NOS ENFANTS
une jeune fille callioIi(}ue, élève des sœurs. A loutes nies remontrances, il a Fail la sourde oreille. Je l'ai <iverti qu'il ne pourrait rester à notre service, s'il persistait dans sa résolution. Comment tout cela se terminera-t-il? Je ne sais. Nous avons remis la chose entre les mains de Dieu ; lui seul est puissant pour Faire sortir le bien du mal. Priez avec nous, nous en avons besoin. Ces huit derniers jours, nous avons à peine vécu tant notre douleur était grande et notre découragement profond.
Que vos enfants doivent être impatients de pouvoir s'amuser au grand air! Que ne puis-je me mêler un instant à leurs jeux ! Il faudrait parfois pouvoir se détendre, redevenir enfant, car le fardeau du missionnaire est véritablement accablant. Par quelles douleurs ne faut-il pas passer pour enfanter les âmes à la vie de l'Esprit !
20 juillet.
Ma belle-sœur nous a beaucoup aidés à traverser le moment de crise qui a suivi le départ de Salimata. Son œuvre scolaire, si elle ne brille pas au g-rand jour, n'en est pas moins considérable : elle a appris aux enfants à apprendre. Son influence morale (surtout succédant à l'autre) a été plus précieuse encore. Son séjour au milieu de nous nous laissera les meilleurs souvenirs.
Depuis que nos fillettes se sont converties, elles éprouvent un grand désir de faire quelque chose pour Dieu. L'une d'elles me disait l'autre jour : « Mais enfin, est-ce que je ne pourrais pas aller comme mission-
naire, par exemple là-bas où est maintenant M. Forget (Congo) ? J'aimerais tant annoncer l'Evangile aux pauvres enfants noirs ! »
Quand nous montâmes à Kerbala, nos fillettes avaient emporté avec elles, à notre insu, une provision d'images bibliques, celles qu'on leur donne à l'école du dimanche. Un jour, elles nous demandèrent de les laisser aller au villag-e pendant notre sieste (entre midi et trois heures). Nous craig-nions un peu d'autoriser cela, mais nous avons bien vite donné la permission demandée quand nous sûmes que c'était pour montrer et expliquer ces dites images aux enfants du village. N'était-ce pas une jolie idée ?
Je compte bien que parmi nos g-arçons, il y en a quelques-uns qui deviendront soit instituteurs, soit évangélistes. Deux d'entre eux sont bien sérieux ; depuis sa conversion, l'aîné n'a pas mérité un seul reproche. Puis, un des nouveaux Bambaras nous donne aussi toute satisfaction. Il a une bonne volonté hors lig-ne. C'est lui qui s'occupe de l'intérieur de Pétrequin. Dès qu'il a un moment, sans qu'on le lui dise, il va dans les chambres, regarde si tout est bien en ordre, s'il n'y a pas une table à essuyer, une tasse à laver; il pèche presque par excès de zèle; pourtant il n'y met point de pose. Chez plusieurs de nos fillettes, aussi, nous avons vu se développer la conscience dans le travail, et cela nous prouve la sincérité et la profondeur de leur conversion. Elles ont encore bien des progrès à faire, mais nous ne demandons pas tout à la fois, et nous nous réjouissons de ceux qui se sont déjà accomplis et qui sont plus g"rands qu'il ne paraît à un examen super-
MOKTS KT MAI.ADIKS.
ficiel, el siiiloiil pour cvux (\m iToiil pas connu nos enfants dans leur premier état. Je redouble de viiifilance |)our mes cuites du matin. Nous venons de lire de suite les principaux psaumes, et je crois (pie les uns et les autres, nous en avons retiré du bien.
i5 août.
Le départ de Pétrequin a augmenté encore ma besog-ne. Six des g-arçons sont chez Nichol, les deux autres, que nous remplaçons à tour de rôle, couchent ici pour nous servir de commissionnaires et pour soigner le cheval. Jusqu'ici, ils ont fait bon ménag-e avec les fillettes. Deux ou trois fois, après souper, Gertrude et moi nous avons joué avec eux dans la cour. Le lundi et le jeudi, nous allons les faire baigner à Béthesda.
20 août.
Un de nos jeunes gens, un mulâtre, membre de notre Eg-lise, vient de mourir à l'hôpital. Il nous avait donné beaucoup de chagrin, ayant entraîné au mal une de mes anciennes catéchumènes. Il est parti dans la pleine assurance de son pardon et de son salut. D'autre part la pauvre Thiané, très ébranlée par cette mort, semble vouloir saisir la main secourable que nous lui tendons au nom de Dieu.
Oh! que le mal est puissant autour de nous! Cela dépasse l'imagination et vous épouvante. Sans exagérer, on peut bien dire de Saint-Louis ce que Dieu disait de l'Eglise de Pergame : « C'est un lieu où Satan a son
trône. » (Apoc. II, i3.) Cette démoralisation explique bien des choses : la petitesse de notre œuvre, sa marche saccadée et incertaine, nos défections. Est-ce là une raison pour nous décourag-er? Non certes. C'est, au contraire, une raison de plus pour redoubler de zèle, pour marcher par la foi^ car TEvang-ile est la puissance même de Dieu. Cette puissance se montre d'autant mieux que les obstacles sont plus g-rands et plus nombreux. Oui, plus la conversion de l'homme semble impossible, plus la g-loire de Dieu éclate en amenant cette conversion. Seulement, pour que Dieu fasse de grandes choses parmi nous, il faut qu'il trouve en nous des serviteurs fidèles, des instruments dociles dont il puisse se servir à sa guise. Et c'est là ce que nous demandons et cherchons, une consécration toujours plus décisive, et toujours plus complète de tout notre être au Seig^neur.
