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Benoit 11. étude sur la papauté au commencement du 14. siècle

Nous nous proposons de raconter ici la vie d'un pape qui n'a vécu que huit mois sur le trône pontifical. Nous avouerons volontiers que c'est la brièveté même de ce pontificat qui nous a décidé à le choisir comme le sujet de cette étude historique. Il nous a semblé qu'on saisirait plus facilement, dans un règne de quelques mois, cette admirable universalité qui est le caractère de la politique des Souverains-Pontifes et de toute leur action sur les peuples du moyen-âge. En effet, dans le récit d'un long pontificat, la variété des événements, autant que leur multiplicité, ne permet pas assez de contempler l'ensemble ; l'attention du lecteur se dissé-

mine au lieu de se concentrer. Il nous faut quelque peine pour suivre, durant près de vingt ans, le grand pape Innocent III dans tous les pays de la chrétienté que son génie a parcourus et régénérés ; on comprendra, plus facilement, les actes non moins œcuméniques, mais beaucoup moins nombreux, de ce successeur de Boniface VIII dont nous entreprenons l'histoire. Faisant un voyage moins long, nous espérons aussi connaître plus exactement et mieux décrire le pays. Plus l'horizon est restreint, et plus l'œil en embrasse aisément toute l'étendue.

Une autre raison qui nous a porté à étudier de préférence ce pontificat trop négligé de Benoît XI, c'est l'intérêt tout exceptionnel que présente l'époque où ce pape a occupé le siège de saint Pierre. Le commencement du quatorzième siècle est une date mémorable dans l'histoire de l'Église et dans celle de l'humanité. C'est, à vrai dire, la fin du moyen âge. Boniface VIII est, en quelque sorte, le dernier pape des siècles chrétiens, et Benoît XI le premier des temps modernes. Placé sur les confins des deux époques, Benoît a peut-être été le premier pape placé en face du triomphe social de l'erreur. Onaditque la prépondérance temporelle de l'Église romaine avait fini parmi nous le jour où Boniface « fut souffleté dans Anagni. >» Il est certain qu'au moment même où Sciarra Colonna osa porter la main sur le représentant de Jésus- Christ, le monde pût regarder comme périmé et aboli à tout jamais

cet axiôme de la politique chrétienne : « Le pape » est le juge en dernier ressort de tous les cas de « conscience entre les peuples et les rois, m A ce principe fut désormais opposé le principe absolument contraire, et dont nous aurons lieu de parler plus d'une fois : <c Les rois sont les seuls juges de « tous leurs différends, soit avec leurs peuples, « soit avec les autres princes. » Il est utile, il est bon de se placer ainsi sous les yeux, lumineusement, sans rien laisser dans l'ombre, les deux principes qui étaient en présence au moment où Benoît monta sur le trône de Boniface. Depuis plusieurs siècles les Papes étaient, même au temporel, les maîtres respectés de la société chrétienne toute entière ; c'est depuis l'avènement de Benoît XI que ce titre, hélas ! n'a plus convenu aux Souverains- Pontifes. Il est important de savoir comment s'est comporté, en face de l'erreur triomphante, le successeur de tant de papes qui s'étaient montrés si grands en face de l'erreur terrassée et vaincue !

En 12A0 (1), naquit à Trévise (2), au bourg de Saint-Barthélemy, un enfant qui devait être un jour le maître du monde spirituel et le suppléant de Jésus-Christ sur la terre ; sur les lèvres duquel l'Infaillibilité devait se poser et qui, à tant de gloire, devait unir une sainteté couronnée par Dieu du don des miracles, et que l'Église enfin a placé sur ses autels. Le père de l'enfant était de race obscure (3) ; quelques historiens ont même exagéré la bassesse de sa condition, comme pour faire ressortir, avec plus de clarté sur une ombre plus épaisse, l'auréole du bienheureux pontife.

L'enfant reçut au baptême le nom de Nicolas (A). C'est celui d'un des saints que Dieu a des-

(1) Bernardus Guidonis, De ordine prcedicalorum, Historiens de France, XXI, 737-738.

(2) Amalricus Augerii, Chronicon pontificale: Muratori, Scriptores rerum italicarum, U III, par» II, UkO, — Jean-Bon iface, Historia Tarvisina, cité par Raynaldi, Annale» ecclesiastici , IV, 360. — Saint Anionin, Summa kistorica y pars III, U XX, c ix.

(3) Sainl Anionin, Summa historica, para 111, U XX, c ix.

[lt) Bcrnardua Guidonis, De ordine prœdicatorum, Historiens de France, XXI, 737-738.

tinés à exercer sur la terre un des plus puissants patronages, entouré d'une des plus éclatantes popularités. Il est, en effet, peu de saints qui aient été aussi populaires que le grand évêque de Myre. Mais parmi tous les enfants qui ont reçu son nom et qui, par là, ont acquis un droit plus spécial à sa protection, il en est peu qu'il ait environnés d'autant de sollicitude et d'amour que le jeune Nicolas Boccasino. Il voyait en lui un prédestiné, et prenait joie à le conduire au ciel.

Le père de Nicolas s'appelait Boccasio Boccasino : il était notaire (1) et sans grande fortune (2). Mais la Providence veille tout particulièrement sur l'éducation des saints. L'enfant ne manquait point dans son pays natal de ces ressources intellectuel- * les que l'on croit trop communément avoir fait défaut aux hommes du moyen âge. Un de ses oncles se chargea de l'instruire ; c'était un prêtre de la paroisse Saint- André, à Trévise (3). Trévise, d'ailleurs, n'est qu'à sept lieues de Padoue, où, d'après certains historiens, l'empereur Frédéric II avait, nous ne dirons pas fondé, mais développé en 1222, une des plus célèbres universités du monde catho-

(1) Il était notaire impérial. Ce titre conférait une sorte de noblesse, et cent qui le portaient pouvaient faire précéder leur» noms du mot de Dominus.

(2) Jean-Boniface, Historia tarvisina, cité par Raynaldi, Annale* ecclesiastict, IV, 360.

(3) Ciaconius, Fit* et re* gttl* ponHficum (Rome, 1677), U II, p. 339. Mais Ciaconius ne cite point d'autorité.

lique. L'enseignement venait de prendre, à Padoue, comme dans toutes les autres universités, ce caractère encyclopédique pour lequel l'école de Saint- Victor de Paris avait, au siècle précédent, passionné toutes les intelligences et tous les cœurs, et qui, dans les deux écoles dominicaine et franciscaine, allait recevoir de si merveilleux développements. La Marche de Trévise passait d'ailleurs pour un pays lettré. Saint Fortunat en était originaire et disait volontiers : « Ma Trévise. » Les Padouans s'enorgueillissaient de leur Tite-Live. Tout nous porte à croire que la langue française était nonseulement aimée, mais parlée dans toute cette région. Ce qu'il y a de certain, c'est que nos romans de chevalerie y étaient en vogue. Il nous a été donné de publier un roman en vers français, légèrement italianisés, qui, au commencement du quatorzième siècle, fut composé ou plutôt compilé par un certain Nicolas de Padoue dans la Marche de Trévise (1).

Mais il y avait à Trévise, au moment de la naissance de notre Bienheureux, des influences plus nobles et plus puissantes que celles de la chevale-

(1) Ventrée en Espagne, chanson de geste publiée d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Saint-Mare 4 Venise.

Mou nom vos non dirai, mais sui Palavian, De la citez que flst Anlénor le Troian, En la joiosc marche del cortois Trevixan.

(Bibliothèque de C Ecole de* Charte$, ft« «*ie, U IV, 217.)

rie littéraire. L'Italie abondait en saints. Saint François d'Assise était mort en 1226 ; saint Dominique l'avait précédé, de cinq ans seulement, dans la gloire. Le» deux familles monastiques commençaient à essaimer dans toutes les villes de la chrétienté, rivalisant de science, de zèle et de vertus. Partout, mais surtout en Italie, la sainteté était devenue visible et tangible : les miracles étaient chose commune. Trévise retentissait de ceux du grand thaumaturge, Antoine de Padoue. La route entre Trévise et Padoue avait été longtemps couverte de pèlerins dont la mort d'Antoine en 1231 n'avait pas refroidi l'ardeur. Quand les saints ne font plus de miracles, leur tombe en fait. Plus près du berceau de Nicolas, un Camaldule, du nom de Paris, dirigeait à Trévise les religieuses de Sainte- Christine. Il ne devait mourir qu'en 1297, âgé de cent seize ans, chargé de vertus et honoré de son vivant par les empressements de la piété populaire.

C'est ainsi que Dieu plaça, de sa main prévoyante, le berceau d'un de ses plus admirables Vicaires dans une atmosphère de science et de sainteté, au commencement d'un des plus beaux siècles de l'Église. La fin de ce siècle, hélas ! devait être moins belle, et Nicolas Boccasino était une des barrières que la Providence de Dieu préparait déjà contre le prochain envahissement de son Église.

Dès sa première jeunesse, Nicolas Boccasino fît preuve d'une haute intelligence et, ce qui vaut mieux, d'un grand cœur. Dieu permit que cette Ame virile passât de bonne heure par l'épreuve de la pauvreté. A l'âge de douze ans environ, il fut mis en état de se suffire à lui-même. Ce jeune homme, cet enfant alla à Venise, et, plein d'un courage et d'une science précoces, se fit le précepteur de jeunes patriciens (1). Rude métier où les humiliations ne manquent pas; métier voisin de la domesticité et dont plusieurs siècles n'ont pas corrigé la rudesse. Nicolas Boccasino était assez chrétien pour aimer ces aspérités; et c'est par là qu'il a conquis le ciel. Et c'est le saint que devraient invoquer tout particulièrement ceux qui, se consacrant à cette noble mais ingrate carrière du professorat particulier, peuvent dire avec un grand écrivain de nos jours : « Nous sommes de toutes les maisons, et

(1) Sainl Antonio, Summa hûtorica, pars III, u XX, c ix.

toutes les maisons peuvent nous fermer leurs portes ! Nous sommes de toutes les familles et toutes les familles peuvent nous rejeter! Nous élevons les enfants comme s'ils étaient à nous, et quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus ! »

Pendant qu'il menait à Venise cette vie humiliée, il s'attachait de plus en plus aux consolations de la piété chrétienne. Déjà, dans son âme, apparaissaient distinctement tous les traits qui devaient le caractériser plus tard, et auxquels il est reconnaissable dans l'histoire. Le jeune précepteur était d'une douceur inaltérable, d'une modestie vraiment prodigieuse et qui ne nuisait pas chez lui à je ne sais quelle dignité naturelle dont tous ses actes portent l'empreinte. 11 aimait la science de ce grand et généreux amour que lui portaient les contemporains de saint Bonaventure et de saint Thomas d'Aquin. Mais rien ne l'attirait davantage que la théologie, reine et maîtresse de toutes les sciences. Il avait une piété ardente et un zèle singulier pour le salut des âmes ; il aimait, sur toutes choses, à entendre la parole de Dieu et avait quelque désir d'en être un jour le ministre. Sa vocation était toute marquée.

11 n'avait pas vu sans émotion les premiers établissements de la famille dominicaine. Tout le portait vers cet ordre qui était encore dans la première ferveur de ses commencements. A l'âge de quatorze ans, s'il faut en croire un de ses contempo-

rains (1), il entra comme novice aux Frères Prêcheurs; Ciaconius place sa profession en 1257 (2).

Pendant quatorze ans, le nouveau religieux acheva ses études, et des historiens ont observé qu'après avoir été disciple quatorze ans, il fut maître (ou lecteur, comme on disait alors) pendant quatorze autres années, et qu'il exerça d'autres fonctions plus élevées dans l'Ordre pendant une troisième et dernière série de quatorze années (3). On n'a rien à objecter contre la vérité de ce calcul, qui nous conduit en effet jusqu'à l'année 1296, époque à laquelle frère Nicolas de Trévise fut élu général de l'Ordre.

On sait sans doute peu de choses sur cette partie de la vie de Benoît XI qui précède son élection à la maîtrise de l'Ordre. Le fils du notaire Boccasino semblait vouloir que sa vie fût aussi cachée que sa naissance avait été obscure. Cependant, de ce cloître où il voulait dérober l'éclat de ses vertus, il sortait de beaux rayons de lumière, qui commençaient à éclairer le futur pontife d'une auréole populaire. On savait qu'avant d'être le modèle des maîtres, il avait été le modèle des disciples (A). Son enseignement eut plus de retentissement que ses

(1) Bernardus Guidoni», De ordine prœdicatorum. Historiens de France, XXI, 737-738.

(2) Ciaconius, Filée et ris geste pontifiai m romanorum, t. II, 339.

(3) Bernardus Guidonis, De ordine prœdicatorum, loc cit. (6) Bernardus Guidonis, ibid.

études n'avaient fait voir en lui d'humilité. « Il « avait, dit saint An tonin (1), une science vaste, « une mémoire prodigieuse et un génie pénétrant; « mais tout en lui était aimable à tous. » Jean Boniface, dans son Historia Tarvisina (2), témoigne que c'est à cette époque que Nicolas Boccasino écrivit ses admirables Commentaires sur le Psautier, sur Job et sur l'Apocalypse. On peut ajouter, à cette liste des œuvres de notre Bienheureux, ses Commentaires sur saint Matthieu, son livre de Ritibus, trois lettres aux Frères de son ordre, les Actes de ses légations et le recueil de ses Sermons (3) , sans parler ici de ce registre du Vatican où sont conservées les copies de la plupart de ses Bulles et qui est son plus beau titre de gloire. Il est à présumer que la plupart de ses Commentaires ne sont, en réalité, que ses leçons écrites. Quand on aura publié avec soin et étudié avec conscience toutes les œuvres de ce genre à cette

(1) Summa hislorica, pars III, t. XX, c ix.

(2) Cilé par llaynaldi, Annale» ecclesiattici, U IV, p. 260.

(3) Voir Quétif et Echard, Scriptore* ordinis prœdicatorum, u I, p. À47, ctles additions ;m texte de Ciaconius qui sont ducs eu partie au P. Augustin Oldoîni, S. i, t Titte êtres gesta pontificum Romanorum 9 \\ t 367. Malgré ce9 deux travaux, il reste encore à Taire tout un mémoire bibliographique sur les ouvrage» de Benoît XI. Si l'on en excepte, d'ailleurs, ses trois encycliques, publiées à la suite du Commentaire sur saint Matthieu, et un certain nombre de ses bulles qui ont été mises au jour par Raynaldi d'après le registre du Vatican, un seul de ces ouvrages a été imprimé. En voici le titre exact : ln caput quintum cmngelii S. Matthœi ab&olutusima commcnlaria iive enarrationes fusiorcs, cum studio et notis Gcorgii de Lazaris, larvisini, ord. fr. prœd., Venetiis, Damiani Zeoarii, 1603.

même époque, on se convaincra facilement que l'enseignement, au treizième siècle, avait un caractère d'élévation et d'originalité qu'il a perdu dans les siècles suivants, et qu'il n'a jamais retrouvé depuis saint Thomas jusqu'à nos jours. La Somme de ce grand homme n'est pas la seule qui ait été écrite en ce siècle : il en existe vingt autres, publiées on inédites. Lisez-les toutes, analysez-les, résumez-les, et vous reconstituerez tout l'enseignement des Universités durant le siècle de saint Louis.

Nicolas de Trévise avait attiré sur lui tous les yeux de ses frères. On parlait de lui dans tous les couvents de l'Ordre, comme d'un génie et comme d'un saint. Malgré sa modestie, l'admiration de ses frères le contraignit à recevoir, tour à tour, tous les honneurs, et à remplir toutes les fonctions de la famille dominicaine. Il fut d'abord sousprieur, puis prieur conventuel, puis enfin provincial de Lombardie (1) . Et, dans toutes ces dignités, la grâce divine lui communiqua le secret de demeurer humble, doux et discret.

En 1296, le chapitre général de l'Ordre des Prêcheurs se tint à Strasbourg. On voulut, d'après la règle, donner un successeur au Maître, ou, comme nous dirions aujourd'hui, au général de l'Ordre, qui était alors Etienne de Besançon. Le provincial de Lombardie fut élu par acclama-

(1) Bernardu* Guidonii, De online prœdicatorum, loc cit. - Saint Antonin, Summa hutorica, pars 111, t. XX, c. ix. — Cf. VilUni «t Jean Boniface.

tion (1). 11 gouverna l'Ordre pendant deux ans et demi (2).

Il ne trompa aucune attente ; il dépassa toute espérance. La chrétienté toute entière sut bientôt que le général des Frères Prêcheurs était un saint. On peut dire que pendant les trente mois de sa maîtrise, Nicolas de Trévise fut toujours debout. 11 ne gouvernait pas de loin ; il laissait aux rois la devise : E longbiquo auctoritas. Ce qu'il voulait, au contraire, c'était commander, c'était régner de près, comme un père au milieu de sa famille* Tous les chemins chrétiens le connurent ; tous les couvents de l'Ordre le reçurent. Son gouvernement fut un voyage. Les historiens contemporains le saluent volontiers du nom d'amator communitatis. 11 aimait d'un grand amour la justice; l'humilité était la parure de toutes ses vertus, lneflablement doux envers ses frères, d'une austérité implacable envers lui-même, il ne voulait tempérer par aucune douceur l'âpreté de la règle. On le voyait suivre à pied, un bâton à la main, les chemins de ce tempslà qui étaien moins beaux que les nôtres, mais où les saints passaient plus souvent. Il fit ainsi le tour de son Ordre, et le tour de cet Ordre commençait déjà à être le tour du monde. Il tint des chapitres

(1) Bernardas Guidonis, De ordine prœdicalorum, loc. cit. Le même dans ses Flores chronicorum, Historiens de France, XXF, 715. — Saint Àntonin, Summa historiea, loc, cit. — Cf. Villani et Jean Boniface.

(2) Bernardus Gnidonis, De ordine prœdicatorum, loc ciL

généraux à Strasbourg, à Venise, à Metz. Il arrivait dans la salle du Chapitre à pied, toujours à pied, et tout couvert de la poussière du chemin. 11 n'était pas de dangers ni de fatigues où il ne courût le premier, et il disait aux timides qui hésitaient à le suivre, il leur disait : « Mais c'est là, très-chers n frères, c'est là qu'est la gloire de notre Ordre.» Et les disciples suivaient le maître (1 ) .

