UNE ASSEMBLÉE AU DÉSERT
ma dix-huitième année ; ma sœur, mon frère et mon père m'accompagnaient. Sur la route nous rencontrâmes les sentinelles déjà placées et qui nous promirent de faire bonne garde. L'assemblée était déjà nombreuse quand nous y arrivâmes; de toute la Vaunage on était accouru. Quel spectacle déchirant 1 des femmes, des filles, des enfants, dont les habits trempés laissaient découler l'eau de toute part; le vent qui s'engouffrait dans ces hautes tranchées et qui faisait entendre un plaintif sifflement; et pour éclairer ces sombres lieux, quelques petites lanternes dont la faible clarté ne rendait que plus horribles les ténèbres de la grotte.
« Au milieu de l'assemblée était assis le respectable Brousson, portant le costume grossier de paysan, rendu plus ignoble encore par la boue qui le souillait. Les femmes entourèrent de leurs tabliers noirs la chaise qui devait servir de chaire. Sur une pierre étaient déposés les calices et le pain de la communion. Le service commença par la lecture de la Bible et par le chant des psaumes. Oh ! qu'ils étaient bien appropriés à la circonstance ! En écoutant le malheureux Fulcran Rey, de Nimes, chargé de cette partie du culte, et qui faisait ainsi son apprentissage de martyr, nous n'avions plus froid, nous n'entendions plus l'orage, nous ne pensions plus aux dragons. Le prédicateur choisit pour texte les mémorables paroles de J.-C. que l'on trouve en St-Mathieu, cliap. X, V, 22 : Celui-là seul sera sauvé qui persévérera jusquà la fin. Voulant nous convaincre que le salut n'était assuré que pour ceux qui combattraient sans cesse le grand combat de la foi, il nous cita l'exemple de tous les confesseurs des temps anciens et de ceux des temps apostoliques ; ensuite il nous peignit le courage des martyrs de nos jours confondant leurs juges devant les tribunaux, émouvant leurs bourreaux sur la roue, et recevant dans le ciel la couronne de vie ; et puis il nous retraça les tourments des lâches apostats réservés au feu éternel, et dévorés dès cette vie par les angoisses du remords. Oh ! que de larmes de repentance coulaient en ce moment, que de serments d'être
i6 ZÈLE ET DÉVOUEMENT DE DU PLAN
fidèles furent prononcés ! Ce fut au milieu de nos sanglots que le pasteur bénit le pain et le vin ; alors nous nous prosternons devant Dieu, nous lui demandons de nous pardonner et de nous fortifier, lorsque tout-à-coup une voix s'écrie : Les dragons !!! Fuyez !!! et en même temps une décharge de mousqueterie nous apprend que notre dernière heure vient de sonner! Vous dire ce qui se passa dans la grotte, je ne le puis; les ténèbres les plus épaisses nous environnaient, les jurements des soldats, les cris des mourants se confondaient dans cet affreux tumulte, je ne sais comment je me sauvai; j'arrivai auprès de ma mère égaré, désespéré, mes parents n'y étaient pas encore rendus; en vain nous les attendîmes, ils n'y reparurent plus... mon père fut trouvé gisant dans ifn précipice, où il s'était fracassé le crâne en tombant.... Mon frère avait reçu une balle dans la poitrine... Et ma sœur avait été conduite à la tour de Constance avec les femmes qui avaient été faites prisonnières... Quinze jours après, j'accompagnai ma mère dans une autre assemblée du désert (1). »
Tels étaient los dangers que le gentilhomme d'Âlais embrassa volontairement dès 1710. Que l'on juge de la fermeté de sa foi et de la ferveur de son zèle! Dès lors on le vit le jour, la nuit, remplacer les pasteurs absents; il allait prodiguant les consolations au chevet des malades et des mourants et faisant part de ses biens aux pauvres et aux indigents. Son cœur compatissant le poussa jusqu'à Marseille; il voulut aller adresser une parole de sympathie chrétienne aux confesseurs. Loin de diminuer son zèle^ la vue de tous ces infortunés ranima sa piété et son dévouement. Il revint à Âlais heureux d'avoir fait du bien à ses frères et désireux de leur en faire encore davantage,
(1) L'Évangélïste, année 1837, page 176.
LA FAMILLE d'aNTOINE COURT 17
Dévoré d'un saint zèle, il allait dans les villes environnantes, à Anduze, à Nimes, à Lunel, à Montpellier, partout où il pouvait réunir des frères; là, il faisait les fonctions de prédicant, consolait les affligés, relevait les faibles, prêchait la patience, la résignation et faisait briller à tous l'espérance d'un meilleur avenir.