‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 44 sur 45 · RUINES ET ESPÉRANCES · texte numérisé non relu

RUINES ET ESPÉRANCES

excliisiveineiil en malgache. Il faiil avoir- en coiisr- <juence des insUlulcHirs coiuiaissaiil noire langue, (;t c'est toute une atFaire que de la leur enseigner sans leui" Faire déserhM' leurs écoles.

Fii»urez-vous que, dans le Betsiléo, les jésuites

s'étaient emparés de près de trente temples et en réclamaient encore quatre-vingt-onze autres ; l'autorité supérieure les avait fait fermer, en attendant la décision du général. Celui-ci a ordonné (ju'ils fussent rouverts sur-le-champ, et rendus aux protestants. Il reconnaît que les jésuites ont eu leur utilité, en ce sens qu'ils ont longtemps représenté l'influence française à Madagascar, mais il reconnaît aussi que, sans eux, la situation serait infiniment plus facile. Ils sont une cause de troubles continuels dans le pays. Grâce à eux, bien des indigènes hésitent à se ranger sous le drapeau de la France. S'il y en a qui ne font pas aimer la France, ce sont eux.

Personnellement, je crois que tôt ou tard une réaction se produira contre eux, et que le protestantisme reconquerra une bonne partie du terrain qu'il a perdu depuis l'avènement du régime militaire. Il est un fait : c'est que les Malgaches, dans leur grande majorité, sont attachés à la religion protestante, et souhaitent d'y rester fidèles. S'il y a eu tant de conversions au catholicisme, c'est beaucoup plus par crainte que par conviction. Un fait le montrera. A une heure de Tananarive, il y a une série de petits villages groupés autour d'un centre important, Alasora. Aussi longtemps que ces villages ont dépendu d'un colonel hostile au protestantisme, nos congrégations sont restées fondues, dispersées, au point que les temples étaient presque totale-

BENJAMIN ESGANDE.

ment désertés. Depuis qu'un nouveau colonel, homme juste et bienveillant, est à la tête de ce territoire militaire, les protestants sont revenus en masse; dimanche dernier, le missionnaire anglais a eu deux cent cinquante auditeurs, là où, il y a deux mois, il n'en aurait pas eu dix.

A un autre.

II mai.

Il m'est impossible de dire la joie que j'ai éprouvée à l'arrivée de mes nouveaux collègues. C'était plus qu'un secours qui m'arrivait dans leur personne, c'était en quelque sorte une délivrance.

Personne sur la terre ne peut s'imaginer ce que j'ai souffert moralement pendant ces six mois. Pour que j'aie tenu bon jusqu'au bout, il a fallu un miracle de la miséricorde divine. Tout n'est malheureusement pas encore fini, mais il y a progrès, pas très considérable encore, appréciable pourtant. Serait-ce l'indice que l'orage est près de cesser? En tous cas il a soufflé épouvantablement fort sur nos pauvres populations protestantes. Une foule de temples sont détruits, et ce qui est plus grave encore, une foule de congrégations ont été dispersées, ruinées par les intrigues ou les violences des jésuites. Oui, c'est sur des ruines qu'en bien des endroits mes collègues auront à travailler.

Moi-même j'en verrai beaucoup, durant le voyage que je projette de faire dans la province du Betsiléo. Je

« TOUT POLU JKSUS. »

pars linidi pioclwiiii avec \o IVèrr Minaull, (jiii rsl ilésigTié pour Fiaiiaraiilsoa. Nous nous proposons dv, parcourir en tous sens le |)ays, tle manière à donner du courage à tous nos g'ens, à re[)eupler les écoles et les temples protestants. 11 semble qu'une réaction soit sur le point de se produire. De divers côtés on nous écrit que les populations désirent revenir à leur ancienne foi. C'est donc le moment de paraître et de parler. Avec l'aide de Dieu, notre visite fera, je crois, quelque bien.