Le Chapitre de 1297 lui donna une occasion de montrer toute la hauteur et toute l'étendue de son âme. C'était à Venise. Le parti des Colonna, qui avait des agents partout, était parvenu à avoir des créatures au sein même du chapitre dominicain. On osa, devant le général de l'Ordre, attaquer le pape Boniface, et l'attaquer par la calomnie, comme on l'a toujours fait pour cette grande «victime de l'histoire. Nicolas Boccasino se leva, terrible, et, déposant pour un moment cette mansuétude qui le faisait aimer de tous, il prit un visage qui inspira la crainte, et, d'une voix retentissante: « Notre Saint- « Père le Pape Boniface VIII, s'écria-t-il, est le vé- « iu i'a rle successeur de saint Pierre et le vicaire « de Jésus- Christ. » C'est précisément ce titre que la rage habile de Philippe-le-Bel contestait à Boniface. Le général des Frères Prêcheurs n'était pas

(1) Bernardus Guidonis, De ordine pradicatorum, loc cit. — Ciaconius (Fitœ et res gesta ponlificum romanorum, L II, 339) a réuni, sur celle partie de la vie de Benoît XI quelques détails Tort touchants et qui étaient épars dans plusieurs Chroniques.

sans s'exposer à de grands périls en jetant un démenti si formel aux allégations du roi de France (1 ) . Mais une telle âme, en fait de crainte, ne connaissait que celle de Dieu, ou, pour mieux dire, elle ne connaissait que la crainte, et non pas la peur 1

(i) Martène, Thesauru* a%ecdoUmm t IV, 1866-1869

Deux historiens contemporains, un Français, Bernard Guion, un Italien, Ferretti de Vicence,ont parlé avec quelque détail d'une légation dont auraient été conjointement chargés Nicolas Boccasino, pendant qu'il était général de son ordre, et Jean de Murro, général des Mineurs. Cette légation aurait eu pour but le rétablissement de la paix entre les rois de France et d'Angleterre. Ferretti ne donne pas, d'ailleurs, à cette légation une date bien précise : « Elle eut lieu, dit- il, durant les premières années du pontificat de Boniface. » C'est bien vague.

Mais il n'est pas impossible de donner plus de précision à cette date incertaine. C'est à la suite de cette légation , ajoute le chroniqueur italien, que Honiface inscrivit sur la liste des cardinaux les noms de Jean de Murro et de Nicolas Boccasino, afin de leur donner un témoignage public de sa reconnaissance pour le bienfait de cette paix. Il est donc à peu près certain qu'il s'agit ici des négociations ouvertes en 1 298 par le pape Boniface, à qui ses plus violents adversaires ne devraient point re-

fuser de rendre cet hommage : qu'il a aimé par dessus tout la paix, et qu'il a tout fait pour la rétablir entre les princes chrétiens. Ce fut au mois de juin 1298 que Boniface rendit sa sentence arbitrale entre les rois de France et d'Angleterre. C'est au mois de décembre suivant que Nicolas Boccasino fut élevé aux honneurs de la pourpre.

Les deux légats, en effet, firent preuve en cette ocpasion d'un rare mérite, uni à de grandes vertus et couronné par un beau succès. <( Leurs discours, dit Ferretti qu'il est temps de citer, adoucirent heureusement les esprits irrités des deux princes, et les amenèrent à la concorde. Ils firent tout pour que leur haine ne se réveillât point, et qu'ils ne reprissent point les armes, contrairement à la foi des traités. Ils obtinrent une trêve et s'efforcèrent de la changer erç une alliance définitive. Puis, les deux légats revinrent à Rome, rendirent compte de leur mission au Pape. Celui-ci se réjouit à la nouvelle de cette paix comme si on lui apportait un grand trésor. Et, pour ne pas laisser tant de labeurs sans récompense, il éleva les deux légats a, la dignité de cardinal (l). n

Un des continuateurs de Ciaconius ajoute, d'après "\Yadding, quelques particularités, qui ne son^ pas sans intérêt, sur la légation des deux généraux d'ordre (2). Il paraît que les deux légats firent $e

(1) Fcrreiti vient Uni Historia n dans Muralorl, IX, p. 1010.

(2) Ciaconius, Fitœet res geste ponlificum r^prim, 11, 333.

Gand le centre de leurs opérations, et qu'ils travaillèrent particulièrement a affermir la paix entre Philippe et le comte de Flandre. Cette circonstance se concilie parfaitement avec le texte de Ferretti. Le comte de Flandre, en effet, avait été compris dans lq, trêve entre les (Jeux rois, du 9 octobre 1297. Boniface, en revanche,, ne parle pas de Gui dans sa sentence arbitrale. Mais il est constant que la question flamande fut un gran<l embarras pour les négociateurs de la paix entre les deux rois, et il n'est pas étonnant que Bocpasino et Jean de Murro en aient fait le principal sujet de leurs préoccupations diplomatiques.

Quoi qu'U en soit, le texte (lu phroniqqeur italien est précieux à plus d'un titre. Il nous montre la grande estime que Boniface faisait déjà (Je Nicolas Boccasino. Il explique et niotiYe sa promotion au cardinalat. Il est le seul enfin qui nous fasse assister aux premières relations entre le roi de France et le futur successeur de Boniface.

Cette légation perm.it sans doute a^ Maître des Prêcheurs d'étudier de plus près le caractère de Philippe, la ptiYsionpm,ie de ses agents et les secrets de sa politique, A cette ambassade presque inconnue se rattachent peut-être les premières défiances, fort légitimes, de notre Bienheureux, et peut-être aussi ses premiers plans de résistance, tout empreints de douceur. Boccasino vit que l'âme du roi de France était de fer et connut qu'on ne pourrait la rompre. Il entrevit un changement ter-

rible dans la politique antichrétienne et jugea que la politique chrétienne devait, elle aussi, changer de direction et de tactique. Néanmoins il résolut de rester fidèle, jusqu'à la mort, à la grande âme de Boniface : et il se tint parole.

Nous ne pouvons laisser le texte de Ferretti sans insister encore sur un trait qui peint au naturel le prédécesseur de Benoît XI. Ce rude esprit, qu'on a môme accusé d'être inflexible, aimait la paix comme le bien suprême. Bernard Guion (1) remarque avec raison qu'il fit pacifier la chrétienté occidentale, au moment où Philippe-le-Bel était dans la plus lamentable situation, quand Albert d'Autriche s'apprêtait à envahir la France, d'accord avec tous les ennemis de Philippe et surtout avec le roi d'Angleterre. Mais il était dangereux de rendre des services au petit-fils de saint Louis. Il ne tint pas compte de cette paix au Souverain-Pontife. Pour Boniface, au contraire, quand ses ambassadeurs lui en apportèrent la nouvelle : Gavisus est, tanquam muntis amplissimum illi tradidissent. Comme saint Grégoire VII, Boniface VIII a pu dire en mourant : « J'ai aimé la Justice; » et, comme la plupart de nos papes, il a pu ajouter : a J'ai aimé la Paix. »

(l) V. le tciie original dans Quétif et Echard, I,

Le général des Prêcheurs passa l'avent de 1298 dans le couvent de Prouille au diocèse de Saint- Papoul. Aux approches de Noël, le bruit se répandit dans tout le pays qu'il venait d'être nommé cardinal. 11 reçut même un certain nombre de lettres, qui, avec plus ou moins de certitude, lui faisaient part de la même nouvelle. Ce bruit prit une consistance qui effraya l'humilité de notre saint. Il apprit enfin que des messagers de Rome venaient d'arriver en Provence. Moins par curiosité que par déférence pour les envoyés du Saint-Siège, il résolut d'aller au devant d'eux et les rencontra à Lézignan, près de Narbonne. C'était le 12 janvier 1299 (1). Ils étaient, en effet, porteurs d'une lettre de Boniface en date du 5 décembre 1298. Le Maître parcourut cette lettre avec une surprise que sa modestie augmentait encore. Le Souverain-Pontife, après avoir fait l'éloge de Boccasino, après

(1) Ces détails sont tirés de la chronique de Bernard Guion, témoin oculaire de tous ces événements. Voir le texte dans Quétif et Bobard, I, m.

avoir rendu à sa sainteté, à sa doctrine et à son Ordre un éloge éclatant et mérité, le nommait cardinal-prêtre de la Sainte Eglise romaine. Le pape terminait, suivant l'usage, en invitant le nouveau cardinal à se rendre à Rome dans le plus bref délai possible (1).

Nicolas fut surtout frappé, dans cette lettre, de ces paroles du Pape où il ne vit pas seulement une formule de chancellerie, maiâ un ordre intelligent et formel du Vicaire de Dieu : « Nôtfs vous mandons, « disait Boniface, d'avoir à accepter le fardeau que u Dieu lui-même vous impose aujourd'hui. » Le religieux ne fut pas long à prendre une décision. Plusieurs saints ont CrU pouvoir rejeter de leurs épaules le fardeau des dignités ecclésiastiques : c'est que Dieu leur avait donné une autre mission dans la solitude et dans le silence. Mais on a vu, au contraire, d'autres saints, peut-être plus nombreux, accepter de hautes dignités, les yeux humblement fixés sur te siège de Pierre, courbant la tête, obéissant enfin. C'est que Dieu a besoin des prédestinés, autant et plus dans le sénat des cardinaux et sur le trône épiscopal que dans les ombres du cloître ou de la vie séculière. Nicolas le savait. C'est ce qui le décida à ne pas hésiter un instant.

(I) La Bulle se trouve dans la Brevis historia ordinis prttdicatorum, que D. Marlènc a publié au t. VI de soq Ampl'usima colléetio, p. 336 et sqq, el dans Ciaconius Vilœ et res getiœ Bomaiiorum pontificum, II, 330.

BENOÎf ii 57

11 partit pour Narbonne, y fit son entréè an matin, convoqua les 1 Frères du couvent et toutes les personnes notables de la ville ; puis, devant cette immense assemblée* il fit lire la lettre du Souverain Pontife* et éclatant en sanglots et en larmes, se déclara prêt à accepter le fardeau de la pourpre, se démit solennellement de la maîtrise de Tordre et fit briser immédiatement le sceau qui était la marque de son autorité. C'était le 15 janvier 1299, jour où l'Eglise célèbre la fête de saint Maur, abbé (1).

Raymond, provincial de Provence, écrivit aussitôt à tous les prieurs de sa circonscription le récit de ces événements qui intéressaient au plus haut point Tordre tout entier de saint Dominique. Sa lettre nous est restée : c'est une pièce qui méritait d'être produite dans le procès de béatification de Benoit XI. Raymond n'a pas assez de larmes pour regretter Tancien Maître de l'Ordre, de qui la piété était si vive, le commerce si humble et si doux, l'autorité si utile : Cujus religio laudabilis^ cohversatio êulcis et humilis, et prœlatio perutilis erat (2) !

Une des causes de la détermination du saint fut sans doute sa sympathie très-vive pour le pape B6-

(1) Bret-is historia ordinis prœdicatorum, dans Marlène, Ampli*' lima collectio, VI, 336. — Bernard Guion, dans sa chronique, cité par Quétlf cl Echard, I, bJxh» — Lettre de F. Raymond*," publiée par les mêmes, I, AA6.

(2) Lettre de Raymond, loc ciU

niface. Ce n'est pas un petit argument en faveur de ce pape tant cjalomnié que l'estime et l'amour dont l'entoura toujours un homme tel que Nicolas Boccasino. On avouera bien aussi que Boniface savait choisir ses conseillers. Parmi d'autres élus, il devait, deux ans après, nommer encore un homme d'un rare mérite, Gilles de Rome, à la dignité cardinalice. Gilles était un Colouna ; mais il était avant tout un des plus profonds docteurs de son temps, et Boniface n'eut pas égard à sa famille, mais à son mérite.

Nicolas se rendit à Rome avec une rapidité louable. Il y trouva Boniface tout occupé du gouvernement, ou plutôt de la répression du monde chrétien qui, déjà, se soulevait contre son maître spirituel et qui soupirait vers César. Le nouveau cardinal avait à justifier toutes les espérances que ses vertus avaient fait concevoir. Il les justifia. Boniface l'avait fait cardinal-prêtre du titre de sainte Sabine. Ille promut, deux ans après, en 1300, àTévêché d'Ostieét de Velletri (1). Dans la maîtrise de l'ordre, Boccasino avait eu pour successeur Albert Clanapo, de Gènes.

Boniface, qui ne fléchissait pas sous lu poids de l'administration du monde, connut bientôt toute la

(1) Bernardus Guidonis, De ordine praidicatorum, \oc ciu — Le même Flore$ chronicorum, Hintoriem de France, XXI, 715. — Jean Bonffece, HUtoria tarvitina, loc cil. — S»inl Ànlooin, Summa hislorica, par» III, t. XX, c ix #

valeur de l'évêque d'Ostie. Le Pape avait un de ces regards qui percent les âmes, qui les analysent rapidement et qui en découvrent sans peine les qualités spécialement puissantes. Il reconnut que la prudence était chez Boccasino la vertu, non pas la plus belle, mais la plus utile au gouvernement de l'Église, et il utilisa cette vertu. Il fit du nouveau cardinal ce que nous appelons aujourd'hui un diplomate. Mais la diplomatie au service de l'Eglise, c'est le contraire de la diplomatie qui a pris pour devise ces abjectes paroles : « La langue a été donu née à l'homme pour déguiser la vérité. » La diplomatie au service de l'Église, c'est la Prudence au service de la Vérité. Il n'est pas permis au diplomate catholique de mentir, même véniellement. Il lui est permis de ralentir ou de précipiter les décisions, mais jamais de les déguiser. Ses lèvres ne doivent pas connaître le mensonge, ni son âme l'hypocrisie. Grand, digne, et même fier, il relève la tête à la pensée qu'il représente un prince chrétien ou le chef de la chrétienté. Il a un titre magnifique dans les annales de l'Église : il s'appelle le plus souvent paciaire, paciarius. Paciaire est le synonyme de pacificateur. Le grand but du diplomate chrétien, c'est en effet de faire cesser l'effusion du sang humain, c'est d'arrêter les guerres, c'est de contribuer par là à faire entrer le plus d'âmes possible dans l'éternelle béatitude, en ménageant, dès ici-bas, le plus possible de bonheur terrestre au plus d'hommes possible. Tels sont les

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devoirs du pâciaîre. Nicolas Boccasino les à tous remplis avec une noblesse que le succès n'a pas toujours couronnée. Nous allons le voir à l'œuvre, chargé d'une très-importante légation par la volonté intelligente du Souverain Pontife. C'est ici que son histoire commence à prendre un caractère plus universel et, par là, plus digne d'attirer et de retenir notre attention.

Chaquë nation reçoit, dans le Plan divin, une mission spéciale. L'histoire est comme une bataille entre le Bien et le Mal. Chaque peuple , dans ce grand combat, est un corps d'armée qui reçoit, de Dieu ou de l'enfer, Urt poste particulier, des instructions, un bùt et un mot d'ordre. Dieu a confié à toùtes les nations chrétiennes la mission générale de défendre la vérité ; mais chacune doit le faire â sa place et dans des conditions déterminées. C'est ainsi que la France a été, à travers tous les siècles, le soldat de Dieu chargé des attaques ou des résistances décisives. De même, à chaque extrémité du monde chrétien, au moyen âge, bieu avait placé deux nations qui avaient la mission d'être des barrières contre les flots de l'Islamisme et de la Barbarie. Ces deux nations, cè sont l'Espagne à l'Occident, la Hongrie à l'orient de l'Europe. Sans les généreuses effusions du sang espagnol et du sang hongrois, la Barbarie serait triomphante. Mais ces deux ailes de la grande armée chrétienne n'ont point fléchi, ef nous leur devons la victoire.

11 était donc nécessaire au salut de l'humanité

chrétienne et à l'honneur du genre humain tout entier, que l'Espagne et la Hongrie fussent de plus en plus fortes parmi les nations. Les papes y veillèrent : leurs yeux s'attachèrent plus d'une fois sur ces deux points de l'espace où l'odieux Croissant se montrait en Europe. Ils firent de grands efforts pour organiser ces deux peuples, espoir de la catholicité.

Or, en 1301, la Hongrie donnait au Souverain- Pontife les inquiétudes les plus vives. Elle était déchirée par la guerre civile. La guerre civile énerve les nations qu'elle ne tue pas ; et, si la Hongrie s'énervait longtemps de la sorte, c'en était fait d'elle, et peut-être de l'Europe. Il fallait étouffer ces luttes intestines : Boniface VIII l'avait compris. Mais, quand sa grande intelligence avait compris, sa grande volonté ne tardait pas à agir, et il ne se bornait pas à de vaines théories. Il mit la main à l'œuvre.

La cause de la guerre civile était la mort du roi André III, surnommé le Vénitien, mort qui laissait vacant le trône de Hongrie. André avait régné depuis le 19 juillet 1290 jusqu'au commencement de l'année 1301. Le dernier roi, Ladislas III, mort sans postérité directe, l'avait désigné comme son successeur. C'était là tout le droit du Vénitien, et il n'avait point régné sans quelque résistance.

En effet, Marie, sœur de Ladislas et femme de Charles II, roi de Naples, n'avait cessé de faire va-

loir contre André les droits de son fils aîné, Charles Martel. Mais à la mort d'André, Charles Martel était mort, laissant de son mariage avec Clémence, fille de l'empereur Rodolphe, un fils en bas âge, nommé Charles Robert, ou, par abréviation, Charobert.

Ainsi, en 1301, il n'y avait d'autre candidat sérieux au trône de Hongrie que ce Charles Robert, petit-neveu du roi Ladislas III. André était mort sans enfants. Mais les seigneurs hongrois, animés de je ne sais quelle haine inintelligente, refusèrent d'accepter Charobert, parce que l'Église avait pris en main la cause de cet enfant. Ils préférèrent se donner au roi de Bohème, Wenceslas, qui descendait par les femmes du roi Bela IV. Celui-ci ne voulut pas accepter pour lui-même une couronne qu'il ne voulait pas non plus laisser à d'autres. Il la fit offrir à son fils qui s'appelait, comme lui, Wenceslas, et était alors âgé de douze ans. Deux partis se formèrent en Hongrie, celui de Charobert et celui de Wenceslas. En réalité, deux systèmes, deux doctrines étaient en lutte : l'Hérédité et l'Élection.

Les papes s'étaient très-nettement prononcés en faveur des droits de l'hérédité. En cette occasion, comme en tant d'autres, ils affirmèrent par leurs actes que, si l'élection est légitime à l'origine des royaumes, l'hérédité seule en est plus tard la sauvegarde et le salut. Nicolas IV avait solennellement reconnu la légitimité des prétentions de Charles

Martel et l'avait fait sacrer à Naples par un de ses légats. Saint Célestin V avait confirmé cet acte hardi de Nicolas IV. Boniface VIII ne pouvait avoir d'autre politique que celle des deux pontifes, ses prédécesseur^. Il continua à Gharobert la protection déclarée que le siège romain avait accordée à Charles Martel. Il ne dissimula point cette protection ; c'était un cœur qui ne savait pas dissimuler. }\ fut saisi de la plus vive indignation lorsqu'il apprit que le plus grand nombre des seigneurs hongrois, ne tenant aucun compte des conseils du Saint-Siège, et même par hostilité contre lui, foulant aux pieds le droit héréditaire autant que la dignité de l'Église, s'étaient déclarés contre le client du Souverain-Pontife et avaient fait appel à un prince étranger, plutôt que d'accepter de la main du Pape un prince national. Boniface, disent les auteurs de Y Art de vérifier les dates, reprit alors a avec hauteur » les intérêts de Charobert. Il est singulier que des religieux, aveuglés par l'esprit de parti, soient parvenus à trouver de la hauteur dans une conduite que nous allons sincèrement exposer à nos lecteurs, et où ils ne verront sans doute qu'une dignité fière et noble, vraiment royale et vraiment apostolique.

Boniface, avant d'agir, jeta sur la Hongrie un dernier regard. Il la vit toute en feu. Les haines privées exerçaient leurs violences sous couleur des haines politiques. G' est l'usage. Il n'y avait plus de sûreté ni pour les propriétés ni pour les personnes.

