MESURES CONTRE LES FEMMES DES PRÉDICANTS
à bout de rien. » Mille écus de récompense étaient promis àceuxqui les livreraient. L'annonce d'une telle récompense fit éclore une foule de traîtres. Néanmoins malgré les espions et les soldats, les prédicants devenus d'une prudence excessive, déroutèrent toutes les poursuites. Un seul, le jeune Teissier, dit Lafage, fut surpris au milieu de la nuit dans le il/as de Novis, dans le diocèse d'AIais; il essaya de fuir par le toit, mais un soldat lui ayant fracassé le bras d'un coup de fusil, il fut pris et quelques jours après, mourut héroïquement sur le gibet à Montpellier.
On trouva enfin le moyen le plus sûr et le plus expédilif de se débarrasser df! ces « pestes publiques» : c'est celui qui avait si bien réussi pour Antoine Court et qu'un traître avait signalé en 1750 dans un mémoire envoyé à la Cour. On résolut de s'emparer de leurs femmes et de leurs enfants, de les jeter en prison et de ne les rendre à la liberté que lorsque les prédicants auraient eux-mêmes passé la frontière. La Cour mit ce conseil en pratique. La femme de Rabaut se voyant cernée dans sa maison, partit et erra au Désert; d'autres moins heureuses furent capturées.
Nous avons trouvé dans la correspondance de du Plan, quelques lettres de prédicants qui nous peignent la situation du protestantisme en 1754. Nous nous bornerons à les citer.
« Bas-Languedoc, ce 26 juillet 1754.
€ Nos affaires sont toujours ici dans le même état où les mit le ban que fit publier en février dernier, M. le Maréchal.
Les détachements sortent bien un peu moins sur semaine qu'ils ne faisaient, mais les fêtes et les dimanches, c'est la même chose. Et au moindre avis qu'on ait, on fait sortir des détachements de trois cents hommes et par-dessus la maréchaussée. D'autres fois on en envoyé de plus petits s'embusquer sur les chemins où l'on sait que nous devons passer. Cependant cette grande vigilance n'a guère lieu qu'aux quatre villes épiscopales d'Alais, d'Uzès, de Nimes et de Montpellier. A la campagnes et aux petites villes, il en est autrement, hormis lorsqu'il se trouve des commandants d'humeur persécutrice. Cela fait qu'en divers endroits on y fait de temps en temps quelques assemblées. Le 5 de ce mois, nous en fîmes une ici à une lieue et demie de la ville. Les garnisons de plusieurs villages y étant venues pour y passer en revue, nous crûmes l'occasion favorable et nous voulûmes en profiter. En effet, nous fîmes la Cène sans y être troublés, bien que notre action fût fort connue.
e Environ la Pentecôte dernière, on n'eut pas le même bonheur du côté de Saint-Hippolyte-de-Caton. Les fidèles de ce quartier s'étant assemblés, comme ils venaient d'être congédiés, la garnison de Saint-Jean-de-Ceyrargues y courut sus, les mit en fuite, leur tira après et arrêta trois hommes et cinq femmes avec trois petits enfants qui venaient de recevoir le saint baptême. Les cinq femmes furent conduites à Saint-Mauiice d'où elles étaient; les soldats les menèrent à l'Église où le prieur rebaptisa sur l'heure les trois enfants et les femmes furent laissées à leur maison sur l'assurance que le prieur donna par écrit au sergent, qu'elles venaient de visiter leurs parents et non de l'assemblée. Mais deux jours après, le sieur Chambon, subdélégué de Monsieur l'Intendant à Uzès, y fut avec les cavaliers et la maréchaussée, les fit arrêter et en amena deux à Uzès où elles sont en prison, laissant les trois autres chez elles sur la caution et la promesse qu'ont données leurs maris de les représenter lorsqu'on les demandera. Les trois hommes, dont deux sont de Saint-Césaire et l'autre de
Ners, furent ce soir-là mis en prison à Saint-Jean et le lendemain au fort d'Alais; on a sorti les deux premiers depuis quelques jours mais le dernier y est encore.
