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CHAPITRE IV

LA POLICE ET l'iNTÉRIEUR A LA FIN DU RKGNE DE CHARLES X (1827-1830).

Sommaire. — Organisation de la police au début du dix-neuvième siècle. — La police sous l'Empire et dans les commencements dé la Restauration. — Les adversaires du libéralistiie. Caractère servile des agents du pouvoir sous Charles X; tacpjineries administratives. — Portrait de Charles X. — Inquiétude suscitée par les déplacements de B. Constant et des députés libéraux en général; manœuvres des préfets. — Ce qu'on peut, en particulier, reprocher à B. Constant : vanité, désir de réclame, goût des ovations. — La surveillance politique sous la Restauration; les députés épiés (Boissy d'x\nglas, Dupont de l'Eure, Etienne; etc.)

« ... En dernière analv-sc, le libéralisme, s'il est de la jusfic(', .s'il est de lacliarité, .s'il est la vérité sociale, est aussi du patriotisme. Aux temps modernes, le libé-ralisme et le patriotisme se confondent. Le libéralisme, c'est le patriotisme lui-même. Il ne l'a pas toujours été, non ; et c'est de cela qu'on abuse pour crier baro sur le libéralisme au nom de l'unité morale du pays et d'un patriotisme à la mode de 1650; mais, aujourd'luii. il ne peut y avoir de |>atriotisme que dans le lil)éralisme. »

(Emile Faguet, Le Libéralisme, \)^. 281-282.)

« Je crains les gens qui a{][issent par ordre; et nous avons «les maîtres (('autant plus dan- {jcreux qu'ils sont esclavos. »

(Benjamin Constant, Lettre à Bcranger.)

Le dix-neuvième siècle est assurément 1 âge d or de la police en France. Elle s'organise sous

la République et le Consulat, se développe sous le premier Empire et la Restauration, fleurit de tout son éclat et atteint son apo^jée sous le second Bonaparte. Ne disons rien de son rôle dans l'histoire contemporaine, aux plus fâcheuses heures de la troisième République : elle s'était, aux alentours de 18î30 et de 18(^0, élevée à un si haut point de perfection qu'elle n'a pu se surpasser elle-même, mal^jré les superbes occasions que s'est plu à lui fournir le rég^ime de la Défense républicaine, cette moderne et hypocrite résurrection du Comité de Salut public.

Un bref rappel historique ne messied pas ici.

C'est de l'an XII (1) de la République française que date l'organisation de la police g^énérale (2) . Ce ministère de la police générale, qui fut » la chose, l'œuvre, la création de Fouché (3j » , créé le 12 nivôse an IV (2 janvier 179G), puis momentanément aboli le 28 fructidor an X (15 septembre 1802), à la première disgrâce de Fouché, rétabli le 21 messidor an XII (10 juillet 1804),

(1) De 1 an XII, précisément, fiaient un {jrand nombre des lettres de Benjamin Constant à Fauriel publiées dans la première partie de notre livre.

(2) Sur les débuts de la police et sur son chef le plus fameux pendant cette première période, on pourra consulter avec fruit la solide monographie de M. Louis Madelin, Foi<c/ie (J 759-1 820\ 2 tomes. Paris, Pion, 1900, in-8. — Cf. surtout, au tome I, la Préface et le chapitre xv, intitulé : La police générale de l'Empire.

(3) Voir li. Maoki-In, oj). cil., j). 519 du tome ï.

LA IMH.ICK KT LINTKIUKUR (iS27-I8.{0 J 1 I

avec son retour aux affalies, aboli derechef le 15 mai 1814, rétabli pour le duc d Otraiite le 21 uiars 1815, fut définitivement supprimé le 29 décembre 1818 (1). Dans le temps où Fouché fut ministre, note plaisamment M. Madelin, tout le monde était « filé » par la police, Tallevrand, Joséphine, et Napoléon en personne! Oui, tout le monde..., sauf le ministre de la police lui-même. Aussi (les archives de la police en font foi) chacun craig^nait les indiscrétions du cabinet noir, où se pe? lustraient ^ourneUcïïieni sans verg^og^ne les correspondances intimes, et la rancune du redoutable policier, sinistre Arg^us aux yeux de qui rien n'était sacré lorsque était en jeu ce qu'il croyait être la sécurité de l'État ou du souverain. J'ai sig^nalé les procédés bouffons, réticences et