L'Église, cetfe faiblesse désarmée, était, comme toujours, la première victime de ces révolutions intérieures. Ses libertés étaient confisquées, ses biens pillés. Ce peuple, d'ailleurs, n'était pas tout à fait converti. On avait vu le roi Ladisla3 faire avec les Tartares de la Çumanie une paix honteuse, se plier à leurs mœurs et prendre à la fois trois de leurs femmes pour concubines. Les Cumans en revanche l'avaient assassiné, et faisaient les maîtres dans ce malheureux pays. Derrière les Cumans, l'œil de Boniface apercevait tout l'Islamisme et toute la race tartare qui jetait des yeux d'envie sur la République chrétienne dont les frontières orientales allaient bientôt ne plus être défendues.

C'est alors que Boniface résolut d'intervenir. Mais il voulut avant tout se faire dignement représenter dans une affaire où les futures destinées de l'Église lui semblaient menacées. Il ne vit personne autour de |ui qui comprît mieux sa pensée que l'évôque d'Ostie, qui fût mieux en état de l'interpréter, qui joignît enfin uue prudence plus ferme à un esprit de conciliation plus séduisant et plus aimable. Il le nomma donc son légat a latere dans tout le royaume de Hongrie, et étendit les pouvoirs du nouveau légat à la Pologne, à la Dalmatie, à la Croatie, à la Servie, à la Cumanie, à la Lodomérie, à la Rascie et à la Gallicie.

En réalité, Nicolas Boccasino était député dans toute la chrétienté orientale, comme représentant

du vicaire de Jé9us-Christ, qui est le défenseur de la chrétienté toute entière. Il était envoyé aux extrêmes limites du monde catholique afin d'examiner les défenses, afin surtout de les relever. C'est ainsi que, dans une place assiégée, on envoie un ingénieur habile dans cette partie des fortifications qui est la plus faible et la plus exposée.

La lettre de Boniface, qui confère à l'évêque d'Ostie cette importante légation, nous a été heureusement conservée. Elle est du 13 mai 1301 (1).

Elle commence par un exposé poignant de l'état politique et religieux de la Hongrie (2). Le Souverain Pontife s'adresse ensuite plus particulièrement à son futur représentant et lui dit : « Con- « sidérant que Notre-Seigneur vous a comblé de « toutes ses grâces, qu'il vous a donné l'étendue de « la science, le trésor de la prudence et de la cir- « conspection , les lumières de l'intelligence et « beaucoup d'autres vertus ; et que ce grand Dieu v vous a taillé les épaules assez fortes pour qu'à la « gloire de son Nom, vous puissiez porter les plus « lourds fardeaux ; considérant tout cela, et quoi- « que votre présence près de ce Siège apostolique « nous soit bien nécessaire à cause de la sagesse « de vos conseils ; quoique nous nous privions à

(1) Elle a été pnbliée par Raynaldi, IV, 30Û, d'après le septième registre de Bonihce, Efc>isl. cur., 15.

(2) C'est surtout d'après cet exposé que Doua avons partout raconté tous les événements qnl précèdent.

« grand regret de l'assistance d'un homme tel que « vous, néanmoins nous vous nommons notre légat en Hongrie, » et dans tous les autres pays que nous avons nommés plus haut. « Et le but que « nous vous donnons à atteindre, ajoute le Souve- « rain Pontife, c'est la gloire de Dieu et l'honneur « de l'Église romaine, c'est l'observation des lois « ecclésiastiques, le recouvrement des libertés de «l'Église et la prospérité de tout ce royaume; « c'est le rétablissement de la paix et le relèvement « des petits et des pauvres ; c'est enfin tout ce qui « peut tendre à la tranquillité du corps et au salut « des âmes : Quœ ad animarum salutem et ad traitai quillitatem corporum pertinent (1). » Admirables paroles, et que Boniface n'a pas craint de répéter en plusieurs occasions. Ces quelques mots sont tout le programme de la politique chrétienne; elles pourraient, elles devraient être la devise de tous les princes. Il n'y a de bon gouvernement que celui qui, à travers la paix et la tranquillité temporelles, conduit les âmes jusqu'à Dieu, La prospérité matérielle n'est donc pas le but d'un gouvernement chrétien, mais le moyen. Le seul but, digne d'un roi catholique, est de conduire le plus d'âmes possible à l'éternelle Béatitude: Ad animarum salutem!

Boniface développa ces mômes idées dans plu-

(l) Lib. VU, epl.l. car. 15.

sieurs autres actes sur les affaires de Hongrie. Il écrivit aux évêques de ce royaume (1) , au duc de Pologne et d'Esclavonie (2); et nous avons de lui trente-quatre autres lettres (3) relatives à la légation de Nicolas Boccasino. 11 écrivit surtout à toutes les personnes ecclésiastiques de la Hongrie, pour qu'elles eussent à prêter leur bienveillant concours au représentant de l'Eglise romaine. Le terrain ayant été préparé avec cette sagesse, cette prévoyance et cette lenteur que la Papauté a toujours, avec raison, considérées comme un des devoirs de sa charge, le Légat pouvait partir. Il partit.

U traversa toute P Allemagne, laissant partout d'heureuses traces de son passage, et comme la bonne odeur de l'Eglise romaine. Il était, à la fois, digne et affable : deux grandes vertus pour un diplomate. 11 séjourna quelque temps en Autriche, et s'arrêta notamment à Vienne (h). Dans cette ville, pendant l'octave de la Saint-Martin de 1301, il consacra avec solennité le chœur, nouvellement achevé, de l'église des Frères Prêcheurs (5). Et comme l'instant n'était pas venu pour lui d'entrer

(1) Lit». VU, epiit. cur. 50.

(2) Regisu poau, ep. 15.

(3) Lib. VII, epist. 16-&9.

(4) Àuêtrali» hktoria, un no 1 302. —Le même texte, attribué par

Baynaldi, à l'auteur de YAuatralU historia, se trouve dans la Continuatio vindobonensi», que M. Peru a publiée au tome IX de ses Nonumenla, p. 721, 722.

(5) Continuât™ sancrucensis, dans les Monumenta de Pertz, IX, 732, 733.

en Hongrie, il utilisa son séjour à Vienne en corrigeant certains abus qui s'étaient introduits dans la discipline ecclésiastique (1). Ces événements peuvent être placés vers le mois de septembre 1301 et dans les mois suivants. C'est à tort que les continuateurs de la Chronique de Vienne les ont placés en 1302.

Cependant l'évêque d'Ostie ne pouvait plus différer à entrer en Hongrie. Mais au moment de franchir la frontière il apprend que l'archevêque de Colocx vient de sacrer, dans Àlbe-Royale, le jeune Wenceslas de Bohême, et de placer sur le front de cet enfant la couronne de Hongrie que le Saint- Siège avait, à plus d'une reprise, expressément réservée à Charles Martel et à sa descendance. Aussitôt le légat écrit à Boniface. La réponse du pape ne se fit pas attendre (2). Boniface, dans une lettre du 17 octobre 1301, ordonne à l'archevêque de Colocx de venir, avant quatre mois, se justifier devant le tribunal du Souverain - Pontife. 11 le menace d'une déposition. « Sa conduite, ajoute le Pape, était véritablement inexcusable 1 Devait-il ainsi précipiter le sacre de Wenceslas? Ne savait-il pas que Tarchçvêque de Strigonie avait de son côté sacré le jeune Gharobert,petit-fils du roi de Sicile? Voulait-il éterniser la guerre civile? La Hongrie,

(1) Continuât™ zwetlensis tertia, Monumenta de Pcrtz, IX, 660.

(2) Lib. VII, epist. cur. 78.

d'ailleurs, depuis saint Etienne, était un fief du Saint-Siège, et il était de toute justice que les vassaux ne fissent rien sans le consentement de leur seigneur. » Telle est la substance de cet acte de Boniface.

Jamais l'adversaire de Philippe le Bel et des Colonna n'avait aussi nettement formulé sa pensée politique que dans l'exorde de cette lettre : « Le « Pontife romain, dit-il, est divinement constitué « au dessus des royaumes et des rois; dans l'Église « militante , le pape est au sommet de toute « la hiérarchie ; il a le principat sur tous les Jiom- « mes, et, assis sur son trône qui est aussi un tri- « bunal, il juge avec tranquillité, et, d'un regard, « dissipe tous les maux (1). » Voilà sans doute ce que les auteurs de F Art de vérifier les dates ont appelé de la hauteur. Il serait plus juste de voir en ces belles paroles une fierté doctrinale qui est haute, et nou pas hautaine.

Nous n'avons pas à discuter ici la doctrine de Boniface, mais on ne saurait lui refuser une élévation magnifique. U est permis de ne pas y découvrir cette exagération qu'y ont trouvée certains ennemis de l'Eglise, certains amis des Césars. Il est

(1) Romanus pontifex super reges et régna constilulus a Deo in Ecclesia roililami hierarcba sammus exislit, et super omnes mortales obtinens principalum, sedttnsque in solto judicii, cum lianquil- Htale judical et suo inluitu dissipai omne m al uni. Lib. Vil, epiat. cur. 78.

évident que, par ces mots : Bomanus pontifex super reges et régna constitutus a Deo, le Pape n'entendait pas avoir le principat direct sur les royaumes en général, ni même sur ceux qui, comme la Hongrie, étaient le fief de l'Église romaine. Mais le vicaire de Jésus-Christ affirmait nettement de son trône qu'il était le premier du monde, parce que c'était le trône de Jésus-Christ. 11 croyait fermement qu'en dehors de ses états particuliers, il était le juge en dernier ressort de tous les cas de conscience qui s'élevaient entre les peuples et les rois. Et c'est ce que signifient ces mots où brille une grande image : Sedens in solio judicii cum tranquillitate judicat et suo intuitu dissipât omne malum.

Telle était toute la doctrine de Boniface. Il ne cessait d'avoir sous les yeux de son intelligence cette pensée : qu'il était sur la terre le Représentant, le Suppléant, le Vicaire de Dieu. Il se méprisait lui-même ; mais il avait pour Jésus-Christ un amour dont les ardeurs furent immenses. Il ne concevait pas que le trône du délégué de Jésus-Christ pût ne pas être le premier des trônes. Il ne concevait pas davantage que le Plan divin eût élevé, au centre du monde, le tribunal de saint Pierre, sinon pour en faire le Tribunal suprême international. La grande âme de ce pontife, que tous les hommes médiocres sont condamnés à méconnaître, se réjouissait et exultait d'enthousiasme en pensant à la beauté de ce plan de Dieu. Dieu, pen-

sait-il, qui est la Miséricorde et la Paix souveraines, ne peut contempler sans douleur les déchirements des nations, les guerres civiles, les guerres étrangères, et tous les fléaux qu'elles produisent. C'est pourquoi il n'a pas, en quelque sorte, quitté la terre ; il y a son Représentant qui intervient dans tous ces déchirements, qui descend au milieu de tous les champs de bataille, qui a le droit divin d'arrêter les combattants, le droit divin cTanathématiser les rebelles, le droit de décider la paix, d'en inspirer l'esprit, d'en suggérer les conditions. C'est par là que le sang humain doit subir de moins nombreuses et de moins funestes effusions ; c'est grâce à cette cour internationale que, dans le monde entier, on arrive à la sécurité temporelle et au salut des âmes : Ad tranquillitatem corporum, ad animarum salutem. En vérité, plus nous approfondissons ces doctrines, plus nous sommes surpris de leur harmonie, de leur noblesse et de leur beauté !

Le même jour (le 17 octobre 1301), Boniface écrivit au roi de Bohême et lui reprocha rudement d'avoir permis le sacre du jeune Wenceslas (1). «Tout au moins, observait le Pape, fallait-il attendre les décisions de l'Eglise romaine. » Il termine en recommandant le Légat à Wenoeslas et en le som-

(l) Epiai, cur. 77 du livre VII ciléc, comme les précédentes, par lUjoaldi, IV, 306.

mant d'arracher des mains de son fils un sceptre illégitime.

Le Cardinal retarda son entrée en Hongrie. Il y entra sans doute au commencement de \ 302, et c'est à partir de ce moment que les dates des chroniqueurs allemands deviennent exactes (1). Nicolas Boccasino commença par réunir tous les archevêques, évêques et prélats du royaume. La paix : tel fut l'unique sujet de tous ses discours, l'unique but de tous ses efforts. Ce saint évêque, ce génie élevé*, cet homme aimable dans le sens le plus chrétien de ce mot, devint bientôt, à cause de ce désir même de la paix, l'objet d'une persécution incessante. Le parti deWenceslas était nombreux, était puissant* Le légat lui fut tout d'abord odieux. On connaissait toutes les sympathies de Rome pour le fils de Charles Martel. Aveuglés par leurs préventions et par leur haine, séduits par les brillantes promesses du roi de Bohême, les Hongrois allèrent jusqu'à menacer les jours du représentant de Boniface. L' évêque d'Ostie fut forcé de quitter Bude et de se réfugier à Presbourg (2). Il n'y fut pas longtemps en sûreté et dut enfin se retirer à Vienne (3). Si nous

(1) Continuât io zwetUnsis ter lia, Pertz, IX, 660. — Continuatîo vindobonensis, Pertz, IX, 720 ; Gesta abb. trudonensium» Continuât™, tertio, pars, f«rtr, X, Ml ', — Continuatio MncructniU, IX,

(2) V. YJustralis Mstoria, citée par Raynaldi, IV, 332 et surtout : Continuatio zweilcnsis terlia, Pertz, IX, 660.

(3) /d., ibid.

jugions, comme tant d'autres, les hommes par le bon ou le mauvais succès de leurs entreprises, il faudrait avouer que notre Bienheureux ne s'est pas montré, en ces conjonctures, digne des éloges de l'historien. Mais un chrétien ne prend pas le succès pour base de son estime. A considérer ses vertus et ses mérites, à considérer surtout ses efforts, la légation de Hongrie fut un grand honneur pour le légat Boccasino. Les événements, d'ailleurs, devaient bientôt montrer que les résultats de cette légation furent considérables. Une vertu comme celle de notre saint n'avait pas en vain éclairé la Hon- * grie; elle dut réconcilier avec Rome toutes les âmes sincères. Elle laissa partout quelques germes de foi, de dévouement. Charobert lui-même, qui attendait aux frontières de son futur royaume le changement des esprits et des événements, Charobert se ressentit de la légation de Boccasino. Il n'avait pas pour lui le nombre : il eut mieux. Les plus puissants seigneurs de la Hongrie étaient ses partisans, le soutenaient de leur argent, l'entouraient de leurs conseils (i). Puis, Boniface était là, Boniface qui ne savait pas désespérer.

Le Légat le tenait au courant de l'étendue et de l'inutilité de ses efforts. Boniface était clairvoyant et n'accusa pas son Légat d'un insuccès que personne ne pouvait humainement éviter. Les événe-

(1) Coniinmlio zwetlemi» tertio, l'erlr, IX, 660.

ments sont parfois plus forts que les plus fortes volontés. Après que Boccasino eut passé quelque temps à Vienne, occupé à réunir tout au moins des ressources pécuniaires pour Charobert, il revint à Rome, attristé des événements. Boniface écrivit aussitôt au roi de Bohême d'avoir décidément à déposer les armes et à remettre sa cause entre les mains du Pape. Il lui défendit, d'ailleurs, de prendre le titre de roi de Pologne, et lui reprocha amèrement la conduite des ennemis de Charobert à l'égard de l'évêque d'Ostie : « Notre légat, dit le Souverain-Pontife, est venu à vous comme l'ange de « la paix, comme un messager de salut. Il n'a ce- « pendant cessé de souffrir parmi vous : souffrances v du corps, souffrances de l'esprit qui, en vérité, « seront glorieuses devant le Roi suprême, et qui, « si elles n'ont pas produit la paix, ont produit du « moins de bons fruits aux yeux de Dieu (1) ! »

Avant de sortir de l'Allemagne, l'évêque d'Ostie avait fait à Wenceslas et à Charobert la sommation solennelle de se présenter en personne, avant six mois, au tribunal du Pape (2). 11 ne faisait en cela qu'exprimer la volonté de Boniface (3). Nous n'avons pas à raconter ici la suite des affaires de Hongrie. Le 30 mai 1303, Boniface décerna officiellement à Charobert la couronne de Hongrie. Il avait

(1) Lib. VIII, episU 27? celte lellre e»l du iO juin 1302.

(2) Continvatio vindobonensit, Perfc, IX, 721-722.

(3) Lib. VIII, episl. cur. 28.

le droit le plus strict de prendre cette décision, étant seigneur suzerain de ce royaume. Mais Charobert ne fut longtemps roi que de nom. Le 10 août 1307, nouvelle bulle en sa faveur du pape Clément V. L'année suivante, un nouveau légat fut envoyé en Hongrie : c'était le cardinal Gentile de Montefiori. Il réussit mieux que Nicolas Boccasino, mais sans avoir plus de droits aux éloges de la postérité. En 1310, les Etats de Hongrie se réunirent à Pesth, et, enfin, l'unanimité des seigneurs se rallia autour de Charobert. Les prières de Benoît XI, dans le ciel, ne furent pas sans doute inutiles à cet heureux rétablissement de la paix, pour lequel il avait, sur la terre, dépensé tant de talent, <3e prudence et de courage 1

La suite des événements montre bien que Boniface VIII et ses successeurs avaient été heureusement inspirés de prendre en main la cause de Charles Martel et de son fils. Charobert fut un grand roi, et la Hongrie doit aux papes un des princes qui ont le plus étendu ses frontières et propagé la gloire de son nom. Dieu bénit les nations qui obéissent à son vicaire.

Quand l'évêque d'Ostie fut de retour en Italie, il ne retrouva point Boniface à Rome. Le Pape était arrivé à ce moment où les grands hommes, noircis par la Calomnie et persécutés par la Force , se tiennent, plus fièrement que jamais, debout sur les débris de leurs espérances. C'était au milieu de l'année 1303. Un réseau de trahisons commençait à s'ourdir autour du Pontife indomptable. Nogaret, ce tartufe sanglant, par ce travail sourd et plus qu'homicide, déshonorait les fleurs de lys. Cet impie allait disant partout qu'il voulait achever l'entreprise du Christ : Complere negotium Chrjsti (1) . Pour défendre le Christ, Nogaret' raccolait des brigands, et surtout le célèbre Rinaldo de Supino, ennemi mortel du Souverain-Pontife. 11 avait en vain essayé d'ameuter les Napolitains contre le Souverain-Pontife, Mais il n'était pas besoin d'éloquence pour décider Sciarra Colonna à tenter un

(1) AlUgatione» excusa toriœ Guillelmi de Nogareto super facto bo~ nifaciano. Dupuy, Preuves du différend de Philippe le Bel et de Btmiface VIU, p. 256,

coup de main contre l'ennemi de sa famille. Sciarra prépara son gantelet. On sait le reste.

Boniface, voyant son palais envahi par une bande d'aventuriers dont le roi de France était certainement le chef invisible, Boniface dépassa, par la grandeur de ses derniers actes, la grandeur de tout son pontificat. Il se revêtit des ornements pontificaux, et, tiare en tête, attendant l'injure, l'âme et les yeux fixés sur la croix, monta sur son trône. « L'histoire, dit un écrivain moderne (J), n'a que de l'admiration pour les vieillards romains qui attendirent sur leurs chaises curules l'arrivée des Gaulois ; l'action de Boniface était encore plus digne et plus grande. »

Jésus-Christ au jardin des Olives fut abandonné de tous ses disciples. Il resta des amis à' Boniface au plus fort de son infortune. Deux cardinaux, deux seulement, restèrent inébranlables au pied du trône pontifical. Ni la violence d'un Sciarra, ni la fourberie d'un Nogaret, ni les outrages d'une soldatesque en délire, n'écartèrent de leur maître outragé ces serviteurs fidèles. L'histoire a conservé les noms de ces deux derniers amis du grand Pontife : c'étaient Pierre d'Espagne et Nicolas Boccasino, évêque d'Ostie. Nous nous attendions bien à trouver celui-ci à son poste (2).

