‹ Benoit 11. étude sur la papauté au commencement du 14. siècleChapitre 2 sur 3 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Quand le XIV* siècle commença 1), il y avait sur le trône de France un prince qui représentait très-nettement, dans le monde chrétien, ce que nous appellerions aujourd'hui « les idées de la Révolution. » Philippe le Bel est avant tout un Révolté. Il n'est pas, dans l'ordre chronologique, le premier révolté du moyen âge contre cette « Société des hommes avec Dieu , » qui est l'Eglise. Mais il est le premier dans l'ordre de l'habileté et du succès. Henri IV, Frédéric Barberousse etsurtoutFrédéric II lui avaient ouvert la voie ; mais tandis que ses devanciers n'avaient eu le plus souvent qu'une

(1) Tout en groupant ensemble les faits relatifs au même pays, nous avons soin, dans celle esquisse du pontificat de Benoit XI, do suivre Tordre chronologique avec le plus de rigueur possible. Si nous avons raconté les événements de Florence avant le départ du Pape pour Pérouse, c'est que la légation du cardinal de Prato a été, presque toute entière, antérieure à ce déparu Si nous ne commençons le récit des affaires de France qu'après l'arrivée du Pape à Pérouse, c'est que les actes pontificaux les plus importants, concernant l'mlippe le Bel et son royaume, sont réellement datés de Pérouse et appartiennent aux derniers mois du pontifical de Benoît.

rage violente et emportée, il eut le singulier talent d'avoir une rage prudente et contenue. Le dernier historien de Philippe IV (1) n'a pas craint de donner ce titre à un des chapitres de son livre : Comme quoi le règne de Philippe le Bel a été un grand règne. Jamais nous ne souscrirons à un tel jugement. Le même écrivain, en effet, dit quelques lignes plus bas avec une impartialité qui l'honore: «L'injus- « tice est le vice capital du règne de Philippe. Tout « en est comme infecté. » Un règne tout infecté d'injustice ne peut être un grand règne. Nous refusons toute grandeur à un prince qui a rejeté toute justice.

Quand il monta sur le trône, il en trouva les degrés tout peuplés de légistes que ses prédécesseurs avaient formés. Il scruta ces intelligences subtiles, ces volontés zélées ; et il se sentit fort de l'appui de tant d'habiles gens qui étaient au besoin de bons écrivains ou de beaux parleurs. Il rassembla ces ennemis de Rome dans le silence de son palais, et construisit avec eux son plan de campagne contre le Souverain-Pontificat. A la formule romaine : « Le Pape, comme Représentant de Jésus- « Christ et à raison du péché, est le juge des peu- « pies et des rois, » Philippe fut bientôt en état d'opposer la formule française que, pour plus de clarté, il nous est nécessaire de répéter ici : « Le

(i) Edgard Boutaric, La France sou$ Philippe le Bel, p. 1x17.

« roi de France est le seul juge de tous les cas de « conscience élevés entre son peuple et lui, entre « lui et les autres princes. » Par cette nouvelle doctrine que cent légistes, laïques ou clercs, se chargèrent de populariser par leurs actes, ou par leurs écrits qui sont de véritables brochures (1) , toute l'organisation de la vieille société chrétienne était attaquée, renversée, ruinée. C'est ce que comprit la grande intelligence de Boniface VIII. Il vit que la Papauté avait devant elle un ennemi vingt fois plus redoutable que les Césars allemands, un ennemi qui n'aurait pas le courage d'une attaque publique, loyale, militaire; mais qui emploierait toutes les ressources de la ruse, et qui combat-

(1) Tels sont Jean de Paris, Guillaume d'Occam, et surtout Dubois : « Ce dernier osa même proposer à Philippe de supprimer le pouvoir temporel des Papes, afin d'en investir le Roi et de faciliter par là ce qui était l'objet de ses rêves : la monarchie universelle au profil de la France. Dubois développa ce projet hardi dans un mémoire qui Tut remis a Philippe le Bel. 11 espérait arriver A son but par des voies pacifiques. 11 invitait le Roi à suggérer au Pape de céder son pouvoir temporel moyennant une pension égale aux revenus du patrimoine de saint Pierre, transaction avantageuse au Souvurain-Pontifr qui ne jouissait pas en paix de Bes domaines par suite des révoltes perpétuelles de ses sujets, a Vieillard pacifique (c'est « Dubois qui parle), le pape ne peut réprimer par les arme» les « rébellion!». Veut-il employer la force? 11 éprouvera des résisian- « ces, la guerre éclaicra: des milliers d'hommes périront dont les « âmes descendront en enfer, âmes qu'il avait charge de défendre « et de sauver. 11 ne doit prétendre i d'autre gloire qu'a celle do « pardonner, d'annoncer la parole de Dieu et de rappeler A la con- « corde les princes chrétiens. » {La France tout Philippe le Bel, 118, 119.) V. l'Opuscule de Pierre Dubois, Summaria et brevisdocirina, à la Bibliot. irop., 6,622, f 7.

trait contre l'Eglise un combat hypocrite, clandestin, perfide. Boniface vit, d'un de ses grands coups d'œil, tout ce qui devait résulter des efforts trop habiles du roi de France, et, à la vue de la ruine prochaine de ce vieil édifice de la société chrétienne, il éprouva sans doute ce qu'éprouva le vieux Charlemagne à la vue des Normands qui allaient ruiner l'Empire si nouvellement reconstruit et régénéré. Mais Boniface avait une âme plus jeune, malgré son âge, que celle du fils de Pépin. Il ne pleura pas, il agit.

Ainsi, des deux côtés, les situations étaient nettement dessinées ; les doctrines nettement déterminées. Un grand pape allait commencer la lutte contre un roi habile. Mais le Pape était entouré d'un collège de cardinaux d'où les traîtres n'étaient pas absents ; et le Roi avait affaire à un conseil où le dévouement était trop bien payé pour que la trahison fut un heureux calcul.

Le Pape eut recours aux grands moyens de la politique pontificale : il avertit, il menaça, il excommunia. Philippe se rit de ces vieilles armes qui cependant ont triomphé, en des temps plus modernes, de résistances plus énergiques. Le roi de France, qui falsifiait ses monnaies, falsifia les lettres de Boniface (1) ; il fit insolemment brûler la

(1) Voir Edg. BouUric, La France sous Philippe le Bel, 406, 107. L'auleur a noblement rendu juHice a Boniface.

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bulle Ausculta fiU, et prépara plusieurs années à l'avance le crime d' Anagni ; il saisit le temporel des évêques français qui s'étaient rendus à Rome et avaient eu l'audace d'obéir au Pape plutôt qu'au roi de France ; il donna dans son Louvre la parole à un Guillaume de Plasian contre le vicaire de Jésus-Christ et permit qu'en sa présence et avec l'approbation de son sourire, on traitât publiquement le Pape « d'hérétique, de sodomite et d'empoisonneur (1). » Il mit brutalement la main sur le Légat, porteur de l'anathème pontifical; demanda, contre Boniface qu'il qualifiait $intrus % la convocation d'un concile œcuménique (2) ; ordonna l'arrestation de l'abbé de Cîteaux qui avait été assez courageux pour ne pas déserter la cause du Souverain-Pontife (3) ; bannit les religieux étrangers qui refusaient d'adhérer à cette idée anti-chrétienne et an ti- rationnelle d'un concile opposé au Pape (à) ; accueillit avec une joie mal dissimulée les Colonna, ennemis acharnés du vieux pontife, et leur offrit en France une riche hospitalité ; et, enfin, pour couronner dignement tant de crimes qui sont constates par le témoignage unanime de tous

(1) V. la bulle Pétri solio excelso.

(2) Dupoy, Preuve» du différend, 100, 101.

(3) Continttatio Cirardi de Fracheto: Historiens de France, t. XXI, p. 641.

(U) Annales Colmarienses, anno 1302, dan* Bôhmer, Fontes rerum germanicarum, 11, 39.

les historiens, il laissa un instant éclater la violence cachée de sa rage et fit arrêter dans Anagni, avec une illégalité brutale qu'il ne se fut pas permise à l'égard du dernier de ses vassaux, le Représentant, le Substitut, le Lieutenant de Jésus-Christ, tout revêtu des insignes de la suprême Magistrature et, qui, au moment de cet outrage auquel il ne survécut point, pouvait être considéré comme Jésus- Christ lui-même. Et ce fut en réalité contre Jésus- Christ que fut organisé l'attentat d' Anagni !

Mais, au dedans de ses Etats, Philippe avait devant lui un second obstacle : c'était le clergé national (1), armé de ses droits et de ses richesses séculaires, possédant encore la liberté de sa parole, la liberté de son enseignement, la liberté de ses élections, la liberté de son obéissance au vicaire de Jésus-Christ. Le petit fils de saint Louis n'eut rien tant à cœur que de dépouiller le clergé français de toutes ces libertés. Il annulla les élections faites sans son consentement; usa et abusa de ce droit de régale dont rien ne justifiait le scandale ; réclama toujours et partout l'exercice au nom du Roi du droit d'amortissement ; s'efforça d'arracher à l'Inquisition une puissance qui d'ailleurs était devenue odieuse à tout le midi de la France ; fit tout pour enlever aux officialités leur très-ancienne et

(1) Voir, dans La France sous Philippe le Bel, les deux remarquables chapitres intitulés : Du clergé français, p. 64-87,

très -légitime influence ; régularisa enfin la fameuse doctrine de « l'appel comme d'abus, » et mit pour toujours ce précieux instrument aux mains de la puissance royale.

C'est ainsi que Philippe le Bel, d'un côté, disait à Rome : «Je suis indépendant de votre juridiction « temporelle, » tandis que, se tournant vers son clergé national, il lui disait: « Au temporel, et « même au spirituel, vous n'êtes pas indépendant « de ma couronne. » Politique à double visage : mais qui, dans l'histoire, n'a pas été sans faire un beau chemin, et qui n'a cessé, à travers les siècles, d'enlever le plus possible de temporel au Pape, dans le même temps qu'elle enlevait le plus possible de spirituel à l'Église et au clergé de France !

Telle est, en résumé, la série des actes par lesquels la Révolution a obtenu, au commencement du quatorzième siècle, un de ses premiers et de ses plus importants triomphes. Ainsi fut vaincu dans le monde le vieux système politique du moyen âge d'après lequel « la Société profondément chré- « tienne se proposait pour première fin le salut des « âmes et reconnaissait, comme moyen d'arriver à « ce très-noble but, la prépondance temporelle des « vicaires de Jésus-Christ* » Il faut que nous en fassions l'aveu : Philippe le Bel a triomphé. « Depuis « Anagni, l'Eglise n'a plus, en ce qui concerne le « temporel, que le droit de donner des avis et des « conseils, auxquels il est permis de ne pas se

« soumettre. » Rien de plus juste que cette remarque du dernier historien de Philippe IV. 11 y a entre le moyen âge et les temps modernes la môme différence qu'entre les droits que l'Eglise exerçait jadis et les conseils qu'elle donne aujourd'hui. Et c'est depuis 1303 que l'Eglise est réduite à ce rôle ingrat de conseillère mal écoutée. Quand Benoît monta sur le trône, il lui fallut traverser, pour y parvenir, les débris de ce grand Tribunal international de l'univers catholique, que la main de Dieu avait établi au centre de la chrétienté et que la main du roi de France eut la permission de renverser. Mais il est temps de mettre en présence l'auteur de ces ruines, et celui qui le premier eut à les relever; il est temps de résumer l'histoire des relations de Benoît XI avec Philippe le Bel.

Bonilace était mort le 11 octobre 1303. Dès le 6 octobre, Philippe avait fait rédiger par Pierre de Peredo, son ambassadeur près le Saint-Siège, un mémoire concis où toutes les anciennes accusations contre Boniface étaient habilement résumées, et sous une forme des plus vives. C'était une comparaison entre la doctrine des anciens papes et celle du Pontife régnant : chaque paragraphe contenait l'exposé, d'après un des prédécesseurs de Boniface, d'un point de doctrine qui paraissait favorable au roi de France ; et, chaque fois, Pierre de Peredo ajoutait : Bonifacius non sic, sed prorsus aliter (1). Dans le même temps, Philippe qui ne craignait pas de se servir plus d'une fois des mêmes ruses quand il les jugeait bonnes, Philippe répandit dans le public une prétendue Supplication du peuple de France au wi contre Boniface (2). Le Mémoire de Peredo et la Supplication, pièce qui

(1) Voir ce Mémoire dans Dupuy, Preuves du différend, 209 et s.-;.

(2) Preuves du différend, p. et M.

sans cloute fut fabriquée, comme tant d'autres, dans le palais du Roi, avaient pour objet de préparer les esprits au grand tumulte que devait exciter dans le monde chrétien la nouvelle du dernier attentat contre le Souverain-Pontife.

Le cardinal Nicolas Boccasino fut élu le 22 octobre 1303 ; cette élection ne déplut pas au roi de France. Il oubliait sans doute un peu trop vite que le nouveau pape avait été dans Anagni l'intrépide défenseur de la personne du Souverain-Pontife, et que, s'il avait pris le nom de Benoît, c'était en l'honneur de Benoît Cajetan .

Néanmoins Philippe espéra que le successeur de Boniface, d'un caractère moins énergiquement trempé, le laverait de cette tache de l'excommunication qui, depuis le crime d' Anagni, déshonorait aux yeux de ses peuples le petit fils de saint Louis. Puis, le roi de France n'ignorait pas que le nouveau pape était un Saint : s'imaginant sans doute que les saints n'ont pas la vue nette des choses d'ici-bas et manquent de sens politique, il crut Benoît simple jusqu'à la faiblesse, et résolut de le faire en secret travailler par ses ambassadeurs. Il comprit d'ailleurs, que c'était là une œuvre capitale, à laquelle il fallait employer tout ce qu'il avait de gens habiles. C'est pourquoi, détournant ses regards de la Flandre, il les porta uniquement et les concentra sur l'Italie.

