XXXVII (I
(5 juillet 1804.)
u J'espérais que Fauriel me donneroit de vos nouvelles, Madame, et j'en désirais avec ardeur. Son silence obstiné me détermine à vous en demander moi-même. Je ne veux pas en être privé pins longtems.
u Ktes-vous à cette charmante Maisonnette où j'ai passé si peu de jours, et dont je conserve un souvenir si doux? Etes- vous dans la grande capitale qui fait naitre des pensées d'un genre tout autre?
a Après avoir beaucoup erré, je suis enfin de retour, non pas chez moi, car je ne me regarde comme chez moi que lorsque je suis dans ma retraite près de Paris, mais dans une espèce de chez moi, puisque j'y suis né. Un jour, j'espère, je vous conterai ce que j'ai vu. J'ai vu des princes qui fuyent l'étiquette, et qui se plaignent de ce qu'on ne veut pas les traiter comme de simples particuliers, singulier sujet de plainte, si j'en crois d'autres personnes non moins respectables. J'ai vu des gens de lettres qui écrivent tout ce qui leur passe par la tête, sans qu'on imagine de s'en courroucer, et un public assez bon pour prendre intérêt à ces gens
(1) Nous joignons aux trente-six lettres écrites à Fauriel que possède l'Institut l'dpître suivante, adressée par Benjamin Constant à Mme de Condorcet, leur conuimne amie, en ISOIi-, après le voyage d'Allemagne avec Mme de Staël.
de lettres, bizarre public, qui croit encore que l'homme est fait pour penser et pour dire ce qu'il pense (1). Je ne continuerai pas mes récits invraisemblables, de peur que vous ne croyez (sic) qu'en véritable voyageur, je profite de ce titre pour faire des contes : et même, pour me faire pardonner ce que je vous ai déjà dit, je vous promets que quand nous nous verrons, je ne vous parlerai point de mes voyages.
« Pour toute consolation dans mon séjour loin de vous, je lis le Journal des Débals. D'ordinaire, il me charme; mais aujourd'hui dans son article du (2) 12 messidor il m'a fort inquiété. Il dit que si l'on publie beaucoup de livres comme La Philosophie de la Nature, de Delille de Salles (sic), la France est perdue, perdue à jamais. Il y a vingt ans que j'ai appris à mes dépens que La Philosophie de la Nature étoit un assez ennuyeux ouvrage : mais je ne le croyais pas si dangereux (3).
(1) Il est à peine besoin de souligner l'intention satirique de tout ce passage, où perce l'enragé libéral de l'avenir.
(2) Les mots dans son article du ont été rajoutés au-dessus de la ligne.
(3) J.-B. Isoard, dit Delisle de Sales, né à Lvon en 1743, mort à Paris en 1816, fut un très médiocre écrivain, qui se lia avec les philosophes (on l'a surnommé le Singe de Diderot), bien qu'il se déclarât l'adversaire du matérialisme et de l'athéisme, lesquels étaient, de son temps, fort à la mode. Il a publié une quantité d'ouvrages. Celui dont B, Constant fait justice en ce passage, Philosophie de la nature (1769, 4 vol. in-8"; porté à 10 vol. dans une 7*^ édition, 1804), fut poursuivi et brûlé au Châtelet. — Outre ce livre, Delisle de Sales, dont la fécondité est, à coup sûr, le principal mérite, a encore écrit : Philosophie du bonheur, 1796 (ce titre fut repris avec succès par un philosophe moderne d'une tout autre école); Mémoire en faiseur de Dieu, 1802; Histoire des Hommes (en collaboration avec Mercier,
LKTTRKS DK BKNIAMIN CONSTANT A FAURIKL 147
u Je vois avec (|U(3l<(iic; plaisir s'avancer cet automne. Ce n'est (ju'alors que je vous reverrai. Je dois tout cet été à une personne trop malheureuse (1) pour que celui de ses amis (|ui peut disposer de lui ne reste pas le plus possible auprès d'elle. L'événement qui fait son malheur m'a causé personnellement une f;rande peine. Avec quelques différences d'opinion, différences qui avoient beaucoup diminué de sa part, celui qu'elle a perdu (2) m'avoit inspiré un attachement vif et tendre. G'étoit un homme d'un caractère si élevé, d'une telle finesse d'esprit, d'une sensibilité si vraye (sicj, et qui avoit contre ce qui est vil une indi[jnation si fjénéreuse, qu'il sera difficile à remplacer. Il est mort peutêtre à propos pour lui (3), mais il laisse une place qu'il
surnommé, lui, /e Singe de Jean-Jacques), 1781 et années suivantes, compilation en 52 volumes.
(1) Mme de Staël, qui avait perdu son père.
(2) Ncckcr. — u M. Necker est mort! Que deviendra sa fille? (Mme de Staël, Minette , comme Constant l'appelait quelquefois, se trouvait alors en Allemagne.) Quel désespoir pour le présent! Quoi isolement pour l'avenir! Je veux la voir, la consoler, ou du moins la soutenir, ['auvre malheureuse! Quand je me rappelle sa douleur, son inquiétude il y a deux mois et sa joie si vive qui devait être de si courte durée! Pauvre malheureuse! Mourir vaudrait mieux que cette souffrance. Et ce bon M. Necker, combien je le regrette! Si noble, si affectueux, si pur! Il m'aimait. Qui conduira maintenant l'existence de sa fille? »
(Benjamin Constant, Journal intime, 1804.)
(3) On se rappelle, en lisant cette phrase, les passages célèbres où Cicéron et Tacite félicitent l'orateur Graasus et le général Agricola de l'opportunité de leur fin. — La conduite et même la personne, .si respectable pourtant, de Necker n'ont pas échappe aux abjectes diatribes de la malveillance : témoin ce bas pam^ phlet révolutionnaire anonyme, dont je retrouve l'indication dans un récent catalogue de la librairie A. Voisin (34, rue Mazarine^ : Vie privée et viinistérielle de M. Necker, directeur-général des
est triste de voir vuide (sic), et difficile à remplir.
<i Adieu, Madame. Daignez attendrir sur moi l'inexorable Fauriel, et prenez vous-même pitié de moi. Ce sentiment peut-être vous portera à m'écrire.
u Hommages et tendre respect. »
Genève, ce 16 messidor an XII (1804).
(Timbre postal : 99 Genève. — A Madame de Condorcet^ à Meulan, Département de Seine- et- Oise. Meut. AN. — L'adresse est maculée. Le nom de Coiidorat est couvert d'une épaisse tache d'encre noire, qui a traversé le papier.)
finances, ■par lin citoyen. (Genève, 1790: in-S" de 80 paqcs.) Pour connaître l'état d'âme de Mme de Staël à la mort de son père, se reporter aux lettres que Benjamin Constant écrivit du château de Coppet (en août 1804) à sa tante, la comtesse de Nassau, née de Ghandieu, lettres publiées à la suite du Journal intime (édit. Melegari, pp. 331-333). Necker venait de mourir à Coppet, loin de sa fille, qui se trouvait en Allemagne. Constant repartit en hâte pour l'Allemagne, afin d'y rejoindre son amie, lui apprendre son malheur, et la ramener à Coppet. — Cf. aussi la lettre émue de Mme de Staël à l'Américain Goiiverneur-Morris, un des fondateurs des États-Unis (Coppet, 16 août 1804) : « Hélas, 7nj dear Sir, ce n'est plus à lui, ce n'est plus à mon céleste ami (son père) que votre lettre est parvenue. II m'a fallu lire les expressions touchantes de votre amitié pour lui, cpii ne s'adressaient plus qu'à son ombre... Je l'aimais mille fois plus encore, depuis que nos liens étaient devenus plus intimes. Son esprit, son âme s'étaient encore élevés, s'il est possible. Au lieu de vieillir, il était devenu céleste... Ce n'est pas mon père, c est mon ami, c'est mon frère, la moitié de moi-même, la plus noble moitié que j'ai perdue... Mon cœur est brisé. Si vous priez Dieu, pensez à mon père... Rien de si pur que lui n'a existé parmi les hommes. » — Heureux ceux qui savent inspirer à leurs enfants une pareille vénération !
APPENDICE D{] CllAPITKE 11
1" lîxtrail (iunr notice hloqrapliùjiif sur Fuuriel.
2" Lettre de benjamin Constant a Charles Coffuerel (intéressante profession de foi spirittialiste, à rapprocher du livre de la lielic^ion ^pièce inéditc^J
1" .rcm|)iiinle à la notice de M. H. 'Slon'xn {Grande Encyclopédie, tome XVIJ, j). 58) quelques détails précis sur les <lebuts de Fauriel (l), subordonné du ministre de la police Fouché (2).
« Il devint et demeura toute sa vie républicain; mais la République était, à ses yeux, un idéal, une Béatrice; c'est pour le sentiment et pour la pensée qu'il était né, et non pour la lutte contre les choses et contre les houniies d'un siècle a(jité. Les occasions de se produire dans la vie publique ne lui manquèrent cependant point. Ce fut d'abord la levée en masse de 1793 : d'emblée, il fut nommé souslieutenant, par le ministre Beurnonville, au 4* bataillon d'inf.mferie légère de la léfjion des montagnes, en garnison à Perpignan : il servit aux côtés du savant et intrépide La Tour-d'Auvergne. Le général Dugommier le prit comme secrétaire. Mais au bout d'un an de service, il envova sa démission au ministre Bouchotte. A Paris, il put se mettre en rapports, bien fugitifs, avec quelques personnages connus, et rendit visite à Robespierre : simple curiosité, sans doute ! Sa ville natale le choisit comme officier municipal : il se démit de celte charge aussitôt après le 9 thermidor, et se classa ainsi nettement parmi les partisans fidèles de la Révolution : car le coiwaiQe passif , si l'on peut dire, ne lui manquait pas. Pendant cinq ans, il travailla silencieusement et dans tous les sens où l'entiaînait sa passion de savoir et de comprendre, tantôt à Saint-Étienne, tantôt à Paris, où le
(1) Fauriel (Claude-Charles), né à Saint-Etienne le 21 octobre 1772, mourut à Paris le 15 juillet 1844.
(2) A rapprocher de l'article de Sainte-Beuve analyse plus haut, au début de cette étude (chap. i).
Dauphinois Français de Nantes le produisait dans la meilleure société de l'époque. Ses premiers essais, dans la Décade philosophique^ le placèrent très haut, malgré leur brièveté, dans l'opinion de Cabanis, de Volney, de Destutt de Tracy, de Mme de Staël (1).
Aussi lent à rédiger qu'il était ardent à l'étude, " reculant toujours devant le pénible travail de la composition » (E. Renan), il ne pouvait guère voir une carrière dans la littérature. C'est sans doute ce qui le décida à entrer dans les bureaux de Fouché, ministre de la police et ex-oratorien (2), dont il devint le secrétaire; dès l'été de 1801, il prit un congé; et, en 1802, il résigna définitivement sa fonction. On ne saurait, celte fois, le lui reprocher. S'il put, avec sa bonté et sa finesse habituelles, prévenir plus d'u!ie iniquité et rendre plus d'un service aux victimes désignées da régime consulaire, il n'eut pas la force (et cela l'honore) de résister au dégoût que le régime et l'homme lui inspiraient. « L indignation que lui donna le triste spectacle des palinodies, des bassesses et des violences qui se déroulaient chaque jour sous ses yeux, le besoin irrésistible d'exhaler sa profonde douleur de la liberté perdue » (Lud. Lalanne) nous ont valu un document historique de première main, et de main de maître, longtemps enfoui dans les papiers de son amie Mme de Condorcet, sans titre général, sans signature, et que Lud. Lalanne lui a restitué en 1886, par la comparaison des autographes (3). Les Derîiiers Jours du Consulat (Paris, 1886, in-S") comprennent deux chapitres : Esquisse historique des prognostics (sic) de la destruction de la République à dater du iS brumaire, et Note sur les principaux événements de la conspiration ajiglaise antérieu-
(1) Nous trouvons tous ces noms cités dans la correspondance de Benjamin Constant avec Fauriel.
(2) Fauriel avait été élevé au collège des oratoriens deTournon, puis à Lyon.
(3) Le manuscrit autographe de cet opuscule se trouve, avec les autres papiers de Fauriel, à la bibliothèque de l'Institut.
APPENDICE DU CHAPITRE II l")!
rement à C arrestation de Moreau. — Sur le 18 brumaire, «« cette journée fameuse dont se repentirent, le lendemain, presque tous ceux qui y avaient concouru » ; sur les profjrès d'un despotisme qui ne devait même pas « garantir à la France le seul bien des peuples esclaves, le repos » ; sur les manœuvres de Honapaite j)our tourner contre la nation la souveraineté nationale, au moyen des plébiscites; sur le rétablissement de la police de l'ancien régime, « autorité bizarre, aveugle et passionnée » , violente et perfide, sans scrupule dans l'emploi des moyens; sur le rôle des agents provocateurs qui amenèrent Moreau, le seul rival possible du Premier Consul, à se compromettre avec Georges Cadoudal et avec Pichegru; enfin, sur tout ce qu'il avait vu et ressenti, Fauriel a laissé des mots et des portraits dignes de Tacite, des faits observés que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Car, en aucun temps, la police n'a témoigné un grand respect pour ses propres arcliives ! Si Fauriel laissa inacbevé cet ouvrage, s'il ne fondit pas les notes qu'il avait pu réunir concernant l'assassinat du duc d'Engbien, c'est qu'il ne pouvait songer à publier ses impressions, et qu'il n'était plus le seul qu'il pût compromettre : son intime liaison avec Mme de Gondorcet date, en efïet, du printemps de 1802 ; c'est alors qu'il alla s'établir avec elle aux environs de Meulan, à la Maisonnette. Il songea sans doute encore à la liberté et ne parvint pas, comme le lui reprochait en 1803 le médecit» Pariset, « à ce calme que donne le désespoir » ; mais il se consacra surtout à l'amour, à l'amitié et à la science. . . Son premier ouvrage fut une traduction des idylles du Danois Jean Baggesen (1810), pour lequel il avait beaucoup d'affection. Le discours préliminaire contient une classification toute nouvelle des genres poétiques. Lié dès 180C avec Manzoni, il exerça sur ce grand poète, alors jeune et obscur, la plus utile influence... INul doute qu'il n'ait en partie inspiré à Cabanis cette méthode d'impartialité historique appliquée à l'exposé des doctiines de la philosophie, et qui, pratiquement couiprise, deviendra plus tard Y éclectisme. D'autre part, c'est dans la société d'Auteuil
152 BLNJAMIIN CONSTANT SOUS LOEIL DU GUET
que Fauiiel conçut le projet d'une histoire du stoïcisme, dont les matériaux, enterres pendant la guerre de 1814 dans un jardin à la campa^jne, périrent entièrement... »
2" SuscRiPTioN : A Monsieur^ Monsieur Charles Coquerel, étudiant en médecine, rue Hauteviile, n'* 10.