(\) E. Bon tarie, La France sous Philippe le Bel % il 7. (2) Benoît XI, lol-même, s'est déclaré témoin oculaire de l'attentat d'Anagoi dans la lettre 168 de son Registre. — V. aussi Corne-

C'est l'évêque d'Ostie qui opéra le rapprochement entre le Pape et les autres cardinaux. C'est à la prière de l'ancien légat de Hongrie que Boniface consentit doucement à pardonner à ses ennemis tout le mal qu'ils lui avaient fait. C'est encore Nicolas Boccasino qui réconcilia toute la noblesse d'Anagni avec le Pape et ses neveux (1). C'est grâce à lui que les gens de Nogaret furent honteusement jetés à la porte d'Anagni ; c'est grâce à lui que Boniface fut remis en liberté, que le gonfanon pontifical fut relevé et que l'étendard du roi de France fut traîné dans la boue. C'était justice, et notre patriotisme n'a pas à s'émouvoir de cette injure. Car en vérité, je le jure, ce n'était point là l'étendard de la noble France, mais celui du roi faux-monnayeur, ou celui de Nogaret !

lii Zantfliet chromcon. 1230-1461, dans VAmpliuima collectio de Manéne,V, 147. — Henri Rendort, cilé par Uaynaldi, IV, 360, etc. (1) Francitci Pippini chronicon, dans .Mu raton, IX, 74 1.

Boniface mourut le 11 octobre. Tout aussitôt, le conclave fut ouvert à Pérouse. Les cardinaux alors se souvinrent d'Anagni et de celui d'entre eux qui s'y était montré le plus digne de la pourpre. L'estime emporta les suffrages. Nous ne savons où M. Michelet a pris ce fait que l'évêque d'Ostie dut son élection aux Orsini (1). Ce qu'il y a de certain, c'est que le conclave ne fut pas long et que toutes les voix se réunirent en faveur de Nicolas Boccasino (2). C'était le 22 octobre 1303. Dix-huit cardinaux seulement étaient présents, y compris le nouveau pape.

Quand on demanda à l'élu du conclave quel nom il prendrait en montant sur le siège pontifical, • il répondit qu'il voulait s'appeler Benoît, en souvenir du dernier pape qui, avant son élection, s'appelait Benoît Cajetan. La réponse était belle ; mais les Colonna durent en garder le souvenir, et peut-

(1) «Les Orsini l'avalent fait pape,» Histoire de France, III, 99.

(2) Voir, dans Raynaldi, la lettre encyclique écrite par Benoit XI, pour notifier son élection à tous les éveques de la chrétienté, IV, 360.

être la mort du nouveau pape fut-elle décidée dès le jour de son élection.

Le 27 octobre, les cardinaux revenus à Rome assistaient dans la basilique de JSaint-Pierre au couronnement du successeur de Boniface. Les insignes du souverain-pontificat lui furent remis par l'archidiacre de la sainte Eglise romaine, qui était Matteo Rubeo Orsini. Ce jour-là même commença le règne de Benoît XI qui devait durer un peu plus de huit mois (1).

(1) Bernardns Gaidonis, Flores chronicorum , Historiens de France, XXI, 7, el le môme : De ordine prœdicatorum, ibid. , XXI, 737-738. — Conlinuatio chronici Cirardt de Fracheto, I listort ei\ s de France, XXI, 22. — Fragment d'une chronique française anonyme, finissant en 1328, Histortens de France, XXI, ilx9. — Anonymum S. Martialis chronicon ad annum 1320 continuatutn, ibid, XXI, 812. — Continuatio zwrtlensis tertia, dans les Monummta de Perlï, IX, 660. — - Jmalricus Augerii, dans Muratori, Scriptores rcrum italicarum t III, pars II, p. /|60.

Le premier regard que jeta sur son nouvel empire le successeur de Boniface, ce premier regard fut triste. En réalité, le nouveau Pape n'avait d'appui qu'au ciel, et c'est au ciel seulement qu'il pouvait trouver un sujet de joie. Sauf le roi Charles de Sicile et l'ancien capitaine général de Boniface VI II, Charles de Valois, il n'y avait pas alors un seul prince dans toute la chrétienté sur l'épée duquel le Souverain-Pontife eût le droit de compter. Rome, qui dut, tout d'abord, attirer l'attention du Pape, offrait un douloureux spectacle : les Orsini et les Colonna faisaient de la Ville éternelle le champ de bataille de leurs haines de famille, aussi sanglantes que mesquines; les Colonna triomphaient, et les vicaires de Jésus-Christ n'étaient que leurs premiers sujets. Le temps n'était pas loin où la Papauté allait être forcée de s'exiler et de jeter la poussière de ses pieds contre les murs de cette ville, qui est son immortelle propriété. À Florence, les rues étaient ensanglantées tous les jours par les luttes des Blancs et des Noirs, luttes sans élévation et qui faisaient oublier la première

et incontestable grandeur de la guerre entre les Guelfes et les Gibelins. A Sienne, à Lucques, à Prato, mêmes conflits sanglants et ridicules. Venise s'apprêtait à déclarer la guerre h Padoue. La Toscane, la Lombardie, les Romagnes étaient en feu. Du fond de la Sicile, Frédéric d'Aragon s'étudiait à se conformer le moins possible à la lettre et à l'esprit de ses traités avec Charles et le Saint-Siège. L'hérésie désolait, d'ailleurs, ce malheureux pays, qui était si longtemps resté sous le coup des interdits pontificaux. Tel était l'état de l'Italie, qui était sillonnée en tous sens par les agents du roi de France et des Colonna ; Nogaret, type immortel des fourbes, était à Rome où il luttait corps à corps contre le plan divin. L'Espagne était à peu près tranquille, et surveillait, la main sur l'épée, tous les mouvements des Maures ; Denys régnait en Portugal, Ferdinand en Castille, Jacques en Aragon : ces rois se prenaient mutuellement pour arbitres, et, de ce côté, rien du moins ne provoquait les inquiétudes de Benoît. En Allemagne, l'empereur Albert faisait la guerre à Gérard, archevêque de Mayence. Éric de Danemark, qui avait épousé Ingeburge, sa parente, emprisonnait Isarn, archevêque de Lunden. En Hongrie, le parti de Charobert, soutenu par les Papes, était encore bien loin de triompher. A Constantinople, régnait le méprisable Andronic, qui venait de replonger pour toujours l'empire d'Orient dans les hontes et les stérilités du schisme. Naser Mohamed, sultan de

Damas, vainqueur des Mogols, n'usait de sa victoire que pour persécuter plus cruellement les chrétiens. Un cri horrible s'échappait de Syrie et parvenait jusqu'en Europe sans émouvoir aucun des rois de cette époque bâtarde ; ce n'était plus le temps des croisades. Mais que dire de la France? La fille aînée de l'Eglise romaine, saisie d'une folie terrible, étonnait le monde de son ingratitude filiale, après l'avoir étonné par un dévouement de neuf siècles. La France avait envié à l'Allemagne la gloire du Césarisme ; la France était le boulevard de toutes les résistances et de tous les mouvements contre le Siège Apostolique. Le roi y voulait deux choses : être maître de l'Eglise chez lui, en être indépendant au dehors. «Il faut que l'Eglise n'ait au temporel aucun pouvoir sur la république chrétienne ; aux rois appartient une puissance sans contrôle et Jésus-Christ n'a point de droit sur les couronnes. » Voilà ce que vingt sophistes proclamaient sur les marches du trône, et plusieurs proposaient déjà de débarrasser le vicaire de Jésus-Christ du fardeau de son pouvoir temporel. C'était, en deux mots, le monde chrétien absolument renversé ; c'était la pyramide placée sur la pointe. V équilibre européen allait bientôt remplacer la suprématie du Saint-Siège. De tous le9 palais des princes catholiques, sortait un cri d'indépendance, encore plus douloureux pour l'oreille des papes que le cri d'alarme jeté par les chrétiens de Syrie. Voilà ce qu'entendit, ce que vit Benoît, lorsque, assis pour

la première fois sur le siège pontifical, il jeta pour la première fois les yeux sur l'Eglise et sur le monde. Mais Benoît n'était pas de ceux qui hésitent. Il savait que l'Infaillibilité était en lui, et ne tremblait pas. Il promena un regard tranquille sur l'agitation des esprits et sur les orages des événements. Il voyait bien la croix sur le faîte de ces honneurs qu'il n'avait pas cherchés ; mais la croix ne l'effrayait point, et on pouvait dire de lui ce que saint Bernard a dit excellemment de saint André : « Il allait à sa croix, non pas avec patience, mais « avec .'joie, et même avec ardeur ; il courait aux « tourments comme à une fête; il s'élançait au « supplice comme à d'ineffables délices : Non modo « patienter , sed libenter, verum et ardenter; ad « tormenta sicut ad omamenta ; ad pœnas sicut ad « delicias properabat ! »

Les Romains ont souvent mal compris la haute mission que le plan divin a confiée à leur Rome. Nous disions tout à l'heure que chaque nation a sa mission particulière : celle de Rome est magnifique. De même que, dans l'ancien monde, Dieu, créateur de la terre, s'en était réservé une portion spéciale afin d'y pouvoir élaborer le plan de la Réparation future au sein d'un peuple tout à lui ; ainsi, dans le monde moderne, ce Dieu a voulu avoir un coin de terre pour y abriter l'indépendance de son Église, pour y être chez lui, et non sous la protection souvent dangereuse des pouvoirs humains. Ce lot de Dieu sur notre terre, c'est ce qu'on appelle avec tant de justesse les États de l'Église dont Rome estla capitale. Jl y a, en vérité, quelque similitude entre Rome et le tabernacle de nos autels. Rome est le grand tabernacle, où est conservée, non pas l'Eucharistie très-sainte, mai la très-précieuse liberté de l'Église 1

Rome n'a pas toujours voulu de cet incomparable honneur $ elle a regimbé sous la volonté de ce Dieu qui a prétendait l'ennoblir et l'élever au- des-

sus de toutes les villes, en la prenant pour le cheflieu de son patrimoine terrestre. C'est ainsi qu'à l'avènement de Benoît XI, elle était depuis longtemps en hostilité contre les Représentants du Christ qui consentaient à l'honorer de leur présence et à la gouverner avec la douceur de leur sceptre. Les Orsini et les Colonna se disputaient cette ville qui est faite pour appartenir directement à Dieu. Boniface n'avait pu demeurer à Rome où mille outrages et mille violences désolaient 3a grande âme. Ne nous étonnons pas de ces désordres. Il n'est pas surprenant que le Démon ait, à travers tous les siècles, concentré dans Rome même toute l'énergie de ses efforts, dans cette Rome où Dieu concentrait aussi toute l'énergie de sa volonté libératrice. C'est à Rome surtout qu'a toujours eu lieu le grand combat entre le Bien et Mal, entre Dieu et Satan : de là tant de scandales, dans l'histoire de la cité des Papes : scandales que les historiens constatent et ne savent pas expliquer.

Aussitôt après son couronnement, Benoît voulut faire cesser ces luttes, si fatales aux destinées de l'Église, auxquelles les factions se livraient dans Rome. Tout d'abord, il parut réussir: son aménité lui concilia l'amour des deux partis qu'il avait trouvés dans la plus dangereuse effervescence. Lorsqu'il avait fait son entrée à Rome, les poignards s'aiguisaient ; il y avait des haines féroces qui se dressaient l'une contre l'autre; on craignait de nouvelles effusions de sang, de nouveaux incen-

60 BEM0ÎT XI

Oies, de nouveaux crimes. Quelques jours après l'avènement du successeur de Boniface, Rome respirait en liberté et tout y était paisible ; mais en apparence, bêlas ! plus qu'en réalité , comme les événements le feront voir (1).

(1) Voir YOpm metricum du cardinal Jacques, da litre de Saini- Georgea ad vélum aureum

Roma novis concassa frémit aaovumquc rainalur Marti» opos, Cœplas timor est prsrumpere flammas, Et cJarere palam : stipulas ceu condilus ignia Incendii facile. Al Chrisii clcmenlia tantia Occnrni, lyrophasque jacit : Bened ictus codera Tempore suscipitur, vir clarus..;..

Les historiens de l'Église ne se sont peut-être pas assez servi jusqu'à ce jour des textes si peu connus des diplômes et des lettres des papes. Baronius et ses continuateurs nous ont fourni, d'après les registres du Vatican, ces textes précieux avec une abondance dont nous ne saurons jamais leur être assez reconnaissants. Mais les écrivains modernes se sont en général contenté de résumer les actes émanés de la Chancellerie apostolique, en dédaignant de les traduire. Ils n'ont vu dans ces actes que des formules, et n'ont pas été frappés de l'éclatante beauté du style pontifical, ni des richesses historiques qui sont contenues dans ces monuments diplomatiques. Il est temps, croyons-'hous, de recourir plus souvent, et plus abondamment surtout, aux lettres des Souverains-Pontifes. Avec leurs préambules, on peut construire une merveilleuse Exposition de la doctrine catholique; avec leurs dispositifs, une merveilleuse Histoire de l'Église et de la Vérité sur la terre. Une collection complète des lettres des papes, ce sont en quelque sorte les mémoires de la Vérité écrits par elle-même.

Nous ne craindrons pas de citer, avec une certaine étendue, les lettres, trop rares d'ailleurs, de notre Benoît XI.

Suivant l'usage de ses prédécesseurs, il écrivit à tous les évêques et à tous les princes du monde chrétien une sorte d'encyclique pour leur faire part de son élection. 0 Nous nous imaginions, ditce il, être le dernier dans la maison de Dieu ; » et il expose à quels honneurs Ta successivement porté, comme malgré lui, la bonté de Dieu depuis son admission dans l'ordre de Saint- Dominique jusqu'à son élection au Souverain Pontificat (1).

« Cette élection , ajoute-t-il , nous a frappé à « juste titre d'une étrange stupeur qui a véritablece ment engourdi notre âme. La crainte et le trem- « blement nous agitent encore. N'est-ce pas, en « effet, chose digne d'étonnement, que parmi tous a nos frères, parmi tant de personnes considérait bles, d'une vie irréprochable, d'une réputation a éclatante, tout ornées de la riche parure des ver- « tus et riches du trésor de leurs nombreux méri- « tes, on ait choisi, pour la placer sur le trône « apostolique, notre très-humble personne, la der- « nière sans doute qu'on aurait dû choisir? Ah ! « quand nous considérons la lourdeur du fardeau « qui nous est imposé et que nous la comparons « à notre faiblesse, l'épouvante se fait de plus en

(t) Raynaldi, Annales ecclc»ut$tui 9 IV, 360.

« plus forte clans notre âme, et nous avons peur a que la faiblesse de nos épaules ne fléchisse sous « le poids de cette pesanteur (1). »

« Cependant, dit le Pape en terminant, si nous « avons tant de défiance en nos mérites, nous avons « une singulière confiance en la puissance de Dieu. « Puis, nous avons craint de manquer aux lois de « l'obéissance, à ces lois dans le respect desquelles « nous avons toujours été nourri ; nous avons « aussi considéré les grands périls qui menaçaient « l'Église et le monde tout entier, s'il y avait va- « cance dans la dignité apostolique ; et nous avons « fini par nous rendre au vœu de nos frères ; nous « avons baissé notre épaule pour y recevoir le faix « du suprême apostolat ; et nommé au Pontificat « romain par la voix unanime de nos frères, nous « avons reçu la bénédiction solennelle. » Benoît demande enfin les prières de tous les évêques. La lettre est du premier novembre 1303.

Des lettres analogues furent écrites à tous les princes chrétiens. Un mot, dans le corps de ce premier actedu nouveau pape, doit attirer notre attention : c'est le mot unanimiter que Benoît emploie, lorsqu'il parle de son élection : A fratnbus nostris recepti unanimiter in Romanum potitificeni. C'est là une réponse à M. Michelet qui semble croire

(i) RajPaldi, loc. ciU

que le successeur de Bonifacea dû son élévation à une intrigue des Orsini (1).

(I) 11 y avait alors trois Orsiui dans le Sacré Collège, Matthieu, Napoléon et François.

La Sicile, pendant tout le règne de Boniface VIII, mais particulièrement durant les premières années de ce pontificat difficile, avait été une source d'embarras pour le Saint-Siège (1). Boniface, avec cet amour de la paix qui est le caractère de tous ses actes, était enfin parvenu à concilier les prétentions usurpatrices de la dynastie aragonaise avec les droits légitimes de la dynastie française. D'après le traité de 1302, il avait été convenu que Frédéric d'Aragon épouserait Eléonore, fille du roi Charles II; la Sicile devait faire retour au royaume de Naples après la mort de Frédéric, et celui-ci prendre désormais, dans toutes les pièces diplomatiques, non point le titre du roi de Sicile, mais celui

(1) Ce»t en 1282 que Pierre I", roi d'Aragou, avait été couronné roi de Sicile, contrairement aux droits de Charles l <r , roi de Naples. Jacques, son fils, lui avait succédé sur ce trône usurpé; mais en 11295, il rendit la Sicile i son maître légitime. Son frère, Frédéric, reprit habilement ses prétentions contre Charles II, et fut énergiquement combattu par Boniface. Le traité de 1302 avait paru mettre fin i cette longue contestation : ce ne fut point pour longtemps.

de roi de Trinacrie. Rien de plus sage que tous ces arrangements.

Quelle ne fut donc pas la surprise de Benoît lorsque, dès les premiers jours de son pontificat, il reçut de Frédéric une lettre, où, contrairement à la foi jurée, contrairement au traité signé avec Charles et confirmé par le Saint-Siège, le fils de Pierre d Aragon faisait dater les années de son règne, de son élection par les Siciliens en 1296, et non de ce traité de 1302, seul titre légitime de sa maison?

Frédéric avait donné trop de preuves de sa duplicité pour que le Saint-Siège ne vît pas dans cette lettre une tentative habile destinée à légitimer une élection que le prédécesseur de Benoît XI avait sévèrement condamnée et qui s'était faite au mépris de toutes les lois de l'Eglise. Le roi de Trinacrie se serait sans doute armé de ce précédent, s'il n'avait reçu de la cour de Rome aucune observation sur le style de sa chancellerie, et il aurait laissé à sa famille plus de chances de conserver un trône où les actes publics eussent constaté qu'il était assis depuis si longtemps, contrairement au droit héréditaire et par la seule volonté d'une partie de son peuple. Mais la Chancellerie romaine ne laissa point passer cette énormité et la signala au Pape.

