‹ Benoît de Sainte-More et Le roman de Troie (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · chapitre, il montre Anténor exer^nt l*pDice de héraut d'armes au siège · texte numérisé non relu

chapitre, il montre Anténor exer^nt l*pDice de héraut d'armes au siège

de Troie,

Le nom d'Hector est devenu tellement populaire quMl remplace parfois au baptême celui des saints. Parmi les chevaliers « de THostd le Roy » qui se croisent avec saint Louis pour Tunis, je rencontre un Hector d'Orillac.

Nul ne peut parler de combats et d'héroïsme sans évoquer le souvenir des Troyens. C'est ainsi que Sarrazin, auteur du Roman de Ram (après 1278) cherchant pour les héros de son tournoi des termes de comparaison commence par :

Oï avès des Troïens.

On peut dire que tous ces noms rendus fameux par Benoit ont acquis une sorte de notoriété proverbiale. On les retrouve ainsi employés à toutes les dates du moyen-âge. Ils sont sans cesse répétés par les chroniqueurs du XV' siècle. Molinet (V. Buchon, t. XLIII, p. 21) parlant de « rheur des princes de la Maison de Bourgogne », dit < qu'il nous ramène à fresche mémoire l'ancienne générosité et prouesse troyennes. » G. Chastelain, dans sa Chronique du bon chevalier messire Jacques de La Loin, fait dire par un père à son fils : « Quand vous auriez le trésor de Salomon et sa grande sapience et la grande noblesse du roy Priam de Troye »; et, dans un autre passage, on lit (p. 386) : # H fut chevalier doux et humble, amiable et courtois, large, aumônier et pitoyable, tout son temps aida les pauvres veuves et orphelins. De Dieu avait été doué de cinq dons et premièrement c'estoit la fleur des chevaliers. Il fut beau comme Paris le Troyen, il fut pieux comme Énée, il fut sage comme Ulysse le Grec, quand il se trouvait en bataille contre ses ennemis, il avait tire d'Hector le Troyen. Mais quand il se véoit ou sentoit estre au-dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire ne plus humble. » J. Le Maire voulant féliciter Louis XII de ses succès en Italie, ne trouvera rien de mieux que de lui faire écrire une Èpître par Hector de Troie.

Troie voulait dire « la ville par excellence. » C'est ainsi que ce nom

ET LE ROMAN DB TROIE. fl05

figure dans un petit poème en octaves en Thonneur de Londres (1). Le siège de Troie est devenu le terme de comparaison ordinaire, pour dire un siège mémorable, un grand désastre. On en pourrait citer de nombreux exemples pendant quatre siècles. Rutebœuf , voulaut nous donner une idée saisissante de sa misère, nous dit : c Depuis la ruine de Troie on n'en a pas vu de si piteuse que la mienne. » Un auteur anglais (2), qui a raconté en vers le siège de Rouen au commencement du XV* siècle, pour nous faire sentir toute l'importance des combats qu'il va retracer , ne manque pas de dire dès les premiers vers : « Depuis les sièges de Troie et de Jérusalem , il n'y en a pas de plus Tameux. » Marguerite de Valois écrira au X T P siècle : « comme l'on se plaist à lire la Destruction de Troie, la grandeur d'Athènes et telles puissantes villes lorsqu'elles florissoicnt. »

Les souvenirs de Virgile tout seuls n'auraient pas donné à ces événenements une telle popularité. Le poème de Benoît et les imitations ou traductions qu'on en avait faites et que nous étudierons tout à l'heure avaient dû singulièrement aider à les fixer dans les imaginations françaises.

Enfin, il n'a peut-être pas été étranger même à l'intérêt que l'Église témoignait à la ville de Priam. On sait, en effet, qu'il y avait des évoques de Troie in partibus ; nous trouvons au début du XVP siècle ce litre porté par Jean Colombi, pénitencier du Pape en Avignon (3).

Nous voyons ainsi l'influence du livre de Benoît se continuer jusqu'à la fin du moyen-âge. On suit sa trace d'une façon bien plus marquée dans les œuvres qu'il a inspirées. Mais avant de faire cette histoire il convient de chercher quelles avaient été les destinées du Roman de Troie lui-même.

Tout d'abord il avait été remanié et rajeuni. Dès le XIIP siècle un certain Jean surnommé Malkaraume (&), c'est lui-même qui nous

(1) V. Reliq. antiq., t. I , p. 205 , cité par M. Éd. Du Méril :

Jem of «11 joye , jasper of jocunditie , Stroog Troy in rigore and «trenuytie ,

Mott myglitic carbuucle of vertue and valure, Of royall cities roac and geraflour.

(2) V. L. Puiscux, Étude sur le siège de Rouen en 1418. (S) V. P. Paris, Manuscrits français.

{à) V. 2* partie , note sur les manuscrits de Benoit, p. à, manuscrit G. ( 903 ), et p. 13, une assex longue citation.

rapprend t Malkaraumes dis à sornon » s'était emparé du poème de notre trouvère et Tavait intercalé sans Taçon dans une espèce d'histoire sainte, après le récit de la mort de Moïse (1).

Le procédé employé par Malkaraume pour s'approprier l'œuvre de sou devancier est des plus simples. Il consiste tout uniment à effacer partout le nom de Benoit et à écrire à la place Jean Malkaraume. C'est ce qu'il fait au début de l'œuvre. On a vu comment Benoît avait signé son œuvre. Voici la rédaction que le plagiaire a donnée à ces

vers :

Geste estoire n'est pas usée ,

Ne an gaires de leus trovée •

Ne ancor ne fust elle traite ,

Ne fust Jehans qui Ta refaite

Malkaraumes dis a sornon,

L'a remise an tel mernon

Et comencie et faite et dite

£t à ses mains l'a tote escrites.

£t plus loin, là où Êenoit écrivait au vers 5050

Benéiz dit que riens ne let De quant que Daires li retret Ainz velt tôt dire et recouter.

(1) Nous croyons devoir insérer ici tout le morceau, afin de montrer comment se fait chez Malkaraume le passage du sacré au profane.

Quant que Mois» en la mer passa, Friamus la refiat puia faire

Ains qu'il niorut ue qu'il passa Laomedon ûlx, et retraire

Oiez qu'avint à Terctaige En plul grant pooir et graat force ,

De Troies la grant par le outraîge Que n*ot esté ; mais li esforce

Laomedon qui an fu rois, * Que Paris fist dis Alexandre

Cornent Jason et ses conrois De Helaine, la mist en cendre,

S'eschele et ses anmis Quant sa tante ala requerre

Mist fors dou port où furent mis, An Grèce, qu'amena en serre

Quant Greu furent le verre querrc TheUmon qui Tout par la guerre.

Qui estoit d'or, dedans la terre En .1 . moutier la print Paris

De Oelbe, de Gobhos yle. De les la mer, don fo marris

Où Jason espousa sa fille Menelatjs ; car ert 'sis) maris ;

Medea qui tant des ars sout L'ala requerre ou toute Grèce.

Que le verre li dona tout. Là demoura X ans del pièce .

Au revenir fu Troies destruile. Si con orrës ancor ancui.

Laomedou nx fu pas cuite (quitej ; Omers qui fu clers mcrveillox

Ains i morul par la bataille Et sages et essiautrez, etc. Où oui depecié mainte antaille.

Notre homme écrit (V. manuscrit 903, T 78):

Jehans Malkaraumes n'i lait Chose Dulle que Darès trait.

Il a soin seulement de supprimer en môme temps , comme on gratte un nom sur un livre , ce qui était la marque particulière de l'auteur , par exemple la dédicace à la re|ne Éléonore.

Peut-être après tout le plagiat n' est-il pas aussi énorme qu'il peut nous paraître au premier abord. Nous avons déjà fait remarquer que le moyen, âge n'avait pas nos idées et nos justes scrupules sur la propriété littéraire , qu'il semblait regarder les œuvres poétiques comme impersonnelles. On sait qu'à Athènes on avait le droit ( qui nous semble monstrueux ) de remettre au théâtre et de signer de son nom une pièce de Sophocle ou d'Euripide, à laquelle on avait fait des corrections. Le moyen-âge usait de la même liberté à l'égard d'auteurs qui n'étaient ni des Euripide ni des Sophocle. Il suffisait pour s'approprier, ou plutôt pour publier de nouveau une œuvre, d'en rajeunir le style. Ainsi a fait Graindor de Douai à l'égard de Richard le Pèlerin. Malkaraume appliquait à Benoit de Sainte-More cette commode jurispnideuce. Il se donnait sans doute pour excuse à lui-même que le livre original était dans un dialecte qui étonnait déjà les lecteurs. Peut-être aussi sa conscience lui semblait-elle suffisamment mise à l'abri par ce simple mot « refaite » , que nous le voyions tout à l'heure introduire dans son début , et par cet autre mot : « Va remise en tel sarmon. > Il faut remarquer cependant que la déclaration est , à dessein sans doute , bien obscure , qu'il faut y regarder de bien près et avec beaucoup de bonne volonté pour ne pas y voir la revendication d'un premier auteur, et qu'on pourrait en tout temps, pour beaucoup moins , être accusé de plagiat

En réalité , Malkaraume ne fait que copier Benoit en changeant l'orthographe et parfois déplaçant un peu les mots. Il semble, du reste, avoir été médiocrement expérimenté en poésie. On rencontre sans cesse des vers qui n'ont pas la mesure voulue. Dans sa précipitation de copiste, il a par instants détruit la rime en oubliant le vers qui la constituait ou passant à la fois deux vers placés à la suite l'un de l'autre (1).

(I) Ainsi OD trouve plut rimant a?ec amis.

Surtout il est en général disposé à abréger. 11 n'a pas reproduit le début de Benoit sur les avantages et Timportance du savoir, ni quelques-uns des détails quMl donnait sur Homère. Il pense quMl est inutile d'annoncer ce que contiendra son livre, que le lecteur le saura assez tôt, et il supprime le long résumé que Benoît a fait de son poème , le remplaçant par la courte analyse que nous citions tout à l'heure , et il entre tout de suite en matière par l'histoire de Peleus, père de Jason. Dans le courant même de l'œuvre il continue à rayer tantôt quelques vers, tantôt des passages entiers, et jusqu'à des centaines de vers à la fois : c'est là sans doute ce qu'il appelle refaire (1). Il abrège les descriptions et les discours. Et ces suppressions altèrent parfois le ton général de l'œuvre. Il a réduit à trente-huit vers le récit du dernier combat d'Hector , et il l'a refait en se montrant favorable à Achille. Enfin , procédant plus sommairement encore pour la dernière partie du poème , il la raie tout-à-faît, et , quand il a raconté la mort de Polyxène et celle d'Hercule ( f" 160 de K ) , il s'arrête et résume en huit vers les trois mille vingt-quatre vers qui restent encore dans l'original :

Des Grizois vos dirai la fin ; Asez en ala a déclin :

Ulixes si erra dis ans Parraei la mer à grans ahans ; Eneas en Toscane vint , Si fonda Rome et tout latin. ^ Des Grizois demeura grant part

Par mer, par terre et par essart.

Et il achève cette partie de son poème en ajoutant aux vers que je viens de citer quelques vers imités de la terminaison de Benoit, qu'il détourne à son profit et où il prétend défendre l'étrange composition de son œuvre (2).

(i) Par exemple au t" 109 (f 66 de K) 66 vers ; au f 110 (66^7 de K) 60 ?ers; de même au f* 117 ( 76 de K) la description du costume d'Hector et de son cortège, la suite est réduite à vingt-huit vers : de même au f* 119. — Au f*" 130 et iSl (2^6-255 de K) il omet en une fois ^20 vers. Au f* 1S2, il abrège Tépitaphe d'Hector et la description de sa chapelle, id., f* 1A3. — Au f^ 181 3 passe tout ce qui concerne la recherche de Poljiène.

(2) Ci ferons fin bien est mesure ; Vos oreilles, et me poigniez,

Jebans a dit tant com il dure. Quant ne me poez de rien poindre,

Ha I enrious, por coi drecies Fors que de tant qu*ai fait desjoindre

Quelquefois, cependant, il se permet des additions. Il ajoute des réflexions galantes, ou prête à Achille un monologue de ce caractère. Parfois il éprouve le besoin de compléter son auteur en intercalant dans son œuvre des morceaux de sa composition , où il fait preuve de lectures. Ainsi, lorsque, dans le conseil de Priam, Hélénus a essayé (V. Bom. de Troie, v. 3967) d'empêcher le dét>art de Paris et annoncé les malheurs qui en naîtront , Malkaraume fait intervenir Hécube , dont rien n'avait indiqué la présence , et lui prête un assez long discours. Il trouve là une occasion de lui faire raconter le songe qu'elle a eu lorsqu'elle portait Paris dans ses flancs, et les amours de Pftris et d'Œnone, et de traduire des fragments de deux Héroîdes d'Ovide. Pour rattacher ce hors-d'œuvre à son poème, il termine son récit en ces termes :

Que diroie ? ne crurent rien Ce que la dame dit por bien.

De même , dans un autre endroit , lorsque Benoît ( v. 23665 } raconte que Ménélas est allé chercher Neptolémus , Malkaraume , qui tient à faire montre de son érudition , introduit là le récit en trente vers de la ruse employée par Ulysse pour découvrir Achille à la cour de Lycomède ; il ne s'aperçoit pas qu'il a mis tout à coup Ulysse à la place de Ménélas, et qu'un peu après il raconte les exploits d'Ulysse devant Troie en l'absence de Ménélas.

Enfin , il a des scrupules religieux auxquels n'a pas songé Benoît , mais qui viennent naturellement à Malkaraume , faisant entrer le poème de Benoit dans une histoire sainte. Il ne veut pas accepter les divinités païennes. Si le poète qu'il copie parle d'un sacrifice oflert « à la déesse Diana , » le plagiaire plus timoré écrit < à cest diable dict Dyana. • Et ailleurs il parle du temple où c Dyane diables résonne. »

Ma matière que comeoMi ?

A lei tautoftt reTertirai.

De Joftué oïez le livre :

Li mien anmi, tôt a délivre Jusque» ci je to» ai cooté CoD cil de Troie furent dooté

Par les Grizoia et lor bonté ;

Or est bien dro\^ que je tous die

De Josué et de sa rie.

Mors fu Moisex, con je contoie

Ains que deisse 1rs fais de Troie, etc.

En somme, toute cette partie du volume de Jean Malkaraume n'est qu'une médiocre copie de plus du poème de Benoît.

Il était au moyen4ge un autre genre de succès réservé aux poèmes Tavorablement accueillis par le public, un signe éclatant de leur popularité. Non-seulement ils étaient lus , répétés , repris de temps en temps sous une forme nouvelle ; mais le récit des aventures de leurs héros, quelque étendu et quelque abondant qu'il Tût, ne suffisait pas à défrayer Tenthousiasme des auditeurs. Si, comme ici Hector, comme ailleurs Roland, le personnage succombait dans le roman môme, et qu'il Tût par conséquent impossible de donner une suite à ses aventures, l'admiration remontait, on lui refaisait une jeunesse héroïque, on écrivait ses Enfances : l'intérêt se répandant sur tout ce qui le touchait, il devenait bientôt le centre de tout un cycle, on lui constituait toute une famille héroïque, une généalogie ascendante et descendante. On connaît les Enfances Roland , les Enfances Ogier , les Enfances de Charlemagne. On a chanté toute la postérité de Doon de Mayence, d'Aimery de Narbonne, et la race d'Hardré. Les héros de la Geste lorraine, Begon et Gavin , ont donné naissance à toute une dynastie ; on a chanté leur père , on a chanté leurs enfants et les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième génération. Leur descendance a été assez nombreuse pour peupler à elle seule ce cimetière tragique de Bordeaux , aussi tragique que celui des Capulets dans Shakespeare, où les deux races ennemies, celle des Lorrains et du vieil Hardré de Bordeaux, se retrouvent face à face jusque dans la mort.

Ce genre de succès n'a pas manqué au Roman de Troie. Seulement nous devons à la vérité d'avouer tout de suite qu'Hector a été moins bien traité que beaucoup de héros du moyen-âge, et que les deux œuvres qui sont venues se greffer sur celle de Benoit et se sont inspirées d'elle, n'offrent qu'un faible . intérêt et témoignent d'une imagination médiocre.

On peut donner justement le nom di Enfances d^ Hector à un poème de près de deux mille vers qui , dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale (1), appartenant au XIV' siècle, précède le Roman de Troie,

(i) V. Bibl. imp., manuscrit français, n° 821, XIV« siècle, ^ 1-12. 13 ff et 1/2, 88 vers à la pa^, 1988 vers. Le poème n*a pas de titre. Celui que nous lui donnons est indiqué par le sujet. L*aspect du manuscrit, les lettres ornées qu'on y rencontre à chaque pas, certaines incorrections du texte in-

ET LB ROMAN DE TROIB. Ail

et où Ton a voulu raconter le premier exploit du fils de Priam. L'auteur, du reste, reconnait lui-même que son livre procède de celui de Benoit ; car il y renvoie expressément en un passage. Parlant de Thumilité d'Hector , il ajoute : « com dist Tautor en cest roman. » Et « cist romans » ce n'est pas son propre ouvrage (1), c'est le Rotnan de Troie que l'on trouve plus loin dans le même manuscrit.

L'auteur a voulu évidemment faire pour Hector ce qu'on avait fait pour tant de héros, et réparer une lacune de l'histoire. Il n'a pas été en peine de lui trouver un adversaire digne de lui et dont la défaite

diquent une main italienne. Ce volume est une Encyclopédie, Il contient: ^ 1-1 S, Hercules; — 18, Hercules et les Amazones; —17, le Roman de Don Chuton; — 25, De regimine familiœ; — 27, Boece; — 52, la Passion; — Cl, Secretum Secretorum ; — 17 , des Principaux royaumes; — 80, le Règne des Famés (Amaxones); — 81, le Roman de Troies; — 251, Origine des François, Eneas et Romulus; — 267, Histoire de Rome depuis Eneas, f quant Troies fu destniite >, Roman de Landomata ; — 269 , Histoire de Philippe de Macédoine et d'Alexandre.

(1) On n'en connaît qu*un second exemplaire (*) que je vois signalé à Oxford ( ms. Canonici) par M. P. Meyer (V. Miss, se, t. V, 2* série, 1868, p. 163 et 250). Les deux fragments reproduits par lui ressemblent beaucoup au texte que nous a?ons en entre les mains, sauf qae Torthographe est différente et la versification un peu plus incorrecte encore. On serait tenté de conclure du rapprochement des deux textes et de la nature toute spédale de leurs fautes (**), que le poème lui-même était l'œuvre d*un Italien , et ce serait une preuve de plus du succès obtenu chez les étrangers par le Roman de Troie» , Les Italiens avaient été si fortement intéressés par cette œuvre qu'ils avaient voulu lui donner une suite ou plutôt un commencement. C'est aussi l'avis de M. Meyer à propos du manuscrit d'Oxford. • Il faut donc le joindre, dit-il, au groupe déjà considérable des poèmes composés en français par des Italiens principalement par des Lombards et des Vénitiens. >

11 est à noter pourtant que sous des vers diversement altérés qu'on rencontre dans les deux manuscrits il est aisé de retrouver un vers primitivement correct. Ainsi on lit dans le ms. 821 :

Ver* DuJe ne fu jamais aillant

et dans le manuscrit d'Oxford :

Contre naU ne fu Tilain*.

Il est facile de reconnaître entre ces deux versions le vers original :

Vers nul ne fu jamais Tilains.

(*) L« ooyiat* du ms. d'Oxford • est nommé à 1« fin d« son travail .

8«a«t rtkcrit «criptor nom«t Et plAat« de moaoi*

Cai Ditu doint vio «t ••iat«« Et d'amor oomplic joi«

(**} Voici dos «jtcmplts de cas .r.ecrrcetior.r '*it d'un «tr.«nget ^JUl • lu plutôt qut prononce notre langue :

Cil dfl U vile ne s'arfletent d«ss mcter piez en ttfcveure (fo 8).

De bâorditr vielz et jovent T' 1?). Une rier. mont li vali

Oea «or aaili li aena peur<? Q'ermez «etoit et "bien garai.

suffit à Illustrer ses débuts. Hector vengera sur Hercule la mort de soo aïeul LaomédoD.

Il a, du reste, justement senti que pour grandir son propre personnage il convenait de laisser au héros grec toute sa grandeur et sa gloire. Aussi Hercule nous est-il toujours présenté comme un fort géant qui ne le cède qu'à Hector (1).

Le fils d'Alcmène est allé assiéger Phyleminis dans sa ville de Termachi. Priam, dont celui-ci est le parent, se désole de ce nouvel outrage d'Hercule à sa race.

Quand Hector, qui n'est encore qu'un enfant, voit pleurer son père.

Par pou de duel quii ne despere , De son cler vis qui fu riant Empalli de mautallant , Le su en esgard devint félon.

« Nul ne le peut reconforter, ni donzelles, ni dames, ni baschelier. « Le preux enfant n'alla pas dormir en lit, mais il prépare son armure, « le hardi enfant » et il envoie défier Hercule. Celui-ci se sent pris de pitié pour son jeune adversaire. C'est l'ébauche du Cid ;

L'enfanz me semble de haut coraige ; Ce poise moi se il volt morir.

Cependant il accepte le défi. De toute la nuit l'enfant ne peut dormir

(1 ) Nos trovons par escriptare

Que Hercules outre nature Fu fiera, ardiz sortoa et granz, Sages, legiers et sorpuissaui ; Ne combat! jamais k nus Que briemant ne fu ranchus.

De lui tesmoineut petis et grans Qu*il sormootail trestoa jeianz Et ocioit ors et lions, Serpaos centaures et dragons.

Ne fu au suen tans en tôt le mont Tant fier con lui ooirts ne blont Fors seulement Hector le pro»

Qui d*honor querre fu famos,

Le fils Priam, le noble roi,

Le miaudre home de nule loi.

Celui fu filz roi de Proece

De cortoisie et de largece

De sans d*ardlmant et de mesure

Fu voir parant et de droiture,

En parlier fu sortoz plaisant

Vers nule ne fu jamais vilUns

Voir que en bataille fu aapre et dur»

Plus que n*est perons en murs.

Humble fu sortoz et plain

Com dist Tautor en cist roman.

Ne sai plus dir ne n*en sanroie

Tant bien de lui que plus n*eii soie.

de ia joie qu'il sent à la pensée de sa première bataille. Le lendemain, le combat s'engage. Hercule, qui (1) croit avoir bon marché de son ennemi , le heurte et pense le renverser ; mais il tient bon , et c'est Hercule lui-même qui roule à terre. Hector, aussi généreux que ton et brave , ne veut pas profiter de son avantage ;

Car ne se doit par moiiel guerre Ferir nus home qui soit à terre.

La lutte recommence, et Hector porte au cher grec un coup terrible qui le renverse tout sanglant. Hercule s'étonne d'avoir trouvé son maître. Cependant au moment de mourir il pardonne à son jeune vainqueur. Il a reconnu en lui l'empreinte divine , il rend hommage à ses grandes destinées. Le poème finit par le retour d'Hector à Troie et le récit de l'accueil qui lui est fait :

Quant Priam ot voirement seu Cornent son fîl ot confondu Le fiers jeiant mors et ocis Qui Laumedon laissa mendis , N'en demandez s'il fu joiant :

Plus de cent fois baisa Tenfanz.

Troie est en fête. Les réjouissances et les plaisirs durent plus de deux mois. Le poète , qui ne se sent probablement pas la force de les décrire , dit eu finissant :

Trop seroit long le parlement ; Por ice ci m'en vuel sofrir :

Ne dirai plus , ainz voii theisir.

(I) Notons en passant quMl existait probablement déjà, au temps de Benoit, une histoire poétique d'Hercule en langue Tulgaire. C'est ce que semblent indiquer quelques vers au début du Roman de Troie (790-797) qui résument toute la vie du héros thébain, comme si c'était 1& une chose bien connue des auditeurs. On y devra remarquer entre autres deux vers où il est question de ces bornes d^HercuIe ou d'Ârcu, qui figurent dans le Roman d'Alexandre :

Et let bornes iluec ficka Oà Aletand/e Ici Uova.

Us prouvent que M. P. Paris avait raison qu^nd il refusait d'y reconnaître les Bornes d* Arthur. C'est Thomas Kent qui le premier voulut placer là un nouvel exploit du roi Breton.

hili BENOIT DE S.VINTE-MORE

Nous venons de voir ce qu'on a fait de la jeunesse d'Heclor; le héros troyen n'a pas été plus heureux dans sa descendance poétique.

L'auteur du Manuscrit 821 semble avoir voulu donner à ses lec-* teurs un véritable cycle troyen. Dans ce même volume où se trouvent les enfances d'Hector et le Roman de Troie , à la suite de celui-ci aux f*' 264-269 , entre une histoire des Troyens et de leurs colonies, telle que la racontaient les chroniqueurs du moyen-âge , et une histoire de Daires Philippe et Alexandre qui se rattache à la première, on trouve le récit en prose des aventures de Landomata, fils d'Hector (1). Cette histoire est sortie des entrailles de notre poème , elle appartient en ses origines à Benoit lui-même. En eiTet , complétant en ce point le texte de Dictys , il avait arrangé tout un petit roman pour un fils d'Hector qu'il appelle Landomata. H nous dit qu'une étroite amitié l'unissait à son frère d'un autre lit, Achillides, fils d'Andromaque et de Pyrrhus; que, grâce aux secours fournis par celui-ci, les fugitifs de Troie, sous la conduite de l'héritier d'Hector, furent rétablis en grand honneur et en grande joie; que son frère lui fît porter, couronne (V. Rom., V. 29575-29628). C'est ainsi que Benoit résumait toute son histoire en regrettant de ne pouvoir la raconter lui-même et semblant appeler un continuateur qui, on le voit, ne lui a pas manqué (2). Déjà, dans une autre partie *de son poème , s'écartant en ce point de la tradition homérique, il donnait deux fils à Hector, et ces deux fils ou du moins l'un d'eux échappait au massacre des Troyens. Le moyen-âge, en effet, a besoin d'eux. Ils doivent être les ancêtres fabuleux des grandes races royales de l'Europe. Pour cela, ils changeront plusieurs fois de nom. Chez Benoit ils s'appellent Landomata et Asternantès ; Francu's attend encore dans l'ombre de l'avenir.

Du reste, l'imagination de Benoit et celle de son continuateur n'avaient pas tout à créer ; ils n'ont inventé ni leur existence ni leurs aventures : ils n'avaient eu qu'à développer un thème indiqué tout au

(1) Cette histoire de Landomata se retrouve, sous le nom de Landromatha ou Landromacha dans le manuscrit 785.

(2) V. Roman de Troie, v. 29625.

D%\s Tos porrions moU retraire M*estoire.

Mes dès or veul ^ie a chief traire.

ET LB ROHàN de TROIB.

Ïl5

moins par des auteurs anciens. Non-seiilcmeul Diclys et Darès (ionuent â Hector deu\ fils, Aslyanax ou Scamander et Laodamas (Laodamauta , on voit où Benoit a pris Laudoniata) ; mais , dès l'antiquilé classique, Anasicratès, au 2" livre de ses A[^oliques, en disait autant ; les noms seuls étaient différents , les enfants s'appelaient Amphinens et Scamander. Eusét)e, dans sa chronique, raconte (anno 862) <|ue les fils d'Anténor établis à Troie en furent cliassés après 22 ans de règne par les enfants d'Hector. Servius (Œn. , I. 9, 26il) raconte qu'Astyauax, proclamé roi après le départ des Grecs, fut détrôné par Anténor puis rétabli par Ënée. Un certain Abas (v. Millier, llisl. ijrœc. IV, 278) rapporte également que les descendants de Priam reconquirent l'héritage paternel. On retrouve là le thème qu'a brodé assez pauvrement le continuateur de Benoît.