Aussitôt que l'élection de Benoît parvint à sa connaissance, le roi de France écrivit au nouveau Pape une lettre où éclataient les démonstrations d'un zèle aussi hypocrite que bruyant. Philippe, qui, de son naturel, était peu porté au lyrisme, prenait en cette occasion le ton le plus élevé et s'écriait : k Béni soit le Seigneur Dieu qui a visité « son peuple et a racheté Israël ! » Puis, mêlant à ses protestations de dévouement les éclats d'une haine implacable et qui ne savait pas être discrète sur la tombe même d'un ennemi, l'adversaire de Bonifac a ajoutait : « Que la sainte Église fasse « éclater sa joie : voici un nouveau rayon de lu- « mière qui dissipe les ténèbres : le joug de la ser- « vitude est brisé (1). » Le nouveau pape fut condamné à lire ce singulier mélange d'insolences et

(!) Voir le lexte dp celte lettre dans Bnynaldi, Annales eccleiias* tici, IV, 377, cl dans Dupuy, Preuves du différend, '205. Celte pièce n'csl point dnl*e. Elle doil Cire du moi» de novembre ou de décembre 1303.

de respects, dans le temps même où il venait de juger publiquement et avec une juste sévérité l'attentat d'Anagni, cet attentat dont toute la responsabilité retombait sur le roi de France et sur ses partisans.

Mais que devait faire le successeur de Boniface ? Il ne pouvait hésiter qu'entre deux politiques.

11 pouvait continuer énergiquement la conduite de son prédécesseur, accuser d'une voix formidable les véritables auteurs de la mort du dernier pape, les mettre au ban de la chrétienté, les humilier, les confondre, et renouveler sur le roi Philippe le châtiment que Grégoire VII avait infligé à l'empereur Henri dans la cour du château de Canosse. Il pouvait le tenter, du moins, et, s'il était vaincu dans cette lutte gigantesque, il était appelé à mourir glorieusement dans quelque autre Anagni, couvert de la majesté visible des vêtements pontificaux et de l'invisible majesté de ce Dieu dont il était le vicaire. Jésus- Christ, d'ailleurs, veillait sur la sainte Eglise Romaine et ne pouvait permettre que cette faiblesse qui soutient le monde fut longtemps victime des brutalités de la force ou des habiletés de la ruse.

Benoît dût clairement se demander s'il fallait suivre cette voie violente. Il réfléchit longtemps et finit par se dire : « Non, je ne la suivrai point ; je « ne puis et ne veux pas la suivre. »

11 avait promené ses regards autour de lui. Sùr de l'appui de son Dieu, il crut cependant que la

prudence n'a pas été mise en vain au nombre de ces vertus cardinales qui sont, pour ainsi dire, l'axe de la morale chrétienne. « La Prudence, dit « un Père de l'Église, est la mère, la gardienne et « la modératrice de toutes les vertus : Omnium « virtutum gêner atrix, custos, moderatrixque Pru- « dentia est. » Et l'Ecriture dit qu'elle est la vertu, ou plutôt la science des saints : a Scientia sanctorum prudentia (1) . » La prudence est une vertu politique autant qu'une vertu privée, ou plutôt elle est, à vrai dire, toute la "politique chrétienne. La Politique chrétienne est la science de conduire, à travers la sécurité, la paix et le bonheur temporels, le plus d'âmes possible à l'éternelle Sécurité, à l'éternelle Paix, à l'éternel Bonheur. Benoît n'eut donc qu'une question à se poser : « La justice étant avant tout sauvegardée, cette justice dont je suis le gardien sur la terre, est-ce par la guerre ou par la paix que je puis sauver le plus d'âmes ?» Et il répondit: « C'est par la paix. »

En effet, les choses étaient arrivées à ce point que les esprits allaient se précipiter dans l'hérésie ou dans le schisme. Quelques sophistes réclamaient, comme nous l'avons vu, la suppression du pouvoir temporel et rêvaient un pape exilé et sans asile, errant comme un vagabond sur toute la surface; de cette terre qu'ils adjugeaient à César. De formida-

(1) Proverbe*, l\, 10,

bles hérésies meuaçaient les destinées delà Vérité. Le roi de France renouvelait ses appels pour la convocation d'un concile général. Guillaume de Nogaret, aussitôt après le crime d'Anagni, était accouru à Rome et y avait attendu l'élection du nouveau vicaire de Jésus-Christ (1). Il s'agitait pour la convocation prochaine de ce fameux Concile qui serait tout d'abord appelé à flétrir la mémoire du dernier pape; il ne craignait pas d'en conférer avec Benoît XI et faisait craindre au successeur de Boniface les éclats terribles de la colère du roi de France (2). Les Colonna, grâce au secours puissant de Nogaret, devenaient, sous les yeux du Souverain-Pontife méprisé, les maîtres de Rome. La Cour romaine ne pouvait pas compter sur l'appui de l'Empire, et la prépondérance évidente de la France était un danger auquel on ne pouvait rien opposer. La Toscane était en feu, et les partisans mômes de l'Eglise, dans tout le reste de l'Italie, se laissaient aveugler par de petites passions, défendant mille causes méprisables au lieu de défendre celle de la Vérité. « Si je t'abandonne, qui te sou- « tiendra? » disait vaniteusement le roi de France à Boniface. Hélas 1 ces paroles étaient humainement trop vraies. Benoît n'avait pas d'appui ter-

(1) C'est ce qui résulte d'une pièce intéressante conservée aux Archives de l'Empire et que nous voudrions pouvoir publier (série K, 37, D* 1).

(2) Voir 1a même pirce.

restre. Et son triomphe même, s'il eût pu triompher, lui eût coûté bien des larmes ; car il ne pouvait être emporté qu'au prix de la perte d'un grand nombre d'âmes. Benoît résolut de ne sacrifier ni la Justice ni la Vérité, d'être inébranlable en ses principes, mais de tout faire pour amener une paix si désirable. Ainsi s'est toujours conduite la sainte Eglise: inflexible quand la Loi est attaquée ; douce et tolérante, quand il n'y a à pardonner que des actes; disant aux coupables qui s'agenouillent: « Voici mes pardons ; » disant : « Non possumus, » à ceux qui demandent le sacrifice d'une vérité, d'un principe, d'un droit!

Benoît entra résolument dans cette voie de conciliation que Boniface avait dû ne pas suivre. Voyant Rome travaillée par les agents du roi de France et par ceux des Colonna, il résolut de commencer son œuvre par la pacification de cette ingouvernable cité. 11 envoya secrètement à Nogaret l'évèque de Toulouse. On pria les Français de renoncer, par amour de la paix, à cette condamnation qu'avec une opiniâtreté véritablement satanique, le représentant de Philippe voulait faire infliger à Boniface, dont le corps était à peine refroidi ! Nogaret daigna consentir à différer l'exécution de ses terribles représailles ; ou plutôt, il comprit qu'il n'obtiendrait rien, et s'empressa de revenir en France où il eut de longues conférences avec le Roi. Nogaret exposa à Philippe quel était l'état des esprits en Italie et à Rome, quels étaient le caractère et les dispo-

sitions du nouveau pape. 11 fut décidé qu'on enverrait, sans plus tarder, de nouveaux ambassadeurs à Benoît XI, et qu'on ferait tout pour obtenir de Sa Sainteté la levée de l'interdit qui pesait toujours sur la France et la révocation de tous les anathèmes dont Boniface avait frappé le Roi (1) . Philippe et ses créatures sentaient trop bien qu'ils avaient besoin de s'innocenter d'un sacrilège aux yeux de la chrétienté tout entière.

Le 23 décembre 1303, peu de temps sans doute après que Nogaret eut effectué son départ (2) , le successeur de Boniface fit rentrer en grâce Pierre et Jacques Colonna. Cette grâce, il faut bien le re marquer, ne fut pas sans réserve. Pierre et Jacques, abusant de leur pouvoir dans Rome, n'avaient pas craint de faire entendre en plein consistoire, et devant le Souverain -Pontife, des plaintes énergique? contre le dernier pape. Leurs amis étaient prêts à les appuyer par les armes. Benoît ne s'émut point du danger, examina, ou fit examiner les demandes de Colonna, et les réintégra dans la possession de leurs bénéfices et de leurs biens. 11 ne

(1) Tous ces faits, que nous croyons peu connus, sont tirés de celle pièce des Archives de l'Empire que nous avons précédemment cilée (K, 37, n° 1). C'est une protestation de Nogaret contre sa condamnation par Benoît XI. Les Archives en possèdent cinq eu mplaires. Dupuy a imprimé des pièces analogues dans ses Preuves du différend.

(2) Episi. cur. 35, cilée dans Raynaldi, IV, 379.

jugea pas à propos de leur rendre encore le chapeau dont Boniface les avait solennellement dépouillés (1). Aussi les Colonna ne se montrèrent que médiocrement satisfaits, et firent parvenir au .roi de France une nouvelle supplique dam laquelle ils protestaient de nouveau contre les actes de Boniface et st plaignaient de l'insuffisance des concessions de Benoît (2).

Le 14 janvier 1304, Benoît, voulant donner une nouvelle preuve de son amour de la paix, suspendit un certain nombre de décisions de son prédécesseur, qui avaient été prises sans le consentement du Sacré-Collège (3). Par malheur, nous n'avons aucune espèce de renseignements historiques, ni sur la nature, ni sur la valeur de ces actes qui furent ainsi annulés par le successeur de Boniface. 11 est probable qu'ils concernaient soit les Colonna, soit le roi de France

Cependant, les ambassadeurs de Philippe près

(1) Epiât, cur. 35. — Bernardus Guidonis, Flores chronicorum, Hiblnricns île France, XXI, 715. — Amalricus Augerii, dans Muraturi. 111, p. Il, p. Â&la — Martini Minorités flores temporum^ dans Eckarl Corpus historicum mcdiiœvi, II, 1631. — Raynaldi, IV, 379. — 11 faul cependant remarquer que la lellre de Benoit annulln l'acte par lequel Boniface avait enlevé aux Colouna la dignité cardinalice. Mais il faut distinguer entre cette annulation et la restitution du chapeau. C'est le seul moyen de concilier entre eux les chroniqueurs cl l'acte de Benoit.

(2) Dupuy, Preuves du différend, 225-227.

(3) Epist. cur. UU, citée dans les Jnnales ecctesiastici,l\\ 379. Raynaldi ajoute seulement ; « Hase viru Bonifacii gesla convulsit sanctiscimus Pontircx,vcl squitate, vcl divin* Rloriœ zelo duclus. m

le Saint-Siège, qui depuis longtemps étaient désignés par le roi, et qu'il avait nommés au Souverain-Pontife dans sa lettre de félicitation et d'heureux avènement, ces ambassadeurs reçurent officiellement leurs pleins pouvoirs. Par un acte du 22 février 1304, Pierre de Belleperche, Béraud de Mercueil et Guillaume du Plessis reçurent la mission de négocier avec Benoît XI la grande affaire de lalevée de l'interdit (1). Le 25 février, le roi confia à ces mêmes députés la mission plus délicate de traiter avec le Souverain- Pontife la question de tous les différends élevés entre la France et Boniface (2). Seulement, dans ce second acte, Philippe adjoignit Guillaume de Nogaret aux trois ambassadeurs que nous avons nommés plus haut. Il n'avait pas osé, il ne pouvait confier publiquement à un excommunié le soin de faire lever l'excommunication. Mais nul doute que Nogaret ne fut, en réalité, le chef de cette importante légation qu'il avait provoquée et qu'il se réservait de diriger. Tous les députés étaient connus, d'ailleurs, par leur aveugle soumission aux ordres du roi. Ils avaient joué un triste rôle dans toute l'affaire de Boniface, et Guillaume du Plessis était notoirement un des insulteurs du dernier Pape.

(I) Dupoy, Preuves du différend, 'Jj/j. Pièce mal datée. (*2) Dupoy, Preuves du différend, "2'2U* Pièce également mal datée, tuais celle fois par Dupuy.

Les ambassadeurs du roi de France arrivèrent sans doute à Rome vers les fêtes de Pâques. Pâques, cette année, tombait le 29 mars; Rome était alors dans un singulier état d'agitation. Le Pape venait d'être obligé de quitter le palais de Latran (1) , et préparait en secret son départ définitif hors de la ville éternelle. Les Colonna étaient décidément vainqueurs. Benoît sut cependant dissimuler toutes ses douleurs, toutes ses inquiétudes, et accueillit avec bonté les ambassadeurs de l'allié de ses ennemis (2). Nogaret était là, et l'histoire éclairera peut-être un jour ce fait mal connu : que c'est aux intrigues de cet agent de Philippe, étroitement unies à celles des Colonna, qu'il faut attribuer l'exil de la Papauté. Aujourd'hui nous en sommes réduits à des conjectures et avons le devoir de ne rien affirmer.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le dimanche de la Quasimodo, 5 avril 130A, Benoît écrivit au roi de France une lettre mémorable, dans laquelle il lui annonça qu'il l'avait solennellement délié de toutes les censures ecclésiastiques, en présence des ambassadeurs français (3). Le Souverain Pontife prétend d'ailleurs avoir l'initiative de ce pardon et

(1) Nous pouvons, d'après l'itinéraire de Benoit, placer ce départ le '20 mars, ou f un des jours suivants.

(2) Kpist. cur. Q55. Uaynaldi, IV, 377.

(3) V. Baynaldi, IV, o7C. Note de Alansi. — Dupuy, Preuves du différend, 207.

déclare que Philippe n'a jamais rien demandé au Saint-Siège. Et il ajoute : « Nous ne nous repen- « tons point de cet acte : bien plus, nous n'avons « fait que notre devoir. En effet, nous sommes le « vicaire de Celui qui nous a laissé la parabole de « cet homme donnant un grand repas et disant à « son serviteur : «Va sur tous les chemins, et force « les passants à entrer chez moi afin que ma mai- « son soit pleine. » Et nous avons aussi réglé notre « conduite sur cette parabole du bon Pasteur, qui, « ayant perdu une de ses cent brebis, laisse les « quatre-vingt dix-neuf autres et va chercher la « pauvre brebis perdue jusqu'à ce qu'il la retrouve, « et, joyeux, la porte sur ses épaules. Eh bien ! « est-ce que nous ne vous ferons pas rentrer dans « la Maison de Dieu ? Est-ce que nous abandon ne- « rons une brebis telle que vous ? Est-ce que nous « aurons quelque repos jusqu'à ce que nous l'ayons « ramenée sur nos épaules au bercail de l'Église? « A Dieu ne plaise qu'on puisse jamais nous repro- « cher pareille négligence (1) ! »

Comme on le voit, ce langage, plein de douceur, ne manque pas de sévérité. Le vieux Pontife, placé entre les violences du Colonna et les perfidies de Nogaret, malgré cette double et presque insurmontable pression, parle un langage véritablement

(1) Le texte de celle lettre est dans Marlène, Amplissima colléetio, I, 1411.

apostolique. Avec une habileté courageuse, il montre dans Philippe une brebis égarée et que le pasteur doit ramener sur ses épaules. Si on veut se rappeler que Philippe se faisait passer dans la chrétienté pour le défenseur du Christ, ce langage paraîtra dur et hardi.