Je me suis extrêmement attaché au pays et à l'œuvre qui s'y poursuit. Beaucoup me supplient de rester <léfinitivement ici, comme ils avaient déjà supplié MM. Kriiger et Lauga de ne point les quitter. Je répondais, hier même, à quelqu'un qui me parlait dans le même sens : mon cœur est partagé en deux parties à peu près égales; une de ces parties est pour le Sénégal, l'autre est pour Madagascar. Ce que Dieu me dira de faire, je le ferai ; s'il m'appelle à rester ici plus longtemps que je ne l'avais d'abord supposé, je resterai; si, au contraire, il me permet d'aller reprendre ma place au Sénégal, à la fin de l'année prochaine, c'est avec une très grande joie que je reviendrai à Saint-Louis. Je crois que c'est quand on se met ainsi à la disposition de Dieu que Dieu nous utilise, et qu'il remplit nos cœurs de paix et de joie. Il faut que nous apprenions chaque jour mieux à renoncer à tout ce qui constitue notre mo/, c'est-à-dire notre égoïsme, notre amourpropre, la recherche de notre intérêt personnel. Tout à Jésus et pour Jésus, telle doit être notre devise.

A un Jeune homme,

Saint-Louis, 18".

Les vœux que je forme pour toi à l'occasion de ton anniversaire sont très nombreux et très divers, mais ils peuvent tous se résumer dans ce conseil de l'apôtre Paul à son cher Timothée : « Sois homme! » Certes, quand on a posé le pied dans sa dix-huitième année, comme ce sera bientôt le cas pour toi, ce n'est pas nourrir de trop hautes visées que de vouloir être un homme. Cette ambition est légitime, voilà pourquoi je te la souhaite, à la condition toutefois qu'elle soit bien comprise. Si l'on cherche à devenir homme en portant cigare à la bouche, binocle au nez et canne à la main (voilà pour le physique), ou bien encore en faisant montre d'un scepticisme frivole et gouailleur (voilà pour le moral), cela ne vaut rien, et n'aboutit à rien sinon à faire de vous une caricature d'homme. Ce n'est pas là ton idéal, j'en suis sûr, bien que j'ignore l'état actuel de tes sentiments. Dans tous les cas c'est un idéal bien différent que je te désire. Sois homme, c'est-à-dire place toujours le devoir au-dessus de tes préférences, de tes plaisirs et de tes intérêts ; c'est-à-dire aussi, travaille à acquérir, en luttant contre le mal et les influences délétères qui t'environnent, à ton insu peut-être, toutes ces vertus aimables et fortes dont Paul nous a donné la liste entière et qui t'aideront à réaliser ta vraie destinée; c'est-à-dire encore, rappelle-toi que ta vocation

VŒUX I > ' A .N N !>' i: Il S A I U K .

(riioinino te drirnil de vivre une vie ((Miir el stérile, (jiii le tienne courbé comme un captiF vers les choses d'ici-has; c'esf-à-dire enfin, el pour tout résimier, que tu ne seras vraiment Iiomme, vraiment dii^ne du titre de créature libre de Dieu, que si tu l'unis à lui par les liens de l'amour et de la Foi. Cet idéal est beau, il est fait pour le tenter, car il permet de donner essor à tout ce que l'on possède d'énergie et d'enthousiasme. Puisse-l-il être le tien ! Alors, mais alors seulement, cette année sera bonne pour toi, bénie et fructueuse.

.4;/ même.

Saint-Louis, i8".

C'est avec sollicitude que je te suis dans ton développement physique, intellectuel et religieux. C'est ce triple développement que je te souhaite de poursuivre et de perfectionner pendant la nouvelle année qui s'ouvre devant toi.

Tout d'abord, puisses-tu pouvoir toujours répondre à la façon des Wolofs, quand on s'enquiert de leur santé. A la question : « Dam' ng' am, » ils répondent : « Dama dàl. » (« As-tu la paix, ton corps a-t-il la paix? — La paix seulement. ») Oui, que Dieu donne la paix à ton corps, je veux dire la force, la santé et l'accroissement désirable pour que tu puisses remplir plus tard les devoirs de ta vocation.

Au point de vue intellectuel mes vœux sont analog-ues. J'ai été bien réjoui en apprenant les excellentes

notes que tu as obtenues à diverses reprises. Ces succès ne doivent pas devenir un oreiller de paresse, mais tout au contraire ils doivent être pour toi un stimulant. Tu peux, si tu ueuœy arriver à quelque chose de bien : il te faut vouloir. Est-ce à toi ou à H*** que je rappelais dernièrement ce fameux mot de Virg-ile : Labor improbus omnia vincit (Un travail opiniâtre vient à bout de tout). Souviens-t-en pour ton compte et ne te contente jamais d'un idéal à bon marché, mesquin et rabaissé.