Quelque peu d'iutérêl que présente son ceuvre, on nous permettra d'en donner une idée sommaire. On lit au début: • Or à cesle partie, dit le . conte, et la vraie ystoire le tesnioine, si com est Irové au latin, il est

• translatez au roman qnc Hector U proz et li vaillant ûlz Priam, li roi de ■ Troie, puis sa mort avoit leissé 1. filz de sa feme Andromacha que leo

' • apelloil l.andomata , biax cnfanz et jovauciax. • Lue grande tendresse unit Acbillldcs, fils de Pyrrhus et d'ADdroDiD(|iie, et Landumala. Devenu grand, celui-ci demande à son frère . qu'il lui départe sa terre et qu'il ira voir en son ■ pays s'il y trouve encore ceux qui l'ont trahi. - Achillides lui départ sa terre. Il arrive à Troie et - y trouve Urualus, neveu d'Authenor, I molt cruex et pesme qui avoit forteresses fermées et tiibouloit les gens < du pals de son povoir. Drualus vaincu et pris par Landomata est escorjcz

• liés à une chaisuc de fer, batu et morut en tel poine et (orment, et

• morut enchaenez comme chien. . Pour achever les expiations, Landomata « saisit le vieil Calcas et le fait enmurer eu une tourelle oti il fina

• sa vie. Menelaus s'enfuit pour la double de Uandomata, et celui-ci

• accueille sou peuple. • Ainsi vengé de tous les ennemis de sa race, le jeune prince, par je conseil de ses barons, épouse Themarida, . fille orpheline d« roi de Coine , qui estoit et ronfitioit aux Troyens • , et par oetle union double sa puissance. Il en profite pour étendre au loin ses conquêtes, bat le roi t d*Yorgie et va par Turquie sur le roi d'Arménie. •

Le roi assembla son trésor • cl prit s'en a aler as montaignes où il avait

moult fortes roches , chasteaux et doignons et autres forteresses. » Ses sujets le livrent à LaDdomata qui le fait enrermer daos une chartre ob* scure et ne lui fait servir que de Tor et de l'argent, en lui disant que , sMl avait été large envers ses chevaliers, ceux-ci Tauraient défendu. On reconnaît là un confus souvenir de l'histoire de Midas mêlé aux habitudes du moyen-âge. Landomata poursuivant ses conquêtes soumet la < Sorie i et l'Egypte jusqu'à la mer de l'Inde ; il revient en Coine où sa femme lui donne un bel enfant, « mais an cest livre ne fu pas mencion c de ses nouxs. Ainsi complait à nostre sire Deu , li rois puissant Lan- T domata li pros et li vaillant , com vos avez oî , trespassa de ceste vie « et fu enseveliz à grant honor ausi com se convenoit à tel roi. Et ausi € fenis la veraie ystoire de Landomata, filz le bon Hector de Troie ; ausi 1 com fu trové an un armaire an latin de gramaire, ausi fu retraiz an « françois por délit et por ciaus qi ne antendent la letre et se délitent ou « romanz lire. Amen. »

Ce maigre et insignifiant petit roman, où l'auteur a mis aussi peu d'imagination que de géogi^aphie, est-il une œuvre originale, l'essai de quelque écrivain solitaire, peut-être du scribe même de ce manuscrit , qui se sera senti pris d'émulation; la composition même du volumetelle que nous l'indiquions tout à l'heure autoriserait à le supposer; ou bien est-ce une traduction ou simplement un résumé de quelque conte plus étendu ? La question est difficile à résoudre , et , en présence du peu d'intérêt que présente le livre, semblerait assez oiseuse. La lecture du poème de Benoît, combinée avec l'ignorance courante du temps , suffirait à expliquer une pareille création , sans qu'on ait ' besoin d'aller chercher quelque roman antique. En tout cas , ce sont là les deux seules branches qui semblent s'être greffées sur l'histoire d'Hector.

Cependant, le récit même de Benoit poursuivait son succès. On sait quelles transformations ont subies à une certaine date les narrations poétiques qui avaient charmé le moyen-âge , et comment , lorsqu'on cessa de les lire en vers , on les lut en prose. Grâce à ce rajeunissement , les Romans de la Table Bonde , Renaud de Montavban , etc. , charmaient encore le XIV' et le XV' siècle, comme la première rédaction avait charmé le X1I« ef le XlIP. Le Roman de Troie devait avoir

ET LE ROMAN DE TROIE. l\^^

le même sort (1). Dès le XIII* siècle, ou le traduisait on prose et on le remettait ainsi en circulation ; seulement c'était là désormais pour Benoit un succès anonyme. La fortune envieuse continuant à s'attacher à lui , son nom et son souvenir s'effaçaient de plus en plus, son œuvre changeait de caractère apparent, et il faut quelque attention pour la retrouver dans ses transformations nouvelles.

Il faut ajouter que les traducteurs de Benoit faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour ensevelir complètement sa gloire et son nom , et faire disparaître toute trace de lui. Ainsi a fait Fauteur d'une rédaction en (NTOse du Roman de Troie , que la Bibliothèque impériale possède, sous le n" 785, et qu'on retrouve avec quelques variantes dans le n* 1612, intitulé Le noble Roman de Troie, dans les manuscrits 1627 et 1631, et dans un manuscrit de St-Pétersbourg. Il revendique pour lui-même l'honneur de la composition, en reprenant une formule bien des fois répétée au moyen-âge, mais dont la fausseté et l'impudence se trahissent ici d'une façon éclatante. « Après, nous dit-il, ce que j'ay leu, releu et pourveu par maint esforz es livres qui sont es aumeires Mgr St- Denis en France , especialement en cellui qui devise appcrtement l'afaire de Troye la grant, je ne me puis trop durement esmerveiller ne esmayer quant aucun preudomme n'est venu avant qui eust entreprins à translater le latin de ce en françois. Car ce seroit une chose que voulontiers orroient gens povres et riches , mais qu'ils eussent voulenté de l'escouter et d'entendre belles aventures moult plaisans. Si m'est venu en voulenté d'en traictier et de le mètre en romant

(1) Il a figuré sous cette forme dans la Bibliothèque des Ducs de Bourbon. Je Us dans le Catalogue de leur Bibliothèque (V. Mélanges de littérature, etc. Bibliophiles, 1850;, p. 120, n* 154, le lirre de ITstoire de Troye, en prose, manuscrit cuir blanc En fait de livres qui se rapportent à notre sujet, on y trouvait encore , n* 139 , une Ystoire de Troye escripte à la main , satin tasné ; n* à9 , le livre des histoires Troyennes ; n"" 50, la destruction de Troye la grande, rimée, historiée, n* 210, la destruction de Troye par personnages; n* 192, abrégé de la destruction de Troye, en 5 feuillcls; n* 3C, le livrt de Genèse ; n* lâO bU, Croniques martiniennes.

(2) V. Bibl. impériale. Manuscrit no 785, f. fr. (ancien, 7187 3. 3.) , in-fol. de 1S8 feuillets du XV* siècle, écrit en gothique cursive qui ressemble à des caractères de civilité. — Ms. 1612, Don noble Roman de Troye, 1&2 feuillets, XIV* siècle.— Ms. 1627, la dernière Estoire de Troye, XIII* siècle.— Ms. 16M.— La mùme traduction se retrouve dans la Bibliothèque impériale de St-Pctersbourg, n*12,et sout ce titre. Histoire de la destruction de Troye la grant translatée de latin en français , manuscrit de 12& feuillets, à doux colonnes, orné de miniatures avec les initiales peintes en bleti et fouge, XV* sièclél

c tout au mîeulx que je pourray. » L'expression de ces regrets est ici d'autant plus originale que le plagiaire anonyme qui les fait entendre va, comme le faisait Malkaraume, copier tout au long (en prose, il est vrai) Benoît de Sainte-More , l'auteur même de cette œuvre qu'il gémit de ne pas voir en notre langue. On en pourra juger par cette citation : a Et diray en telle manière à l'encommancement que nulz boms , si rf comme Salmou dit et tesmoingne et bien le fist esçrire en son livre u ne doit sceler (celer) son sens ne ce qu'il scet de bien, ainçois le « doit monstrer et aprendre à un chascun en telle manière qu'il en 0 puist avoir proufit et avancement de bien comme nos prédécesseurs « qui trouvèrent les pars et plusieurs autres bons livres et les pbiloso- « phes qui trouvèrent les sept ars parquoy tout le monde est enseigné « et aprins. Car se il s'en fussent teuz, tout le monde sceust moult « peu de bien et vesquissent les personnes très folement comme gens a qni eussent peu aprins et retenu en démenant leurs vies comme « bestes, et ne sceust len que feust sens ne savoir et n'eust on fait « que regarder l'un l'autre. •

Il est difficile de reproduire plus exactement un texte: on retrouve jusqu'aux rimes ; et difficile aussi de rencontrer un plus impudent plagiat. La suite n'est pas moins fidèle. « Et pour ce vous commenceray « ristoire de ce livre et vous metray en Romant afin que ceux qui « sont mauvaisemeiit lettrez mieulx l'entendent en françoys que en latin. « Car l'istoirc en est moult plaisante, de belle euvre et de grant fait. « Si vous diray comment Troye la grant fu prinse; car trop peu eo <r scet on la vérité. Moult grant temps après que ce ot esté Rome avoit « ja duré auques longuement ; au temps que Saintes qui estoit un riche « clerc et puissant et de bault parage, advint que iceluy Salutes ot un « nepveu qui merveilleusement fu sage et bien lettrez, tellement que « la parole en estoit par tout le pays et tenoit escoles à Athènes, qui «* avoit nom Cornélius. Gestui Cornélius regardoit un jour en une ar- <( moire pource qu'il' vouloit traire aucuns livres de grammaire qui u estoient dedens , et tant y sercha et quist que il y trouva entre les <r autres l'istoire que Daires avoit fait et escript en grue langue. « Cestuy Daires dont je vous parle fu nez nourry en la cité de Troye « et demeura toujours dedens que onques n'en issi tant que l'ost fu

departy, où il fist tant de proesses et de chevaleries auK assaulx que maintes geos s'en émerveilloient. II Tu à merveilles bon clerc ; car il scavoit les sept ars plus que nul autre et pour sa grant science volst il mettre en mémoire tous les faiz ainsi comme ils estoient

avenuz et Tescrit en grec cbascun jour Mais une grande aventure

lui advint telle que son livre fu perdu une grant pièce , et de long temps ne fu véu et tant sercbé qu'il Tu trouvé à Atbènes et le trouva le dit Cornélius qui le translata de grec en latin par son grant engin, parquoi Tistoire nous devons mieuk croire et y ajouter pleine foi. Et bien nous povons dire pour vérité que ceste ystoire est peu comptée ou ramenteue en maintz lieux. Or vous en voulons Tistoire dire et encommancer sans y riens mettre ne adjouster si ce n'estoit que nous trouvissions aucuns bons motz qui bien y Tussent seans et poursuivrons la besogne au mieulx que nous pourrons (1). » On retrouve également Benoit de Sainte-More dans la première réponse de Briséida à Diomède. « Briseida Tu pros et sage. Sire, dit « elle, à ceste fois n'est il lieu ne raison que d'amer vous tienne « parole. Mais mon bon ami que jamais ne cuyde recouvrer, que < tant amoye et congnossoye , ma len Tait laisser à tort et sans cause, c Pourquoy j'en ai moins cber mon corps , qui tant estoit ayant c bonneur. Si ne devez pas vouloir que je Téisse cbose que on déust « à mal retraire. Mais tant vous cuide de hanlt et de grant parage et c preux selon mon avis qu'il n'ot au monde puccUe, tant soit elle c bonne ne belle pourtant qu'elle voulsist amer par amour que point « vous déust reffuser. Mais d'amer n'ay je couraige ne talant ne a jamais Dieu ne le me doint avoir ! car j'ameroye mieulx mourir « prochainement. • « Douce dame, sachiez de vray que en vous ay mis « toute mon espérance. Et quant amour veult que vostre soye à son « gré et à son plaisir, vous ameray d'amour vraie en attendant vostre ( mercy. > Se ne puet plus parler et toutes fois il est moult liez de « ce que point ne apparoft qu'elle en soit courroucée (2). »

(i) 11 est à noter que malgré cette fidélité première il se permet pourtant de temps en temps quelques changements et corrections qui ne sont pas des plus heureox. Il écrit Thescus pour Telephus, etc. (S) V. le Roman de Traies, fW6S, et le Roman de Troie, y. iS547-lS668.

La jolie scène du premier homibage offert par Diomèdc à Briséida rappelle tout-à-rait le vieux poème. « Diomedes ala jouster à Troylus pour l'amour de sa mie , si le trébucha dessus la selle de son cheval à terre , puis prend son destrier et le bailla à ud sien escuier duquel il dist : « Ya-t-en isuellement à la fille Galcas de Troie et lui présente ce destrier de par moy et lui dy que je Tay gaigné au chevalier qui moult est son enemy et pour Dieu lui dy qu'elle ne reffuse mes prières et que en elle est tout mon espoir. • Si s'eu va tantost et descendi devant la tente et salua la pucelle de par son seigneur en lui disant qu'il avoit le destrier de Troylus gaigné et vous mande que il se penne pour vous comme celluy qui est tout vostre. Laquelle pucelle prend le cheval par la resne et dist : « Va à ton seigneur et luy dy que mauvaise amour me porte quant il hait ceuli qui m'ament; mais je croy bien qu'il en prendra retour , ne demourra gaaires. Kar il n'est pas home qui grandement tarde de sa honte vanger. Va et si retourne arrière et me salue ton seigneur. Kar graot tort auroie de lui haïr puisqu'il m'aime » (1).

On aura aisément en tout ceci reconnu la marque de notre poète. Non-seulement les sentiments, les idées sont les mêmes, mais des phrases entières s'y trouvent textuellement copiées. Toutefois on a pu remarquer que le traducteur abrège , il choisit dans son texte : il met en récit des discours ; le dialogue a moins de vivacité : il supprime certains détails qui donnaient de la vie et de la réalité à la narration (2). En somme le texte de Benoit reste plus riche et plus poétique que la traduction. Cependant il est impossible de ne pas l'y reconnaître.

L*auteur du n*" 1612 ne le suit pas de moins près. Cependant ce n*est pas une simple copie du n*" 785 : il y a là deux coupables. En effet, le début du manuscrit 1612 diffère tout-à-fait de celui que nous signalions tout à l'heure. Il commence par déclarer qu'il n'écrit t non t mie tant seulement por délit et proffit des autres , se nus en est mains c sachant de moi ; mais pour moi meismes delitier et adrecier à bien. •

(i] V. le Roman de Troies, (" 66, elle Roman de Troie, ?. U3ÂMÂ802.

(2) Nous ne retrouvons plus ici la description du pavillon de Briséida , ni le nom de Fécujer de Diomède. La jeune fille prend le cheval par la rêne. Dans le vieux texte, c^était par Tannelet d*«r à cristal.

Il a choisi ^bi^^toire de Troie de préférence à celle des Romains, quoique celle-ci < soit plus noble et de graignor affaire » , parce que <t molt i

• ot d'une et d'autre part des nobles homes de grant autorité et de grant

< savoir et de grant fierté aux armes où il èsprovèrent merveilleuse- « sèment li un à Tautre vertu ; c'est force de cors et engin de cuer » (1).

Il ne dit mot de Cornélius Nepos; mais il tient à bien préciser le lieu de la scène, et commence son récit par quelques détails géographiques , disant que • Troye fu une partie d'Asie que l'on appelle « Turquie oultre la mer de Grèce, et de la partie dou soleil levant c s'estend la terre de Perse, par quoy l'on vait jusqu'à la mer d'Inde, ■ et devers le soleil couchant le bat la mer de Grèce, que Ion appelle c bouche d'Ovide (Abydos), qui s'en entre par devant la noble cité de i Gonstantinople. » Il nomme l'Arménie et la Géorgie.

On voit qu'il a lu Guido, et qu'il le mêle à Benoit. C'est de Guido qu'il se souvient lorsqu'il se refuse à décrire les splendeurs de la chambre de Beauté : < La chambre où estoit Hector et son lit ne convient pas

< descrire les merveilles que il avoit dedens tregetées par art de nigro- I mance, que toutes estoient besoignables et choses de grand délit. Et

• por ce me sofrera ge; quar il y avoit or et argent et ce estoit la « plus ville chose • (2).

Mais c'est bien à Benoit, et non à son imitateur, qu'il emprunte, comme le faisait le traducteur précédent , le récit des amours de Troïlus et de Briséida. (V. T 50 r°. ) Tous les détail^ principaux sont textuellement reproduits. Il n'omet aucune des réflexions du trouvère sur la faiblesse féminine; c*est le plus exact de ses traducteurs. On ne lit pas, il est vrai, chez lui le nom de Salomon, mais on y retrouve son éloge de la femme forte et tous les traits du texte : « Il dist fort par la foi- « blece qui est en elles, etc. > (3).

C'est Benoit encore que l'on reconnaît dans le chapitre qui a pour titre : « Coment Diomedes fu en grant dolor par amors (fol. 56-57). > Le traducteur abrège ; mais dans ce qu'il conserve ce sont les termes

(i) V. te Noble Romonz de Troie ^ manuscrit 1612, f* 1. (J) V. /</., manuscrit !612, f» 56.

(S) V. Id, , r* 50. Il nous offre une variante curieuse du Yen 13657 : « Et par le chartt de preeheours en sont maintes conquises. •

&22 BENOIT DE SAlNTË-MORE

mêmes du premier auteur ; qu'on eo juge (1) : < Mais qui est eu joie ne « repos , Diomedes en est tout le contraire ; quar amors le travaille en « tel manière que il ne peut reposer ; quar celui ne peut estre longuement

« en joie qui est tourmentés par amors Et por ce Taloit il maintes

« fois veoir et ceste estoit à merveilles sage ; si conoissoit bien as sospirs « et à regart que il estoit soupris et por ce li estoit elle .M. tans plus a dure; quar ce est naturelle chose en feme, que se elle seit que vos a Tamès adès vos sera plus orguillouse , et nulle fois ne vos regardera ( que ses eauz ne soient plains de fierté et de desdaing , et molt vendra « cbier le bien avant que len Tait. Et ce est molt contraire chose que a d'amer là où len est haï par semblant. Et grant merveille est coment c ce peut estre. Et assez plus Tort est quant home covient preier celui a ou celé qui le despite. »

Et plus loin , quand il raconte la mort de Troïlus , il n'a fait vraiment que rompre les vers du poète : « Si en fist après grant cruauté et grant t félonie et bien s'en devoit et pooit soufrir. Dieuz doint que encores « s'en repente , quar maintenant fist atachier le cors à la coue de son « chevaul et le traina grant pièce après soi parmi le champ. Et quant a la novele fu séue parmi la bataille si véissies Troïens braire et • crier, etc. (2). »

En tout cela nous voyons des plagiaires se parant impudemment des dépouilles de notre vieuK trouvère. Le plus piquant de l'aventure , c'est que les voleurs font le procès au volé, et, tout en le copiant textuellement, ils l'accablent de mépris et l'accusent de mensonge. « Si vous ay mené, « dit le manuscrit 785 , jusques à la fin de la vraye istoire de Troye , c selon ce qu'elle Tut trouvée en langage des Grégeois , fut mise en latin, « et ge l'ay mise en Romans , non pas par rimes ne par vers comme « font les menestres qui font de leurs langues assez de contrenves pour t faire maintes fois leur prouiQt d'autrui dommage ; mais par droit « compte , selon ce que je l'ay trovée , sans riens covrir la vérité ou de « mensonge demonstrer. en telle manière que nulz ne pourroit riens « adjouster que pour vérité deust estre tenu. »

(1) Cf. Benoit, le Roman de Troie, ▼. 1^927.

(2) V. ie Noble Romanz de Troie , ^ 95.

ET LE ROMAN DE TROIE. /i25

L'auteur du manuscrit 1612 répète rinsiDuation presque dans les mêmes termes. Seulement, à Ten croire , son livre aurait une bien plus illustre origine ; ce n'est plus dans les armoires de St-Denis, mais « en Talmaire de St-Pol de Gorintlie » qu'aurait été trouvé Toriginal. Avis à ceux qui croient à un Darès grec. Voilà un puissant témoignage en leur faveur (1) î

Mais ce n'était pas seulement sous cette Torme que le vieux poème ainsi rajeuni était offert à la curiosité publique. On le retrouve sous des titres nouveaux et là où Ton ne songerait guère à Taller chercher. Il est devenu livre d'histoire; ses inventions les plus hasardées, les aventures galantes de ses personnages , sont considérées comme des faits authentiques qu'enregistraient scrupuleusement les prétendus historiens du temps, et dans ces conditions nouvelles un long avenir leur est encore réservé. L'œuvre de Benoit fidèlement reproduite va constituer à elle seule une des plus fortes parties de ces énormes compilations où le moyen-âge allait apprendre l'histoire de l'antiquité , et qu'il lisait avec tant d'intérêt et de confiance, sous les noms ^Histoire universelle , His-toires dOroses, Fleur des Histoires, Mer des Histoires, etc., et qui ne sont la plupart du temps que la traduction en prose des différents poèmes empruntés à l'antiquité païenne ou juive , de ceux en particulier que nous analysions tout à l'heure, comme on peut le voir dans un de ces titres consciencieux comme on en faisait au XY' et au XYI' siècle, et qui pouvaient presque dispenser de lire le volume: Histoire Universelle

(1) Nous donnons ici les dernières lignes des deux manuscrits 1612 de Paris et i2 de St-Pétersbourg, pour qu*on puisse comparer de plus près les trois traductions. — 1612, V iht : « Si tos ai ore menée c à Gn la vraie estoire de Troie selon ce qu^elle fu troTée en Talmaire de Corrinte en griiois lenguage, « et dou grizois Ai mise en latin, et je la translatai en françois et non pas por rime ne por vers où il

• coTient por fine force avoir maintes. menchoignes com font ces menestriez qui de lor lenguesfont c maintes fois rois et amis solacier, de quoi il font sovent lor profit et autrui domage ; mais par droit « conte selon ce que je la trovai sans rien corrir de Térité ou de mencoigne demonstrer. En tel manière c nus ni poroit riens adjoindre ne amermer que por Traie déust estre tenue. ExpIiciL Amen. Que Dieux c nos gart »

Manuscrit de St-Pétersbourg. • Ainsi tous ay menée à fin la Traye histoire selon ce qu*elle fut € trouvée en langage des Gregoys, et puis translatée en latin et de latin je Tay mise en romans ,

• non mye par Ters ne par rimes, si comme les ménestrels font, qui de leurs langues font moult de « contreuves pour faire maintes Ibis leur proufit d*aultrtti dommaige ; mais par droit compte selon ce c que je Tai trouvé sanx en rien couTrir la vérité des bourdes ou de mencoigne otx par autre teles « manières, s'y que nul n*y porroit adjousler ne joindre qui pour vérité déust estre tenu. »

à2/i KENOIT mi SAINTE-MORE

jusqu'à la mort de Jules César. En ce livre y est contenu tout le Genesy de la Bible et le fait des Hébreux... et d'Alexandre et de Ihèbes et comment elle fut destruite. .. et du royaume de Femenie et de Troie la grant , et com?nent elle fut destraite, et comment Eneas s'en partit et commetit il régna en Italie. On a reconnu là cinq grands poèmes du moyen-âge , la traduction eu vers de la Bible, le Roman d'Alexandre^ le Roman de Thèbes, le Roman de Troie , et V Eneas : le Roman de Troie y figurant pour rbistoire du royaume de Femenie et de Troie la Grant.

£t ce ne sont pas là seulement des sources; les vieux poèmes ne s*y retrouvent pas seulement par fragments « disjecti membra r , et en résumé : notre roman y est la plupart du temps textuellement reproduit; ces prétendues histoires ne sont qu'une traduction un peu abrégée du poète.

On en peut juger par un de ces manuscrits , auquel Tauteur a donné pour titre : Les livres des Histoires du commencement du monde (1). L'ouvrage commence par Tbistoîre de' Thèbes, P* 1-20, puis par celle d'Hercules, f* 21-24. Au f* 25 commence l'histoire de Troie; elle s'étend jusqu'au feuillet 165 v. Il y ajoute le récit des aventures de Landomacba (Landomata) au f" 168; il nous apprend « comment Landomacba morut » Et c'est alors seulement qu'il place la traduction des derniers vers de Benoit : • mesure est que nous facions ci fin de cestuy livre ; car nons a avons bien dit et raconté la vraye histoire de Troie selonc ce que les c auteurs en ont dit et retrait. Si que riens plus ue moins y est mis f que droite vérité. » Au P* 168-182 commence l'histoire d' Eneas, dans laquelle il intercale (cbap. i et ii) des détails sur l'origine des Francs (qu'on retrouve dans le manuscrit du Roman de Troie 821 ). Le livre se termine par l'histoire des Assyriens, P* 482 ; des roys de Mède, 183, et de Rome, 192. L'auteur voulait la conduire jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Elle s'arrête au retour de Pompée à Rome , après le rétablissement d'Hyrcan.

(1) v. Bibliothèque impériale, mss. q° 301 (anc. 6925), in-f', exemplaire splendide. Voir, pour plus de détails , P. Paris, Mss, français. — On lit à la fin : Ici finissent les liTres des histoires du oomincncemcnt du monde ; c'est d'Adam et de sa lignée , de Noé , de la destniction de Thèbes et du commencement du règne de Femenie et Tystoire de Troye la Grant et de Alexandre le Grand et son père, et de Cartage et du commencement de 1* cité de Rome.

Tout ce qui concerne Troie n'est , malgré son titre d'histoire, qu'une traduction un peu abrégée de Renott , traduction à certain» égards plus exacte et plus agréable à lire que celle que nous voyions tout à l'heure. Le traducteur n'a rien omis, ni les aventures amoureuses des héros, dI leurs entretiens, ni les réflexions malignes de Benoît sur la légèreté des femmes, ni même les plus minutieux détails de leur toilette (1).

(1) Nous pensons qu*on nous saura gré de doooer ici quelques extraits du manuscrit , pour que l*on paisse juger de la fidélité de cette traduction, la comparer avec celles dont nous parlions tout à Pheure et pour qu'on voie quelle bonne grâce conseryent en prose les inrentions de Benoit Voici d'abord b séparation de Troflus et Briséida « Quiconques soit en joie et en liesse, Troîlus est durement esmaiés pour la fille Calchas. Car bien l'amoit de tout son cuer, et elle luj. Et quand la pucelte sout que elle la couTcnoit alor en l'ost, si comença a faire grant duel. Lasse , fait ele, quel douleur , quant me coofient laissier la terre on je fu née et les gens entre qui je fny nourrie et aler m'en entre gens estrangers. Ha 1 Troîlus, biaux doulz amis, qui sus toutes riens m'a^ei amée, et je tous amoie de tout mon Goer. Donc que je ne scay comment je puisse sans tous durer. Ha, roj Priant, puis qu'il te platt d'enToyer moy hors de la terre oà je ay eu tous les biens et tous les honneurs, à Dieu ne place que je soye tîtc jutques au jour I Viengne la mort 1 car sus toutes choses la désire. Troflus Tint à elle si desconseilles celle nuit comme d\ qui cuide toutes choses terriennes perdre et pleurèrent embedeux ensemble et moult tendrement Car bien scerent que demain seront l'un loing de Pautre, si que junais n'auront loisir de lor Tolenté faire..... Et disoient que en grant ennuy et doleur les amis cil qui départir les (ait ; et si a joie meslée aTCc pleur et aTCc ëesduit fit ainsi se démenèrent jusques à l'ajournant Et quand Troîlus s'en fu alei, la damoiselle appareilla son erre et fist trousser son riche trésor et tes draps, et puis prist congié de maint qui fbrent courrouciei.

i La damoiselle fu Testue et appareillée moult richement et out un mante! qui fti fait en Inde la' majour par art et par enging de nigromance, et estoit Termeille et blanche et changeoit sa couleur plusieurs fois le jour selon le cours du soleil. Et l'euToia un sage poète de Inde la majour à Calcas par grant amor. La penne du mantel estoit moult chiere. Car elle estoit d'une pel toute entière sans unie cousture qui estoit d'une beste qui s'appelle dindialos qui habite en Orient. Et estoit de si diTerses couleurs que il n'est couleur ne en pierres ne en fleurs de quoy elle ne fust coulourée. Et prennent celle beste une manière de gent qui s'appellent Schillochepalll qui ont teste de chien. Et quand ilz la Teulent prendre celle beste si se cucTrent de rains de balsamier. Et la beste rient ans foill et s'endort, et cil l'ocdst ; et ne flaire encens ne basme si souef comme fait celle beste. L'orie du mantel estoit de une beste de grant pris qui habite el flun de paradis terrestre. Et si fu moult chierement aoumée de pierres précieuses. Si biaux ne si riches mantias ne Ai onques Téus; et moult li aTcnoit» bien. Et d'autres garnements fu elle bien richement aomée.

« La royne Ecuba et dame Helayne et les autres dames pleurèrent moult tendrement sa départie. Bt celle qui moult estoit sage se départi d'elles à moult doulereus semblant ; car trop estoit esmaiée. Troîlus aTec moult grant compaignie de cheraliers la convola et la prist par les règnes comme cO qui moult l'amoit Mais or faudra ycelle amour, pourquoy chascun plouroit tendrement La pucelle est yrée. Mais il ne li durra mie longuement. Car molt tost ora changié son corage et tomera s'amonr envers tel qui onques ne la vit ne elle luy. Car telle est la meilleur manière des femmes que leur donleur dure moult peu. Et quant elle pleure à on œil, elle rit à l'autre, et sont muables par nature et moult legiéremeat changent tout leur cuer , et quanqu'elle aura amé en VII ans elle l'oubliera en i jour. Car elles ne sevent continuer en douleur. Encore a feme autre rice que jà tant n'aura meflhit

Il était un renseignement qu'il ne pouvait négliger , qu'en historien

bien informé il devait à ses lecteurs; ce sont -ces portraits tracés si

soigneusement par Benoit. On peut les voir ici avec leurs détails les

plus accentués. Ici , comme dans le poème , t Neptolemus Tu grans et

ff Ions et gros par le ventre , assez estoit biauK et moult avoit bêle

de nulle laide chose que il II semble que elle doive estre blasmée, et ce seroit grant cnouy de raconter toutes ses defTaules. Et ce dist 11 sages en son livre que qui trouve une forte femme si doit Dieu loer. II dist forte por la foibleur qui congnoist en elles. Car moult est forte celle qui se puet garder et deflendre de folie. Car beausté et chaaslé ne s^accordent mie bien. Car nulle rien n*est taut désirée comme biauté de femme. Et pour ce qui la porroit trouver bonne et loyale nulle chose ne devroit estre plus chier tenue. Et sur ce porroit on assez dire ; mais orendroit n'est pas temps : si retomerons à nostre matière.

• La damoiselle n'attend autre chose que la mort quant elle se voit partie de celuy que ele soloit tant amer. Et pour ce la prie que se elle onques Tama que elle n'oublie les amours que nous avcos eu ensemble. Et il la fiança et il luy par bone foy. Et tant il la convoia que il furent hors la ville et la livrèrent è ceulx qui Tatlendoient qui la receurent à molt grant honneur. Ce furent Diomedes et Dlyxes, li roys Thelamon Aiax, li dus d'Athènes et tous les princes de Tost des Gregiois. La damoiselle ploroit si durement que nuls ne la povoit reconforter. Et d'autre part Troîlus s'en retoma moult desconfortex.