La fin de la lettre pontificale n'est pas moins noble : ■ Recevez donc dévotement, et avec la sou- « mission d'un fils, cette grâce que nous vous faite sons, ou plutôt que Dieu vous fait, Dieu dont nous « tenons ici la place. Revenez à cette sujétion de la « mère Église, sujétion aussi honorable que salu- « taire, et sachez que nous n'avons pas de plus vif « désir ici-bas que celui de votre salut et de la gloire « de votre royaume. Enfin considérez, mon fils, que « Joas, roi de Juda, n'a vécu honnêtement et glo- <i rieusement que tant qu'il a suivi les conseils du « grand prêtre Joad. » On conviendra que c'est là de l'éloquence, et surtout du courage. De pareils documents abondent parmi les actes émanés de la chancellerie apostolique : tel a toujours été le langage des Papes.

La lettre du successeur de Boniface ne devait pas satisfaire le roi de France, et ne le satisfit point. Il voulait, tout d'abord, une absolution plus explicite, plus nette , plus solennelle encore. D'un autre côté, cet implacable ennemi du dernier pape se laissait entraîner, contre la mémoire de sa victime, à de nouveaux emportements de haine. 11 lui fallait absolument jeter de la boue sur cette tombe si récem-

ment fermée ; "et c'est pourquoi la postérité lui refusera légitimement le titre de Grand.

Nous possédons un acte du 2 mai 1304, par lequel six cardinaux, secrètement consultés par les agents de Philippe, Guillaume de Cliatenay et Hugues de Celles, répondent, dans une sorte de consultation semi-officielle, à cette question du roi: « N'est-il pas urgent de convoquer un concile gé- « néral pour flétrir la mémoire de Boniface? » Sur les six cardinaux, deux seulement furent de l'avis de Philippe : c'étaient Luc de Flisco, cardinal diacre du titre de Sainte-Marie in via lato, et Fr. Robert de Citeaux, cardinal-prêtre du titre de Sainte- Pudentienne. Les quatre autres eurent le courage de répondre qu'avant tout il fallait prendre l'avis du Souverain-Pontife. C'étaient : Fr. Gentile de Montefiori, de l'Ordre des Mineurs, cardinal-prêtre du titre de Saint-Martin des Monts ; Jean de Murro, de l'Ordre des Mineurs, cardinal-évêque de Porto; Jacques Cajetan, de Gènes, cardinal-diacre du titre de Saint-Georges ad vélum aurettm, et Richard Pétrone, de Sienne, cardinal-diacre du titre de Saint-Eustache (1).

Ce document d'ailleurs est intéressant à plus d'un titre. Il nous atteste irréfragablement que les agents du Roi avaient suivi le Pape de Rome a Pérouse, et que le Souverain-Pontife, entouré d'es-

(t) Pupuy, Preuves du différend, 330.

i \6 BENOÎT XI

pions étrangers, avait en outre, dans le Sacré-Collége, de puissants ennemis et d'incertains amis. Le 18 et le 19 avril, Benoît accorda de nouvelles faveurs au roi de France, probablement sur l'instance des ambassadeurs. Le 18, il annula la suspension qu'avait décrétée Boniface VIII , contre tous ceux qui avaient la faculté de faire des licenciés en droit canonique ou civil (1). Le 19, il révoqua la réserve que son prédécesseur avait faite des provisions de toutes les églises cathédrales et régulières en France (2) . Mais ces grâces partielles ne satisfaisaient pas encore le roi de France. Benoît, enlacé dans les filets de la politique française, savait cependant ne rien accorder que librement, faisait attendre dignement ses pardons, et faisait sentir que c'étaient des pardons.

Enfin, le 13 mai 1304, le roi de France fut officiellement délivré des liens de l'excommunication (3). C'estce qu'il demandait depuis longtemps; c'est ce que le bienheureux Benoît avait eu la courageuse sagesse de lui faire attendre longtemps. Mais il faut connaître le langage de ce Pape, qui, à Pérouse même, pouvait passer pour le prisonnier

(1) Dapuy, Preuves du différend, 209.

(2) ld., ibid.

(3) Continuatio Girardi de Frachelo, Huto riens de France* XXI. 23. — Continuatio Guillelmi de Nangiaco, ibid., XX, 590. — Chroniques de Saint-Uenys, ibid., XX, 678 ; c'est le même teue irais fois répété.

des Colonna, et surtout du roi de France. Après avoir prononcé nettement le mot coupables, en l'appliquant à tous les fauteurs des ennemis de Boniface(1), il ajoute fièrement : « Espérant que le « roi de France et les Français redoubleront dé- « sormais de dévotion et de zèle envers Dieu et la « sainte Eglise romaine, nous délions des sentence ces ecclésiastiques tous ceux qui en ont été frap- « pés par Boni face et nos autres prédécesseurs, à « l'exception toutefois de Guillaume de Nogaret, « dont nous réservons tout particulièrement l'abso- « lution au Saint-Siège ; et nous les rendons aujour- « d'hui à la communion des fidèles et aux sacrece ments de l'Eglise (2). » Par une autre lettre du même jour (3), Philippe était spécialement absous.

Il ne faut pas confondre cette absolution solennelle avec un certain nombre d'autres actes qui furent délivrés, ce jour même, dans les bureaux de la Chancellerie pontificale.

Boniface avait porté contre Philippe d'autres décrets que celui par lequel il le frappait de l'anathême. C'est ainsi qu'il avait libéré tous les vassaux du Roi de leur serment de fidélité ; que, d'un doigt inexorable, il avait tracé lui-même les frontières de la France, et qu'il avait octroyé certains privi-

(1) Se ciLPABin.8 reddiderunt in captione Bonifacii. m Le texte de celle lettre est dans Raynaldi, IV, 377. (3) Episu cur. 1Z|5.

léges aux ennemis de Philippe. Benoît voulut effacer tous ces éléments de discorde, et cassa ceux des décrets de son prédécesseur qui pouvaient sembler contraires aux intérêts du roi de France (1). Il ne voulait rien faire à demi. 11 désirait que la réconciliation fut complète et que son royal pénitent, en se relevant sous la bénédiction du Souverain-Pontife, ne trouvât plus rien autour de lui qui lui rappelât les anciennes luttes. Il s'efforça enfin d'entourer de joie la conversion de ce grand coupable.

Il fit plus encore : non-seulement il arracha des épaules du roi de France le poids pesant de tous les décrets de Boniface ; mais il lui rendit solennellement tous les privilèges que les auciens papes avaient si libéralement octroyés à la couronne de France (2). Vingt lettres du Pape furent consacrées à ces restitutions (3). Il exempta les clercs de la chapelle du Roi de la juridiction de l'évêque de Paris et de l'archevêque de Sens (4). Il révoqua la loi de Boniface sur les sépultures ecclésiastiques en ce qui concernait Philippe, la reine Jeanne et

(t) Epist. cur. Ii6, du 13 mai 130k

(2) V. la collection de ces privilèges dans le volume intitulé Bulles et documenta concrrnant la grande aumânerie de France el le chapitre de Saint-Denis, publiés par ordre du ministre de l'Instruction publique et des Cultes; première partie, Bulles , Paris, imprimerie impériale, 1855.

(3) Epist cur. 143-162.— Cf. Ptolémée de Lucques, XXI V, cb. xxxviii, etc.

(Z|) Epist. 143.

leurs successeurs (1). Boniface, dans sa fameuse bulle Clericis laïcos, avait ordonné, contre la cupidité trop connue des princes de son temps, que l'anathême serait jeté ipso facto sur tous ceux qui exigeraient des clercs, des tailles extraordinaires, vingtièmes, centièmes ou décimes, et sur ceux mêmes qui lèveraient ces contributions ou qui les paieraient (2). Benoît adoucit cette législation et restreignit l'anathême à ceux seulement qui exige-

(1) EpisL, Ces deux lettres ont été publiées dans les Bulles et document*, sous la date du 18 avril 130Z|.

12) On a commis bien des erreurs au sujet de la bulle Clericis laïcos. On s'imagine que Boniface y défendit aux clercs de payer toute espèce d'impositions. Il n'en est rien. « Les clercs étaient n affranchis des tailles personnelles, dit l'auteur de la France sous « Philippe le Bel ; mais ils participaient aux impôts eu raison de leur « fortune personnelle, tout comme les laïques, pour les besoins de « l'Etat et pour ceux des communes auxquelles ils appartenaient ».Or, il n'y a pas, dans la bulle Clericis laïcos, une seule clause, un seul mot qui s'applique aux biens formant le patrimoine des ecclésiastiques; il n'y a pas, dans le même acte, une seule clause, un seul mot qui s'applique aux redevances ordinaires des églises qui tenaient directement leur temporel du Roi et des seigneurs laïques. Celte bulle n'est relative qu'aux taille* ou contributions extraordinaires, vingtièmes, centièmes ou décimes dont les rois de France avaient tant abusé depuis le commencement du treizième siècle. Au reste, dans sa bulle Romana mater Ecclesia qui est du 26 janvier 1297, Boniface a donné lui-même l'interprétation que nous venons de donner. « 11 « est bien entendu, dit le Souverain- Pontife, que notre bulle ne « s'applique pas aux fiefs que les évêques et personnes ccclésiasli- « ques tiennent du Roi. » Ainsi, le Roi ne pourra lever sur son clergé aucun impôt extraordinaire qu r avec l'autorisation du Pape, tel est le résumé le plus exact, le plus impartial de la bulle Clericis laïcos. H est trop juste que le Pape, administrateur suprême des biens de l'Eglise,, soit informé de tout ce qui a rapport à la diminution de ces biens.

raient l'impôt, ou qui prêteraient directement leur concours à cette exaction [i ) .

On agitait partout à cette époque un problême difficile ; on se demandait dans quelles circonstances et dans quelles proportions le clergé devait contribuer, et Benoît établit à ce sujet une doctrine décisive : il renvoie au Concile de Latran <\uï n'admet les impositions des clercs qu'en cas de nécessité publique et quand les ressources des laïques sont reconnues insuffisantes (2). Le clergé de France, d'ailleurs, n'avait pas attendu la décision pontificale pour prendre part aux dépenses publiques. « L'histoire du règne de Philippe leBel, dit un écrivain moderne, en fournit la preuve la plus irrécusable : car elle montre l'Eglise de France ruinée par la part qu'elle dut prendre aux contributions nationales. Philippe leva vingt et un décimes 4 ecclésiastiques, qui produisirent plus de quatre cents millions de francs (3). »

Par une autre lettre du 13 mai, le Pape pardonna à tous évêques, chapitres et clercs, toutes les insubordinations dont ils avaient pu se rendre coupables envers la personne de son prédécesseur (à) . Il ouvrit à tous les clercs l'accès des dignités ecclé-

(!) Con«Utution : Quod olim; V. Raynaldi, IV, 378, 379.

(2) Epi su itil.

(3) E. Boutaric, la France sous Philippe le J?ef,277, 278, 297. (Ô) Dupny, Preuves du différend, 229.

siastiques (1), et rendit aux Universités le droit, qui leur avait été enlevé, de conférer le Doctorat (2) .

Enfin, le même jour, Benoît couronna tant d'ordonnances agréables à Philippe le Bel, par un décret que le roi de France avait dû solliciter avec encore plus d'instances et qui dût lui causer une joie encore plus vive. On connaît les embarras financiers du règne de Philippe. En ce moment même, le roi de France se préparait à une nouvelle campagne contre la Flandre, et allait bientôt venger Courtrai par Mons-en-Puelle. Il lui fallait de l'argent. Benoît suivit ici l'exemple de son prédécesseur d'heureuse mémoire, qui, suivant l'expression de M. Michelet, avait été « le plus partial de tous les Papes en faveur de nos rois (3). Il accorda à Philippe la permission de prélever pendant deux ans la dîme sur le clergé de France (A). Un chroniqueur contemporain a même fixé à cinq ans la durée de la prélévation de cette dîme, et a avancé que le Pape avait en même temps octroyé à Philippe « les mortes prébendes et les bénéfices vagues à trois ans (5). » Ce qui est hois de doute, c'est

;i) Epiai, cur. i£8.

(2) Episu cur. iû7.

(8) Histoire de France, III, 53.

(6) Eplsu cur. 153, 154.

(5) Extraits d'une chronique anonyme français* finissant en 1308; Historiens de France, XXI, 136.

que nous possédons les comptes royaux de la dîme de deux ans accordée par le Souverain-Pontife, et qui ne fut levée qu'en 1307 et 1308, aux deux termes de la Pentecôte et de la Nativité de Notre- Dame (1). Nous possédons également les comptes relatifs aux annates que le successeur de Boniface Accorda pour trois ans au roi de France (2). D'où l'on peut conclure, en deux mots, que Benoît octroya à Philippe : la dîme pour deux ans et les annates pour trois.

Mais il est intéressant de connaître pour quels motifs le Souverain -Pontife accorda au roi de France tant de grâces financières. Ce fut d'abord pour le mettre à même de soutenir la guerre contre la Flandre (3). Benoît n'alla pas cependant (comme le dit un auteur du temps, mal renseigné) jusqu'à excommunier les Flamands et tous les ennemis de Philippe (4). Un tel anathème était trop indigne du caractère tout apostolique du successeur de Boniface.

(1) Tabula Buberti Mignon, anno circiter 1325 confecia, Hhloriens de France, XXI, 523.

(2) Tabula Roberti Mignon, loc. cit. — De annvalibus et decimis, document rédigé de 1307 à 131/l, par un conseiller de la Chambre des comptes, Historiens de France, XXI, 529.

(3) Continuait chronici Girardi de Fracheto, Historiens de France, XXI, 23, — Chroniques de Sainl-Denys, Historiens de France, XX, 678. — Continuation de Guillaume de Nangis, même lexie que les précédents, Historiens de France, XX, 590.

(Û) Extraits d'une chronique anonyme française Unissant en 1303, Historiens de France, XXI, 130.

La principale raison qui porta Benoit à accorder les dîmes et annates à l'avidité et aux besoins réels du roi de France, a été constatée par quelques chroniqueurs contemporains, et plus ofhciellement encore par les Comptes du temps. L'argent du clergé devait être employé par le roi de France à ramener ses monnaies à leur poids primitif: c'était l'expresse volonté du Pape, et Philippe fît à ce sujet les plus brillantes promesses (1). Bref, il n'obtint les annates et les dîmes qu'à la condition de ne plus mériter, à l'avenir, le surnom infâmant de «faux monnayeur » que la justice populaire avait infligé au petit fils de saint Louis.