Enfin au point de vue relig-ieux, que te souhaiteraije? Te voilà en train tout à fait de devenir jeune homme. C'est un moment critique, car c'est le moment où l'on choisit pour tout de bon sa route. Laquelle choisiras-tu ? Celle dans laquelle a marché ton père, dans laquelle en servant Dieu il a aussi servi ses frères, ou bien la route de la mondanité et de l'indifférence qui devient souvent la route de l'incrédulité ? N'oublie pas que tu es libre dans ton choix, et que si par impossible, il était mauvais, tu ne pourrais t'en prendre à personne qu'à toi-même. Quelle chose terrible et consolante à la fois de se dire qu'on est maître de sa destinée, qu'on peut à son gré manquer, g^âter, perdre sa vie, ou au contraire la rendre dig'ne, et grande, et utile. Place-toi bien face à face avec cette pensée, et je suis sûr que ta décision sera aussitôt prise, la bonne, bien entendu. A notre école du dimanche nous venons d'étudier l'histoire de Daniel. En voilà un jeune homme vraiment dig-ne de ce nom ! En présence du mal il sait dire : Non ! Et il ne dit pas ce petit mot par opiniâtreté, par désir de se sing-ulariser. ou de contredire les autres, il le dit pour rester fidèle à son Dieu. Toi de même, si

LPUfclUVKS UL: I.A MISSlOxN.

lii voux clcvcnii" lioiimic dans lonlc la l'oi-cc du Icriiie, a[)()rciuls à dire : Non ! v\vm\\\v lois (juc les iiitéi'rts de ta conscience seront enjeu. On n'a rien à peidre, on a (ont à i»a^ner, à rester le serviteur incorru[)til)le de sa conscience.

Allocution à l'Oratoire, à Paris.

28 juin 1896.

Il m'eût été bien doux, au moment où je rentre de mon champ de travail, de me présenter devant vous, comme notre vénéré frère Coillard, les mains pleines de g-erbes. Il m'eût été doux de vous dire : Partis en votre nom pour prêcher Jésus-Christ aux peuples de la Sénégambie, nous avons vu des foules accourir pour entendre notre message, des pécheurs par centaines passer des ténèbres du paganisme à la merveilleuse lumière de l'Evangile.

Hélas ! il me faut être plus modeste, et au lieu de vous parler de gerbes, je dois me borner à vous parler d'épis.

Est-ce à dire qu'à cette heure où nous venons vous rendre compte succinctement de notre mandat, ce soit la tristesse ou le découragement qui assiègent nos cœurs? Loin de là. La parole que je désire vous faire entendre ce soir est au contraire une parole d'action de grâce et de joyeux espoir.

Que de fois vos missionnaires du Sénégal ne sont-ils pas revenus vers vous malades, fatigués à l'excès ou (ce

qui est pire) moralement lassés, n'ayant guère à vous entretenir que de leurs difficultés en apparence insurmontables dans l'ensemencement du champ confié à leurs soins ou de leurs très vagues ou très lointaines espérances.

Moi-même, il y a cinq ans, n'est-ce pas le cœur serré que je suis retourné ici pour vous dire que si l'œuvre missionnaire à poursuivre dans notre vieille colonie d'Afrique était immense, notre pauvre et chère Eglise de Saint-Louis — malgré les travaux et les souffrances des ouvriers qui s'y sont succédé, — restait, à peu de chose près, stationnaire.