« Et maintenant que la damoiselle fu entre ses chiers amis Dyomedes se mist de costé lie et li dist : bêle, dit-il, bien se ^porroit prisier celuy qui vraiement auroit la vostre amour , et je suy celuy qui volentiers aoroit vostre cuer en telle manière que je fusse vostre en tous les jours de ma vie. Et se pour ce non quel il est encore trop tost et que nous somes si près du paveillon et que je vous voy si esmaiée et si pensive, je vous criasse mercy que vous me recevez pour votre chevalier; et sachiés que je amerole miels la mort que je ne vieng^e de ceste chose à chief^ mais grant puour me Êiit que vostre cuer ne soit hayneux vers moy et vers ceuls de nostre partie. Car je croy que vous amerès miels le» gens entre qui vous estes néo et nourrie, et de ce ne vous doit nuls blasmer. Mais maintes fois advient de gent qui onques mais ne se virent que ils s'ament de très-fin cuer. Et ce vous dis je pour moy qui onques n'amay par amour ; et ore voy que amour m'a du tout donné à vous.

• Diomedes ala jouster à Troîlus pour l'amour de sa mie et le trébucha jus de la sele , puis saisit moult tost le destrier et le bailla à un escuiers et lui dist : va t'en, fait il, tost à h lente Calcas de Troie, et dis à sa fille que je li envoie ce destrier et que je Tai gaaignié d^un chevalier qui pour Tamour de elle a huy £iit maintes chevaleries et si li di que toute mon espérance d'amours est en IL A tant s*en tourne li escuiers et ala tant que est venu devant la tente et est entré dedans et a saluée la demoiselle. > — c Dame, fait il, ce destrier vous envoie Dyomedes mon seigneur par grant amistié et Ta conquesté de Troîlus et mainte proesce a huy fait pour vostre amour. • La damoiselle prist le cheval par la règne et bien cognut qu^l estoit de Troîlus ; et a dit au message : « je congnois bien le cheval et le vassal de qui il fu, ne scay conmieut il l'a eu ; mais il lui aura bien encore mestier s'il vuet joindre sovent corpa à corps à celuy de quy il a gaaigné ; car il est homs qui bien se sara vengier de ses meffais en bleu et en temps. Si dites à vostre seigneur que volontiers lui garderay , et quand il en aura mestier que k son talent le reprenge ancore, et je croy certainement que ce sera assez tost. Et si li dites que pois que il m'aime je feroie que vilaine si je ne l'amoie, et si me le salues et li dites encore de par moj que se la force en est soie que il devroit contrester et espargner tous ceulx que il sacroit qui m'ameraient et que je amerois. Et si li seroit tenu à bien grant courtoisie. > Einsi dist la damoiselle et atant se départi II messagiers d'elle et retoma a son seigneur à la bataille où il estoit.

^ cbière; De jà D'eust si chière robe se un ménestrel lui demandast « que il ne li donnas! incontinent. Les yelx avoit gros et roons , les • cjïeveulx noirs ; moult savoit de plet et de loys et volontiers faîsoit « honneur à clers et à lais.

t Pellidri avoil le vis gras et fentillos. Machaons estoît roy à mer- « veilles vaillant et n'estoit pas trop courtois, et le corps avoit tout « roont ; le chicf avoit chaur et moult menaçoit yreement et à toutes « gens estoit Tels, et si n'estoit pas trop grant ne trop petit, et moult î petit dormi. » Le portrait d'Hector est reproduit mot à mot (1). Sur Ménélas on nous donne un détail de plus, on nous dit • qu'il était « débonnaires à merveilles et rcdoutoit dame Helayne. »

En efiet, le traducteur complète de temps en temps son texte. Quelque prolixes que nous aient paru parfois les développements, ils ne lui suffisent pas encore. Il ne trouve pas assez riches les descriptions de Benoît. Il ajoute à la parure d'Hélène des pierres précieuses à chacune desquelles est attaché quelque don merveilleux. L'une préserve de pauvreté celui auquel elle est donnée avec amour; l'autre fait a apaiser les ires et mautalens, et les courroux pardonner, i si comme dit le Lapidaires (nous reconnaissons la source) , et apaise i les ires des rois, encore apaise plus tost les autres »,dit le conteur avec quelque mr^lice. L'autre , tenue dans la main , fait accorder tout ce qu'on désire. C'est ainsi, qu'Ulysse ramène Neptolemus et qu'il obtient le Palladium. « Il l'avoit et estoit le plus beau parleue et pour « ce disoit qu'il en avoit toujours une pierre précieuse en sa bouche. • 11 y a encore « l'alectoire qui, placé dans la bouche, garde l'homme d'avoir soif. »

S'il trouve sur sa route l'occasion de glisser un récit de plus dans son texte, il ne la manque pas; c'est ainsi qu'il nous raconte la mor^ d'Hercule, qu'à propos de Ténumération des Gis de Priam, arrivé à Paris (r* 36) , il raconte « sa nativité » et la dispute des déesses , et qu'il nous dit (f" 36 et 37) • comment le roi Priant recongnut Paris son fils, etc. » Enfin il achève de compléter Benoit en insérant dans son texte les Héroîdes d^Ovide • l'Epistre d'Adriane (Ariadne) à Theseo »,

(1) Ici, comme dans le poème, quand il est blessé, il est soigné par Goz « plus prisez en son temps « quT^ocras ne Galien. »

de Laodama à Protesilaus, de Œnone à Paris son mari (P* AS, v. ), d'Hermine à Orestes, de Pbillis'à Demopbon, de Paris à Tindarida, de Lacena à Paris, voyant là deux Temmes difTérentes à ce qu'il semble. C'est donc en somme une édition augmentée de Benoit. On voit qu'on était à bon marcbé à cette date auteur et bistorien. On voit aussi combien en réalité les traductions de] Benoit ont eu d'éditions.

C'est à Benoit qu'allaient s'adresser ces historiens anonymes , c'est là aussi que s'inspirent ceux qui signent leurs œuvres, comme Jean Mansel composant sa Fleur des Histoires. La troisième partie de son premier volume, « qui traite des histoires de Hercules, de Thèbes, de Jason et de « Médée et de la destruction de Troie faite et exécutée par les Gré- ^ geois, » nous montre tout ce qu'il doit à Benoit, peut-être sans le soupçonner. Il en était de même de ce Jean de Courcy, qui « pour escbiver « vie oiseuse et soy occuper en aucuns labeurs, se ramembrait des anc ciens faictz et estudiait les vieux histoires, et commençoit, en l'an de « rincarnation 1416, compilacions sur le faict des Grégeois et de plu- « sieurs histoires de poetrie (i). » C'est à la même source encore que va puiser, au moins pour les premiers chapitres de son livre, l'auteur du Recueil des Histoires romaines. Le titre seul (2) le montre déjà clairement. L'auteur, en effet, après nous avoir dit qu'il empruntera ses renseignements à plusieurs historiographes, c c'est assavoir Tite-Live, Valère, « Orose, Justin, Saluste, César, Lucan, Suétone, Eutrope et autres, » confondant sous ce nom d'historiographes les historiens et les poètes, ajoute qu'il a raconté au commencement de son livre « la destruction € de Thèbes et de Troye la grant selon les vrays aucteurs d'icelle, c'est

(4) V. Bibl. imp., inss. d* 329, la Bouquechardière ; n* 698, etc. Compilacions de Jehan de Coercy, XV' siècle. V. le livre 1II-.

(3) Voici le titre tout au long : « Le Recueil des Histoires romaines , extraits de plusieurs historio- « graphes: C'est assavoir Tite-Live, Valère, Oroze, Justin, Saluste, César , Lucan, Suétone, EuUopes • et aultres. Avec la deitruction de Thèbes et de Troye la grant mise au commencement du volume, « selon les vrays aucteurs d*icelle: c'est assavoir Dictys Cretensis et Dares Frigius (c'est-à-dire Benoit ■ de Sainte-More) : en ensuyvanl Virgille en aucuns lieux. Nouvellemeul imprimé à Paris par Francoys « Regnault, libraire juré de l'Université, demourant en la rue Sainct Jacques, à renseigne de TEle- « phanl, devant l'église des Malhurins, MCCCCCXXVIII in-f». - Le livre a au juste 156 feuillets et !/J, plus 8 feuillets de litre et de table. — M. Brunet en signale une édition datée de 1512. Mais le Hyre a dû exister d'abord manuscrit. Comme il va de la destruction de Thèbes à la mort de l'empereur )Ubert« CD 4808, on est en droit de penser que la rédaction première en appartient au XIV* siècle. •

ET Li: ROMA^ DE TROIE. ^29

« assavoir Diclys Cretensîs et Dares Frîgius. » Ce Dîctys et ce Darès nous les connaissons, c'est Benoît de Sainte-More, d'après lequel il retrace , du sixième au vingt sixième feuillet de son livre, l'histoire de Troie (1), après avoir dans les six premiers brièvement résumé \e Rohtmi (le Thèbes. 11 est évident qu'il a eu sous tes yeux quelques-uns de ces lïiaouscrits que nous avons signalés et où les deux poèmes étaient réunis, et il en copie textuellement (2) des lambeaux. Seulement plus instruit (3) que DOS vieux trouvères , il les redresse ou les complète en certains endroits , bien que ces corrections de détail n'empêchent pas de monstrueuses erreurs de fond. Il tient à montrer qu'il a lu Ovide et en reproduit assez exactement certains passages , quoique l'imprimeur, seul coupable ici je pense , lui fasse écrire le livre d'Hérodion pour Héroidon (Héroides). 11 connaît aussi Virgile , et quand il lui faut raconter l'histoire d'Énée, il sait préférer Y Enéide à YEneas (4). Notons en passant quelle autorité avait conquise le Roman de Troie, puisque ses inventions les plus hardies étaient admises sans discussion là où l'on repoussait

(i) L*auteur, dans son prologue, nous explique pourquoi il a cousu ce long épisode à son liTre : c Pource que plusieurs gens sont qyi désirent sçaToir et congnoistre les faits et gestes des Rommains c qui anciennement furent seigneurs et tindrent la monarchie du monde , pour la seigneurie duquel « aTOir ils ont enduré maintes misères, calamiU'z et occisions diverses et ont esté avant la mort et c passion de notre Seigneur Jésus-Christ, comme insatiables de sang humain respandrc , tant de leurs « mêmes citoyens parens et amis que de ceulx des loingtaines marches et extremitez de leur règne , c je pour satisfaire au désir d^iceulx (considérant que tous n^entendent pas latin, et ne peuvent pas « totablement avoir les livres des aucteurs qui font mention et narrent les actes et œuvres des Rou- « mains) ay concueillj et assemblé en ce présent volume les principales hystoires que j*ay extra icles « de plusieurs honorables et scientifiques aucteurs ou eusuyvant par ordre comment la cité et empire c de Rome a esté gouvernée depuis le temps qu^elle fut premièrement fondée , tant par roys, consuls I que empereurs. Mab' toutes voyes pour mieux monslrer Torigine et naissance d*iceulx Roumains c j*ay commencé ce présent volume (qui est intitulé le Recueil de* Histoires roumaines ) à la destruction « de la noble cité de Thèbes, en continuant Khistoire jusqu*à la destruction de Troye, obsidion et c eiillement des nobles Troyens desquels sont descenduz les Roumains. Et, pour ce que je ne suis pas « tel ne n*ai langue convenable pour si haultes matières comme sont celles dont ce présent livre fait « mtncion narrer et traicter, j'ai ensuyvy à mon petit povoir les parolles et termes des aucteurs

« d'icelles. •

(2) On a pu voir par la fin du prologue que nous dtions tout à l'heure que rauteur n*a aucune prttention à l'originalité de la forme et confesse ingénument ses emprunts.

(8) 11 tient du reste à montrer ses connaissances. Arrivé à la mort d'Énée , il en rapporte diverses \ersions. H écrit volontiers ■ comme il te trouve en certains passages. •

(h) Je ne vois qu'un seul endroit où il semble s'inspirer de VEneas^ celui-c' étant, en ce point, <a contradiction avec V Enéide, Quand on rapporte ù Évandre le corps de son fib , l'auteur nous parle • de la douleur de son père et de la royne sa mère » ; mais il peut n'y avoir là qu'une inadvertance.

absolument VEneas. Derrière celui-ci on voyait le poème original et oir y revenait. L'auteur du Roman de Troie avait créé son auteur et Tavait imposé à la confiance publique. C'est à lui , non à Homère , que le com* pilateur du Becueil des Histoires romaines va demander la vérité sur les malheurs de Troie. Il sait trop bien ce qu'il Tant penser d'Homère. Il a écrit un chapitre tout ex^près pour nous démontrer, en arrangeant à sa façon la déclaration de Benoît, pourquoi « ceste histoire est dicte « vraye (1). »

C'est donc Benoit de Sainte-More qu'il a lu et qu'il résume ; car nous n'avons qu'une sorte de résumé général dont l'auteur choisit les éléments un peu au hasard (2) , donnant très-fidèlement la suite du récit, mais ne reproduisant avec tous les développements de l'original que certaines scènes qui lui plaisent davantage : ce qui fait qu'on est parfois assez en peine de savoir si c'est le livre de Benoît ou celui de son traducteur Guido que l'auteur des Histoires romaines avait sous les yeux. Qu'il ait connu Guido, cela ne parait pas douteux. Non-seulement lui-même le nomme, mais il est impossible de le méconnaître à certains endroits. Cependant tout en reconnaissant qu'il a dû le lire, à une foule de traits empruntés bien évidemment à Benoit de Sainte-More , et que Guido , au contraire, avait négligés, on reconnaît de la façon la plus évidente que c'est du poème de Benoît qu'il s'inspire directement. Je n'en veux apporter pour preuve qu'un seul passage du Becueil. On verra s'y manifester d'une manière piquante cette étrange fatalité qui a poursuivi la renommée du pauvre Benoit de Sainte-More , et à laquelle tout le monde a conspiré, depuis Benoit lui-même, qui travaillait si bien à se cacher derrière le nom de Darès. L'auteur des Histoires romaines ne l'a nommé

(1) « Il est assavoir que Dares Frigius qui fut aucteur des histoires de Troye fut ung chevalier boD « et seur de la partie des Troyens, homme dé très grant prudence : lequel fut à toutes les batailles c et dès le commencement mist bien en mémoire toutes les choses et les graves affaires qui advenoîent « en la cité. En Tost avoit ung aultre très sage homme nommé Dyctis, duquel Darès s'accointa dès le « commencement du siège et promirent Tun à Taultre que tout ce qu*il adviendroit dedans et dehon * Tun le sçauioit par Tautre et par ainsi tout mirent par escript. Ceste histoire fut premier trouvée à « Athènes longtemps après la mort Dares Frygius par ung nommé Cornélius, noble et suflisant clerc, c qui premier la translata de grec en latin. >

(2) L^auteur, en effet, ne brille pas par la science de composition ni par le sentiment des proportions. Il a résumé toute l'Enéide en neuf feuillets, ff. 25-36. Il en consacre un presque tout entier à Thistoire de Nisus et d^Euryale.

ET T.B ROMAN DE TROIE. &âl

nulle part, et ce qui est plus ilcheux encore et plus compromcttaut , lui rendant avec le nom de Guido le même mauvais service que lui avait rendu Guido lui-même avec le nom de Darès, c*est lorsqu'il dépouille Benoît qu'il nomme le plagiaire, pour lui Taire honneur des traits dont celui-ci n'a pas songé à s'emparer et qui ne se rencontrent que dans le vieux trouvère français. On dirait qu'il prend plaisir à tâcher d'égarer l'opinion, à compliquer les difficultés de la recherche. Voyez, en effet, comme dans l'histoire même de Troîlus et de Briséida (l), la plus originale et la plus particulière invention de Benoit , son traducteur français a tout l'ait pour produire cette étrange et lamentable confusion. On nous permettra de citer un assez long passage pour édifier le lecteur sur la vérité de notre assertion et pour donner une idée complète du style de l'auteur. C*est dans le chapitre intitulé : c Du dueil que demenoit Troîlus pour

« le département de la fille Calcas • a II vint à elle et luy dist :

« Dame de moy plu» aymée que ne fut oncqucs créature vivant : fortune « fait huy la départie de nous deux. Vous en allez et je demeure à « cueur triste et doloreux pour le vqstre qui si m'eslongne et qui tantost « me oubliera. Se la mort peut à nul venir pour très parfaictemcnt aymer, i bien me devroit prendre. Plus la désire que nulle riens. Gar vostre « absence me fera vivre en languissant et le regard de vostre face tant « plaisant estoit la consolation de ma vie qui tant est mal fortunée. De « vous mon cueur ne partira tous temps ; m'amour vous garderay ; jamais i ne scauray nulle autre aymer. Belle , fait-il , se oncques m'aymastes « qu'il y appaire ; ne vueillez que nostre amour descroisse (2) ; car de « par moy ne sera empirée de nulle chose ; mou cueur trouverez tousjours « vray. Ja pour autre ne changera. » Et Briséida ainsi luy promist et < jura par sa foy. Gar alors elle aymoit moult Troîlus et faisoit si grand « dueil pour le département de eulx deux que sa belle face decouloit

(1) V. r> 20, V. etc., les chapitres : « Comment les trêves furent données et la Glie Chalcas délivrée aux Grégeois. —Du deuil que demenoit Troîlus pour le département de la Glle Chalcas.— De plusieurs choses qui advindrent durant les trêves et comment la fille de Chalcas blasma fort son père. ■

(2) V. Roman de Troie, v. i3A78.

Bêle, ûst il, or vus co prie Quel n'amenuisera de rico

S'or m'aimaalef, or i pareiae: Mon cuer aurrs toa jora frrai

Ne voil que vostre amor dcaceise. Ja por allre ne vos larai. De moie pari, vos di gie bien

BENOIT DE SilNTË-MORB

«• toute de larmes: et Troïliis n'estoit pas moins angoisseiix; ainsdeme- « noit tel dueil que c'estoit pitié à le regarder. De ce dit Guide que « nature fist œuvre moult périlleuse pour les aymans de donner faible <i cueur à plaisante figure. Ce peut estre dit pour Briséida qui tant estoit « belle, qui si tost et en peu de temps eut son courage mué, et pour

* ung autre oubliées ses amours (1), pour lesquelles elle estoit si dou-

• loureuse. Pour ce dit Guide en ces traictez par manière de complainctë « que le cuer muable a cy douleur et tantost jeye. Douleur ne peut longue- « ment demeurer en cueur de femme ; car l'ung de ses yeulx pleure et l'autre « rit. A la plus sage qui soit mue souvent le courage, elle a en ung jour ou- « blié ce qu'elle a aymé par sept ans (2). Elle cuyde savoir qu'elle ne doive « nully craindre pour chose qu'elle ayt meffait , ne que nul blasmer ne « lui doyve (3). Celuy est par trop deceu qui y met son espérance. ^ Qui femme cstable pourroit trouver qui n'eust point le cueur muable « on la debvroit bien chère tenir plus que nul précieux avoir. Forte

< chose semble à plusieurs veoir beaulté et chasteté ensemble. 11 n'est « soubz le ciel chose tant convoitée que beaulté, laquelle est souvent « conquise par les prières de plusieurs. On en pourroit plus dire ; mais

< il est ici saison de cesser pour nostre matière à laquelle nous voulons « continuer. »

La forme seule de ce passage suffirait déjà à nous montrer de qui il s'inspire. La phrase brève et hachée rappelle tout-à-fait le petit vers de Benoit et n'a rien de commun avec la phrase emphatique de Guido, qui a des prétentions à la période et au beau langage. Mais la démonstration devient bien plus frappante encore si on compare attentivement les lignes

(i) V. Roman de Troie, v. 18A05.

Par tent aura tôt oblié Et soo corages si mué

<2 V. Homan de Troie, v. 13A45.

A feme dure dels petit, A TuD oil plore a Tautre rit.

MoU muent tost li lor corage;

;3) V. Roman de Troie, v. 48422 et 18447. Bien lor pareisl de lor saveir Ja n'aura tant nul jor meffeit.

Qui fort feme porroit (rover

S*el a or doel, el raura joie.

Antx est foie la plus tage Quant quele a en sept ans amé A ele en un jor oublié.

Li Creator derreit loer Bialtet et chastéc ensemble

BT LE nOMAN DE TROIE. 433

que noas venons de transcrire avec le récit de Benoît et celui de Guido. Le discours de Troïliis est tout au long dans Benoît ; Guido l'a remplacé par une appréciation morale de la douleur du jeune homme , et une emphatique et prétentieuse peinture de la douleur de Briséida. La suite des réflexions et des sentences de Tauteur sur la Taiblesse des femmes est remplacée dans Guido par une apostrophe à Troïlus et un développement oratoire sur le même sujet. Au contraire, elles se retrouvent exactement les mêmes dans Benoit de Sainte-More, et nous en avons ici non pus rimitation, pas même la traduction, mais la reproduction textuelle. On en peut juger en comparant les deux textes (1).

Dans tous les morceaux du Recueil ayant une certaine étendue , se présentent les mêmes rapports. Plusieurs des discours sont ici tout entiers transportés du Boma?i de Troie, il n'y manque qiie la rime (2).

(1) De même, quelques lignes plus Ioîd, c'est à Benoit seul qu'il emprunte la peinture de ces tristes adieux, du chagrin « de la reine, de dame Helayue, et de toutes les autn^ dames et damoiselles

• qui ploroient pour le deuil qu'elle menoit en se partant du palais, i

On trouverait une démonstration du même genre dans le chapitre intitulé : • Comment Hector estoit receu au retour des batailles. » (f* 20 verso}. • l\ n'est nul qui peust dire la joye et le grant honneur que tout le peuple qui ne yssoit point de la ville faisoit à Hector à son retour et cryoient à une voix : Les dieux vueillent saulver le seigneur qui est la sousteoance de iiostre vie , qui est garant de tout le peuple : car en luy est tout nostre reconforL Telles louanges ne lui failloiant point tant qu'il fust descendu au maistre palais. Là estoit le roy Priam , Andromacha la femme

de Hector, la royne Hélène, Polyxène sa seur toutes ces haultes dames et moult d'aultres rece-

▼oient Hector et tous les aultres'à grant honneur et leur ostoient les haubers et aultres armures ;

toutes se penoient de le servir Qui veist la royne Hecuba molt fort plorer quant elle rcgardoit

son Gis Hector et ses aultres enfans qui estoient ensanglantez , laiti , noirs et défroissez , et que sur tous les aultres l'estoit Hector. Et il le devoit bien estre qui tant avoit souffert de peine : car en ce jour avoit occis mille hommes de sa main, et de telz jours lui advinreiit souvent. Si grant douleur avoit la royne que cestoit pitié à ouïr comment elle blasmoit et mauldissoit sa fortune qui l'avoit amenée à ce veoir. »

(2) V. par exemple c les piteuses complaintes que faisoit Hélène pour Paris. • C'est presque textuellement le langage que lui prêtait Benoît, on y retrouve de longs passages mot pour mot (V. Homan tic Troie, v. 228Â9;. L'auteur ajoute seulement une réflexion qui rappelle plus Guido que Benoit , eu parlant de son immense douleur : « mais ce tant lairrons à en parler pour ce qu'il n'est douleur que - femme n'oublie et qu'on ne doyve passer, i II n'a pas reproduit moins fidèlement le discours de Polyxène. On y retrouve les plus frappantes naïvetés de l'originale. Le Roman de Troie a laissé aussi sa trace dans le résumé que l'auteur a fait de l'Enéide. Aux noms des héros morts devant Troie dont Ënée envie le sort, il ajoute celui de Troïlus (f^ 38), et plus loin , parlant à Didon , il lui dit qu'il y avait trois choses par lesquelles povoit leur cité estre garantie • la première fut l'àme de Troïlus, mais

• Achilles Toccit et nous Posta, car en lui estoit l'espérance de notre guarison. » On trouverait encore le souvenir du Roman de Troie , dans les Cent histoires de Troie^ par Christine -de Pisaii (chez Philippe

Maïs les destinées du Roman de Troie n'étaient pas encore achevées. Tandis que personne ne prononçait plus le nom de Benoit de Sainte-More ni ne connaissait plus même son existence, son œuvre, douée d'une indestructible vitalité, reparaissait et s'imposait sous une autre forme à l'insatiable curiosité du public. On sait qu'il y a eu au XYP siècle une grande révolution littéraire; qu'à l'amour des longs récits qui pendants! longtemps avaient charmé la foule , s'ajoute et va succéder l'amour des représentations dramatiques : c'est le temps des Mystères. Un des plus populaires a été l'histoire de La destruction de Troie la Grande (1), mise par personnages et divisée en quatre journées^ qui a eu des éditions sans nombre et s'imprimait encore en pleine Renaissance (2).

Le titre du vieux drame dans sa naïveté est parfaitement juste et loyal, et il nous rappelle comment le drame du moyen-âge se rattache naturellement et régulièrement à tout l'ensemble de sou développement littéraire. Ici , comme partout ailleurs , le drame naît spontanément de l'épopée; il commence par Tanimer, la faire agissante, visible, et presque tangible. Les premiers poètes dramatiques n'inventent pas le plan ni les principaux développements de leurs drames ; ils se contentent de mettre en scènes et par personnages les récits épiques* Les Mystères ont été longtemps racontés en de longs poèmes avant d*être représentés. Le Mystère de la Passion a été d'abord V Histoire de la Passion de Notre- Seigneur Jésus-Christ; le Mystère de la Destruction de Troie la Grant a été d'abord le Roman de Troie.

Les historiens de notre vieux théâtre en ont fait tout l'honneur à Jacques Millet, qui, vers 1450, lorsqu'il suivait les leçons de l'Université

Pigouchet, in-A«, gothique sans date), et dans son Epiire Othea la Déesse, que elle envoya à Hector de Troye, quand il estoit en Taage de XV ans. V. Bibl. impér. , manuscrits n*' 60A, 606, 8&8 , 1186 / 1187, 164Â. Je ne parle pas de Jean Le Maire et de ses lUustraiions de Troie. Jean Le Maire appartient à Técole érudlte du XV* siècle ; il prétend réagir n. contre Terreur invétérée de Guy des Colonnes » et par conséquent de Benoît, bien qu*il croie aussi fermemeqt à l*authenticité de Daiès et de Dyctis.

(1) Déjà cette même Histoire 6gurait au XIV* siècle dans ces représentations muettes qui avaient précédé les mystères. On trouve CEntremest du siège de Troie, joué aux fôtes de 1389, par ordre de Charles V.

(2) Une édition faite un siède plus tard porte le nom de Jean de Mehun au lieu de celui de J. Millet* Rien ne prouve mieux que cette erreur, en un temps si voisin, cette indiflërence que nous avons signalée pour la personnalité des auteurs. J. Millet, du reste a donné lieu aux assertions les plus étranges. Wharton assure (L II, p. 29à) qu'il a traduit Vltiade en vers français vers 1430.

de Poitiers, Taurait composé pour charmer les loisirs d'une convaleseence. Us n'ont pas songé à se demander sMI en était bien Tinventeur. Tout récemment encore, dans un livre , très-intéressant du reste et bien fait (1), oft vante le talent de création de J. Millet, « Tart qu'il a mis à • inventer et à nuancer des caractères » , la variété qu'il porte dans le ton et dans le style. J. Millet eût été probablement lui-même bien étonné de l'éloge. Ou plutôt cet éloge est tout*à-rait juste si on l'applique non à J. Millet, mais à Benoit de Sainte-More. C'est à lui qu'appartient la gloire qu'on a Taite à Millet comme celle qu'on a Taite ^ Guido. Millet, ^ le titre de son œuvre le proclame avec une parfaite bonne foi, n'a été que l'arrangeur du Mystère; il n'a fait que Vordonmr par personnages et le découper en scènes. Pour qui a lu le poème de Benoit, c'est là un fait qui n'a pas besoin de démonstration. Je ne saurais dire s'il avait lu le vieux poème lui-même, mais tout au moins il connaissait les traductions en prose dont nous parlions tout à l'heure (2). C'est là et dans le livre de Guido qu'il a pris les éléments de son œuvre, ou plutôt sa» œuvre même. Cela ressort de certaines paroles de son prologue. Fidèle aux habitudes poétiques du XY' siècle , il est amoureux ; et il a, sinon un songe , du moins une sorte de vision. Plein de mélancolie , il arrive en un pré oii il trouve un bel arbre et une bergère qui en célébrait la beauté. 1^1 y remarque trois écus fleurdelisés qui se détachent sur plusieurs autres qui attirent son attention ; c'est l'arbre royal de France. Il voudrait bien connaître l'histoire da cet arbre merveilleux. La pucelle lui répond : « Si tu veux savoir qui l'a semé , il te faut chercher la racine. • Il creuse et il trouve parmi de vieux écus

Les armes de» Troyans, Dont les François sont descendus , Pîissc a près de cinq mille ans.

Lors je me prins à pourpenser De faire Thistoire^de Troye , Et à mon pouvoir composer , Tout an mienlx que je pourroye.

(1) V. Élude sur le Mystère du siège (T Orléans, par H. Tivier. Paris, !868.

(2) En effet, dans sen prologue, dont nous allons parler, il n'est question que de • prose hrye» (lalqut, vulgaire).