5 octobre.
Hélas ! nous commençons à souffrir du climat. Cet hivernage, et surtout le mois de septembre, a été particulièrement mauvais. Autour de nous la mort a fait de terribles ravag-es, on n'avait jamais vu de si fréquents enterrements. Après avoir longtemps résisté , nous avons enfin été atteints, Gertrude par la fièvre, moi par une gastralgie. Seul notre vig*oureux garçon est resté indemne. Aujourd'hui tout va bien de nouveau. Au moment où j'écris, Gertrude est au milieu des fillettes qui cousent des chemises.
Les noirs eux-mêmes ont souffert de cette période
VISITES A BKTIIESDA.
critique. La semaine dernière, en allant à Bétiiesda, j'ai <Tu entrer dans un hôpital : le licrs des g-ens était malade. Malic a été bien mal, niais il se remet peu à peu. A ce propos, nous avons eu hier soir une belle peur. A neuf heures et demie une députation des gens de Béthesda vint frapper à ma porte. Ma première pensée a été que Malic était mort. Il n'en est rien, grâce à Dieu. C'était une fug-itive qui venait d'arriver avec ses deux enfants et qu'on me demandait d'héberg-er, selon notre habitude, jusqu'à ce qu'elle ait obtenu sa liberté ^
i5 octobre.
Commencé mes visites particulières à Béthesda avec Samba. Vu Colaco, Adama et Aminata. Cette dernière m'a déclaré que depuis quelque temps, elle désirait venir vers moi pour que je fasse son instruction religieuse, et que je la baptise, mais que Moussa l'ayant appris, il lui avait dit d'attendre que lui et sa femme, qui sont plus anciens dans le village, soient baptisés. Quelle curieuse conception du baptême !
i6 octobre, — A Béthesda, vu Moussa et Noumounké. Le premier s'est déclaré converti et disposé au baptême. Le second m'a dit que ce qui l'empêche de se convertir, c'était le projet qu'il avait de congédier sa femme actuelle, pour se marier avec une plus jeune. Quand sa situation sera régularisée, alors il songera à la conver-
^ Cette femme est restée trois semaines à la maison missionnaire, puis elle s'est établie à Béthesda où son mari et ses deux autres enfants l'ont rejointe le i^i" janvier suivant.
sion. En somme il m'a paru très bien disposé, comprenant assez bien l'Evangile.
ig octobre. — Quatrième visite à Béthesda avec Samba. Presque tout le monde est aux champs. Je puis cependant parler à Fatimata, ainsi qu'à Malic que j'exhorte à avoir une réunion de prières dans l'aprèsmidi du dimanche. (Journal.)
i6 octobre.
C'est seulement dans le courant du mois prochain que la vie active recommencera. Vers le 3o novembre, M. et M"^^ Pétrequin, et Ar^^ Buttner viendront prendre ou reprendre leur tâche dans nos écoles et faire cesser notre solitude. Un peu plus tard, mon nouveau collègue, M. Bolle, viendra me prêter main forte, en attendant de me remplacer pendant mon cong-é. Il nous tarde de recevoir tous ces collaborateurs qui nous aideront, j'espère, à pousser l'œuvre en avant.
25 octobre.
Voyage à Rufîsque. A cinq heures, ensevelissement de R. F. Plus de quarante Européens suivent le convoi. Mon allocution, au cimetière, roule sur ce texte : « Après la mort, suit le jugement. » Reçu avec la plus aimable cordialité par M. et M^^ Morin. (Journal.)
9 novembre.
Marguerite Seck se plaint de sa gorge, qui semble lui faire affreusement mal.
TKTAiNOS.
// noneinht'c. — Les soutira nces do Marg"iicri!.e empirant, nous nous décidons à faire venir le docteur, qui déclare (ju'elle a le tétanos. Quel cou[) [)oui- nous ! Nous sommes atterrés à la perspective de perdre cette chère fillette. La vie est comme suspendue dans la maison O Dieu ! pourquoi cette épreuve ?
12 novembre. — Peu de chang-ement dans Fétat de la fillette. Sachant que la science humaine est impuissante à g-uérir cette maladie, nous appelons Nichol, et, tous ensemble, nous remettons notre fillette entre les mains de Dieu, pour qu'il lui accorde ce qui lui vaut le mieux : soit la guérison (il est puissant pour la lui accorder), soit la délivrance.
i6 novembre. — Je n'ai pas noté les événements jour par jour. A quoi bon ? L'état de la malade était stationnaire. Aujourd'hui cependant il semble que la maladie se soit aggravée. Quelques-unes de ses contractions sont horribles.
Dimanche ly novembre. — Ce matin, Gertrude était restée près de Marguerite pendant que nous étions au culte. A un moment donné elle l'entendit murmurer : « Adieu tout le monde. » Gertrude s'approche. « Madame, je m'en vais. » — « Où vas-tu? » — « Je vais vers mon Père. » — « Es-tu heureuse ? » — « Oh ! oui, bien heureuse ! Là-Haut je chanterai auprès de Jésus. » Gertrude lui parle et prie. Puis Marguerite lui dit : « Merci, je t'aime, et monsieur aussi, et tout le
monde. Je voudrais que tu viennes avec moi Mon
Sauveur, tiens ma main ! C'est si bon d'avoir Jésus à
côté de soi ! Il est là ! Je vois un peu le ciel, c'est si
joli ! »
BENJAMIN ESGANDE.