Aujourd'hui, grâce à Dieu, j'ai mieux à vous dire et mon désir serait de vous associer à la joie qui fait battre nos cœurs pour qu'ensemble nous répétions avec le psalmiste : « Mon âme bénit l'Eternel. »

Ce n'est pas que les épreuves nous aient manqué. Nous avons connu des jours sombres, des heures de lutte, d'angoisse, je dirai même d'accablement^ soit par exemple quand la terrible épidémie de choléra est venue, il y a trois ans, faire une brèche sensible dans les rangs déjà trop clairsemés de notre petit troupeau, — soit surtout quand notre frère, M. Taylor, nous a définitivement quittés. Nos indigènes s'attachant plus volontiers aux hommes qu'aux principes, — l'Eglise a traversé après ce départ un temps de crise (oh ! combien triste et combien douloureux!) durant lequel il a semblé, à plusieurs reprises qu'elle fût près de sombrer.

Et certainement nous aurions sombré si comme Pierre lorsqu'il marchait sur les eaux nous n'avions regardé qu'à nous-mêmes ou qu'aux hommes. Mais

i»KOMKSSi-:s ij avi:mu.

nous avons levr les youx vers Cnini que rApocalypse nous représente se |)ronienan( au milieu des sept chandeliers d'or, vers le ehel' de rb]^lis(î, vers Jésus, et nous avons repris pied aussitôt sui* le terrain ferme de la foi et de la confiance.

El le Sauveur n'a pas trompé notre attente. Les premiers moments de désarroi passés, noire Eg-lise s'est ressaisie. Une éclaircie s'est faite dans notre ciel, le soleil de la grâce nous a visités de ses rayons salutaires. Coup sur coup dix conversions survenues tant parmi les enfants de nos écoles que parmi les adultes sont venues nous montrer que Dieu avait mis sa bénédiction et son sceau sur l'œuvre de nos mains.

Dix conversions — peut-être onze — c'est peu, je le sais, et voilà pourquoi tout à l'heure je disais qu'il nous convient d'être modestes, c'est quelque chose cependant et nous serions des ingrats si nous oubliions de remercier Dieu.

C'est peu, mais n'est-ce pas là la preuve que l'évang-ile peut être au Sénég-al comme ailleurs, comme* au Lessouto ou au Zambèze, la puissance de Dieu pour le salut de tous ceux qui croient.

C'est peu, mais me trompé-je si je dis que ces conversions sont pour notre œuvre du Sénég'al ce que fut pour Elie la petite nuée du mont Carmel. Qu'était-ce que ce léger nuage g*ros comme la paume de la main ? Rien pour un œil profane. Pour le prophète, c'était le signe avant-coureur d'une abondante pluie ; c'était l'exaucement manifeste de ses prières. Car il avait prié. Le récit sacré ne nous rapporte-t-il pas que, tandis que son serviteur gravissait par sept fois le sommet du Car-

mel pour scruter l'horizon, lui, le prophète, se penchait contre terre pour implorer son Dieu?

Et c'est également parce que nous avons prié ; parce que nous avons lutté à g-enoux, que Dieu nous a répondu. Nous n'avons pas été seuls à le faire. Vous l'avez fait avec nous et pour nous, bien-aimés frères de Paris et d'ailleurs. Vous avez été nos collaborateurs en ce sens que vous avez levé vos mains vers le ciel comme Moïse tandis que là-bas nous combattions dans la plaine. Par ces prières autant que par votre sympathique intérêt, vous nous avez aidés, vous nous avez soutenus, vous avez décuplé nos forces et c'est pourquoi en mon nom comme au nom de mes compagnons de travail je tiens à vous dire ce soir un cordial merci.

Mais quoi ! ce n'est pas seulement le petit nuag^e qu'il nous faut. Notre ambition ne s'arrête pas là. Ce que nous voulons maintenant, c'est la pluie fécondante. Nous la voulons pour Saint-Louis où g-râce à notre annexe de Sor nous essayons d'entamer l'islamisme. Nous la voulons pour le pays tout entier, pour ces vastes régions de l'Afrique occidentale française qui vont du fleuve Sénég-al à la Côte d'Ivoire et de l'Océan au lac Tchad au centre même du continent noir, pour cet immense domaine colonial huit fois g-rand comme la mère-patrie et que seuls les missionnaires français ont le droit d'évangéliser.

Nous la voulons, cette pluie fécondante, pour que « le désert et le lieu aride se réjouissent, » selon la parole du prophète. Nous la voulons : Dieu veut nous la donner. Il faut et il suffît pour cela que nous nous placions dans des conditions telles qu'il puisse réaliser

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