ÛSG BE.\OIT DE SAINTE-MOnr:

El « comme il sait qu'elle a été au 1res fois écrite en latin et en prose laye^ pour éviter redite , il se propose de la faire par personnages seulement. » Il quitte donc la lande, et, retournant à son habitation, il y trouve un livre ouvert « faisant des Troyans mention , et sans plus attendre il compose l'histoire de Troye. » Il en fait un mystère jeté exactement dans le même moule que toutes les œuvres de ce genre. Jncques Millet n'a aucune idée des sévérités classiques, il en use librement avec les unités de temps et de lieu. Cependant il sent bien que le drame n'a pas les coudées aussi franches que la poésie plus ou moins épique , et il commence par circonscrire son sujet. Il élague tout d'abord ce qui ne touche pas directement à la destruction de Troie ; il supprime ce qui , dans le poème de Benoit , la précède ou la suit; il laisse dans le livre les aventures de Jason et de Médée, et les malheurs de Laomédon. Au début du mystère et de la première journée , nous voyons Priam, a dont la ville est rétablie mieux que devant », rendant grâce aux dieux ; à la fin , la ville détruite , les chefs grecs se séparent et se font des adieux d'une forme des plus naïves (1) ; mais le poète a pensé avec

(4) Voici un échantillon de ces adieux qai terminent le poème et rappellent le couplet final de nos vaudevilles. L'auteur s*y délivre un certificat d'honnêteté et y dégage la moralité de son œaTre.

Pyrrhu», .ire, adieu vous dy. p„„„ ^„ ^^ .^^j ^^^^ ^^^

Et Tou.. Thoas. mon cher seigoenr. p„i^„^ „^„, ,..^^„, ,^^^^^

THOAS

THOAS

Quant \k moy, je m'en vay d*icy. ^

Je m*en revois en ma contrée.

OTOHàMS.

DTOItftDBS .

Pyrrhus, sire, à Dieu tous dy.

Et moT aussi sans demoarée,

rTHHHUS. ''

Puisque nous avons achevée Certes, je m»en iray aussy ^^ ^^^^^ .^^ j^ demonstrance.

Dedans Magnisse la majeur.

THOAS

MHHKSTSHS.

Pyrrhus, sire, adieu vous dy. Or a esté premièrement

Et TOUS Tboas mon cher seigneur. P»«" 1" Troyens raTÎe Hélène

, Et puis les Grecs mis en grant peine

Et Troye arse finablement.

THOAS

Puisque nous avons achevée •

De noatre jeu la demonstrance

BT LR ROMAN DH TROII^.

raison que raction était finie et que le drame n'avait pas à les suivre dans leurs diverses aventures. LMmitation comprend donc du vers 2810 au vers 27000, c'est-à-dire les quatre cinquièmes au moins du poème de Benott. L'auteur du Mystère a divisé cette matière en quatre journées. La première, où est retracée l'entrevue de Paris et d'Hélène, s'étend du premier conseil tenu par Priam à l'arrivée des Grecs à Ténédos ; la seconde va jusqu'à ta mort d'Hector. Dans la troisième , nous voyons les amours d'Achille et la mort de Paris. La quatrième commence à Tarrivée de Penthésilée et se termine à la ruine de la ville. Nous croyons inutile d'analyser le Mystère: ce serait répéter ce que nous savons déjà et j*efaire le Roman de Troie. L'imitateur n'en a rien laissé; il n'a non plus rien ajouté d'essentiel, si ce n'est, comme nous le verrons tout à l'heure , l'empreinte très-marquée de son temps. On retrouve dans l'imitation l'œuvre originale tout entière, autant du moins que le permettent les nécessités de la mise en scène. Tous les discours que Jacques Millet rencontre dans le poème de Benoît, il les reproduit avec em* pressement , souvent même il les étend. Les héros tiennent à faire preuve de courtoisie; les échanges de politesse prennent une place énorme dans son drame ; le poète est intraitable sur ce point , il en remontrerait aux héros tragiques du XYIP siècle, qui nous semblent cependant aujourd'hui si fermes sur l'étiquette. Les récits du vieux trouvère sont dans ce Mystère reproduits en dialogues, ou, quand le dialogue n'est plus possible, résumés en de brèves indications scéniques. Les batailles, par exemple, que Benoit numérotait avec une si consciencieuse monotonie, J. Millet ne les fait pas raconter comme un poète classique , il les met en action : le texte imprimé le mentionne avec soin et naïveté; puis de temps en temps le combat s'arrête, et les héros échangent à la façon homérique des discours empruntés le plus souvent textuellement au livre de Benoit. Voici, par exemple, comment Miilet a mis en œuvre une partie de l'histoire de Troïlus, la rencontre du jeune

DTOMÈOU.

Nous vou» prious très humblerornt Que rrcepTci dViitt-nte saine Nos dicU, car saos chose vilaine AvoD» joué IV&ballcrocnt.

TIOAS .

Or a esté prencièremenl

Par le» Troyens ravie Hélène

Et puis les Grecs rois eu graut peine

Et Troye arse finablcmfnt.

Û38 BEiNOIT DE SAINTE-MOHE

prince et de Dîomède : « Lors d'ung costé el d'autre sonneront troni«- » pettes et se commencera la bataille tellement que chascun costé eil « doit cheoir plusieurs morts, et puis cessera le bruit, et adonc TroHus « t*etournera à Dyomedes et lui dira :

Tenez ce coup et le portez A Briseida vosire amye, etc..

« Et doit Troïlus rencontrer Menelas et le frappera et chera à terre. « Et les Grecs faisant grant bruit courront à Menelas , tellement qu'ils « le délivreront des mains de Troïlus , et après le bruyt Dyomedes par- € lera à Troïlus en lui disant : c etc.... Lors Dyomedes frappera tel « coup sur le bras de Troïlus que Tespée lui cbeoit des mains et ta « prend Dyomedes; puis se renouvelle la bataille, et après le bruit « Dyomedes dit an sénescbal ce qui s'ensuyt :

Séneschal portez ceste espée A Briseida vistement. etc.. t

On reconnaît dans tout ceci les divers incidents et le mouvement du récit de Benoit. Il y a seulement un trait de mœurs à remarquer ; on voit que la civilisation est en progrès : ce n*est plus un cheval de guerre tout bardé de fer que Diomède fait mettre aux pieds de sa maîtresse , mais répée de son rival désarmé par lui. Sauf cette altération de détail amenée par le progrès des mœurs , toute Tbistoire inventée par Benoît est reproduite avec la plus grande fidélité, depuis la désolation de Troïlus et les adieux des deux amants, jusqu'au moment oii Briseida vaincue oublie son premier ami et ne se défend plus contre les prières de Diomède. On retrouverait partout cette même exactitude , quel que soit le passage du Mystèi-e qu'on veuille choisir, ou la rencontre de Paris et d'Hélène, ou les amours d'Achille, ou la mort de Polyxène. Le poète du XY' siècle donne seulement à ses tableaux une couleur toute nouvelle , et sur ce point l'avantage est tout entier à l'original : cela tient à la fois à la forme de l'œuvre et au caractère moral du temps. D'une part, ce qui n'était qu'indiqué se précise; ce qui dans le vieux trouvère, grâce au lointain poétique et à cette langue encore un peu

incertaine et balbutiante , avait un certain vague < aimable et poétique , et Hé âehiblait que naïveté gracieuse, ici traduit en action, mis ssOiîs nos yéiit, acquiert une réalité brutale (1). Tout cela prend un corps et un leoi^ps des plus matériels; ce qui était Une esquisse enrantine, une fine Ynlniature dans Benott, devient ici une forte et épaisse peinture et caricature flamande, et ressemble tout-à-fait à ces bois drolatiques qui ornent le Recueil des Histoires troyennes de Raoul Lefèvre, dont nous parlerons tout à Theure , et où Ulysse et Ajax semblent sortir de la cour des miracles. Rien n'est plus capable de nous faire comprendre la faiblesse de cet art dramatique où manque absolument Tidéal. En même tetnps, le poète nous avertit rudement que nous sommes au XY^ siècle, dans ce temps bourgeois et vulgaire par excellence, un des plus tristes de notre histoire politique et littéraire, sans idéal littéraire ou artistique, où Ton a pour la laideur une vraie passion , où tout est lourd, où tout est laid, visages, costumes, pensées, un vrai marais littéraire.

Ce qui chez Benott était simple et naïf devient ici grossier et grotesque. Briséida est allée trouver Diomède mortellement blessé pour Tamour d'elle et essaie de le réconforter. A vous, dit-elle, il appartiètït de vous en venger;

Mais pensez de Ja maladie Si tost que pourriez abregier ; Car certes c'est trop grant dangier Quand on y preni mélancolie.

Il vous fault boire et manger ; Humblement je vous en supplie.

Pyrrhus, au moment de frapper Polyxène sur le tombeau de son père, lui donne la parole; mais en quels termes ! Benoit n'avait songé à rien de semblable.

M'amye se dire vous voulez Aulcnne chose, despechez, Et ne faictes pas long sermon.

(i) L'auteur, préoccupé de ce besoin de vérité et d'exactitude, ne croit jamais l'avoir assez marqué. 11 tient & bien préciser toutes choses. On sourit quand on voit, lors de la trahison qui va livrer la ville aux Grecs, Anchise en rédiger soigneusement l'acte et le dater du S3 mai , Tan 38 de Troie nouvelle. C'est à coup sûr une idée originale que cette trahison par devant notaire. II est impossible de pousser plus loin le respect des formes.

Là OÙ Benoit se contentait de dire qu'à Tanniversaire d'Hector, Achille était venu- à Troie désarmé (v. 17501), Millet, qui, en sa qualité de poète dramatique, tient à le faire parler, lui met dans la })oucbe les paroles les plus plates et les plus boufibnnement naïves (1)! Rien n'est plus grotesque que le dialogue de Polyxène et d'Andromaque , lorsque , dans le temple de Vénus, elles ont reconnu Achille, Tune témoignant naïvement la satisfaction et le plaisir que lui fait éprouver la vue du héros, l'autre la reprenant rudement , et Hécube venant mettre le holà pour ordonner le silence. M*"' Jourdan ou Martine, dans Molière, n'ont pas le verbe plus familier ni plus rude (2). Aussi boulTonne est la peinture des amours de Paris et d'Hélène ; aussi plaisant le soin avec lequel l'auteur nous décrit le manège de Paris : « Adonc s'en vont au temple et doit « avoir Hélène deux ou trois damoyselles avecques elle , et , quand ils « seront arrivez au temple, Hélène fera son oraison. Or doit Paris passer « et repasser par devant elle et la regarder du coin de l'œil et puis se « tirer loing d'elle. » « L'esmerveillement » du jeune prince troyen et la description qu'il fait des beautés d'Hélène sont des morceaux incomparables. « Puis, continue l'auteur, il s'approche d'elle en la regardant, « et Hélène aussi le regardera, par plusieurs fois se regarderont l'un « l'autre. ^ Hélène ravie témoigne son enthousiasme avec une étonnante naïveté :

Quand je regarde son beau corps , Noble , de forme perfeclive ,

Sa grand beauté superlative Attire mon cueur en ses mains.

Dieu qu*il est bel et gracieuk !

(i) V. La tierce journée de la Destruction de Troie la grande. (2) V. La destruction de Troie, 1^ 99.

roLuAm. Si est de ses membres entier,

Certes il m*est fort gracieux E(, par mon serment, c'est dommaige

El ha bien la chiere hardie. Quant un tel homme est meurtrier. .

ARDnOIIAQOS.

Pour Dieu taises vous pour le mieulz

s'il TOUS plaist, il ne me pUist mye. Qr ça taises-Tous, je le veuls ;

vouxàm. Dictes tos heures toutes deui,

.. Si a asses beau visaige, Sans plus ensemble quaqueter.

ET LE ROMAN DE TROIE. Ml

Plus le regarde , plus me plaist.

Quelz cheveux ! quel bouche ! quelz yeulx !

Croisé devant , fendu derrière ,

Vive couleur , bouche riant ,

Quand je regarde sa manière

Tout le cueur me va soubriant;

11 est de corsaige suffisant ^

Le poète ne s'amuse pas à lui donner de longues hésitations , à peindre les combats de son amour- et de son devoir ; elle est très-vite et trèsbrusquement décidée :

J'ay mon mary très-fort aymé, Qui est nommé Menelaiis ; Oncques par moy ne fut blasmé ; Majs cestuy cy me plaist trop plus.

Mon cueur n'en peut faire reffus, Quant je pense à ses larges reins

Homme qui si bel se présente De paix ne me chaut ne de guerre Ne de parents , ne de parente.

Et comme sa suivante Florinionde lui prodigue de sages conseils, Hélène répond hardiment :

Floripionde , c'est par le cours

De nature et de jeunesse ,

Qui quiert toujours avoir secours

De plaisir fondé en lysse.

Dea , ma mye , pour cela est-ce

Que j'en parle si hardyment.

C'est ainsi que dans Timitation de J» Millet toutes choses s'alourdissent et s'accentuent brutalement. On croirait voir des paysans qui s'essaient à représenter à leur façon quelque belle histoire que leur aurait racontée un enfant On ne peut s'empêcher de penser à ces grossiers artisans d'Athènes qui, dans Le Songe dune Nuit (Tété , prétendent jouer devant Thésée l'histoire de Pyrame et de Thisbé.

On voit quelle est en tout ceci la part de J. Millet, à quoi se bornent son originalité et son talent de création. Il ne fait que reproduire son devancier. Il lui emprunte le plan de son œuvre ; il lui emprunte le caractère de ses personnages. Il les a -^trouvés dans Benoît, non pas seulement indiqués , mais complètement développés. G*est à Benoit que revient à cet égard tout le mérite de l'invention.

J. Millet n'ajoute rien à ce que lui fournissait le vieux trouvère que Ij^s vulgarités d^ àon grossier réalisme. Bepoit gagoe siqgulièreoiQOt au rapprochement ; en le lisant à côté de son imitateur , on est tout étonné de lui trouver tant de grâce et de délicatesse. El ce n'est pa^, da reste, le fait de J. Millet seulement, mais celui de toute cette époque, époque de décadence et de marasme littéraire. Rien ne saurait mieux que la comparaison de ces deux œuvres sur un même sujet, inspirées l'une de l'autre, montrer les différences profondes du XIP et du XV' siècle, et l'incontestable supériorité poétique du premier. Ici en particulier , rien n'aide plus à goûter l'œuvre de Benoît que de lire à côté la traduction qu'en a donnée le théâtre du XV' siècle (1).

[î) On pourrait citer encore, comme une preuve de )a popularité persistante de ces vieux récits et des personnages qu^ils ont illustrés, un poème où les a fait figurer Chaslclain, auteur de Chroniques inspirées du plus noble esprit chevaleresque: c Les épilaphes d*Hector, fils de Priam, roy de Troye « et d^Achilles , fils de Pcleus , roy de fi^irmidoine, et est contenu ou procès de cestuy traictié les coi»-

• plaintes d^iceux chevaliers, présent Alexandre le Grant. •

« Le poète, dit Goujet (t. IX, p. 401), n*avait pu s*accoutumer à Tidée des indignes traitements

• qu^Hector avait subis » ; c'est une réparation d'honneur qu'il lui fait. Alexandre s'arrête auprès de leurs tombeaux et lit leurs épitaphes que rapporte le poète. L'un et l'autre héros y sont comblés des plus grandes louanges. Mais Achille l'emporte au gré d'Alexandre, parce que, entre tous les feits glorieux qu'on récite de lui , il avait eu au-dessus d'Hector la gloire d'avoir vaincu Hector lui-même. Celui-ci s'irrite de cette préférence, et sortant de son tombeau il condamne le jugement d'Alexandre et lui raconte de quelle manière Achille l'a tué. Alexandre revient de sa prévention et fait ses excuses à Hector. Mais ce dernier , peu content de cette réparation, veut qu'Achille vienne plaider lui-même sa cause et que le conquérant soit juge entre eux. Achille parait et commence par faire très au long son panégyrique où il dit entre autres choses :

Par uom j^dis Achille» fus nopif . Car quant j'eatoye a cheval et armn

Fier, couragrui, chevalier renommé. Et qu'en ma main tins mon acier limé,

L*un de» meilleurs du temps d« osUuy aage , J'en ay fait maint hault et terrible ouvrage

Puissant (ht corpa, de taille bi^o formé, Eapandu sang, bra» et teste «ei^é..

Où Dieu sembloit n'avoir rien di£[ormé. Parmi les champ* où je me suis ramé ,

Rien mis d'oubli, n*aucuu faîeo desprimé , Et tant qu'en fits les voix moult exclamer

Ne en vertu ne en haullaia couraige. L'bouncur des Grecs et des Troyeus l'oultrage. t^omme ung lyon, comme tygre apjfné

Enfin, pour que rien ne manquât à la gloire du Roman de Troie et

qu'il fût dit qu'il passerait par toutes les phases ordinaires, il entre aussi

dans la Bibliothègue bleue (1). Le livre populaire reproduit exactement

toute la suite du récit que nous savons, en se contentant de Tabréger.

On en peut juger par les courts extraits que nous en donnons ici. Voici

comment il peint le sagittaire : t Adonc issy de Troye le roy EpistroFus

à tous troys mille bons combatanz qui se Terirent en la plus grant

presse des gregoys par si grant vigueur quMlz les firent reculler bien

loing et mesmement pour la paour dung sagitaire qui estoit en leur

compaignie qui moult occioit et grevoit les Gregoys. Ce sagitaire

n'estoit point armé , mais il tiroit ung fort arc et portoit ung carquois

plein des sagettes. Quant les chevaulx de Gregoys virent ceste beste

venir devers eulx , ils tournoient en fuyte et desordre tellement qu'il

en fist plusieurs occire et ne les pouvoient les hommes retenir pour

la paour qu'ilzen avoyent, etc. >

11 n'a eu garde d'oublier l'histoire de Briséida , mais il en donne une

sorte de résumé. « Quant Troylus sceut certainement que Briseyda seroit

t rendue à son père Galcas qui eu l'ost des Gregoys estoit , il en mena

c si grant dueil que contenir ne se sçavoit. Car ilz s'entraymoient de

fl tant grande amour que durer ne pouvoient s'ilz n'estoient Tun avec

• l'autre... Entre les Gregoys y estoit venu Dyomedes en grans pompes

« lequel tantost qu'il vit la grant beaulté de Briseyda il la print en si

« grande amour que oncques puis ne la laissa , si s'approcha d'elle et

Alexandre conTient de tous ces exploits et avoue quMl est digne d*étre mis au rang des plus grands héros; mais il désapprouve Tinjure qu'il a faite à Hector et tâche de le déterminer & reconnaître que la colère remporta trop loin. Achille cherche encore à excuser sa faute. « Je ne me portai à tant de • violence, dit-il à Hector, que par ce que vous aviez occis Patrocle, mon très amé cousin, mon très « cordial et très cher parent logé au trésor de mes entrailles, en Tépargne de mes amours, au coflret c de mes plus intrinsèques pensées. » Mais enfin Achille reconnaît qu^il a tort et passe condanmation . sur la manière dont il usa de la victoire. Cet aveu apaise Hector et les deux héros se réconcilient.

Georges Chasteiain a donné & son récit, dans le Prologue et la Conclusion, une moralité à Tadresse de ses contemporains. Les plus fameux capitaines doivent apprendre par Texemple d'Achille et de ses regrets à se faire les uns aux autres une bonne guerre, et à désavouer eux-mêmes leur conduite lorsqu'ils se sont portés à des excès indignes d'eux.

(i) V. Hector de Troye, Ci commence Chjfstoire du nobte preux et puissant Hector miroucr et exemplaire de toute chevalerie. Lyon , cbeulx Oliv. Amoullet. Sans date. Petit in-A* goth. , 38 ff. — Les faits et prouesses du puissant et preux Hector mirouer de toute chevalerie, Troyes, Nie Oudot, 1609, in-8* de àS (T., fig. sur bois. —Une autre édit. de Paris, Le Roman d^ Hector de Troye, est citée par Du Verdier.

klili

BEiNOIT DE SAINTE-MORE

lacompaigDa en devisant et jouant à elle jusques a la tempte de son père. En ceste voye luy dist Dyomèdes tout son couraige à quoy elle respondit en soy excusant courtoysement que son amour ne luy donnoit ne octroyoit pour ceste foys ; car mon cuer n'est point encores disposé à accepter à si grans chose que me présentez, ne aussi de les refuser; sire Dyomèdes, il fault congnoistre premier que aymer. Vous savez que la queste d'amour a moult d'aventures et se joue fortune aulcunes foys des amoureux moult diversement. Car aulx ungs donne joye et lyesse et aulx aultres labueurs angoisses et aulcunes foys la mort. Dyomèdes entendant la prudence de Briseyda se parfonda encores plus en son amour que devant , et ainsi en devisant parvindrent devant la tempte de son père Calcas , qui la receut en grant joye ; et Dyomèdes se mist légèrement à pié, et print la dame entre ses bras pour la première foys et par temps elle luy sceut bon gré de son service. En cette descendue luy ousta Dyomèdes secrettement lung de ses gans laquelle chose elle souffrit benignement le larrecin de l'amant en luy gettant ung œil demy riant dont il fut plus content que d'avoir gaigné ung royaulme. »

Et plus loin encore : « Troylus y survint à grant compaignie de bons

chevaliers par quoy ils furent contraincts de reculer et perdre

terre. A leur secours vint jMenelaus a tous troys mille combattans et de la partie des Troyens vînt le roy Ademon qui jousta contre le roy Menelaus. Et labbatit jus du cheval navré au visaige , et le prindrent luy et Troylus, et leussent emmené se Dyomèdes ne leust sitost secouru à grant multitude des siens et abatit Troylus en son venir et print son cheval qu'il envoya prestement à sa mye Briseyda^ et lui fist dire par le messaiger que c'estoit le cheval de sou amy Troylus qu'il avoit abattu par sa proesse , en luy priant que doresnavant elle le tenist pour son amy. Briseyda moult joyeuse de ce . présent dist au messaiger qu'il dist à son seigneur qu'elle .ne pourrait hayr celuy qui si noble présent luy envoyast et qui de si bon cueur laymait. Quant Dyomèdes sceut ceste repense il neust pas voulu estre empereur du monde et luy esleva tellement le cueur que contenir ne se scavoyt ; et si se ferit en la presse de . ses ennemys. »

Hector meurt comme dans le poème. « Entre ces choses avoit « Hector prins ung moult riche barou de Grèce moult cointcment « armé. Et , pour le mener hors de lost plus à son aysc , il avoit € rejecté son escu derrière son dos , il avoit la poictrine toute desc couverte et s'en alla non pensant aulx argutz de Achilles son mortel

« ennemy Mais Achilles qui le veit a descouvert luy mist la lance

« en la poictrine , de ce coup labbatit mort à terre. » Le livre va jusqu'à la mort de Penthésilée. C'est une réduction de notre grand poème à l'usage des lecteurs pressés.'

LMnQuence de Benoit se retrouve là où Ton serait le moins tenté d'en aller chercher la trace. La tradition popularisée par lui a jeté de telles racines en France, elle s'est si bien imposée à tous les esprits que la première fois qu'Homère se produit enfin à peu près complet dans notre langue , il faut qu'il passe sous les fourches caudines des inventions de Darès et de Dictys; son introducteur lui-même semble avant tout préoccupé de mettre le public en garde contre ses inventions , et il attache à son livre comme correctif et comme complément les fantastiques inventions des Apocryphes. Jean Samson (1) , lieutenant du bailli de Touraine à Ghâtillon-sur-Indre , qui , du fond de sa province , traduit dans un langage lourd et pédantesque, et fait imprimer de 1519 à 1530 (2) au milieu , à ce qu'il semble , de l'indifférence publique , la traduction, non du texte original de l'Iliade, mais de la version de Laurent Yalla , Jean Samson appartient encore tout entier à l'école de Benoit. H tient à bien montrer qu'il n'est pas la dupe d'Homère et qu'il en sait plus que lui. S'il ose reproduire rilliade à peu près tout entière , il se croit obligé d'y joindre des prémisses et des additions et séquences ({vHW emprunte confusément à Guyon de Coulonne, à Darès et à Dictys, et leur influence se glisse même dans sa traduction. On voit que J. Samsoh gémit au fond du cœur de paraître le complice de ce qu'il regarde comme de pures fables. Plusieurs fois il arrive que la patience lui échappe. Au deuxième

(1) V. sur la traduction de J. Samson, Egger, Mémoires de littérature aneienne^ p. 170-173.

(2) V. Les Uiades de Homère, poète grec et grand historiographe, avec Us prévisses et commencements de Guyon de Coulonne, souverain historiographe. Additions et séquences de Darès Phrygius et de Dictys de Crète, translatées en partie de latin en langage vulgaire, par M* Jehan Samson, licencié en loys p lieutenant du bailly de Touraine à son siège de Chastillon-sur-Yndre, — Jehan Petit. Paris.

chant, il supprime sans façon le dénombrement des vaisseaux, parce

que , sur ce point important , il a préféré transcrire dans ses Prémisses

les calculs authentiques de ses historiens. Au vingt-deuxième chant,

lorsque l'impitoyable fils de Pelée frappe Hector, ce modède des preux,

le traducteur s'interrompt pour protester « contre une partialité que

K confondent au surplus les assertions contradictoires de tant de témoins

< oculaires. > Cest que, fidèle à la tradition du moyen-âge, dont il est

le vrai représentant et dont son livre porte encore si bien la marque,

Samson voit dans Homère (son titre en fait foi) un historiographe autant

et plus encore, qu'un poète. Aussi , lorsque ses erreurs lui paraissent

trop choquantes, le traducteur s'arrête sans scrupule, invoquant le

témoignage souverain de Dictys ou de Darès ; le narrateur tout à coup

cède la place au critique , et celui-ci fait ses rectifications. Ainsi lorsque ,

dans le vingt-quatrième chant (vers 704-706), Cassandre a reconnu son

père revenant avec le cadavre d'Hector , Samson faisant preuve de plus

de bon sens que d'instinct poétique , écrit : « S'il est ainsi que les

t Troyens emportèrent le corps de Hector après sa mort, Priam ne

« l'alla pas requérir et racheter en l'ost des Grecz, comme dit Homère,

c et encore , s'il y alla , comme le dit Homère , toutefois , il n'y alla pas

c luy seul avec son hérault ; car Dithis de Crèthe dit que sa femme , la

« royne Hecuba , et Andromacha , la femme de Hector , avec ses deux

« enfants, allèrent avec luy pour plus mouvoir les Qrecz à pitié et

« miséricorde. » Plus libre encore dans les séquences, s'il raconte la

mort de Troïlus , il laisse éclater sa colère contre les mensonges

d'Homère , et il emprunte tout au long à Guido Colonna son apostrophe

indignée au poète grec. « Dy moi doncques , Homère , pourquoy c'est

« que tu as ainsi exalté Achilles.... Tu as tort de exalter ung

« trahistre et laisser les nobles preux qui plus en valloient que

« dix mille (1). >

Enfin , si les Mystères devaient beaucoup au Roman de Troie , on le retrouve aussi dans le drame qui les remplace , dans la tragédie que le XVI* siècle essaie d'emprunter à l'antiquité. Un des rivaux de Garnier ,

(1) N'ert-ce pas encore un souvenir du vieux poème qui a dicté le choix des personnages de ce dialogue du XIV* siècle contre les femmes « duquel sont entreparleurs Troyc , Salomon et Sanson. t V. Bibl. impériale, manuscrit 2377.

ET LE ROMAN DE TROIE. A/i?

Antoine de Monlchrestien , écrit «ne tragédie A^ Hector qui est un dernier écho de l'admiration que lui a témoignée Benoît.

Nous avons indiqué déjà comment, si le poème et le nom même de Benoit de Sainte-More étaient absolument inconnus du XYIP siècle , Tesprit qui l'animait n^est pas étranger aux œuvres de nos poètes, comment il serait facile de signaler bien des rapports générant entre Andromaque et Iphigénie et le Roman de Troie.

Nous avons suivi les transformations diverses de l'œuvre de Benoit en France. Pendant ce temps-là, elle faisait son tour du monde, accueillie partout avec faveur, répétée, admirée, mais de plus en plus détachée de la personne et du nom de son auteur.

La première œuvre étrangère qu'on puisse , je crois , rattacher au succès du Roman de Troie est un poème latin , directement inspiré de Darès et de Dictys , mais dont la naissance a été provoquée sans doute par la popularité de l'œuvre française , La guerre de Troie , De bello Trojano, en six livres, composée par Joseph d'Exeter (1) , J. Iscanus ou

(i) Joseph d^Exeter a eu soin de marquer dans son poème et sa nationalité et le temps où il écriraiL U est anglais, il nous rapprend dans ces vers où il répète le passage où Horace mauilit le premier qui s^est conGé aux flots.

• . Culpem ne ralem qaa prima per uodai Non noaset Memphb Romam, non Indus Iberum

Ad faciniM molita viaa, atque Atropon auxit , Non Scjtha Cecropideno, non noatra Britaonia Gallutai.

Ao cauM potiore probem ? Sioe remigU tua

Le poème a été composé dans les dernières années du règne de Henri II d'Angleterre, au moment où celui-ci se préparait à la croisade, par conséquent vers il 87 ou 1488 ; le poète dit au roi :

Te sacra assument scies msjoraque bella , Tune dignum majore tuba.