Gertrude m'envoie chercher ; puis, quand tout le monde est sorti de la chapelle, elle fait venir Nichol et les fillettes pour leur faire ses adieux. Gomme nous ne pouvions maîtriser notre émotion : « Ne pleurez pas, nous dit-elle, chantez. » Et elle nous demande de chanter le cantique :
Avançons-nous, Joyeux, toujours joyeux,
que nous terminons avec peine
Ges moments, où la plus pure joie se mêle à la plus poignante tristesse, sont des moments ineffables. Pour ma part, je remercie Dieu de me les avoir fait traverser. Oh ! comme à ces heures-là on sent la vanité des choses de ce monde, et la vivante réalité des choses du ciel !
Puisqu'il semble bien que ce soit la volonté de Dieu de nous reprendre notre fillette, nous voudrions la voir s'envoler sous l'empire de ces dispositions. Dieu ne juge pas comme nous. L'après-midi se passe un peu moins ag-itée que le matin. (Journal.)
i[\ novembre.
Nous passons par des jours de g-rande ang-oisse. Marguerite Seck est depuis cinq jours couchée sur un lit de tortures. Sans cesse il faut être auprès d'elle, pour la changer de position, lui étirer les membres et lui rendre cent autres soins plus pénibles les uns que les autres. Or, il suffit du moindre bruit, ou du moindre attouchement pour provoquer d'épouvantables crises. Juge de ce qu'elle doit souffrir ! Nos fillettes nous aident
Kl'UKl V KS UIV KIISKS.
(le tout l(Mir pouvoir, miiis nous n'eu iivons (jiiatre (jui soient en mesure de nous l'endre service.
Ce qui nous éprouve le plus c'est l'ang-oisse morale, c'est la pers[)e(live de perdre cette clière fillette à laquelle nous nous sommes tant attachés, et qui est Tune des nouvelles converties. Nous nous sommes « déchargés de notre fardeau sur TEternel, sachant qu'il prendra soin de nous. » Il ne nous éprouvera pas au delà de nos forces. Mais nous savons que, même si elle doit se terminer par la guérison, la maladie sera long-ue, et que nous avons encore devant nous bien des jours tristes
Notre affliction est d'autant plus vive, qu'elle survenait après une autre d'un g-enre tout différent. Bilali
a complètement déraillé Il a rompu avec la mission
et s'est fait envoyer comme instituteur des Affaires indigènes à Baback, au pays des Séréres. Il est parti avant-hier, sans un mot d'excuse. Son mariag-e a été rompu par cette fille qui n'a pas voulu le suivre si loin.
Pour recevoir tant de chocs divers, nous sommes seuls. Nos collaborateurs n'arriveront que plus tard. Oh ! que nous serons heureux de les recevoir ! Le mois prochain sera excessivement charg"é pour moi. Nichol va prendre un congé en Gambie ; et comme M. Bolle n'arrivera qu'en février, je serai seul pour la fin de l'année, toujours si remplie
i8 novembre.
Ce qu'ont été pour nous ces derniers jours, nul ne
peut le comprendre. Nous étions vraiment dans les
« lieux profonds, » dont parle le Ps. CXXX
Tout d'abord, Marguerite ne voulait que Lissa auprès d'elle, puis elle a accepté les services des autres fillettes ; puis elle a réclamé la présence continuelle de Gertrude, enfin, elle me demande très souvent auprès d'elle, maintenant.
23 novembre.
Le docteur constate un léger mieux dans l'état de notre malade. Grâces en soient rendues à Dieu ! (Journal.)
17 décembre.
Nous traversons une période de calme. Plus de graves inquiétudes à l'horizon. Marguerite se relève à notre entière satisfaction. Grâce à nos instituteurs qui sont enfin arrivés, les classes ont repris leur cours normal. Tout chemine bien, et nous comptons que Dieu nous donnera de bonnes fêtes de Noël.
Durant cette année-ci, nous avons senti bien vivement que Dieu est vraiment le Dieu « de toute grâce. » Il nous a merveilleusement gardés ; il nous a donné de très grandes joies, comme le réveil du mois de janvier, et nous savons que l'œuvre de Dieu se fait dans plus d'un cœur. Et même dans nos épreuves, nous avons senti sa grâce. N'est-ce pas cette grâce, et cette grâce seule, qui a ressuscité notre chère Marguerite ? C'est un miracle qu'il a accompli en notre faveur, afin de
KNCOl llAiiKMKNTS.
fortifier noire foi. Peiidaiil ces jours (Tinii'oisse, nous avons tait des expériences Ix'nies (|ni, je v(;nx le eroire, nous rendront encore j)lus aptes à travailler pour notre Maître. Ce (jue nous avons suri oui vu, c'est ceci : c'est que Dieu a tait pour nous ce (pi'il avait Fail pour Abraham. Quand le sacrifice a été joyeusement accepté par Marguerite et par nous, alors il a envoyé son ange pour empêcher que le sacrifice se consommât et nous a rendu notre malade « par une sorte de résurrection. »
A Madame Bœgner.
21 décembre.
Les malades et les morts ont été nombreux, cette année. Gela est bien sérieux. Grâce à Dieu tout va bien pour nous et pour notre gros garçon qui nous donne tant de joie. Un peu usés, voilà tout; l'air de France nous fera du bien.
Si la solitude nous a paru longue et lourde, surtout avec les complications des dernières semaines, l'arrivée de nos chers collaborateurs nous a rendu force et vaillance.
L'école des garçons, transférée à Sor, marche très bien, avec un nombre réjouissant d'externes. Les Pétrequin sont installés dans une petite maison avec jardin qui touche à notre terrain ; la classe se tient dans notre chapelle. L'école des filles est moins brillante; d'ailleurs, elle ne pourra prendre son véritable développement que quand elle sera à sa place définitive, à Sor.