Benoît, dès le 30 novembre, répondit à Frédéric, La lettre est sévère, mais affectueuse : « En datant o votre lettre de la huitième année de votre règne, « vous semblez ne pas connaître, vous méprisez la « munificence apostolique ; vous faites partir les

« années de ce règne d'un mauvais cominenceh ment, d'un commencement violent, et l'on peut « croire que vous tenez la Sicile de vous-même ou « que vous ne la tenez de personne, tandis qu'en « réalité vous la tenez de l'Église romaine (1). »

Mais cette habileté de Frédéric avait mis en garde la cour de Rome contre lui. Benoît tint à ce qu'on exécutât fidèlement toutes les clauses du traité conclu entre Frédéric et Boniface. D'après ce traité, le roi de Trinacrie devait, à l'avènement de chaque nouveau pape, envoyer à Rome un ambassadeur qui, au nom du Roi, rendit solennellement l'hommage-lige au Souverain pontife. Frédéric avait déjà choisi, comme son procureur, Conrad Doria ; celui-ci était à Rome au commencement de décembre. L'hommage-lige y fut rendu par lui, avec toute la solennité qu'exigeait un tel acte entre seigneurs si considérables. Benoît voulut plu9 durablement encore constater cette prestation d'hommage, et l'inséra dans une lettre du 11 décembre 1303 (2). C'est grâce à cette vigilance du Souverain pontife que nous possédons encore aujourd'hui ce document d'une importance réelle, et qu'il ne sera pas inutile de faire connaître.

Le procureur du roi de Trinacrie s'étant avancé, comme représentant de son maître, jusqu'au pied

(1) Rayntldi, IV, 362.

(2) Registre de Benoit, epitL cur. 131.

du trône apostolique, s'exprima en ces termes : r Je, Conrad Doria, député et procureur de mon seigneur Frédéric, qui est vassal de la sainte Eglise romaine, reconnais, au nom de mon illustre maître, que tout ce qu'il lient en Sicile et dans les îles voisines, il le tient en fief de l'Eglise romaine à titre de pure libéralité et durant sa vie seulement. Et à tout jamais, mon dit maître sera fidèle et obéissant à saint Pierre, à vous, et à vos successeurs.

« Le Roi, mon maître, vous paiera annuellement à vous et à vos successeurs légitimes, un cens annuel de trois mille onces d'or, le jour de la saint Pierre ; il s'acquittera aussi envers vous du service militaire de cent chevaliers, ou d'un subside maritime en échange dudit service.

«Les ennemis de l'Eglise romaine seront ses ennemis.

« 11 fera, et fera faire à toutes les églises des îles susdites, la restitution de tous les biens et de tous les droits qui leur appartenaient.

« A toutes les églises, à toutes les personnes ecclésiastiques, il accordera les libertés, immunités et privilèges conformes aux saints Canons. Et, surtout, il ne permettra pas que les susdites personnes soient soumises aux impôts ni aux tailles.

« 11 permettra qu'en cas de nécessité, il soit exporté, des ports de Sicile, des grains et autres subsistances pour l'alimentation du peuple romain.

« Le roi, mon maître , aura pour agréable et

observera le traité conclu entre lui et monseigneur Charles, roi de Sicile, traité qui a été confirmé par votre prédécesseur d'heureuse mémoire, Boniface VIII.

« Et après la mort du roi mon maître, l'île de Sicile, d'après le susdit traité de paix, fera retour à mon dit seigneur Charles et à ses héritiers légitimes. »

Cette pièce n'est pas sans intérêt pour l'histoire du droit à cette époque. On y voit quelles étaient encore, au commencement du quatorzième siècle, les conditions de l' houa mage-lige. L'article relatif à l'exportation des grains de Sicile montre que les Papes s'occupaient avec prévoyance de l'administration de leurs états et que la Sicile, comme sous la République, était encore un des greniers de Rome.

Quant au cens annuel de trois mille onces d'or, le procureur de Frédéric reconnaissait que son maître en était redevable au Saint-Siège ; mais le roi de Trinacrie s'était, pour cette année, borné à cette reconnaissance. Il n'avait rien payé au Souverain-Pontife, et se trouvait ipso facto sous le coup de l'excommunication. Benoit, près de qui Conrad Doria sollicita le pardon de son maître, prit plaisir à lui faire grâce et accorda volontiers un délai à son royal débiteur. « L'Eglise romaine est une mère, écrivit-il au Roi, et elle aime tant ses fils, qu'elle ne les repousse jamais de son sein quand ils reviennent à elle. Considérant donc votre

affection et votre dévouement pour nous, nous nous laissons toucher par vos prières et vous relevons, par notre autorité apostolique, de la sentence d'excommunication que vous avez encourue (1).» Le Pape lui donne ensuite jusqu'au premier mai de l'année suivante pour s'acquitter de sa dette. Cette lettre est du 10 décembre 1303.

Nous étant proposé de grouper , par ordre de pays, tous les actes de ce pontificat si court de Benoît XI, nous voulons épuiser ici tout ce qui concerne la Sicile. Dès le 6 janvier 1304, Benoît dut user encore de sévérité à l'égard de Frédéric : il lui interdit d'usurper le titre de « roi de Sicile » et lui enjoignit de garder uniquement celui de « roi de Trinacrie » (2). Le 18 mai, le Souverain-Pontife constata que sur les trois mille onces d'or dont nous avons parlé plus haut, Frédéric n'en avait encore payé que deux mille (3). On voit que le prince aragonais n'était pas un débiteur facile. Le Pape, cependant, le comblait de ses faveurs (A).

Le 5 juin suivant, les procureurs de Jacques d'Aragon, frère de Frédéric, rendirent solennellement hommage au Souverain-Pontife pour la Sardaigne et la Corse. Le successeur de Benoît XI, Clé-

(1) Begist epist. 2fl.

(2) Epist. 36.

(3) Epist. 171.

(A) Bcnott délia des censures ecclésiastiques les Génois, alliés obstinés de Frédéric, et qui lui avaient porté secours contrairement aux traités. Episu 656.

ment V, constata plus tard, par un acte public, que les formalités de cet hommage avaient été régulièrement observées, conformément aux conventions de Boniface VIII avec Jacques. L'auteur d'une histoire d'Aragon, Suri ta, ajoute que Benoît accorda au frère de Frédéric les dîmes ecclésiastiques pour trois ans (1).

Le Pape cependant fut ému du triste état où se trouvaient les âmes dans le royaume de Trinacrie. A la faveur des troubles civils, et pendant le long interdit qui avait privé les Siciliens de tout culte public, une dangereuse hérésie s'était répandue dans toute l'île. Le Souverain-Pontife y envoya des missionnaires dominicains sous la direction de Thomas Aversano. Il recommanda avec énergie ces censeurs au roi Frédéric. On voit que la sollicitude du successeur de Boniface s'étendait à tout. Partout où le salut des âmes était menacé, sop regard et son âme étaient présents (2) .

(1) Sorila, AnnaU, 65.

(2) Leilre 666, du 27 mai 1304.

Les princes de ce temps n'étaient point riches, ou n'aimaient point payer leurs dettes. Le nouveau pape fut obligé, précisément dans le même temps, d'accorder, comme à Frédéric, un délai à Charles, roi de Sicile, qui, tous les ans, le jour de la Toussaint, devait aussi payer un cens à l'Église Romaine (1).

Charles, du moins, avait bien mérité du Saint- Siège. Il venait à Lucera de remporter une belle victoire sur les Sarrazins qui profitaient alors de la désunion et de la lâcheté des princes chrétiens pour envahir la chrétienté. Le grand souffle des croisades, encore une fois, ne soulevait plus aucune poitrine. C'était aux Musulmans d'être les aggresseurs, aux Chrétiens de défendre leurs foyers. Benoît remercia solennellement le roi de Sicile ; il le félicita au nom de la chrétienté toute entière, lui accorda le droit de conférer plusieurs prébendes ou bénéfices dans l'église de Lucera, donna à la ville le nom de

(1) Registre de Benoit XI, epiil. 23.

Sainte-Marie de-la- Victoire comme un" témoignage de sa piété envers la Vierge libératrice et déclara qu'en cette affaire, le roi Charles avait été véritablement conduit par l'Esprit de Dieu : Spiritu Dei ductus (1). C'est ce qu'on pourrait dire de tous les princes chrétiens, quand ils portent justement les armes contre la barbarie de l'Islamisme, dont il est temps de délivrer l'Europe.

(I) Celte letlre est du 46 novembre 1303

Lorsqu'il écrit la vie d'un pape, l'historien est récompensé de ses veilles par le grand spectacle qui se déroule sous ses yeux. Si court qu'ait été le pontificat dont il essaie de tracer le tableau, ce pontificat a toujours pour caractère une universalité qui est bien faite pour séduire les âmes éprises de la vraie grandeur. 11 n'est pas de biographie de pape qu'on ne puisse diviser eu autant de chapitres qu'il y a de pays dans la chrétienté, ou même dans le monde. Et dans chacun de ces pays chaque pape a laissé quelque noble trace de son gouvernement. Chaque pape a tenté partout quelque grand effort en faveur de la Vérité et de l'avancement des âmes. C'est ainsi que Benoît XI, après quelques jours de règne, avait déjà porté ses regards sur tous les points de l'horizon chrétien ; il avait ranimé au sein de Charles la flamme presque éteinte des croisades ; il avait abaissé, chez Frédéric, l'orgueil d'un ennemi des libertés de l'Église, De l'Italie, il nous faut maintenant suivre le nouveau pape eu Danemark : seul, l'historien des Souverains-Pontifes est habitué à ces voyages. Un aile-

mand a écrit l'histoire des voyages matériels des Souverains pontifes ; mais qui écrira jamais l'itinéraire de leur influence, de leur pensée, de leur génie?

Le Danemarck était, depuis 1286, gouverné par Eric VIII ; pays encore demi -barbare. C'est avec ces demi-barbaries qu'il est utile d'être sévère et de ne pas user de ménagements dangereux. Eric avait épousé lngeburge, fille de Magnus I er roi de Suède et qui était sa parente au quatrième degré. L'Eglise condamnait ces unions. 11 n'a point manqué d'historiens pour reprocher à l'Eglise cet excès de chasteté et de prudence. L'auteur de la Sorcière a tout récemment formulé ce grief avec l'acrimonie et la haine qui lui sont propres. Mais, dans le même moment où M. Michelet attaquait les sévérités de l'Eglise au nom de la physiologie plus encore qu'au nom de l'histoire, un savant médecin écrivait un mémoire sur les dangers naturels des mariages consanguins. Il prouvait jusqu'à l'évidence, que la stérilité est souvent le châtiment infligé à ces mariages, et qu'alors même qu'ils sont féconds, ils sont encore punis par des infirmités nombreuses et redoutables, retombant sur la seconde et la troisième génération. On a dressé à ce sujet d'irréfutables statistiques que M. Michelet se sera gardé de lire , et l'Eglise a été vengée, une fois de plus, au point de vue naturel. Mais ce n'est là qu'une justification de second ordre : l'Eglise a mieux à dire. Si elle s'est montrée d'une rigidité si implacable en ce qui touche les alliances consanguines,

c'est qu'elle avait à établir solidement dans le monde la législation chrétienne du mariage, législation sur laquelle repose tout l'édifice social, et qui elle-même repose toute entière sur la pureté des époux : et cette chasteté craint tout ce qui peut, même de loin, ressembler à un inceste. Ce n'est pas ici une question de physiologie, c'est avant tout une question de morale.

Mais pour Eric, la question offrait quelque difficulté. S'il répudiait Ingeburge, c'était la guerre avec la Suède : malheur immense et source de calamités sans nombre pour les deux pays. Benoît fit voir en cette occasion, que l'Eglise, incapable de fléchir sur le principe, sait, quand le salut des âmes et la paix des peuples sont mis en question, tolérer certains abus pour éviter de plus grands maux, Benoît se relâcha de la sévérité antique; il écrivit à l'archevêque de Lunden, qu'après une séparation de quelque temps, nécessaire pour l'édification du peuple et dont le prélat danois fixerait lui même la durée, il serait permis aux deux époux de vivre légitimement dans leur mariage (1).

Eric avait encouru l'excommunication pour d'autres causes. 11 avait emprisonné lsarn, archevêque de Lunden, et Jean, prévôt delà même église. Cette affaire fut longue. Ce fut un de ces conflits entre

(1) Regulre, cpisl. 3. — Alb. Kranir, Chronica regnorum aquïtonarium, Ami*, Sueciœ, Norweyiœ, lih. Vil.

l'Eglise et l'Etat, comme il y en eut tant pendant tout le moyen âge. Le Saint-Siège termina celui-là comme il en a terminé tant d'autres. Eric avait envoyé une ambassade à Rome : Benoît accorda aux députés le pardon de leur maître. Il écrivit à l'archevêque de Lunden pour le prier d'absoudre les coupables ; mais seulement quand ils lui en auraient fait la demande, selon les formules usitées dans l'Eglise, et après une satisfaction suffisante (1). C'était faire miséricorde sans blesser la justice : Justitia et pax osculatœ sunU

(!) EpUl.,27.

Le dernier historien de Philippe le Bel a résumé avec clarté la pensée générale de tous les historiens sur le pontificat de Benoît XI : « Benoît défit « à l'applaudissement général tout ce qu'avait fait « Boniface VIII (1). »

Nous pensons qu'il y a dans cette appréciation une exagération regrettable. Benoit, il est vrai, a cru qu'il était de l'intérêt de l'Église et de l'intérêt des âmes de ne pas exaspérer la rage des ennemis de Boniface. L'attentat d'Anagni n'avait point fait trembler la grande âme de Nicolas Boccasino. Devenu pape, il ne craignit pas davantage pour luimême. Mais il craignit pour l'éternel salut des persécuteurs de l'Église romaine. Le déchaînement de tant de haines lui parut seulement guérissable par la douceur : il employa la douceur.

Boniface, au contraire, avait assisté pour ainsi dire à la naissance de la nouvelle doctrine qui séparait violemment l'État de l'Église, qui chassait

(1) Edg. Boularic, La France tous Philippe le Bel, p. 12*2.

décidément le spirituel du temporel. Il avait voulu étoufïer le monstre avant qu'il eut pris d'insurmontables proportions ; mais il avait échoué. Le monstre avait inévitablement grandi et pris des forces eflrayantes. Benoît, à son avènement, le trouva devant lui, gueule béante, menaçant, terrible. Il pensa à toutes les âmes que le triomphe de l'enfer pouvait priver du ciel et n'irrita point des colères avec lesquelles Boniface n'avait pas craint de se mesurer.

Rien de plus facile à comprendre que la politique si dissemblable de deux pontifes, qui se sont pendant leur vie honorés d'une estime et d'un amour réciproques. En deux mots, Boniface, pour le salut des âmes, avait voulu prévenir et étoufFer une grande erreur qui commençait; Benoît, pour le salut des âmes, voulut guérir une grande erreur qui triomphait.

Mais suit-il de là que Benoît XI ait fait à cette erreur quelque concession de principe? Faut-il dire avec M. Boutaric que Benoît a défait toute l'œuvre de Boniface? ou avec M. de Sismondi que Benoît n'a été courageux et n'a pris le parti de son prédécesseur que « quand il n'eut plus peur des Co- « lonnani de leurs complicés (f). » Rien n'est plus contraire à la vérité.

Dès le 7 décembre 1303, Benoît XI, à Rome,

(1) SUmondi, Histoire de* Français, IX, 1^6.

en présence des ennemis de Boniface, eut le singulier courage, qui suffirait pour honorer sa mémoire, de lancer une bulle contre les spoliateurs du trésor pontifical à Anagni. Il ne cacha point la promulgation de cet arrêt et tint au contraire à lui donner une publicité peu ordinaire. On le proclama partout le soir, au son des cloches, avec un appareil de torches enflammées bien fait pour frapper les esprits populaires. Le Pape chargea de l'instruction de cette affaire l'archidiacre de Saintes, Bojard. Dans sa lettre enfin, il voulut à haute voix dire sa pensée sur son prédécesseur, afin que personne ne put s'y méprendre : « Des fils de perdi- « tion, dit-il énergiquement, n'ont pas craint de « commettre à Anagni un crime épouvantable sur « la personne de notre prédécesseur, le Pape Bo- « niface (1). » C'était appeler les choses par leur nom. M. de Sismondi n'avait pas sans doute ce texte sous les yeux, quand il a prétendu que Benoît avait été lent à se décider sur la mémoire de Boniface.

Benoît avait été élu le 22 octobre, couronné le 27 du môme mois; c'est le 7 décembre qu'il qualifia de crime épouvantable l'attentat d' Anagni, et de fils de perdition Nogaret et Colonna. Si c'est là de la peur, nous sommes prêt à avouer que le langage de M. de Sismondi est de l'impartialité.

(i) EpisL, 21.

A CoDStantinople, régnait depuis 1282, l'empereur Andronic II Paléologue, un des ennemis les plus méprisables de l'Unité catholique, un de ceux sur qui doit retomber le crime de cette résurrection déplorable et de cette vie nouvelle du schisme photien qui est encore aujourd'hui, par son union avec le césarisme moscovite, un des plus grands dangers de l'Église. L'œil de Benoît XI se porta souvent sur ce malheureux empire qui allait bientôt être puni de cette désertion de Vérité et qui courait en aveugle à son châtiment, a Toute la « beauté de l'Église est évanouie, écrit le Souve- « rain-Pontife ; elle a disparu entièrement dans « tout l'empire d' Andronic, et aussi dans les Etats « d'Orose, roi de Servie, de son frère et de sa mère «Hélène (1). »

La Servie, au point de vue religieux, était le plus mal orienté de tous les peuples. Elle se trouvait placée entre le schisme grec d'une part, et de

(i) Epiai. , m.

l'autre, ces immortelles hérésies qui se sont, depuis tant de siècles, succédées dans la Bulgarie. La Bulgarie est en quelque sorte la seconde et opiniâtre patrie du manichéisme et de toutes les erreurs qui sont sorties de l'ancien gnosticisme. La Servie devait souffrir de ce double voisinage. Puis, les Turcs approchaient de plus en plus, et le quatorzième siècle ne devait pas finir avant que la Servie leur appartînt par droit de conquête. Les Papes, du moins, firent de sérieux efforts pour prévenir ou guérir tant de maux. Les Papes ont toujours compris et essayé de résoudre la question d'orient. Établir à Constantinople le siège d'un grand empire catholique qui étouffât énergiquement les erreurs monstrueuses des Bulgares et les essais de nouveaux schismes ; qui, avec une fière armée de croisés, fut, sur les rives du Bosphore, comme une armée permanente et éloignât de plus en plus des frontières chrétiennes la Barbarie mahométane; qui s'élançât à la poursuite des Infidèles, les faisant reculer jusqu'à la mer ou les replongeant dans les extrémités de l'Asie ; qui convertit peu à peu toute l'Asie conquise ; qui ouvrit, par un coup d'état de politique chrétienne, cette vieille impénétrabilité de la Chine et des Indes ; qui fondât des milliers de missions que les Bénédictins, les Prêcheurs et les Mineurs pourraient peupler d'apôtres ; christianiser enfin le monde asiatique et le préparer de loin à pouvoir un jour remplacer l'Europe usée et corrompue : tel était sans doute,

Digitiz

aux treizième et quatorzième siècles, le plan des Souverains-Pontifes. Ce plan, d'ailleurs, n'était autre que celui de Notre Seigneur Jésus-Christ : Docete omnes gentes. Un mosaïste inconnu a représenté au baptistère de Saint-Marc, à Venise, les douze apôtres plongeant dans les eaux baptismales douze néophytes qui représentent tous les pays du monde. Les papes voulaient réaliser ce tableau; ils voulaient continuer les apôtres, comme c'est leur mission suprême ; ils voulaient précipiter dans le baptême les Grecs, les Bulgares, les Musulmans, toute l'Asie, le monde entier. Ils voulaient que tous les fleuves de la terre fournissent leurs eaux au Sacrement de la régénération et que le Paradis reçut en foule les âmes de toutes les nations, le plus d'âmes possible, toutes les âmes, s'il était possible !