11 est dédié à rarche?éque Thomas Baudoin , qui succéda à Richard-le-Grand sur le siège de Cantorbéry dons les dernières années du règne de Henri II, et mourut à Tyr aux côtés de Richard Cœur-de-Lion en 1191, après avoir rempli les fonctions épiscopales pendant 5 ans 11 mois 5 jours. Cette dédicace se trouve dans des vers qui se placent après le 32* du I*' livre et que le premier éditeur avait supprimés ; attribuant l'œuvre à Corn. Nepos, il ne cuvait laisser subsister un témoignage qui mettait sa prétention à néant. Le poème de Joseph d*Exetcr porte d'une autre façon sa date avec lui , il est contemporain de la diffusion des légendes d'Arthur. En parlant de la disparition de Castor et de Pollux, le poète ajoute :

Sic Britonnm ridenda fides et crtdulns error Arturum ezspectat, c&spectabitque perenne [*,.

L'auteur était jeune alors ; c'est ce qui semble ressortir de ces vers de son début

Aude tamen ardua, pubes. Nos animo ; facie, nos pertore.

Mento canescant alii, nos mente ; capillo ,

(•) V. JoMph Isc, d€ BtU. Troj,, lib, I, v. S4.

ftÛ8 BENOIT DE SAINTE-MORE

Devonius, en qui Schœll voulait si étrangement reconnaître l'auteur même du Darès (1), et qui avait composé aussi une Antîochéîde: c'était sans doute une reproduction en beau latin de la chanson d'Antioche (2). On pourrait inférer de ces deux choix de poèmes faits par Joseph d'Exeter que les emprunts étaient réciproques entre la poésie vulgaire et la poésie savante, et quç celle-ci, malgré ses dédains, consentait parfois à s'inspirer de la première. Voici , en effet , un poète latin qui marche à la suite de deux trouvères.

11 ne serait pas difficile de signaler dans l'œuvre de Joseph des rapports avec le Roman de Troie. Comme Benoit, il a^la prétention de rétablir la vérité dans cette histoire :•

et ailleurs

Iloc ttbi ludet opus ; succeUet serior aeUs , Séria succèdent aures meritura pudicas.

Ces derniers vers font allusion à un autre poème composé par lui, à une Antiochéide dont Camden a cité quelques vers. Joseph l'annonçait à la fin de sa Guerre de Troie. C'était un sujet de circonstance au moment où l*on songeait à la croisade ; car Joseph, comme l'a remarqué Camden, vivait encore en 1233 ; on a conservé des vers adressés par lui à Tarchevéquc Hubert qui occupait cette année-là le siège de Cantor|)éry. Outre les deux poèmes que nous venons de citer, on lui attribue des vers d'amour, des épigrammes et un poème latin De Institutione Cyri, sujet tout classique.

(1) Schœll, du reste, n'est pas l'inventeur de cette idée singulière. Comme Josephus Iscanus avait mis en vers l'œuvre du prétendu Cornélius, on s'était de bonne heure habitué à la confondre avec Darès ou le prétendu Cornélius. En efTet, on publiait à Bàle, 15^1 1 in-8°, le poème de Josephus Iscanus, sous ce titre : Daretis Phrygii de bello Trojano lib. VI a Cornelio Nepote heroico carminé donati. -A la suite des Uomeri poemaia quœ exsicmt omnia^ accompagnés d'une traduction latine et du Pindarus, on trouve Daretis Phrygii poetarum et historicorum omnium primi de bello Trqj,^ lib. VI, a Corn, Nepote élégante, latino versi carminé. Colon. Âllob. sumpt Caldor. Societ., 1606, in-f". Le poème de Josephus Iscanus, imprimé avec le vrai nom de son auteur, Francfort, 1620, in-i^°, a été souvent reproduit avec le Dictys. La meilleure édition est celle qui porte pour titre : Daretis Phrygii de bello Trojano, lib. VI, latin, earm, a J, Exoniensi redditi , eu: emendaii cura et studio J, Morini Londini, 1675, in-8°. — Camden avait d'avance protesté contre Terreur de Schœll. Il écrivait Britann. /tff., p. 98 : t auctorem non fuisse Comel. Nepotem, ut Germani volunt, sed J. Iscanum » : et encore (ibid., p. 657) a Josephus Iscanus qui Com. Nepotis nomine drcumfertur. »

(2) Les critiques anglais donnent ufio idée toute différente du sujet de l'Antiocheis , mais ils ne sont ni très-explicites, ni très-d'accord sur ce point. Il ne paraît pas certain qu'ils l'aient lue. Wharton signale un manuscrit dans la bibliothèque du duc de Chandos à Canons. Il ajoute (t. I, p. 28) « dans un passage plein de feu et de dignité, le poète s'adresse au roi Henri II qui était sur le point de partir pour la guerre sainte the intended subject of his Antiocheit. » Camden, au contraire, assure qu'il accompagna le roi Richard I*' en terre sainte et fut témoin oculaire des exploits de ce monarque qu'ait célébra ensuite dans son Antiocheis. Il n'en connaît qu'une vingtaine de vers qui ne peuvent apporter à cet égard aucune lumière. Ce qui me confirmerait encore dans ma supposition, c'est que Richard n'a eu rien à démêler avec Antioche. — Les guerres saintes avaient produit d'autres poèmes latins, celui d'un certain Conrad et le Solymarium ou récit de la première croisade.

ET LB KOMAN DE TA01£. I\li9

Hactenus Iliacee questus lamenta ruinic Confusa explicui veteris compendia veri.

Comme lui il met ses héros à cheval , comme lui il fait de Memnon le roi des Perses. Mais Joseph se tient plus près de ses auteurs. Il semble avoir voulu faire de son œuvre une réparation poétique à Darès et à Dictys, une protestation contre le succès scandaleux des inventions de Benoit , une revendication au profit du monde savant d*un sujet qui lui appartenait (1). Joseph, dans la composition de son poème, use des textes de Darès et de Dictys à peu près comme Benoit. Darès lui fournit le plan général , Dictys des détails et le complément de l'œuvre. Il n'a pas songé à ajouter à son poème ces beautés actuelles (2) qu'y a jointes Benoit et qui s'adressent à la foule. Nous avons cité tout à l'heure les seules allusions contemporaines qu'on y rencontre. Et c'est là un des côtés curieux du livre de Joseph. 11 nous montre comme le latin à cette date était bien vraiment une langue morte, bien qu'on l'écrivit encore et qu'on le parlât même. 11 suffit du voisinage des langues modernes pour que tout de suite on reconnaisse dans ce latin iin mort. Voici au même moment deux écrivains qui traitent le même sujet, qui s'inspirent du même livre ; Tun traduit en français , l'autre en latin. Celui-ci reste antique, il n'ajoute ni un personnage ni une idée ; on ne trouve pas chez lui une trace de son temps, son œuvre n'a pas de date. Dans cette langue du passé , l'on ne peut avoir que des idées générales, rien de précis, rien de personnel, aucune réalité vivante: nous avons fait déjà cette remarque pour Jean de Salisbury. Au contraire, le poète français est tout plein de souvenirs contemporains; il transforme Tantiquité.

(Ij Dès les premiers vers Tauteur marque les obligalions qu'il a à Darès. Le sujet de ses chants est merveilleux et pourtant ce n'est que la vérité. Ces combats, le prêtre pUrygieii les a connus des té- ' moins les plus fidèles, de ses propres yeux :

Mira quidem dicta, sed vera adverlite, panJam ; Btplicuit, praesfns oculus quKm fabala nescit.

Nam vali pbrjgio Martcm certiuimua iadcx

Chateaubriand eût pu citer l'autorité de Joseph d'Exeter. Lui aussi au début de son poème refuse d'invoquer les divinités païennes :

Quoa auperoa in vota vocem? Mens conscia veri Prascriptil looge ludealem ficta poetana.

(2) Il y a cependant comme un écho de la Chanson de Geite et ds san enthousiasme guerrier dans ce vers sur Troîlus :

ioaîgDia destrv! Viclricis seoaiaae dolor, tptttmise voluptu.

Du moment, en eflTel, où le moyen-âge vivant , celui de la langue vulgaire, entrait en communication avec elle, pour lui témoigner son admiration, pour Tadopter vraiment, il fallait quMl la vit semblable à lui.

Et ce qui rend la différence plus sensible , c'est que Joseph n'est pas un simple traducteur : il ne s'astreint pas à reproduire mot à mot toutes les pauvretés d'invention de son auteur. S'il suit fidèlement l'ordre des faits, il porte dans sa composition beaucoup de liberté, abrégeant ici et là étendant. 11 supprime , par exemple , l'énumération des vaisseaux ; en échange il raconte longuement l'enlèvement d'Hélène, et consacre quatre cents vers au jugement des déesses. La composition , du reste , n'est pas heureusement ordonnée. On est arrivé à la fin du quatrième chant sur la guerre de Troie qui n'en a que six, sans avoir vu commencer cette guerre. L'auteur ajoute des développements, des discours, surtout des lieux-communs et des moralités. Il aime à soutenir des thèses : faut-il se réjouir ou se plaindre de la découverte de la navigation ? faut-il croire que la Renommée soit fille de l'Enfer ou fille du Ciel ? 11 maudit la superstition à propos des oracles. Tout cela est revêtu d'une forme qui ne manque pas d^une certaine élégance (1), bien qu'il affectionne trop ces grâces de style auxquelles on reconnaît aisément son temps. En effet , il est parfois dur (2) , pénible , contourné, plein de recherche, recherche dans les idées et dans les mots. Il aime les termes rares, singuliers. Il fait du bel esprit en latin ; il aime les antithèses, les rapprochements forcés, et un romain de la bonne époque aurait peut-être parfois quelque peine à l'entendre. Cependant il a un certain mouvement et une certaine abondance poétiques, et on pourrait signaler chez lui tel passage qui semble un écho de l'antiquité. S'il racopte la mort d'Achille ou s'il peint Ajax se présentant désarmé au combat (S) , il a vraiment

(1) Josephus Iscanus ou Devonius, à un certain moment^ est devenu presque un classique. On le cite à côté des poètes de cet ordre. V. Fabricius, Bibl, laU, t. III, Hambourg^, 1722, p. 327. Dans Flores Poetarum de virtutibus et vitiis, dans VIndex des poètes qui y sont loués fi^re à son rang alphabétique Dares Josephus Devonius.

(2) Il commence un vers par : a In quam, quid, quare. >

(3) Cela semble un souvenir de BenolL On pourrait citer encore de même d*autres traits sur Ajax. Du reste, la peinture qu'il foit du héros est tout-à-&it dans les données antiques. C'est bien chez lui le fils de Télamon , il a gardé sa force et ses armes :

Septena conucat Terga boum : buta viro quercut jaculabilit an i.

ET LE AOMA^ DE THOIE. k^l

quelque chose de racceut d'un poète. Il couuatt bieu, du reste, les écrivains classiques (1); on voit qu'il a lu Virgile, Horace et Ovide ; il est tel vers de Stace qu'on retrouve dans la bouche de ses héros. En somme, on peut dire que c'est un assez bon écolier des Anciens (2).

11 a gardé assez fidèlement à ses personnages leur physionomie antique. Ainsi Benoit est plein d'indulgence pour Paris ; il fait de lui presque l'égal d'Hector : il ne saurait être rigoureux pour ce héros de l'amour. Joseph, plus fidèle à la donnée classique, prend ouvertement parti contre lui. Il faut qu'Hector et Énée viennent à son secours pour le sauver des coups de Ménélas. Il déteste en lui l'adultère et le charge de malédictions (3). Joseph est plus sévère que Benoit. Il ne se plait pas comme lui aux peintures amoureuses; il n'est pas question chez lui de Briséida ni de ses galantes aventures. Il n'a essayé de donner aucune grâce au portrait de Penthésilée; il la peint seulement te;rrible, ou préoccupée en mourant d'une pensée de pudeur, comme Polyxène dans Hécube. Il n'a fait qu'une exception à sa sévérité ; il a un madrigal pour Polyxène. Au milieu des Troyennes abattues , elle est la seule, dit 'il, dont la douleur ait respecté la beauté :

. . .... . . Sola ore Polvxona floret

Sospite, et in faciera nil possiinl nubila mentis.

Cependant, on sent en bien des points l'influence de Benoit. Joseph partage la plupart de ses préférences. Si Achille n'est pas ici autant sacrifié, il hésite pourtant à se mesurer avec Hector , il a besoin d'être excité et soutenu par Junon et par Pallas : il Tant qu'elles le supplient de combattre {h). Ce n'est qu'avec leur aide qu'il peut triompher de son adversaire (5).

(i) Il fait parfois il ^t vrai, un assez singulier usage de ses souvenirs. Le Spondaot stabiles d*Horace lui inspire ce vers étrange sur le pouvoir de Vénus :

Tenello* Spondaeo «tabilit aaimos pede.

(2) V. un discours de Télamon qui rappelle toul-à-fait la Thébaide, lib. II.

(3) V. J. Iscan., p. U9.

I^j Bicitat ergo SoUieitatt stimulât Pallas , parilcrque preeantu

iEacidem : non iUe quidtm certamioe tanto Pjwbent haîc animos , hec ira», utraque vire». TentMêset conferre viro ; aed Juno negantcm

(5) .£accide» ensem librat, Dituwque suaque Prolurbal virtulc viruin.

C'est pour Hector que Joseph comme Benoit réserve toute, son admiration. Voyez quelle haute idée il essaie de nous donner de lui {1) ! il le représente luttant seul contre toute une armée. C'est lui qui est vaillant pour tous ceux qui faiblissent. Les Troyens longtemps encore après sa mort espèrent le voir apparaître, < venturus post terga videtur > ; et « comme dans Benoit , les Grecs , quand ils l'ont vu tomtier , se croient désormais sûrs de la victoire.

Comme Benoît aussi, Joseph d'Ëxeter fait une grande place à Troïlus ; « il surpasse le héros de Pella et l'exilé de Calydon » , il est plus grand qu'Hector :

Utque omnes claudam titulos brevis, Hector major.

Les Grecs croient voir renaître en lui plusieurs Hectors ( p. iS7 et p. iA.0, V. 325). Le même enthousiasme se fait jour , quand le poète pleure sa mort (2).

. Peut-être au nom de Joseph d'Exeter conviendrait-il de joindre celui de Primat d'Orléans (3) , ce chanoine fameux au XIII^ siècle par sa facilité à improviser des vers latins (i). N'est-ce pas pour avoir traité un .sujet de ce genre que Richard de Furnival le plaçait sur le même rayon à côté de Darès et de Pindarus sans doute. On, voit, en effet, dans la Diblionomia de Richard auprès d'un Darès en vers et

(1) Occidit, heu ! tpes una Phrjgum Mavortiu» Hector I Otia tracturoi , mandaMet ; at illum Occidit, œleroos cui ai natura dediaset Imperiis aeosere suis obsistere Parcs.

Artus, ipse suos jaculandos Jupiter ignés ,

(2) Pour ce))x qui voudraient flùre d'autres recherches sur les compositions latines qu*on peut rencontrer en Angleterre sur la Guerre de Troie . nous reproduisons ici les indications que nous four* Dissent les Catalogues. Index Codd., maniiscript. in Bibl. Bodlei. — 165^, Excidium Troje Pergama flere volo ; c^est la pièce attribuée à Bernard de Fleury. — 1779, f" là, de Bello Trojano, — 2017, de Excidio Trojœ.— Z^k\, Excidium Trojœ, — Index Codd. , manuscripL in BibL Colleg. Oxonensium; Bârberd Catalog. lib., manuscript. Angl. et Hib.— 13^3, 66, 3, Bellum Trojanum,^i5ià, 227, de Bello Trojano. — 165/i, 387 , ?igenli versus résonantes de Bello Trojano,

(3) Sur Primat. V. la Chronique de frère Salembene ; Léopold Delisle, Note sur quelques manuscrits de la bibliothèque de Tours, décembre i866, p. 1^-16.

(h) Boccace a foit allusion à cette facilité de Primat C^est lui que, sous le nom de Primasso, il a pris pour héros d^un de ses contes. C^est lui aussi qui est désigné comme le rédacteur français des Grandes Chroniques de St-Denis dans le préambule firançais d*un des plus anciens textes manuscrits de cet ouvrage.

ET LE BOMAN DE TBOIE. /i53

en prose : t MaBonii Homeri libellus YHados et versus Primatis Aurelianensis? ^

Pour en finir avec les œuvres latines composées sur ce sujet , citons tout de suite le poème en vers élégiaques fameux au XIII* siècle , sous le nom de Trdilus , que le frère mineur Albert de Stade publiait d'après sa propre déclaration en 12/i9, et qui se conserve manuscrit dans la bibliothèque de Wolfenbnttel (1).

On se tromperait étrangement si , sur la foi du titre, on croyait trouver dans Albert un prédécesseur de Boccace, et dans son œuvre un récit des aventures de Troîlus et de Briséida ; Albert, comme Joseph, n'a pas de ces faiblesses. Son livre est des plus sérieux , il veut instruire ses lecteurs et leur inspirer l'amour de Dieu et du devoir. Il y raconte Fhistoire de Troie tout entière ; c'est par un rapprochement de mots plus ou moins forcé qu'il lui a donné , comme il nous l'apprend lui-même , ce nom de Troîlus,

Troîlus est Troîlus Trojano principe nalus, Et liber est Troîlus ob Troica bella vocatus.

C'est une version en vers (2) de Darès ramenée à toute sa sévérité et à sa prétendue réalité historique. Le poète lui-même le déclare expressément à la fin de son œuvre :

(i) 11 était signaJé par Heyne (V. Virgile, édit. Lemaire, tome II, p. 302 , fjrrurs. ad .^ncid.) — V. H. Danger, .Dte Sage von Trojauitchen Kn'e^e^ etc. Leipzig, 1869, 81 pag. in-8», p. 26-30.— A propos de ce Ii?re où sont traitées quelques-unes des questions que fai abordées moi-même, et où je me suis parfois rencontré avec Tauteur, je dois faire ici une déclaration: mon travail, dont des fragments avaient été lus aux Congrès des Sociétés savantes de la Sorbonne, en avril 4868 et 1869, était complètement achevé (sauf pour la partie allemande) avant Tapparition du livre de M. Dunger ; pour que la part sok bien faite à chacun , j'ai marqué très-expressément tes emprunts que je lui ai faits.— Né vers la fin du XII* siècle, mort en 1269, Albert a été abbé du monastère de Ste-Marie de Stade en 1232. Il a composé des Annales (V. Lappenberg, Mon, Germ, llist. Script, XVI, 271) et un livre aujourd'hui perdu : Auriga tuper quatuor Evangeiia.

(2) Les vers d'Albert de Stade paraissent être assez médiocres. J. F. Hensinger qui Ta signalé et eo a publié quelques fragments (V. Mallii Theodori lib. De Metris, 1766, Lugd. ; BaL V. aussi' Comel. Nepos, édit Staveren, II, p. 385) dit qu'il est inférieur à J. Iscanus. Je reproduis id le jugement de M. Dunger : a Das Gedicht ist in ziemlich flûssigen , vrenn auch nîcht reinen Distichen geschrieben , die c Sprache zeigt grosse gewandtbeit, die Darstellung ist lebendig , nur hier und da zu breit, und c namentlich bei Schlachtschilderungen von einer an das Robe streifîniden Derbheit. » Die Sage , p«ge 27.

Nulla poetarum posuit figmenta, Daretis Historiara , soliti scribere vera, tenens. Et Phrygius fuit iste Dares. et tempore belli Ipse quidem miles, prœlia visa refert.

Et il a tout droit de faire cette déclaration ; entre tous ceux qui se sont inspirés de riiistorien apocryphe, nul ne s*est tenu plus consciencieusement à la suite de son original. 11 reproduit les portraits de Darès et le catalogue des vaisseaux ; il numérote comme lui et aussi fidèlement que Benoit les batailles, n'en omettant aucune, bien quMl s'aperçoive de la monotonie du procédé et fasse assez gaiement les honneurs de son exactitude :

Vocibus instare nos semper oporlet eisdem: Sternuntur, sternunt, millia mulia cadunt.

La seule addition qu'il se permette, c'est de prêter de temps en temps à ses héros quelques discours qu'ils ont tenus ou qu'ils auraient pu tenir :

Quœve loquebantur, vel potuere loqui.

Comme Benoit aussi il a demandé à Dictys la fin de son récit , et raconte brièvement, d'après lui, le retour des Grecs et les débats qui l'ont suivi.

Cependant il ne craint pas, à l'occasion, de compléter Darès en certains points, soit qu'il le trouve un peu maigre , ou qu'il veuille saisir une occasion de mettre en œuvre ses souvenirs. AiuBi, trouvant dans Darès la brève indication de l'expédition des Argonautes et des aventures de Jason en Colchide, il prend dans les Métamorphoses d'Ovide un récit plus complet, tout en ayant soin , là où le poète est en désaccord avec son guide ordinaire, de confesser ses doutes sur l'authenticité de ces détails; il fait aussi de larges emprunts à ses Héroides , pour rendre plus ample et animer l'histoire de Paris et d'Hélène. Il a demandé à Virgile quelques noms et quelques détails accessoires. Il a lu Orose. Enfin , il cite Homère à plusieurs reprises comme un homme qui

aurait eu ses œuvres entre les mains; mais en regardant de près les emprunts quMl lui fait, il est évident qu'il ne peut être ici question du véritable Homère, mais sans doute de ceiie Iliade réduite-qu'on attribuait à Pindare le Tbébain.

Mais on ne peut qu'indirectement rattacher ces œuvres latines au poème de Benoit. Il avait de bonne heure trouvé des imitateurs plus exacts. L'Allemagne, aussi curieuse alors des productions de l'esprit français qu'elle devait l'être au XVIP et dans toute l'étendue du XVIII* siècle, avait tout de suite lu les poèmes de Benoit avec autant d'ardeur que nos Chansom de Geste, nos romans de la Table Ronde et nos poèmes d'aventure : elle y apprenait l'antiquité. Ses poètes s'étaient empressés de mettre ces belles inventions à la portée de tous (1). C'était d'abord Henri de Veldeke qui avait traduit VEneas. Bientôt Herbort von Frîtslâr (dans la Hesse), dans son Lied von Trot/e, avait reproduit le Roman de Troie. Konrad de Wurtzburg dans son Bmh von Troye devait plus tard suivre la même voie. C'était de là *sans doute que procédait la Guerre de Troie de Rodolphe de Ems , qu'on n'a pu retrouver encore , mais dont on connaît la pensée générale par quelques mots du poète lui-même. On peut enfin rattacher au souvenir de Benoit et compter parmi ses imitateurs allemands Henri de Brunswick et Hans Mair (2) qui , au XIY* siècle, traduisaient en allemand le livre de Guido.

Nous avons nommé Henri de Veldeke le premier. Quand nous n'aurions pas d'autre témoignage de son antériorité, nous en trouverions un dans Herbort von Frîtslâr. Là oii Benoît renvoie à VEneas, Herbort renvoie (v. 10) à Y émi (/ration d'Énée, Aimvandening des Eneas : c'est évidemment le poème de Henri de Veldeke.

Henri de Veldeke 3) écrivait son Enéide de H75 à 1184; c'est lui-

(1) v. Wackernagel , Altdeutsches Lesebuch, /o 4.— Gervinus, Geschichte der poetischcn National Litératur, — Lacliinaiin, AuswalU aus den Hochtdcutschen Dichtcu des XIII Jalirunderts, —Cari Léo Cholevius, Geschichte der deutschen Poésie nach ihreii auliken Elementen (Leipzig, 1854, S",, — V. aussi Burtsch, Albrecht von Halbentadt und Ovid im Mittelatter.— V. Aussi Hagen et Basching. —

H. Dunger, Die Sage vom Trojan, Kriege (Leipzig, 1869 ). — Massmaiin Denkmaler der Sprache und Litteratur, l. L

(2) Mair et non Yair; M. Frommunn a rétabli ce nom d'après le manuscrit de Munich.

(3) On n'a pas le texte de H. de Veldeke sous sa forme premières il y a eu des changements de dialecte faits après coup.

même qui nous Tappreud et qui nous dit qu^elle lui fut ravie par le comte Henri de Scbwarzburg , lorsqu'elle n'était qu'aux trois quarts achevée. 11 la retrouva plus tard aux mains du fameux landgrave de Tburinge, Hermann I", qui fut de 1100 à 1219, dans sa cour d'Eisenach , le protecteur et l'ami des poètes , et qui, très-familier à ce qu'il semble avec notre littérature, leur indiquait lui-même les œuvres françaises à imiter. Ce fut lui qui, vers 1213 ou 121/i , fit connaître à Wolfram d'Escbenbacb nos poèmes sur Guillaume d*Orange et le décida à composer son Willebalm Ebkurneis; nous l'apprenons de Wolfram lui-même au début de son poème , où il ajoute « ce qui se dit en français écoutez-le en allemand. »

Ce fut également à la demande du landgrave , par conséquent entre 1190 et 1216, et sur l'original français que le prince tenait du landgrave de Leinigen que Herbort , jeune encore , composa son Ued von Troye (1). Dans cet intérêt témoigné par le prince le plus lettré de l'Allemagne pour les nouveautés de notre littérature, on voit une démonstration éclatante de son succès au-debors ; on voit quelle part elle peut réclamer dans la formation de la poésie allemande ; on y trouve en même temps la preuve de la régularité et de la rapidité des communications intellectuelles entre les deux pays. Les traductions s'y succédaient dans Tordre même de la production des œuvres.

Herbort von Fritslâr , au témoignage des critiques allemands et de son éditeur lui-même, parait avoir été un poète médiocre, de style assez rude, gauche dans sa versification , absolument inférieur à Henri de Yeldeke. Lui-même, du reste, reconnaît son insufiisance avec une modestie qui doit désarmer la critique. 11 avoue (v. 18452-57 et intr.) que t sa vocation poétique est faible, qu'il ne veut que se perfectionner par l'étude et l'exercice » ; il nous dit ailleurs qu'il n'est que « un écolier gelarter schuolœre, qu'il sortait à peine de l'adolescence quand il a abordé cette montagne si rude à gravir. » Lorsqu'il doit reproduire la longue digression géographique de Benoit, il confesse naïvement qu'il trouve la tâche bien diflicile.

(1) V. Herbort voo Frilsiâr Ued vçn Troye^ heruusgcgcben von G. Karl Fromman ; Quellinburg and Leipzig, 1837.

Le poème de Herbort n'est qirune traduction de l'œuvre Trançaise ; c*est un Tait qui a été établi de la Taçon la plus complète et la plus loyale par la longue et consciencieuse comparaison des deux ouvrages qu*a faite son éditeur (1). Herbort avait été le premier à proclamer ses obligations envers l'auteur français, sans toutefois le nommer expressément (2). Mais si Benoit a soin de s'abriter sans cesse derrière l'autorité de Darès , ou comme il dit souvent « de récrit », « du livre • (3) , Herbort n'est pas moins exact à invoquer l'autorité de « l'auteur », à se référer <« au livre roman », « au livre », « au chant », et à remonter par lui jusqu'à « Darès et Dictys » qu'il n'a évidemment pas lus {li) ; mais dont il répète les noms d'après et avec Benoît.

Quand il n'aurait pas fait cette franche confession, son livre la ferait à chaque page. Non-seulement , en effet , il commence comme lui , et on retrouve ici toute la suite des événements que nous connaissons, et une foule de détails qui ne sont pas dans Darès ; mais il a reproduit fidèlement les descriptions , les peintures , les développements oratoires que Benoit seul pouvait lui fournir , et jusqu'à des formules , des locutions proverbiales, des termes mêmes qui, parfois mal compris par lui, donnent lieu à des erreurs assez bouffonnes , et deviennent la démonstration la plus éclatante qu'il ne faisait que reproduire un texte français. Ainsi, dans la description de Troie , si Benoit signalait • li mestre donjon » , Herbort croit voir là le nom de l'architecte , et il nous assure que Troie a été bâtie par maître Donjon. Il prend le mot ténor (l'honneur , le fief) pour le nom d'une terre, la terre de Lenor. H lit mal son texte, et prenant

(1) V. Herbort von Fritslar ami BennU de Ste-More , von D. Y, Karl. Frommann, Stuttgart, 1857. Nous renvoyons à ce livre ceux qui seraient curieux de suivre pied à pied le rapprocliement.

(2) J'ai relevé plusieurs de ces renvois.— V. v. 47, Dix buch i$l frazoys im walsch.— 67, im des welsche busches ein. — 406, Das welsche buch vo fies kerre lobe.~H78, dai weJsche bucb. — 4786, AJir sagel dax welscbe bucb sus.

(3) V. 53, Dares. — 1617, Dares bat alsus gesèriben.— 2093, Dares under dcm fride (imitation des portraits de Benoit ). — 14938, hie saget nus Ytis (V. Benoît, v. 34801 ) ein rilter harte ?ool geiart. — 14945, die xwene vereinte «icb des Ytis im dares (V. Beo., v. 24309). —16324, Afe icb Ylim bere sageo. — 16726, Hie en bore icb Itim nibt me sage.