Il nous tarde beaucoup que la mission tout entière soit transportée à Sor. Jusqu'alors, elle ne pourra que boiter, comme elle a fait jusqu'ici, ce qui ne nous empêchera pas de chercher à la pousser en avant.
3i décembre.
Notre Eglise est loin d'être ce qu'elle devrait être. Nous sommes affligés de sa tiédeur, de sa mondanité, de son manque d'amour. Les chrétiens vraiment fidèles se comptent sur les doigts. Oh ! quand donc l'Esprit- Saint viendra-t-il faire revivre ces os desséchés ? Nous le lui demandons, et si nous croyons. Dieu nous fera voir de grandes choses.
Nous continuons à réunir noire jeunesse plusieurs fois par mois : tous les lundis pour une soirée récréative, et tous les quinze jours, le mercredi, pour étudier des sujets bibliques à la fois édifiants et instructifs. Nous voulons apprendre ainsi à mieux connaître notre Bible. Dernièrement, j'ai étudié les chapitres II, VII et VIII de Daniel. Bientôt nous étudierons l'histoire d'Abraham, de Moïse, de David, d'Elie, pour nous rendre compte en quoi nous devons suivre leur exemple, et en quoi nous devons l'éviter.
A Sor, l'œuvre continue modestement, mais sûrement, sa marche en avant. Ma belle-sœur a beaucoup vu un homme et sa femme qui avaient manifesté des besoins religieux. Depuis lors ils hésitent. Dès que j'aurai du temps à moi, je les visiterai de nouveau fréquemment pour les engager à faire le pas décisif.
A Béthesda, il semble que le moment de récolter
CONSÉCRATION POUR l'aNNKE 189O.
(jiielques gerbes soit venu. Trois de nos libérés se sont déclarés chrétiens, deux autres sont près de se convertir. Après l'arrivée de mon collègue, je pense ouvrir pour eux un cours d'instruction religieuse. Le village grandit tous les jours. Il y a maintenant cpiarante adultes et vingt enfants; le double de ce qu'il contenait il y a quatre ans, quand je suis revenu de France. Là non plus, le travail ne manque pas.
Et maintenant, puissions-nous, pendant cette
année 1896, appliquer tous nos soins à mieux connaître notre Dieu et Sauveur, à mieux l'aimer, et à mieux le servir. Pour faire l'œuvre du Maître, pour étendre son règne de justice et d'amour, il réclame des hommes de franche volonté. Offrons-nous tous à lui pour être de ces hommes-là.
Le [)oiil Faitllicihe et Saint-Louis (vus de Sor).
Arrivée de M. Bolle. — Cours de catéchuménat. — Arrivée en Europe. — Appel du Comité pour Madagascar. — Départ. — Activité à Tananarive et en Imérina.
28 décembre 1895.
Notre fête a eu lieu hier, à Sor, et a fort g-entiment réussi. Chose extraordinaire ! il n'y a pas eu de tapage. Aussi, avais-je ordonné une police sévère. La petite chapelle et les galeries étaient pleines; et tout ce monde, où se coudoyaient des Européens, des mulâtres, des Wolofs, des Bambaras, des protestants, des catholiques, des musulmans et des païens, a paru vivement intéressé. Pétrequin a parlé en français, moi en wolof, le tout entrecoupé de quatre cantiques qui n'ont pas été trop massacrés.
Notre jeune malade n'était malheureusement pas encore assez forte pour assister à la fête. Il y a une
amélioration très sensible dans son état (elle commence à marcher), mais il eût été prématuré de la faire sortir. Alors ses camarades ont eu l'idée de prendre une branche de Tarbre, avec les bougies non brûlées, et de lui faire, ce soir, sa petite fête à elle.
Mardi prochain, nous comptons avoir, comme l'an dernier, notre soirée de long-ue-veille, et nous espérons bien que bon nombre de nos amis y prendront part.
1 6 janvier 1896.
Nichol et sa femme sont revenus de Gambie, après un congé de quelques semaines. Ils s'y sont fait du bien. Nichol s'est immédiatement remis au travail d'évang-élisation, visitant les indig'ènes de Sor, allant de case en case, tâchant de découvrir les g'ens sur lesquels nous puissions exercer une influence.
Les Pétrequin, qui se sont installés tout à côté d'eux, s'y trouvent très bien, et ne reg-rettent nullement d'avoir échang"é Saint-Louis contre Sor. Leur école marche très bien ; il y a vingt-cinq élèves réguliers. L'école du dimanche aussi nous donne toujours beaucoup de satisfaction. Notre essai d'attaquer directement le village de Sor est donc en voie de succès.
J'ai remarqué qu'on ne gagne rien à mitiger les termes, ou à adoucir les expressions, lorsqu'on parle de Jésus à des disciples de Mahomet. Il faut qu'ils sachent très exactement ce que nous pensons de lui. Il ne faut surtout pas qu'ils voient que nous cherchons à combler, au moyen de compromis, la distance qui sépare leur religion de la nôtre. Il y a un abîme entre
DÉm TS I)K M. JlOlJ.i:
elles, oïl ne iiirllic le |)i(Ml siii* les deux à la Fois :
il faut carrément se déclarer [)oiir Tune ou poni- Tautre, pour ou contre Jésus-Christ, Fils de Dieu.
iG février.
