DÉLIVRANCE PROVIDENTIELLE DE COURT
et la France el qui, à ses risques et périls, consentait à cacher quelques livres parmi ses marchan dises ou à prendre secrètement une lettre qu'il devait faire parvenir à son adresse. 11 fallait prévoir une saisie, aussi ces lettres étaient-elles rédigées avec une excessive prudence, sans date, sans signature, tout au plus les initiales du nom. Rien dans la lettre ne devait trahir celui qui la recevait et les noms des lieux et des personnes étaient ou supprimés ou abrégés. Quant à l'adresse de la lettre ou des paquets, elle était en général conçue de façon à ne point éveiller les soupçons. Antoine Court était souvent désigné du nom de sa mère ou d'un nom emprunté avec la qualification de marchand. Quelquefois des mois s'écoulaient avant que la lettre fût remise; c'est ainsi que du Plan apprit en avril seulement l'imminent danger que venait de courir son ami dans les premiers joursde l'année 1725. Antoine Court avait réuni vingt personnes dans la maison d'un nommé Jalabert à Alais, lorsque la maréchaussée investit la maison et fit prisonniers tous les auditeurs ; par une direction particulière de la Providence, le prédicateur seul, plus actif, plus accoutumé aux surprises et aux déguisements que les autres, s'évada. Quatre des captifs, Carrière, Dussein, Gervais et Ponge furent condamnés aux galères (1).
A la nouvelle de celte merveilleuse délivrance. Benjamin du Plan se hâta d'écrire à son ami pour le féliciter :
« Loué soit l'Eternel notre Dieu ! Loué soit son saint nom
d'âge en âge ; sa miséricorde s'étend de générations en géné-
( t ) lis firent appel et furent acquittés parle parlement de Toulouse .
rations. Il veille sur son Église. Il prend soin de ses enfants. Il permet le mal jusques à un certain point pour éprouver ses serviteurs ; mais les méchants n'ont jamais le pouvoir d'exécuter tous leurs mauvais desseins.
« Mon cher frère, mon cher ami,
« Nous ne devons jamais oublier le miracle de la Providence qui vient d'éclater en votre faveur. J'en bénis et j'en bénirai le Seigneur de toute mon âme pendant tout le cours de ma vie. Plus je pense, plus je réfléchis sur les circonstances de cette affaire et plus j'y reconnais le doigt de Dieu qui vous sauve au milieu de la tempête, du fer, du feu et des bêtes féroces. J'entre, mon cher ami, dans toutes vos peines et dans tous vos combats. Je acus vois surpris par vos ennemis dans une maison, ne connaissant pas la carte du pays, courant pendant l'obscurité de la nuit sur des toits qui glissent à cause de la neige et de la pluie ; je vous vois repoussé du premier asile qui se présente à votre fuite. Je vous vois abandonné de tout le monde, presque saisi par deux soldats |qui se contentent de vous faire rentrer dans votre réduit, comme dans une cage ou dans une prison dont ils ferment la porte ; je vous vois grimpant de hautes murailles qui épuisent vos forces ; je vous vois environné d'ennemis de toutes parts et hors d'espérance de vous sauver à cause de la clarté des flambeaux qui environnent toute l'ile; je vous vois enfin ramassant le bois de votre caisse, creusant votre tombeau dans un fumier, et Dieu lui-môme qui vous couvre, afin d'empêcher que les méchants ne touchent à son oint. Qui n'admirera après tout cela la providence d'un Dieu qui se rit de ses adversaires, qui souffle sur leurs mauvais desseins, qui rend inutiles leurs veilles, leurs travaux, leurs ruses et leurs forces? Achevons, mon cher ami. l'histoire de cette merveilleuse délivrance. Je vous vois à jeun et dans une position gênante, couché dans votre tombeau, attaqué par des insectes, couvert de planches, de fumier et de neige; c'est là que je vous entends,