C'est pourquoi, Benoît, voulant commencer par la conversion de l'Empire grec ce grand travail du renouvellement de l'Orient, s'efforçait de combattre partout et d'étouffer le schisme, ennemi de l'unité et de la lumière. 11 envoya donc l'archevêque d'Antibari en Servie et dans les provinces voisines. 11 donna à ce légat des instructions détaillées (1) . Ce que le représentant de l'Église romaine devait surtout s'efforcer de combattre, c'étaient le divorce, les mariages consanguins, l'invasion et le pillage

(1) Episu 1Ù9. Elle est datée du 18 décembre 1303.

des biens ecclésiastiques, et l'accaparement des bénéfices.

Le nouveau pape n'avait pas appris, sans une vive joie, que le Despote de Servie, Orose, avait le dessein d' abandonner le schisme ; il lui écrivit aussitôt une lettre pleine de cet amour pour les âmes qui donne au style des papes un caractère qu'on chercherait en vain dans tous les monuments de l'antiquité : « La mère Église est sans cesse occu- 0 pée, dans l'intime de son âme, à chercher le sa- « lut de ses fils. Quelqu'un d'entre eux s'éloigne-t-il « de son sein ? elle fait tout pour le ramener dans « la voie de la Vérité. Nous avons donc une grande « joie dans le Seigneur, de ce que, par l'inspira- « tion de Dieu, vous éprouvez le désir de revenir « au salut qui se trouve seulement dans l'Église. « Nous voulons vous en féliciter et rendre grâces « à Dieu de ce bienfait ; et nous espérons que vos <( barons et votre peuple, frappés par votre exem- <( pie, laisseront leurs ténèbres pour la Vérité... « Hâtez-vous vers cette Vérité ; hâtez votre retour « à la foi catholique dans le sein de laquelle on « évite l'éternelle mort et on parvient à l'éternelle « gloire. Nous vous serrons, comme un fils bien « aimé, dans les bras de notre amour (1) . »

Les Serviens d'ailleurs, avaient déjà été les vassaux de l'Église romaine, comme l'attestent des

(1) Episu 25.

actes publics sous Innocent III et Honorius III (1) ; Benoît XI leur fit renouveler ces engagements de vassalité (2). La reine Hélène était publiquement catholique et facilita le resserrement de ces liens féodaux qui, en unissant la Servie au Saint-Siège, consolaient le Saint-Siège et pouvaient sauver la Servie.

On s'étonnera peut-être de ces prétentions de suzeraineté féodale que la cour de Rome afficha sur la Servie comme sur la Hongrie. Si ces prétentions des papes avaient été suivies pour eux d'une seigneurie moins nominale et plus réelle, ces deux pays eussent été plus profondément catholiques et se fussent plus efficacement opposés au progrès des Infidèles. Il est permis de croire que, si le Saint- Siège a paru tant de fois attacher tant de prix à ces fiefs, c'est qu'il espérait christianiser par eux tout l'Orient. Et s'il en avait été ainsi, nous ne serions pas menacés aujourd'hui de cette domination universelle soit de la Russie qui fait tant de progrès en Asie par ses influences continentales, soit de l'Angleterre dont la puissance maritime entame tous les jours la même Asie par le midi. A l'Asie russe ou anglaise, schismatique ou protestante, nous préférons l'Asie telle que les Papes la rêvaient.

(1) V. Itnynaldi, Annales EcclesiaMci, anno 1*204, n ô 46, el anno 1220, n° 27.

(2) Epi ? u 117.

Vers la môme époque, on apprit à Rome une grande victoire des armes chrétiennes en Orient. Andronic n'avait ni une armée assez forte, ni un cœur assez grand pour combattre les Musulmans par lui-même. Mais, comme tant de ses prédécesseurs, il employait volontiers la valeur des Latins pour débarrasser l'Empire d'une invasion toujours menaçante. 11 agissait en politique, et non pas en chrétien. L'Occident cependant ne se lassait pas d'être chrétien et de se laisser tromper par les empereurs du Gonstantinople : grand honneur pour l'Occident. Les dupes valent mieux que les dupeurs.

Une armée de Catalans et d'Aragonais, commandée par Roger Florio, après avoir reçu les plus belles promesses d' Andronic, s'avança vers Philadelphie dont les Turcs faisaient le siège, délivra la ville et mit les infidèles en fuite. Mais Andronic, fidèle à la tradition de ses devanciers, ne sut pas profiter de la victoire (1). Il ne manqua point, d'ailleurs ,

(1) Nicéphore Gregoras, lib. VII.

à la vieille habitude des Grecs, et ne paya pas ses alliés.

En cette même année 1303, Kasan conduisit contre les Musulmans une armée de Tartares et d'Arméniens. Après quelques vicissitudes, Tannée de Kasan fut mise en fuite (d). Mais l'Eglise avait surtout à s'inquiéter de la victoire que le sultan d'Égypte, Naser-Mohammed, avait remportée près de Damas sur les Mongols envahisseurs (2). Mohammed, maître de la Syrie, y persécutait cruellement les chrétiens. Benoît avait l'oreille assez délicate pour entendre distinctement le cri des victimes , et il fut plus attristé de ce désastre, qu'il n'avait été consolé de la victoire de Philadelphie.

Quant à Andronic, il fut puni bientôt de sa perfidie envers les Latins. Et, cent cinquante après, les Infidèles devaient mettre pour toujours leurs mains brutales sur les trésors des empereurs grecs, de ces débiteurs de mauvaise foi. Dieu punit souvent l'erreur par l'erreur ; il punit le schisme par l'hérésie, Photius par Mahomet !

Le successeur de Boniface aurait voulu retenir la main de Dieu qui se préparait à frapper l'Orient. Il était digne de lui de penser à une croisade. Pas une grande âme n'a passé par le souverain-pon-

(1) Agalhon, Historia oriental is, c. xlu Rajnaldi, IV, 369 el 370.

(2) 23 avril 1303.

tifîcat, sans avoir cette généreuse pensée. Benoît, d'ailleurs, ne se borna point à un plan vague. Il mit la main à l'œuvre. Un écrivain du seizième siècle, Gilles de Viterbe, bien placé pour remonter aux sources de l'histoire ecclésiastique, nous a laissé quelque détails touchants sur l'activité belliqueuse du vieux pape : « 11 n'eut rien plus à cœur que de « réunir de tous côtés tout ce qu'il lui fallait de « ressources pour venir en aide aux chrétiens de « Syrie opprimés par les Infidèles. Mais il devait « être surpris par la mort au moment où, dans ce « but, il affermissait la paix en Italie, faisait un « appel aux princes catholiques, se procurait de « l'argent et des vivres, levait une armée, et travaille lait enfin nuit et jour aux préparatifs de la guerre « sainte (1). »

Nous ne pensons pas qu'aucun historien moderne ait convenablement parlé de ce projet de croisade, sur lequel nous aurons lieu de revenir plus longuement. Ce projet, d'ailleurs, devait mourir avec Benoît. C'est un nouveau motif de regretter la mort anticipée de ce grand pontife; c'est un nouveau motif aussi pour donner à ce pontificat de quelques mois une importance qui lui serait injustement refusée. C'est à la grandeur de ses actes, et non pas à la durée de sa vie, qu'il faut mesurer un homme, un roi, un pape!

(1) iEgidins VitcrbienBis, llitloria vicetimi tœculi, m«., p. 1Q8.

Nous avons à raconter un drame émouvant, un de ces drames dont l'Italie du moyen âge a été souvent le théâtre ; où l'on assiste à la lutte de haines sauvages, irréconciliables, sanglantes, entre les royaumes, entre les villes, entre les familles et les habitants de la même ville; et cela le plus souvent dans le même temps et sur toute la surface de la péninsule italique ! A l'époque dont nous essayons de tracer le tableau, ces haines avaient depuis longtemps une cause et un but nettement déterminés. La lutte entre le Sacerdoce et l'Empire avait divisé en deux factions toute la famille Italienne. Les uns étaient épris de la grande figure de l'Eglise, incarnation permanente de Jésus-Christ j l'Eglise devait, à ce titre, gouverner, du haut de Rome, tous les royaumes de la terre, et être le Tribunal suprême de qui relèvent naturellement tous les peuples et tous les rois. Les autres rêvaient de l'ancien empire romain, et voulaient donner à César la première place au sommet de la hiérarchie du monde, consentant à donner au Pape cette place honorablement secondaire, que le

grand -pontife avait jadis occupée dans la Rome païenne. Ainsi d'une part, on se passionnait pour une restauration de l'Empire romain, heureusement impossible ; et, d'autre part, on ne voulait pas se déprendre de cette domination universelle de l'Eglise sur le monde, et de l'esprit sur la matière. Mais hélas I les événements du dernier pontificat avaient rendu cette domination d'un exercice singulièrement difficile.

11 arrive presque toujours que, dans les grands conflits religieux ou politiques, de petits intérêts se mêlent aux grandes passions. 11 résulte de là je ne sais quels singuliers entremêlements de faux et de vrai, de tort et de droit, de ténèbres et de lumières, aussi bien dans un parti que dans l'autre. C/est ainsi que la grande et noble lutte des Guelfes et des Gibelins se compliqua d'autres luttes d'un caractère peu élevé, dont la plus célèbre fut la querelle des Blancs et des Noirs. Les Guelfes, par ces complications, ne méritent pas désormais de rester, aux yeux de l'historien, les défenseurs désintéressés de la plus belle de toutes les causes ; ils ne méritent pas d'être considérés comme d'autres croisés, uniquement armés pour la défense de la Vérité désarmée. Pourquoi faut-il qu'en dehors de l'Eglise môme, il n'y ait rien d'absolu sur la terre, rien d'immaculé dans l'histoire?

Au commencement de 1303, agitée d'un côté par cette vaste lutte des Impériaux et des Papistes, et de l'autre, par le conflit étroit des Blancs

et des Noirs qui avait commencé en 1300 à Pistoie, l'Italie était en feu, et particulièrement la Toscane, l'Emilie et le Trévisan. Mais c'est à Florence qu'était le centre de l'incendie. Il faut se faire de Florence à cette époque l'idée d'une forteresse qui en renfermerait cent autres. Tous ces grands palais en forte pierre avec leurs murs profonds et leurs créneaux, étaient autant de châteaux forts où se cachait quelque puissante famille Guelfe ou Gibeline, noire ou blanche, sans cesse en garde contre la famille et contre le palais voisins. La guerre privée était devenue l'état habituel de cette cité turbulente; les assassinats n'y étonnaient plus personne. Au milieu de toutes ces haines circulait une sève de piété ardente dont aucun parti ne pouvait ni ne voulait se défendre. Un délicat amour poulies lettres, qui aurait eu besoin de la paix pour se développer, dominait souvent toutes les autres passions. Au commencement du quatorzième siècle, Dante rêvait déjà sa Divine Comédie; mais après s'être en vain jeté entre les Blancs et les Noirs (1), le grand poète venait d'être exilé, ainsi que le père de Pétrarque. Pétrarque devait naître en 1304. Les Pisans achevaient à peine leur Campo-Santo, et Giotto étonnait le monde par les merveilles d'un pinceau qui, plus indépendant que celui de Cimabué, ne relevait plus des Byzantins.

(1) Enfer, ch. VI, $û, XXIV, 165; Purgatoire, XX, 70.

Le nouveau Pape ne put considérer sans larmes les désastres de cette grande ville, désastres dont elle était l'auteur et la victime. Il envoya donc comme Parfaire à Florence le cardinal Nicolas Albertini, de Prato, qu'il avait revêtu de la pourpre aux Quatre-temps de Tannée précédente, le 18 décembre 1303. Le Paciaire était de l'Ordre des Frères Prêcheurs et avait été, en 1290, élevé par Boniface VIII à l'évêché de Spolète. Benoît XI le transporta du siège de Spolète à celui d'Ostie. C'était un homme dont tous les historiens ont vanté le savoir, la vertu, la douceur.

Nicolas de Prato reçut officiellement sa mission du Souverain -Pontife par une lettre apostolique du 31 janvier 1304. « Lorsque le Seigneur Jésus, dit « le successeur de Boniface, fut sur le point de « passer de ce monde à son Père, il laissa à ses u disciples la paix pour héritage, leur disant : Je u vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Vi- « caire de Jésus-Christ sur la terre, au milieu de a tant de soucis, nous n'en avons pas de plus vif • que celui de la paix. C'est vers la paix que noce tre esprit est principalement tourné, vers la paix « que tendent toutes nos veilles, toutes nos études, « tous nos labeurs.... C'est pourquoi, continue le « Pape, nous vous envoyons dans les provinces de « Toscane, des Romagnes et du Trévisan avec l'of- « ficede Légat que ces lettres vous confèrent, vous « créant Paciaire en toutes ces provinces, afin que « vous rétablissiez et affermissiez la paix partout

« où il sera nécessaire de la rétablir et de la conso- « lider (1). »

Dans plusieurs autres lettres (2) , Benoît donne à son légat les pleins pouvoirs qui lui étaient nécessaires pour la négociation d'une aussi difficile affaire. Le cardinal de Prato pourrait frapper des censures ecclésiastiques tous ceux qui resteraient obstinément rebelles à ses conseils pacifiques. Ce n'était pas du reste un homme à abuser de cette redoutable puissance. Le Souverain-Pontife lui décerne publiquement cet éloge sans réserve : « Ce- « lui de qui viennent tous les biens, lui dit-il, vous « a donné la parure de toutes les sciences et de « toutes les vertus, et nous avons, plus d'une fois, « en des occasions délicates, éprouvé votre mérite « et votre zèle (3). »

Le Pape étendit les pouvoirs du Paciaire aux deux patriarchats d'Àquilée et de Grado, à l'archevêché de Ravenne, au diocèse et à la ville de Ferrare, à Venise enfin. Et il lui donna solennellement son congé avec les formules redoutables qui, en pareille occasion, étaient d'usage à la Chancellerie romaine : « Allez, dit le Souverain-Pontife, d arrachez, détruisez, brisez, dissipez, bâtissez, « plantez, faites enfin en notre nom tout ce qui

(1) Epist. 69.

(2) Episi 70-31.

(Ô) Epist. 69.

« vous semblera tendre au bonheur des peuples « et au rétablissement de la paix entre les chré- « tiens (1). » Le légat, après avoir reçu la dernière bénédiction de Benoît, partit de Rome et prit la route de Florence. G' était au mois de février.

Le 10 mars suivant, Florence se dépouillait de son aspect militaire et prenait un air de fête. Les palais terribles s'ouvraient, et une foule joyeuse en sortait. Les rues étaient jonchées de feuillages. Il y avait sur tous les visages la joie de l'espérance, à défaut de la joie de la paix. Celui qui est le représentant du Roi pacifique venait d'envoyer à Florence un ambassadeur chargé de se tenir désarmé entre les deux camps ennemis, d'entendre les plaintes, les récriminations, les exigences de l'une et l'autre faction, de les interprêter en les adoucissant et de leur faire donner, en vue de la paix, toute la satisfaction possible et désirable. Si passionnés que fussent la noblesse et le peuple Florentins pour les aventures et les gloires de la guerre privée, ils ne pouvaient cependant échapper au désir d'un peu de tranquillité succédant à tant d'orages. Les femmes attendaient vivement la fin d'une lutte qui mettait souvent leurs maris et leurs pères dans deux camps opposés. On souriait à la pensée d'une longue trêve ou d'une alliance définitive qui permet-

(1) EpUu 08, do 81 Janvier 1304.

trait anx Florentins de se reposer dans l'art, d'écouter les chants de leur Dante et les canzoni de leurs autres poètes, de contempler les peintures de Giotto et de ses élèves, d'achever leur Dôme, de se placer enfin au premier rang des républiques italiennes. Tel était l'espoir universel. Et quand le Légat apparut aux portes de Florence avec tout l'appareil des pompes romaines, une grande acclamation l'accueillit, un seul cri retentit : cri de joie, d'attente et de reconnaissance formé de toutes les voix des Guelfes et des Gibelins, des Blancs et des Noirs, des nobles et des popolani. Ainsi fit son entrée dans Florence l'Église romaine, représentée par le Cardinal de Prato, qui apportait la paix dans les plis de sa robe (1).

Le Légat prit la parole et exposa simplement sa mission. 11 peignit en termes vifs quel désir ardent de la paix consumait la grande âme du nouveau Pape. « Mais, ajouta-t-il, il faut penser pratiquement à la conclusion de cette paix. Le Pape désire que le peuple Florentin soit tout d'abord divisé en dix-neuf tribus qui auront chacune un gonfalonier à sa tête (2) . » Le peuple accueillit volontiers cette organisation nouvelle qui n'était pas sans avoir

(1) Tous le» historiens sont d'accord sur ce premier accueil qui fuirait au Légat romain. V. J. Villani, 1. VIII ; ch. lxix. Dino Compagno, lib. m; Léonard Aretin, Historia Ftorentina, lib. IV, cités par Raynaldi , Annales ecclesiattici, IV, 372.

(2) Saint Antonln, III, L xx, c. ix, § 1".

quelque parfum d'antiquité. La pensée du Pape était sans doute, par cette nouvelle division de la ville, de donner à chaque tribu nouvelle une sorte d'esprit de corps et d'émulation pacifique, qui fit oublier les vieilles haines et les anciens partis. Rien n'était peut-être plus habile. Honneur à cette habileté qui a pour but unique et désintéressé le bien, la paix et le salut !

Quand le peuple eut reçu cette organisation, le Légat ne crut pas sa mission terminée. Il ne voulut pas se retirer de Florence en laissant derrière lui des infortunes sans consolation et des germes de discorde qui devaient inévitablement se développer. Au moment de son entrée à Florence, les Guelfes et les Noirs étaient vainqueurs; les chefs des Gibelins et des Blancs étaient exilés. Le Légat avait eu avec eux quelques entretiens à Arezzo et n'avait pas eu de peine à les décider à la paix : l'exil est une de ces douleurs dont on souhaite l'adoucissement au prix des plus durs sacrifices. Le cardinal de Prato avait reçu des chefs du parti vaincu le plein pouvoir de traiter en leur nom. Mais dès qu'il fit entrevoir aux vainqueurs son désir de réconciliation universelle et la possibilité de faire cesser un exil si contraire à la paix publique, les haines italiennes, qui ne sont jamais bien endormies, eurent un réveil sauvage et terrible. Le Légat perdit immédiatement cette popularité sans laquelle il lui était impossible de rien achever ; on répandit partout le bruit qu'il était secrètement attaché pour

des raisons de famille à la faction proscrite; on vit en lui un ambitieux qui sacrifiait à des intérêts privés les grands intérêts de l'Eglise si bien défendus par les Guelfes ; on le discrédita partout ; et des cris de haine, de sanglantes menaces remplacèrent désormais, autour de l'envoyé de Benoit XI, ces acclamations joyeuses auxquelles il avait dû facilement s'habituer. On s'habitue si vite à la popularité et au bonheur.