(4) S'il était Tamilier avec Darès et avec Dictys, il y aurait appris que c'est en Aulide qu'Agamemnon a oflTert un sacrifice à Diane, tandis que lisant dans Benoit an lide , probablement au lieu et Aulide, il éoiit : der Walt Zyda. Je remarque cependant que c'est d'après Darès qu'il a dû corriger le nom de Pelias que Benoit avait écrit Peleos.

un a pour un n il fait enlever par un ange [angles, angelesen vieux français) le sacrifice qu'un «2///^ ravissait dans le texte de Benoit. Ailleurs le^ poète français nous montrait dans une prairie, étendu sur Therbe, Télamon qui était « enseigniez » , c'est-à-dire instruit, savant, habile. Le traducteur allemand de ce mot n'entend que les dieux dernières syllables, ^a///;?^, et , pensant que le héros à eu sans doute affaire à quelque chirui*gien maladroit, il traduit t Télamon blessé. » Parfois l'erreur tient à ce que Herbort -sait mieux sans doute le latin que le français; c'est pour cela qu'il traduit « un cheval de Nubie » par « un cheval qui a la rapidité des nuages. »

f.e plus souvent Herbort suit exactement le texte français et le traduit parfois presque textuellement. Rarement il ajoute, et ces additions le plus souvent semblent presque involontaires et sont le fait et l'expression naïve de son caractère propre et de sa nationalité. C'est ainsi qu'il donne les armes de liesse (un bouclier bleu dans lequel brillait un lion rouge et blanc. Y. Herb., p. 16) à un des héros qui viennent assiéger la ville de Laomédon : c'est ainsi qu'on trouve des souvenirs de jurisprudence , des traces de coutumes locales, des détails particuliers de mœurs qui donnent à son livre une forte empreinte allemande. En général , chez lui les mœurs sont plus âpres et plus dures, les caractères plus rudes, les images plus familières ; en même temps on trouve dans ses additions une affectation marquée de bel esprit , d'un bel esprit pesant qui ajoute à Benoit des grâces rustiques ( V. par exemple l'entretien de Jason et de Médée). De plus, comme on l'a remarqué pour les imitations germaniques de la Chanson de Roland, un certain accent théologique très-prononcé se fait sentir dans la composition.

Parfois cependant il se permet de corriger son auteur. Ainsi il ne peut consentir à peindre Achille si perfide ; et c'est à la suite d'une lutte ouverte et loyale qu'il tue Hector. H fait adresser par lui au Troyon mourant des paroles empreintes d'unç singulière douceur et profondément touchantes (v. lOftll). Mais peut-être l'altération ici est-elle involontaire et tient-elle uniquement à ce qu'Herbort a mal entendu l'auteur français, et pris pour un discours d'Achille les lamentations du poète lui-même sur la mort d'Hector. Enfin, soigneux d'éviter tout ce qui pourrait déshonorer Achille , ce n'est pas par lui, mais par un certain

BT LE ROMAN DE TROIE. /i59

Kalo (1) qa'il raittratoer le cadayredeTroîlus(2). Mais, en général, les développements qu'il ajoute sont rares et brefs, et il est plutôt disposé à abréger; il abr^ tout, discours, récits, descriptions, réflexions. Le poème de Benoit a plus de 30000 yers ; ici nous n*en avons que i8&58. Dans la dernière partie du poème surtout , comme si Tauteur se lassait de son travail et avait bâte d*en finir , les cbangemenls et les abréviations deviennent de plus en plus fréquents jusqu'à troubler la suite du récit et à y répandre Tobscurité. Mais ce sont là des altérations légères, et on peut en terminant conclure que Herbert est un des plus fidèles et des plus naïfs imitateurs, on pourrait dire traducteurs de notre Benoit.

Herbert devait trouver un imitateur bien plus babile et plus puissant que lui en Konrat von Wurtzburg (âj qui, de 1280 à 1287, composait sur la Guerre de Troie un poème (A) en /iOOOO vers qui cependant n*est pas achevé (5), Fauteur ayant été surpris par la mort. On se demande

(1) Herbort a foit à ce fkntastiqoe Kalo toate une histoire.

t)f KaloD er horte (v. 13229) Achiilet hette gronè sorn

Er cpracb do er in ub«rreit Dm er Kaloo heite Terloru (13251-5 2).

Kalo mir iil leit (?. 13232'.

(2) M. Diioger looe Herbort d*a¥oir corrigé quelques-unes des inadTertances (fluchUgkeit) de Beuott. Ainsi il eflkce Andromaque du nombre des filles de Priam, remarquant sans doute que ce nom fait double emploi. Il ne laisse pas tuer Ajax par Pftris ; il le fait seulement blesser, le résenrant pour la dispult du Palladium ; il corrige Peleus en Pelias , il supprime la seconde histoire de Palamède. Il fout noter que BenoU n^est peut-être pas en tout cela si coupable : V* pour Terreur du nom d^Andromaque, elle appartient peut-être aux copistes : quelques manuscrits donnent Andromeda ; 2* Benoit a eu soin de marquer qu*il y avait deux Ajax ; 8° pour cette substitution de Peleus à Pelias , Terreur était probablement dans quelques manuscrits de Darès: la traduction en vers du Darès dont nous avons parlé commet la même faute ; 4° nous avons vu les adressée mises en œuvre par Benoit pour sauver Tinvraisemblance de ses deux récits sur Palamède. On lui a reproché aussi d^avoir tué deux fois Mérion. Mais il n'y a pas double emploi : le deuxième Mérion est un jeune roi, cousin d'Achille.

(3) V. Dunger, DU Sage von Troj., etc., p. 48-60.

{h) Publié par Keller, 1858, aux frais de la Stuttgarter litterarischen Verein, d'après les travaux préparatoires de Karl Frommann. — La bibliothèque de Strasbourg possédait un manuscrit du poème de Konrad. Konrad von Wurtzburg, Gedicht von Trojanischen Krieg, in-f^.

(5) Le poème de Konrad a trouvé un continuateur, mais qui lui est tout-à-fait inférieur en talent poétique et en invention. II n*aura pas voulu qu*une œuvre si prédeuse pour Tinstructlon du lecteur demeurât inachevée, et il Ta complétée en quelques huit mille vers, et pour cela 11 est allé puiser aux sources ordinaires, Darès et Dictys, sans se mettre en peine d'y rien ajouter, ni feire preuve d'imagination. Contrairement à Benoit, c'est de Dictys surtout qu'il s'est servi, en intercalant de temps en temps dans Thistoire qu'il lui emprunte des récits de Darès et de rares souvenirs de Virgile. On ne voit pas qu'il ait jamais songé à donner à son sujet les riches développements qu'y avait donnés

460 BENOIT DE SAINTEHUORE

avec effroi quelle étendue il eût dû atteindre, quand on voit qu*il €Dbtieot à peine un tiers du livre de Benoit , et n'était pas encore arrivé aux grandes inventions. L'écrivain lui-*méme s'épouvantait de la graadeur de son œuvre ; il Ta représentée comme « un immense Océan sans « limites où viennent se précipiter des eaux de toute sorte. » On s'explique, du reste, cette longueur de Tœuvre quand on voit que Konrad , reproduisant toutes les inventions du trouvère français , ne néglige aucune occasion de recueillir sur la route et d'introduire dans la trame de son poème tout ce qu'il rencontre dans les poètes anciens de récits pouvant se rattacher à son sujet.

Konrad est infiniment supérieur à son prédécesseur. « On voit chez lui que la poésie allemande, à cette date, est sortie de ses langes. Tandis que chez Herbort elle a encore à souffrir des gaucheries de la langue , Konrad en trouve une finement développée et comme travaillée pour tous les usages poétiques. Tandis qu'on rencontre chez Tun des inégalités, qu'il lutte péniblement avec l'expression, l'autre montre une étonnante habileté de versification , une diction brillante , une intarissable richesse de pensées et d'images poétiques (i). >

Le procédé des deux écrivains dans le développement de leur sujet est aussi tout-à-fait différent. Herbort, soit par excès de conscience et confiance naïve en l'autorité historique de son modèle, ou plutôt parce qu'il ne possède que des aptitudes poétiques médiocres, se tient au plus près de son auteur et ne s'abandonne jamais à son inspiration personnelle. Konrad ne s'astreint jamais à cette sévère fidélité. Il façonne son œuvre à son gré. Il suit, il est vrai, des modèles étrangers, mais sans que cela porte jamais préjudice à ses créations propres.

Le premier de ces modèles qu'il a suivis, celui qui a éveillé chez loi l'idée de son œuvre, son guide par excellence, est notre trouvère Benoit de Sainte-More (2). Il suit Darès, ou du moins fait profession de le

Konrad. — M. Dunger fait remarquer que dans le manuscrit de Strasbourg Toeufre de Konrad et celle du continuateur se suivent sans interruption; cependant qu'il n*est pas possible de les confondre, noDseulement à cause des différences de forme et de talent, mais parce que le début de la oontinuatioD oe fait pas suite au poème.

(i) V. Dunger, Die Sagê^ etc.

(2) Konrad parait avoir été très-femilier a?ec notre TieiUe poésie. C*est lui eneofe qui a tndaît Amis et Amile^ sous le titre de Engelhart und EngeltruU

BT LB RIHIAN DB TROIB, A6i

stlrre; mai» c'est le Darèsque noos savons, le Darès Traoçais, le Darès refait, par. Beoott Koiirad, du reste, ne dissimule pas les obligations qtt'iîl lui a; il recminatt à plusieurs reprises quHl a traduit d'après un aateur français cette antiqve histoire de Troie; et, aussi candide que B^oit et que Herbert, il se reporte souvent à Vécrit, au vieil auteur.

On retrouve chez lui tous les ëvénemeats racoMés au début du poème deiBenott: Texpédition des Argonautes, Tbistoirede Jason, la première ruine de la ville , sa reconstruction par Priam , l'ambassade d' Anténor en Grèee , l'enlèvement d'Hélène , le retour de Paris et l'accueil triomphant qui lui est fait. Konrad supprime les portraits ; mais il conserve le cata* logiie des vaisseaux, l'assemblée des Grecs à Athènes, le retard à Aulis, le dénombrement des Troyens , le départ de Ténédos , les premiers conbats , l'ambassade d'Ulysse et de Diomëde (dont il change toutefdstla date pour des raisons que nous verrons tout à l'heure) , enfin , les iirtr^ues de P^laiBède. Seulem^ dans l'auteur alkmand , Palanède arrive tout de suite à ses fins, et aussitôt après commence la troisième bataille ; après la quatrième , Agamemnon est rétabli dans le commaiH dément de l'armée , tandis que chez Benoît ce n'était qu'après la huitième bataille et la mort d'Hector que Palamède était élu; c'est après la dtiizième , où meurt Palamède , qu' Agamemnon est rétabli. Là s'arrête le^livre de K<Murad ; nous avons à peine parcouru les dix mille premiers v^^a de Bencrft, et nous ne sonunes pas encore arrivés à la mort de Patrocle.

Dans tout cela on reconnaît aisément l'inspiration do trouvère normand; on la retrouve encore dans certains noms que Konrad répète après lui et dont il avait toute la responsabilité, comme Parthe (Parte) pour Sparte, Gedar, Eliacin, etc. Jason est ici, comme chez Benoit, le neveu de Peléus, non 4e Pelias.

Hais Konrad en use librement avec son modèle. Il ne craint pas de le corriger quand il le trouve monotone. Ainsi Benoit, suivant les traces éë Darès , promenait patiemment Antéflor chez tons les princes de la Grèce l'un après Tautre; Konrad les rassemble, à un jour donné, àSalamine, et les lui fait trouver là réunis à point pour entendre son message.

D'autres foi» il est obligé à des altérations par ses propres inventions. Paris ne peut pas raconter qu'il a jugé en songe les trois déesses quand le poète nous a déjà raconté solennellement l'histoire de ce jugement

!i62 BBNOIT DE SAINTE-MORE

C'est Mercure qui vient apporter à Paris un t bref i de Yénu$ , où elle lui promet le prompt accomplissement de ses souhaits. D'autres fois il y est amené par cela même qu'il connaît mieux que Benoit les sources antiques. Ainsi Benoit a placé à Gytarea (Gytbère) toute la scène de Tenlèvement d'Hélène. Conrad à sa suite nous conduit d'abord dans Tile de Vénus ; mais , fidèle à la donnée antique , il se retrouve à Sparte à un certain moment , sans que du reste ni le lecteur , ni lui-même , sache conoment il y a été transporté.

Prenant à l'égard de Benoit les libertés que celui-ci prenait avec l'antiquité , il ajoute des noms à son calendrier : on voit figurer dans le catalogue des vaisseaux Cursalion uz Ungerlant , Maubri von Ruizen , Achel von Tenemarken, Leraut von Scbotten, Anacbel von Engellant, et il fait ainsi le tour de l'Europe pour arriver enfin t à la chevalerie allemande qui s'est conquis un si haut prix. »

Konrad comme Benoit, et plus encore que lui, abaisse l'Olympe antique. Les dieux d'Homère sont devenus chez lui des enchanteurs qui ont un grand pouvoir sur les pierres et sur les plantes , et qui ont été pour cela adorés par les hommes.

Il donne partout à ses personnages le costume , les habitudes , les mœurs de son temps ; et son exactitude aboutit à un réalisme qui s'accuse de plus en plus à mesure qu'on s'éloigne de Benoit , et qui se traduit ici en des images boufibnnes: ainsi Jupiter a convié tous les dieux aux noces de Thétis et de Pelée ; Apollon vient en médecin avec toute une boutique de livres et d'électuaires ; Mercure, le messager des dieux, qui comprend toutes les langues, porte une boite toute pleine de lettres et de nouvelles. Herr Bâche, le dieu du vin , tout barbouillé de vin doux, traine après lui un foudre de vin. Le dieu Emineus (Hymenaeus) porte le saint livre ; Juuon , une cassette pleine d'or et d'argent ; Cérès , des besaces pleines de grain , et Pallas , comme déesse de la sagesse, une charge de livres. C'est une parodie sérieuse.

Les additions sont souvent bien plus considérables. Konrad nous avertit dès le début (v. 276) qu'il n'entend pas s'astreindre à suivre servilement son modèle (i) ; il veut, au contraire, suppléer aux lacunes et

(4) Ne serait-ce pas cependant encore un souvenir de Benoit : • Je ne dis pas que je n*7 mette aocim c bon dit. •

aox roanquemèDts du vieux livre (Lticken und Mangeb). Benott de Sainte-More a raconté l'enlèvement d'Hélène par Paris ; mais comme il a pour les Troyens une prédilection marquée et qu'il ne veut pas mettre à leur charge la première faute , il s'est bien gardé d'oublier le début de Darès, et, mettant au compte des Grecs la première aggression, il est allé rechercher jusque dans l'expédition des Allouantes et la mort de Laomédon les précédents de la guerre de Troie. Par la même raison , il a peu insisté sur ce qui touche à Paris. Il y a là pourtant toute une source de riches développements poétiques qu'avait déjà exploitée l'antiquité. Konrad songe à suppléer Benoit en ce point, et il commence son poème par le récit du songe prophétique d'Hécube (1) et de l'en- Tance de Paris, par la peinture idyllique de ses amours avec Œnône, sur laquelle il insiste avec une complaisance marquée.

Notons en passant, et nous verrons bientôt plus à loisir, que c'est ainsi que Jean Le Maire de Belges commencera son Histoire de Troie (V. Illustration des Gaules^ liv. I" ) ; lui aussi dépeindra très-longuement et avec un plaisir évident la jeunesse pastorale de Paris , et , ce qui est plus frappant encore, la reconnaissance se fera chez lui comme chez le vieil auteur allemand (2). On célèbre des jeux à Troie ; Paris, encx)re inconnu de tous, vient y prendre part. Il triomphe à la lutte de son frère Hector , qui furieux est prêt à le tuer et le frapperait sans l'intervention du vieux pasteur qui l'a élevé (3).

(i) Probablement il rayait pris dans Dictys, qui le devait peut-être lui-mémé à Apollodore, et non, comme le veut M. Dunger, au vers 22 de VAchilléide, où il n*j a qu'une allusion très-obscure pour qui ne connaîtrait pas d'autre texte.

(2) Je remarque encore qu'une addition assez bizarre faite à Benoît par Herbort, qui assure que PAris connaissait Platon et sa dialectique, se retrouve également dans J. Le Maire.

(3) La traditipn s'est conservée dans uue glose que M. Dunger a trouvée dans une \icille édition des Uéroldes (46, v. 360; Venise, 1682): • Paris palestra et sagittatione valuit, qua superatus Hector, ira c percitus , Paridem trucidasset, nisi sibi fratrem, a pastore regio, qui illum educasset, esse agnovisaet. » — J. Le If aire avait pu trouver ces traditions dans Ubertin et Antoine Voisc, commentateurs des Épttres d*Ovide, qu'il cite parmi • les cinquante-sept acteurs authentiques qu'il a consultés pour son I*' livre des llluitratiuns. » Les commentateurs eux-mêmes avaient pu puiser la première idée de ces récits dans les Fabieê d'Hygin (ch. 91). C'est là sans doute que les avait pris le moyen-lige. — U eit k remarquer que selon Hygin c'est Déiphobus qui a été vaincu par Paris. C'est dans les Troîca de Néron que se serait trouvée la version si souvent reproduite. Scnrius (yEngis^ iib. V) écrit : f Sane hic < Paris secundum Troîca Neronis fortissimus fuit : adco ut in Trojc agonali certamine superavit omnes,

ipsum eliam Hectorem. Qui quum iratus in eum stringeret gl dium dixit se esse germanum, quod allatH

k&ll BENOIT DB SÀINTB-MORB

Konrad ne trouvait pas ces détails dans Benoit , mais il avait pu lire quelqu'une de ces amplifications en prose dont nous parlions tout à rheure.

Nous avons vu d'ailleurs le songe d*Hécube et les. serments de Paris à Œnone déjà reproduits tout au long dans la copie de Malkara^me•

*Le poète allemand poursuit en racontant les noces de Pelée et d'Achille» le jugement des déesses, la naissance et l'éducation d' Achille. 11 est facile de voir à quelles sources il a puisé ; il s'est évidemment inspiré d'Ovide et de Stace , très-ramiliers tous deux , on le sait , au moyear âge (1). Aux Héroïdes d'Ovide (V. Héroïd.^ V) il a pris les amours^ de Paris et d' Œnone , à VAchilléide il a emprunté le récit de l'éducaUqn d'Achille. Quant aux noces de Pelée et aux prophéties de Prêtée sur les destinées d'Achille, il les a prises probablement dans Catulle qui n'était pas moins connu du moyen-âge que les deux autres auteurs (2).

Il convient seulement de noter que Konrad , fidèle aux habitudes du moyen-âge et pour faire preuve d'imagination, comme no^v^^^uvères imitateurs de l'antiquité, exagère les prouesses de ses héros. Dans Stace, Achille ravissait les jeunes oursons à leurs mères ; d'après Konrad , il va enlever les jeunes griffons dans leurs aires ; il ne se contente pas dç lutter avec les tigres , il provoque les dragons et les crocodiles (3).

Konrad traite du reste les traditions antiques avec la même liberté que les autorités modernes. 11 amène Priam avec sa cour aux noces. d,e^ Pelée , et y met Hector aux prises avec ce dernier ; c'est une tradition du reste qui semble avoir eu cours au moyen-âge ; on la retrouve dans un de nos poèmes.

Konrad a trouvé moyen de rattacher assez ingénieusement ces récits

< crepandiis probavit qui habitu rustici adbuc latcbat. » — Josephus Iscanus avait de son côté raconté longuement (en iiOO vers) le jugement de Paris.

(1) V. sur la popularité d^Ovide et de Stace la Biblionomia de Ricbard de Fumival , le catalogue de Bobbio, ce que nous-même, en ayons dit plus haut, k propos du Roman de Thèbes.

(2) Je ne puis croire avec M. Dunger que Stace ait été la source unique (V. AchUL^ y. 25 et 32). Pour le jugement de Paris comme tout à Theure au vers 22, U n*y a qu*une très-courte allusion (V. Dunger, p. àd). Quant à Catulle, Annius de Viterbe, au XV* siècle, ne croyait pas déroger à sa gravité en en donnant un commentaire.

(3) V. H. Dunger, p. Â8, DU Sage.

ET LE ROMAN DE TROIE. ft65

à la narration même de Benott et à Fexpédition des Argonautes qui la eommence. La gloire d* Achille s'est répandue par le monde. Pélée est fier d'avoir un tel fils. Mais il est un jeune chevalier que Ton conametice à lui comparer : c'est Jason , le propre neveu de Pélée , selon la découverte de Benoit. Pélée irrité songe à se déraire de celui qui lui Tait ombrage » et nous entrons ainsi de plein pied dans le poème de Benott.

Konrad parait avoir une grande afTection pour VAchilléide. Arrivé au récit de la reconstruction de Troie par Priam , il abandonne encore une fois la trace de Benoit et insère un nouvel épisode pris au poète latin. Le bruit de la résurrection de la ville s'est répandu dans la Grèce. Thétis inquiète cherche pour son fils une sûre cachette. Le séjour du jeune homme à la cour de Lycomède, ses amours avec Déidamie, jusqu'aux comparaisons de Stace, tout est fidèlement reproduit. Konrad en sait même plus que le poète latin. Il nous apprend qu'Achille a été présenté au roi de Scyros sous le nom de Jocundille , nom que Stace a tout-à-fait ignoré , et naturellement il donne à tout l'épisode les couleurs de son temps ; ce qui , remarque le critique allemand , ne saurait étonner dans un disciple de Gottfried de Strasbourg (1) : mais il ne peut laisser cette histoire incomplète. Il est trop charmé de Stace pour le quitter ainsi » et d'ailleurs il Taut amener Achille à l'armée grecque. Aussi imagine-t-il qu'après le débarquement Ulysse a obtenu une trêve d'un an et demi, et dans l'assemblée des Grecs il représente qu'Hector ne pourra être vaincu que si on lui suscite un adversaire d'une naissance semblable à la sienne. Achille est dans ces conditions ; mais personne ne sait où le découvrir. VAchilléide (ch. II) fait tous les frais du récit jusqu'à l'arrivée triomphante d'Achille parmi les Grecs et aux preuves qu'il donne de sa force. Ici encore IVIalkaraume se retrouve dans les voies de Konrad. Il a raconté aussi comment le jeune héros est reconnu , en remplaçant toutefois Achille et Ulysse par Pyrrhus et Ménélas (V. Bom. de Troie, v. 22520 notes).

Plus loin il emprunte aux Héroïdes divers détails pour achever son récit de l'enlèvement d'IIélène, non sans se permettre d*y joindre quelques menus détails de son invention (2). Il est aussi très-familier avec

(1) v. H. Dunger, Di Sagt.

(2) V. Dunger, p. 53. — CholeTius I, lÂO. — Bartsh. Albert von Albertstadl XXVi fT.

Ji66 BENOIT DE SAINTE-MOHB

les Métamoi^hoses. Grâce à ce poème (Y. Métam., XII), il sait mieux que Benoit quels présages ont averti les Grecs en Aulide, et quel prix Diane mettait à la cessation de sa colère. Frappé de la monotonie de cette longue suite de combats quMl trouvait dans Darès, Benoit avait essayé de reposer le lecteur en insérant dans son livre divers épisodes ; Konrad l'imite et le dépasse en ce point; Dans la trêve qui suit la ren* contre de Paris et de Ménélas, les Grecs charment leurs loisirs en racontant les prouesses des anciens héros. Nestor est un des conteurs les plus aimés. Cependant la foule , attentive à sa parole , remarque qu'il n*a point dit un mot du grand Hercule. Nestor répond comme dans Ovide (Métam. ^ XII, v. 537), en rappelant combien Hercule a été funeste à sa famille ; ce récit auquel il se refuse, Philoctète va le faire» et redit après Ovide (Métam. IX, v. 101) la mort d'Hercule (1).

On voit comment s'est formé le poème de Konrad ; le Roman de Troie a fourni le fond et la trame première ; le poète allemand y a versé tons ses souvenirs des poètes latins (2) et il a fondu le tout dans une puissante et libre inspiration.

Konrad , à son tour , devait trouver de nombreux Imitateurs. Nous allons voir tout à F heure des traducteurs de Guido mettre à profit son œuvre. On en retrouve la trace dans la Chronique universelle de Rudolph von Ems et dans celle d'Enenkel , qui , semblables en cela aux auteurs français d'histoires universelles, ne manquent pas à raconter la ruine de Troie. D'un autre côté, Konrad trouvait comme Benoit d'audacieux faussaires qui usurpaient sa gloire. On conserve à Munich un récit manuscrit de la guerre de Troie (1Û67), qui au dire de M. Frommann (V. Herbert, Naehtrage, p. 352), s'accorde complètement avec le

(i) v. DuDger, Die Sage, p. 56.

(3) Que Konrad ait su le latin, cela n'est pas douteux ; on en a la preuve dans d*autres ouvrages de lui tirés de source latine, comme une Vie de saint Alexis, une de saint Sylvestre, et dans le témoignage d'un contemporain plus jeune, Hugo de Trimberg, qui le nomme comme un des plus savants entre les laïques (V. Dunger, p. 58). Quant à Tobjection qu'on a faite que nulle part Konrad D*a cité Ovide ni Stace, tandis qu'il cite à plusieurs reprises Darès, M. Dunger remarque justement que Joseph d'Exeter ne mentionne pas Dictys et Ovide qu'il met* à contribution , ni Albert de Stade le Pindarus, ni Virgile ni Ovide , ni Guido Benoit ; que les imitateurs allemands de Guido citent tous Darès, jamais Guido; que la Trojamana Saga ne parle pas d'Ovide, bien qu'elle le pille; il bit observer justement que quand les écrivains du moyen-àge citent un auteur, c'est surtout pour donner é\x poids à leur récit et bien établir son authenticité.

ET LE ROMâN de TROIE. &67

poème de Konrad, bien qu'à la fin un certain Ulricus Weickmann se donne pour Fauteur du livre.

C'est encore sur la même souche qu*est venu se grefler uu grand poème en trente mille vers sur la Guerre de Troie (1) , qui semble appartenir au XIT"* siècle et dont Fauteur s'est caché sous le nom de Wolfram d'Eschembach ( Wolfran von Eschybach) ; mais, d'ailleurs, peu soucieux d'entretenir Terreur de ses lecteurs, il cite en plusieurs endroits Wolfram comme son garant. L'ouvrage est divisé en douze livres. On nous dit que les vers ne sont pas très-purs ni très-faciles ; que cependant les peintures témoignent de l'habileté, bien que plus souvent elles tombent dans la platitude.

L'auteur, du reste, traite l'histoire avec beaucoup de liberté, comme le prouve le plus rapide coup d'œil jeté sur son œuvre (2). Âgamemnon est devenu Kaiser Agamemnon ; il est le père d'Hélène ; il donne à Athènes un tournoi où Paris se couvre de gloire. Le poète fait accomplir à celui-ci, comme à tous ses héros , des voyages fantastiques. Il introduit dans son œuvre une foule de personnages nouveaux et un nombre raisonnable de dragons et de géants. Il n'a voulu voir dans le récit traditionnel de la guerre de Troie qu'un thème qu'il pouvait broder librement , un cadre où il pouvait faire entrer ses propres fantaisies.

La Hollande ne restait pas en arrière de l'Allemagne. Elle avait imité déjà douze de nos chansons de geste (3) ; elle n'avait pas été moins charmée de ce nouveau cycle. Vers le milieu dn Xlir siècle, Jacob van Maerlant (ft) , le plus illustre des poètes des Pays-Bas au moyen-âge, traducteur infatigable, reproduisait le livre de Benoit sous le titre de Guerre de Troie (5), comme il avait traduit déjà le poème di Alexandre (6). Maerlant a proclamé lui-même tout ce qu'il devait à Benoît (7).

Maerlant lui-même trouvait des imitateurs. Il y a une autre traduction

(1) Consenré manuscrit dans le Kloster GoUwich.

(2) V. DuDger, p. 70-74.

(3) V. G. Paris, Histoire poétique de Charlemtigne,

(à) Maerlant, laïque, d'origine flamande, de fiiroille bourgeoise, mort en 1900 près de Bruges.

(5) Publié par BlommaLrt, Ondolaemscbe Grdicbten derXII% XIII en XIV Eeuwen, H, 73 (L

(6) Probablement d'après le poème français, et non, comme on Ta dit, d'après Gautier de Cliâtillon.

(7) V. Hoffmann Oorœ Belgita, 31. ~V, Dunger, DU Sage, p. 80. • Dat hcvet hi in walsc bescreTea cen hiet Bonoit de Sainte More. »

néerlandaise sous le litre de « Trojaensche Oorlog » de Seger Dieregodgaf (!)• Cette production semble s'éloigner en quelques points de Tœuvre française; elle en est cependant évidemment inspirée. L'auteur du reste , en maint endroit, s'appuie sur un original roman qui doit être évidemment notre auteur. On peut le retrouver encore dans ces fréquents renvois qne Técrivain néerlandais fait à Darès, et qui ne sont que la répétition d'une habitude de Benoit et comme un écho fidèle de son poème.

L'histoire de Troie racontée par Darès et refaite par Benoît avait un écho jusque dans l'extrême Nord. Nous avons déjà vu comment on avait essayé de mettre les Eddas en harmonie avec la légende troyenne ; comment dans la vieille mythologie du Nord on avait prétendu retrouver toute l'histoire d'Uion. C'était l'œuvre de quelque clerc, aussi enthousiaste de l'antiquité que de ses traditions nationales, qui avait cru faire ainsi honneur à son pays. Mais les récits de Troie n'avaient pas même eu besoin de ce soutien et par eux-mêmes étaient bientôt devenus populaires. On retrouve en Scandinavie, au XllP siècle, la tradition de la trahison d'Anténor et d'Énée. Parmi les Sagas islandaises conservées à la bibliothèque de Stockolm en manuscrit > on en trouve une sans nom* d'auteur (2) , en trente-un chapitres , intitulée Irofitmanna Saga^ qui commence avec l'expédition de Jason et d'Hercule en Colchide, raconte l'enlèvement d'Hélène, le siège et la destruction de Troie , etc. , et oit l'on retrouve tous les héros grecs et asiatiques qui ont pris part à cette guerre. Cette légende se retrouve dans tous les idiomes Scandinaves; la version danoise était un des livres les plus populaires an moyen-âge; un manuscrit de Stockolm (n^ 39, in-&% sur papier) en donne une traduction suédoise qui date au moins du conunencement du XV siècle (3).