M. Bolle nous est arrivé hier soir en très bonne santé. Notre t'amille missionnaire est donc maintenant au complet. Dès demain nous allons commencer, à nous deux, nos visites aux blancs, aux mulâtres et aux noirs. Après cela nous nous partag-erons la besogne, et nous nous organiserons solidement. L'arrivée de ce dernier renfort nous met le cœur au large ; nous sentons que nous pourrons prendre notre congé sans arrière-pensée. A moins d'événements imprévus, l'œuvre poursuivra sa petite marche habituelle.
Jeudi, nous comptons aller tous en famille à Béthesda, avec nos internes, pour y tenir une grande réunion, et voir quels sont ceux qui veulent suivre une instruction religieuse. Quels sont ceux qui se décideront ? Je ne sais. Au dernier moment, peut-être, surgiront des difficultés : tel homme empêchera sa femme, telle femme son mari. Nous prions beaucoup pour cette réunion qui sera peut-être décisive pour plusieurs.
17 mars.
Maintenant que mon collègue est arrivé, nous comptons les jours qui nous séparent de notre retour. M. Bolle est tout à fait lancé. Les visites d'arrivée sont données et rendues. Il a. aussitôt après, conniiencé son
BENJAMIN ESGANDE.
miiiislère actif. Nous avons eu la joie de reiitendre, ces deux derniers dimanches, prêcher sur : « Que faut-il (jue je fasse pour être sauvé ? » et « Crois au Seig-neur Jésus ». Il a beaucoup d'onction, et sa prédication, très évangélique, témoig-ne d'un sérieux moral très g-rand. Nul doute que Dieu ne se serve de lui pour faire du bien à notre Eg-lise. Après-demain, il commencera l'instruction religieuse de Marg-uerite, Lissa, Emilie, Pauline et Samuel.
Depuis son arrivée, les services français ont lieu, non plus une fois par mois, à huit heures du soir, mais tous les dimanches, à cinq heures. Tant que je suis ici, je prêche assez souvent ; quand je serai parti, il s'en tirera tout seul, n'ayant pas les services wolofs dont Niclîol se chargera.
Je continue à aller à Béthesda pour l'instruction religieuse des cinq catéchumènes bambaras. Moussa Diara et sa femme Fatimata, Lamine, Adama, et Noumounké. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'éprouve à instruire ces néophytes, pour lesquels tout ce que je dis, ou à peu près, est nouveau. Mais qu'il faut être simple avec ces grands enfants, incapables de suivre longtemps un raisonnement, et de comprendre les notions abstraites les plus élémentaires !
Pendant mon absence, Nichol leur apprendra l'histoire sainte. A mon retour, je les reprendrai pendant deux ou trois mois pour bien voir où ils en seront, et combler leurs lacunes. Après cela nous verrons quels sont ceux qui seront dignes de recevoir le baptême. Dix catéchumènes ! c'est pour nous un beau chiffre, et nous ne pouvons que remercier Dieu de nous avoir
AllRIVKE EN EUROPE
accordé C(Mle i»ran(Ic joie, avani de nous pcr-nirlln' le ropos.
Vous nio demandez si l'expérience de Sor senihic réussir. En toute franchise, je puis vous assurer fjue nous sommes tous plus convaincus que jamais (pi'à Soiest la vraie place de la mission. A vrai dire, nous avons du mal à attirer les adultes. Même ceux qui, sur semaine, vont librement chez Nichol ou Samba, franchissent difficilement la porte de notre chapelle, le dimanche. Ce sera là un travail de longue haleine. D'ailleurs, tant que le culte indigène a lieu à Saint-Louis (et vous savez que j'attends avec impatience de pouvoir le transférer à Sor), nous nous trouvons dans des conditions défavorables pour faire du prosélytisme auprès des gens d'âge mûr.
Auprès de la jeunesse, c'est une autre affaire. Pétrequin vient de recevoir son dix-neuvième externe. Nous n'en avions jamais eu autant à Saint-Louis. Notez que tous ces élèves fréquentent notre école du dimanche ; bien d'autres aussi. C'est sur les plus âgés d'entre eux que nous cherchons surtout à exercer une influence chrétienne. Chaque jeudi, Nichol réunit les huit aînés des externes, pour une leçon de catéchismcj laquelle a, jusqu'ici, été très bien suivie. Il nous faudrait quelque chose de semblable pour les filles, mais cela ne se pourra que quand notre école sera, elle aussi, transférée de Saint-Louis à Sor. Ce que nous attendons pour opérer ce transfert, c'est d'abord un second missionnaire, ou plutôt un pasteur, pour Saint-Louis; puis il faudra que le temple soit construit en ville, et enfin que nous ayons trouvé un terrain convenable à Sor,
ainsi que les fonds nécessaires pour l'acheter et pour élever nos constructions.
17 avril.
Qu'il sera doux de pouvoir bientôt mettre en commun nos expériences , et nous exhorter mutuellement à servir notre Maître avec toujours plus d'intégrité et de zèle ! C'est certainement cette perspective-là qui me réjouit le plus quand je songe à notre prochain congé ! Ce congé sera, je l'espère, un temps de rafraîchissement spirituel qui nous permettra de reprendre la lutte avec plus de vigueur.
Mazamet, i3 juin.
Notre voyage s'est très bien effectué, et nous n'avons qu'à remercier Dieu de nous avoir semblablement favorisés. Nous avons mis pied à terre à Marseille, le i o au matin. Le lendemain, j'ai pris part à la réunion de prières qui se tient chaque jeudi au temple de la rue Grignan. . .
Nous sommes arrivés ici hier soir et avons trouvé nos parents en bonne santé... Le 19, nous irons d'ici à Bordeaux, et le 27, j'espère être à Paris pour assister à la séance de mission du lendemain.