« J'ai reçu, Monsieur, avec beaucoup de reconnoissance l'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer. Ce que j'tn ai déjà lu me persuade que vous avez considéré ce sujet sous un point de vue neuf et important. Dans l'état de décrépitude où nous a conduit (sic) l'excès de la civilisation, ma conviction intime est que, sans le sentiment religieux, il n y aura pas de régénération de l'espèce humaine. Mais les formes usées (ju'on lui impose ont le double inconvénient de gêner ses développemens et de fournir des armes à ses ennemis. Il est consolant de voir la génération qui s'avance éviter à la fois la sécheresse de l'incrédulité et l'esclavage des croyances dogmatiques. Dans l'état où nous sommes, les espérances de l'avenir sont les seules (pii nous restent. Tout ce qui sera du présent pour nous se ressentira de la corruption que nous devons au long empire du pouvoir absolu, et aux passions que la chute de ce pouvoir avoit déchaînées. Continuez, Monsieur, à servir de vos talens la cause de l'espèce humaine, et croyez à la haute considération que je vous ai vouée (1). »
Benjamin GoNSTA^T.
Ce 18 may 1823.
(1) Le destinataire de cette lettre, Charles-Augustin Coquerel (1797-1851), historien et publlciste^ était le frère du pasteur Athanase Goquerel. Destiné, lui aussi^ à la carrière pastorale, il ne put l'embrasser, mais devint une sorte de théologien laïque, curieux de toutes choses. Il rédigea de nondjreux articles, collabora au Courrier frcinrais (compte rendu hebdomadaire de l'Académie des sciences) et à la Revue britannique. Il fonda et dirigea successivement les Annales protestantes, la Revue protestante et le Lien, qui furent à tour de rôle les organes de la tendance libérale. Charles Coquerel était l'oncle d'xVthanase-Josué Coquercl, qui fut, vers le milieu du dix-neuvième siècle, sous le second Empire, le chef du protestantisme libéral.
GlïAlMTRE III
l'uOMMK, PKI NT PAH LLI-MÉMI-:
SoMMAinK. — Esquisse psvchologiquo sur Rcnjauiin Constant peint par lui-niêmo. — Rapide revue des années d'adolescence et de jeunesse. — Principaux traits du caractère viril. — Correspondance inédite do Benjamin Constant : analyses ou citations (]c plusieurs lettres en circulation : Ictlres liltciaiias, polititjues ;
lettres d'affaires, etc.
« On nie querelle sur mou peu de sensibilité. Non, je n'ai pas peu de sensibilité ; mais elle est 8useej)lible, et jamais ctdle des autres ne lui convient parfaitement.. . '
' I^a meilleure qnaliti- (jue le ciel m'ait donnée, c'at celle rie m'aiiniser de moi-même. "
". ... Si je me lepoitc à dix ans en arriei'e, les relations ({ui ont entravé ma vie m'ont empéclié d'accomplii' toutes les légitimes espérances (|ue j'avais coneues. .l'ai acquis ([uciquc réputation, moins que je n'aurais pu le faire et plus cjuc je n'en ai mérité. J'ai rempli mes devoirs publics; et me voilà arrivé à trente-sept ans sans de grands niallienrs, mais sans existence fixe et sans projets arrêtés pour l'avenir. Kaut-il se confier au hasard?
— Va pour le hasard 1 »
|{enj\mi.\ Constant, /(jjijvia/ ài/jHie, 180'»: édit. I). Melegari. pp. 41, <)8, 70.1
Avant d'entamer, en sautant une lon([iie suite d'années, la seconde partie de notre étude, ou nous retrouvons Benjamin Constant sur le déclin de Tâge, mais à l'apog^ée peut-être du talent, du
bon vouloir et de l'activité, arrêtons-nous un instant pour contempler de plus près, pour tâcher de préciser à loisir cette orig^inale et complexe figure qui a attiré sur soi tant de curiosités et de sympathies, mais aussi tant de jalousies, de malveillances, voire même — tranchons le mot — tant de haines, contemporaines ou posthumes (1) . Pour cette esquisse, forcément très sommaire,
(1) Tout ce portrait est bâti exclusivement à l'aide des données que nous ont fournies les confidences autobiographiques du Journal intime^ la Correspondance imprimée, les collections d'autographes que nous avons pu consulter, et les extraits ou citations de lettres inédites donnés par les principaux catalogues d'experts, que nous avons dépouillés en conscience (cf., notamment, les bulletins A. Voism, Et, et N. Charavay, ces derniers depuis plus de cinquante ans). Nous nous flattons qu'après une pareille enquête nos conclusions ne seront entachées ni d'arbitraire, ni de fantaisie. — La Bibliothèque nationale ne possède de Benjamin Constant que trois ou quatre billets très courts. Les Archives nationales nous ont procuré une intéressante lettre de Constant à Sieyès {collection d'autographes, n° 220), qu'on trouvera citée au début de notre chapitre vi. C'est surtout dans les collections particulières qu'il faudrait chercher, en cas d'une publication qui serait nécessairement incomplète, les lettres à Raynouard, Béranger, de Jouy, Auger, Barbé-Marbois, Debry, etc., etc., mentionnées ci-après. — La Bibliothèque nationale est donc très pauvre en lettres autographes de Benj. Constant : un billet insignifiant, à propos d'un prêt de livre [manuscrit français 12.763, fol. 136), et une sorte de supplique adressée à Mme Récamier, à la date du 1" mars 1823 {ms. fr. 12.454, fol. 22), laquelle renferme un jugement utile à retenir sur Chateaubriand. — On trouvera dans le présent chapitre le texte de ces deux billets. Nous avons consulté, toujours à la Bibliothèque nationale {ins.fr., nouv. acq., 3081-3100), le Dictionnaire alphabétique des autographes qui ont figuré à Paris dans les ventes publiques de 1820 à 1850, par BoRDiER et Lalanne : il contient quelques bonnes indications.
BENJAMIN CONSTANT PEINT PAR LUI-iMKME i:».j
nous avons consulté spécialement le Journal intime, publié parD. Mele^jari (1), la Correspondance imprimée (édit. Menos, Lenormant) et les lettres inédites [Bulletins Charavay, etc.). — Un portrait littéraire complet de Benjamin Constant est encore à écrire. Ceci en est à peine l'indication.
Si Benjamin Constant eût cru davantag^e à son étoile, il eût, dans sa prime jeunesse, donné l'impression d'un conquérant et d'un aventurier. « Il y avait en lui du Bonaparte " , a dit fort justement M. Herriot (2). Il s'est formé lui-même, tant bien que mal ; non pas absolument tout seul ; plus d'une robe a passé dans sa vie : ce sont des femmes qui soig^nèrent son enfance et son adolescence. Privé de sa mère dès sa naissance, élevé dans des propriétés de famille, près de Lausanne, par ses parentes, Mmes de Chandieu et de Nassau, dépaysé à l'àg^e de sept ans (1774) par son père, retenu par son service en Hollande, il fait, à bâtons rompus, des études passables entremêlées de nombreux plaisirs mondains, versifiant avec rage à Fàg^e de douze ans, lui qui plus tard déclarera «yi/'z/ naime la poésie en aucune langue. Il achève de s'instruire à l'université d'Erlang^en (Franconie) , ensuite à
(1) Ce Journal, commencé à Weimar en 1804, 1" pluviôse an XII, prend (in à Paris en 1816.
(2) Un oiivraqe inédit de Madame de Staél; Les fragments d'écrits politiques (1799), pp. 67-68.
I5(i BENJAMIiS CONSTANT SOL\S L'OEIL DU GUET
Oxford, à ÉdiinboLiro^; il fréquente, à Paris, le salon de Suard, séjourne deux mois à Colombier (1), chez une amie qui a tous les droits pour être maternelle, étant son aînée de ving^t-sept ans. Puis il remplit les fonctions de (gentilhomme de la chambre (mars 1788) auprès du duc Charles- Guillaume de lirunswick, le futur chef de la coalition contre la France. Il travaille déjà beaucoup, un peu au hasard, selon l'inspiration du moment. H épouse, en 1789, la baronne Wilhelminc de Chramm, dame d honneur de la duchesse de Brunswick, personne laide mais riche, dont il se sépare par le divorce cinq ans plus tard. A cette date, nu\l(}ré sa position, Constant raille les émig^rés ; il tient pour la Révolution. » C'était, en 1795, un sceptique sous des airs ingénus... Mme de Staël, par Tardeurde sa conviction, l'empêcha de se porter trop loin dans sa critique dangereuse du jacobinisme. Le sophiste qui était en lui, elle le brida. Dans son salon, elle lui ménagea des succès ; elle intéressa son amour-propre à la défense des idées républicaines. Elle le poussait à écrire (2) . » Chacun, en écoutant causer le jeune publiciste
(1) Colombier était une propriété, prés de Neuchâtel, où Mme de Gharrière, qui fut la première marraine de Benjamin Constant, passait la plus grande partie tic l'année. — Rappelons ici que les lettres de Constant à Mme de Charrièrc ^1787-1795), publiées par Gaullieur, ont été spirituelleaicnt analysées par Sainte-Beuve (voy. Derniers portraits ou Portraits littéraires, t. III. édit. de 1864\
(2) Ed. HEnniOT, op. cit.
nag[iière taciturne, était surpris de la transformation radicale qui s'était opérée dans son air, son attitude, ses opinions et son langage.
Le Benjamin de Mme de Gharrière, devenu celui de Mme de Staël, se révéla vite, malheureusement, comme un incomparable arriviste^ pour parler le jargon ultra-moderne. Le fait, observe avec raison M. Paul Gautier, n'est pas pour surprendre les lecteurs de la Correspondance et du Journal intime. « A un grand talent, à un amour sincère de la liberté, Constant joignait un désir effréné de parvenir et une absence presque totale des scrupules qui arrêtent assez souvent le commun des hommes I). » Il guignait le Tribunat ou le Conseil d'État, qu'on allait organiser. Joseph Bonaparte, poussé par la baronne de Staël, — qui « tournait comme une toupie autour des gens en place » , selon l'expressive et familière formule de Mme Reinhard , — força la main à Napoléon (^) , et, le A nivôse an VIII, les journaux annoncèrent la nomination comme tribun de Constant, signée la veille. Il avait dû, conte Aimé Martin (3), faire acte de duplicité pour parvenir à ses fins. L'anecdote est agréable et vaut d'être reproduite, si
(1) Paul Gautieb, Madame de Slaél et Napoléon, pp. 29-30.
(2) « Je ne voulais pas d'abord ; mais je Hnis par céder. « {.Tournai inédit de Sainte-Hélène , t. II, p. 133. Mémorial, cliap. viii.)
(3) Souvenirs inédits d'Aimé Martin (Intermédiaire des elierrheiirs et curieux, t. XXIX). Le dialogue est reproduit par M. Paul Gautier, op. laud., p. 29.
Tattitude du postulant est fâcheuse : « M. Ghabaud (1) conduit Benjamin Constant chez Bonaparte et le présente. Bonaparte dit qu'il a lu les ouvragées de Benjamin Constant, qu il en a été très satisfait; il lui adresse des compliments; Benjamin répond par des flatteries, et finit par témoig^ner le désir d'être tribun. — a Et poura quoi pas? dit Bonaparte. Oui, cela est possible; « nous verrons. » A ces mots. Benjamin proteste de son dévouement au général : « Vous sentez « bien, lui dit-il, que je suis à vous ; je ne suis pas « de ces idéologues qui veulent tout faire avec des « pensées (désig^nant ainsi Sieyès, le riv^al de Bona- « parte). 11 me faut du positif; et si vous me « nommez, vous pouvez compter sur moi. »
" On se sépare. En descendant l'escalier, M. Chabaud-Latour déclare qu'il se propose de faire une visite à Sieyès. Benjamin lui propose de le suivre. Il ne demande pas à être présenté. Il connaît Sieyès (2). Il veut le voir; il veut lui parler. L'hôtel de Sieyès était dans la même rue, et justement vis-à-vis de celui de Bona-
(1) Chabaud-Latour, ancien député du Gard aux Cinq-Cents, faisait partie de la commission chargée de préparer la Constitution de l'an VIII. C'est liii que la baronne avait prié de présenter son protégé à Bonaparte.
(2) On a conservé maintes lettres de Benjamin Constant à Sieyès. Toutes témoignent d'un inaltérable respect. Constant lui avait parfois demandé des services (cf. la lettre que nous citons plus loin (chap. vi,p. 310), et qu'on garde aux Archives nationales.
parte. — On traverse la rue, on monte, on entre. Benjamin Constant réussit à obtenir la faveur d'un moment d'entretien ; il demande à Sieyès de le porter au Tribunat, et lui dit : « Vous savez combien je hais la force! Je ne <i serai point ami du sabre (1) ; il me faut des prin- « cipes, des pensées, de la justice. Aussi, si j'obti tiens votre suffrag^e, vous pouvez compter sur « moi ; car je suis le plus g^rand ennemi de Bona- « parte ! »
Ghabaud fut ébahi d'un pareil aplomb : il avait pu contempler, dans l'espace d'une demi-heure, les deux faces du masque de Janus. Je ne crains pas de dire que Constant est très blâmable s'il a desservi, si peu que ce soit, Sieyès auprès de Bonaparte. « Ce Sieyès, dit M. Herriot (2), — dont la jeunesse ressemble si fort, pour le dire en passant, à la jeunesse de Renan, — ce penseur mystérieux, que nous voyons entraîné de bonne heure vers une sorte de rationalisme idéaliste, cet artiste en constitutions politiques avait été très lié, pendant la Révolution, avec Mme de Staël » , et, par suite, avec Constant; et l'influence de ses idées est visible chez l'une comme chez l'autre. Ces idées, il est permis aux modernes historiens de la période révolutionnaire de les passer au crible et
(1) Il ne l'était pas davantage du goupillon, suivant l'association de termes qu'une triste affaire a rendue célèbre.
