INSTALLATION
A Madame M"\
1 7 janvier.
Je vous écris aujourd'hui de « chez moi. » Voulezvous que nous fassions une petite visite à mon nouveau domicile? Voici d'abord mon cabinet de travail, vaste pièce à cinq portes : deux ouvrent devant sur un balcon qui donne sur la rue, les deux de derrière ouvrent sur un autre balcon d'où l'on descend dans la cour. Une porte dans le mur de gauche donne accès dans ma chambre à coucher. Elle me sert aussi de salle à mang-er, c'est là que je prépare mon petit déjeuner. Par la porte de devant je me rends sur le balcon de la rue, par celle de derrière je pénètre dans une troisième pièce qui me sert d'atelier photog-raphique. Enfin, à la suite de cette pièce, et toujours sur le balcon de la cour qui forme ang-le droit, se trouvent une petite cuisine très convenable et une petite chambre à débarras. Matin ou soir, j'ai toujours de la fraîcheur, soit par devant, soit par derrière. Vous ne pouvez pas vous figurer comme c'est charmant, le soir par exemple, de s'installer avec un pliant sur le balcon de la rue. A cent pas, coule le petit bras du fleuve qui mesure une centaine de mètres de large. Derrière ce bras du fleuve s'étend le village de Guet-Ndar, d'une largeur à peu près ég-ale, bordé de palmiers le long* de la rive, puis c'est la mer, la g-rande mer qui m'envoie à certaines heures du jour son souffle rafraîchissant. Cette dernière circonstance rend le climat de Saint-Louis très supportable, surtout à cette
BENJAMIN ESGANDE.
époque, la meilleure de l'année. Je me trouve donc très bien chez moi, à cela près que je manque un peu de tranquillité. Sous moi et dans la cour, habitent cinq ou six ménages indigènes, avec une forte proportion d'animaux domestiques. Tout cela fait un bruit assourdissant. Pourtant, vers sept heures du soir, tout ce monde rentre dans son nid, on n'entend plus rien, plus rien du tout.
Je suis bien placé pour faire mes observations sur les mœurs des indigènes. C'est dans cette cour, en effet, que les femmes font la lessive, cousent les nattes, pilent le couscous, préparent les repas. C'est là aussi que s'amusent les enfants en costumes fort primitifs. Les uns n'ont guère qu'une ceinture d'étoffe autour des hanches, les plus grands ont, en plus, une espèce de burnous dans lequel ils semblent perdus, tant il est grand. C'est extrêmement drôle de faire ainsi la connaissance des mœurs et des habitudes du pays. Ce qui m'intrigue le plus, ce sont les chants du pays. Les noirs, ici, ne savent pas chanter, à moins d'avoir subi le contact des blancs. Ce sont des glapissements, des gloussements, quelque chose d'informe, presque d'inhumain, impossible à rendre. Voici plus d'une demi-heure que j'entends un groupe de quatre mendiants chanter de porte en porte pour demander l'aumône : l'un d'eux, un aveugle, fait les soli, puis les trois autres reprennent en chœur toujours le même refrain. J'essaie de le mettre en musique, cela est impossible, car il échappe à toutes les règles de la mesure et de l'harmonie.
Je sens plus que jamais combien j'ai besoin que Dieu m'instruise et me montre la voie que je dois