Le 4 juillet, il arrivait avec les siens à Genève, où les attendait la petite Emilie. C'est à Genève qu'il reçut, le 20 juillet, l'appel pour Madagascar; les deux lettres qui suivent sont adressées à M. Bœgner.
RÉPONSE A l'aI'I'KL DU CO.MITl':. '2ij7>
(icnève, juillet.
Il s'en est tallii de peu (jiie votre lellre n'allai me rejoindre à la montag-ne. C'est ce matin, en efFet, que je devais partir avec ma famille. Une subite indisposition de mon petit Gustave, nous a forcés, ma femme et moi, à ajourner noire départ à demain. Je pense que vous avez reçu en temps utile mon télégramme ainsi conçu : « Suis à la disposition du Comité, que Dieu vous dirige. » Après en avoir causé ensemble, ma femme et moi, et avoir pris conseil de Dieu, nous avons, en effet, résolu de vous répondre par l'affirmative, quoiqu'il nous en coûtât énormément de modifier nos plans. Notre cœur est si attaché à l'œuvre du Sénégal, que ce serait pour nous un grand sacrifice que de retarder le moment de notre retour. Pourtant si cela est nécessaire, si vous croyez mon concours utile, je suis tout prêt à aller faire cet intéj^im à Madagascar, bien que je sente le premier toute mon insuffisance et toute la difficulté de la tâche. Oui, que Dieu dirige nos chers directeurs, dans les décisions qu'ils auront à prendre à ce sujet, afin que ce soit le bien de nos missions du Sénégal et de Madagascar qui en résulte.
Ernen (HauM'alais), 24 juillet.
Je reçois à l'instant votre billet du 20, m'informant que la Commission exécutive a définitivement ratifié votre proposition de m'envoyer à Madagascar pour un intérim de quelques mois. Ce n'est pas sans émotion, ni sans tremblement que je l'ai reçu, le désir naturel de
mon cœur étant plutôt de rejoindre mon champ de travail à la fin de mon congé. Néanmoins, j'irai volontiers où Dieu m'appelle, persuadé qu'il m'y précédera et qu'il m'y gardera.
20 juillet.
Nos plans ont été modifiés entièrement. Nous comptions rester deux longs mois à la montagne, mais voici qu'un événement imprévu a traversé ces projets. Il ne s'agit de rien moins que d'aller passer huit à dix mois à Madagascar, pour remplacer provisoirement MM. Lauga et Krûger dont la mission est terminée, et qui vont incessamment rentrer en France. Il est de toute importance que Madagascar ne soit pas abandonné, pas même une semaine, et le Comité, n'ayant personne sous la main, s'est adressé à moi. Cet appel nous est arrivé au milieu de circonstances si particulières que nous y avons vu le doigt de Dieu, et que nous n'avons pu faire autrement que d'y répondre affirmativement, quelque regret que nous éprouvions à la pensée de ne rejoindre notre champ d'activité qu'à la fin de l'année prochaine.
Certes, c'est un grand sacrifice qui nous est demandé là, à Gertrude et à moi. Mais si Dieu a besoin de moi à Madagascar, pourquoi refuserais-je de l'y suivre ? N'est-il pas assez puissant pour veiller sur notre œuvre de Saint-Louis, même si notre absence se prolonge ?
Je sens combien la tâche qui m'est confiée est lourde et délicate. Je compte, pour la remplir, non sur moi, mais sur Dieu, qui sera « ouvrier avec moi » dans cette œuvre.
ACTIVITKS DIVERSES.
Marseille, 20 aaùl.
Los amis de Marseille m'ont Fait un arnieil extrêmement eordial. Nons avons eu hier, à trois heures, dans la salle du Consistoire, rue Grignan, une bonne réunion d'adieux. Le soir, à la chapelle de l'Eg-lise libre, j'ai assisté à une autre réunion extrêmement vivante, terminée par un thé fraternel. J'en ai été tout réchaufte. Il faisait si bon se sentir au milieu de ces frères au cœur chaud, débordant de sympathie !
Et maintenant, je pars, comptant sur Dieu, sur l'assistance permanente de son Esprit, disposé à me livrer à lui sans réserve pour qu'il me dirige dans le travail que j'aurai à accomplir en son nom.
.4 un ami.
Tananarive (Madag-ascar), 3i octobre 189O.
Voici un mois, cinq jours que j'ai atteint la capitale de notre nouvelle colonie française, et de jour en jour, pour une raison ou pour une autre, je remettais de t'écrire, ou plutôt, ma grande raison, c'est le manque de temps. Xe va pas t 'écrier : « Connue, la vieille excuse !» ; si tu pouvais assister à Tune de mes journées, tu verrais que l'excuse est valable. Pour dire le vrai mot, l'œuvre que j'ai à faire ici est écrasante ; elle me déborde, il faudrait cinq hommes pour l'accomplir. Songe un peu qu'il me faut surveiller l'œuvre religieuse de tout le pays, au moins la partie de l'œuvre qui est
entre les mains des missionnaires anglais. Ceux-ci étant (bien à tort), tenus en suspicion, il n'est taquinerie — je devrais dire méchanceté — qu'on ne leur fasse subir. Les prêtres les calomnient, et cherchent à se mettre bien avec les autorités locales, de manière à s'emparer peu à peu des temples et des écoles. Nous avons bien à la tête du g-ouvernement un homme intèg're et juste, le général Galliéni, mais, à son insu, il se commet des horreurs, des injustices criantes, des crimes même. Je sais pertinemment que plusieurs protestants indig-ènes, qui, par leur droiture et leur fermeté, g-ênaient les jésuites, ont été jetés en prison sous des prétextes mensong-ers. C'est une lutte ouverte, une lutte au couteau, dans toute l'île. Mais voici : du côté des catholiques, c'est une lutte offensive, du côté des protestants, c'est une lutte défensive. Ceux-ci cherchent à défendre leurs convictions, et pour cela ils n'emploient que des armes lég-ales. Puisse le proverbe être vrai pour Madag-ascar : « Le méchant fait une œuvre qui le trompe. »
Chaque semaine ce sont des réclamations en masse qui nous pleuvent dessus. Il faut les écouter, et souvent il faut se rendre sur les lieux mêmes pour voir les choses de près, pour parler aux officiers ou résidents, ou enfin pour rassurer les populations terrorisées par les prêtres. Enfin il nous a fallu plus d'une fois aller voir le g^énéral lui-même.