(2) Un ouvrage inédit de Mme de Staél, p. 88.
160 BENJAxMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
d'en faire bon marché. On a pu (1) , de nos jours, traiter de monarchiste endurci le conventionnel qui avait voté le supplice de Capet, et cela, parce que, « découragée par la Terreur, blessé dans son optimisme, et désormais enfermé dans sa méfiance » , il en avait peu à peu rabattu de sa foi républicaine. On lui a reproché, à tort ou à raison, d'avoir, dès l'aurore de la Révolution, laissé percer son envie « d'éliminer de la vie politique la partie la plus pauvre du peuple " , et « proposé ces formules d'où allait sortir toute l'organisation bourg^eoise » . On l'a taxé d astuce et de roublardise dans ses rapports avec le vainqueur d'Arcole et des Pyramides : le « vieux renard » aurait prétendu jouer le « jeune héros » , se servir de lui comme d'un instrument pour faire adopter sa peu viable constitution. — Tout cela est possible ! N'empêche qu'en Tespèce Benj. Constant, ayant vis-à-vis de Sieyés plus d'une oblig^ation, devait sans contredit être le dernier à lui jeter la pierre et à le flétrir, privément ou publiquement. Mais on sait de reste — et l'anecdote rapportée ci-dessus en fait foi — que, s'il fut toujours sincère envers lui-même, la franchise à l'ég^ard d autrui n'était alors pas son fort.
Benjamin ne fut pas, a-t-on dit, le modèle des fils.
(1) Cf. AuLARD, Histoire polili<jne de la Révolution française, passini, et, notamment, pp. 4, 61 et 62 (ouvr. cité par M. Herriot).
BENJAMIN CONSTANT PEINT PAU LUI-MEME lOl
Nous avons eu aussi sous les yeux une lettre de Samuel Constant deRobecque, lieutcnant-g^énéral au service de la Hollande, adressée à un certain M. Grand, à Paris (Bois-leSec, o juillet 1787) (1). Constant conte qu'il est à la recherche de son héritier (à peine âg^é de vin^t ans) , qui a quitté Paris sans donner de ses nouvelles. Ce qu'il apprenait sur le compte du jeune homme lui causait un si violent chag^rin qu'il en perdait la tête. « Je suis trop malheureux, ajoute-t-il, et je connois trop votre cœur sensible et bon, mon cher monsieur, pour n'être pas certain que vous partag^erez mes peines... » — Autre source de soucis; les li^ones qui suivent le révèlent gêné dans ses affaires : « J'aurai soin de faire honneur aux avances que vous avez bien voulu me faire, mais je vous demande la g^ràce d'attendre jusques à ce que je sois en Suisse. Je n'ai aucuns moyens d'ici, et nous sommes dans les circonstances les plus embarrassantes ; peut-être que dans le courant de ce mois le payement de nos régiments sera suspendu. La crise est à son plus haut période; le peuple rappelle le prince à grands cris, et, s il veut, toutes les portes sont ouvertes ; il hésite pour ne pas faire verser le sang. «
En ce qui concerne les rapports de Benjamin Constant avec son père, Juste-Arnold de Cons-
(1) Deux grandes pages et demie, in-V', avec un cacliet [Catalogue Charavaj, rue de Fursteniljerg.)
102 BENJAMIIN CONSïAiST SOUS L'OEIL DU GUET
tant de llebecque (1), colonel au service de la Hollande et retenu par sa profession loin de son fils, je ne saurais mieux faire que d'emprunter une pag^e (2) à l'introduction si nette de D. Mele- (jari, éditeur du Journal et d'une partie de la correspondance de notre écrivain : « A l'àg^e de sept ans, son père l'enleva à ces influences tendres (celles de sa grandmère tnaternelle^ Mme de Chandieu, et de sa tante, Mme de Nassau, qui le gâtaient à outrance et se pâmaient d'admiration devant luij, et l'emmena en Hollande, où il lui donna un précepteur qui le soumit à un ré^jime sévère. Cette éducation à la fois faible et brusque développa précocement les contrastes de ce caractère... Son enfance fut, d'ailleurs, assez triste et solitaire. M. Juste de Constant avait dans l'esprit un mélange d'ironie et de timidité qui empêchait tout abandon intime. Le père et le fils passaient leur temps à s'observer mutuellement. Quelquefois l'émotion les gagnait, et ils se seraient volontiers jetés dans les bras l'un de l'autre, mais chacun attendait un signe d'encouragement qui ne venait jamais; à ce régime de contrainte et de déboires
(1) Henri- Benjamin Constant de Rebecque était né à Lausanne, le 25 octobre 1767. Les Constant de llebecque appartenaient à une famille d'origine française, artésienne. Les persécutions religieuses les avaient contraints à se réfugier en Suisse en 1607.
(2) P. XVI de cette Introduction (imprimée en tète du Journal intime et Lettres a xa famille et a ses amis).
BKNJAMIN CONSTANT PEINT PAR LUI-MEME l(i3
renouvelés, ils devinrent ironiques, su[)erHeiels et dissimnlés dans leurs rapports, et ee [)li fatal dura toute leur vie. Benjamin a admirablement décrit dans Adolphe l'influence que le caractère de son père exerça sur le sien. Cependant on ne peut dire de lui qu il fut un mauvais fils. Toutes les fois que M. Juste de Constant se trouva dans des situations difficiles ou embarrassées, Benjamin employa toute son intelligence et son activité à l'en tirer. Dans les questions de fortune, é^^jalement, il se montra coulant et large, facilitant à son père tous les arrangements que celui-ci désira prendre pour assurer le sort de sa seconde famille (il avait épousé une personne attachée à son service, dont il avait eu deux enfants). La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante intelligence était donc plus acquise que réelle. Dans un autre milieu et dans d autres circonstances, ses facultés affectives, mieux réglées, plus développées, auraient tenu en échec le scepticisme railleur de cet esprit formé pour le désenchantement. La vie que Benjamin Constant mena en Hollande près de son père fut, d'ailleurs, de courte durée. A Tàge de treize ans, M. Juste de Constant envoya son fils à l'université d Oxford , puisa Erlangen, puis à Edimbourg... On a défini Benjamin Constant : « une àme primitivement
u déracinée du sol natal » . — On peut l'appeler
aussi le premier des cosmopolites.
Il eut du moins, à un dc(}ré éminent, le don de séduction. Voici, pour preuve, le début du portrait — quelque peu flatté — de Benjamin Constant tracé par son ami J. -Jacques Goulmann fl) (Réminiscences y t. III, cliap. vu, p. 37) :
«... Mon modeste toit eut ensuite l'honneur d'une visite qui, à côté d'un grand retentissement extérieur, eut l'importance d'un événement, par l'impression qu'il causa parmi la population alsacienne et l'essor qu'il donna à l'esprit public, surtout dans les circonstances politiques où nous
(1) Ancien maître des requêtes en service ordinaire au Conseil d'État, ancien députe et président du conseil général du Bas- Rhin. Originaire de Bruinath.
Son ouvrage, que nous citons ici [Réminiscences', Paris, Lévv, 1862-69, 3 vol. in-S") et auquel nous avons fait plusieurs emprunts importants, est aujourd hui devenu rare parmi les mémoires les plus rares, — tout au moins le premier volume, qui est presque introuvable, ayant été retiré du commerce pour des raisons que nous ne connaissons pas. — Il est impossible d'analyser ces mémoires, fort bien écrits, embrassant la restauralion, la monarchie de juillet, le gouvernement de 18^8, le second empire. — Ce ^que vit et fit l'auteur, il le dit lui-même dans l'avant-propos. Jeté à treize ans dans la vie sociale, il vit chez un commandant de la garde impériale, son parent, les chefs de notre armée ; reçu au barreau en même temps qucDupin et autres avocats célèbres, il plaida à leurs côtes ; mêlé à la politique, par goût, il fut de l'opposition et se réunit à Thiers, Mignct, Monîidivet, etc. — Guvicr, à qui il fut apparenté par sa sccur, lui lit connaître le monde de la science et de l'Université. Son intimitc avec Benjamin Constant et .Touy lui fit connniti-e les pompes et (xHivres de la littérature, du théâtre et de la j>olilique. — Ses niè('C5 étaient mariées dans la haute banque. Lui-même^ en 1830, était au Conseil d'État, puis, plus tard, député.
BENJAMIN CONSTANT P Kl N T PAR LUI-MKMIÎ l<i5
nous trouvions. Benjamin Constant, que j'avais eu le bonheur de rencontrer souvent dans la société que je fréquentais à Paris et surtout cliez Mme Davillicr, éUiit pour moi non seulement un des apôtres les plus persuasifs de la liberté que j'aimais, et dont je pouvais dire avec Lucain :
Tuu}ticjue nomen, Libertas, et inanem prosequor umbram, mais l'homme le plus aimable que j'aie connu. Mme de Staél a parlé de son étonnante conversation; Chateaubriand a dit que c'était lui qui avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; mais de sa g^râce, de son urbanité, de sa bonté, de sa patience, de son é(jalité d'humeur, de sa générosité naturelle, c'est à peine s'il en a été question; c'est qu'il avait une qualité bien précieuse et bien rare, mais qui a tourné contre lui. Il ne posait jamais; au contraire, il se plaisait à dire beaucoup de mal de lui-même (l). Malheureusement, on l'a souvent pris au mot. Montaigne a bien raison dans cette pensée : « Quand tout
« est compté, on ne parle jamais de soi sans
u perte; les propres condamnations sont toujours
« accrues, les louanges mescrues. »
Au physique, Benjamin Constant, à l'époque où Coulmann l'a pu connaître, était, d'après un
(1) Tout le Jounutl inlhne vient à l'appui de cette assertion : Benjamin Constant est loin, dans ses confidences autobiographiques, de se représenter en beau.
témoin oculaire, un homme bien constitué, g^rand, replet, nerveux. Son front pâle, sa long^ue fig^ure puritaine, toute sa physionomie décidée offraient un caractère sing^ulièrement énerg^ique et saisissant. On eût parfaitement pu lui appliquer le mot connu de Saint-Simon surFénelon : il fallait faire effort pour cesser de le reg^arder (1). D ailleurs, il laissait percer, jusque dans sa mise et son aspect extérieur, des prétentions à l'attention publique. Ses cheveux blonds, g^ermaniques, pendaient — tels ceux d'un vieil étudiant ou d'un artiste — épais et flottants sur ses épaules, surmontés d'un antique chapeau rond. Il boitait lég^èrement; conséquence d'une chute : il avait perdu l'équilibre un jour qu'il montait trop précipitamment à la tribune. Des estampes et des caricatures de l'époque le représentent muni de cette béquille que sa coquetterie n'aimait pas plus à montrer que ses lunettes.
Sous le rapport intellectuel, déclare Sainte- Beuve lui-même dans un des rares passag^es où il lui témoig^ne de l'intérêt et de la sympathie (2), « Benjamin Constant a été un g^rand esprit, et il a eu un assez g^rand rôle. » — Ce caractère se trahit à plein dans son lang^ag^e, ses écrits et ses moindres
(1) Voyez notre reproduction du beau portrait de Devëria, un des plus ressemblants, sans doute, qui nous soient parvenus de Benjamin Constant.
(2) Portraits contemporains, t. III, p. 375.
actes : il transparait surtout au long^des pafjes (ju'il récli(|cait journellement ^en lettres (jrecques, pour les mettre à l'abri des indiscrets), consi^jnant par le menu ses projets, ses pensées, ses réflexions sur lui-même, et tachant de pratiquer pour son profit personnel ce yvwGt asaurov que prêchait la sag^esse socratique. On y note « dans leurs ori- (jines et leurs principes la plupart des misères, des contradictions et des défaillances qui n'ont que trop éclaté plus tard, au su et vu de tous, dans cette fine nature » . Nul ne s'en rendait mieux compte ni ne les condamnait plus sévèrement que Constant lui-même; nul n'a plus amèrement murinuré le Video mcliora proboqiie, détériora sequor du poète latin. Dès ses années de jeunesse fau fait, a-t-il jamais été jeune (i) ?) , il s'analysait à outrance; et plus il était blasé, moins il était naïf à l'endroit des gens et des choses, plus aussi il pénétrait jusqu'au fonds et tréfonds de son propre cœur ! Mais, j'y song^e, n'est-ce pas lui, l'ancêtre de tous les psycholog^ues du temps présent, qui a
(i) « Par le malheur de l'éducation et des circonstances, son adolescence dissipée et déjà gâtée avait fait place aussitôt à un;* jeunesse toute fanée et sans ardeur. » (Sainte-Beuve.) Getîe fâcheuse disposition d'âme se constate à la lecture des premières lettres que l'on possède de lui ; et celles que nous publions aujourd hui la confirment encore. En ce sens, Constant est uji romantique d'avanl-garde : tour à tour sombre et fatal, ou muscadin amoureux, souvent à fleur de cœur; joueur, comme Musset était buveur, pour s'étourdir ; patriote ardent et cosmopolite endurci. Il unit tous les contrastes. Il déconcerte la critique.
sig^né cette formule topique du désenchantement : « La première condition pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soi-même avec finesse (1) . « Or, il était trop fin observateur pour être bien enthousiaste; ou, s'il s'enthousiasmait, c'était par accès, et, si j'ose dire, par un effort de volonté. Il y a, tout à la fin de l'Allemagne^ de Mme de Staël, un chapitre de r enthousiasme. Elle connaissait, elle, cette belle exaltation de l'âme, cet élan qui la porte aux actes extraordinaires, et parfois sublimes : Benjamin Constant, non. Dans son assiette commune, il était atrabilaire. Alors il a la dent dure pour tous ses compatriotes en bloc (cf., par ex.. Journal intime^ p. 139) : « Les Français sont toujours les mêmes. Ce pays, décidément, n'ira pas. Ils sont tous fous et méchants (2). « — Voilà ce qu'il avait le coura(je d'écrire et ce qu'il pensait peut-être aux heures grises^, quand il était mécontent de lui-même, et, partant, des autres. On trouve exprimée nettement dans les papiers de Fauriel l'opinion de ce calme et régulier travailleur sur son pessimiste, fantasque et cha-
(1) J)e l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne .
(2) Il est trop clair que ceci n'est qu'une boutade : ces épithète^ furieuses et cette généjalisation hyperbolique ne font pas plus de B. Constant un ennemi juré du tempérament français que les propos irrités d'Alceste ne font de lui un misanthrope, au sens propre du terme : s'il haïssait tant que cela les hommes, il pesterait moins contre leurs travers.
(]rin ami : il ne craig^nait pas de comparer, à certains égards, (lonslant à La llochefoncauJd, attril3iiant, chez celui-là, 1 absence de solides principes et ce mépris des hommes qui s'aflicliait jusqu'à travers son républicanisme d'alors au premier monde qu'il avait hanté, tout de même que, chez celui-ci, l'entêtement dédai(^j^neux et l'esprit de caste exagéré furent imputables en partie aux préjugées seigneuriaux du cercle étroit où il vivait confiné. J'accorde que 1 hypothèse est plausible, mais plausible seulement, 1 hérédité, le moment et le milieu, n'en déplaise à Taine, n'expliquant point tout l'individu. Si Constant était misanthrope, il professait du moins l'amour fervent de la liberté, pour les autres et pour luimême. Libéral, il l'était dans les moelles (l). Quoi de surprenant, dès lors, qu'il ait pu concilier cette soif de la liberté idéale, en quelque sorte, avec ce scepticisme invétéré dont les sug^g^estions l'invitaient à douter que les hommes pussent jamais en faire un rationnel et légitime usag^e? Aussi Sainte-Beuve a raison de le féliciter de sa perspicacité (2) : « Il avait compris de bonne
(1) Si l'on cherche à se figurer quelle attitude politique Benjamin Constant eût adoptée de nos jours, on peut présumer qu'il se fût aflirmé comuie une façon de républicain libéral progressiste. Individualiste, particulariste même, comme il l'était, il eût redouté comme la poste le socialisme d'Etat et tout ce qui lui ressemble.
(2) Portraits contemporains, t. III, p. 387.
170 BENJAMIN CONSTANT SOUS L'CftlIL DU GUET
heure que la société moderne ne serait pas satisfaite en son mouvement de révolution avant d'avoir appliqué en toute matière le principe de liberté; il se rattacha à cette idée, et, à part les inconséquences personnelles, il en demeura le fidèle organe. C'est là son honneur. " Et c'est ce sentiment aussi qui confère Tunité à cette vie de chevalier errant et — si j'ose risquer l'expression — de commis-voyag^eur du libéralisme, qui fut la sienne, au cours de ses campag^nes politiques. Tous ses ouvrag^es, tous ses discours conservés au Moniteur universel, l'attestent. Le culte non superstitieux de la patrie vénérée dans ses gloires éteintes et vivantes, d'une part, et, d'autre part, cette foi ferme, franche, au progrès social que la tradition guide ou règle sans l'entraver, n'est-ce pas, somme toute, de ces deux sources si pures que dérive le libéralisme de Constant, tant suspect d'abord aux séides du parvenu Bonaparte, — un fils de la Révolution, pourtant, — puis aux doctrinaires rétrospectifs de la monarchie des fleurs de lis ? Pour nous, nous ne saurions le blâmer d'avoir, fût-ce parfois avec intempérance ou maladresse, servi l'idole qu'on ne peut, parait-il, honorer sans lui sacrifier des victimes. Toutes les visées de sa rare intelligence, toutes les démarches de sa merveilleuse activité lui furent, en définitive, dictées par ce programme qui domine tout son cours de politique constitutionnelle : on ne peut
refuser la liberté aux uns et l'accorder aux autres.
I' Supposez, dit-il, un seul acte de rig^ueur contre des hommes qui ne soient pas convaincus, toute liberté devient impossible. — Celle de la presse? On s'en servira pour émouvoir le peuple en faveur de victimes peut-être innocentes. — La liberté individuelle? Ceux que vous poursuivez s'en prévaudront pour vous échapper. — La liberté d industrie? Elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les g^êner toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transig^er avec la justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la g^arantie de la régule et le succès de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et rég^ulier. Une seule déviation le détruit, comme dans un calcul arithmétique l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de même le résultat (I).»
La même larg^eur de vues se retrouve dans le domaine des idées relig^ieuses, avec cette réserve que plus d'une fois le protestant, vivant en un pays où le catholicisme, relig^ion dominante, lui parait privilégiée, laisse poindre le bout de l'oreille.
(1) B. Constant, Politique constitutionnelle, t. II, p. 223. — Passage cité par M. G. de Lauris, Benjamin Constant et les idées libérales, pp. 72-73 (Pion, édit. ; 1904). — Voy. aussi, pp. 89 sqq., ce que dit cet auteur des idées religieuses. Selon Benjamin Constant, l'État ne doit accorder aucun privilège à une forme de religion. Il doit se garder de prescrire ou de proscrire des opinions dans le domaine de la foi.
Ennemi des empiétements du pouvoir temporel des prêtres, Benjamin Constant, sans être assurément le sectaire et le jaco})in qu'ont voulu voir certains affamés mangeurs d abbés, qui, le travestissant à plaisir, se réclament de lui comme des disciples et qu'il eût été le premier à désavouer, s'est toutefois nettement classé parmi les anticléricaux de son époque. La fameuse formule : Le cléricalisme^ voilà l ennemi! peut, à la rigueur, se déduire de ses œuvres, mais à condition qu'on n'y joigne pas la brutale théorie, chère aux ultraradicaux modernes, de la persécution légale, à laquelle Constant, en sa qualité de libéral irréductible, ne pouvait songer une minute et pour quoi il eut nourri le plus robuste mépris (1). Il se contentait, par exemple, d'écrire à un ami (2), à propos de son ouvrage De la Religion, et pour lui bien expliquer ce qu'il a voulu démontrer : « Je pense aussi avoir prouvé l'inutilité de toutes les barrières que le pouvoir politique essaye d'opposer au pouvoir théocratique, dès que les prêtres forment un corps dans l'Etat. La cause antisacerdotale peut gagner, si je ne me trompe, à l'analyse de mon ouvrage. » De nos jours, il se fût avéré partisan
(1) Dans un moment d'exaspération, il a sollicité — en vain — le renvoi du directeur de la poste de Strasbourg^ voué à la congrégation., « et qui a arrêté pendant trois jours les nouvelles des trois journées » (les trois glorieuses). Mais cela ne tire pas à conséquence. Il a agi dans un accès d'humeur.
(2) Lettre à Cauchois-Lemaiie (14 octobre 1825).
de la séparation absolue des Éf^lises et de l'État.
Pourquoi faut-il que, chez Benjamin Constant, Vhommc, j'entends Tétre moral, ne se soit pas haussé au niveau du penseur et de l'écrivain? Ouvrez son Journal, pour en avoir le cœur net : il vous apparaîtra d emblée, portraituré de sa propre main, comme un esprit vacillant, trébuchant, chimérique, qui n'a pas su toujours apercevoir la vie sous un an(jle exact, mais qui (c'est un peu le rachat de ses chutes) se rend admirablement compte de ses erreurs d'optique, et, sans biaiser, pèse à la juste balance ses fautes de jugement ou de conduite. De lui-même il a dit pis que pendre; aussi le lecteur le plaint phis qu'il ne l'accuse. Jean-Jacques, lui, se confessait sur un tout autre ton ; Benjamin a l'humilité touchante, non org^ueilleuse. On devine, à l'entendre, que si ses théories sont souvent celles d'un blasé qui a souffert, Tàme du moderne La Rochefoucauld (si vous voulez l'appeler ainsi) fut, au fond, bonne et g^énéreuse. Quand on l'écoute, il vous prend envie de lui crier, comme Rousseau à Helvétius, à propos du livre de l'Esprit, cette éloquente apostrophe : " Tu veux en vain t avilir. Ton génie dépose contre tes principes. Ton cœur bienfaisant dément tes doctrines ; et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »
Voici, par exemple, ce que pensait de lui-même
« cet homme plus distingué qu'heureux et plus intéressant que sag^e (1) », qui fut, indubitablement, on ne peut plus faible dans sa conduite, dans l'administration et l'économie de sa vie privée, de son domestique, comme on parlait jadis : le Journal est plein d'aveux ou de réticences précieux à enreg^istrer, et la correspondance précise encore Timpression qu'il laisse. — Nous g^lanons au hasard de la lecture :
«... Je suis le plus importun, le plus incommode, le plus ennuyeux des hommes (2)... »
Ses lettres contiennent bien des passag^es similaires, d'où il est aisé d'induire qu'il est plus souvent dégoûté que satisfait de lui-même.
Dans le Journal intime, les notes du g^enre de celle-ci (3) ne sont pas rares : « J'avais g^agné 30,000 francs, et j'en ai reperdu 2'\000. Il est clair que le jeu ne m'enrichira pas (il commence à s'en apercevoir, à quarante-sept ans !J. De plus, il me nuit, me déconsidère, m'ôte mon temps et mes talents. Il faut v renoncer. » — Oui, mais, le lendemain peut-être, il retournera à la roulette. Il se figure devenir plus sérieux en 1815 (4) : «J'ai vu Juliette (Mme RécamierJ, mais un conseiller d'Etat
(1) Saimk-Beuve, Port/ait.i contemporains, t. III. pp. 373- 392 : Un dernier mot sur Benjamin Constant.
(2) Il envoyait cette séduisante définition de lui-même à sa meilleure amie, Mme Ilccamier, en février 1815.
(3) A la date de 1814; p. 148 de l'édition D. Melegari.
(4) Cf. Journal intime, p. 152.
doit renoncer au jeu (1) et à l'amour. » — Bonne résolution; la tiendra-t-il? Hélas, non. G est toujours le Video meliora prohoque! Mais, du moins (pour continuer à parler latin , habemus coiifitentem reum. — Sa vue est fatig^uée : « Aujourd liui resté chez moi, avec un abat-jour sur mes boug^ies. Mes yeux se reposent, et aussi mon esprit. Voilà ce qu'il faudrait faire tous les soirs, et ce que je ne fais jamais " f Journal intimej.
Il se persuade que la fréquentation du monde ne lui vaut rien, ni au physique ni au moral; fort bien ! mais il y va quand même, soit habitude, soit désœuvrement, pour y chercher quelque émotion un peu forte, se distraire de soi-même, et ranimer ses passions éteintes.
Ailleurs, il s écrie d'un ton lamentable, en g^rand enfant qui ne peut atteindre l'âge de raison : « Quand donc aurai-je le sens commun (2)?... » — Exclamation triste et risible à la fois ; trépig^nement d impatience et d impuissance, dont ses amis ne savaient s ils devaient sourire ou s'affli-
(1) « Constant était tellement usé, contait de lui Béranger, que je lui disais que, vieux et ne pouvant plus quitter le coin de son feu, il donnerait de la tète contre le marbre de sa cheminée pour se secouer; il ma avoué qu'il ne jouait que pour cela. L'n peu plus tard, il répondait à M. Mole, qui lui demandait de ses nouvelles : « Je man^je ma soupe aux herbes et je vas au tripot. " (Cité par P. Tui:reac-Dangi>', Le parti libéral sous la Restauration, p. 38. — Paris, Pion, 2'^ édit., 1888.)
(2) Cf. Ém. Fagukt, Politi(pies et moralistes du A/A'^ siècle, V^ série, Benjamin Constant, p. 193.
g^er. Les autres haussaient simplement les épaules. Mal en prit au pauvre Constant d'avoir montré dans Texamen de sa propre nature une aussi parfaite contrition : ses adversaires s'en sont servis comme d'une arme; ils ont pris pour arg^ent comptant des phrases où il outrait peut-être, aux heures aiguës d'ang^oisse morale, le dédain qu'il s'inspirait à lui-même; ils ont exploité peu décemment des confidences qui appelaient, semble-t-il, l'indulgence et le pardon. Les critiques modernes n'ont pas pris la peine de le défendre. L'exact et soigneux historien de la monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin (1), qui se pique en général d'une manière si impartiale en sa froide netteté, déteste cordialement « le scepticisme railleur, impertinent et sensuel » du fils de Voltaire, de ce rêveur désolé dont il fait également un frère de René, de Werther et d'Obermann (cela ferait, par parenthèse, beaucoup de personnages en un seul). Il me parait abuser de quelques mots (2)
(i) Cf. loc. cit., pp. 38-39 : corps délabré, vie de désordre, persiflage incessant, absence de conviction sérieuse dans les
luttes politiques Voilà comme il le drape en quelques lignes.
Il n'est pas beaucoup plus doux pour La Fayette.
(2) Cf. loc. cit., p. 39 : i< Une partie de son individu semblait occupée à se moquer de l'autre. .Jamais il ne voulait paraître avoir ressenti une impression vraie et profonde. « .le suis furieux, « j'enrage... mais ça m'est bien égal ! » était son refrain habituel. A vingt ans, cet écolier qui exagérait Voltaire en le balbutiant se dépeignait lui-même « blasé sur tout, amer, égoïste » . — S'il fût resté tel jusqu'au bout, aurait-il été aussi aimé de la jeunesse
«EiNJAMlN CONSTANT PEINI l'Ail r.l I MK.MK Ml
que Constant prononçait vraiscnihlahlcmcnt par plaisanterie, sur un ton de fjaieté forcée, ou froide, à la manière d'un pince-sans-rire. Bref, M. Tlîureau-Dan^jin refuse à Benjamin Constant la considération qu'il n'accorde, sans doute, qu'aux politiques (mais combien sont-ils?) qui joi^'inirent au lustre du talent la tenue de la conduite et l'absolue dig^nitédu caractère. — Je ne puis souscrire à cet arrêt si sévère. Certes, des reproches (jraves ont pu lé^jitimement être articulés contre ses actes ou ses mœurs; mais combien ne valaient pas mieux, dont la mémoire fut plus épargnée! Oui, Constant, comme tous les voluptueux, fut trop souvent inég^al à brider ses passions; joueur, désordonné, sensuel, dissipé, sinon débauché, il offre un fâcheux modèle à suivre, et il ne conformait guère sa vie aux principes adoptés par humeur propre ou par éducation. C'est là le fait de l'infirmité humaine. Mais feuilletons derechef le Journal intime^ les lettres, les discours, et prenons garde à la contre-partie du nicà culpà relevé tout à l'heure. Il y a des instants où Benjamin ne se voit pas sous un si mauvais jour; et, pour peu qu'on y mît de complaisance, on trouverait alors à le louer. — Je précise :
Cet exalté exècre le mensonge et la violence : il est tolérant, et manifeste le plus rude mépris
des écoles, avec laquelle il n'eut jamais maille à partir, sauf une fois (échauffourée de Saunun-; affaiie lîerton, 1S22)?