Il n'est pas nécessaire d'établir que Philippe le Bel ne tint pas complètement ses promesses. Cependant, en 1306, il ordonna le rétablissement de la monnaie de saint Louis. Mais cette ordonnance apporta un trouble extrême dans toutes les transactions commerciales. Les créanciers, les propriétaires, les vendeurs voulurent être payés en bonne monnaie de ce qui leur était dû en monnaie falsifiée. Le peuple se souleva (2). Il n'en reste pas moins acquis à l'histoire que le Saint-Siège était

(1) Annuaha... pro reductione monetarum ad pondus antiquum (Tabula Roberti Mignon, Historiens de France, XX 1, 523). Et Jean de Saint-Victor dit plus explicitement : Rex rrancorum papœ promiserat monclam auam per regoum su um emendare. (Memoriale historiarum, Historiens de France, XXI, 641 et 646.)

(2) Jean de Saiul-Viclor, Memoriale, loc. ciU

seul en état de faire à cette époque la leçon aux rois et de les faire rentrer, pour le bien public, dans les limites de la loyauté et de la justice.

La rédaction de tous les actes qui précèdent fut achevée le 13 mai 1304, et la Chancellerie les expédia ce jour-là, tous en même temps. C'était peu de jours avant la Pentecôte. Le Pape présida un consistoire à Pérouse : les députés du roi de France étaient présents. Le Souverain-Pontife ordonna que l'on fit une lecture solennelle de ces lettres par lesquelles il avait délivré la France et son roi du fardeau de l'excommunication. Puis, le vieux Pape se leva et, les yeux tournés vers le ciel, espérant peutêtre que la paix allait pour longtemps être rétablie sur toute la surface du sol chrétien, il entonna fortement le Te Deuni qui fut achevé triomphalement par les voix frémissantes et joyeuses de tous les membres du Consistoire (l).

La nouvelle de l'absolution du roi de France se répandit bientôt dans toute l'Europe chrétienne et parvint à Paris le 28 juin, vigile de la fête des saints Pierre et Paul. Le roi convoqua immédiatement à Notre-Dame les évêques et les clercs présents à Paris et fit lire à haute voix les bulles pontificales. La joie fut vive au sein de ce peuple qui

(1) Bernardua Guidonis, Flores chronieorum, anno 1304. — Amalrica» Augerii, Chronicon pontificale, dans Muralorl, III, pars II, 440, 441.

était encore profondément chrétien et pour qui l'interdit était un châtiment véritable (1).

L'enthousiasme, toutefois, ne fut pas universel dans la chrétienté. Si nous nous en rapportons à un chroniqueur allemand, le cri public en Allemagne fut que, par l'absolution du roi de France, le grand crime d'Anagni restait réellement impuni. Et sic tantum Philippi piaculum remansit inultum (2) ! C'était, en vérité, un cri chrétien, qui témoignait assez de l'indignation contre le roi de France, qui attestait enfin que le pape Boniface n'avait pas été abandonné par tous les gens de cœur. Mais la miséricorde de Benoît n'était pas moins chrétienne qne l'indignation du chroniqueur allemand.

En résumé, Boniface avait dû résister au roi de France parce qu'il espérait la victoire sur la terre, et qu'il se disait : « Je sauverai plus d'âmes parla « vigueur du combat que par la douceur de la « paix. » Mais quand Benoît monta sur le trône de saint Pierre, la cause de Boniface était terrestrement perdue, et Benoît dut se dire : « Je sauverai « plus d'âmes par la charité du pardon que par « l'énergie de la lutte. »

(1) Continuai h Girardi de Fracheto, Historiens de France, XXI, 23, 24. — Continuation de Guillaume de Nawjia, Historiens de France, XX, 590. — Chronique de Saint-Denys, Historiens de France, XIX, 678; même texte que les précédent?.

(2) Continuatio Sancrucensis lertia, dans Perl/, MomwtaH- /«, IX, 733.

On a souvent prétendu opposer enlre elles les deux conduites, les deux politiques, les deux âmes de ces deux papes. Ne pourrait- on pas les regarder comme chrétiennes l'une et l'autre ? Elles n'ont varié entre elles que parce que les événements ont varié. Sous Boniface en effet plus d'âmes ont dû être sauvées par la résistance, et sous Benoît par le pardon du Saint-Siège. Les deux pontifes ont été fidèles l'un et l'autre à tous les devoirs de la politique chrétienne, telle que nous l'avons définie tout à l'heure: « C'est à la science de conduire, à travers la sécurité, la paix et le bonheur temporels, le plus possible d'âmes à l'éternelle Sécurité, à l'éternelle Paix, à l'éternel Bonheur! »

Le chroniqueur allemand qui ne pouvait contenir son indignation en apprenant l'absolution du roi de France, et qui s'écriait : « Ainsi le crime d'Anagni est resté impuni ! » Ce rigoureux chrétien se trompait. Benoit, sous la pression des implacables ennemis du Saint-Siège, n'avait pas renoncé, dans l'exercice de sa miséricorde, à l'exercice prochain de sa justice. Nous avons admiré comment, même au milieu de l'effusion de ses grâces, il avait fait sentir que l'étendue de ses pardons était proportionnée à la grandeur du forfait. Il avait prononcé énergiquement le mot crime et le mot coupable. Dans toutes ses lettres à Philippe, on voit un souverain qui exerce le droit de grâce, un juge qui casse un juste arrêt, un père qui daigne pardonner.

Ce n'était pas encore assez pour la grande âme de Benoit. Il semble que ces mots de l'historien : a Et tantum piaculum remanet inultum, » que ces mots retentissaient terriblement à l'oreille de sa conscience alarmée; et il se disait sans cesse : « Bien

« que je n'aie point fléchi sur les principes, je n'ai « pas assez fait. » Il fit davantage.

Le 7 juin 1304, trois semaines environ après l'absolution solennelle du roi de France, le Souverain Pontife fulmina une bulle d'excommunication contre Sciarra Colonna, Guillaume de Nogaret, et en général contre tous les impies qui avaient coopéré à l'attentat d'Anagni (1). Mais ce document n'est pas de ceux qu'on analyse. C'est un monument littéraire autant et plus qu'une pièce d'archives. On y retrouve cette grande éloquence pontificale qui éclate dans tout le Bullaire. Il faut espérer que le temps viendra où les auteurs d'Histoires littéraires daigneront parler de cette littérature des Souverains Pontifes et la placer au rang de ce que les siècles chrétiens et tous les siècles ont produit de plus admirable.

Le successeur de Boniface commence par rappeler l'attentat d'Anagni. Il sera bon de peser tous les mots de cet exorde afin de les opposer à ceux qui prétendent que Benoît a uniquement employé tout son pontificat à défaire celui de son prédécesseur.

« Nous avons différé jusqu'à ce jour de punir ce a crime infâme, cette infamie criminelle, que les

(1) Bernardos Guidonis, Flore» chronicorum, Historiens de France, XXI, 715. — Plolemée de Lucques, XXIV, 38. — Marlio le Polonais, 1, V. — Chronique de Corneille Zanlfliel, dans VJmplissitna collectio de Martène el Durand, V, i/|9. — Cf. Raynaldi, Annales etclesiaslici, IV, 379 et ss.

i plus coupables de tous les hommes, par un coup « de suprême audace et d'incroyable perfidie, n'ont a pas craint de commettre contre la personne de « notre prédécesseur de bonne mémoire, le Pape o Boniface VIII. Mais nous ne pouvons attendre « plus longtemps; il faut que nous nous levions en- « fin, ou plutôt que Dieu lui-même se lève avec « nous, pour que les ennemis de Dieu, de Dieu « lui-même, soient mis en fuite et repoussés loin a de sa face (1) I

« 11 est arrivé en effet, ajoute Benoît, que, pente dant le séjour de Boniface à Anagni, sa ville na- « taie, quelques fils de perdition, vrais suppôts de « l'enfer, laissant de côté toute pudeur et tout reste pect, ont osé se soulever, fils contre leur père, u chrétiens contre leur évêque, vassaux contre leur « seigneur. » Le Pape nomme alors tous les coupables dont le nom restera, dans cet acte mémorable, exposé comme sur un pilori au mépris des chrétiens de tous les âges. Les deux premiers sont Nogaret et Sciarra; il y a encore dix habitants d' Anagni, cinq chevaliers étrangers à cette ville, et plusieurs autres dont les noms sont des plus inconnus. « Tous ces pervers se sont précipités sur le « Souverain Pontife, l'ont couvert d'injures et ont « jeté sur lui leurs mains sacrilèges. Voilà ce qui « s'est passé en plein jour, publiquement, notoi-

(1) Bulle Flagitiotum teel us , episl. cur. 168.

« rement, sous nos yeux. » Chacun de ces mots a une grande force. Plusieurs historiens ont nié qu'on eût touché, dans Anagni, à la personne du Pape. Benoît, témoin oculaire, affirme nettement avoir vu les mains des bourreaux sur les épaules de la victime : Manies in eum injecerunt impias !

v En ce seul crime, poursuit le successeur deBo- « niface, sont contenus une foule de crimes : crime « d'état et de lèse-majesté, de sacrilège, de vio- « lence publique (cas prévu par la loi Julia) ; de « meurtre, (cas spécifié par la loi Cornélia) ; d'em- « prisonnement par des particuliers ; de rapine, de « vol, et bien d'autres crimes encore. En vérité, un a tel forfait nous a frappés de stupeur? Quel homme « serait assez dur pour ne pas verser des larmes ? « quel cœur assez haineux pour ne pas s'émouvoir « de compassion? quel juge assez calme pour ne « pas se lever et juger les coupables ?

« Ainsi tout ce qui peut offrir quelque sécurité « a été violé ; toute immunité a été audacieusement « envahie. Rien n'a préservé la victime : sa patrie « ne lui a pas servi de défense, ni sa propre mai- « son de refuge. Le Souverain Pontificat a été désho- « noré; l'époux de l'Église a été chargé déchaînes, « et l'Église, son épouse, jetée avec lui dans les « fers. Désormais, quel lieu ici-bas sera sûr ? Et le « Pontife romain n'ayant pas été épargné, quelle « chose sainte, grand Dieu ! épargnera-t-on en ce « monde ? O crime, crime véritablement inouï ! ô « malheureuse, malheureuse ville d' Anagni qui as

« laissé commettre tant de forfaits dans tes murs 1 « Sois maudite ! que jamais la rosée et la pluie « fécondantes ne tombent plus sur tes terres : c qu'elles descendent pour fertiliser d'autres monts, « puisque sous tes yeux et quand tu le pouvais dé- « fendre, le Fort est tombé et que le Puissant a été « vaincu ! »

C'est après ce flot d'éloquence, que le Pape en vient à l'objet même de son acte. Il déclare solennellement que Sciarra Colonna et Nogaret, avec tous leurs complices, ont encouru l'excommunication. Il les cite à son tribunal où ils devront corn-

paraître en personne avant la fête des saints apôtres Pierre et Paul, pour y entendre prononcer leur sentence et y obéir avec humilité à tous les ordres du Pape. Sinon, le souverain Pontife les condamnera par contumace.

Cette lettre pontificale fut lue en présence des cardinaux dont Benoît avait pris le conseil, et de tous les habitants de Pérouse. Son retentissement fut terrible, ses résultats furent considérables.

Nogaret ne se rendit pas à l'appel du pape; mais, en écrivassier qu'il était, se mit à rédiger une réponse aux diverses allégations du successeur de Boniface. Cette réponse nous est restée : elle est curieuse. Nogaret s'y représente comme le chevalier de Dieu et de l'Eglise, comme l'idéal même du chevalier chrétien : « agonizans pro justifia et pro republica. » Il explique de la façon la plus honorable pour son caractère tous les événements

d'Anagni. 11 n'est entré dans cette ville que pour conférer tranquillement avec Boniface. Le neveu du Pape a fait des barricades qu'il a été obligé d'enlever ; on lui a fermé la porte du palais pontical qu'il a été obligé d'enfoncer. Il a du reste fait mille efforts aussi inutiles que généreux pour empêcher qu'on usât de violence envers le Souverain Pontife et qu'on dévalisât son trésor. Bref, Nogaret, en écoutant sa conscience, n'y entend aucun reproche. C'est une victime de l'injustice, c'est un chrétien, c'est presque un saint (1).

Les Colonna se sentirent tous frappés par cet anathôme jeté sur un des leurs. Sciarra, d'ailleurs, ne se convertit pas mieux que Nogaret. Les ennemis personnels de Boniface devinrent dès ce jour les ennemis personnels de Benoît. Il est probable que, le jour même où parut la bulle Flagitiosum scetus, la mort du Souverain Pontife fut décidée : odieuse sentence qui fut mise à exécution peu de

(l) V. celle réponse aux Archives de l'Empire, K. 37, n' 1 ; elle csi sans doule du 7 septembre 130Z|. Nogaret répondit d'ailleurs sous plusieurs formes. V. dans les Preuves du différend, de Dupuv, les documents suivants : IÀlterœ super excusatwnibus et ostensione innocent ue domini Guillelmi de Nogureto de prosecutione per eum faeta contra papam Bonifacium f7//,du 7 septembre !30Û (p. 239). — Allegaliones excusatorùe domini Guillelmi de Nogareto super facto Bonifacianoet protestationes (251). — Deux actes du 10 et du 17 septembre 1304» dans lesquels Nogaret renouvelle ses protestations devant l'offlcial de Paris, et déclare « qu'il n'a jamais eu de haine contre Boniface. » — Enfin, une procuration donnée par ledit Nogaret i Bertrand d'Aguassa pour le représenter prés le Saint-Siège (17 septembre 1304).

jours après. Le pape Benoît devait mourir le 7 juillet, précisément un mois après la promulgation de sa bulle contre les adversaires de Boniface.

Quant à la malédiction du Pape sur la ville d'Anagni, il faudrait bien se garder de la considérer seulement comme un beau morceau d'éloquence.

