‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 2 sur 45 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

ne perd pas son bon sens au milieu d'une activité qui pourrait tourner à l'agitation, si elle n'était assujettie à une discipline rig-oureuse, celle-là même qu'il exerce aussi sur son âme, sur sa vie intérieure et sa volonté. Aussi, comme il souffre, malg-ré la naturelle bienveillance de son cœur, devant tous les désordres, et particulièrement devant les désordres moraux qui afflig-ent tous les jours «son âme juste. » N'est-ce pas aussi une mission, que celle qu'il poursuit incessamment en face de ces Européens qui portent le nom de chrétiens sans l'honorer? Et quand même il rêve et il brûle de répandre au loin, dans le monde fétichiste ou musulman, le messag-e de l'Evang-ile, n'est-ce pas une tâche digne d'un serviteur de Jésus-Christ que de combattre la corruption presque universelle et d'opposer l'austérité chrétienne à l'immoralité régnante, et ne faudra-t-il pas toujours — quoi qu'on entreprenne au dehors — avoir à Saint-Louis même un ministère pastoral? Car, même pour faire entendre ailleurs la voix du Berg-er, il ne s'agit pas d'abandonner ceux qui sont de notre race et parlent notre lang-ue.

On trouvera peut-être de l'optimisme dans certaines lettres d'Escande. Qui pourrait s'en étonner? S'il note avec joie les premiers symptômes d'un réveil qui ne tiendra pas toutes ses promesses, s'il enregistre avec gratitude des conversions, dont quelques unes ne seront, hélas! qu'une rosée matinale, trop vite bue par le soleil des passions humaines, c'est qu'il croit — et il a raison de croire — à la réalité de la conversion et que la défiance perpétuelle serait une manifeste incrédulité. On appelle cela des illusions ; mais le Seigneur lui-même n'a-t-il pas compté trois ans un Judas au nombre de ses apôtres, et pour g-agner les âmes, ne faut-il pas croire en elles, ou plutôt en Celui qui a la puissance de les transformer, quoiqu'il leur ait laissé la redoutable puissance de se dérober à cette transformation et d'interrompre le progrès par leur révolte ?

On sera, certainement, touché de l'amour d'Escande pour les petits, non seulement pour les humbles de ce monde, mais pour les enfants aussi. Il aime à les instruire ; il aime à conduire, avec sa voix sonore, leurs voix inexpérimentées ; il se plaît dans les écoles, et plus tard à Madagascar, comme au Sénégal, comme à Paris, il trouvera une grande joie au milieu de ceux que Jésus a pris dans ses bras. Et, à mesure qu'il avance dans la vie, il semble qu'il veuille travailler davantage : « Le repos viendra plus tard, » écrit-il le 3o décembre 1896, sans se douter que le repos éternel ne tarderait pas à venir. Rien ne m'a paru plus émouvant à relire que les lettres si simples, si fortes dans leur simplicité, par lesquelles il accepte de renoncer à son congé si bien gagné et de partir pour Madagascar. Il s'y révèle tout entier, d'autant mieux qu'il songe moins à s'y montrer.

BENJAMIN ESGANDE.

Si ce livre peut servir, je ne dis plus à faire aimer Benjamin Escande — car c'est déjà cause gagnée chez ceux-là même qui ne l'ont connu que par ses lettres — mais à faire aimer la Mission qu'il a servie par sa vie et par sa mort, il aura, lui aussi, fait son œuvre en prolongeant celle de son auteur. Il aura montré qu'il n'y a pas de travail inutile au service de Dieu et de son Christ, pas de travail petit pour une âme grande, pas de travail profane, même celui qui consiste à faire le maçon ou le charpentier, quand le but est sacré et l'inspiration chrétienne. A sa manière, il répète le mot de Judson : « Dites aux frères que le succès est aussi certain que le peut faire la promesse d'un Dieu fidèle. »

Benjamin COUVE.

Nous aurions voulu accompagner ce volume d'une carte des possessions françaises de l'Afrique occidentale, destinée à montrer l'importance de la mission du Sénégal, et l'étendue du champ qui lui est offert. Malheureusement il nous a fallu y renoncer. On peut se procurer la carte du Sénégal pour le prix de 5o centimes à la Maison des Missions, à Paris.

LISTE DES ILLUSTRATIOiNS

Pages

Portrait de Benjamin Escande (frontispice).