178 BliNJAMlK CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
pour la persécution violente, comme pour les menées séditieuses ou les sourdes mutineries : « J'abomine, prononce-t-il, la diffamation et la calomnie. Je n'aime point l'exagération dans les attaques contre le pouvoir... La diffamation, la calomnie, la provocation à la révolte sont des crimes (J). »
Et en effet, vous pouvez fouiller sa vie publique : vous n'y découvrirez point, vis-à-vis du pouvoir, ces bassesses, ces hypocrisies, ces lâchetés venimeuses qui sont la monnaie courante des minorités d'opposition réduites à pécher en eau trouble, et la ressource des fauteurs attitrés d'insubordination, harang^ueurs de grévistes ou débaucheurs de soldats.
Ce désordonné abhorre le règne du désordre, de l'insoumission, de l'indiscipline, de l anajxhie. Déjà, le 9 venlôse an VI, au Cercle constitutionnel, il flétrit les « anarchistes » , se porte à la défense de la propriété (2). (On trouve identique préoccupation chez Mme de Staël.) — Il est même assez piquant, pour le dire incidemment, de voir
(1) Benjamik Constam', JJiscouis sm- lu libelle de la presse. — Voir, dans ce morceau oratoire, un beau clcvcloppcinent eur les avantages et les inconvénients des journaux. On ne lit plus guère — et c'est un tort — les écrits philosophiques et politicpies de 13. Constant; « l'oubli les a couveits dune ombre injuste. » (Melegari.)
(2) Viscours prononce' au Cercle constitutionnel ; Paris, Galletti, sans date, in-8" de 23 pp. — Bibl. nat., Lb"816.
BENJAMIN CONSTANT PKINT PAR LUI-MFMK 179
l'un des théoriciens et des chefs les plus en vue de l'école libérale française proclamer la nécessité du cens, et refuser rondement tout droit politique aux « non-propriétaires (l)» .
Ce soi-disant é{][oïste a sig^né ces lignes, que n'eussent point démenties ses nombreux amis :
« Je ne connais que moi qui sois toujours entraîné à sentir pour les autres plus que pour moi-même, parce que la pitié me poursuit... J'ai des qualités excellentes, fierté, (générosité, dévouement, mais je ne suis pas tout à fait un être réel. Il y a en moi deux personnes, dont Tune observe Taulrc (2)...»
Ce découragé, aigri contre lui-même, s'est parfois relevé à ses propres yeux II lui arrive d'admirer naïvement ses propres œuvres : « Mon ouvrage f3) est beau; j'y mets mon nom, et vogue la galère (4) ! » Et un peu plus loin : « Ma nouvelle brochure sur la Liberté des journaux a du succès : ma considération grandit. »
Cet homme dont, selon M . Thureau-Dangin (5) ,
(1) Remarque de M. G. Wkii.l, qui a résumé de façon fort claire et judicieuse, en son ouvrage intitulé La France sons la monarchie constitutionnelle, le gouvernement et la politique en vigueur sous la Restauration. — Vov. p 4.
fâ) Journal intime, 180V, p. Î4. — Rien de plus exact que ce dédoublement de lu personnalité chez Benjamin Constant.
(3) Il s'agit de la brochure intitulée : JJc l'esprit de conquête et (le l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (ouvrage cité plus haut, p. 168, note 1).
(4) Journal intime, édit. MKLiXAni; 1814; pp. 137 et 141.
(5) Loc. cit., p. 40 : Il Vainement Benjamin Constant a-t-il été,
180 LENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEfL t) U GUET
la vie « n'a été qu'une suite de frémissements, interrompus seulement par des sarcasmes » , et dont l'action publique fut stérile, a en réalité soutenu, patronné avec plus ou moins de succès, mais toujours avec un zèle incontestable, les plus nobles causes. Nul n'a donc le droit de le traiter gratuitement de comédien. Encore un coup, la chaleur de ses affirmations ne permet pas de révoquer en doute son amour de l'ordre, de l'indépendance lég^itime, sa croyance au prog^rès, bref, ses convictions libérales. Le vocable de UberLé revient à satiété sous sa plume et sur ses lèvres. Il prétendait la saluer, non pas simplement sous forme de devise invocatoire au fronton des monuments, mais appliquée en fait, mais inviolable dans tous les domaines où s'exerce l'humaine intelligence. Qu'on relise ses discours, professions de foi, articles, traités, manifestes, déclarations réitérées : toujours la liberté ! rien que la liberté! « Liberté, tu n'es qu'un mot! » eût-il dit volontiers, parodiant le mot de Brutus. Il voulait, lui, en faire un être vivant. Mais la pleine liberté est-elle bien de ce monde? — Seul peutêtre, parmi les parlementaires de notre âge, le
coiiiine le pr(^tenclail Mme de Staël, ulc premier esprit du monde. » Soa inconsistanec morale, son défaut de caractère, ses vices, pour dire le vrai mot, ne lui permettaient pas de faire du bien ni (i exercer de l'influence. Le châtiment se prolongera et s a^graveia après sa mort. » — Je maintiens que ce verdict imj)la(;aljlc est rigoureux à l'excès.
BENJAMIN CONSIANT l>KINT PAR LUIMKMK ISl
député dn /froiipe radical Kené Goblet (I), récemment disparu, ancien ministre et bon patriote à la vieille mode, éloquent, lui aussi, laborieux et désintéressé, mais plus irritable et non moins passionné, s'est déclaré partisan aussi dili^jent et entier de la liberté que l'avait été Benjamin Constant aux jours de la Restauration.
Aussi c'est bien l'apôtre de la liberté qu'après la cérémonie au temple de la rue Saint-Honoré célébrèrent successivement, dans les sept discours prononcés sur sa tombe, Odilon Barrot, Salverte, Tissot, de Laborde, Pincepré, Coulmann, La Fayette. Les paroles de ce dernier, vibrantes d'émotion, étaient un peu trop déclamatoires pour le goût moderne : « Il a vu, s'écria-t-il, les premiers rayons du soleil de la liberté, qui, apparaissant sur le vieux dôme tricolore de notre Hôtel-de-Ville, se prolong^ent sur les plaines de la Bel^jique, sur les montag-nes de la Suisse et sur les bords de la Vistule ! . . . " — C'est au premier anniversaire de Juillet que ses restes devaient être transférés au Panthéon.
Alfred de Vigny assistait à l'enterrement de Benjamin Constant. Au retour, il consigna sur une feuille de son Journal (2) cette jolie page
(1) Voir son portrait dans l'article publié par le Journal des Débats au lendemain de sa mort (jeudi, 1-i seplenihre 1905).
(2) Cf. Alf. i»k Viony, Journal d'un poète, pp. 52-53. — Paris, Michel Lëvy, 1867, in-12 (publié par Lori» Ratisbonne).
qui mérite d'être reproduite ici, malg;ré la bizarrerie, la raideur de certaines appréciations :
(i ... Je ne Fai vu qu'une fois 1 hiver dernier, chez Mme 0' Reilly. — Il y fut d'une coquetterie charmante à mon ég^ard, disant à côté de moi qu'il me reg^ardait comme le plus /jrand des jeunes écrivains. — Quand je lui parlai de 1 acharnement avec lequel on poursuivait la poésie dans le côté gauche de la Chambre, il me dit que c'était affaire de bonne compag^nie, que c'était crainte de paraître vouloir briser toutes les chaînes, qu'on voulait conserver les plus lég^ères, celles des règles littéraires... J'eng^ag^eai avec lui une sorte de petite querelle polie sur ce sujet, et il se laissa battre, avec Walsiein, très complaisamment.
« C'était un homme d'un esprit supérieur. Il combattit toujours sans récompense : ce que j'estime. Mais je crois qu'il avait son but d'ambition très élevé, qu'il n'a pas atteint. — Il n'eût pas été satisfait d'être pair de France ou premier ministre ; peut-être lui fallait-il une république, et en être président. — La dynastie des Bourbons l'importunait, il a contribué à la renverser; et la tristesse qu'il a confessée à la tribune lui est venue de l'impuissance où il se sentait plongée de rien fonder sur les ruines qu'il nous a faites.
« Il avait un assez noble profil, des formes polies et gracieuses, il était homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblagi^e exquis. —
BENJAMIN CONSTANT P K I N T l'Ai'. I. ÏJ I - M KM K iv:j
.le crois qu il avait un c(xMir froid et inille iina/;inatioii. . . »
Ce dernier trait est au moins inattendu, et le jn^^einent sur le r()le politique peut sembler à plusieurs contestable ou paradoxal, mais le reste est bien vu; l'ensemble du portrait est juste. Constant, si impétueux, si péremptoire, si rcctiligne à la tribune, où il ne mâchait pas à ses adversaires les vérités désa^^réables à entendre, ne savait point se départir, au salon, entre honnêies gens, de ce ton courtois d'estime réciproque que devraient toujours s'imposer les controverses, quelle qu'en soit la nature, — littéraires, politiques ou religieuses, — et dont les déplorables mœurs de discussion, les g^rossières polémiques de presse qui prévalent aujourd'hui nous ont trop déshabitués, même en dehors de l'enceinte parlementaire. Constant, quand il voulait s'en donner la peine, était, dans l'intimité, un charmeur incomparable. Et puis, la vieillesse accomplissait sur lui son œuvre accoutumée d'apaisement.
Lenior ac melior fis acccdente senecta (ITorace).
Les hommes d'aujourd'hui ne peuvent entendre que l'écho lointain de cette voix; mais cela suffit, s'il est vrai qu'il n'est rien qui ressuscite plus fidèlement les gens du passé, qui nous fasse mieux évoquer le détail de leur vie familière, que quelques fragments d'une correspondance qui, évi-
demment, n'était pas destinée au public, comme ces épîtres confidentielles à Fauriel, où nous av ons surpris Benjamin Constant toujours si sincère envers lui-même. Il ne posait jamais, au rapport de ceux qui Font le mieux connu et le plus souvent approché (1) . il répétait parfois à Goulmann que, si l'on cherchait un jour à faire son portrait flatté, ce n'est point dans ses lettres qu'on en trouverait les éléments. Ce n'est, d'ailleurs, pas davantage dans ses écrits, où ses détracteurs ne failliraient pas à relever l'absence d'une lipue politique rig^oureusement droite, un plan de vie homo- (]cne, cette teneur de conduite, enfin, que les Latins dénommaient unus idemque viiœ ténor. Ils auraient beau jeu pour lui reprocher son attitude au 20 mars 1815; et que de fois, effectivement, n'a-t-on pas exhumé ces faits! « Je n'irai pas., écritil le 19, misérable transfuge, me traitio- d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mois profanes pour racheter une vie honteuse. .. » — Superbe élan, dites-vous; il rappelle le vers bien romain, et bien cornélien aussi :
Non pr opter vitam vivendl perdere causas.
Oui, mais, le lendemain (20 mars), il accepte d être le conseiller d'État du despote repoussé la veille avec tant d'énergie; et le voilà, pour ce,
(i) Voir CouLMANN, Réminiscences, t. III^ p. 75.
HKNJAMIN CONSTANT PKINT PAU LUI-MKMK 185
vilipendé par Saiute-Heuve (I), qui fut apparemment la irïème droiture et la même vertu dans ses nuxuirs, politiques ou autres!
Mais nous allons résumer d'autre part {"2) les principales phases de Texistence de Thomme public; ce n'est donc pas le lieu d'anticiper ici. Je préfère insister, avant de clore ce chapitre, sur la vivacité et même, à l'occasion, la verve de cet esprit primesautier, alerte entre tous, malgré les continuels accès de mélancolie qui brisaient sou essor, et aussi sur le caractère essentiellement officieux de son action privée ou publique pour servir les intérêts de ses amis, voire des inconnus, qui recouraient, sans jamais être rebutés, à son oblig^eance inépuisable ou à son crédit.
Dans ses relations avec les g^ens qu'il connaissait bien, et dès qu'il n'éprouvait nulle (]êne ni ne se heurtait à aucune malveillance ouverte ou dég^uisée, Benjamin Constant se montrait d'ordinaire expansif, exubérant, se permettant parfois une verdeur de laupag^e qui eût fait se froncer les sourcils et se dresser les toupets de ses collègues de la Chambre, s'ils l'eussent entendu dans ces moments-là. L'un d'eux, par exemple, Tiirckheim, le député
(1) Le critique des Lundis appelle cela la folù^ la plus irréparable des siennes, et une hurles(fuc tergiversation qui faussa la fin de sa carrière. — Voir la réplique de Coulmann {Réminiscences, t. III, pp. 85 sqq)-
(2) Cf. notre Deuxième partie, chap. v : Jui Police et l Intérieur (suite).
alsacien dont il sera fréqiienriment question par la suite, était très timide. Constant le raillait là-dessus de façon assez leste (l) . En dépit de sa bonté foncière, il était malicieux comme un single. «Il aurait, dit Goulmann (loc. cit.J, fallu noter toutes ses malices ; mais il abusait souvent de la piquante ironie qui était la forme habituelle de son esprit (2). Souvent même il perdait sa peine auprès de nos bons Alsaciens, dont Tesprit plus solide que subtil ne comprenait pas toutes ses finesses. "
J'ai dépouillé patiemment les Bulletins Charavay et analysé, pour mon édification personnelle, les lettres de Benjamin Constant qui, depuis cinquante ans et plus, ont passé par les mains et sous les yeux de ces éminents experts (3). Cela forme un copieux paquet de fiches d'où j'extrairai quelques citations intéressantes. Il y a là des lettres de toute espèce, de dimensions fort diverses, et de tout prix ; et elles affluent à tel point dans les cartons de M. Charavay que leur valeur marchande n'est presque jamais considérable . On trouve,
(1) « Quand M. de Tiirckheim éternue, disait-il, il tremble du bruit qu'il a fait; je ne sais vraiment pas comment il a jamais osé proposer à Mme de Tiirckheim de lui faire un enfant. » (Cité par Cgttlmakn, Réminiscences, t. III, p. 72}
(2) C'était la blaqnc, — si j'ose risquer cet affreux mot; — ce « persiflage incessant, observe âprement M. Thureau-Dangin, desséchait tous les sentiments en lui et autour de lui. » — .le ne puis absolument pas être de cet avis.