Rien d'ailleurs ne fléchit le courage du Paciaire; Villani est obligé d'en faire l'aveu. Il se tint fortement debout, sur les ruines de toutes ses espérances, au milieu de la haine et du mépris universels. 11 avait encore pour lui la majesté de ses fonctions et de son titre ; on n'osait pas encore toucher à sa personne, et il pouvait tous les jours tenter, en faveur de la paix, quelque nouvel effort. Cela ne pouvait suffire aux haines florentines. On se servit contre le Légat des mêmes artifices odieux que Philippe le Bel avait employés contre Boniface, laissant ainsi un déplorable exemple à tous les princes et à tous les ennemis du bien. On fabriqua de fausses lettres au nom du Légat ; les Gibelins de Bologne en reçurent une de ce genre, par laquelle ils étaient priés de venir au secours de leurs frères de Florence. Les Bolonais ne se le firent pas dire deux fois, et on les vit arriver sous les murs de Florence. Aussitôt, dans toute la ville, on entendit ce cri : « Le Légat nous a trahis! le Légat nous a trahis l » On se précipita vers sa demeure} on l'eût volon-

tiers déchiré. Les magistrats parvinrent à éviter cet horrible sacrilège. Ils persuadèrent au Cardinal de quitter une ville où il était exposé à d'inutiles dangers et de se retirer dans son pays natal, à Prato, où il aurait à rétablir la paix entre ses concitoyens que les mômes cabales partageaient en deux camps irréconciliables. Le Cardinal dut se rendre à cet avis, et partit pour Prato.

Mais la haine le poursuivit dans cette ville, où son caractère devait pourtant être mieux connu. Le Paciaire désormais devait sans cesse se trouver placé entre les défiances des Guelfes qui l'accusaient de trahison, et celles des Gibelins dont la seule miséricorde lui avait fait embrasser les intérêts. Les Guelfes lui reprochaient sa sympathie pour une cause qui n'avait jamais été celle du Saint-Siège ; les Gibelins lui reprochaient la stérilité, peut-être calculée, de ses efforts pour le rétablissement de la paix. A Prato, comme à Florence, Nicolas Albertini fut accueilli par ces défiances et ces reproches. Les Guelfes étaient les plus furieux ; ils ne gardèrent plus aucune mesure. Des Lucquois et des Florentins arrivèrent à Prato pour y fomenter les haines ; ils se rendirent aisément maîtres de la ville et se jetèrent sur le Légat doublement sacré comme ambassadeur et comme prêtre de Jésus- Christ (1). Il eut peine à échapper à

(1) Epiai, car. 170.

ces hommes de sang et sortit de Prato, saisi d'une sainte indignation contre l'ingratitude de ses concitoyens. Déposant enfin cette mansuétude que rien jusque-là n'avait pu altérer, le Cardinal-Légat s'arma des sévérités de la justice, et, terrible, se tournant vers Prato, lança solennellement l'anathème sur cette cité rebelle. Puis, sans rien craindre pousses jours qu'il exposait résolûment, il rentra à Florence, et n'ayant point souci des fureurs qu'il allait rallumer contre lui, prêcha une croisade contre les habitants de sa ville natale. Chose singulière 1 on entendit sa voix : dans cette Florence qui était à peu près coupable des mêmes excès que Prato, il se trouva de nombreux croisés pour aller infliger à une ville voisine le châtiment que peut-être ils méritaient eux-mêmes. Tant avait de force à cette époque le retentissement de la voix de l'Eglise 1

Mais cet enthousiasme inattendu pour la guerre sainte ne devait pas être de longue durée. Le peuple seul en avait sans doute été animé ; les chefs du parti Guelfe et Noir avaient trop d'opiniâtreté dans leur haine pour se laisser aller à ces passions d'un autre temps. Les Lucquois, d'ailleurs, campés à Fucechio, les encourageaient dans leur résistance au Légat et leur promettaient le secours de leur armée. En vain le Cardinal essaya-t-il une dernière fois de concilier les partis ; en vain provoqua-t-il une conférence entre douze exilés et douze Florentins du parti Guelfe et Noir. Les ennemis de la paix

firent de l'agitation, semèrent partout de nouvelles calomnies contre le Paciaire, mirent en danger la vie des douze parlementaires gibelins et les forcèrent de se retirer de la ville. Les Lucquois cependant étaient déjà tout en armes sous les murs de Florence. Les derniers amis qui restaient au Légat lui firent comprendre que sa vie était sérieusement en danger; et c'est alors, dit le pape Benoît, qu'il fut obligé de s'enfuir, « celui qui avait été innocent « au milieu de ces coupables, simple au milieu de « cesfourbes, juste au milieu de ces injustes. » Florence demeurait, plus qu'avant l'arrivée du Paciaire, en proie à toutes les horreurs de la guerre civile. Les Guelfes séparaient leur cause de celle de l'Église romaine à laquelle les Gibelins ne s'étaient ralliés que pour voir la fin de leur exil. 11 arrivait que tous les partis délaissaient l'Église et faisaient la solitude autour d'elle. C/est ce qui s'est vu mille fois dans l'histoire, et l'Église a triomphé mille fois de ces trahisons et de ce délaissement. Elle en triomphera toujours. Alors que tous ses fils l'abandonneraient sur la terre, elle aurait encore avec elle tous les saints, tous les anges , et Dieu.

Quand le Légat fut arrivé aux portes de Florence (1), accompagné de cette multitude dont il avait été l'idole et dont il était la victime, il se re-

(1) Villani, dans Muratori, XIII, 40/i.

tourna, plein de courroux et de fierté, et jeta aux Florentins ces dernières paroles : « Puisque vous « ne voulez pas écouter la voix du vicaire de Dieu « et faire la paix entre vous, restez, restez, avec la « malédiction de Dieu et avec celle de la sainte Égli- « se. » Et il s'éloigna, vainqueur dans sa défaite.

Benoît XI, qui comme son légat était poursuivi par la haine, avait été forcé de quitter Rome et s'était retiré à Pérouse. C'est là que Nicolas de Prato le retrouva. La Providence ne /levait pas tarder à punir les deux villes d'une ingratitude qu'on pouvait appeler un péché contre le Saint-Esprit, puisqu'elle avait consisté à repousser aveuglément les dons de Dieu, et la Paix, le plus beau peut-être de ces dons après la Grâce.

Aussitôt après le départ du Légat, un incendie épouvantable éclata à Florence (1). Jamais pareil désastre n'avait attesté plus hautement la sévérité et la justice des exécutions de Dieu : au témoignage de Léonard Arétin, il y eut dix-sept cents maisons entièrement consumées par les flammes. On sait de quelle pierre solide sont construits les palais flo-

(1) V. dans Villani le ch. lxxi du liv. VIII, intitulé : Corne fu messo fuoeo in Firenze e arse gran parte délia cilla, dans Mu ratori, Scriptores rerum ilalicarum, XIII, ÛO/l. — Villani raconte les choses un peu différemment ; mais nous avons préféré nous en rapporter au récit détaillé de Benoit XI, dans la lettre 170 de son Registre. Cette lettre, écrite aux Florentins quelques jours après les événements, ne pouvait dénaturer des faits dont tant de milliers d'hommes avaient été témoins.

rentins; le feu vengeur rongea et dévora cette pierre comme tout le reste ; la voix publique proclama que ces flammes étaient vraiment divines. C'était un miracle effroyable et qui, sur les ruines de leurs palais, dut frapper d'un indicible remords les chefs du parti Guelfe sur lesquels retombait en réalité la responsabilité des derniers événements et de cet extraordinaire châtiment.

A l'incendie se joignent de nouveaux conflits et de nouveaux massacres. On s'entretue avec rage sur ces débris fumants. Les Lucquois cependant ont pénétré dans la ville ; ils pillent, ils assassinent, ils brûlent : l'immense incendie parait avoir été leur œuvre (1). A travers les flammes, ils renouvellent tous les crimes dont ils avaient ensanglanté Pistoie. Ils s'approchent furieux, exaspérés, du palais où résidait le Légat (c'était celui des Mozzi de Saint- Grégoire) , et n'y trouvant plus cette victime désignée à leurs poignards, ils insultent et déshonorent le palais. Ne pouvant tuer l'homme, ils injurient les pierres (2).

Peu de jours après, pendant qu'à travers les rues qui restaient encore dans cette ville si florissante autrefois, on voyait errer des familles sans asile, des femmes et des enfants en pleurs, un messager

(1) Villani dit que le feu Tut mis à la ville par un mauvais prêtre attaché a l'église Saint-Pierre. Le chroniqueur ne parle point des Lucquois.

(2) Epiai, cur. 170.

venant de Pérouse, apporta aux magistrats florentins une lettre de Benoît XL C'était un nouveau châtiment qui fondait sur la cité coupable.

Jamais lettre plus indignée n'est peut-être sortie de la Chancellerie romaine. Le pape n'avait pu entendre sans colère le compte-rendu de la mission du Cardinal-Légat. Il résolut de faire un grand acte de justice, après avoir échoué dans sa grande tentative de miséricorde. De là sa lettre du 22 mai (1).

« Le Roi de la paix, dit le pape en commençant, a Celui qui n'a d'autres pensées que des pensées de « paix, n'est venu dans le monde que pour la paix « du monde. » Mais les Florentins, ajoute le Souverain-Pontife, n'ont pas voulu correspondre aux désirs pacifiques du Sauveur des hommes. Ils se sont implacablement obstinés dans une guerre qui les ruine, qui ôte le meilleur de son sang au corps affaibli de leur République, qui ne permet plus même de garder encore quelque espérauce sur le salut de leur ville. « En effet, ce n'est partout que « haines mutuelles, glaives cruellement tournés les « uns contre les autres, exils, emprisonnements, « massacres. Qu'elle est changée cette Florence « qui méritait si bien son nom autrefois, qui était « en perpétuelle floraison, qui était toute entourée h de lis et de roses ! » Le pape alors raconte, dans

(1) Episu car. 170.

tous leurs détails, les événements que nous avons racontés tout à l'heure, d'après cette lettre pontificale dont l'autorité nous a paru supérieure à celle de Villani et de tous les autres chroniqueurs. BenoîtXI, en effet, était on ne peut plus complètement informé par le Cardinal-Légat, sous la dictée de qui cette lettre fut à peu près écrite ; et, destinant cet acte aux Florentins, il était astreint à une minutieuse exactitude. La mauvaise volonté des ennemis du Légat n'aurait pas manqué de relever avec aigreur toute inexactitude du Souverain-Pontife, eût-elle été d'une minime importance; et c'est pourquoi le récit du Pape, qui diffère de celui de Villani, nous paraît historiquement plus fondé.

Ce récit achevé, le Pape s'écrie plein de douleur : « En vérité, la conjuration de Catilina, les « cruautés de Sylla et les persécutions de Marius « ne sont pas plus odieuses que ce complot con- « tre notre Légat. Est-ce là, grand Dieu, l'œuvre « de chrétiens? N'est-ce pas plutôt un attentat di- « gne des derniers criminels, d'hommes perdus, « désespérés, tombés au plus profond de l'abîme. « Et ils se prétendent enfants de l'Eglise! »

« Pourrions -nous, continue le Pape, tolérer de « pareils excès? Pourrions-nous ne pas nous élever « contre ces insensés que la crainte de Dieu est «impuissante à retenir? Pourrions-nous, par la « grâce de Dieu, de ce Dieu dont ils sont les enne- « mis déclarés, ne pas leur mettre énergiquement « le frein à ia bouche et les rênes au cou? Est-ce

« qu'il est possible que nous permettions jamais « que les méchants jouissent du repos pendant que « les bons sont opprimés? Est-ce que nous souffri- « rons que l'innocence périsse ici-bas? Non, non, « mille fois non : à Dieu ne plaise que cette lâcheté « puisse être jamais reprochée au Pontife romain, «àl'évêque, au pasteur de tous les chrétiens de « l'univers! »

Après ce torrent d'éloquence, le Pape prononce son arrêt. Il cite à son tribunal les députés des communes de Florence et de Lucques, avec un certain nombre de Florentins et de Lucquois. Ils devront comparaître aux pieds du Pape dans l'octave de la fête de saint Pierre et de saint Paul, et se soumettre humblement à toutes ses prescriptions, à tousses ordres (1). En attendant, il est sévèrement interdit à qui que ce soit de porter secours aux villes maudites.

Les coupables comparurent enfin devant le Tribunal suprême. Mais, pendant ce temps, les Gibelins et les Blancs, profitant de l'absence des chefs de l'autre faction, tentèrent un coup de main hardi, et entrèrent triomphants à Florence. Cette nouvelle parvint rapidement aux oreilles des Guelfes et des Noirs, qui se défendaient devant le Souverain-Pontife. Ceux-ci crient à la trahison, et prétendent que leur absence a été combinée pour préparer le triom-

(l) Jussionibas no s tri s humiliter pari lu n.

phe des Blancs : «C'est encore, ajoutent-ils, l'œuvre du Cardinal-Légat. » Ils sortent de Pérouse en toute hâte, pleins de rage ; ils se précipitent, ils rentrent à Florence. Les Blancs marchent en armes à leur rencontre. Une affreuse bataille, dont Villani nous a transmis le détail, ensanglante les faubourgs et les portes de cette ville sur laquelle s'appesantissait la vengeance de Dieu. Le chroniqueur lui-même est forcé d'avouer que ces épouvantables déchirements étaient un châtiment céleste, et que les Florentins méritaient tant de fléaux pour avoir insulté le Saint-Siège dans la personne de son Légat.

Nous n'avons pas à pousser plus loin ce tableau. La situation de Florence resta la même jusqu'après la mort du successeur de Boniface. Mais cet épisode suffit pour montrer quel était à cette époque l'état moral de toute l'Italie, et combien les Italiens ont été souvent les artisans de leurs malheurs. C'est partout le même spectacle. Une guerre est sur le point d'éclater, dans le même temps, entre Venise et Padoue. Benoît, pacificateur universel , envoie aux deux villes l'évêque de Fermo (1). Celui-ci fut plus heureux que Nicolas de Pralo, et les germes de cette guerre furent habilement étouffés. Le Paciaire put, à son retour, annoncer au Souverain- Pontife que pas une goutte de sang chrétien n'a-

(i) Episu, 140-141.

vait été versée, et que la paix était affermie entre les deux cités rivales (1). C'étaient, de toutes parts, comme on le voit, de petites haines produites par de petites causes, de mesquines jalousies entre deux villes dans le même pays, entre deux factions dans la même ville, et souvent entre deux familles dans la même faction. Nul sentiment, nul désir, nulle puissance de l'unité. Seule, au milieu de tous ces flots de sang inutilement répandus pour des causes frivoles, la Papauté conserve la grandeur italienne à côté de la grandeur catholique ; seule, elle aime l'Italie ; seule, elle l'aime d'un amour pratique et qui ne se contente pas de phrases. Elle veille à tout, elle pacifie tout, et si elle échoue parfois devant l'aveuglement des factions, elle a, du moins, tout fait pour empêcher les effusions de sang italien. C'est ce que vient de démontrer surabondamment toute cette partie de l'histoire de Benoît XI.

(1) André Dandolo, in Peiro Gradenigo.

Nous avons déjà, dans le cours de cette étude, essayé d'établir quelle fut au moyen âge la mission de la France, de l'Espagne , de la Hongrie, de Rome. Il est facile de voir quelle était, dans le plan divin, la mission de l'Empire. Il devait être à l'Eglise romaine ce que furent à certaines Eglises particulières ces puissants seigneurs qu'on appelait les avoués. L'avoué d'une église était son défenseur ofliciel, permanent. C'était le pouvoir temporel montant la garde à la porte du pouvoir spirituel, avec cette dignité fière que donne toujours l'accomplissement d'un grand devoir. V avoué ne devait pas quitter un instant la droite de cette faiblesse qui lui était confiée ; il devait se tenir près d'elle, l'épéc nue, protégeant les bons, faisant trembler les autres. Ainsi devait être l'Empire. Pendant que certaines nations avaient pour devoir, comme la Hongrie et comme l'Espagne, d'être les boulevards vivants de la chrétienté menacée, ou comme la France, d'être le Soldat de Dieu chargé de frapper les grands coups décisifs sur toutes les hérésies et toutes les erreurs j le « Saint Empire ro-

main, » lui, avait la mission de réunir, dans une désirable unité, les vingt peuples de races diverses et sans cohésion naturelle que les vicissitudes historiques ont groupés au centre de l'Europe. Il devait se mettre à la tête de ces peuples unifiés, ressusciter, grâce à eux, non pas les traditions, mais la force du vieil empire romain, et venir avec eux au pied du trône de saint Pierre, disant humblement au Souverain-Pontife : « Gouvernez en paix ; répandez la Vérité sur le monde ; envoyez vos missionnaires, détruisez et bâtissez, arrachez et plantez. Continuez l'œuvre de Jésus-Christ. Me voici, armé ; je suis votre avoué ; je vous protège. » Telle était, en deux mots, la mission de l'Allemagne : Une protection officielle et sans interruption prêtée au siège romain !

Hélas ! cet Empire ne fut pas longtemps fidèle à la grandeur de sa mission. Sous Charlemagne, on admira la grande et forte étreinte de l'Eglise et de l'Empire. Tant que le sceptre impérial demeura dans la famille de Charlemagne, l'harmonie ne fut pas détruite. Mais bientôt, l'enfer fit ce qu'il fait toujours et partout : il renversa l'ordre divin, et persuada aux empereurs de parodier le plan céleste, en substituant toujours et partout le mot et l'idée d'Empire au mot et à l'idée d'Église, en faisant de l'Église le satellite de l'Empire, en tenant les évêques et le Pape lui-même dans la main de l'Empereur, en renouvelant, enfin, tout le système de l'ancien césarisme. L'enfer ne fut que trop

écouté. Mais ce n'est pas ici le lieu de raconter la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, de saint Grégoire VII contre Henri IV, d'Alexandre III contre Frédéric Barberousse, de Grégoire IX contre Frédéric II. Qu'il nous suffise de dire que les avoués de l'Église romaine furent aussi infidèles à leur mission que les avoués des églises particulières avaient été infidèles à la leur. Le grand fait de l'histoire, aux neuvième et dixième siècles, c'est la spoliation de ces Églises par leurs avoués ; le grand fait de l'histoire, aux onzième, douzième et treizième siècles, c'est l'oppression de l'Église romaine par ses défenseurs-nés, par les empereurs d'Allemagne.

En 130A, régnait en Allemagne Albert I #r d'Autriche, qui, depuis la mort d'Adolphe de Nassau le 2 juillet 1298, et son second couronnement le 2 août suivant, n'avait plus de compétiteur. Albert avait, sans doute, autant de goût pour le césarisme qu'aucun de ses prédécesseurs ; mais il se sentait moins fort. Ne voulant pas entreprendre contre l'Église romaine une persécution à la Frédéric II; voyant, d'ailleurs, que, dans ce rôle peu glorieux, il restait peu de choses à faire après le roi de France, Albert se contenta de persécuter l'Église dans ses États. Il eut surtout à soutenir une lutte fort vive avec Gérard, archevêque de Mayence, qui cependant, paraît-il, s'était jadis déclaré en faveur du duc d'Autriche contre Adolphe de Nassau. Mais

Albert n'avait pu contempler sans envie les riches possessions et les droits de l'église de Mayence ; il y avait porté la main. Le pape Uoniface lui avait donné un avertissement solennel, mais en vain. Albert venait enfin d'arracher de force à l'archevêque Gérard un acte qui concédait à l'empereur, avec quelque apparence de légalité, toute une série de droits et tout un ensemble de possessions dont l'Église était légitimement propriétaire. Nous n'avons, d'ailleurs, recueilli aucun renseignement, ni sur la nature de ces droits, ni sur la valeur de ces biens.