A cette branche de notre activité s'en joig-nent plusieurs autres. Tous les pasteurs nous demandent d'aller prêcher dans leurs Eg-lises respectives, soit en ville, soit à la campagne. Or comme les Eglises se comptent par centaines, tu vois que ce n'est pas une mince affaire.
KCOLKS KT PALAIS. '^iU)
Aj()u(erai-jo (|u'oulre ces pi'cdications pour les indigènes, nous avons à prêcher en Fran(;ais tous les (linianclies ?
I^nfin, point important, nous donnons des leçons de français, car d'ici à quelques mois il faut (pie le français soit enseigné dans toutes les écoles de Madag-ascar. Il faut donc pré])arer des professeurs. Pour ma |)art, je donne onze heures de français par semaine.
J'ai dit nous tout le temps, parce que M. Laug-a est encore avec moi. Mais, comme tu le sais, il me quitte et part pour la France en même temps que cette lettre. Il me laisse seul. Oh ! la tâche serait effrayante si je ne savais pas que je puis compter en tout temps sur le secours tout-puissant du Seigneur. C'est là ce qui me rassure, et me donnera la patience voulue pour attendre le renfort. Il faut que ce renfort arrive vite, et il faut qu'il soit considérable, si nous ne voulons pas risquer de voir compromise l'admirable œuvre religieuse accomplie ici par les Anglais et par les Norvégiens. Oh ! que Dieu lui-même suscite des vocations, non seulement pour Madagascar, mais aussi pour les autres champs de travail de notre Société, sans oublier, bien entendu, le Sénégal.
26 novembre.
Les leçons de français m'intéressent beaucoup. A la g-rande école de miss Craven, j'ai une belle classe de cent cinquante jeunes filles environ, de treize à dixhuit ans, et c'est un vrai plaisir que de les instruire. Une des choses les plus importantes, c'est de leur
apprendre à bien prononcer ; je leur fais faire une foule d'exercices où abondent certains sons difficiles à obtenir, comme le g, le ch^ Vs et Vu; cela les divertit beaucoup.
Une école qui me plaît encore plus est celle de la mission norvégienne, qui compte quatre-ving-t-quinze élèves-pensionnaires. Deux jours avant le départ de M. Lauga, nous sommes allés les voir et elles nous ont chanté à deux voix une quantité de cantiques français, malg-aches et norvégiens. C'était délicieux de les entendre si bien chanter.
Je suis allé voir la reine, cette après-midi. Maintenant que je suis son pasteur officiel, je compte aller la voir toutes les semaines. Depuis l'avènement du régime militaire, on la tient pour bien peu de chose; on lui a enlevé presque toute son autorité. De plus, on a éloigné d'elle plusieurs de ceux en qui elle avait confiance. Elle est bien triste, bien mélancolique. Je cherche à l'encourager, et à la prémunir contre les tentatives de conversion que les catholiques font auprès d'elle. Une des choses qui la soutiennent, c'est la pensée que les chrétiens de France l'aiment et prient pour elle.
A un ami.
3o décembre.
Vous connaissez suffisamment les affaires de Madagascar pour savoir que la situation religieuse de l'île, pas très brillante à mon arrivée, a, depuis lors, chaque
TilAVAII. KT SOLITLDK.
jour cmpir»'. laiil cl si hiCn (jii'rllc rsl iuijoiii'd'lmi (iioii pas ilés('S()('M<'M', car nous ne voulons j)as ouhliei' rEternel n'i'nc), niais oxtiriiioiiieiil i^Tave. Los jésuites nous conihatlcnt, sur le terrain relii^ieux et scolaire, avec un acharncincnt (pic je iTliésite pas à liailn- (Tififernal. Leurs bandes de partisans parcourent le pays, semant l'effroi dans le cœur des poj>ulations, forçant les enfants à suivre l'école catholique, menaçant des plus g-rands châtiments ceux qui ne se joindront pas au prêtre, inventant les bruits les plus calomnieux contre les missionnaires ang-lais. Ce qui leur donne une force incomparable, c'est que presque tous les gouverneurs des villages appuient leur propagande. Gela n'a rien que de très naturel, puisque ces g-ouverneurs sont, la plupart du temps, désignés au choix du g-ouvernement par les pères, qui, dès lors, les tiennent dans leurs mains et les font agir comme bon leur semble. Il y a plus : les officiers français, très souvent, favorisent le prosélytisme des catholiques , faisant une pression énorme sur les populations, créant toutes sortes d'ennuis à nos évang'élistes et à nos instituteurs, plus d'une fois même acceptant des accusations mensongères contre eux, et les jetant dans les fers, après avoir fermé les temples. Que vous dirai-je encore, si je voulais vous donner la mesure des vexations qu'on fait subir aux protestants de Tlmérina, et cela aux portes mêmes de Tananarive ? Vous me demanderez peut-être si Ton ne peut pas en appeler à l'autorité supérieure. C'est ce que je m'efforce de faire, mais ce n'est pas facile. Voici pourquoi. Le colonel qui conmiande un des cercles les plus populeux de l'Imérina s'est déclaré notre ennemi.