(1) Voici quels furent, à lépoque de Constant, les chefs suprêmes (directeurs jjénéraux et préfets) de la police après Fouché : Préfets de police : Dubois (17 ventôse an VIII)^ baron Pasquier (14 octobre 1810j. — Directeurs généraux : comte Beugnot (13 mai 1814), d'André (27 décembre 1814). — Préfets (le police : Rourrienne (14 mars 1815), Real (20 mais 1815), Deoazes (9 juillet 1815), comte Angles (29 septendire 1815\ Delavau (20 décendire 1821), Debclleyme (() janvier 1828), Mangin (13 août 1829), Girod (16 août 1830). Lagarde (sous Napoléon) fut un des plus remarquables policiers de cet âge d or de la police : c'était un fonctionnaire dévoué sans excès de zèle. iMus tard, les préfets seront avant tout des hommes de finalité', selon le joli mot du temps jadis ; mais la qualité dominante de quelques-uns paraît bien a% oir été de flagorner le pouvoir.

Le lecteur trouvera plus loin (chap. vi, pp. 330-332) une curieuse lettre du préfet Delavau sur la vente des journau.v à Paris sous la Restauration.

biais divers, altérations de noms, chanfjements d adresses, etc.. auxquels recourait Benjamin Constant pour faire passer, en quelque manière, sous le manteau ses lettres à Fauriel. Les plus puérils détails, les phrases les plus insignifiantes, mal interprétées, suffisaient à faire molester ou condamner le si^ataire ou le destinataire, parfois tous les deux ensemble, sur des riens. Il en était de même pour des actes sans conséquence, pour de simples gestes enre^'jistrés avec une malveillance, une défiance voulues. Dans plusieurs des pièces qui suivent, correspondances des préfets avec le pouvoir central, rapports des commandants de gendarmerie, etc.. le lecteur ne sera donc pas surpris de dénicher de bonnes naïvetés d'un haut comique, comme disait Taine '1) des documents analogues qu il avait dépouillés aux Archivées tandis qu il documentait son énorme ouvrage sur la Révolution.

Grâce au recul de la perspective, les plus virulentes luttes de partis risquent souvent de sembler fades et mesquines après quelques lustres écoulés. Ainsi celles qui se déchaînèrent sous la Restauration nous apparaissent aujourd hui, vues à distance, bien inférieures en tapage aux compétitions, collisions, invectives et mêlées diverses, j'allais dire quotidiennes, dont nous sommes

(1) H. Tai>e, Correspondance, t. III ^Hachette. 1905. in-12).

LA POLICK KT l/r\TKRIKUR (18271830) -213

régalés depuis tantôt (juaraute ans r[uo l'adjcH^tif parlementaire j avec le [)r(>/|rès des âg^es et révolution des mœurs démocratiques, a pu par degrés devenir synonyme de malséant ou de brutal. — Sous les frères de Louis XVf, on protestait déjà plus ou moins haut contre l'abus de la politique; les esprits sages en avaient vite assez, et la déclaraient la pire occupation dont puisse se divertir le loisir d'une race foncièrement raisonnable et gaie. En vain la perle du Caveau moderne, le bon vaudevilliste et chansonnier Désaugiers, — exactement contemporain de Benjamin Constant, — soupirait-il dans son Appel aux Français, sur un ton de badin reproche, à l'adresse de ces endiablés querelleurs :

Peuple français, la politique T'a jusqu'ici trop attristé; Rappelle ta légèreté,

Ton antique

Joyeuseté !

Ah ! certes non, l'ère de la politique lamentable n'était pas finie chez ce peuple réputé jadis pour son clair bon sens ; ou plutôt elle commençait à peine... Mais revenons à nos moutons..., ou mieux à nos limiers.

Il est sûr que, au cours des dix ou quinze années qui suivirent immédiatement la déchéance de l'Empereur, parmi tous ces fauteurs possibles de conspirations, d'embarras et de troubles.