Une réunion à Béthesda 7

Un coin du village de Sor (Sénégal) i3

La maison de la Mission à Saint-Louis 17

La tombe à Ramaïnandro 33

La station de Kerbala 35

Un wolof 49

Le palais du gouvernement à Saint-Louis 67

L avenue Dodds à Ndar-Tout 65

Le marché de Saint-Louis 81

Saint-Louis et le pont Faidherbe 97

La cour centrale de Béthesda ii3

Inondation de Kayes 117

Un coin du village de Sor 129

Médine i35

L'inondation de Kayes i37

Une course d'école à Dakar-Bango. i4i

Cases indigènes à Konacrij i45

Intérieur de village 1^9

En quittant Mbéraij 161

Le nouveau village de Béthesda 171

Ngalèl 177

Guet-Ndar, vu de Saint-Louis i83

Emilie Escande avec sa bonne 193

Une famille de Béthesda 202

La chapelle et le presbytère de Sor 209

Groupe d'indigènes 209

Le Bourdiaujc à Dagana 221

Course d'école à Béthesda 225

Construction d'une case 281

Réunion à Béthesda 233

La maison de Kerbala 2^1

Une visite à Kersouleyman 249

Les cinq catéchumènes bambaras 257

Le pont Faidherbe 259

La famille missionnaire à Saint-Louis en iSgô 278

Les légendes imprimées en italiques sont celles des gravures hors texte.

L'u coiu du village de Sor fSénégal).

BENJAMIN ESCAND'E

« L'enfant fait déjà connaître par ses actions si sa conduite sera pure et droite » (Prov. XX, ii). Cette observation du vieux sage des Proverbes s'est rarement trouvée plus exacte que dans le cas du héros de ce livre. La vie de Benjamin Escande offre une unité, une suite si harmonieuse, que son biographe éprouve quelque embarras à la raconter. L'heureuse monotonie qui la caractérise enlèvera forcément au récit quelque chose de son intérêt. Il n'y a ici, en effet, aucun de ces coups de théâtre qui, du jour au lendemain, transforment une existence. La conversion elle-même, ce g'rand tournant de toute vie humaine, a été pour lui bien plutôt le développement d'un germe déposé dans l'âme aux jours de la première enfance, qu'une de ces révolutions violentes qui marquent un point de départ absolument

nouveau. Il a eu conscience, lui, d'un moment où s'est fait le passag-e des ténèbres à la lumière; mais, pour l'œil qui l'observe du dehors, son sentier a été plutôt comme celui du juste, « semblable à la lumière resplendissante dont l'éclat augmente jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection. » (Prov. IV, i8.)

La famille Escande est originaire de Saint-Alby, petit bourg à trois kilomètres de Mazamet. Le père de Benjamin, converti à Dieu de bonne heure, à une époque où l'Evangile était une nouveauté et où la profession de la foi exposait à un certain opprobre, se joignit à la petite Eglise évangélique libre qui s'était constituée à Mazamet en 1849. Sa femme avait eu à souffrir pour sa foi de la part même de ses parents, lesquels, comme beaucoup d'autres, redoutaient l'influence du Réveil, et de ceux que l'on appelait improprement les « méthodistes. » Quelques années se passèrent, puis, en iSSy, Jean Escande se sentit appelé de Dieu à quitter son métier de tisserand pour prendre la balle de colporteur biblique ; plus tard, entré au service de la Société évangélique de France, il occupa successivement les postes nouvellement créés d'Albi et de Guéret. Il revint, en 1872, se fixer dans son pays natal, où il se livra à un petit commerce.

ENFANCE DE BENJAMIN

Enfance de Benjamin.

Benjamin naquit à Mazamet, le 6 décembre 1864. C'était l'avant-dernier de neuf enfants, dont quatre sont encore vivants. Ses parents n'ont conservé des premières années de sa vie que le souvenir d'une obéissance absolue. Son père nous disait un jour :

« Nous savons que cet enfant est pécheur parce que, d'après l'Ecriture, tous les hommes le sont, mais nous ne nous souvenons pas qu'il nous ait désobéi une seule fois et nous ait jamais fait la moindre peine. » Il témoig-nait aux siens, spécialement à sa mère, une affection pleine de tendresse, et son intelligence éveillée et alerte rendait son éducation facile.

De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour les choses de Dieu. Il aimait entendre parler du ciel, du prochain retour du Seigneur Jésus.

