‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 223 sur 243 · LETTRE DE COURT, FILS, SUR LA MORT DE SON PÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE COURT, FILS, SUR LA MORT DE SON PÈRE

la lettre par laquelle le fils du pasteur réfugié annonçait à son vieil ami celte triste nouvelle.

« 2 août 1760.

c Monsieur,

« C'est trop demeurer dans le silence; mais c'est malgré moi : hélas ! accablé de douleur et surchargé d'ouvrage, je suis depuis longtemps à la charrue sans avoir un seul moment pour respirer. Mon père et moi fûmes infiniment sensibles à la cordialité et à l'affection qui régnait dans toute votre lettre du 23 mars : il fut charmé de voir renaître entre vous et lui cette union qui avait toujours eu tant d'appas pour son cœur, et je jouissais d'un grand plaisir par l'idée que j'étais pour vous deux un point de réunion, un ami commun. J'aurais répondu d'abord; mais accablé d'occupations et voyant outre cela dépérir ce cher père par une maladie de langueur qui le minait depuis un an, il me fallut suspendre. Hélas ! malgré tous nos soins, il n'est plus, ce père tendre, cet ami zélé. Le <2 juin, à midi et un quart, il ferma les yeux pour toujours : son âme pure s'envola vers ce Dieu auquel il s'était entièrement consacré et il nous laissa, ma sœur et moi, plongés dans la plus profonde douleur et privés de toutes les ressources qu'il nous procurait.

« Chargé de sa correspondance qui était très-étendue, je l'ai continuée jusques à présent : j'ai offert mes services et aux Églises et aux amis : chacun les a acceptés autant qu'il était en soi. Depuis dix-huit ans je servais de secrétaire à mon père, j'étais rempli de ses idées et de ses vues ; je voudrais bien qu'il m'eût laissé ses talents, du moins j'ai sa bonne volonté : ce serait un surcroît d'affliction pour moi, si j'étais hors d'état de me rendre utile à ces chères Églises auxquelles vous et lui consacrâtes vos jours à travers tant de périls et auxquelles je désire si fort d'être toujours plus utile.

« J'ose me flatter que vous voudrez bien, Monsieur, revêtir à mon égard tous les sentiments que vous aviez pour mon père

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et qu'il me parait par votre lettre que vous commenciez d'avoir pour moi : j'en suis digne par les miens pour vous et par l'empressement que j'aurai à cultiver votre amitié.

€ Je vois avec reconnaissance ce que vous voulez encore faire pour les Églises et je vous conjure de vouloir bien me tenir informé de tous vos succès : ils me combleront de joie, j'en instruirai nos amis et ne négligerai rien de tout ce en quoi je serais assez heureux pour pouvoir seconder vos projets pour le but qui nous anime tous.

« Vous savez, Monsieur, le zèle et l'ardeur avec laquelle mon père travaillait à l'histoire des Églises de France. Il en avait détaché divers morceaux, entr 'autres l'histoire des Camisards. Désolé que tant de peine fût perdue et que ces ouvrages restassent dans la poussière du cabinet, je fis souvent tout mon possible pour engager mon père à le donner au public : le manque d'argent arrêtait. Je publiai une souscription pour l'histoire des Camisards, au moyen de laquelle j'ai été en état de la faire imprimer : deux presses commencèrent de rouler en mars et elles n'ont pas encore fini : cet ouvrage sera achevé dans peu : il aura trois volumes in-12, d'environ SOO pages au moins chacun; malheureusement pour moi mon père ne les avait jamais finis et il a fallu y travailler dans les circonstances les plus accablantes et au milieu des tracas les plus redoublés. Il sera accompagné d'une carte des Cévennes que j'ai dressée cet hiver et où j'entre dans un détail des lieux tout particulier. J'en reçois actuellement de Lyon la première épreuve; elle charme les connaisseurs en géographie.

€ Je disais à mon père que j'aimais mieux perdre à cet ouvrage et l'imprimer pendant sa vie, que d'y gagner beaucoup et qu'il ne parût qu'après sa mort. La mort m'a prévenu ! Il est vrai qu'il en a vu presque les deux premiers volumes; mais alors il commençait déjà à ne prendre aucun plaisir aux choses d'ici-bas : et cette histoire qui lui a coûté tant de travail et de dépenses, ne faisait presque plus d'impression sur son âme : exemple bien sensible de l'instabilité des choses humai-

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