comme Jonas, crier des lieux profonds vers les deux Irèshauls pendant vingt ou vingt-une heures. Dieu vous entend, Dieu vous exauce. Il verse dans votre âme la patience et la confiance qui- vous sont nécessaires dans ces rudes épreuves, et après que le temps fixé pour votre demeure dans le tombeau est expiré, j'entends une voix secrète qui vous dit : Lazare sors dehors ! Pierre, lève-toi, secoue tes habits, renforcetoi, marche, ne crains point ; je fermerai les yeux à tes ennemis et je te conduirai sûrement parmi tes frères. Puis-je douter, mon cher ami, que Dieu vous ait parlé quoi qu'il n'ait pas prononcé de ces paroles qui frappent les oreilles? Non, sans doute, il y aurait eu de l'imprudence, puisque vos cris secrets et intérieurs percèrent avec f 'cilité les planches, le fumier, la neige, l'air et le ciel ; ils lurent jusques dans le sein de Dieu ; ils émurent les entrailles de sa miséricorde en votre faveur ; en faveur de votre Rachel et de son enfant, en faveur de tous ceux qui vous aiment, en faveur de toute l'Église qui se réjouit et qui se réjouira jusques à la fin du monde de votre merveilleuse délivrance. Dieu donc, mon cher ami, répondit à vos cris secrets en vous revêtant d'un esprit de force, de courage et de prudence pour passer sans danger au travers de vos ennemis et en vous envoyant ensuite un guide pour vous conduire en sûreté chez vos amis afin de réparer en paix vos forces épuisées par un jeûne extrêmement long, par des veilles, par des fatigues et par des combats terribles que la nature, sans une gratte spéciale de Dieu, aurait infailliblement succombé. Qui n'admirera encore un coup les merveilles de la providence dans cet événement extraordinaire ? Je ne puis me lasser de bénir le Seigneur de votre conservation. Je suis pénétré d'ime vive reconnaissance de cette excellente faveur ; mon âme bénis l'Eternel et n'oublie jamais ce bienfait. Ce n'est pas seulement par la nature humaine ; ce n'est pas non plus par quelque amitié frivole, par quelque intérêt mondain ou par quelque parenté selon la chair que je me trouve uni avec vous, mon cher ami ; c'est par la grâce,
c'est par l'amour de Dieu qui est un lien indissoluble beaucoup plus étroit et beaucoup plus intime que tous les autres ensemble que je me trouve attaché à vos intérêts. Dieu en vous conservant me conserve, non un frère ou un ami simplement, mais un tendre frère, un fidèle ami qui a dévoué sa vie pour la gloire de Dieu et pour l'édification de l'Église. Que de motifs de reconnaissance et de louanges à mon Dieu ! Oui, mon Dieu, je te bénirai et je ne cesserai jamais de te bénir pendant tout le cours de ma vie ; tu as eu pitié de mon ami, de sa femme, de son enfant, de moi, de toute ton Eglise. 0 Dieu ! ne permets jamais que nous nous rendions indignes de tes faveurs et de ta protection ; viens à notre secours et faisnous la grâce d'être extrêmement attentifs à remplir tous nos (i.n'oirs. Ce sera, mon cher ami, n\ remplissant nos devoirs, autant que l'infirmité humaine ic peut permettre, que nous pourrons nous flatter avec justice d'avoir Dieu pour notre protecteur, et si Dieu est notre protecteur, nous devons être assurés que nous remporterons tôt ou tard la victoire sur tous nos ennemis visibles et invisibles.
« Je suis chargé de quantité de ministres et de plusieurs personnes do distinction et de mérite de vous féliciter de votre délivrance et d'assurer nos Églises de l'intérêt qu'ils prennent à tout ce qui nous regarde.
« Je suis ravi que l'Isabeau (1) ait donné à sa mort des marques d'une bonne chrétienne. Dieu veuille fortifier les autres prisonnières; ne les oubliez pas. Dieu veuille présider dans le conseil qui doit juger nos frères et donner à ceux-ci toute la sagesse et la fermeté qui sont nécessaires dans de pareilles occasions. Mes amitiés particulières au brave Baldy. M"e Corteiz (2) et sa fille vous remercient de votre bon souvenir. Elles se portent ;\ présent bien. Dieu merci, et vous saluent ;
(1) Une prisonnière pour cause de religion.
(2) C'était M"" Corteiz. On donnait le titre de mademoiselle à toute femme mariée qui n'était pas noble ou qui, étant noble, n'était pas titrée.