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demi-solde et napoléoniens attardés, républicains de tous camps, d'ancienne et de fraîche date, libéraux de toutes nuances, opposants de tous bords, voire conservateurs moroses, la surveillance du clan royaliste et de la police d'État trouvait chaque jour plus ample matière à s'exercer. Partout, dans les cabinets des préfectures, dans les bureaux et corps de g^arde des commissariats, dans les casernes de (gendarmerie, on brodait, plume en main, des variations sur l'air : Veillons au salut du royaume! — L'émulation était vive, et, pour une misère, les conclusions affluaient, sombres ou féroces ; car il n'est pas de plus mauvaise bète qu'un policier politique qui fait du zèle (1). On avait beau crier à pleins poumons, et à tout propos, hors de propos. Vive la Char le! dans les cérémonies officielles ou les réunions privées, on avait beau célébrer avec exaltation les conquêtes théoriques que consacrait ce précieux parchemin, en fait, nul ne l'ig^nore, le privilégie social essentiellement cher à tout penseur, à tout écrivain qui se respecte, qui n'est pas un pur dileiianie, mais

(1) Il y aurait là, même, un attachant sujet d'étude, — attristant aussi, — pour un philosophe, pour M. A. Fouillée, par exemple, qui a sondé avec tant de pénétration le tempérament du peuple français (^Psychologie du peuple français. — Paris, F. Alcan, 1898, in-S"). Qui donc écrira les Klciucnts (Vtinc psycliologie politique de notre race, comme l'a fait récemment, avec la conipctencc que l'on sait, M. E. Bouïmy pour la nation américaine (Paris, Colin, 1902)?

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prétend écrire et penser pour autrui, à savoir la licence d'a^iir sur la foule, sur le public, par la parole ou par le livre, ce privilè/je, dis-je, n'était (juère consenti des (jens en place ; j entends qu à défaut de vexations ou de représailles positives, qu'aucun texte n'autorisait (l), le publiciste trop hardi, l'orateur par trop franc, étaient inscrits d'office sur les rôles de la police, parmi les noms (le ceux dont elle s'arrog^eait le droit de suivre, de contrôler les propos, les pas, les g^estes, les moindres démarches, les abouchements et les accointances, afin de les faire emprisonner ou expulser à la première alarme. Qu'on me passe cette triviale locution : les préfets et les gendarmes de Charles X avaient tous, plus ou moins, mandat et mission de se montrer g^ens à poigne. Les messages, laconiques ou prolixes, de ces g^entilshommes (car presque tous sont titrés), org^anes dociles, ou mieux, dévots courtisans du pouvoir dont ils feignent de partag^er, dont ils s'évertuent à copier le courroux ou les craintes, témoig^neraient une fois de plus, si pareille démonstration était nécessaire, qu'en haut lieu plus qu'ailleurs abondent la fourberie, la complai-

(1) Au conti'airc, l'article 8 de la Charte, proelainant la libcrli' lie la presse, qu'une ordonnance inconstitutionnelle tlu bon plaisir royal allait odieusement violer seize ans plus tard, portait, ipso facto : Les Français ont le droit de publier et de faire iniprinier leurs opinions en se conformant aux lois (jui doivent réprinur les ahiis de celte liberté.

sance, Findignation de commande et le plat servilisme. Et leur chef lui-même, ce Corbière (I), était-il autre chose, après tout, qu'un ministre au sens latin du mot, c'est-à-dire un sei-viieur, un valet monté au pinacle, mais non pas, comme on parlait autrefois, un commis chargée des vrais intérêts du pays? On ne décrète pas, sans doute. Findépendance de la décision, la largeur des vues, la netteté du jugement, qualités indispensables entre toutes à des fonctionnaires publics; mais, sans mentir, il fallait être d'assez pauvres sires et d'assez faibles intelligences, ou des consciences bien oblitérées, pour présenter gravement un Benjamin Constant, un Etienne, un Boissy d'Anglas, un Foy, un Sébastiani, un La Fayette, comme des factieux avérés, des révolutionnaire?, , dont la présence et les agissements constituaient une menace sérieuse, un péril permanent pour la sécurité du règne, et à qui l'on devait à tout prix fermer la bouche et barrer le chemin.

« Il faut, affirmait déjà Pascal en un siècle de soumission, d étiquette et de silence, il faut crier d'autant plus haut qu'on veut étouffer la parole plus violemment (2)... " M. Paul Desjardins (3),

(1) Voir, à V Appendice, le jugement sur le comte de Corbière.

(2) Pensées, édit. Krunschvicg, n° 920.

(3j Cf. son ouvrage, La méthode des classiques français; I^s règles de l'honnête discussion selon Pascal, p. 259. (^Librairie Armand Colin, 1904, in-12.)

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