(3) Voir les catalogues de MM. Etienne et Noël Charavay (rue de Furstemberg). — Consulter aussi les Catalogues périodiques de M. Voisin (34, rue Mazarinc).
I5KN.IAMIN CONSTANT PEINT PAR I.UI-MKME 187
dans le lot, d'aixn'd des lettres de recommandation (pour patronner des f|ens de Luzarches, des Alsaciens, des littérateurs, etc.). Gomme tout député qui se respecte, Benjamin Constant en a écrit une quantité au cours de sa vie parlementaire; nous n'en dirons rien (1). Il fut un temps, d'ailleurs, où il desservait môme ceux dont il plaidait la cause ; il était prescrit aux préfets de prendre bonne note de son intervention pour exaucera rebours les vœux de ceux qu'il lionoraitde sa faveur.
Les lettres abondent, qui roulent sur des matières littéraires. Dans l'une (Paris, 20 février 1830; 1 p. in-12), il recommande à M. de Jouy un jeune homme, auteur de deux comédies, qui, lui dit-il, outre son talent, a de fort bonnes opinions constitutionnelles. Double titre à la bienveillance ! — Dans Tautre (3 pp. 111-4"), il entretient un certain M. Jullien, de Paris (2), d'un article que lui-même doit publier dans la Revue encyclopédique. Jullien était le directeur de cette revue. — Voici, adressée au citoyen directeur Sieyès {Paris, 21 messidor an VU ; 1 p. in-4°), une belle lettre d'envoi d'un de ses ouvrages, Des sidtes de la contre-révolution en Angleterre , en 1660 : « Vous êtes toujours mon espérance, et je crois à la révolution, parce que je crois en
(1) Signalons pourtant une lettre (Paris, 5 novembre 1819; 1)1-8") où Benjamin Constant envoie et recommande au ministre de la marine une pétition « dont le style annonce de la simplicité et de la bonne foi » . (Recueil Desgeiiettes, 10 novembre 1846.)
(2^ Le Bulletin Cbaravay signale encore cinq lettres autographes signées de Benjamin Constant à Jullien, de Paris (5 pp. in-8 ou in-4). Je trouve également, à la date du 26 déceudjre 1826, une lettre (2 pp. in-8) à M. Jullien, directeur de la Revue encyclopédique, où B. Constant s'excuse de ne pouvoir se détourner une minute d'un ouvrage qu'il doit achever avant de s'occuper d'un article promis pour la revue.
188 BKiNJAMIN CONSTAiNT SOUS L'OEIL DU GUET
VOUS. )) On sait (|uelle profonde admiration Sicvès sut inspirer au célèbre pul)licistc libéral, <jui voulut inau- {jurer sous ses auspices sa carrière politique. — A M. Ilocbet, lîenjamin Constant adresse f(/e Harc/enberg, li octobre 1811 — ou 1810? — ^ tr- PP- in-4") une curieuse lettre, d'une écriture fine et serrée, au sujet de la composition de son liistoire du Polythéisme, dont il a refait tout le plan, et plus des trois quarts des cbapitres ; il explique ce que sera cette bistoire, et dans quel esprit il Ta conçue (la totalité de Fouvrafje sera rédi(}éc dans quelques jours) ; par (juelles idées pliilosopbiques et reli[;ieuses il a été porté à cette composition, qu'il a entreprise et exécutée certainement de l)ien bonne foi... — Autre lettre (Paris, 20 octobre 1824; 5 pp. in-S"), relative à la publication de son important ouvrage : De ta Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développe nie/is. L'année suivante (Paris, SI octobre 1825; 2 pp. in-P), il prie le baron dl'Lckstein de faire la critique dudit ouvrage : De la Religion. Quoiqu'ils soient tous deux d'opinions très différentes, fort opposées même, il le met au premier rang de ceux qu'il reconnaît comme juges, non pas infaillibles, mais compétents, et il engage le baron à ne pas lui ménager les critiques. — Lettre instructive à M. Micbaud (^P«m, 21 avril 1810; 2 pp. pi. in-é"), ayant trait aux articles qu'il se propose d'insérer dans la Biographie universelle (1). — Gracieux billet à l'acteur Talma f Paris, 9 jîiillet; 1/2 p. in-4'*). Il apprend qu'il jouera dans Afhalie et dans Tibère, et ils voudraient bien, sa femme et lui, voir Athalie et Tibère; il lui en manifeste bon-
(1) Il y a écrit, entre autres, la notice de son père, Sainue Constant de Rebecque [\o\t notre fiihliographie). — Autre lettre à M. Michaud, datée de 1812 (i p. pi. in-PJ.
I5ENJAMIN CONSTANT PEINT PAR LUIMKME 180
ncment le dôsir. Comme hion des l*aii.si(Mis, Constant aimait à aller au tliéàtre sans payer sa place.
Je poursuis l'énumération et l'analyse rapide — un peu aride au premier abord, mais utile à qui sait lire entre les lignes — de ces épitres variées, pour la plupart inédites, éparpillées aujourd'hui dans la circulation publique, les unes classées dans des collections cat<>lo(juées, les autres serrées au fond des cartons d'amateurs anonymes : lettres littéraires ou politiques; lettres d'affaires, lettres variées enfin. Il faudrait qu'un retentissant, persuasif appel fît sortir de l'ombre ces précieux feuillets. C'est ainsi qu'un érudit de bonne volonté, M. Louis Thomas, qui prépare une édition de la Correspondance (jénérale de Chateaubriand, invite tous les travailleurs, tous les détenteurs de lettres inédites, à vouloir bien l'aider dans sa louable entreprise, et lui si[»naler même les lettres déjà imprimées et perdues dans tel ou tel ouvrap,e, recueil ou journal. — Mais, en ce qui concerne Benjamin Constant, la chose est-elle possible? Elle est, en tout cas, à étudier sérieusement.
Poursuivons donc la série des lettres littéraires dont le flot du commerce des autographes nous apporte les épaves.
Lettre à M. Gui[}niaut, sur divers ouvra|;es dont Benjamin Constant s'occupait alors (Metalon, 0 novembre 1823). — Lettre au rédacteur du Moniteur (Parts, 10 septembre 1817 ; 1 p. pi. in-P). Constant réclame contre la falsification de la pli rase d'un de ses discours, et en demande la rectification (1). — Lettre à 3L do
(J) Une autre lettre do Benjamin Constant à un correspondant inconnu (Paris, 23 mars 1829) contient une petite faute de français, siuqjie inadvertance sans doute : « ,1 ai à vous dcinaiulcr (pour : mander) des excuses «
Joiiy (1) (1 ]>. 111-4"). Envoi d'une note pour la Biographie des contemporains. — Lettre à M. Firmin Didot, relative à ses travaux littéraires. — Huit lettres autographes sifjnées à M. Valentin de La Pelouze (1820- 1829; 12 pp. in-4'' ou in-8''). Intéressant dossier, relatif à la rédaction du Courrier français, à sa collaboration au journal, aux poursuites exercées contre cette feuille. u Soit dit sans vanité, tout le monde me fait compliment de mes articles » (21 janvier 1828). — Lettre à M. Marchand (30 janvier ; 1 p. 112 \n-4'); belle pièce, ayant trait à un article sur Bonaparte, qu'il doit publier dans la Minerve. — Lettre au baron Bignon (16 septembre 1818; 1 p. in-4°), sur le compte rendu qu'il doit faire dans la Minerve de l'ouvrage du baron intitulé : Coups d'œil si4r les démêlés des cours de Bavière et de Bade : « J'aurai, promet-il, peu de peine et beaucoup de satisfaction à vous venger d'objections absurdes et malveillantes. » — Lettre à Barbé-Marbois (Paris, 2 janvier 1829; 1 p. in-d"); joli billet de remerciements pour l'envoi qu'il lui a fait de son étude sur la Louisiane. Benj . Constant trouve encore le temps, à cette date, de parcourir des livres de géographie! — Lettre de Constant à Béranger (2) (il entretenait des relations assez cordiales avec lui). En termes élevés, il lui accuse réception et le complimente d'un de ses recueils de
(1) V.-Jos. Etienne^ dit de Jouj (L769-1846), auteur de vaudevilles et de tiagédics à allusions politiques, défenseur des idées libérales dans le Conslitutiaitucl et dans la Minerve, acudéuiicien en 1815; esprit aimable, mais superticiel.
(i) Point de date; i p. iii-8'. — La pièce était cotée 12 fr. tur le catalogue Cliaravay. II est rare qu'une page de B. Constant soit évaluée aussi haut. Le Bulletin Charavay signale une autre lettre autograplic paraphée R. C. (29 mai 1830), à M. de Béranger.
I5ENJAMIN CONSTANT P K I N T PAR LUIMKME 1λI
chansons : u ... Di(3U vous récompense de nous donner de beaux vers et de nobles pensées, quand nous n'avons plus autour de nous que de vils calculs habillés en vile prose! J'espère que le chef des Cosaques ne vous lira pas. Je crains les {jens qui ajjissent par ordre, et nous avons des maîtres d'autant plus dangereux qu'ils sont esclaves (I). » — Intéressante épître adressée à un certain M. Pillet (Paris, 23 mars 1822; 2 pp. in-p). 11 le félicite de ses beaux vers. Il espère que le temps reviendra où Paris sera le sanctuaire des lettres; mais il faut, pour cela, qu'il redevienne celui de la liberté. (Même thème, comme on voit, que celui des lettres à Béran(;er, à Jouy, à Raynouard; et toujours la même antienne sur la liberté!) « Si vous étiez à la Chambre, lui dit-il poétiquement, vous seriez Orphée au milieu des lîarbares de la Thrace, et vous partageriez peut-être sa destinée, car tout ce qui est vérité, génie ou élévation, leur est odieux, j) La triste idée que notre orateur libéral avait de ses collègues, et aussi de la capitale de son pavs! On ne se figure pas que le sieur d'Aubray ait crié sui* un autre ton, deux siècles plus tôt : a 0 Paris, qui n'es plus l^aris, mais une spelunque de bestes farouches,... ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es (2) .** — Lettre à Eloi Johanneau (23 novembre 1830; 1 p. 111-8") : u ... Quoique nous différions sur quelques points, je n'en profiterai pas moins bien utilement de votre érudition vaste et variée. '>
Le pauvre Constant, candidat malheureux à l'Académie, se remuait, comme on dit, pour mettre des
(1) C'est h\ paraphrase tlu mot énergique de Tacite : oinnia serviliter pro doininationc ; mot d'une perpétuelle actualité.
(2) Satire Mein'upée (iSOS-lSOV^ Ilarancjue pour le tiers estât.
atouts dans son jeu. Il avait jadis sollicité Tassistance de Raynouard (1), secrétaire perpétuel. Trois semaines avant de mourir flô novembre 1880), il invoquait le secours de sa vieille amie, Mme Récamier : u Je viens, Madame, implorer votre bonté pour vous supplier d'enga(}er M. de Chateaubriand à se rendre à l'Académie après-demain jeudi. J\ii beaucoup de chances, et l'on m'a dit que le seul danger est qu'on ne soit pas en nombre. J'ai donc recours à votre bienveillance auprès de M. de Chateaubriand, dont le suffrage m'est plus précieux que je ne puis dire et la présence bien nécessaire. — Mille hommages. » Le politicien désabusé aspirait à un milieu moins mêlé, et plus propre à mettre en valeur ses fines qualités de littérateur et de philosophe. Il échoua (2) (18 novembre 1830). Chateaubriand lui donna sans doute sa voix. Le bulletin
(1) La lettre où il lui demandait son appui a été conservée. Constant connaissait beaucoup ce bon Ilaynouard et dînait très souvent chez lui (cf. Journal intime, pp. 139, 140, 141, 149); il conte (p. 141) une prise de bec avec Guizot : « Je dîne chez Raynouard, et y ai une vive dispute avec Guizot. Le plus petit pouvoir est un grand corrupteur. » — A cette date, il dînait aussi fréquemment et passait la soirée, sans rancune, avec Fouché (cf. Journal intime, pp. 141, 151 : « Je dîne chez Fouché... »
(2) Vicnnet fut élu! C'est à ce Viennet, rappelle plaisamment Coulmann (^Réminiscences, t. III, p. 22), que Sophie Gay, la reine de l'injure, répliquait, un jour qu'il dépréciait le génie de Lamartine : « x\llons, vous voulez en faire le dernier des poètes; mais, grâce à Dieu, la place est prise. » — Un autre, à qui Viennet demandait s'il avait lu ses quarante mille vers, lui ropondit : « Il faudrait pour (tcia quatre mi!lc hommes. » Ces Réminiscences, vraiment fort anmsantes au point de vue anecdolique, sont, à beaucoup d'égards, instructives et utiles à lire, bien que, en ce qui concerne notre auteur, le parti pris de l'exalter, de l'encenser soit partout visible.
BENJAMIN CONSTANT PEINT PAR LUI-MÊME lOi
Cliaravay monlionne plusieurs lettres adressées par Boiijaniiii Constant à Kraucois Kavnouarcl à propos de sa caiididatuic académique (dès 1817, il i)ri{}uait un fauteuil); il éprouvait beaucoup d'admiration et de synipatliie pour le vénérable auteur des Templiers^ à la fois piiilolo{|[ue érudit, dramaturgie applaudi, député, membre de l'Institut, et ami, comme lui-mêm(», du bon Fauriel. Il lui marque ces sentiments dans plusieurs billets tout cordiaux, respectueux et charmants. En voici deux (Paris, 18 et 27 août 1817 ; 2pp. in-é"), (jui datent évidemment du temps de ses premières sollicitations auprès des membres de l'Académie française (1), à laciuelle Raynouard appartenait depuis dix ans (1807), et dont il devint secrétaire perpétuel précisément en cette même année 1817. Puis une autre lettœ — une des dernières qu'ait sifjnées Benjamin Constant — écrite de Paris, à la date du 11 novembre 1830 (2) (il mourut moins d'un mois après, le 8 décembre); il y soumet son nom au choix de l'illustre compapnie, pour remplacer M. de Ségur. L'élection eut lieu le 18; Viennet passa. Dans l'intervalle qui sépare ces deux quantièmes d'août 1817 et novembre 1830, se logent, à notre connaissance, deux lettres : l'une — dont nous ne savons d'ailleurs rien — datée de 1825 (Irais quarts de page iti-S^J; l'autre, adressée à Auger (3) (13 juillet 1880; 1 p. in-é^J, où il appuie
(1) Benjamin Constant se pi-ésenta dès 1819, je crois, pour la première fois à l'Académie française. Il tâtait le terrain en 1817.