Le récit a uue physionomie populaire très-prononcée ; il s'est teint des couleurs du temps et du pays. Les anciens héros sont devenus des

(1) V. DuDger, ibid, — Blommaert en a publié un fragment.

(2) V. Wanley, Caial, lib, ont, Sqst, et Geoffroy, Rapport sur la bibL de Stockolm, Arch, dt$ Missions, 1855, U IV, p. 22^.— Bibl. de Stock., manuscrit 58, in-^, et plusieurs autres. Publiée dans les Annales for nordisk oldkindighed , iSàS, p. J. Sîgurdson.

(3) V. Dunger, Die Sage, p. 75 ; Keyser, Nordmaendenes Videmkabeligh oq lÀteratur i Uiddelar» deren a conjecturé à tort que c*était Hault Erlendson à qui Von doit une autre Saga»

Kt LE ROMAN DE TROIE. &69

géants du Nord; Jupiter s'appelle Tbor, Junon Sif, Venus Fregga, les Troyens sont souvent appelés Tyrken (1). Cependant on reconnaît aisément ici les sources ordinaires oti Fauteur , qui doit avoir possédé une certaine connaissance de la littérature latine / semble puiser directement et en connaissance de cause (2). Il reproduit avec fidélité non-seulement le fond des récits, mais les noms et les dates. Les auteurs quMl cite sont le Scalde Homère, Darès pour lequel il a hérité de toute la confiance du moyen-âge et qui est à ses yeux le plus authentique rapporteur de cette histoire , et Virgile vers la fin de son récit. Il parle encore des « récits des Païens > , du < vieux livre » , des témoignages des Romains « Berichte der Romer. i A ces noms il joint celui de Théodolus , le Théodulus des Ecloga, poème latin du VII* ou VIII' siècle , où le bei^er Pseustîs et la bei^ère Alithium discutent sur le paganisme antique et le christianisme ; récrivain Scandinave y trouvait une source d'érudition facile, et toute une série de récits mythologiques et de passages empruntés aux auteurs anciens (3).

A rimitation des écrivains allemands de la guerre de Troie quMl a lus sans doute , il complète Darès en passant. Je pense que c'est chez eux plutôt que dans Ovide directement qu'il aura pris ces divers récits. Je vois encore la trace de leur influence en ceci qu'il se montre plus favorable à Achille que Darès et que Benoît. Comme Herbort il ne peut se résigner à faire d'Achille un traître, et ce n'est pas à l'aide d'une surprise, mais dans un combat loyal qu'il triomphe de Troîlus. Du reste rien n'empêche de supposer qu'il se soit inspiré d'Ovide ; il est évidemment très-familier avec les Métamorphoses et les Héroides. J'en trouve la preuve dans un détail de son récit des amours de Paris et d'Hélène, où l'on a cru pouvoir reconnaître une invention personnelle à l'auteur. Lorsque Paris rencontre Hélène dans le temple de Céréam (Cythère} , il jette dans son giron une pomme d'or sur laquelle sont écrits ces mots :

(1) Dans les Sagas islandaises, les généalogies antiques sont fort altérées. On Toit qu^il B*y a là qu'un lointain écho. Le Remundar Saga Keysaraionar ok EUnar Konungs dottur, manuscrit du XV* siècle en ?ibgt-sii chapitres, est le récit de la TÎctoire de Remund , fils du roi de Saxe, Rigard sur Achille, fils du roi d*Afrique Énée V. GelTro}, Arch, des Miss,, L IV, p. 22A.)

(3} Ainsi dans le récll du combat d'Achille et d'Hector, empruntant des détails à Darès et à rHomèrs latin, il distingue entre les deux témoignages et écrit < So Sagt Dares, So Sagt Homer. »

^3) V. Dunger, Die Sage, p. 70.

« Je jure par les dieux que j'épouserai Paris et serai sa reine. » Elle rougit quand elle a lu ces mots et ne veut pas tenir uu serment si perfldement surpris ; mais Paris. prétend reconnaître là la volonté des dieux et assure quMl n'est pas permis d'enfreindre les promesses faites dans leurs temples. Cette galante invention n'appartient pas à l'écrivain Scandinave ; c'est évidemment là un souvenir de VÉpître dAcontim à Cydippe et de la ruse imaginée par lui (V. Ovid., Epist. XX).

Je ne parle pas de l'Angleterre; nous allons la retrouver tout à

l'heure.

En Italie, l'œuvre de Benoit avait eu une fortune singulière. Le trouvère avait donné son poème comme une traduction d'un original latin ; il devait avoir Thonneur à son tour d'être traduit dans la langue classique. Un siècle après la composition de son œuvre , un sicilien , qui s'appelle lui-même au début et à la fin de son livre « Judlcem Guido- < nem de Columpna Messana > (1), met en un latin détestable \eJioman de Troie. Seulement, moins honnête qu'Herbort von Fritslâr, il n'a dit nulle part ce qu'il devait à l'auteur français.

Qu'était-ce que Guido ? Nous venons de l'entendre nous indiquer luimême son nom et sa nationalité. 11 l'a marquée encore en rapportant dans les premières pages de son livre des légendes locales plus ou moins absurdes sur l'origine des peuples des Abruzzes , et en introduisant ritalie méridionale dans son œuvre d'une façon tout-à-fait inattendue (2). Les académiciens de la Fucina, qui publiaient, en 1665 , à Naples , une traduction italienne de Guido, nous assurent « qu'il était très-versé dans la science des lois, et que pour sa doctrine et son intégrité il fut plusieurs fois, par les rois sérénissimes de Sicile, élu juge de la cité de Messine (â), office qui, parla présence des rois, était de grande préémi-

(i) C'est là le tc^de du manuscrit de la Bibl. imp., il latin 5701, p. I, col. 2 (in-f* sur papier, 112 AT: 37 à àh lignes par colonae ); Touvrage se compose de 85 livres. Dans les éditions imprimées on lit c de Messana ou Messanenscm : » « lo Guidice délie Colonne di Messana » dit la traduction italienne.

(2) On retrouve encore une signature du même genre au f* A5, vers., col. 1, à propos du nom de Messa (Messe) que Benoit a substitué à la Mysia de Darès ; il y croit trouver l'origine du nom de Meisana.

(3) Fabricius (Biblioth. lot. med. et inf, œtat,; t. 111, p. 131) écrit en parlant de lui 100 dit quMI était de Messine, qu'il y remplit les fonctions de juge. Mongitore (Bibl, Sîcit,, t. I, p. 165) dit qu*il fut juge de Messine en l'an 1276. \fongilorc assure qu'Antonio Merelli avait publié en 1665 une Vie

Deoce el juridiction. » Ils oublient malheureusement de nous dire où ils prennent ces renseignements, et je crains que leur imagination ne les ait tirés de la signature du livre. On lui doit plusieurs autres compositions italiennes et latines. 11 était poète dans les deux langues. Dante Tait allusion à un de ses chants , et Léon Allacci lui a donné place dans son recueil des Poeti antichi italianL II a été cité avec honneur par les historiens de la poésie , entre autres par Bembo. (Inprosis, lib. 2.)

Yossius nous apprend que Guido s'attacha à Edouard prince d'Angleterre, lorsqu'il passa en Sicile pour rejoindre la croisade de saint Louis (1), et qu'il le suivit dans son île, où il écrivit une Chronique des rois anglais (2). C'est là sans doute qu'il avait fait connaissance avec le poème de Benoit. Guido, du reste, parait avoir été très-familier avec la langue française. Son livre est tout plein de gallicismes (3).

Si nous en croyons sa propre déclaration , il fut très-rapidement écrit. Il s'excuse de ne l'avoir pas enrichi de plus de beautés littéraires. « Ipsum ornassem dictamine pulcriori per ampliores metaphoras (à quel « danger a échappé le lecteur qui est en droit déjà de trouver qu'il les 8 prodigue I) et colores, et per transgressiones occurrentes, quae ipsius < dictaminis sunt picturae » ; mais il était pressé par le temps. Il l'a

de Guido, ïn-lx" ; mais qu'il Ta vainement cherchée. — One note du manuscrit de Paulmy (Anenal manuêcrit 253), confond Guido Colonna et Gilles Colonna ou Gilles de Rome, le fameux auteur du De Reginum principum, II est presque inutile d'avertir qu'ils n'ont rien de commun. Tiraboschi (Florence, 1806, vol. IV, p. 326) , nous dit qu'il était juge de Messine: c Guido délie Colonne giudicc Messinese. > Oudin (De Script, eccU^ t III, p. 581), soupçonne qu'il était des Colonna de Rome ; mais il avoue qu'il n'en a pas de preuves: « Guido deColumnis Mcssanensis ex nobili gcncre Columnaruui c orUim incoQipertum est. » Quelques historiens ont dit, mais à tort, qu'il était uicmbro du Conseil royal de Sicile : Régis Siculx curis. V. Vincenz. Fcrraroti, De Officio Stral,

(1) Tiraboschi répète celte assertion, mais ajoute qu'il n'en coniiaîl aucune preuve. Il nous dit que la tradition en remonte à Jean Boston, moine anglais du XIV* siècle.

(2) On lit dans Fabricius: • Chronicon Britannorum citatur a Theodoro Engelhurio, Roberto Fabriano, aliisque. Ac sane, pra^ter historiam de Regibus rebusque Angliae, traditur etiam scripsîsse Chronicon magnum libris XXXVI. Non video tamen qui illa viderit. Et Baleus quoque XIII, 36, nihil ejus nisi Historiam Trojanam memorat. »

(3) • Compatriatarum filii naturales, — Ut sensu visionis attendat, qu'il fusse attention au sens de la vision, — Sic quod, si bien que, — Se sobmittere stbi placet, se plaît à se soumettre, — Forma fuit tantae latitudinis. — Demoliri ad introductiooem equi — In eorum hospitiis morantur final! ter per complere proditiones suas. — In profundo camere. — Puritas cordis. — Ex eorum parte, de leur côté, — Descendere cam de equo. — Assodavit eam, i7 l'accompagna, -^ Discretus in factis — Immobilium pos» sessionibuà abundans. — Locuples in cutns et dives in villis — infiillibiter, etc. •

achevé, < perrectum et completum > , en trois mois , du 15 septembre ao 15 décembre de Tannée de rincamation 1287 (1)« U avait , ajoute-t*41 , composé le premier livre , et non plus , longtemps auparavant (2) à la demande de Messer Matteo da Porta , vénérable arcbevèque de Salerne , homme de grande science. Or celui-ci avait été honoré de ce titre ea 1263 et était mort en 1273. Ce serait donc dans l'intervalle que se placerait le premier essai de Guido.

De tous les imitateurs de Benoît , Guido est celui qui mérite la plus sérieuse attention. C'est lui qui a été le plus redoutable ennemi de la gloire de son modèle. Par un étrange renversement des rôles, pendant longtemps on a vu dans Guido Colouna Tauteur original , et dans Ben^t le traducteur. C'était faire de Colomb le plagiaire d'Amerigo Yespuoi. Mais comme Guido avait écrit en latin , dans un temps où Ton croyait que toute poésie au moyen-âge procédait du latin , où tout auteur latin était vénérable , et où Ton connaissait peu notre poésie nationale , Guida devait fatalement passer pour l'inventeur. Une foule de juges excellents, à coDunencer par Heyne et Schœll (3) , sont tombés dans ce piège ; et tel est Tempire d'une idée longtemps reçue que Guido a trouvé faveur, même de notre temps, parmi les hommes tes plus sympathiques à notre vieille poésie et aux gloires nationales (/i). Il serait trop long de relever en détail ces erreurs , il suffit de les signaler.

Et ce qui rendait la spoliation plus grave et plus irrémédiable c'est que non-seulement Guido ne nommait pas Benoit , mais qu'il nommait Darès comme l'auteur de toutes les inventions de Benoît. Comment , en présence de déclarations si précises et si formelles, ceux qui vinrent après lui ne s'y seraient-ils pas trompés ? Et non-seulement il a le *torl

(i) C^est la date fournie par un manuscrit d* Angleterre (V. Cod, St-Peir, Eborac, col. 30). Le beau manuscrit de la bibliothèque d'Esté donne : • Infra très menses a XV ?id. mensis septembris prims * « indiclionis usque ad XXV mensis novembris proxinu snbsequentis. •

(2) Je vois dans le catalogue de la bibliothèque Riccardiana, Florence, p. 2S7» sur Guido Jada* De Ca$u Trojœ , qu^on lit à la fin du manuscrit, qu*il fut acheté en 1366. Hais, Tiraboscfai dit que €e doit être une erreur.

(8) V. aussi Wharton , t II , p. 292. Wemsdorf ignore également Benoit. Il dit « que Guido a suNi Dictys , varia ex suo seculique sui ingenio attexens. Il fout reconnaître pourtant que c*e8t bien à GoiiD que croyait s'adresser Téloge de Lydgate « d*avoir enluminé cette noble histoh« des fraîches cooleon de la rhétorique et des riches fleurs de Téloquence. •

[à] V. rintroduction du Roman de Trotlus, où Ton ne feit pas la part asset large à Beoolt.

de ne pas Dommer en pareil cas Benott quMl copie et quMl gâte eo le copiant, mais il semble même n'avoir jamais pris la peine d'ouvrir ou du moins de lire en entier ce Darès dont il se réclame ; car s'il l'avait lu , eftt-il jamais pensé à lui prêter ce à quoi l'autre n'a jamais songé (1) ? Ainsi la Taute est double ; l'ignorance et la mauvaise foi semblent égales. N'accusons cependant pas trop Guido. 11 a rendu service à Benoir. S'il a fait oublier son nom , il a sauvé son œuvre. Tel qui eût regardé avec un profond dédain ses inventions rédigées en langue vulgaire , les lisait avec respect quand il les trouvait écrites en latin. Nous avons vu le recueil des Histoires romaines , qui ne tient aucun compte de l'Eneas, copier pieusement le Boman de Troie.

Nous touchons ici au plus grave problème que puisse soulever la lecture de Guido. Que doit-il à Darès , que doit-il à Benoit ? a-t-il copié celui-ci purement et simplement, ou a-t-il eu, ont-ils eu tous deux sous les yeux ce Darès plus complet que nous avons déjà recherché 7

La comparaison la plus rapide et la plus sommaire entre Guido et Benoit suffit pour constater entre eux la plus parfaite ressemblance. Il est vrai qu'on rencontre chez Guido quelques détails qui ne sont pas dans Benott ; Guido , en eflTet , corrige et redresse en certains points son modèle. Il se pique d'érudition (2). Il a lu Ovide et Virgile ; il cite Denys l'Aréopagite, Ptolémée, Justioien, Isidore de Séville, Béda. Il précise quelquefois ce qui était un peu vague chez Benoit (3). Celui-ci a dit qu'Âgamemnon faisait un sacrifice à Diane ; Guido sait que la déesse avait

(1) S^il avait lu autre choae que le commencement et la fin de Darès et de Dictys, laisserait-il subsister ces biiarres allératisiia de noms géographiques commises par Benoit, par exemple : Messa pour Mysia, Corchiro Menalan pour Melcnam (f^ 99). Simonela pour Simoenta , et un Oeuve devenu un port. Le roi Eothides, etc. ^ibid.). Il n'assurerait pas que ce prince régnait sur la province de Gerbnndia , un nom que Dictys ne connaissait pas ; Guido a tout simplement mal lu un vers de Benott :

ReU esteit de Onrbtn et ^tM.

(2) Cette érudition est souvent du reste plus ambitieuse que sûre. Il conduit Achille dans Ttle de Delphost qui est la même chose, assure-t-il, que Delos. 11 sait cependant que Delos en grec est synonyme de manifestus.

(3) Benoit avait raconté que la sœur de Menmon, après avoir recueilli ses os dans une urne d'or, avait disparu tout à coup sans qu*on n'eût plus jamais de ses nouvelles, et que quelques-uns pensaient qu'elle était allée retrouver sa mère « ne sai déesse o fée. • — Guido écrit : « quelques-uns ont dit qu'elle était déesse, ou fille de déesse, ou un de ces êtres que les gentils appellent fées : a ut unam ex illis quas gentes fatam appellanL » Hitt. Troj.^ f* 110, v. col. i.

demandé qu'il sacrifiât de sa propre main Ipbigénie, sa flile. A la fin du Roman de Troie Benoît renvoyait vaguement à un récit des aventures d'Énée sans indiquer l'auteur, Guido nomme Virgile et V Enéide (1). Benoît s'était contenté de dire que les Troyens célébraient des jeux; Guido sait quels sont ces jeux (2). Il ne néglige aucune occasion de faire parade de sa science et de sa culture littéraires. 11 annonce en commençant son livre les prétentions les plus hautes. Il a voulu dé- Tendre le public « contre le mensonge des grands écrivains qui n'ont « pas dit la vérité sur Troie et ses malheurs ; il écrit pour l'instruction « de ceux qui suivent les leçons des grammairiens (3). » Mais il ne se contente pas , comme le trouvère qu'il copie , de faire le procès à Homère, il le fait aussi à Virgile; il le fait à Ovide dont il parle à plusieurs reprises et qu'il qualifie d'une épithète assez juste , parlant de la prodigalité de son style « prodigo stylo. » Il le prend à partie au sujet de l'histoire de Médée, qu'il prétend assez mal à propos raconter d'après lui (4). S'il l'avait bien lu, il ne dirait pas comme Benoît que Médée est la fille unique d'iEétès (5). Ou peut du reste dire qu'en général ses additions sont peu nombreuses ; elles consistent surtout en quelque lieucommun pédantesque, quelque réflexion (6), quelque trait en passant (7).

(1) t De processibus particularibus iEnex prssens historia non describit, sed qui eorum voluerit habere noliciam, légat Virgilium Eneydarum fstcj. •

(2) c Ibi primo adinventa fuenint scacorum solacia curiosa, ibî ludi subito irascibiles alearum inTenti.... ibî tragédie et comédie dicuntur primitus institute, quamvis quidam asserant in insula Cicilie inventam fuisse primitus comediam. b

(3) a Ad utilitalem eorum prxcipue qui grammatica legunt, ut separare sciant Terum a falso de bis que de dicta bystoria in libris grammaticalibus sunt descripta. > On lit encore à la fin du livre : « Et Guido de Columpnis judex de Messana praedictum Dilim grecum in omnibus sum secutus pro eo quod ipse Dictis perfectum et completum fedt in omnibus opus suum ad litteratorum yidelicet solalium ut yeram notitiam habeant prxsentis histeriae. »

(&) Guido s'est arrêté avec une certaine complaisance à retracer lui-même cette histoire. Il j trouve Toccasion détaler son érudition astronomique et littéraire , des plus hasardées et des plus indigestes.

(5) c Patri unica sola Tutura hères etiam in regno. >

(6) Â propos de la corruption de Thcanz (Theauo) par Anténor, il y a une longue invective contre Pavidité des prêtres et leur vénalité, qui rappelle les passages les plus violents de Gautier Mapes contre Bursa. Dans Benoit ( v. 255Â0 ) rien de semblable ; c^est tout simplement un marché. — A propos de Delos , il a écrit trois pages sur la naissance et le développement de Tidolâtrie. La traduction italienne supprime cette édifiante addition.

(7) A la mort d*Hector il dira : • Non est aliquis dvium qui non malnisset propriom filinm suum

Mais ce De sonl là que des détails; et, eu général, Guido reproduit son modèle avec ' beaucoup d'exactitude. Il n'omet rien d'essentiel ; la marche des événements est la même; ce sont les mêmes mœurs empruntées à la féodalité , les mêmes embellissements. L'auteur italien a conservé toutes les inventions particulières à Benoît , la description de Troie, le Sagittaire, les Temmes aux fenêtres, le tombeau d'Hector, le discours de Polyxène mourante, etc. Comme lui, il raconte fort longuement la mort de Patrocle et le combat engagé autour de son corps. Darès exposait le fait en deux lignes sans aucun détail : « Hector Patroclum « occidit et eum spoliare parât; Merion eum ex acie, ne spoliaretur, f eripuit. » De ces deux lignes Benoit a tiré un récit de 190 vers , et Guido 152 lignes reproduisant tous les détails imaginés par Benoit, supprimant seulement le discours d'Hector à Patrocle, sans se douter qu'il ôte ainsi à sa narration la couleur homérique que le vieux trouvère rencontrait sans la chercher (!)•

Comme Benoit , Guido a raconté avec complaisauce une entrevue d'Achille et d'Hector pendant une longue trêve, dont il n'y a aucune indication chez le prétendu narrateur phrygien. Le dialogue des deux héros est Gdèlement reproduit. Guido a conservé le sens et le mouvement général des discours en éteignant seulement un peu toutes choses et supprimant le retour modeste que faisait Hector sur lui-même et son regret de se laisser aller à ce qui lui semblait une forfanterie. C'est un calque fidèle; il est même tel passage du traducteur qu'on ne comprendrait pas bien si l'on n'avait le texte français sous les yeux (2).

« morii tradere pro Yita Hectoris , si hoc fiita vel Dii pro eonim toUs salubriier statuûsent * ; ou à préciser un genre de mort : quand Diomède Tient au secours d*Ênée, Guido ajoute à son teite : c farca « suspendi a diversis patibulis ut fures. • C'est k lui cependant que semblent appartenir les deux épitaplies d'Hector et d'AcliiUe , diacune en dix Ters élégiaques, après qu'il a dit qu'il en est une d'Hector en un seul yers dont on pourrait se contenter, parce qu'elle résume toute son histoire :

a Troum protector , Daoaum metus , hic jacet Hector. •

(1) C'est à Benoit aussi qu'il a pris les traits qui caractérisent Dolon, • miles satis dives » ; riche chevalier, disait Benoit : Darès disait seulement • unum e Trojanis. » Guido change quelques petits détails ; mais c'est parce qu'il ne comprend pas : il y avait le bon espié, il lit espée et écrit gladiut; Teiant III. 11. chef allers, il met avec 3,000 chevaliers; au lieu de Pierre lie il écrit seulement de Petra,

(S) V. Guido, ^ 6A, et le Homan de Troie, v. 13087-18234. < Treuga igitur ipsa durante, Hector c ad Grecorum castra se contulit. Quem Achilles libenter inspidt, eum nunquam riderit Ipsum inermem ; € et in ejus tentorio Hector, in suorum multorum nobiUum comiUra, Achille petente, descendit. Et

sft% BENOIT DE SAINTE-MOIUS

il est «un passage encore plus Trappant (nous y avcms dégà fait allusion) auquel il convient de s'arrêter, parce que Guido, qui D*a n«Ue part nommé Benoît, y trahit naïvement son plagiat , mettant au compte de Darès les inventions les plus particulières de Benoît. Celui-ci raconte qu'Hector, dans la bataiUe qui précède celle où il doit succomber^ , a (été blessé au visage d'un carreau à travers la ventaille. On Ta emduit dans la Chambre de Beauté ou Chambre de VAlabastre , cette tdbaifibp^ merveilleuse du palais de Priam, dans la description de laquelle iUqus avQoa vu Eenoit se plaire à accumuler toules les splendeurs de J'arcbit^Qtuve de son temps et tous les prodiges de la mécanique Ja plus compliqua et la plus ingénieuse. Or, Darès n'a jamais songé à toutes ces magnifiiceBces, et loin de penser à conduire Hector blessé dans un pareil séjour , il n'a pas même parlé d'une blessure d'Hector. Ce qui n'empêche {las que Quido , qui est habitué à entendre Benoît se rapporter tovgours à soo auteur, croit ici faire merveille en s'autorisant du nom de JQarès , que Benoît ne prononçait pas , et nous assure que Darès a «écrit des choses merveilleuses sur cette Chambre de Beauté que^ d'une façon naïve, il traduit dans un latin discutable par ■ Aula pulchttùudinis , .nohilis lUoii^ < de qua mirabilia scripsit Dares ». Il continue à copier textuellement Benoît qu'il ne comprend pas ^toujours (1) , ce qui fait que mst description parfois n'a pas de sens ; et il termine en disant : « Darès a idécrit leurs aspects en. termes qui ont plutôt l'apparence de vaiaes Visions que la certitude de la vérité ; quoiqu'il ait conmencé ipar

c dum inter se de aliquibus multa coaferrent, Achilles dixit Hectori baec \erba : « Hector, Hector « « gratum est mibi quod te video inermem pro eo quod sine armis nunquam potui te videre. Sed gradus « michi esset si tu de manu mea rosortem festinanter subeas, sicut opto. Ego in tua virtute beUandi seoti « Tirium tuarum poteotiam multam esse , cum eam senserim in effusionem cruoris gravibus ictibus etiÉit c tui ; et licet animus meus ad hoc semper auxietur majori tum affectione conculitur, quod PatroéHim • intimum meum michi mOTti tradideris, quem non minus quam me sincerrime diligebam, etc. » V. aoali Tentretien de Briséida et de son père. • Briseyda vero sola existens cum pâtre suo, etc. » Et hi pduMire de Diomèdc en proie à l'amour (ch. xxii, p. i) : c Diomedes Tero qui totus erat in amore, etc. »

(f ) V. Guido, Hiit, Troj,, lib. XXI. Benoit avait dit que la Chambre de Beauté était ornée de doue espèces de pierres précieuses. Guido Golonna écrit : « Dixit enim eam totaliter institulam de duodedm « lapldlbus alabastri. » Il continue : < Cum et ipsa esset longitudine passuum forte XX.,^us pavimcntum « fuisse dixit de cristallo firmatum et parietes ejus pariter incrtistatas ex diversis lapidibus preciotlt* « In cujus quatuor angulis quatuor de cintre erant extense proceritatis alfiie. Sk erant ejus gcoeris c ca^ltdla sic 'bases earum, in summitate lero columnarum ipsarum de auro quatuor imagines ooUocate « mirabill arte mathematlca Institute. »

protMter que tout cela était vrai » et c'est pour cette raison qu*on a omis ces détaib en ce passage (1). » Il y avait quelque chose de plus simple etftore, c'était dé dire que Darès n'avait jamais écrit ud mot de tout cela.

Guido en (kit autant pour la description de Galatée, le cheval d'Hector, que Darès ne nomme mâme pas ; il la copie tout entière et l'attribue à Dtarès : c ....Galatée, sur latailte, le courage, la beauté et les autres mérites duquel Darès a donné de" merveilleux détails, i Ainsi chaque fois^ qu'il croit copier Darès , c'est en réalité Benoit qu'il copie sans s'en douter, c Hector a tué mille chevaliers , selon ce qu'a écrit Darès > (f" 67, V. col. 2). Darès n'a pas écrit un mot de cela ; mais Benoit Ta dit en eflët Ainsi, sans cesse, il prend à la lettre les assertions du trouvère normand , répétant par habitude : « ce dit l'escrit • ; et Guido redit sur sa foi : « Darès a dit cel& » ; et il ne s'aperçoit pas qu'il témoigne contre lui-même et venge ainsi celui qu'il dépouille.

Ce qui rend le Tait plus piquant, c'est que Guido est peut-être moins coupable qu*il n'en a l'air. C'est peut-être innocemment qu'il porte au compte de Darès tontes les inventions de Benoît Incapable de reconnaître que toutes ces fantaisies chevaleresques n'avaient jamais pu sortir du cerveau d'un grec, c'est peut-être de la meilleure foi du monde qû*il les lui a attribuées, et que, prenant naïvement Benoit au mot, il a cru ressaisir, à travers ce qui n'eût été qu'une traduction , le Darès original. Un passage de son Prologue nous indique comment il a pu s'y tromper : comprenant et rapportant mal les assertions de la. lettre qui précède le Darès et les mêlant avec les confusions de Benoît et son invention de Cornélius , neveu de Salluste (2) , Guido nous avertit que Cornélius , en recherchant la brièveté , a mal à propos laissé de côté les particularités de cette histoire les plus capables de charmer l'auditeur : il va combler cette lacune. • On verra donc dans la suite de son livre toutes les ac- « tions générales et particulières, et quelles ont été les causes de ces

(l; t Dares de eanim aspciAibus desciipsit que magis instar habeni inanium scapaorum qoam cer- « titudinis TeriUlis, licet Dores fuerit professus c& vrra Aiisw, et ideo de iis obmistum est in hac parte. >

(S) « Quidam romanus Cornélius nombie, SallustU magni nepos, » écrit Guido. La traduction italienne a trouvé moyen de consenrer Terreur tout en la corrigeant Elle sait que Népos est le nom de Cornélius ; mais elle en Ml tout de même un parent de Salluste , employant ainsi à deux fins le mot ii«pof. Elle écrit : « Udo romano ch^ebbe nome Cornello Mepote, del lignagglo dl Grispo SallusUo. >

tf inimitiés et du scandale qui a soulevé la Grèce contre les Phrygiens : « quels rois et quels chefs grecs se réunirent en armes, combien ils € amenèrent de vaisseaux , quelles armoiries ils portaient , quels rois et « quels chefs vinrent à la défense de Troie , combien de temps fut rei tardée la victoire, combien de combats furent livrés, quelle année et « sous les coups de qui a succombé chacun des chefs, choses dont « Cornélius n*a rien dit la plupart du temps. » Guido , reconnaissant que Darès ou Cornélius n'a rien dit de tout cela, et trouvant dans Benoit de longs détails, sans autre examen prend au mot Benoit, répétant quMl traduit Darès , et croit d'après cela qu'il existe un texte plus complet « que c'est sur ce texte que Benoit a travaillé ; et avec ce dédain que nous signalions chez les latinistes pour les poètes en langue vulgaire , passant par-dessus le traducteur sans le nommer, il se réfère au prétendu texte original, qui n'a jamais existé que dans le cerveau de Benoit. Mais à entendre Guido, on croirait qu'il avait lui-même ce texte sous les yeux (1). Traduisant le petit préambule que Benoit a mis à ses portraits des héros grecs et troyens (2) , Guido écrit bravement : c Asseruit enim Dares in i codice sui operis lingva grœca composito , omnes illos suis oculis insc pexfsse. > Ce f manuscrit grec • , c'est une addition de Guido au texte de Darès ; mais cela assurait une plus grande autorité à son ouvrage, et donnait à ses lecteurs une haute idée de son érudition. On l'a pris au mot en effet , et à ses mérites divers on a ajouté celui d'être un helléniste éminent. Un manuscrit , conservé dans le couvent de S*"- Marié-des-Grâces de Padoue , porte pour titre : c Clarissimi Guidonis de « Columnis translatio Ditis Cretensis e grœco in latinum de Historia « irqjana. » Il avait le talent de traduire du grec un livre qui n'y existait pas ! Du reste , on voit dans son livre qu'il a dû n'être pas tout-à-fait étranger à la connaissance de cette langue.