« Maman, disait-il à l'âge d'environ huit ans, je voudrais être diacre ! » Il ne se rendait pas bien compte sans doute, à ce moment-là, du sens de ce mot, mais cette parole enfantine trahissait le désir de se consacrer, d'une manière ou de l'autre, à l'œuvre de Dieu.

A l'école du dimanche, on a conservé le souvenir de son attention soutenue, de ses réponses vives et généralement justes. Le directeur de cette école nous a souvent dit n'avoir jamais eu d'élève qui lui ait donné plus de satisfaction.

Une vieille chrétienne, grande amie des Missions, M*^^ Emilie Sabatié, avait l'habitude de réunir chez elle,

chaque semaine, un certain nombre d'enfants pour leur raconter des histoires missionnaires et les intéresser à Foeuvre de Dieu. Benjamin, très assidu à ces après-midi du jeudi, a raconté plusieurs fois que c'est là qu'il avait senti se lever en lui les premières lueurs de sa vocation missionnaire.

C'est au printemps de 1877 que l'auteur de cette notice arriva à Mazamet et apprit à connaître Benjamin. C'était alors un jeune garçon de douze ans et demi, aux cheveux blonds, à la figure intellig-ente, au reg-ard vif et pur, qui gag-nait tout de suite le cœur. Ce fut un de mes premiers catéchumènes, ce fut aussi le plus assidu et le plus appliqué. Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu besoin de le rappeler à l'ordre ; il était aisé de voir que la vérité pénétrait dans cette jeune âme comme une bonne semence dans un terrain bien préparé.

Dans une petite note écrite par Benjamin à la date du 12 avril 1880 et retrouvée par sa famille, on lit ce qui suit :

« C'est le 9 décembre 1877 que le Seig'neur m'a pris à lui. J'ai désiré ardemment, depuis lors, de devenir le modèle des jeunes g'ens. J'essaie, et je sens que je ne puis pas. Que j'apprenne à me reposer sur Christ!...

« Depuis deux ans que je suis chrétien, je n'ai rien fait pour Christ; je perds mes journées, ma vie est trop conforme à celle des mondains. Que Dieu me donne la force de le g-lorifier !

« J'ai beaucoup à faire autour de moi et auprès de mes frères; j'ai une œuvre à accomplir; je veux être un instrument de conversion pour eux, ainsi que pour mes camarades. »

ENFANCE DE BENJAMIN

Ce désir de faire du bien aux jeunes gens l'amena à fonder la section cadette de l'Union chrétienne de jeunes gens, dont il fut l'âme pendant plusieurs années. Il prenait aussi une grande part aux réunions de jeunes hommes qui se tenaient chez le pasteur, et dans lesquelles on entendait soit des récitations, soit de petites compositions faites par les jeunes gens eux-mêmes. Nous nous souvenons, entre autres, d'un travail qu'il nous présenta sur les Missions, dans lequel il parlait avec enthousiasme de saint Paul comme d'un g'éant parmi les pionniers de l'Evangile. On pouvait déjà pressentir en lui l'ardent missionnaire que nous avons connu.

Au sortir de l'école, Benjamin, bien jeune encore, était entré comme employé chez M. Alba La Source, un des plus grands industriels de Mazamet. Il est superflu de dire que là encore il se fît grandement apprécier par son intelligence, sa ponctualité, son honnêteté. Un vieil employé de la maison, qui a travaillé pendant deux ans côte à côte avec lui, se plaît à raconter comment il a été souvent édifié par sa piété précoce. Le chrétien d'âge mûr et le jeune converti s'entretenaient souvent de choses religieuses," et l'enfant étonnait son interlocuteur par la maturité de sa foi et l'étendue de ses connaissances bibliques. « Il n'a pas eu d'enfance spirituelle; d'un bond il avait tout saisi; il était au courant de tout ; il raisonnait comme un chrétien expérimenté. »

Cet apprentissage lui fut très utile quand, plus tard, il fut appelé à régler les questions administratives des missions du Sénégal et de Madagascar. C'est ainsi,

BENJAMLN ESCANDE.

comme il aimait lui-même à le rappeler, que le Maître le préparait pour la tâche spéciale qui lui était réservée.