La juste malédiction d'un pape a toujours ses effets. Un voyageur du seizième siècle cité par l'abbé Rohrbacher, Alexandre de Bologne, consacre à Ànagni ces quelques lignes, constatation du terrible châtiment qui suivit bientôt l'anathême du Vicaire de Jésus-Christ. « Anagni, ville très-an- « cienne, à demi ruinée et désolée. Y passant l'an « 1526, nous y vîmes avec étonnement d'immen- « ses ruines, en particulier celles du Palais bâti par « Boniface. En ayant demandé la cause, un des « principaux habitants nous dit : « La cause en est «la capture du pape Boniface... » Les habitants « supplièrent le pape Clément VII, de leur envoyer (( un évêque afin de les absoudre (1). »

La France que Benoît n'avait pas maudite, mais dont le souverain avait pris une part si déplorable à l'attentat de Nogaret et de Sciarra, la France aussi reçut son châtiment historique. Les trois fils de Philippe le Bel moururent sans descendance directe. La postérité de ce Charles de Valois, l'ami

(1) L'abbé Rohrbacher, Histoire générale de l'Eglise catholique, 3* Mil., U xix, p. 491.

et le capitaine général de Boniface VIII, monta sur le trône de saint Louis. Mais la France fut, pendant plus d'un siècle, condamnée à une décadence que rien ne put arrêter, et dont l'apparition de Jeanne d'Arc a seulement marqué la fin. Jeanne fut en quelque sorte l'envoyée de Dieu qui vint dire à la France : « Tu as été assez punie : je t'ap- « porte la réconciliation et la paix. » Et la France fut replacée à sa place naturelle, à la tête des nations. La délivrance d'Orléans fut le signe, visible pour tous, que Dieu avait oublié le crime d' Anagni !

Depuis qu'à côté de la Paroisse a paru le Couvent, le clergé régulier à côté du séculier, l'histoire ecclésiastique est pleine de récits qui se rapportent aux conflits de ces deux ordres. Il y a toujours eu rivalité évidente entre le couvent et la paroisse. Et cependant, la paroisse et le couvent sont tous deux dans le plan divin ; ils conduisent tous deux des troupes d'âmes au ciel ; ils sont tous deux dans l'harmonie et dans la loi, bons, utiles, nécessaires.

La paroisse (on peut le dire sans offenser en rien l'ordre monastique) , est la plus antique, la plus indispensable, la plus universelle des institutions chrétiennes. La paroisse fait face à tous les besoins ordinaires des âmes ; elle suffit à cette lourde tâche. La paroisse est le monde chrétien, c'est l'Eglise en petit. La paroisse, c'est un microcosme. Cette véritable famille a son chef, ce petit état a son roi : c'est le curé, qui reçoit ses pouvoirs de l'évêque, comme l'évêque du Pape, et le Pape de Dieu. Autour de ce Roi, il y a un conseil : la Fa-

166 HENOÎT XI

brique; une armée spirituelle : les Confréries et les Congrégations ; un peuple enfin, et c'est ce peuple tout entier qu'il faut conduire au ciel. Une merveilleuse organisation s'épanouit sur toute la surface du sol chrétien. Entrez, aux frontières de la Hongrie ou à celles de l'Irlande, en Amérique . ou en Asie, entrez dans une paroisse catholique : vous serez frappé d'un spectacle tout semblable : la paroisse est la même partout. C'est un des chefsd'œuvre du plan divin d'avoir organisé, jusque dans le dernier des villages, cette étonnante institution. Sans doute le couvent, comme la paroisse, possède ces trois grandes choses : la Chaire, le Tribunal, l'Autel. Mais c'est dans la paroisse seulement qu'est la cuve baptismale où nous sommes faits chrétiens. Comprenez par-là la haute importance, la dignité de la paroisse.

Le Couvent a une autre place et d'autres fonctions dans le plan divin. Surnaturellement nécessaire comme lieu de prière et d'expiation universelles, c'est lui qui, plus encore peut-être que la paroisse, maintient la vie dans ce monde; sans le couvent, Dieu eut depuis longtemps frappé la terre coupable et fait tomber sur elle la pluie mortelle des étoiles. Dans la paroisse est continué surtout Jésus-Christ baptisant, Jésus-Christ enseignant, Jésus- Christ sauvant. Dans le couvent est surtout continué Jésus-Christ souffrant et expiant. Dans la paroisse est entretenue la vie chrétienne en général; dans le couvent, la vie et les vertus de Tordre

supérieur. Le couvent, aux siècles de décadence, a été l'indispensable auxiliaire de la paroisse, et sans le couvent peut-être, la paroisse n'existerait plus. Celle-ci, quisufiit toujours à sauver les âmes dans les conditions ordinaires, ne suffit pas toujours à en sauver un si grand nombre dans les époques sataniques, toutes les fois que la Vérité est plus dangereusement menacée. C'est alors que Dieu suscite un nouvel Ordre dans son Eglise. Contre les ignominies de la décadence romaine et les brutalités de la barbarie germaine, il a formé de sa propre main le grand ordre Bénédictin, père et modèle de tous les autres. Aux terribles hérésies du treizième siècle, il a opposé les ordres de Saint-Dominique et de Saint-François. Contre le protestantisme, il a fait sortir du sol chrétien la Société de Jésus. lia combattu le jansénisme par les Congrégations de saint Vincent de Paul. A notre siècle enfin, qui n'a pas toujours la puissance de produire le bien, mais qui a toujours celle de soupirer vers lui, ce Dieu donne, sans les compter, mille ordres et institutions charitables. Et, jusqu'à la fin des siècles, Jésus -Christ se suscitera ainsi, dansles ordres religieux, des armées extraordinaires contre les attaques extraordinaires de l'Enfer. Telle est la dignité singulière de la vie monastique.

Mais, encore une fois, entre ces deux institutions, le Couvent et la Paroisse, les conflits étaient inévitables. Jamais peut-être ils n'ont été aussi nombreux, aussi regrettables que dans la seconde

moitié du treizième siècle. Les deux ordres Franciscain et Dominicain avaient, dès leur origine, conquis, parmi les classes inférieures et dans toute la société chrétienne, une véritable popularité : il arriva qu'on déserta la paroisse. On choisit ses confesseurs parmi les nouveaux religieux ; on se passionna pour leurs prédications, on voulut être enseveli dans leurs églises ; il y eut abus. L'antique organisation de la paroisse fut menacée : les Papes durent la préserver.

Boniface VIII s'était particulièrement montré sévère contre les nouveaux ordres. Benoît, au contraire, les exempta de toute juridiction de l'Ordinaire (4) et les combla de ses faveurs. Dans sa bulle Super cathcdram, Boniface avait singulièrement restreint, pour ne pas dire annulé, le droit des religieux à entendre les confessions des fidèles, à leur adresser des prédications, et surtout à leur rendre les devoirs funèbres. Benoît corrigea ces rigueurs dans la fameuse lettre Tnter cunctas, du 19 février 1304 (2). Cette nouvelle bulle abroge celle de Boniface, et est toute en faveur des reli-

(1) Bulle Inter ceteros ordines, du 12 mars 1304; Bullarium ordinis fratrum prœdicatonim, II, 95. — Parla bulle Cum t'ncurobat, du 13 avril 130Û, il délia, eu droit, de toules 'censures ecclésiastiques, les Frères composant le Chapitre général {Bullarium pradicalorum, II, 97).

(2) Voir le texte de la bnlle Inter cunctas, dans le Bullarium prœdicatorum, t. II, p. 88.

gieux ; cependant, Benoît décréta que tout chrétien devrait, une fois par an, se confesser à sa paroisse (1). Dans un autre acte, du 20 février 1304, {Vas eleclionis) , il permit aux Mendiants de parler en place publique, mais non pas aux heures des sermons de la paroisse. Il prescrivit en outre aux généraux d'Ordre de ne faire ainsi parler en public que les religieux qui auraient à la fois une saine doctrine et une vie irréprochable. On voit quelles étaient en toutes choses la prudence et la modération de notre Bienheureux (2).

Toutefois, plein de reconnaissance pour cet ordre de Saint-Dominique où il avait abrité sa première jeunesse et sa vie tout entière, il voulut lui donner un témoignage public de son estime et de son affection. Il écrivit la bulle Ex horto delicioso^ qui est, en quelque manière, le panégyrique de l'ordre des Prêcheurs. Panégyrique éloquent et poétique (3).

rr (1) V., sur la bulle Jnter cunctas, la Continuatio Jf'eichardi de Polhaîm, dans les Monumental Pertz, IX, 817 ; la Brevis historia ordinis pradicatorum, dans 1' ' Amplissima collctio de Mariène cl Durand, VI, 373 ; les fragments de Bernard Guion, imprimés dans les Historiens de France, XXI, 737, 738 ; etc. , etc. Flcury, dans son Histoire ecclésiastique, a donné un excellent résumé de cet acte important (t. XIX, p. A3).

(2) On trouvera, au t. 11 du Bullarium pradicatorum, p. 88 et 88., la collection de toutes les bulles de Benoît en faveur des deux ordres de Saint-Dominique et do Saint-François.

(3) V. le texte de la bulle Ex horto delicioso dans le Bullarium pradicatorum,}], 93. L'acte est du 10 mars l'àQh. En voici Texorde : « Ex borto delicioso Ecclesiœ sacroBanct», ineffabilis Provideulia

Mais il n'accorda point sa faveur qu'à cet ordre d'où il était sorti et à celui de Saint-François. Il aimait.tout particulièrement l'institut des Servîtes, et celui des Célestins, fondation du prédécesseur de Boniface (1). Il confirma les Servîtes dans tous leurs privilèges par un acte du 13 février 130A. Cet acte est précieux pour nous, en ce qu'il nous atteste la dévotion de Benoît pour la Vierge Marie (2).

D'un autre côté, il augmenta le nombre des prêtres qui desservaient la sainte basilique de Latran, mère et maîtresse de toutes les églises. Il y établit dix-huit canonicats et vingt-deux bénéfices (3).

Il sévit contre certains curés de Bretagne qui, sous prétexte de droit de funérailles, pillaient les

CreatoriB, pro sui Nom in is allollenda gloria cl salule fldelium procuranda, praclarum ordincm Prœdicalorum dicbus novissimis, inler spcciosa cl féconda plantaria, quasi lignum produxil, quod, superni rorls bcnediclionc pcrrusum, sic, a suis primordiis, laudabilibus incrcmcnlis successive processif ul sublimilaie sua cœlos perligeril et ad fines ullimos orbis lerrarum suos cxlenderil palmilcs gencrosos, ele, n

(1) V., dans le Magnum Bullarium romanum, le lexlc desdeux bulles en faveur de ces deux ordres. En ce qui loucbe les Sèrvilcs, on peul consulter la Brevû historia pradicatorutn , dans l'.^mp/tj» situa collectio de Mariùnc et Durand, VI, 373.

(2) « Nos anlcm qui ad ipsam Virgincm, dominam nostram, libcnlcr devotioncm, quani possumus, exhibemus. »» Voy. Raynaldi, Annales ecclaiaslivi^ IV, 385.

(3) Acie du 5 mars 130Û. V. Kaynaldi, loc. cil , IV, 382.

biens des morts (1). Enfin, dévoré du zèle de la Justice, il ordonna aux Bolonais de n'avoir plus à porter atteinte aux droits et aux franchises ecclésiastiques (2) ; tandis que, par un acte du 3 mai 1304, il levait l'interdit qui pesait sur la ville de Lyon.

Benoît XI créa plusieurs cardinaux. Le 18 décembre 1303, il éleva aux honneurs de la pourpre Nicolas Albertini de Prato, de l'ordre des Frères Prêcheurs (3). Celui-ci est plus connu dans l'histoire sous le nom de cardinal de Prato. Il avait été, sous le dernier pontificat, procureur général de son ordre ; le 1 er juin 1299, Boniface l'avait nommé évêque de Spolète. 11 remplit les fonctions difficiles de vicaire de Rome et fut chargé d'ambassades à la cour des rois de France et d'Angleterre. Il parvint à rétablir la paix entre les deux rivaux, et Benoît XI sembla payer une dette de son prédécesseur en le nommant cardinal-évèque d'Ostie. On a vu plus haut quelle fut sa conduite dans toute l'affaire de Florence. C'est au cardinal de Prato que Clément V dut principalement son élection. Quand Philippe le Bel réclama avec une singulière insistance la flétrissure publique de la mémoire de Boniface, Clément trouva dans l'évêque d'Ostie un

(1) Epist. 772.

(2) Kpisu 589.

(3) Flores chronicorum, auctore Bernardo Guidants, Historiens de France, XXI, loc. cit. — CL Ciaconlua, II, 343 et ss.

172 benoît xr

conseiller prudent. Le cardinal Albertini l'exhorta à gagner du temps. « Le temps, lui disait-il, lavera « Boniface de tant d'odieuses calomnies, et, en « dernier lieu, vous déclinerez votre compétence.» Nicolas de Prato était digne de fixer le choix de Benoît XI : c'était un saint évêque, qui donnait aux pauvres tout son bien. Il mourut en 1321.

Le même jour (18 décembre 1303), le successeur de Boniface éleva au cardinalat Guillaume Marlesfeld, de Cantorbéry, qui appartenait aussi à l'ordre des Frères Prêcheurs. Il le nomma cardinal-prêtre du titre de Sainte-Sabine. Mais Guillaume était mort au moment même où le Pape le couronnait de cet honneur suprême, et Bernard Guion fait observer que c'était la première fois sans doute qu'on assistait dans le monde à ce phénomène singulier : « un mort élevé à la dignité de cardinal (1). » Le 11 février 130A, le Pape élut en sa place Walter Winkterburn, de Salisbury, de l'ordre de Saint-Dominique, confesseur du roi d'Angleterre. C'était un théologien, un orateur et un poëte distingué : il est l'auteur d'une Somme théologique. Clément V devait un jour lui confier l'examen difficile de la doctrine de Pierre- Jean Olive, de l'ordre des Mineurs. Il mourut à Gênes, à la fin de l'année 1305 (2).

(1) Bcmardus Guidonis, Flores chronicorum, loc. cit.

(2) Tour loin ce qui concerne la création des Cardinaux, voy. Ain, m i Augier, dans Muratori, III, pars II, MO.

On peut remarquer combien étaient sages tous ces choix des Souverains-Pontifes, et sur quels fronts illustres ils plaçaient les insignes des princes de l'Eglise. 11 serait facile de montrer que presque toujours il en a été de même. Quel beau livre il reste encore à faire sous ce titre : Histoire des cardinaux de la sainte Eglise romaine !

Depuis Mahomet et depuis Photius, on peut dire que le regard de la Papauté fut sans cesse tourné vers l'Orient. « Renverser V islamisme par « l'empire de Constantinople, redevenu fortement « catholique; » telle était, du moins aux treizième et quatorzième siècles, la pensée que caressait le plus volontiers la légitime ambition des Souverains-Pontifes ; tel paraît avoir été le plan du ciel.