Benoît XI ne put tolérer une telle exaction, et, tout aussitôt, écrivit à l'Empereur. On va voir quel langage savait tenir aux princes les plus puissants la faiblesse désarmée d'un vieillard qui n'avait pour défense que des armes spirituelles. « Vous avez « persécuté, abreuvé d'affronts et opprimé notre- « vénérable frère, Gérard, archevêque de Mayence « et son église : si bien que le dit archevêque a été « forcé de conclure avec vous un arrangement sin- « gulièrement préjudiciable à ses droits et à ceux « de l'Église. C'est ainsi que vous avez dépouillé « cette église de biens considérables qui lui appar- « tenaient. Nous nous adressons donc à votre Marc jesté royale et vous prions de bien considérer « combien il peut être funeste à votre honneur et « à votre salut de vous voir (vous qui avez mission « de maintenir les autres dans leur droit) , de vous « voir, disons-nous, usurper le droit et les biens

« de l'Église. C'est pourquoi, réparez le tort que « vous avez fait si injustement à l'archevêque et à « son église ; restituez-leur, ou faites-leur restituer « tous les biens et tous les droits que vous leur « avez enlevés (1) . »

Nous n'avons pas de détails sur la fin de ce différend; mais, quelque temps après, nous voyons l'archevêque de Mayence prêter son concours à Albert dans la guerre difficile que l'empereur soutint contre Wenceslas, roi de Bohême (2). D'où l'on peut conclure que les justes réclamations du Souverain - Pontife avaient été écoutées. Nouvelle preuve historique de l'utilité de cette indépendance absolue du vicaire de Jésus-Christ. 11 faut qu'il y ait ici-bas une puissance spirituelle capable de donner à tous les pouvoirs matériels des leçons pareilles à celle que Benoît XI infligea à Albert. 11 faut (et c'est là la grandeur du Plan divin dans l'institution de la papauté) , il faut qu'une voix libre s'élève au-dessus de tous les trônes pour venger tous les droits, dénoncer toutes les injustices, réprimer et punir tous les crimes. Mais si cette voix n'est pas libre, que deviendra, au milieu de l'Europe, la magistrature pontificale ? que deviendra l'Europe sans elle ? Et comment le vicaire de Jésus- Christ pourrait-il être libre sans être souverain?

(1) Ei h st., 577. La lettre est du 11 mars 1304.

(2) Chroniques de Siffrid, lib. Il, 130fl.

BENOÎT Xï

Parmi les actes du pontificat de Benoît XI, celui qui devait avoir les plus graves conséquences est celui sur lequel nous avons le moins de détails : nous voulons parler de son départ de Rome. Les Papes, en effet, ne devaient revenir que soixantedix ans plus tard dans cette capitale du monde, et, durant cette captivité sur la terre étrangère, l'Église allait passer par les plus difficiles épreuves. Il est donc étonnant qu'aucun historien n'ait fixé son attention sur les causes qui déterminèrent Benoît XI à quitter le siège ordinaire de l'Eglise romaine, et sur les particularités de ce départ. Le continuateur de Baronius, Raynaldi lui-même, a gardé le silence.

Deux chroniqueurs italiens, Ptolémée de Lucques et Ferretti de Vicence, nous ont seuls laissé quelque détail sur cet acte important et trop peu connu. D'après le premier, ce fut pendant la Semaine-Sainte de Tannée 1304 que le pape Benoît XI sortit de Saint-Jean de Latran et se retira à Saint- Pierre : c'était la première étape de son prochain voyage. Ptolémée de Lucques ajoute que ce qui

détermina le Souverain-Pontife à changer ainsi de résidence, fut l'insolence du peuple romain et le faste superbe de sa cour qui déplaisait sans doute à l'austérité du Saint. Du moins, c'est ainsi que nous comprenons les mots du chroniqueur : Propterproterviam Romanorum et super biœ faslum (1) .

Le Souverain-Pontife célébra dans Rome, et sans doute à Saint-Pierre, les fêtes pascales de 1304 (2). Mais Benoît faisait faire en secret de grands préparatifs. Ce vieillard, plus énergique qu'on ne voulait le croire, avait déjà pris intérieurement un parti décisif. Il s'était dit déjà : « Je quitterai Rome et je transporterai jusqu'en Lombardie le siège de la sainte Eglise romaine (3). »

Quelle raison cependant lui faisait prendre une décision aussi inattendue ? N'avait-il point pacifié les vieilles factions? N'était-il pas assez fort pour en réprimer les excès ? Non ; l'enfer semblait conjuré pour éloigner la papauté de sa Rome. Les fils se révoltaient contre le Père et lui reprochaient ensuite de ne les pas gouverner assez énergiquement. Les Orsini et les Colonna ensanglantaient de leurs luttes la cité sainte, et la pourpre romaine, déshonorée par ces violences, éclatait, hélas î dans l'un

(1) Ptolémée de Lucques, dans Muralori : Scriptore» rerum italicarum, XI, 122£.

(2) Pâques tombait le 29 mars, et nous avons des lettres de Benoît datées de Saint-PierrcJle 31 mars. (.BxdlaHum pradicatorum, ti, 96,97.)

(3) Ferretli de Vicence, dans Muralori, IX, 1012.

et l'autre camp. Il vint un moment où les Colonna triomphèrent à plein, où la vie du Pape fut menacée. C'est ce que l'on peut conclure des allégations assez obscures de Ferretti de Vicence, lorsque le chroniqueur parle de ces impies qui, sourds aux ordres du Pasteur suprême, exerçaient dans Rome le scandale de leur tyrannie (1) . . .

Le départ du Pape eut quelque chose de tristement solennel. Benoît réunit extraordinairement le Sacré-Collége, et, sans déclarer à ses frères toute l'étendue de ses projets, il leur fit part du dessein qu'il avait d'aller passer avec eux quelques mois à Assise. La proposition du Souverain-Pontife ne fut pas favorablement accueillie : il y eut des murmures et une résistance inquiétante. Les cardinaux, évidemment, tenaient au séjour de Rome.

C'est alors que Matthieu Orsini, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie in Porticu, qui savait sans doute, ou avait deviné la pensée de Benoît, se leva au milieu de ses frères, se rallia au projet du Souverain- Pontife et y rallia tout le Sacré-Collége. Ferretti, mal disposé en faveur des Orsini, ne voit dans la conduité de Matthieu qu'une intrigue de parti. Il est permis de penser que les passions du chroniqueur l'ont aveuglé, et que l'archidiacre de l'Église romaine avait nettement compris la situa-

(1) Sic tutum ieputan* a gladiis impiorum gui urbis ttranxidem exekcextes, pastoralia décréta fngligtlant. FerreUi de Vicence, loc. cil., 1012, 1013.

tion et n'agissait qu'en vue de sauver le Pape. En réalité, il le sauva.

Le Pape alors fit préparer les chevaux et tout l'appareil des voyages apostoliques. Puis, suivi des cardinaux et d'une foule immense, il sortit de Rome. C'était le \ 3 avril 1304 (1). A quelque distance, il dut se retourner une dernière fois vers cette ville ingrate, et pleurer sur elle comme Jésus avait pleuré sur Jérusalem !

Quant aux Romains, ils avaient raison de se presser en foule sur les pas de leur Père. Pendant près de soixante- dix ans, ils ne devaient plus revoir la majesté pontificale. Aucun Pape ne parut dans Rome depuis le 13 avril 1304, jusqu'au 13 octobre de l'année 1367, qui fut le jour où Urbain V fit solennellement sa rentrée dans la Ville éternelle. Ainsi commença ce que les Romains ont appelé la seconde captivité de Babylone. On a vu si c'est la Papauté qui est responsable de cette captivité et de tous les malheurs de Rome. Si les Romains avaient mis au service du Pape un plus énergique amour ; s'ils s'étaient ralliés autour d'un Pontife si justement aimé ; s'ils lui avaient fait une garde d'honneur, les factions auraient été impuissantes; les Colonna n'auraient point scandalisé l'Europe chrétienne de leur triomphe ; les Papes

(1) Nous ayons une lettre de Bcnotl, datée de Rome le 13 avril et une autre datée de Vilerbe, le ik. (Bullarium pradicatorum, II, 97, 98.)

fussent restés à Rouie. Ce sera la honte des Romains de ce temps-là d'avoir assisté sans protestation à l'expulsion de leur Roi, qui était un saint. Car il ne faut pas oublier que ce long exil des Papes a commencé sous un Pontife qui fut béatifié après sa mort par l'acclamation populaire, contre lequel aucun reproche n'a jamais été formulé, et dont l'Église, enfin, a inscrit le nom sur la liste glorieuse de son martyrologe !

Benoît cependant s'éloignait de Rome, suivi des cardinaux. Le cortège pontifical, après un jour de marche, arriva à Viterbe. Le Pape y prit quelque repos, mais n'y séjourna point. On se remit en route, et, quatre jours après, le Souverain-Pontife faisait son entrée à Orvieto. Mais il ne se crut en sûreté que quand il fut arrivé aux frontières de Toscane, dans ces villes du duché de Spolète qui étaient le patrimoine de l'Eglise romaine. Telle était la puissance des Colonna que le vicaire de Jésus-Christ les redoutait encore à une grande distance de Rome. Quand on arriva sous les murs de Pérouse, une foule immense sortit de la ville, et, avec de grands signes de joie, alla au-devant du Souverain-pontife, tomba à ses pieds et prit soin de le consoler par ses hommages de l'injustice et de la pusillanimité des Romains.

Benoît fut installé dans le palais épiscopal, dans

(1) Ferrelli de Vicence, loc. cil., 1012, 1013.

ce même palais où, si peu de temps après, il devait mourir. Un de ses premiers actes fut de lancer Tanathême sur le peuple de Fiesole qui, sourd à la voix du pontife romain, refusait opiniâtrement de rappeler Verio dei Circoli et les gens de son parti injustement exilés. Benoît* voulut donner à cette condamnation une forme solennelle et déployer toutes les pompes terribles de l'excommunication. Il fallait relever devant les peuples la majesté pontificale abaissée par les Colonna (1).

(I) Ciaconius, II, 341.

C'est à Pérouse, pendant les deux derniers mois de sa vie, que l'on peut étudier à loisir la belle figure du successeur de Boniface VIII. Il semble, en vérité, que, pendant ces deux derniers mois, Dieu ait fait briller ses vertus d'un éclat plus vif encore et plus aimable.

La douceur semble avoir été le caractère particulier de son âme. Aucun pape n'a plus aimé la paix (4); et cependant, jamais dynastie royale n'a plus aimé la paix que celle des papes. Cette douceur avait un épanouissement charmant sur le visage de Benoît dont les contemporains vantent la grâce austère.

Il était certes un des hommes les plus savants de son temps (2) ; et, quoi qu'on en ait dit, c'était un temps où l'on était savant. Les traditions encyclo-

(1) « Benignus erat et milis; jurgia oderat et pacem amabat; » Ferma de Vicence, dans Muralori, IX, 1010.

(2) Ioter collegaa su os scieciia laudabatur (Perretli, loc. cit.). — 11 quale fu uomo di grandissima scieuza et di alto conaiglio e di aanta vita (Ubro del polislore, daiw Muralori, t XXIV, p. 708).

pédiques de saint Bonaventure et de saint Thomas étaient encore toutes vivantes au seiu de l'Ecole. La scolastique n'était pas encore entrée dans sa période de décadence : Benoît était une des gloires de l'école dominicaine.

Tous les chroniqueurs cependant parlent à l'envi de son humilité. L'auteur de tant de savants commentaires sur les saints Livres était un petit enfant pour la simplicité. Il avait, du reste, un singulier mépris pour toutes les choses delà terre. Un écrivain du seizième siècle a dit de lui cette belle parole « qu'il aspirait toujours à la mort et à Fé- « ternité. » Pour bien pénétrer tous ceux qui l'entouraient de cette utile pensée de la bassesse de l'homme, « il se plaisait souvent, dit Gilles de Viterbe, à leur citer ce mot de Pindare : L'homme est le songe d'une ombre : Homo umbrœ som.nium (1). »

Avec la douceur et l'humilité, on peut lui accorder cette science de gouverner les hommes qui s'appelle en langage humain : de la politique; en langage chrétien : de la sagesse. « Ce fut un homme d'un grand conseil, » dit un historien qui résume en ces deux mots tout ce que nous pourrions dire à ce sujet : Uomo fu di alto consiglio (2). L'histoire n'a pas à lui reprocher une faute. Monté sur

(1) jEgid.us Viterbiensi», Historia vicesimi sceculi, nos., p. 198.

[2) Libro dt l pulittore, loc cil.

le trône dans un instant de crise terrible, au milieu des plus nombreuses et des plus rudes difficultés qui aient jamais éprouvé l'Eglise romaine, il ne put briser le fer des événements ; il le fit plier. Ferretti de Vicence est plus qu'injuste, lorsqu'il avance que « rien dans le pontificat de Benoît « n'est digne d'être transmis à la mémoire (1). » Ce que nous avons raconté jusqu'ici, ce qu'il nous reste encore à raconter est bien fait, croyons nous, pour prouver le contraire. L'histoire dira du successeur de Boniface, que sa prudence a été à la hauteur d'obstacles presque insurmontables ; qu'il a tenté, pour la paix du monde, de vastes efforts souvent efficaces et toujours méritoires; que son pontificat tout entier n'a été qu'une lutte habile et énergique contre les ennemis de la paix ; qu'il a laissé l'Eglise enfin moins opprimée qu'à son avènement et ayant le droit d'espérer davantage!

Les contemporains sont unanimes sur la sainteté de sa vie (2) : ce fut un religieux jusque sur le trône pontifical. Quand on le vit monter sur le siège de saint Pierre, ce fut un grand cri de joie dans tout le monde chrétien : Il mondo si rallegra di nuova luce, dit un historien (3). Il y a de ces cris enthousiastes quand on voit les Saints prendre le

(1) Ferrelti de Vicence, loc. cit., p. 1012.

(2) Dino Compagno, dans Muraiori, ix, 509. — Ferretli vicentini hùtoria, loc. ciU — Libro det polistore t loc cil,

(3) Dino Compagno, loc cil.

sceptre en main et s'apprêter à gouverner le monde.

Il nous est resté de beaux traits de ce pape, qui, outre la tiare romaine, portait au front un diadème mystique où brillaient, comme incomparables diamants, l'humilité, la douceur, la sagesse, la sainteté.

Un jour (c'était quelque temps après son arrivée à Pérouse) sa vieille mère qui était âgée de plus de quatre-vingt ans (1) , ayant appris que son fils avait été par les événements rapproché du lieu de sa naissance, se mit en route et entra toute joyeuse* dans la ville où elle allait revoir son cher enfant. Elle arriva toute haletante aux portes du palais pontifical. Elle était pauvre et mal vêtue. Les chambellans de service, ayant appris qu'elle était la mère du Souverain-Pontife, jugèrent avec leur intelligence de chambellans qu'elle ne pouvait en cet état être présentée à son fils. Ils la firent habiller richement ; on la couvrit de soie et d'or. Cette pauvre femme savait mal porter tant de richesses; mais le désir de revoir son fils la faisait consentir à tout. Le Pape fut alors prévenu de la visite de sa mère, et on la lui présenta dans toute la splendeur de son nouvel accoutrement. Benoît, dont le cœur devait battre si fort à la vue de sa mère qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, Benoît se contint

(1) Elle élail, depuis la raori de non mari, blanchisseuse des Dominicains de Trévise. Chronique d'Hermann Cornero, dans Eckari,

en la voyant entrer : «Quels sont ces vêtements?» deinanda-t-il sèchement. « Ce sont des vêtements de soie, »> lui répondirent ses officiers : « Alors, dit le Souverain-Pontife, ce n'est pas là ma mère, je ne la reconnais pas ; ma mère était une pauvre femme qui ne savait même pas ce que c'est que la soie ; m et il la congédia. La pauvre mère fondit en larmes, et . comprenant l'apparente dureté de son fils, reprit ses premiers vêtements et rentra dans la chambre du Pape : <» Ah î s'écria celui-ci du plus loin qu'il l'aperçut, voilà ma mère ! je la reconnais. » Et il tomba dans ses bras; et ils restèrent longtemps dans la joie de ce saint baiser (1)!

Leander, après avoir raconté ce trait, dit qu'il voudrait le voir classé au nombre des miracles de Benoît. Nous partageons l'avis de Leander.

L'austérité de Benoît était d'ailleurs , comme chez tous les saints, une austérité joyeuse. Benoît était joyeux. Un jour, pendant qu'il était général de son ordre, il alla visiter l'abbaye deSaint-Tron. L'abbé l'invita à dîner : N'colas Boccasino se rendit volontiersà cette invitation. Il trouva dans l'antichambre un honnête homme qui lui dit : « Si vous ne voulez pas faire de peine à l'abbé, ne lui parlez

(1)Cc irail charmant est raronlé par aaint Anlonin, Sttmma historiée, III, XXI, <*. U ; Jean Itunifaee, Hisloria tarvisina; llerrnan Cornero (dans Fclai'd) ; I. ramier, De vois Mus! ribus ord. pr<td. % lib. iil t in Benedirto XI. Nous ne voyons pas pourquoi Ecliird IfaUo le Tail de fabuleux [Ssrlplorei ord. prœd., I, &Ù0).

pas latin. 11 ne saisirait pas fort bien. Mais parlez-lui français, et il en sera ravi. » Le général des Prêcheurs ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs heures, parla français avec son hôte qui avait un goût assez prononcé pour la conversation. Le repas lut charmant. Les deux convives eurent même une discussion toute aimable, mais assez animée, sur le mérite respectif de leurs deux Ordres. Ils se séparèrent dans les meilleurs termes. Quelques années plus tard, il vint à la cour du pape Benoît des députés de cette même abbaye de Saint-Tron ; ils avaient à régler des affaires difficiles. Le pape apprit leur arrivée, et les faisant comparaître devant lui : «Êtes-vous, leur demanda-t il, les envoyés de ce bon abbé qui ne sai t pas le latin , et qui m'a fait faire un repas si agréable. » Ils lui répondirent affiinatiyement ; et Benoît, en riant, ordonna qu'on expédiât promptement leur affaire (1) .

Terminons ici ce portrait auquel les événements d'ailleurs, vont ajouter de nouveaux traits. Mais nous avons cru devoir recueillir le plus possible de ces détails sur la physionomie de l'homme, quand les événements ne jrausfont surtout connaître que le Pape. Nous avonsfcoulu éclairer de quelque lumière la vie intime de cette grande âme. Nous en

(1) Le Irait non» a été consent dans les (,<sla abbatUc Trudonemium^ continu J^^^tût, pars inviidn, dans Fettf, Vonumenfa,

X, Ail,

avons dit assez pour montrer qu'il y eut sur le visage de Benoît XI un rejaillissement, un reflet de la face de Dieu. C'est ce qu'avait demandé le successeur de Boniface en prenant pour devise ce paroles de l'Ecriture : Illustra faciem tuam super servum tuum (1) 1

(!) Psaumes, XXX, 20.

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