La note que nous avons citée de Benjamin nous le montre dès le début préoccupé de mener une vie sainte et irréprochable. Il se faisait remarquer, en effet, par la pureté de ses conversations comme par sa véracité. Sans qu'il prît le moins du monde l'attitude d'un régent au milieu de ses camarades, il exerçait sur ceux-ci une influence sanctifiante. On ne se serait pas permis devant lui certaines plaisanteries déplacées, certains propos scabreux. Ah ! que n'avons-nous, en plus grand nombre, dans nos Eglises, de ces jeunes hommes semblables à Joseph ou à Daniel, réprouvant hautement le mal et résolus à ne pas se souiller en participant aux mœurs d'un monde plongé dans l'impureté !

C'est à la suite de la visite faite à nos Eglises par M. Goillard, en 1881, que Benjamin se sentit définitivement appelé à se consacrer à l'œuvre des missions et qu'il fit à son pasteur la confidence de ses pensées à ce sujet et de son désir de bien connaître la volonté de Dieu afin de s'y conformer.

Les difficultés paraissaient g-randes. Notre jeune ami était, par son travail, le soutien de ses parents déjà âg-és et hors d'état de se suffire; leur demander de renoncer à lui, c'était non seulement leur demander un sacrifice douloureux à leur cœur, mais c'était aussi les priver de leur principal appui matériel. Nous sommes heureux de dire que, pas un moment, ils ne songèrent à contrarier la vocation de leur enfant. La pensée ne leur vint même pas de se mettre en travers de la volonté de Dieu. « Notre Benjamin, dirent-ils, a été

ENFANCE DE BENJAMIN

consacré au Seig-neur dès avant sa naissance. Il peut disposer de lui à son gré. » — Une telle soumission à la volonté de Dieu n'a certes rien que de très naturel chez un chrétien. Elle n'est cependant pas si fréquente qu'il soit inutile de la signaler. Combien de parents, même pieux, même se prétendant consacrés, eux et leurs enfants et leurs biens, au service du Maître, se croient autorisés à peser sur les décisions de leurs fils ou de leurs filles, à disposer à leur gré de leur avenir! Ah ! hypocrites que nous sommes, quand prendronsnous au sérieux notre profession et nos engagements les plus sacrés? Quand comprendrons-nous qu'il n'y a, pour nos enfants et pour nous, de bonheur que dans l'accomplissement de la volonté du Maître, et qu'il y a une volonté divine relative à la vie et à la carrière de chacun? Notre seul souci ne devrait-il pas être de connaître cette volonté et de la faire « sans consulter ni la chair ni le sang ? »

Les difficultés ayant été aplanies du côté de la famille, le chemin s'ouvrit facilement d'autre part. Benjamin fut admis par le Comité des missions et placé à l'école préparatoire des Batignolles, où il entra en 1882, dans sa dix-huitième arfnée. Il était un peu âgé pour commencer des études de grec et de latin; mais sa bonne volonté devait surmonter tous les obstacles. D'ailleurs, à Mazamet déjà, il avait donné la mesure de son énergie et de sa persévérance en étudiant ces langues tout seul, autant que le lui permettaient ses occupations ; il avait aussi appris à lire assez couramment en anglais.

Période des études.

Le milieu parisien devait étonner un peu notre jeune provincial. Il se familiarisa pourtant le plus facilement du monde avec son nouvel entourag-e. Il arrivait à la rue Nollet plein d'un seul désir, celui de se préparer le plus promptement possible à entrer dans la Maison des Missions et à partir pour son lointain champ de travail. Aussi se fit-il immédiatement classer comme « le premier des bûcheurs. » — Les témoig-nag^es que nous avons reçus de ses camarades d'alors, aujourd'hui pasteurs ou missionnaires en activité, comme celui que lui rend le vénéré directeur de l'école préparatoire, M. de Vismes, s'accordent à nous le représenter, avant tout, comme un jeune homme consciencieux et droit, d'une volonté ferme, tenace, un de ses amis dit même « un peu têtu parfois. » Cette énergie était un don précieux qui devait lui servir plus tard, aux heures difficiles.

Il se donnait à tout avec une ardeur égale. Toujours ponctuel, il était le premier levé et le dernier à quitter l'étude. « Je le vois encore, dit un de ses amis, la tête dans ses mains, cherchant à comprendre une phrase latine et parlant à demi-voix, pour mieux fixer son attention. Il avait l'air absolument furieux, et il l'était, en effet, par la passion qu'il mettait à son travail. Si un importun venait alors le déranger ou le taquiner, il essayait de ne pas entendre d'abord, puis, par un mot brusque, l'envoyait promener de la belle manière. »

L'entrain qu'il apportait à son travail, il le mettait

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