Mais le plan de l'enfer était habile : « Favorisa* « les progrès de Fislamisme en Orient par les pro- « grès du schisme à Constantinople, et cela jusa qu'à ce que le schisme eût assez affaibli le vieil « empire pour que l'islamisme en prît possession. » Telles sont, en résumé, les deux formules de l'enfer et du ciel dans la question d'Orient au moyen âge. Le Bien et le Mal se combattaient à Constantinople, comme partout : le récit de cette lutte, c'est l'Histoire.

Nous avons vu que, dès les premiers jours de son pontificat, Benoît avait fait de l'Orient une de ses préoccupations les plus chères. Mais l'Orient

ne lui avait pas donné les consolations que l'Occident lui refusait. La cause de 1* islamisme faisait autant de progrès en Asie que la cause ducésarisme en Occident. Le vieux Pontife tenait bon contre ces deux révoltes : mais il n'espérait qu'en Dieu.

Cependant, une lueur d'espoir vint réjouir un moment le cœur du successeur de Boniface. Il reçut

une lettre, en langue chaldéenne, d'un certain Hyabalaha, qui s'intitulait « patriarche de tout l'Orient. » Cette lettre, dont le texte se trouve au « Livre des privilèges de l'Eglise romaine, » semble laite pour inspirer tout au moins quelques soupçons aux diplomatistes ; rien cependant ne prouve qu'elle soit fausse. Elle porte pour date : « Ecrit la seconde férié, au lendemain de la Pentecôte, le quatorzième jour de mai 1615 depuis le roi Alexandre,d&m la ville deMaraga, au royaume des Perses. » On fait usage ici de l'ère d'Alexandre, mieux appelée : Ère des Séleucides, qui remonte à l'an 311 avant N.-S. J.-C. Cette ère, en effet, s'est perpétuée en Orient presque jusqu'à nos jours, principalement en Syrie, chez les Juifs et chez les Arabes. L'an 1304 de notre ère correspond exactement à l'an 1615 des Séleucides : rien à critiquer de ce côté. Quant à la ville de Maraga, au royaume de Perse, c'est peut-être la ville de Marace ou Marage, dans l' Arabie-Heureuse. Mais quel était cet Hyabalaha? Malgré son titre pompeux et justifié par les habitudes vantardes des Orientaux, c'était sans doute le pasteur nomade de toutes les colo-

nies de chrétiens qui s'étaient maintenues, ou qui venaient de se former dans le royaume de Perse (1). En résumé, le fait de la lettre d'Hyabalaha nous paraît rigoureusement vrai ; mais il n'a, en réalité, que des proportions fort peu considérables, et le titre de « patriarche de tout l'Orient » ne doit pas nous éblouir.

La pièce, d'ailleurs, est curieuse à d'autres titres. Elle consiste en une profession de foi d'une importance réelle. Cet oriental appelle le Souverain-Pontife : «Père des pères » et «Roi des rois. » 11 affirme du Pape qu'il est « super totam fidem christianam sedens. » Il atteste qu'il y avait, à cette époque, des missions catholiques dans ces extrémités de l'Orient : « Frère Jacques, de l'ordre desPrè- « cheurs, est venu jusqu'à nous et nous a annoncé « la mort de Boniface ; » puis il commence son Credo, sa profession de foi :

« Nous croyons, dit-il, en un seul Dieu, éternel, souverainement sage, vivant, donneur de tous biens, tout puissant ; une seule substance et trois personnes; un Père engendrant, un Fils engendré, un Esprit-saint procédant; un Père parlant, un Fils qui est le Verbe, un Esprit-saint qui est l'esprit ou la vie de celui qui parle et de celui qui est le Verbe. Et de même que nous voyons dans le soleil le corps solaire, puis le rayon ou la lumière qui en

(1) 11 s'appelle lai-même : Advena et peregrinm.

sort, puis enfin la chaleur qui découle de l'un et de l'autre ; et cependant ces trois choses, le corps, le rayon et la chaleur ne font pas trois soleils, mais un seul ; ainsi les trois personnes divines ne font qu'un seul Dieu.

« Nous croyons que dans la suite des siècles, une de ces personnes divines, celle que nous avons assimilée au Rayon solaire, à laParole de Dieu, s'est revêtue de notre humanité au sein de la Vierge Marie pour le salut des hommes et pour nous montrer la lumière de la Vérité. Et la Divinité fut inséparablement unie à l'humanité, et l'humanité à la Divinité, pour toujours. Et notre foi sur Notre-Seigneur Jésus-Christ est telle: il est complètement Dieu et complètement homme, une seule personne, tout entier près le Père céleste, tout entier dans sa mère.

« Enfin, nous professons que le Pontife romain est le Pontife suprèuie et le Père universel de tous les fidèles du Christ. 11 est le successeur de saint Pierre qui est le Vicaire universel de Jésus- Christ. Et voici que, nous aussi, nous demandons humblement sa bénédiction et que nous sommes tout disposés à obéir à ses ordres (1). »

Benoit ne s'abusa point sur la valeur de cette lettre, et la regarda seulement comme une preuve que la Providence divine conservait, ça et là, dans

(1) V. le texte dans Raynaldi, IV, 383.

l'Orient, par quelques colonies chrétiennes, les germes d'une régénération future. Le roi de Perse, Kasan, mourut vers ce même temps et laissa le trône à son frère Carbaganda. La mère de ces deux princes était une sincère et ardente chrétienne : c'était sans doute par sa protection que le patriarche Hyabalaha pouvait parcourir, en les évangélisant, les populations de la Perse, et celles mêmes de l'Arabie. Mais le nouveau Roi ne se montra chrétien que durant la vie de sa mère ; dès qu'elle fut morte, il embrassa l'islamisme (1). Les quelques fleurs que le christianisme avait fait éclore en Perse furent étouffées. Mais l'Eglise est un arbre qui refleurit toujours.

Benoît pensait sans cesse à une croisade. Il n'avait pas le même plan de campagne que saint Louis. Au lieu de prendre l'islamisme par l'Egypte, il le voulait attaquer par Constantinople et fonder, comme nous l'avons dit, un grand empire catholique sur les rives du Bosphore. Hélas 1 cette tentative avait échoué une première fois au treizième siècle. A l'heure où nous écrivons ces lignes, elle est encore à réussir. Mais tant que les Latins ne seront pas à Constantinople, tant que la messe ne sera point chantée à Sainte-Sophie, c'en est fait : le Catholicisme ne fera pas de progrès sérieux en Orient.

(1) Agaihon, Hisloria orientait*, c xlv, cité par Raynaldi, IV, 885.

Ce ne sont jamais les candidats au trône de l'empire d'Orient qui ont fait défaut. Benoît avait à sa disposition l'épée de Charles de Valois, comte d'Anjou, connu par son dévouement au Saint-Siège et qui se proposa nettement pour aller renverser Andronic. Charles de Valois était digne de changer son épée contre le sceptre d'Orient. Quant à Andronic, sur qui l'histoire fera retomber la responsabilité la plus lourde de la perpétuité du schisme, il méritait vingt fois une défaite qui pouvait être si profitable au salut de l'humanité tout entière.

A son mépris pour les Grecs et à sa haine pour les Musulmans, Charles unissait une ambition facile à comprendre, et qu'on ne peut taxer d'illégitime (1). il envoya des ambassadeurs au successeur de Boniface qui lui paraissait trop incertain et trop lent dans cette grande affaire de la croisade. Le comte d'Anjou était, lui, trop impatient; il se voyait déjà empereur de Constantin ople. Ses députés, maître de Perche, chanoine de Paris (qui était son chancelier) , et Pierre d'Erboville, chevalier du diocèse de Chartres, eurent à Pérouse des conférences avec le Souverain Pontife. De ces pourparlers résulta une lettre de Benoît au fils puîné

(1) Par sa femme, Catherine de Courlcnay, il avait des droit» 4 la couronne de Conalanllnople.

de Philippe le Hardi. Cette lettre est datée du 28 mai 1304.

« Si nous en croyons vos ambassadeurs, dit le Pape, vous êtes prêt à vous occuper énergiquement de cette affaire de l'empire de Constantinople. Le Siège apostolique vous accordera d'autant plus volontiers sa faveur et son concours qu'à raison de la foi, cette affaire le concerne tout particulièrement. Nous accordons la commutation de leur vœu à tous les Croisés qui consentiront à vous suivie à Constantinople pour y arracher cet empire aux mains des schismatiques ; nous permettons également que les legs et contributions, dont la destination primitive était le subside de la Terre-Sainte, soient consacrés aux frais de cette expédition contre les Grecs.

« Mais en ce qui regarde la prédication générale de la croisade que vos ambassadeurs nous ont demandée de votre part, nous la différons encore, à cause de la difficulté des temps et de l'état actuel du royaume de France. Nous nous réservons néanmoins, quand les événements reprendront, par la grâce de Dieu, un cours plus pacifique et plus heureux dans ce royaume, d'obtempérer à vos désirs, à moins cependant que dans l'intervalle il ne se fasse une expédition générale en Terre-Sainte. Mais que votre cœur magnanime n'abandonne pas l'œuvre commencée ; poursuivez-la, au contraire, comme un vaillant; poursuivez-la d'un cœur viril. Et soyez certain que

la faveur du Siège apostolique ne vous fera jamais défaut (1) . »

Cependant Benoît chargea l'évêque de Senlis de centraliser tous les legs et toutes les offrandes pro subsidio Terrœ sanctœ qui devaient être consacrés à l'expédition de Constantinople (2). Enfin il manifesta publiquement son désir que tous les fidèles fussent chaudement exhortés à cette véritable croisade. La lettre est du 20 juin 1304. C'est un des derniers actes du successeur de Boniface, le plus beau peut-être qui soit sorti, durant ce pontificat, des bureaux de la chancellerie romaine. Cet appel de Benoît à la guerre sainte fut pour lui le chant du cygne.

« Nous avons vu, s'écrie-t-il, l'illustre empire de Constantinople se séparer de cette religion qui, jusque-là, avait été si florissante au sein de l'Orient; nous avons vu ce trône occupé tour à tour par Michel Paléologue et Andronic son fils, qui, avec tous les complices et les fauteurs de leur schisme, ont été les auteurs de cette séparation d'avec l'Unité. Ce spectacle nous a navré de douleur, et nous cherchons par quelle voie il sera possible de ramener cet empire à la vraie foi; nous nous consumons en efforts de toute sorte. Et quelle âme chrétienne pourrait n'être pas troublée à la vue

(1) EpiaL 802.

(2) Epiai, 803.

i82 BENOÎT XI

de cette injure que la race schismatique, le front haut, s'est permise à l'égard du Siège apostolique; à la vue de ce trône si noble où, désormais, l'erreur sera assise ? En vérité , le cœur de tous les vrais chrétiens devrait être dévoré de l'ardent désir d'arracher cet empire aux mains des étrangers. En effet, si (ce qu'à Dieu ne plaise) Constantinople tombait au pouvoir des Infidèlesqui ne cessent d'attaquer Andronic, nous ne pourrions plus facilement la retirer de leurs mains. Quel immense danger, quelle confusion ce serait pour la mère Eglise et pour toute la religion chrétienne !

« C'est pourquoi, comme notre cher fils Charles, comte d'Anjou (qui a des droits à ce trône d'Orient à raison de notre chère fille, sa femme, Catherine, impératrice de Constantinople) , s'offre résolument pour aller recouvrer cet empire ; et comme un grand nombre de barons nobles et puissants, animés d'un zèle pieux, sont, au rapport du comte Charles, tout disposés à partir avec lui pour conquérir l'empire d'Orient et le ramener à la vraie foi, nous devons inviter, presser, provoquer tous les princes chrétiens à une expédition aussi nécessaire, aussi sainte, et qui sera, s'il plaît à Dieu, couronnée de succès.

« En conséquence, nous ne saurions trop vous exhorter à coopérer virilement et puissamment à une œuvre si pieuse et si salutaire. Puissiez-vous mériter de partager avec votre noble chef la gloire de cette entreprise et obtenir par là les effu-

sions de la grâce divine, de celle du Saint-Siège et de la nôtre. Mais d'ailleurs, fils bien-aiuiés, si vous considériez seulement les injures que l'Eglise romaine a reçues de l'Eglise grecque; si vous vous mettiez devant les yeux tous les mépris des Grecs, toutes leurs erreurs, toute leur haine ; ah ! vous n'auriez pas besoin de nos exhortations pour prendre les armes j et, d'une âme ardente, vous commenceriez aussitôt la guerre sainte (1)! »

Cette magnifique péroraison, digne de Pierre l'Ermite, de Godefroi de Bouillon ou de saint Bernard, dut retentir dans toute l'Europe. Que de cœurs durent battre en France! Mais Philippe-le- Bel, fils des croisés par le sang, n'était pas le fils des croisés par l'âme : il ne faisait de croisade que contre les Papes.

Benoît n'eut pas le temps de voir la stérilité de ses discours. Il mourut trois semaines après cette lettre éloquente; mais il mourut couvert delà gloire de cette exhortation sublime, et justifiant une fois de plus cette proposition véritablement historique : « Si l'idée d'une croisade contre les Musulmans devait disparaître de la terre, c'est dans le cœur d'un Pape qu'elle auraitson dernier asile. »

(i) Episi. 803, à l'évcque de Senlis.

Le pape Benoît, durant son séjour à Pérouse, aimait à parler au peuple. Il vivait d'ailleurs en son nouveau palais comme un religieux dans son cloître, et se plaisait à y remplir tous les devoirs imposés parla règle de saint Dominique. Un certain jour du mois de juin 1304, il fit aux Pérugins un sermon mémorable sur la Passion de Jésus-Christ. Mais il ne tarda pas à s'écarter de son sujet, et se mit à parler avec une singulière éloquence de la captivité et de la mort de son prédécesseur Boniface. Le vieux Pontife alors se laissa librement entraîner par son indignation. 11 ne voulut pas comparer entre elles les deux personnes : celle de Jésus- Christ et celle du dernier Pape ; mais il se crut du moins autorisé à comparer entre elles les deux agonies : celle du Calvaire et celle d'Anagni. Il peignit en termes vils l'emprisonnement, la délivrance, les derniers instants de son prédécesseur, accusant avec une franchise énergique tous les Caïphe et les Hérode de son temps. On remarqua avec quelle insistance le bienheureux Benoît prononça ces mots

de l'Evangile : Si quidem in viridi ligno hœc fecerunt, in aridoquid facturi sint? Ces mots durent faire passer un frémissement dans tout l'auditoire; c'était une prophétie de la mort prochaine du successeur de Boniface (1).