« Une lettre de M. Gibert, pasteur dans le Bas-Périgord, m'apprend que la nuit du 18 au 19 du mois dernier, comme il venait de congédier une assemblée qu'il faisait du côté de Sainte-Foy, soixante dragons y tombèrent dessus, tirèrent trente coups de mousquets sur les fidèles, blessèrent un homme et l'achevèrent à coups de baïonnettes et firent quarante-quatre prisonniers ; qu'un de ses parents, qui aspirait au saint ministère et qu'il avait avec lui, fut pris aussi, mais qu'on a trouvé le moyen de le faire échapper de la prison, sans quoi les jésuites allaient s'en saisir. Il me mande aussi qu'une trentaine de cavaliers de la maréchaussée, ont été ravager les Églises de la Saintonge; qu'ils y ont fait l'ebaptiser tous les enfants qui avaient reçu ce saint sacrement par des ministres et qu'ils y ont fait prisonniers trois Messieurs qui n'avaient jamais assisté aux assemblées et qui même s'étaient opposés à ce qu'on en fît. Un ami de ce pays-là me mande que quatre de ses parents sont déjà exilés et qu'un des quatre en comparaissant devant les juges, avait entrepris de les convertir, mais vainement. Ces exils supposent une troisième capture, puisqu'à celle de Saintonge, il n'y eut que trois captures et d'ailleurs des lâches, et que ceux de Sainte-Foy ne peuvent avoir été jugés si tôt. En effet, on m'a dit que peu avant l'assemblée qui a été si maltraitée, on avait arrêté dans ces quartiers nombre des plus notables. Cet ami, en confirmant l'action des dragons, me dit qu'il y a eu cinq ou six morts, quatorze ou quinze blessés et quarante-cinq prisonniers. Je ne sais si on doit le croire mieux informé que le pasteur, du véritable nombre des morts et des blessés qu'il y eut dans cette affaire. Quant aux prisonniers, je penserais qu'il ne diffère pas de ce que dit le pasteur, parce qu'il est apparent que celui-ci, en me marquant le nombre qu'il y en a, ne comptait plus son élève qui était, dis-je, en liberté lorsqu'il m'écrivait.
« Sur la fin du même mois, une petite assemblée qu'on faisait à Sainl-Ainbroix, en Cévennes, pour administrer le saint baplênio à des petits enfants, fut découverte. On y envoya des soldats qui la dispersèrent, lui tirèrent après et y arrêtèrent plusieurs personnes et un des enfants baptisés. Quant au nombre, les uns le fixent à trois, les autres à sept. Elles sont encore en prison.
« Une lettre de Montpellier m'apprend que le 17"»" du mois, on y arrêta un officier des environs de Castres, en Albigeois, et que cinq autres Messieurs du même pays sont décrétés et recherchés. On n'en sait pas bien le sujet; les uns disent que c'est pour fait d'assemblée et les autres pour avoir assisté à des noces d'un maringe béni au Désert. J'ai su d'ailleurs, que l'officier était allé à 3IontpelIier pour parler à Monsieur l'Intendant, que celui-ci ne voulut jamais l'écouler, qu'il lui ordonna de sortir de l'intendance s'il ne voulait pas qu'il le fit arrêter, et qu'en étant sorti, il lui manda son hoqueton après, pour le saisir et le conduire à la Citadelle où il est. On me mande aussi que diverses personnes de Cournonsec, près de Montpellier, ayant refusé de décorer le devant de leurs maisons à l'honneur du sacrement, le jour appelé Fête-Dieu, on les avaient condamnées à une amende considérable, que Monsieur l'Intendant avait fait prendre et conduire dans les prisons du Palais M. André, pour y rester jusqu'à ce que toutes les amendes fussent payées, condition qui n'est pas encore remplie.
€ Voilà, Monsieur et très-honoré frère, l'état extérieur de nos Églises dans cette province et dans plusieurs autres. Je ne sais point d'autre fait qui puisse vous être mandé, si ce n'est que tant de châtiments ne nous rendent pas meilleurs, qu'au contraire, l'incrédulité et la corruption semblent augmenter. Cs dernier fait m'afflige plus que tous les autres, et me fait craindre les plus grands malheurs. Oh ! si, pleines de foi et du Saint-Esprit, nos Églises attendaient dans la pratique de la patience et de piété la venue de leur céleste époux, j'espérerais
de voir changer leur sort, mais en étant tout autrement, que
ne doit-on pas craindre pour elles ! . . . .
« Franc. »
lettre de pomaret a benjamin du plan (1754).
« Je sens tout le prix de vos bonnes exhortations, et j'en ferai tout un cas particulier. Je ne sens pas moins qu'il importerait infiniment que nous restassions au milieu de nos troupeaux pour tâcher de les défendre contre les attaques des cruels vautours qui cherchent à les dévorer, mais les circonstances sont devenues tout à coup si tristes, que nous ne pourrons guère éviter de prendre le parti de la retraite, en attendant que l'indignation soit passée. Je connais l'histoire de nos Églises, ainsi que les différents moyens qu'on a mis en œuvre pour les détruire, mais jamais elles n'avaient été plus finement attaquées qu'elles le sont aujourd'hui. On les serre par derrière et par devant, et il sera bien difficile qu'elles se soutiennent, si Dieu n'y remédie par sa Providence. Peut-être le fera-t-il et plus tôt que nous ne pensons ; du moins devonsnous l'espérer, et l'en prier instamment.