BENJAMIN ESGANDE.
Il ne se gene pas pour prêcher la conversion au catholicisme. Il exécute docilement les plans savamment combinés par le prêtre, en sorte qu'il est tout à fait superflu de s'adresser à lui pour qu'il redresse des torts faits par lui-même. Quant au général, il est très occupé, et il n'aime pas du tout qu'on porte devant lui ces luttes religieuses. Ah! si au lieu d'être seul missionnaire français, j'avais avec moi trois ou quatre collèg-ues sur la brèche, comme tout chang-eraitî Gomme nous pourrions alors prévenir les plans machiavéliques des jésuites, courir sur les points menacés, rassurer les populations troublées, insister auprès des divers commandants de cercle, jusqu'à ce que justice nous fût rendue! Mais seul, je ne puis suffire à la tâche. Je ne peux pas prêcher le dimanche, matin et soir, à Tananarive, donner deux ou trois heures de leçons de français chaque matin dans les grandes écoles protestantes de la capitale, recevoir chaque jour dix ou quinze visites, écouter les innombrables plaintes qu'on m'apporte, les faire parvenir à qui de droit, et en même temps parcourir le pays dans ses quatre directions. Gela est impossible. Mais comme j'en souffre! Gomme je déplore qu'il ne se soit pas trouvé quelques jeunes gens de bonne volonté, prêts à partir au premier appel du Gomité, et qui m'eussent aidé, ou plutôt qui eussent aidé les Eglises protestantes à Madagascar, à traverser les temps exceptionnellement difficiles où nous vivons! Quand donc verrons-nous un vrai réveil missionnaire se produire dans mes chères EgliscF- de langue française, pour les mettre en mesure d'accomplir la tâche, chaque jour agrandie, que Dieu leur donne à faire chez les peuples païens?
KiNCOl UA(ii:Mfc:NTS.
l^ai-doiincz-inoi de iifrlfc ainsi ahaiHloiirn'' au ('oiilaiil (le nies iiiipif^ssions. Il n'y a pas (jue des choses li-isl(^s à écrire sui* iMadai»as('ar : aux l']lies décourai^és, Dieu l'appellerait ([u'il y a sept mille li(jninies (pii n'ont pas fléchi \e t»enou devant JiaaI. Oui, grâce à IJicu, il y a encore de la fidélité, de la vie, dans le proteslantisnie uiali»ache. Il y a aussi de l'héroïsme. Et c'est un réconfort pour le cœur que d'assister à ces assemblées qui vont jusqu'à mille personnes, davantage parfois, et qui, malgré l'impopularité momentanée du protestantisme, ne craignent pas d'unir leurs voix et leurs cœurs pour chanter les louanges de leur Sauveur. Non, tout n'est pas perdu. Deux des écoles protestantes qui se sont rouvertes hier, après les vacances de Noël, ont, contrairement à toute attente, g^agné des élèves; celle des filles compte trois cent ving-t-cinq élèves ; celle des garçons en compte cent de plus. Il était à craindre qu'avec l'obligation, pour tous les enfants, d'apprendre le français, les catholiques fissent aux Anglais une concurrence sérieuse. A la vérité, ils en ont bien perdu quelques-uns, mais le gain a de beaucoup dépassé la perte, et nous en bénissons Dieu.
Vous aurez su que ma santé continue à être excellente. C'est fort heureux, car avec ma besogne, il ne m'est pas permis de me reposer. Le repos viendra plus tard...
Je ne saurais vous dire à quel point je regrette d'avoir été loin des miens au moment des fêtes de Noël. Depuis si longtemps je me réjouissais de les passer dans ma famille. Oui, je puis bien dire que cela a été un crèvecœur pour moi de les passer ici seul... J'étais au poste
que Dieu m'a assigné, et c'est pourquoi je ne veux point murmurer.
A un autre.
4 mai 1897.
J'ai vécu tous ces mois passés dans un tourbillon qui me permettait à peine de me ressaisir moi-même, surtout depuis que les quatre cent trente-huit écoles de rimerina me sont tombées en quelque sorte sur les bras. Du jour au lendemain mon travail a triplé, et j'étais seul... Heureusement qu'aujourd'hui le renfort m'est arrivé. Tout d'abord MM. Durand et Galland m'ont rejoint. Mais ils ont été si souvent pris par la fièvre, l'un et l'autre, qu'ils ne m'ont pas toujours apporté tout le secours qu'ils eussent eux-mêmes désiré me donner.
Et maintenant que mes autres collèg-ues sont ici, je passe mes journées à faire des visites avec eux, ou à en recevoir, ou bien à les initier à leurs tâches respectives ; c'est à se demander si jamais j'aurai une heure à moi pour m'occuper de l'arriéré démon travail. Ah! ce n'est pas une mince affaire d'organiser une mission, surtout une mission comme celle de Madag-ascar! Elle passe, en effet, par une phase de transition, par où il faut entendre que tout, ou presque tout, est à reviser et à établir sur de nouvelles bases. Par suite de l'obligation où nous sommes d'enseig-ner le français dans toutes nos écoles, les programmes sont à refaire du commencement à la fin, puisque l'enseignement se faisait auparavant