Le 29 juin suivant, comme le Souverain-Pontifeétait à table, une jeune femme, qui se disait servante des religieuses deSainte-Pétronille, lui offrit, dans un bassin d'argent, un certain nombre de figues-fleurs de la plus belle apparence. « C'était, disait-elle , un présent que l'abbesse de Sainte- Pétrcnille faisait au Pape. » Benoît, qui aimait ce fruit, reçut le présent avec joie, et ne voulut point faire faire l'essai de ce qui lui était offert par une femme. 11 en mangea avec appétit et sans défiance. Mais il se sentit, tout aussitôt, pris des plus violentes douleurs. On sut depuis que la prétendue servante des religieuses était un jeune homme vêtu d'habits de femme. Les figues étaient empoisonnées (2).

Toutefois, le poison n'était pas de ceux qui tuent sur-le-champ. Le Pape vécut encore dix ou onze jours. Dieu permit que son serviteur souffrit beaucoup : c'est souvent la dernière grâce qu'il fait à ses saints. Benoît refusa de se coucher : il se fit

(1) Monachus Westmonasleriensi», Flora histor., anno 1304.

(2) V. Villani, saint Antonio, Dino Compagno, Ricobaldi de Ferrare, Francesco Pippioo, le Diario délia cita di Roma et la Chronica di Bologna,

asseoir sur une chaise de bois (1). C'est là que se passèrent ses derniers jours; mais cette chaise grossière était véritablement un trône où le premier des rois siégeait magnifiquement dans la majesté de la mort. Ce n'était même plus un trône terrestre ; c'était déjà ce trône du ciel où le Bienheureux était prédestiné à s'asseoir.

Cependant le bruit de l'empoisonnement du Pape s'était rapidement répandu dans Pérouse. Ce fut un cri d'indignation général , qui se perdit bientôt dans les sanglots et dans les larmes de tout un peuple consterné. On envahit, avec un tumulte pieux, le palais où le Saint allait mourir; tous les Pérugins tinrent à honneur de se presser une dernière fois autour du Vicaire de Jésus-Christ, agonisant pour la Justice et pour la Vérité. De toutes parts accoururent les cardinaux et les évôques ; ils ne quittèrent plus la douce victime. Les églises retentissaient de prières. Enfin, le 7 juillet 1304, le successeur de Boniface, toujours assis sur son siège de bois, rendit l'âme doucement (2). 11 y avait un mois qu'il avait frappé de l'anathème Guillaume de Nogaret et Sciarra Colonna (3). Tel est le récit de

(1) Ferreiti Ficentini hisloria, dans Muratorî, IX, 1013.

(2) Ferretti Ficentini historia, loc. cit.

(3) Le 7 juillet est la date donnée par Bernard Guion et admise par le Martyrologe romain. Nous la préférons à celle du 6 juillet qui est fournie par l'épilaplie du Bienheureux. Quant à celle du 27 juin quo Villani nous a transmise, c'est celle du jour où le Pape

la mort de Benoît d'après le plus grand nombre des historiens contemporains.

Le fait de l'empoisonnement par les figues est raconté par Villani (\ ) , Dino Compagno (2) , Ricobaldi de Ferrare (3) , Ferretti de Vicence (A) ♦ Francesco Peppino (5). Saint Antonin, qui vivait dans le siècle suivant, mais qui puisait à de bonnes sources, suit la même version que Villani (6). Enfin nous trouvons le même récit dans la Chronique de Bologne (7) et dans le Diario délia cita di Borna, compilation du quinzième siècle, mais dont quelques parties sont peut-être empruntées à des écrivains du quatorzième (8).

Un commentateur de Dante au quatorzième siècle, Benvenuto d'Imola, se contente de dire : « On prétend que le pape Benoît a été empoi- « sonné (9). » La Chronique de Vitodurani s'ex-

a été empoisonné, et non pas du jour où if est mort. La confusion était faci'e ; mais c'est une confusion,

(1) Villani, cb. lxxx du huitième livre : Corne mori papa Benedetto ; dans 1rs Scripiorea de Muratori, XIII, £16.

(9) Dans Muratori, IX, 515.

(3) Dans Muralori, IX, 25û.

(Ù) Ferretti ricentini historia, dans Muralori, IX, 1013.

(5) Chronicon Francisci Pippini, dans Muratori, IX, 7/|7. Ce chroniqueur dit seulement : « Fuit aliquontm opinio quod ficus fucrint veneno infecUe. » Les autres affirment le fait.

(6) Summa hi&torica, IX, titre xx de la troisième partie.

(7) Dans Muratori, XVIII, 307.

(8) Dans Muratori, III, pars II, H13.

(9) Commentarium in Dantis cvmœdiam, dans les Antiquitates italicœ de Muralori, I, 1077 : « Exstinclus fuit veneno, ut quidam dixerunt. n

prime à peu près dans les mêmes termes (1 ) . Enfin, pour épuiser la série de nos chroniqueurs, Amaury Augier (2), Ptolémée de Lucques (3) et Bernard Guion (A), qui tous les trois ont vécu au quatorzième siècle, rapportent le fait de la mort de Benoît sans alléguer celui de l'empoisonnement. FrancescoPeppino est d'accord, dans son sentiment personnel, avec le cardinal Jacques du titre de Saint-Georges ad vélum aureum. dans la préface de son Opus met? , icu?n i pour attribuer la mort du Pape à une dyssenterie (5).

Pas un historien, jusqu'ici, ne s'est nettement inscrit en faux contre le fait de l'empoisonnement, qui nous paraît suffisamment démontré, si nous considérons le nombre et la valeur des témoignages invoqués.

Mais ce qui n'est pas suffisamment éclairci, c'est la question de savoir à qui il faut attribuer l'empoisonnement du successeur de Boniface, Nous pensons même que, dans l'état actuel de la discussion, il est encore impossible de se prononcer, sans courir le danger de passer pour un historien léger, ou, qui pis est, pour un calomniateur.

(1) Dans Eckart, Corpus historicum medii œvi, U l ,r , p. 177Û.

(2) Dans ces Scriptores de Muratori, 1H, pars II, Ml.

(3) Dans M urai or i, XI, 1224 et ss.

(li) Fragmenta Bernardi Guidonis, deordine prœdicatorum, Historiens de France, XXI, 737, 738.

(5) Franc Pippino, loc. ciU — Cardinal de Sainl-Georges ad Vélum aureum t dans Muralori, III, 617.

Villani rend responsables de la mort de Benoit un certain nombre de cardinaux qu'il ne noumie pas et dont il ne désigne même pas le parti (1) : accusation trop vague et dont on ne peut tenir compte. Il en est de même de celle du Diario délia cita di Borna. Suivant le rédacteur de cette compilation, l'auteur de l'empoisonnement de Benoît aurait été un chambrier que le Pape avait promis de faire cardinal, et envers lequel il n'avait point tenu sa promesse. Cette allégation se complique de ridicule : elle n'est pas soutenable (2) . Que dire de cette opinion d'Albertini Mussati, dans son Historia augusta, qui attribue la mort de notre Bienheureux à la famille et aux partisans de Boniface VIII ? Quel grief, en vérité, pouvaient avoir les amis du dernier Pape contre son admirable successeur? Benoît ne venait-il pas de fulminer, avec un merveilleux retentissement, une bulle terrible contre tous les ennemis de Boniface? Ne venait-il pas de mettre Sciarra Colonna et Nogaret au ban de toute la chrétienté? N'avait-il pas, en cent occasions, témoigné de son respect pour la mémoire de celui qu'il avait jadis si énergiquement défendu dans Anagni ? Enfin, ne mourait- il pas un mois précisément après cette bulle du 7 juin qui était l'expression exacte de sa pensée sur Boniface? Nous cherchons en vain, et

(1) Livre vi il, ch. lxxx, dans Muralori, XIII, 416. (*.») Dans Muralori, 111, pars II, 1113.

nous ne voyons pas quelles représailles avaient à exercer les amis de Boniface contre un Pape qui, en absolvant le roi de France, l'avait très-explicitement déclaré coupable. Nous ne voyons pas davantage quel intérêt avaient les partisans de Boniface à faire mourir un Pape qu'ils avaient élu avec une unanimité si touchante et qu'ils n'élaient pas assurés de remplacer à leur avantage , ni à l'avantage de leur parti et de la chrétienté tout entière.

Mais voici qu'un chroniqueur contemporain, Ferretti de Vicence, nous rapporte une opinion toute différente, et qu'il nous faut examiner. D'après Ferretti, le roi de France est responsable, il est même directement coupable de l'empoisonnement de Benoît. Citons le texte de l'historien italien : i Benoît, dit-il, préparait en ce moment de « terribles décrets contre Philippe ; le roi l'apprit « par sa correspondance secrète, et promit de l'or « pour faire empoisonner le Pape. Il trouva, dit-on, « pour complices, Napoléon et Jean de France (1). « Ceux-ci, désirant vivement les sommes qu'on « leur avait promises pour l'exécution de leur « crime, gagnèrent à prix d'or deux échansons de « service, qui mirent le poison dans les figues (2) . » Observons d'abord que Ferretti de Vicence est

(1) C'étaient sans doute Napoléon Orsini, cardinal diacre du litre de saint Adrien, cl Jean, cardinal diacre du titre des SS. Marceluoet Pierre.

(2) Ferretti t'icentini ktstoria, dans Muralori, IX, 1013.

le seul à nous rapporter ce fait, et qu'il est moralement impossible, sur la foi d'un sedl chroniqueur, de charger d'un crime aussi odieux la mémoire d'un prince qui est déjà assez coupable. Philippe est responsable de la mort de Boniface ; mais il n'est pas historiquement prouvé qu'il soit coupable de celle de Benoît.

11 est vrai que la bulle du 7 juin, qui excommuniait Nogaret, retombait véritablement sur Philippe. Mais enfin le roi de France était-il certain de trouver, dans le Sacré-Collége, un pontife qui lui fût plus dévoué que Benoît? Etait-il, en tout cas, bien prudent de teuter cette chance (l) ?

Mais enfin, où donc est le coupable ? Le moine de Westminster, qui écrivait au milieu du quatorzième siècle, nous paraît celui de tous les chroniqueurs qui nous offre, à défaut d'une certitude impossible, la probabilité la plus voisine de la vérité. Il attribue la mort de Benoît aux partisans de Nogaret et de Sciarra Colonna, à tous ceux enfin, qui avaient été frappés par l'anathême du 7 juin (2). Voilà, pour le moins, une opinion fondée. Il est évident qu'à la fin de juin 1304, les ennemis les plus déclarés de Benoît XI devaient être ceux de son prédécesseur. La bulle d'excommunication ne

(1) MM. Henri Martin, Michelct el de Sismondi sont assez portés a croire que la mort de Hcnolt fat l'œuvre du roi de France. L'un d'eux ne craint pas de l'affirmer.

(2) Monachus Wcslmonastcricnsis, Flores histor., anno 1306.

benoît xi

les ménageait point ; le sermon de Benoît sur la Passion avait dû les irriter davantage. Le Pape, en réalité, préparait contre eux un anathême définitif et allait les condamner par contumace. « Il vaut « mieux, ont-ils pu dire, qu'un seul homme pén risse, plutôt que toute lafamille des Colon na(l) .*

Mais (il importe de ne pas l'oublier) , nous ne trouvons cette allégation que dans un seul chroniqueur ; et encore était-il étranger à l'Italie, et naturellement éloigné du théâtre de cette histoire.

En résumé, nous pensons que Benoît a été empoisonné, mais qu'on ne peut, en bonne critique, accuser qui que ce soit de sa mort. 11 n'y a contre les Colonna et Nogaretque des probabilités. Elles ne suffisent point pour accuser personne d'un tel crime, même un Sciarra, même un Nogaret (2) !

(1) Westmonasteriensis, loc. cit.

(2) Tins tard, sous Jean XXII, on accusa de l'empoisonnement de Benoit, ou tout au moins de complicité dans ce crime, un certain Bernard Deliliosus, de Montpellier, accusé d'ailleurs de beaucoup d'autres crimes. Nous avons dans Baluze, Vitat paparum avtnionen$ium % II, n° LUI, la procédure contre ce Bernard. Elle ne jette aucune lumière sur le fait qui nous occupe.

Le mal terrible, dont Benoît venait de mourir, lui avait pourtant laissé le temps de dicter ses dernières volontés. Il exigea qu'on n'apportât aucune pompe à ses funérailles. Il manifesta le désir qu'on l'ensevelît à Pérouse, dans l'église des Prêcheurs, sous une dalle devant l'autel : humble jusqu'après sa mort (1) .

Mais Dieu voulut entourer ces pauvres obsèques de la plus belle, de la plus désirable de toutes les pompes : celle qui consiste dans la douleur de tout un peuple. Le corps du Bienheureux fut porté, au milieu d'une foule d'évêques, de prêtres, de religieux en pleurs, jusque dans l'église de San-Ercolano. On grava plus tard, sur le marbre du tombeau, une . longue inscription en dix-huit vers léonins. Hélas ! les vers sont d'une médiocrité, d'une platitude déplorable, et nous en épargnerons

(1) Bernardus Guidonis, Hùtoriem de France, XXI, 737, 738.

l'ennui à nos lecteurs (1). Nous avons hâte, d'aileurs, d'en venir aux faits éclatants par lesquels Dieu proclama, en présence de plusieurs milliers de témoins, la sainteté du successeur de Boniface.

A peine Benoît eût-il rendu le dernier soupir, dit Jean Boniface en son Uistoria tarvisina (2), que les habitans de Pérouse et des campagnes voisines se jetèrent sur son corps, afin qu'une vertu en sortît, qui guérît tous leurs maux. Un merveilleux spectacle s'offrit aux regards. Tous les malades étaient transportés, hors de leurs maisons, dans les bras de leurs proches ; on fendait avec peine la foule du peuple pour les faire arriver jusqu'au lit de parade où reposait le Bienheureux. Tous les possédés, tous les infirmes, tous les affligés étaient en marche vers le palais pontifical. Benoît passait pour un saint dès son vivant; il fut en quelque sorte canonisé par l'acclamation populaire.

Tant de foi devait être récompensée. G'est alors qu'eurent lieu d'éclatants miracles (8) dont il nous

(1) On en trouvera le texte dans Ciacouius, FiUe et ret geste pontificum romanorum, II, 3A1.

(2) Liber Vil. — Cf. Leander, De viris illustribus ord. prted., in Benedicto XI, cité par Raynaldi, IV, 387, 388.

