Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à Madagascar
J'ai dit, en tête du petit volume consacré à la mémoire de Benjamin Escande, ce que je pensais de lui, et j'ai d'autant moins à le redire que la notice de M. Ernest Barnaud, et les lettres mêmes de notre ami, le feront suffisamment connaître, et ajouteront encore, s'il est possible, à l'afiFection et aux reg-rets de ceux qui le pleurent.
Je voudrais seulement indiquer ici de quelle nature est cette correspondance, quels principes ont dicté le choix des lettres, quelles pensées dominantes se déçag-ent de la lecture de ce li\Te.
Ces lettres sont toutes intimes : adressées soit à la famille d'Escande, soit à M. Bœg-ner, soit à quelques amis, et recueillies par une main pieuse que nous n'avons pas à désig-ner autrement, elles n'ont pas été écrites en vue de la^publicité ; si quelques fragments ont paru çà et là, c'est à l'insu et contre l'intention de notre ami. De là une familiarité et un abandon qui sont une marque de sincérité et qui révèlent, en même temps, le fond de Tàme^
On a joint à ces lettres quelques passag-es d'un Journal: et tout cela
1 Voir pour les lettres publiées clans le Journal des Missions, les années 1889, pages 99. 141, 185. 218. 299; - 1890, p. 26. 68, 460; — 1891. p. 16, 68; — 1892, p. 116, 199; — 1893, p. 81. 126. 267; — 1894, p. 123, 170; - 1895, p. 115, 167, 208; — 1896 à 1897. p. 126, et le volume Neuf mois à Madagascar.
BENJAMIN ESGANDE.
sans doute ne fait pas une biographie, qu'on n'a pas prétendu donner, ni une histoire de la Mission du Sénégal. Il ne faut donc pas s'étonner que de menus détails soient relatés, tandis que des faits plus importants sont passés sous silence, ou à peine indiqués; que tel collaborateur d'Escande ne soit mentionné qu'en passant, ou que des incidents, dont une histoire devrait tenir g-rand compte, occupent peu ou point d'espace. Encore une fois, il s'est agi de faire mieux connaître Escande et aussi de faire aimer davantage l'œuvre qu'il a tant aimée, de servir par cette mise au jour de ses pensées la cause du Sénégal, et de continuer ainsi, par cet appel posthume, le travail du missionnaire. Il y a des tombeaux fastueux qui ne racontent que l'orgueil du mort et des survivants ; il y a des tombes modestes qui parlent au passant de résurrection et de vie, et mêlent à un peu de souvenir beaucoup d'espérance.
En effet — on le verra — Escande, dès les premières pages, je veux dire dès les premiers jours de sa vie au Sénégal, entrevoit cette idée qui sera la sienne toujours : à savoir que Saint-Louis est un pied-à-terre ou un point de départ, mais que l'avenir de la Mission est dans l'intérieur. Il le disait déjà le 17 janvier 1889; il le redira en écrivant au Comité le 16 mai 1895, De là l'intérêt qu'il porte à Kerbala, la joie qu'il éprouve, même pour quelques jours, à se trouver loin de la civilisation, en contact avec les indigènes et chez eux. C'est là son grand désir : aller plus loin ; il en frémit d'impatience, et ce frémissement que d'autres ont éprouvé après lui, cette perception toujours plus claire du but à viser, ce n'est pas autre chose que l'instinct missionnaire, où il entre avec l'amour des âmes l'ardeur conquérante. Le désir d'évangéliser, chez le missionnaire, tend sans cesse, et avec juste raison, à briser l'enveloppe de la routine, à suivre des voies à peine tracées par les plus hardis explorateurs, et quand il n'y a pas de route, à s'en frayer : a Que faire?
dit-il, attendre? mais voici bien longtemps que j'attends » Mon cher
ami, l'attente est souvent une des formes de l'héroïsme, ou, si vous craignez le mot, dé l'obéissance.
En attendant, il fait son travail, il prêche en français et en wolof, il prépare ses sermons avec un soin tout particulier, sans chercher dans le petit nombre de ses auditeurs une excuse pour une négligence qui ne serait pas dans ses habitudes. Car il est ordonné en toutes choses, cet homme au cœur ardent; il a de la méthode, il réussit à faire beaucoup parce qu'il n'empile pas au hasard ses efforts dans le cadre de sa vie, mais les dispose et les arrange. C'est pour cela que, dans ses neuf mois de Madagascar, il pourra donner un travail considérable, non pas sans fatigue, mais sans arriver à l'épuisement. Il ne ruine pas sa santé, il la conserve comme un don de Dieu, sans l'économiser comme un avare. II