(2) Très courte (trois quarts de page iti-4"J. — S'il eût réussi dans ses démarches, son titre d'académicien n'eût été, c'est le cas de le dire, qu'un sinq)le litulns srpulcri.
(3) Louis-Simon Au<fer, littérateur parisien (17()2-1829\ membre (1816), puis secrétaire perpétuel de l'Académie fran-
avec une certaine insistance sur ce fait que ses amis, de leur propre mouvement, le portent à briguer ces suffrages tant enviés : <( M. de Jouy, lui mande-t-il, m'ayant proposé à l'Académie, je n'ai pu désavouer cette preuve d'amitié que je n'avais point provoquée, et je vous en parle, non pour solliciter de vous ce que vous ne croiriez pas juste ou pas opportun, mais pour vous dire que je compte sur votre bienveillance... " Ces billets, qui s'échelonnent sur une assez longue période, servent au moins à prouver avec quelle ardeur Benjamin Constant souhaita d'obtenir la faveur qui lui fut refusée, pour des motifs qu'il serait délicat de chercher à démêler, si tant est qu'ils existent.
Passons aux lettres politiques. — Assurément il en a circulé de main en main, depuis soixante-quinze ans, une quantité considérable. Je range par ordre chronologique, pour plus de clarté, celles dont j'ai pu relever la trace dans les catalogyes destinés aux ventes d'autographes; mais je ne puis, comme de juste, spécifier si elles sont inédites ou déjà publiées. Les bribes documentaires qu'elles contiennent aideront peut-être à élucider quelque point obscur ou douteux de la vie de notre héros.
Presque rien sur les années de jeunesse (1) : Cons-
çaise, auteur ^Eloqes couronnés, appartint comme rédacteur à plusieurs journaux {Journal de V Empire (Débats), Journal général de France, etc.). Il édita, avec notices et commentaires, bon nombre de nos classiques, Molière notamment.
(1) Trois quarts de page in-4'^ ; rognée en tête (selon l'indication du Bulletin Charavay). — Il est clair que les lettres familières anciennes (époque de la jeunesse) de Benjamin Constant se rencontrent de plus en plus rarement, du moins en France. Je relève dans un très vieux catalogue les indications suivantes : Corres-
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tant écrit à Sieyès (3 frimaire an VUl), afin de lui désif;nor pour le Corps léffislatif un Genevois, le citoyen Plctet-Dlodati. Le catalo(;ue (|ue j'ai sous les yeux cite é^jalement une belle lettre (il est vrai que, dans les catalogues, les lettres, même les plus insignifiantes, sont toujours belles, jolies, curieuses, intéressantes ou rares), enfin admettons une belle lettre de Constant à ce même M. Pictet-Diodati (Berne, 25 août, — sans indication d'année, — 1 p. '1/2 in-PJ. — Sur la chute de l'Empire et l'attitude de Benj. Constant en ces conjonctures, deux documents politiques, vraiment curieux : l" Considérations sur les circonstances actuelles et sur la Constitution proposée ; pièce autographe sifjnée, avec ratures et corrections (mai 1814, 1 /)/). in-fol.J; 2" très frappante lettre auto(»raphe sifjnée de Constant au prince de Talleyrand (Paris, 26 juillet 1815; 2 pp. 1/2 in-4°), lettre où, le lendemain dos Cent Jours, il offre son dévouement sincère au gouvernement du roi. — On le jugea, dès lors, versatile comme une girouette, et il dut répliquer à ses adversaires par le Mémoire que l'on sait (l).
Lettre à Bignon, députe de l'Eure (16 septembre 1818 ; 1 p. in-4'*). — Lettre à un correspondant anonyme (M. le comte...), sur les élections (Paris, 29 septembre 1818).
pondance avec diverses personnes de 1793 à l'an Vil, 45 lettres aut. sign., format in-4'' et in-8°. — Dossier de 5 lettres et billots a. s. de 1796 à 1828. — L. a. s. à Pouchet (7 cjerminal au VI; 1 p. et demie {n-4° ; cf. lixilletin Charavay, 1840). — Une lettre du S floréal an IX (1 page pleine in-P').
(1) Signalons, en passant, une lettre de Constant à M... (Paris, 29 octobre 1818; 1 p. in-4°), sur un libelle contre lui, qui vient d'être distribue.
Lettre à M. Deyres (Paris, 21 juiUel 1820; 5 pp. 1/2 in-é"), sur la nécessité de se préparer aux élections. — Amendement autographe signé, soumis à la Chambre des députés par Benjamin Constant sur les ministres députés chargés de présenter et de défendre la loi des comptes et le budget (Paris, 20 décembre 1821; une demi-pacje in~4°). — A M. Barroy (Paris, 13 avril 1822; 1 p. i?i'4°J. Intéressant billet, relatif au rétablissement des jurandes et des maîtrises. — Constant, député de l'opposition, écrit à M. Reglet, à la Préfecture (9 mai 1822 ; 2 pp. in-4°), touchant les listes des électeurs, et, en particulier, à propos des droits méconnus d'un sieur Drayer : u ... Je désire pour M. Drayer et pour la chose publique constater les faits, parce que ce sera un grief de plus à produire devant les Chambres et devant la France, quand la conduite de l'autorité et de ses agents devra être dévoilée. » On retrouve en ces quelques lignes si fermes, et presque comminatoires, le ton volontiers combatif, fougueux, voire agressif, des moindres revendications émises par Benjamin Constant. — Même année 1822 : lettre à M. Guyet. B. Constant se félicite du résultat d'une explication où sont intervenus La Fayette et Châtelain : u Ce n^est certainement pas pour les libéraux le moment de se brouiller, lors même qu'ils en auraient de justes sujets. » La restriction finale est grosse de sous-entendus.
Lettre de B. Constant à un destinataire inconnu (31 janvier 1824; 4 pp. iiî-4'\), relative aux élections et à sa candidature à la députation de Paris; détails curieux à ce sujet. — Treize lettres à M. Da\illiers (1820-1826, 14 pp. in-4'' ou m-5%- cachet); correspondance à la fois politique et littéraire. L'une d'elles est datée de Montmorency, 3 septembre 1823, 1 p. in-8''. — Lettre
BENJAMIN C(JNSTANT PKINT PAR LUIMKMF lOT
à M. V^éron (Paris, 1" juin 1830; 2 pp. in-fol.); détails sur la candidature (|ui Itii est offerte à Strasl)our[j. ^ious aurions hien voulu la retrouver.
I*ièce auto{}iaplie iiiiporlantc. Déelaration envoyée à la commission municipale de Paris le vendredi 30 juillet 1830, et remplacée le lendemain par une autre, rédi[jée par lAI. Guizot (1 p. in-folio), u La réunion des députés actuelleinent à l^aris a p(Misé qu'il était ur^^ent de piier S. A. II. Mfir le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant- (jénéral du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales, etc. » (Les mots des Chambres^ qui se trouvent dans cette déclaration, sont de la main de Guizot.)
(On retrouvera citée cette pièce au chap. V , ainsi qu'une lettre intéressante de Benjamin Constant à M. Voiart^ — une des dernières qu'il ait écrites (Paris, 10 octobre 1830; 2 pp. in-é"), — à propos de son projet sur les S7ibsistances, qu'il n'a pu lire, empêché par la maladie. « Mais, ajoute-t-il, puisqu'il a invité M. Guizot à se le faire représenter, il ne doute pas qu'il n'en profite... ")
Pour en finir avec les lettres politiques, signalons encore (quelques pièces sans date ou insuffisamment datées. Voici, par exemple, une importante communication au rédacteur du Constitutionnel (12 juin; 3 pp. in-é"), où Benjamin Constant résume trois de ses improvisations à la Chambre des députés, l'une sur la responsabilité du gérant d'un journal, l'autre sur la législation de l'imprimerie, et la troisième contre le ministère. — Aimable billet à Casimir- Perier (29 décembre ; 2 pp. iîi-8'') : « J ai annoncé votre discours au Constitutionnel pour demain. Je suppose que nous nous verrons à la
Chambre aujourd'hui. » — Lettre à ïissot (1) (mercredi matin; 1 p. in-4'^); B. Constant y exprime le désir de s'entendre avec lui sur l'écrit qu'ils doivent faire ensemble. — Quel écrit? je l'ignore.
Enfin une jolie et courte lettre (i p. in-S") à M. Mieville, rédacteur de la Gazette de Lausanne, sa ville natale, au sujet de chicanes contre lesquelles Constant est oblif^é de se défendre : «... J'ajoute que je serai bien charmé de vous voir, si cela ne vous compromet en rien, car il y a toujours autour de nous autres libéraux une petite atmosphère de proscription qui effraye les bons mais faibles gouvernemens de la Suisse '> . — La date manque (2).
Voyons maintenant les lettres d'affaires. La correspondance avec Fauriel, aussi bien, nous a démontré que B. Constant ne né^^ligeait pas volontiers ses inté-
(1) Pierre Tissot (1768-1854), littérateur, auteur d'une traduction poétique estimée (1800) des Bucoliques de Virgile; suppléant de Delille, puis professeur de poésie latine au Collège de France. Destitué, sous la Restauration, à cause de ses opinions libérales, il se jeta dans la presse opposante et devint un des rédacteurs du Pilote (sur ce journal, voir la lettre du préfet Delavau, que nous publions au chap. vi), du Constitutionnel , àe la Minerve. Il fut réintégré clans sa chaire après la révolution de 1830, puis élu membre de IWcadémie française. — Le bulletin Charavay mentionnait aussi, toujours à l'adresse de Tissot, une curieuse cpître de Coulmann (3 pp. in-4° ; sans date, mais cette date est facile à restituer : décembre 1S30), où il donne des détails sur les derniers njoments de Benjamin Constant.
(2) Il convient de signaler encore, parmi les pièces autographes vendues il y a plus de cinquante ans, des amendements (2 pp. in-4") présentés par B. Constant à la Chambre des députés pour modifier les art. 11, 12, 14 et 15, de la loi du 21 octobre 1814, sur l'imprimerie et la librairie.
liK.NJAMI.N CONSTANT l'MINT l'AU LUIMKMt 11)9
rc;ts. Le Bulletin Charavay signale, pour une durée de deux ans ( 1 71)3-1 7i)5), quarcuite-dcux lettres autofjraplics si{;nées aux ljan(juiers l'ontanes. L'une d'elles (l) est relative à la consolidation des rentes que IL Constant possède en France à cette époque (2). — Lettre de Constant au citoyen Jouanne (Paris, 7 ventôse an VI; in-4°); il lui exprime la reconnaissante que lui doit Mme de Staël pour l'obli^jeance extrême dont le receveur de renrc(^istrement a fait preuve à son é{jard. Nous devinons par là que Benjamin s'occupe des affaires de son amie, qui n'ont pas de secrets pour lui. Il sert de secrétaire à la baronne. Il tient la plume, — et presque la maison, — à sa place. C'est ainsi que dans un autre billet, ajjréablement tourné (^i 6* fructidor an V ; 1 p. in-8°), il invite Jean Dcbry à venir dîner cbcz Mme de Staël. Il fait l'office, encore un coup, du maître de maison, comme Fauriel chez la marquise de Condorcet, à la Maisonnette.
Lettre d'affaires, éjjalement, et assez étendue, au citoyen Commecy (Paris, 21 thermidor an VI; 4 pp. 1/2 in-é"). — Autre lettre (Paris, 21 prairial an VU; 3pp. SI 4 in-4°), ayant trait à sa ferme de Coquereaumont.
Autre lettre, à M. Fourcault (1807 ; 2 pp. 1/2 in-l"), toute relative à Mme de Staël. Elle désire revenir en France et faire l'acciuisition d'une terre à vin^^t lieues de Paris. YAlc voudrait aussi né(jocier auprès de l'Empereur le payement de sa créance.
Lettre aut0(jr. si[jn. de lîenjamin Constant à son éditeur (1815), relative à la publication d'un livre iiiti-
(ly L. aiil. sicjit. aux citoyens l'ontanes et (/"'. — Colombier, en Suisse, 20 ventôse an II ; 1 p. in-4'\
(2) Ces quarante-deux lettres auto<;raphes (-12 paqcs in-P) étaient tarifées cent francs.
tulé : Principes de politique applicables à tous les (jouvernemens (1).
Trois lettres (7 pp. in-é"; sans date) à M. de Jouy, sur les actions du journal La Renommée . — Un document financier : papier autO{^>raphe signé de Benjamin Constant, signé aussi par Aignan, Alex. Martin et Jouy (Paris, 5 avril 1824; 1 p. 171-4"). C'est une désignation d'arbitres pour l'attribution des dividendes produits par le journal le Courrier français pendant l'année 1823. — Lettre de Constant à Casimir-Perier (Munster, 8 décembre 1828 ; 1 p. in-4'') : il lui mande son procbain retour à Paris, et le prie de lui conserver jusque-là une somme de 180,000 francs qu'il lui a confiée en dépôt. Benjamin Constant est, à cette date, en pleine bataille électorale. Voyez (au cliap. VI) la lettre adressée au ministre de l'intérieur par le préfet de Colmar, H. Jordan (datée du ii décembre 1828) (2).
Comme Hugo, Constant, tout Imaginatif et rêveur qu'il apparaisse fréquemment en ses livres, s'est montré dans sa conduite positif, pratique par excellence, voire, parfois, âpre au gain. Ses lettres à ses éditeurs, à ses liommes d'affaires, à ses banquiers, — Fontanes ou autres (3), — décèlent cbez lui une entente singulière de l'administration domestique, des intérêts ou bénéfices pécuniaires. On ne se fût pas attendu à trouver si
(1) Catalogue Voisin, n° 255 (juillet 1905); 34, rue Mazarine.
(2) Signalons, pour mémoire, un très court billet de Benjamin Constant à M. Fabvier, avocat (Nancy, 17 décembre 1828 ; une demi-page in-8"J ; il lui exprime le désir de le voir pour l'entretenir de son père.
(3) Quelques-unes même, si l'on s'en souvient, de ses lettres à Fauriel, où il se déclare rappelé à Paris par le souci urgent de sa fortune, rentrent dans cette catégorie.
