'évêque, à cause des prêtres constitutionels (sic), que lui, préfet, ne pouvoit tolérer, de sorte qu'il parait qu'il étoit plus scrupuleux que l'évêque. Rien ne convient mieux à un pays protestant. Je n'aurai pas, au reste, l'avantage de vivre longtems sous ses loix (sic). Je compte retourner dans mon hermitage, avant que la première hirondelle ait paru. J'ai beaucoup de raisons de désirer d'y être : mais j'aime autant laisser passer les jours courts, pour m'ennuyer moins à la campagne, où j'achèverais d'abymer (sic) mes yeux, si j'y passais seul ces longues soirées. J'espère bien, malgré tout ce qui doit vous retenir à Paris, vous engager à (2) me venir voir, quand j'aurai rendu cette retraite digne de vous. Mais ce que j'espère surtout et ce que je désire vivement, comme un plaisir moins éloigné, c'est qu'à l'apparition de cette lettre, vous serez pénétré de remords et vous mettrez de suite (3) à m'écrire. Mille choses à la dame de la rue de Matignon (4). Je vous embrasse de toute mon âme. »

(Pas de sicjnature. — Timbre postal : 99 Genève. — SuscRiPTiON : Ail citoyen Fauriel, petite rue Verte, n° 1166. Fauxbourg Honoré (sic). Paris.)

(1) M. de Barante père. Claude-Ignace Bruqière de Bavante, né en 1745 à Riom, mort en 1814, huéraleur et homme publique français, fut préfet de l'Aude en 1803, puis de Genève. Son principal ouvrage est une Introduction à l'étude des la)i(/ues (Riom, 1791, in-12V II collabora à la Biographie universelle de Michaud.

(2) Constant avait dahord écrit, puis raturé : ni' aller.

(3) Pour : tout de suite, d'emblée. Constant affectionne cette locution qui, prise on ce sens, est, comme on sait, un ^Tai solécisme (cf. les lettres précédentes).

(4) La marquise de Condorcet.

(14 février 1803.) Genève, ce 25 pluviôse an XI.

a Je n'ose presque pas vous dire, mon ami, combien votre lettre m'a fait plaisir : parce que ce serait vous faire connoitre combien votre silence m'avoit affligé, et que ma reconnoissance auroit l'air du reproche. Cependant j'aimerais mieux avoir tout simplement à me plaindre qu à penser que votre santé a contribué à vous empêcher de m'écrirc. Cet hyver rigoureux met à l'épreuve les forces physiques; d'autres choses mettent à l'épreuve plus douloureusement les forces morales. On a bien de la peine à se lirer de tout cela.

a J'ai remis votre lettre à la personne (1) pour qui elle étoit destinée (sic), et vous lui avez procuré un moment de plaisir qui a fait diversion à beaucoup de chagrins de divers genres. Il me semble que vous devez en être bien aise. Elle vous répondra sans doute elle-même incessamment. Sa santé a souffert de ces grands froids, et plus encore do l'indécision dans laquelle elle a vécu depuis plusieurs mois.

« Il y a, dans votre lettre à moi, une phrase que je n'ai pu comprendre. Vous verrez vous-même, me dites-

(1) Mme de Staél. — Le tour de la phrase est peu correct.

VOUS, quand vous serez ici, dans quel parti se trouvent les qens qui en sont le plus mécontens (1) (de l'ouvrage dont vous me parliez). Je ne conçois pas que cela puisse faire un doute : et, d'après cette conviction, je ne conçois pas non plus que j'aie besoin de me rapprocher de vous pour m'en assurer. Il est évident que les principes de M. de Leb.[e;z5e/] sont ceux de l'auteur : et que les mécontens les plus mécontens sont les ennemis de ces principes. Dans votre réponse, expliquez-moi pourtant votre phrase.

il Je partage votre opinion sur mon séjour loin de mes propriétés. Ce séjour a été contraire à mes intentions, et n'auroit jamais été prolongé de la sorte, si chaque retard ne s'étoit présenté comme un retard de huit jours, depuis cinq mois. Aujourd'hui que j'ai déjà fait un si long sacrifice, il seroit absurde de renoncer, pour une différence de huit jours, à tous les avantages, vrais ou faux, bien ou mal calculés, que j'ai cru v voir, pour moi et pour d'autres. Cependant, la chose est positive, je ne me prêterai plus à aucune nouvelle procrastination (2), et je planterai des arbres autour de ma campagne ou dans quinze jours ou dans six semaines. Je crois plutôt que ce sera dans six semaines. Ainsi répondez-moi, je vous prie, à présent que vous m'avez réaccoutumé au plaisir de recevoir de vos lettres.

(1) Bien entendu, la phrase que nous imprimons en ilaliques se trouve soulignée dans la lettre autographe.

(2) Latinisme. Cicéron emploie volontiers ce terme de procrasliiialio dans le sens de remise au leiKlciiuiiii, ajour)icineut, délai. Dans une lettre d'Augustin Thierry à Destutt de Tracy sur Fauriel;, on trouve précisément cette locution : démon de la proeraxtination. Ce mot lourd, épais, était cher, je ne sais trop pourquoi, à Benjamin Constant.

SABLE

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