‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 39 sur 243 · BUT DE CE VOYAGE · texte numérisé non relu

BUT DE CE VOYAGE

protestants sans nécessité en s'obstinant à tenir au Désert des assemblées illicites; on leur reprochait aussi de fomenter la révolte contre le roi et de se laisser entraîner dans les excentricités ridicules des Inspirés et des visionnaires. Court dissipa toutes ces préventions et ranima l'intérêt et le zèle que les fidèles de Genève n'avaient jamais cessé de portera leurs frèresde France malgré les menaces ou les mesures restrictives du roi. Son absence dura deux ans. Pendant ce temps le courageux pasteur ne cessa de suivre de loin avec sympathie les souffrances et les malheurs de son troupeau. Il l'avait confié en des mains fidèles. Corteiz le remplaçait et Benjamin du Plan redoublait d'activité et de zèle. Mais cette absence parut trop longue; Corteiz, écrasé de travail et ne pouvant plus suffire à la tâche, écrivait lettre sur lettre à son collègue pour hâter son retour; du Plan n'était pas moins pressant, Antoine Court répondit au gentilhomme d'Alais :

Monsieur,

« J'ai reçu l'honneur de la chère vôtre où j'ai vu avec un nouveau plaisir que vous y faites éclater le même zèle et la même piété que Dieu a répandus si longtemps avec effusion et abondance dans votre âme et dont vous avez toujours suivi les salutaires mouvements qui inspirent ces vertus à un cœur qui a la gloire d'en être possédé. Par l'une, vous avez défendu l'intérêt et la vérité de la religion, et par l'autre, vous avez |3nseigné à ses sectateurs qu'elle ne renfermait rien dans toute ll'élendue de ce précepte qui ne fût aisé et facile de pratiquer, în leur en donnant en votre personne un exemple vivant. Par l'une de ces vertus, je vous vois dévoué à consacrer votre

repos, vos biens, voire honneur et votre vie même au salut de vos frères, en leur communiquant les lumières et les connaissances que le ciel vous inspire; et par l'autre, vous me faites voir qu'il n'y a rien si difQcile qui paraisse, qui ne soit de facile accès pour une âme bien née, pour un cœur noble et généreux ; par l'une et par l'autre, vous m'encouragez à ne pas tarder davantage à venir reprendre mes fonctions dans nos Églises affligées, vous m'en représentez la nécessité d'une manière si touchante et si pathétique et par des tours si relevés et si sublimes, qu'il serait bien difficile de ne s'y rendre point; vous accompagnez tout cela ensuite de votre propre exemple, ce qui fait qu'il me semble d'entendre une voix qui sort de votre propre bouche et qui en sortirait, sans doute, n'était votre grande modestie et du peu d'estime que vous faites de tout ce qui se fait par vous, quelque grande et quelque estimable que soit la chose en elle-même; qui me dit : Quoi, mon frère, me verriez-vous abandonner l'aise et le repos dont je jouissais dans ma maison, me verriez-vous faire le sacrifice des douceurs et des avantages qui accompagnaient ma vie dans la ville de ma naissance, me verriez-vous, moi qui suis si tendre et si délicat, m'exposer désormais aux rigueurs de brûlantes chaleurs de l'été et de rudes f ri mats de l'hiver, à coucher tantôt dans un bois en rase campagne, tantôt dans une caverne, tantôt sur la paille et tantôt dans un autre lieu encore plus mauvais; et vous resteriez dans le lieu où vous êtes, vous qui devez déjà être accoutumé à ces sortes de fatigues; préféreriez-vous les douceurs et les avantages qui accompagnent votre séjour dans la ville où vous êtes? Je les conçois grands ces avantages, je ne doute point qu'ils n'aient des charmes et des appas attrayants qui les rendent si aimables qu'on a bien de peine à s'en défaire, mais quand ils auraient encore plus de charmes et plus d'appas, ne devez-vous pas, à mon exemple, quoique les miens n'eussent rien de pareils aux vôtres, y renoncer et y renoncer avec tant de vitesse que je l'ai fait, puisqu'il s'agit de combattre ensemble pour une même

RÉPONSE d'ANTOINE COURT A DU PLAN 49

cause, puisque les mêmes raisons qui m'ont déterminé à faire ce sacrifice que j'ai fait vous doivent déterminer à faire celui dont je vous parle, puisqu'en un mot, nous devons l'un et l'autre remplir une même carrière. Quand mon exemple n'aurait pas assez de force, n'avez-vous pas vos chers troupeaux qui vous demandent avec la manière la plus empressée? N'entendezvous pas leur faible voix qui s'est affaiblie en vous désirant, qui se fait encore entendre dans votre conscience et qui vous conjure de la manière la plus tendre de venir leur faire part des talents que la Providence vous a commis pour leur instruction et pour leur consolation?

« Et pourquoi (car je dois répondre à cette voix) suis-je accablé de tant de raisons et de tant de motifs, de tant de rrisons puissantes et de tant de motifs intéressants, pour hâter mon retour, n'en ai-je pas le désir et ce désir n'est -il pas un feu qui par ses flammes brûle et consume mes entrailles? N'ai- je pas souhaité les ailes d'un aigle pour voler avec la rapidité de ces oiseaux vers mes pauvres brebis, non pour les déchirer avec des griffes mais pour les couvrir sous les ailes de la prédication de l'Évangile, des consolations, des promesses et des espérances qu'elle nous donne? N'ai-je pas fait un vœu, quoique dans un sens différent dans cette occasion, avec l'Église, car en tout autre je le fais dans le même sens qu'elle, que les cieux se fendissent, qu'ils se fendissent pour m'ouvrir un passage par lequel j'eus un libre accès à nos montagnes, ne l'épiai-je pas ce passage? Ce départ ne fait-il pas presque le sujet de ma méditation ordinaire? J'y pense la nuit et le jour et je ne souhaite rien tant que de me voir à la suite de mes chers collègues et de la vôtre, la houlette à la main conduire et paître nos troupeaux dans les parcs herbeux de la vérité, et dans les rivages verdoyants des sources intarissables d'eau saillante en vie éternelle. Pendant que je me préparerai à ce voyage, demandez à Dieu qu'il me fraye le chemin par lequel je dois passer; qu'il m'inspire le courage que j'ai à avoir; qu'il me préserve de tous fâcheux accidents ; qu'il écarte tous

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