« Vous le savez, toutes les provinces de ce royaume où les protestants avaient retiré leur foi de dessous le boisseau, sont remplies de troupes, et ce qui me persuade qu'elles y on* été mises pour longtemps et pour nous perdre, s'il est possible, c'est qu'on a construit des casernes dans des mauvais villages, et qu'on a fait des dépenses excessives pour fournir de lits tous les endroits où on a mis des garnisons, dépenses qu'on n'aurait pas faites si cette grande quantité de troupes n'étaient dans nos quartiers que de passage ou par provision. Elles firent de nuit une sortie générale, le 4""« de ce mois. Une infinité de maisons, tant des villes que de la campagne, furent fouillées. Un de mes associés, connu sous le nom de Lafage et reçu au sacré ministère, depuis un couple d'années, eut le malheur de recevoir un coup de fusil à l'un de ses bras et d'être arrêté avec toute la famille de la maison, où il fut
surpris. Oq l'a conduit à Montpellier où on lui fera subir le même sort de ceux qui l'ont précédé dans cette pénible mais glorieuse carrière. Dieu veuille le fortifier.
€ Sans un ami catholique, j'aurais été également arrêté. A peine fus-je à quatre pas de ma retraitre, qu'elle fut investie par un nombreux détachement et fouillée avec un appareil terrible et avec la dernière exactitude. Depuis cette fatale époque, je fais du jour la nuit, et mon troupeau, voyant qu'il est impossible que je me conserve, vu l'acharnement avec lequel je suis cherché, me sollicite fortement de céder au torrent et de me retirer en Suisse, au moins pour quelques mois, ne trouvant point des asiles, tant le monde est effrayé. Je serai forcé de m'absenter jusqu'à des jours un peu plus favorables ; mais comme nos fidèles sont épuisés par les impôts et les vexations qui leur sont faites, et que je ne puis pas me soutenir par moi-même dans mou refuge, je vous aurais une obligation particulière, si vous vouliez vous donner quelques soins, pour me procurer quelque petite gratification, et je vous en prie d'autant plus, que je sais que vous réussirez si vous voulez bien prendre la peine d'agir pour cela.
« Si je suis forcé de m'éloigner, je ne saurais vous dire combien il m'en coûtera ; mais mon troupeau ne m'en deviendra que plus cher et je ne m'en éloignerai que dans la ferme résolution de le rejoindre dès que les circonstances le permettront ; je pense que tout véritable pasteur doit être dans cette disposition et l'effectuer dès qu'il le peut ; au moins voyons-nous que les apôtres et divers Pères de la primitive Église, nous en ont donné l'exemple. Une grâce particulière que je demande au Seigneur, c'est qu'on n'attaque pas les mariages et les baptêmes du Désert ; mais si Dieu n'arrête pas nos implacables ennemis, il est fort à craindre qu'ils ne les laisseront pas longtemps tranquilles. Nous avons lieu de l'appréhender après une lettre de l'évêque d'Alais aux curés de son diocèse, et à laquelle je fis une réponse, que je joindrais ici, si elle ne grossissait trop le paquet. Si nos illustres amis que nous
TOLÉRANCE DE l'INTENDANT MIREPOIX 321
avons en votre ville, et que je prends la liberté de saluer trèsrespectueusement, pouvaient en quelque manière contribuer à adoucir la triste situation de nos fidèles, quelle charité ! Je vous souhaite toutes sortes de prospérités, et vous prie de me croire avec les sentiments les plus distingués et les plus respectueux,
€ POMARET. »
Le duc de Richelieu quitta le Languedoc en 1755 et céda la place de gouverneur de la province au duc de Mirepoix. Celui-ci continua d'abord la politique de son prédécesseur, mais s'adoucissant de jour en jour à mesure qu'il apprenait à connaître et à apprécier les religionnaires, il entra bientôt en relation personnelle avec les prédicants. Les dragonnades cessèrent, les assemblées ne furent plus troublées, les Consistoires purent se réunir et délibérer. Dans quelques Églises, à Saint-Geniès, à Sommières, à Vauvert, à Montaren, à Saint-Ambroix, on s'enhardit même jusqu'à réédifier les anciens temples détruits. C'était trop d'audace; Mirepoix envoya des soldats qui dispersèrent les matériaux déjà réunis. Cette tolérance générale excita la colère du clergé et, dans une assemblée générale réunie extraordinairement en 1758 à Paris, il manifesta son indignation au ministre M. le comte de Saint- Florentin ; celui-ci rassura le clergé sur la ferme volonté du roi à faire respecter les édits. Mais la Cour était embarrassée ; la guerre absorbait toutes ses forces et elle craignait qu'une persécution ne soulevât les protestants et ne lui créât de nouveaux dangers à l'intérieur.
La mort de Mirepoix, arrivée vers la fin de 1757, vint simplifier les affaires. Pour contenter le clergé,