(3) Bernardus Guidoois, Historiens de France, XXI, 715 : « I bi divina virtus et bonilas, ejusdem gralia Benedicti et nomine, cœpit evidenttbus miraculia declarari, maxime in dœmonibus expellendis de corporibua obsessorum et multia infirmitalibu* cl langaoribua pxopulaandia, quorum quidem multa evidevtia et probata, alibi scripturœ memori» août mandata. » — 'Jean Boniface, Uistoria tarvisina, lib. VII. — Saint Antonin, Summa historien, IH, t. XX, 9,

reste à parler. Nous admettrons ici comme unique autorité, non pas Léander, qui vivait seulement au seizième siècle, mais l'auteur de cette Brevis historia ordinis prœdicatomm dont Mabillon a trouvé un manuscrit daté de 1367. Cet historien affirme qu'il doit la connaissance de tous les faits cités par lui à des personnes dignes de fui, vivant encore, qui

AVAIENT ÉTÉ TÉMOINS OCULAIRES DES MIRACLES, OU qui

en tenaient de témoins oculaires le récit exact et détaillé. « De plus, ajoute-t-il, la plupart de ces « faits, je les ai entendu confirmer par de nom- « breuses et graves relations (1). »

Il y avait alors à Pérouse un père bien désolé. Depuis trois jours, son fils n'avait point pris de nourriture; il désespérait de le sauver. 11 apprend la mort de Benoît, saisit rapidement son enfant presque inanimé, l'emporte dans ses bras et le dépose au pied de ce lit où le serviteur de Dieu semblait endormi. Là, il fait une de ces prières qui percent le ciel. Son fils s'éveille, s'agite, se lève, fait quelques pas, et, entièrement guéri, revient à pied dans la maison de son père. 11 excita partout sur son passage des cris d'enthousiasme et d'action de grâces.

et m, U XXIII, 2. — Leandcr, De vins iilustribus ordinis prœdicatorum liber III, Bkxedictl'B XI, cité dans Raynaldi, iv, 387, 388 ; — et surtout Brevis historia ordinis prœdicatomm, ex manuscripto Sanctae-Sabinas anni 1367, dans l' Amplissima colleclio, de Martèue et Durand, VI, 373.

(i) Brevis historia, dans ? Amplissima coltectio de Marlène et Durand, VI, 37 U.

Une mère et son fils étaient aveuglés : ils se font conduire au sépulcre de Benoît ; aussitôt, ils voient.

Un serviteur de Vice-Chancelier était paralysé d'un bras. Plein de foi, il court au tombeau miraculeux. Sa confiance ne fut pas trompée : quand il se releva, son bras était libre. Une femme paralytique fut guérie de la même manière. Tous ces heureux délivrés se répandaient dans la foule, et y racontaient la puissance de Benoît.

On porta sur la tombe du Saint un pauvre petit enfant tout déformé et impotent. L'enfant se redressa, et chanta la gloire et la miséricorde de Dieu (1).

Quelques heures après la mort du Bienheureux, on déposa au pied de son lit funèbre une malheureuse possédée. Elle poussait d'horribles cris et inspirait la compassion aux plus indifférents. Le mauvais esprit parlait un latin d'une rare élégance dans la bouche de cette femme qui n'avait jamais appris cette langue. Un dominicain la conduisit près du corps saint, et se mit à prier pour elle avec une singulière ardeur. Il l'exorcisa, et, d'une voix haute, en présence de plusieurs frères mineurs et d'une foule immense : « Au nom de Dieu et de « son serviteur Benoît, s'écria-t-il, je t'adjure de « sortir du corps de cette femme qui est une créa-

(i) Voir la B revis historia ordinis prcedicatorum t loc. cit. — Léander s'en sans doule servi de celle chronique.

« ture de Dieu. » Le démon résista énergiquement à cet ordre du religieux : « Saint François d'Assise « n'a rien pu contre moi, disait-il ; votre Benoît « ne pourra pas davantage. » Mais le religieux prononça plusieurs fois le nom de Benoît, et récita sur la possédée le commencement de l'Évangile selon saint Jean. Au moment même où il lut ces mots : « Et Verbum caro factum est » le démon s'enfuit (1).

Leander a recueilli le récit de dix autres miracles (2) qui furent opérés par l'invocation du bienheureux Benoît. Ce sont d'autres malades qui sont guéris, d'autres possédés qui sont délivrés. Léander ne craint pas de citer les noms de toutes les personnes qui ont été l'objet des faveurs célestes. Il est permis, sans aucun doute, d'examiner et de critiquer l'authenticité de ces faits ; mais il est plus difficile de contester la vérité de tous les miracles cités par l'auteur de la Brevis Jristoria,

Dieu n'a pas cessé, à travers les âges, de montrer, par d'éclatants prodiges, quelle était au ciel la puissance de son serviteur Benoît. Mais pendant plusieurs siècles le saint Pape ne reçut que

(1) Hittoria brevis, loc. cit.

(2) Voirie texte de Leander, dans Raynaldi, IV, 387, 388. Saint Antonin dit, de soncôté : « De hoc Beoeriicto legi in chronicis quindecim miracnla, Fidei testimosio comphobata, meritis ejus facia de diversis inQrmitatibug ; quorum infirmorum nomina et locorum describuntur et inflrmilatum ; quae ad brevitatem dimitto. » (Summa hiatorica % loc cit.)

les honneurs d'un culte populaire. Enfin, le 13 février 1734, la cause de sa canonisation fut admise par la sacrée Congrégation des Rites; le pape Clément XII donna son approbation à ce décret qui fut reçu par l'Ordre de saint Dominique avec des acclamations de joie.

On sait, toutefois, avec quelle prudente lenteur

blables conjonctures. Plus de deux ans furent consacrés à préparer seulement les pièces relatives à la Béatification. Le 21 avril 1736, la Congrégation desRite3, après avoir consulté le cardinal Ansideo, évôque de Pérouse, et avoir entendu le promoteur de la foi, répondit affirmativement à cette question posée autrefois par le pape Urbain VIII sur une requête de l'évêque de Pérouse: « Est-il vrai qu'un « culte ait été de temps immémorial rendu au « bienheureux Benoît (1) ? •

Par de3 décrets en date du 9 novembre et du 15 décembre 1738, une messe et un office furent accordés au saint successeur de Boniface ; mais, sans parler ici de son Ordre, dans les seuls diocèses de Trévise où il était né et de Pérouse où il était mort. On devait en son honneur célébrer la messe Statuit du Commun d'un confesseur pontife, avec une oraison propre. C'est celle que nous aurons

(1) Bullarittm ordinis fratrum prœdieatorum, 1. VII, 396.

lieu de citer tout à l'heure. La fête devait être du rite double (1).

Ce fut sans doute le 7 juillet i 739 que la fête du bienheureux Benoît fut célébrée pour la première fois. Du moins c'est ce que nous pouvons conclure d'un décret du 23 décembre 1738, octroyant des indulgences pour la première célébration de cette nouvelle solennité (2). On lit aujourd'hui, dans le Martyrologe Romain, le 7 juillet : « À Pérouse, la « naissance au ciel de Benoît XI, de l'Ordre des Frè- « res Prêcheurs, qui, pendant son court pontificat, « contribua merveilleusement à l'aflermissement « de la paix dans l'Eglise, au rétablissement de la « discipline et à la propagation de la foi. »

Toutefois, le culte de Benoît n'est pas encore assez répandu, surtout en dehors de l'Italie. Il est à désirer que nous entourions de plus d'honneur un des plus grands pontifes qui se soient jamais assis sur la chaire de Saint Pierre; un pape qui, dans un moment de crise terrible, a su laisser à tous ses successeurs l'exemple d'une charité infatigable et d'une inébranlable fermeté. Nous serions heureux d'avoir contribué, pour notre part, à l'extension du culte de Benoit XI. Il semble que ce Bienheureux doive être un des patrons de l'Eglise aux jours du danger et qu'il soit un de ces

1) Bullarium ordinii prœdicatorttm, VIII, 506.

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défenseurs qui se tiennent, invisibles et puissants, derrière le trône de notre Pie IX. Aux jours d'épreuve et de persécution, crions vers lui, et répétons cette prière qui est celle de la sainte Eglise : « Deus qui beatum Benedictum, pontificem tuum, benedictionis tuœ gratta ad cœlum subievasti ; populum tuum quœsumus, nova benedictione sanctifica, et a cunctis malis imminentibus^ ejus mentis etprecibus, tua virtute défende (1). »

(1) Missel Romain, Missasanctorumsummorumpontificum S. H. E, aliquibut in locis célebranda. — V. l'office du Bienheureux au Bréviaire Dominicain, et surtout la belle légende du Bréviaire Romain, où l'on trouve, sur toute la vie de notre Benoit, un résumé dont on ne saurait trop admirer la merveilleuse exactitude.

T xi 201

Nous avons parlé de ce premier regard que jeta le successeur de Boniface sur la chrétienté dont il fut trop peu de temps le Docteur, le Pontife et le Roi. Durant les dix jours qu'il passa, avant sa mort, sur ce siège de bois que son humilité avait choisi, il eut le loisir, malgré la vivacité de ses douleurs, de jeter un dernier regard sur le royaume immense dont il allait rendre compte à Dieu. Ce dernier regard fut le résumé de tout son règne : il fut paisible, et la conscience du pontife ne lui reprocha rien. 11 avait quitté Rome, où ses successeurs ne devaient rentrer que près de soixante-dix ans après lui ; mais ce départ avait été forcé, et le successeur de Boniface avait eu raison de soustraire Tindépendance du royaume de Dieu aux brutalités d'une faction. Benoît, du reste, savait que Rome appartenait de droit providentiel à sa dynastie, et que Dieu la rendrait à quelqu'un de ses successeurs. Venise et Padoue étaient pacifiées. Florence, qui ne méritait pas la paix et qui avait repoussé les oliviers que lui pré-

sentait le représentant de l'Eglise, Florence respirait, assise sur des ruines. L'Espagne était en paix. Frédéric de Sicile semblait ne pas donner suite à ses habiletés de mauvaise foi. L'empereur d'Allemagne avait été réconcilié par le Pape avec l'archevêque de Mayence, et le roi de Danemark avec l'archevêque de Lunden. Benoît, avant de se sentir frappé, avait eu le temps de pousser un cri, un appel à la croisade, qui avait été entendu de tous les princes et de tous les chevaliers chrétiens. Une de ses consolations, dans les instants lucides de son épouvantable agonie, fut l'espoir même de cette croisade qui, d'après le plan sublime de ce pontife de génie, devait attaquer l'islamisme par le nord, et le conquérir par Constantinople reconquise. La figure militaire de Charles de Valois, qui s'était proposé comme chef de cette grande expédition, dut souvent apparaître aux yeux demi éteints du Pape mourant. Hélas ! la croisade n'eut pas lieu, et le schisme a toujours quelque puissance dans ce malheureux Orient que l'islamisme a conquis presque tout entier ; mais, grâce à Dieu, nos missionnaires et l'épée de la France sauront bien réaliser un jour le plan de Benoît XI. Le successeur de Boniface mourut dans cet espoir. Mais il mourut avec un regard triste, quand il contempla la France de Philippe le Bel. Il devait connaître à fond l'âme de Philippe. Il savait tout ce que contenait de tempêtes contre l'Eglise l'âme de cet 'implacable ennemi du Saint-Siège, qui a lutté con-

tre le Plan divin avec une rage et une perfidie véritablement sataniques. Benoît voyait le Plan divin menacé dans le monde ; il voyait à terre les débris de l'ancienne politique chrétienne , et ce fut parmi ces ruines qu'il mourut. Avec lui commençait , pour les Souverains-Pontifes, l'ère douloureuse du séparatisme politique dont voici la formule : «L'Etat et l'Eglise profondément séparés, au lieu de s'embrasser, au lieu de s'étreindre, au lieu de se fondre librement dans un mutuel respect et dans un réciproque amour. » Benoît avait donné à tous ses successeurs l'exemple de la conduite qu'ils devaient désormais tenir au milieu de ce nouvel ordre de choses qui subsiste encore aujourd'hui. Il nous sera permis de dire ici que les Papes les plus dignes de leur mission et de leur siège, ont été ceux dont la conduite a le plus ressemblé à celle de Benoît; ceux qui, d'une suavité mellifique à l'égard des personnes, ont été à l'égard des doctrines, d'une très-implacable rigidité; ceux qui, d'une main, ont pardonné, tout souriants, aux Philippe de leur temps, et qui, de l'autre, terribles, ont foudroyé les Nogaret. En réalité, Benoit XI est un type : c'est le type des Papes modernes ayant devant eux une société qui se veut indépendante et qui est assez forte pour secouer toute dépendance. Boniface VIII, au contraire, avait été le type des Papes anciens, voulant que Jésus-Christ possédât même temporellement la direction, non point particulière, mais générale des empires, et habitués à

faire plier sous eux l'esprit d'indépendance pendant si longtemps timide, embarrassé, vaincu. On peut comparer ces deux papes; mais, (il est nécessaire de le répéter encore une fois), on ne saurait les opposer comme ayant travaillé à deux œuvres contraires. Il nous semble que chacun a compris son temps ; et, à si peu de distance l'un de l'autre, ils ont réellement eu affaire à deux époques d'un caractère tout différent. Un catholique peut se sentir, croyons-nous, le cœur assez large pour vénérer à la fois, et sans se contredire, les deux mémoires de ces grands hommes. Il nous semble qu'après avoir salué avec respect le tombeau de Boniface à Saint-Pierre, on peut aller s'agenouiller avec piété sur la tombe de Benoît XI à Pérouse, en voyant dans l'œuvre du second la continuation, et non pas le renversement de l'œuvre du premier.

On dit que les mères bretonnes adressent à un saint de leur pays cette belle prière en faveur de leurs petits enfants :

« Saint Galonnek, donnez deux cœurs à mon enfant;

« Donnez-lui un cœur de lioi^ qui exécute énergiquement le bien ;

« Et donnez-lui un cœur de tourterelle, pour aimer son prochain. »

Ne pouvons nous pas dire à ce grand Dieu qui

est l'éternel défenseur de l'Eglise : « 0 mon Dieu, donnez deux cœurs à chacun de nos pontifes : un cœur de lion, celui de saint Grégoire VII ou de Boniface VIII, pour foudroyer les ennemis de l'Eglise, et, pour leur pardonner, un cœur de tourteelle, celui du bienheureux Benoît I »

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