BENJAMIN CONSTANT PEINT PAR LLI-MKMK 201
bon ména{>er, si économe de ses propr-es deniers un homme qui, d'autre part, se trahissait à Forrasion dépensier et joueur comme les cartes,
Uanjjeons enfin, pour clore cette énumération, dans une dernière catéjjorie les lettres authentiques de 1$. Constant (roulant sur des sujets divers) dont nous avons pu avoir connaissance parmi celles (jui furent vendues ou catalo^juées depuis un demi-siècle (lettres de compliments, félicitations, remerciements, billets affectueux, requêtes, services rendus, renseignements communiqués, etc.) : ce résumé incomplet contiendra, néanmoins, plus d'un détail précieux à (>laner.
La plupart de ces lettres sont brèves : Benjamin Constant écrivait, pour l'ordinaire, d'une manière cursive, et il était toujours pressé, affairé. Quelques-unes, pourtant, ont des dimensions assez considérables (1), comme cette lettre, par exemple, qualifiée dans le Bulletin Charavay de belle pièce, très jolie lettre, et dont, malbeureusement, nous ne pouvons que reproduire l'indication sommaire : Lettre autographe signée de B. Constant au citoyen Peuchet (Hérivaux, 16 thermidor an VI; 8 pp. in-d"). Une autre lettre à Peuchet (1 p. 1/2 in-d") est datée du 7 germinal an VI.
Jean Debry (ou de Bry) a failli être assassiné à Rastadt. B. Constant lui envoie ses condoléances a propos de l'attentat en question (Paris, 16 floréal an VII; 2 pp. in-d"). Il lui témoigne la joie qu'il a ressentie en apprenant qu'il avait échappé à cet atroce complot (2).
(1) Le recueil de la correspondance avec Fauricl nous en a même offert plusieurs qui sont vraiment longues.
(2) Le Bulletin Charavay signale une autre lettre à Jean Debry (1808; 1 p. pi. in'8°J.
(Il s'était tenu à Rastadt, de 1797 à 1799, un congrès en vue de pacifier la France et l'Allemagne : après la clôture des conférences, une tentative de meurtre fut dirigée par des Autrichiens contre les commissaires français Debry (1), Roberjot et Bonnier; les deux derniers furent tués à la porte de la ville.)
Mentionnons, en passant, un billet à Gadet-Gassicourt (7 septembre 1807 ; 1 p. in-S"), une lettre à M. Dupuy (15 juin 1823; 1 p. in-8°), et 22 lettres à M. Guérin (1822, 25pp. in-é^ou 111-8"). Nous en ignorons lecontenu.
Le département des manuscrits de la rue de Richelieu possède une lettre autographe de Benjamin Constant à Mme Récamier (2) (la suscription manque; le mot pas, dans la première ligne, fut rajouté dans l'interligne). J'en reproduis ici le texte exact. Ce billet, ou plutôt cette requête, commande Tattention à un double point de vue; d'abord il montre Benjamin Constant s'ingéniant, comme le plus illustre chantre du dixneuvième siècle, à plaider la cause des misérables, à racheter du châtiment les âmes en friche (3), et cela leur fait à tous deux, au publiciste politique comme au poète romancier qui créa Jean Yaljean, le plus grand
(1) Dehrj (1760-1834) membre de l'Assemblée législative, tle la Convention, du Conseil des Cinq-Cents, des comités de Sûreté générale et de Sakit public, nommé en 1797 plénipotentiaire à Rastadt, survécut seul, en effet, au guet-apens où ses collègues périrent (1799). — II fit ensuite partie du Tribunat. Préfet du Doubs sous l'Empire (1801-1814), exilé en 181 C, uialgré sa soumission aux Bourbons, il ne rentra en France qu'en 1830.
(2) BlBLiOTHÈQUfc. KATIONALE, manuscrits fiançais, n" 12,454, fol. 22 — Je soupçonne que B. Constant, comme V. Hugo, a dû écrire bien des appels à la miséricorde de ce genre.
(3) Rapprocher cette pièce de la requête de Benjamin Constant au maréchal Gérard en faveur de soldats détenus (voy. chap. v.).
lîENJAMl.N CONSTANT PKI NT PAR LUI-.MhMl-: -2 3
honneur; (3ii second li(Mi, l'on retiendra de cctle lettie à Mme Récaiiiier une formule lieureuse sur le ministère de Chateaubriand, (;t, dans le compliment final, un hommage à la bonté lé{;endaire, — aussi rayonnante que l'était sa beauté, — de cette charmante Juliette à qui M. Ilerriot, (jue les fonctions municipales et la politi({ue disputent aujourd'iiui aux lettres (1), a su restituer sa vraie piiysionomie :
u Je ne me pardonnerais [pas], Madame, de vous importuner sans cesse, mais ce n'est pas ma faute, s'il y a sans cesse des condamnations à mort. Cette lettre vous sera remise par le frère du malheureux Ro^jer, condamné avec Caron (2). C'est l'histoire la plus odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le premier talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n'ait pas coulé. Je n'ajoute rien. Je m'en remets à votre cœur. Il est bien triste de n'avoir presque à vous écrire que pour des affaires douloureuses. Mais vous me pardonnez, je le sais, et je suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse liste de ceux que vous avez sauvés (3).
u Mille tendres respects. »>
B. Constant.
Paris, le i" mars 1823.
(J) M. Edouard Herriot, docteur ès-lettres, un des plus jeunes et des plus brillants maîtres de l'Université, est actuellement professeur de rhétorique supérieure au lycée Ampère et maire de la ville de Lyon.
(2) Sur cette affaire célèbre, voy. la note de V Appendice {j^ .^k^) .
^3) Constant s'illusionne sans doute sur le crédit que pouvait avoir Mme Récamier en ces matières; mais il faut lui savoir gré de son intention et de sa confiance si généreuses.
Six lettres de B. Constant à M. Garnot fO pp. în-8'').
— Lettre à M. Neuhaus (Paris, 18 mars 1825; 2 pp. in-S"). — Un billet, d'ailleurs fort banal, conservé dans un recueil d'autographes à la Bibliothèque nationale (1), et qui nous apprend simplement que Benjamin Constant, aux heures de loisir ravies à la politique, lui faisait des emprunts de livres, comme jadis il emportait volume sur volume de chez son ami Fauriel : il était, lui, trop nomade, et aussi Ivo^ panier percé, pour poss6der une bibliothèque personnelle bien montée (12).
— Dans un autre Inllet au même van Praet (Paris, 18 mai 1830), il demande pour quelques jours lliistoire du Danemarc (sic), par Mailet (9 vol.).
Lettre d'envoi de ses ouvrages (Paris, 15 novembre 1825; 2 pp. in-4°), adressée à un correspondant inconnu. — Billet à M. Ternaux aine (Paris, 1827 ; 1/2 p. in-4°.) — Lettre au général comte Mathieu Dumas (Paris, 10 décembre 1827 ; 1 p. in-4''j, relative à son élection. Dumas (1753-1837), soldat dès l'âge de quinze ans, aide de camp de Rochambeau en Amé-
(1) BlIiLIOTIjÈQTJE NATIOXALK, VIS. fraUÇ., 12.763, fol. 136.
(2) Voici le texte de ce billet, ou plutôt de cette note, libellée à la troisième personne : « M. B. Constant a l'honneur de faire hommage à Monsieur van Praet du livre pour lequel il avoit pris la liberté de recourir à son obligeance. Il lui renvovc en même tems les deux volumes qu'il avoit empruntés de (sic) la Bibliothèque royale, et le prie d'agréer l'assurance de sa reconnoissance et de sa haute considération. — Paris, ce 10 octobre 1825. » — On voit qu'à cette époque la bibliothèque consentait le prêt à domicile à quelques privilégiés. Le destinataire de ce billet, Bernard van Praet, bibliographe distingué, né à Bruges en 1754, mort à Paris en 1837, conservateur à la Bibliothèque royale, enrichit cette maison d'un grand nombre de précieux ouvrages, rédigea plusieurs catalogues utiles, et fut adaiis (1830) à l'Institut (académie des Inscriptions et Belles-lettres),
BENJAMIN CONSTANT PEINT I»AH LUI-MEME 'iO:>
rique, après avoir pris uik; part (jlorieuse aux c^ampafjnos de la Kôpuhli(ju(' et de TJ^npire, s'était, en effet, mêlé de politique. Il fut conseiller d'Etat sous la Restauration, élevé à la pairie après 1830. Il fut un des familiers de lî. Constant, et surtout de La Fayette.
Jamais la correspondance de Constant ne fut plus active qu'à cette époque, vers la fin de sa vie. Quatre billets à M. Montandon (1828-1829; 4 pp. {?i-18'>). — Lettre à M. Jacques Laffitte (Paris, 3 février 1829; 1 p. in-é"); lettres à M. Werner (1 p. in- 12°), à M. Voisin (22 juin 1825; 1 p. i?î-8°), etc., etc., etc.
Enfin, parmi les lettres insuffisamment datées, mentionnons celle fjue Benjamin Constant écrivit au rédacteur du Courrier français^ sur une tentative d'assassinat dont il avait été l'objet (Paris, 6 iiovembre : trois quarts de paye in-4°), et une autre, ayant trait à ce perpétuel souci que Constant avait de sa santé (maux d'yeux ou autres), et que nous avons déjà constaté à maintes reprises, en son Journal et dans ses épîtres familières à Fauriel. Celle-ci, dit le Bulletin Cliaravay, est un billet auto(>raplie signé de B. Constant, ancien député, ancien membre de diverses assemblées législatives (1), à M. Dupuy, médecin (ce 15 juin) : une expérience réitérée qu'il a faite lui a prouvé qu'il avait parfaitement raison en lui conseillant des vésicatoires. — Voilà un détail bien prosaïque! Mais tous ceux qui en ont rencontré d'analogues — il n'en manque pas — dans les plus élégantes lettres de Mme de Sévigné ou de Voltaire le pardonneront sans peine à Benjamin Constant, dont la complexion était plutôt délicate.
(i) Le Bulletin Chaiavay qualifio R. Constant tour à tour ou sitnultancnient de célèbre publiciste, orateur parlementaire, députe libéral, philosophe, etc. (même historien !^
Ces citations multiples, empruntées par nous un peu au hasard, — et sans aucun parti pris préconçu, — aux moindres billets qui soient sortis, sans nulle arrière-pensée de publicité, de la plume féconde de Benjamin Gonslant; ces frag^ments, loyalement rapprochés entre eux, d'un Journal dont l'auteur ne visait rien moins que l'apolog^ie de son caractère et de sa conduite; bref, cette revue rapide de sentiments, d'idées, de propos, de projets et d'actes, tout cela proclame, en fin de compte, par la variété des matières que Constant fut habile à traiter, et souvent par la noblesse des causes qui l'émurent, l'heureuse souplesse, l'originalité, l'indépendance de son g^énie. Il fut à la fois homme d'action et de parole, homme d'esprit aussi, trop préoccupé du désir de briller, de plaire, de faire de l'effet, mais soucieux en même temps de jouer un rôle utile, bienfaisant.
Il y a plus. Je ne sais si la biog^raphie définitive qui s'élabore à l'heure actuelle, étayée sur les pièces authentiques encore ensevelies dans les dépôts d'archives étrangères, fera rayonner une lueur plus intense de sympathie posthume sur celui qui, s'analysant sans trêve, fut, en somme, le bourreau de soi-même. — J'avoue que je l'espère; car celui-là mérite l'indulgence, qui, vous l'avez pu constater par les pages qui précèdent, s'est personnellement apprécié sans excès de tendresse — loin de là ! — sans complaisance cou-
pablc. En tout cas, le portrait que j'ai tenté par la seule interprétation de ces aveux d'outretombe suffira, je pense, à démontrer à quel point rimage de cet homme s'est faussée, depuis soixante-quinze ans, par la réfraction des à^es. Il est encore temps, mais il est bien temps de la redresser! Non, Benjamin Constant, si riche en travers qu'on le dépeig^ne, ne fut pas le poseur obstiné, le creux phraseur (1), l'ég^oïste, le sceptique à l'âme racornie que vouèrent à Tindifférence ou au dédain de l'avenir les nombreux pharisiens de la politique : parlementaires hauts sur cravate, solennels et rig^ides, servants amorphes d'un pouvoir éphémère, publicistes g^ourmés, plus stricts sur le point d'honneur dans leurs articles que dans leur conscience. Tous ceux-là lui ont jeté la pierre, et aussi, plus récemment, quelques moralistes scrupuleux ou de sévères historiens, comme celui qui étudia si dilig^emment Tattitude du parti libéral sous la Restauration et la période de la monarchie de .luillet. — J'estime que, si la postérité veut y regarder de plus près, elle corrig^era, mitigera leur jug^ement. Elle dira que malgré bien des faiblesses, bien des chutes.
(i) Je ne pujs sonjTcr à peser ici — tel n'est pas mon sujet — la valeur absolue de son corps de doctrine politique, dont M. de Lauris a fait naguère l'exposé sommaire plutôt que la critique motivée (/?. Constant et les idées libérales; Pion, cdit. ; 1904, 1 vol. in-12.) Je laisse ce soin à des juges plus compétents.
bien des ég^arements, bien des écarts, Benjamin demeura jusqu'au bout épris de perfectibilité, de progrès, d'amendement moral, intellectuel et social, selon les préceptes altruistes lég^ués au monde par « le divin auteur de notre croyance, lorsque, flétrissant les pharisiens et les scribes, il réclamait pour tous la charité, pour tous la lumière, pour tous la liberté (1). ^ ... Mais, hélas! il a voulu la renommée par surcroit ; or, il a connu que ce renom, auquel il aspirait d'un si vif élan et qu'il n'a qu'en partie conquis, ne saurait être, pour répéter le mot tant de fois cité de son illustre compagne, Mme de Staël, que « le deuil éclatant du bonheur » .
Il fut souvent, sinon toujours, très malheureux, par sa faute ou par celle de son destin. Au lieu de l'exécuter, n'est-il pas plus élégant, plus humain aussi, de l'excuser? — Et n'est-ce pas ici le cas de rappeler à ses détracteurs qu'on n'a jamais assez pitié du cœur des hommes, comme chante le musicien poète de Pelléas et Mélisande, avec tant d'exquise et savante simplicité?...
(1) Benjamin Constant, De la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développeinens. — Dans ce passage et dans plusieurs autres, le disciple de Rousseau, de Necker et de Condorcct s'avère — à son insu peut-être, — franchement, nettement chrétien, moins philosophe que chrétien.