(1) A moins qu'élendant notre première pensée de rinaocence de Guido dans son plaçât, oo ne veuille supposer qu'il a eu connaissance de la traduction de Benoit en grec politique dont nous parlerons tout à Theure, et qu'il Ta prise pour Toriginal ancien de Darès.

(2) On peut s'en assurer en lisant le passage de Guido. V. Hiit. Troj.^ f* 3Àt , col. 2. « Et quia fUgiuft « Dares Toluit in hoc loco quorumdam Grecorum et Trojanorum describere colores et formas , qui etsi « non omnium, saltem describere voluit famosorum. Asseruit enim... Nam sepius inter treugas habitatas « înier exercitus, ipse se ad Grecorum teutoria conferebat , unius cujusque majoris formam aspicieiis et « contemplans ut ipsorum in suo opère sciret describere qualitates. »

ET LE ROMAN 0B TaOIB. &79

Et cette assurance de Guido a eu de graves conséquences ; elle a paru un argument sans réplique dans cette grosse affaire. Il eût dû cependant, à ce qu'il semble, suflk^ d*un instant de réflexion sur le caractère des contes que Guido croyait emprunter à Tancien auteur pour désabuser ceux quMl avait induits en erreur.

Mais voici qui est [plus concluant encore. Il est toute une série de faits qu'on trouve à la fois dans Darès et dans Guido ; mais dans Guido, comme dans Benoit, ils présentent des circonstances toutes différentes de celles que donne le Darès que nous possédons, ou même tout-à-fait contradictoires. Or ce serait la première fois qu'on aurait vu un abréviateur (en supposant que notre Darès ne soit qu'un abrégé), non-seulement altérer son auteur , mais dire exactement le contraire.

Toutes les circonstances où nous avons trouvé Benoit en désaccord ou même en contradiction avec Darès se trouvent identiquement dans Guido. Comme lui, il attache le corps de Troilus à la queue du cheval d'Achille, etc. Toutes les altérations du texte latin, les changements de noms que nous avons signalés dans Benoit , etc. , sont reproduits par Guido, aussi bien que ces détails naïfs, cet accent familier et railleur que nous avions déjà relevés chez le vieux trouvère et où nous avions reconnu la marque du temps, et ces superlatifs qu'il affectionne. Hélène ici n'est pas seulement belle comme dans Darès ; elle brille d'une extrême beauté (1). Au renseignement que donnait Darès qu'elle avait un signe entre les deux sourcils , Guido ajoute comme Benoit c qu'il lui avenait à merveille, i II fait comme lui d'Ulysse le plus beau des Grecs, et il copie fidèlement le reste du portrait tracé par le trouvère (2).

Quand Guido nous peint Diomède, non-seulement il reproduit tous les traits physiques que lui a donnés Benoit , mais encore il fait comme lui allusion à ses souffrances amoureuses (3), tandis que Darès n'a pas

(1) • Que miro modo deoebat etm. > « Omnes Greoos speciositate preœssit. •

(2) • Mendaciorum maximus commentator, multa diffuDdens verba jocosa sed leporis facundia tanta disertus quod neminem sibi parem habuit in comparatione sennooum. — V. Darès , cb. XII. Romande Troie , ?. 5115, etc.— V. Rorn^ de Troie, t. 5190, etc.

(8) • Tiroendus a moltis... libidinosus quidem multum, qui multas angusUas traxit ob laTorem amoris. > IV. Ram.f T. 5208» etc.)

llSO BENOIT DE SAINTE-MOBB

dit un mot de ses amonrs. Goido confond parfois les penosnagcs. Il donne à Achille les gros yeux de Neptolenras (Rom., v. 5297) , et met à son compte le portrait qne Benott a fait à\x ils d'OOée; mais il le conserve du reste tout entier (1). Il reprodnit les* détails les pins particuliers imaginés par Benoît et dont Darès n*ayait pas le plus léger soupçon. Il nous montre aussi Ajax toujours couvert dé vêtements rares (3); il prèle aussi au fils de Télamon des dispositions musicales dont n'avait pas parlé Tantiquité (S). Benott ajoutait quMl était d*une grande simplicité, etGuido c qui pompas in suis viribus^ non dilexit. » On reconnaît également le portrait de Bnséida (&). Seulement Guido n'a pas la main légère ; il accuse lourdement les défauts de Théroîne (5). C'est à Benoit aussi et non à Darès qu'appartient ce portrait en caricature de Podalire, dont le style ici est aussi comique que le personnage (6), et celui de Machaon (7), et celui d'Éiiée c un ■ riche seigneur terrien » (8),

(i) c Amplum pectus et scapulas, brachia gro«sa, renés largos* » — V. Rom,^ t. 5161, etc.

(2) V. ibiiU, V. 5i6A.

(3) 0 Delectabatur in cantu dum Tocem habevel , conuiiode cantaconum et snarain in muUa euriositate rrpertor. > — Benoit prêtait le mfime goût à Neptolemus. Guido a foit id on changement, probablement parce qu*i! n*a pas compris le texte français • de plait saveit molt et de lais. ■ (Ronu^ T. 5229.) Guido a lu lois et traduit : « doctus erat iegibus et exercitio mnlto caustfnitn. »

(A) a Multa specibsitate décora, nec longa nec bre?ls.... llusteo perfusa dandore, genis roseîc >-^ V. Rom,, y. 5257.

(5) Au trait a superdliis junctis » il ajoute t quorum junctum, dum multa pilositate tomesceret , modicam inconvenientiam prssentabat. 9 — • Anquefbs li mesayeneient. > (Ram , ?. 5263.)

(6) « Multa erat plenus grossi tie et tanta pingvedine tumefiictus, quod vix se ipsam ducere poterat aut stare multum erectus : animosus multum, sed multum superbia cervicosus, letari non noyit et semper erat in nimiis cogitationibus curiosus. • — V. Rom, , y. 5227. *

(7) « Fuit equali forma compositus, dum non esset mnltnm longns, nec multa breyitate oon«ptu8« tum multum nudatus fronte calyido et qui nunquam de die dormiyit. > (V. Rom,, mes molt se dormeit à enyii.)

(8) « iEneas autem grossus in pectore, panrus autem corpore, mirabiliter discretns in ftttis et temperatus in dicUs, eloquentia multa refulsit, sanis consiliis satis plenus, mirabiliter sapiens et multa literatura peritus. Vultum habuit multa alacritate jocundum , dum ejus oculi essent yarii et multa speciositate fulgentes. Inter alios Troje majores nuUus exstitit qui tanlorom ymmobilium possessionibus habundaret locuples in castris et dives in yillis. > — V. eneore le portrait d^Hedor : ■ Balbutiens in loquela, habuit membra durissima sustinentia pondéra magna laboris. > (V. Bam^ y. 5310, 5Si6« 5319, 5221.) Guido n*oublie pas de noter que Cassandre était /«iitt7/eifs«. — On aura remarqué en tout cela cette disposition aux gallidsmes que nous signalions tout à rheare:Vlz se ducere poterat — il pouyait à peine se conduire. Dormir de jour : donniyit de die.

ET LB ROMAN DE TfiOIE. &81

De tout eela la coDclasioD ne Murait être douteuse. Guide n'a pas mBÂn Darès, mais Benoit II n'a pas connu ce fameux Darès plus étendu, qoe nous poursuivons vainement; il n'a fCOftuu d-Autre Darès que celui qn*avait inarenté Benoit^ c*est-à-dire Benoit loiHOQêBie abritant ses iuventions sous le ooovert de rhistorien apocryphe.

Oo en a une dernière preuve dans la fidélité avec laquelle il a conservé aux personnages priocipaux la couleur que leur avait donnée Benoît. Gomme Ini , H est plus favorable à Hector qu*à Achille. Hector est pour lui le premier des héros (1) ; Achille ne triomphe de lui que parce quMl lui a été livré désarmé. Et ici, comme dans Benoit, Achille, même vainqueur , est toujours littéralement battu. Memnon se jette sur lui 9 le frappe , le renverse de son cheval et le laisse pour mort sur le champ de 1)ataille. De même , sMl finit par terrasser Trollus , ce B*^t qu'en le faisant entourer par ses Myrmidons et l'écrasant sous le nombre. De même encore, abusant de sa victoire, il outrage indignement le cadavre ^ sa victhne. Et Fauteur a si bien pris parti contre lui qu'il interrompt son récit pour lancer nn véritable réquisitoire contre Homère et contre son héros (2).

Ajoutons, ponr en finir, que siGuido reproduit Benoit, c'est en général en l'abrégeant. Parfois ces suppressions sont justifiées; par exemple, il réduit à une trentaine de lignes le long et monotone résumé que Benoit

(1) ff Hic fuit ille qui suo tempore omnes alios in Tirtate potentia superafit. •

(2) « Sed, o flomere, qui iB'Ibris tais Aehillem tôt laudibas, toi pcocontb «ttulisti, que prtliabilis ralio te iodusit ut AcbiUem taatls probititmià meritis ac tUulis exaltasses, ex eo predpue quod dixeris Acliillem Ipsum , in suis viribus duos Hectores .peremisse , ipsum Hectorem videlicct et Troyium, fortissimum Iratrem ejus. Sane si induxlt le Greooram affectio a qiiibus originem diceris produxissc, nulla Tero motas dioeris ratione, sed potius ex fbrore. NoaneULcIitUes forUssimuin Hectorem, cui nallus in streouitate Aiit similis, neque eril, proditorie morti dédit, cum Hector tune regem quem in belle ceperat, ipsum a bello abstrahere tota intendone vacabat, scuto suc tune post teiga rejecto, que quasi factus inermis tum ad nicbil aliud intendébat quam regem captum aminas extrahere, ut ipsum eaptom sois beHoRtibas assignant. Hooiie si refoluto Teloeiler se opposolsset, eidem qvi AoliiUcin'rauHIs f ravare dispepdiis oonsucverat, sic et fortissimum Troylum quem non ipse io sua virtute premit, sed ab ils mille militibus expugnatum et Tictum interficere non erubuit, in quem nullam resistendam defensionis invenit non viTum... sed quasi mortuum interfedt ? AmpUus numquid Achilles dignus laude, quem scripsisti multa nobilitate 4econiffl , qui nobiUsaimum rogis filio», virum tanta nobilitate et streouitate vigentem , non captum , ii«|ue dcfktiim ab eo» ad candam equi su! dimitso.podore detrazit ? Saoe si nobilitas eum movisset, si itfenuitas eum ditiâtset, tum passMoe motus, nunquam ad tam crudelia declinasset. Sed ipse ad ea moTeri non poterat que vere non erant in ipso Acbille. >

a fait de son poème; il supprime cette descriptiou du monde qu'il avait placée au-devant de Tbistoire de Penthésilée. Mais aussi il réduit ou supprime les discours comme inutiles et les descriptions parce qu'elles lui paraissent invraisemblables. Il réduit les récits. On dirait que Tâme de Darès a passé en lui ; c'est ainsi que l'apocryphe , s'il avait pu connaître le poème de Benoît , aurait traduit son traducteur. Voyez» par exemple, ce qu'il a fait du joli récit des amours de Troîlus et de Briséida. Il est impossible en lisant le texte latin de douter que son auteur n'ait eu le texte de Benoit sous les yeux ; il en reproduit textuellement divers passages. Cependant on ne retrouve plus ici le piquant fabliau que nous savons. Guido gâte tout-à-fait les chevaleries de Benoit; il supprime les malices, les agréables bavardages, les galants développements. Que l'on compare , par exemple, à la peinture que trace Benbit du manège et de la coquetterie de Briséida, lorsque Diomède l'implore et laisse éclater la violence de sa passion, et que la jeune fille, avec une joie malicieuse, s*aperçoit de sa puissance, le passage de Guido qui en est le sec résumé (1). Ce n'est plus qu'un pesant procès-verbal de l'histoire si légèrement contée par Benoit. Le traducteur n'a gardé consciencieusement que les moralités qu'il travestit en les alourdissant. Là où il y avait dans Benoit un malicieux conteur qui tout en raillant Tinconstance des femmes serait fâché de les trouver autres, parce qu'il y perdrait une occasion de raillerie, et parce qu'elles ont ainsi une grâce plus piquante, nous n'avons plus qu'un lourd sermonnaire. Guido, du reste , fait aux femmes dans son livre la plus petite place possible. Les dames ne désarment plus Hector après les batailles. Il a supprimé l'éloge de la femme forte; il n'a laissé que les attaques. Ce latin a pourtant son prix ; il fait valoir le français, il montre tout ce que ces histoires gagnent à être contées dans ce vieux et naïf langage.

Nous avons dit qu'il ne reproduisait pas plus exactement l'éloquence de Benoit : la partie oratoire est aussi sacrifiée que la partie narrative. Ainsi quand Hector a succombé^ Benoit ne s'est pas contenté de nous

(1) « nia, que moltum vigebat sagacitatis astutia, spem Diomedis sagacibus machioatiooibus dilfeiTe procurât, ut ipsum afflictu amoris inoendio magis affligat et ejus vefaementia in majoris ardoris augmentum extollat, unde suam calamitatem non negat et Telle in expectationis fiduciam contra ponem Dyomedem. »

parler de la douleur des Troyens ; 0 introduit successivement ses frères, Hécube, Andromaque, Gassandre, Hélène^ etc. On entend leurs lamentations, il nous redit leurs discours. Guido se contente d'en donner une brève analyse, et il remplace Texpression de leur désolation par une banale déclamation sur la loquacité des douleurs féminines (i).

Il a gâté de même le discours de Polyxène. Le trouvère nous l'avait montrée touchée au fond du cœur de la perte d'Achille et protestant devant les Grecs qu'elle a été étrangère à sa mort. Guido traduit cela : c De morte Achillis se verbis humilibus plnrimum excusavit , jam de morte ejus se dixit nimium dolnisse. *

On voit comment Guido altère tout-à-fait l'esprit de l'œuvre originale et la fait plus pesante et parfois brutale ; comme les développements du trouvère, quelque peu prolixes, mais empreints souvent d'une grâce naive , sont remplacés dans ce latin par une barbarie pédantesque et un ton doctoral. Cela tient un peu peut-être à l'idiome qu'emploie Guido. Le latin du moyen-âge est une langue sérieuse , la langue des hommes graves , elle oblige celui qui s'en sert Mais il y a encore une altération d'un autre genre et déjà très-sensible ; on reconnaît à travers ce latin un ancêtre de Boccace. Benoit a de la malice et se joue , Guido a du bel esprit , de la recherche et de l'eiTort dantf son style , tout barbare qu'il est. Ou a pu le remarquer dans nos citations (2). Un critique a eu raison de parler de la plume ambitieuse de Guido (3).

En somme , l'histoire troyenne de Guido n'est qu'une maussade ré-

(1) « Quid dketar ergo de Regina Hecuba, matre sua et ejus sororibus, Polixena Tidelicet et Cassandra, quid de Andromata ejos uxore, quarum seius fragilitas ad doloris angustias et lacrymas fl»- YÎales facit ad longam querelarum seriem promovere. Sane lamentationis eanim paiticularibus explicare sermonibus cum minime necessariam Tideretur in hoc loco, utpote inutites iunt obmissa, Cum certum sit apud omnes qnod he afléctaosios diligebant majoris doloris aculeis Texabantur , et mulieribos sit insitum a nature quod dolores earum nonnisi in maltanim Tocum damore propalant, et impiis et dolorosis sennonibus divnlgent. > V. Guido, Hisu Troj,, fol. 797, col. 2. — De même il se contente de dire qu* Andromata a eu un songe et de résumer les reproches d*Hector : • Eam in mnlta Terborum acerbitate castigat asserens non esse sapientis vanitatibus ardere sompniorumque sompoiantibus semper iiludunt. »

(2) Nous prenons un exemple au hasard. Void comme il peint la douleur de Polyxène. Ses cbereux semblaient • non capilli sed potins auri fila ; quos dum Polixene manus ad disrumpendum insorgercDtt manibus tangi non videbantur hnmanis sed nimia eflàsione lactis aspergi. »

(9) V. Gandar, Rontard.

ductîoD, tantôt sëcbe et tantôt emphatique de Tœuvre de notre vieni trouvère. Le tradacteur en a 6té toute la grftce , tons les développemeMs ingénus, toute la poésie naïve. Et cependant là gloire de Guido devait bientôt efTacer celle de Benoît; il allait prendre datfs la mémoife des tiommes la place de celui qu'il n'avait fait que traduire. Son livre avait conquis tout de suite une immense popularité. Le nombre énorme des manuscrits qui en sont restés Tattéste. Si h bibliothèque Impériale a treize manuscrits de Benoît elle en a dix-bnit de Gvrido (1). C'est son nom qu'on prononcera désormais toutes les fois qu^H sera question de la fabuleuse Iliade du moyen-ftge. J^ premier tradiacteur français

d'Homère , Jean Samxon , le proclame souverain historiographe. De

savants commentateurs de Yii^le citent Guido et ne cottnai^nt pas même Benoit.

Le livre de Guido n'avait pas tardé à se dépouiller de sa forme latine pour en prendre une plus accessible à la foule. Il avait été traduit dans la langue de son pays natal. L'italie n*avait pas voulu être privée longtemps de lire dans sa langue ces belles inventions dé l'un de ses enfants, La France en avait fait autant, et les inventions de Benoit, refaites et gâtées par Guido Colonna (2.) , n'avaient pas tardé à y rentrer sous leur

. (I)' Deux seulement de ces manuscrits appartiennent an XiV* siècle, les antres datent du XV*. — Le catalogue de Zanetti nous montre qu*il était aussi trës>r6pandu en Italie. V. Cod. laU^ p. 162, n« &0& ; p. 169, no A05, p. 339 , Codd. Jtal,, no &7. — Il est mentionné à douxe endroits différents dans le catalogue de Hœnel, autant de fois que Darès.

(2) Si Ton en croyait les académiciens délia Fucina, qui publiaient en 4665, à Naples, une traduction de la gvierre de Troie en langue vulgaire ( Vid. La Storia deUa gutrra di Troja , tradoita in lingua volgare da M. Guido délie Colonne messinese, data in luce da Gli Academici délia Pmeina , Napoli, per Egidio Lungo 4665, et dédiée à Tillustrissime sénat de la noble et exemplaire dlé de Messine), œ serait Guido lui-même qui, jaloux sans doute de montrer qu*il excellait daùs les deux langues, aurait pris la peine de se traduire. Leur opinion était celle du patriotisme Italien. Bembo cite Guido Goloona comme un des excellents auteurs italiens qui fleurirent ayant Dante. La Cnisca le range parmi les auteurs de soa Tocabulaire. Cette prétendue traduction de Tauteur par lui-même semble quelque chose d^assex ln?raisem* blable. Il parait plus naturel de Tattribuer comme un ancien manuscrit (c^est sans doute un exemplaire de cette traduction que M. Valéry a rencontré dans la bibliotlièque de Turin , et qui Ta tant étonné par rinvraisemblance des costumes. V. Voy, hist, et iitt. en Italie, t V, p. 95 ) à Hatteo dl Ser Giovanni BeUebuoni, qui Tauralt lait en 4898 , on, comme un autre manuscrit, à Filippo ou Crisloforo Gefll, dtoyen de Florence , qui aurait écrit en 432&. Dès les premiers jours de Timprimerie on en donnait one édition à Venise ( htoria délia guerra di Troja di Guido Colonna. Venise ou Milan, Phil. Cefli floratin ou Nicolas Ventura Siennois traducteur, ou, selon d*autres, scriba ou librarius. — V. la Sîaria TYcfama

forme nouvelle. Les traductions françaises de Guido furent nombreuses. La bibliothèque de T Arsenal, sous le n*" 253, in-P", possède on manuscrit du XY* siècle dont les 85 premiers feuillets donnent une traduction du livre de Gruido assez librement faite et beaucoup plus agréable à lire que le mfiuvais et prétentieux latin de Toriginal. On en pourra juger par de courts extraits que nous prenons au hasard : par exemple le pwtrait du sagittaire. • De quel forme le sagitaire. Grant t ennui seroit de raconter et de dire ce que chascun fist endroit soi i et la grant merveille et Toccision qui y fut d^une part et d*autre ; « mais dirons que en la ville ot L roy de Liconie qui merveilles i amena de gent avec soy pour le secours de la cité : Pistropleus fu

< apelez. Si estoit molt sages d*escriptures. Et quant il ot que Gregiois

< tenoient le champ contre les Troîens si s'en issi de la ville bien avec « IIIL M. chevaliers bien armés et amena avec luy .1. sagittaire qui ^ moult estoit félon et horrible à veoir. Car il estoit eu forme d'homme « du nombril en amont ; mais non pas molt avenant. Car il n'avoit

< autre vesture que de son poil , et par tonte l'autre partie du corps • estoit de forme de cheval , la chière avoit noire comme atrement , et ff li œil li reluysoient en la teste comme II chandeles si clerement que i on le peust choisir de IIJI lieues et estoit si parfaitement homble « qu'il n'estoit chose vivant on monde qui n*eust grand hideur de luy « regarder. Un arc portoit en sa main non mie de fust, mais de cuir

de Guido de la Colonne. Venexia Antonio da Alexandrie délia PagHa, in-^, 902 ff. à S col. V. Fabridus, BibU lat,g tiDiarhÊfn erudtitorupt Jtaliœ, t. XIII, p. S58).

Les éditeunde 1665 nous disent que c*est pour répondre au désir, depuis longtemps manifesté par leurs compatriotes , de connaître cette histoire écrite par Guido dans une langue que tenaient en estime en son temps les gens de bon jugement , qn*i]s en ont avec beaucoup d*eflbrts fait Tenir de loin une copi0 ; et les bibtiotbéca^ de St-Lau^ent, à Florence ( la laurentiane ) , dans une pièce jointe au livre , attestent qu^il est la reproduction d*uji ancien manuscrit quMls possèdent. Nous donnons ici un court échantillon de cette traduction : • Poiche Troilo conobbe chera Tolonta del padre che Briseida fosse conceduta alli Greci, la quale elli con desiderativa virtute d^amore ardentimente amafa, con molto dolore si confQPfde e travagliàfii, e con angosciose lagrime quasi tutto sistrugge in amari sospiri, e non è alcuno che di ciô il possa consolare. Ma Briseida la quale era veduta di non meno amare Trollo teneramente, con voci lamentevoli, manilestoe li suoi dolori, bagnandosi tutto di correnti lagrime, si che parera che continui rivi abbondanti d*acqua uacissero dalle font! de suoi occhi. AUora Trodo le niadogoe le lagrime del yolto, le quali in tant! abbondanza er^no scese gin per le vesUmenta che se state fossero premute hoverebbono renduta acqua in quantitade. Ella si stracciaTa con le sue ungbie la teneris* shna feocia, e 11 sui capelli d'oro, etc. » (5(or. Troj,^ p, Si9.)

llS6

c bouli et de glus souldés par grant maistrie ; et à soo costé portoit « cent saietes de fin acier; et dist on que teles manières de bestes « babitentes cofynes devers mydi. Et ainsi, issi cel roy lors de Troye

et ala encontre Gregois qui ja près de la ville estoient vennz

A donc laissièrent aler le sagittaire ceux qui le tenoient et li monstrèrent par leur signe auxquels il deust traire et lesquels il deust grever. Lors sailli avant criant et démenant grant joie et crie et braie si hideusement que il est partout cremus et redoubtez ; et molt furent ceulx de Tost espoventez quant il virent tel dyable qui si fort traioit contre euls et maintenant se traistrent en sus de luy : et cil les suit qui leur fait estrange domage. Car à un seul cop on occioit quatre , si que en peu d'eure en ot maint occis et li issoit de la boche une escume enveminée , de quoy il touchoit ses saietes ; et se cil torment eust longuement duré, ja n*en fust un des Gregois vif eschapés , car à cel jour en a ocis plus de II mil. » Le livre de Guido gagne beaucoup de vivacité et de piquant à cette naïve traduction, qui cependant suit fidèlement son texte, comme on le peut voir dans cet entretien de Briséida et de son père: c Galcas receut sa fille a grant joie , et quant il furent à leur privé, elle dist à son père en pleurant, t haa mon père, comment a esté ton sens failli, qui souloies estre si sages, toy qui estoies le plus honnouré et amé en la cité de Troie et gouvernois tout en icelle , qui y avois

tant de richesses et de possessions en ce pais dont tu es traistre

et si les deusses avoir deffendu jusques à la mort. Mais tu as laissé tes richesses et tes possessions et as mieulx aimé vivre en povreté et en essil entre les ennemis mortels de ton pays. 0 comme ce te doit tourner à grant vilonnie qui soloies estre en tel honneur entre les tiens. Certes tu n*auras jamais tant d'onneur comme tu as acquis de vilonnie , et si ne seras pas seulement blasmé en ta vie , ains après ta mort tu en seras griefment pugnis en enfer. Et me semble qu'il nous vaulroit mieux aler demourer en sus de gens en aucune isle de mer que demourer avec les Gregois en telle vilonnie de deshonneur. Cuides-tu que les Gregois te tiengnent pour loial qui es publiquement desloial envers tes gens ? Certes les dieux t'ont abusé par leurs faulx respons qui t'ont fait faire si grant folie. Certes ce

< ne fu pas le dieu Apollo qui te donna tels répons; ains fu une Gompaignie de deables. » Et comme Briseida disoit telles paroles à son pere« elle plouroit fourment pour le grant detplaisir qu*elle en ovoit c Haa , ma doulce fille « ce dist Calcas , cuides-tu que ce soit sûre chose de despiter les respons des dieulx , meismement en ce qui touche mon salut? Je scay certainement par leurs respons que ceste guerre ne durera pas longuement que celle cité ne soit destruite et les nobles hommes de léans occis et les bourgeois. Et par ce il nous vault trop plus estre icy que morir avec les autres » ; et lors finirent leur parlement (i). > L'imprimerie devait, dès les premiers jours s*emparer de cette traduction et la répandre à profusion (2).

Le livre de Guido fut popularisé en France par une traduction bien autrement fameuse. L'un des livres, en efiTet, les plus répandus à la fin du XV' siècle fut le Recueil des histoires de Troie (3), par vénérable

(1) V. BibL de rArsenal, manuicrits Annçais, n* 359. — ^Le mannscrit commence par cet mots : « Comment il soit coustume de mettre les choses par escrit , etc. > Le caractère de l*écritare et ies costumes semblent le placer vers i&20, sous Charles VI. Au début d'un des livres, on voit dans un blason un cranequin , qui figure dans les armes de la maison de Croy. L*auteur a joint à sa traduction les Epistrts éei dames de Grèce à leurs maris (Héroldes d'Ovide). On lit à la fin du livre : « Cy fine le livre de la destruction de Troies que composa maistre Guy de Coronnes, Tan de grâce 1387. > A la suite Tauteur a placé une courte généalogie des divers peuples de TEurope : « d'Anthénor descendirent Vénitiens, d'Bneas Romulus et Rome, de Brutus Bretons et Anglab, de Corineus Cornuaille, de Franco le fils Anchises ceux de Franconie en Allemagne, Franco eut pour fils Griffon, Griffon Balsigus, B. Indupingus, de Ind. Alpgisus, de Alp. Acdutfus, d*Acd. Ansgisus qui eut pour fils Pépin, qui eut pour fils Charles Martel duquel descend! Charles-le-Grand qui Ai roj de France et empereur de Rome. » ^ La bibliothèque de 8t-PétersbouTg, sous le n* 3, possède un exemplaire d'une traduction semblable, ayant pour titre : La vraie histoire au long de ta destruction de Troie la grant, C*est un manuscrit à deux colonnes orné de soixante-douze grandes et très-belles miniatures et de cinquante-cinq petites. Il est de la fin du XVI* siècle* Il se termine par ces mots : • Jasoit ce que on doit croire que ou la bouche de preudhomme n*a que vérité. Et Ditis racompte de ce qu'il vit et seeut depuis qu'il eut perdu la compaignye de son boQ compaignon Darès. Ci finist la vraye histoire de Troye la grante devant dicte. »

(3) V. dans Brunet, Guido Columna, traduction française, «//ûtotre de la destruction de Troie (a. !• ni dO» in-(^ goth., probablement vers IA80. — Prologue. • Celluy qui a cesle histoire commencée & tous. » Texte 145 ff. — « Ce livre traicte dont procédèrent ceux qui édiffièrent Troye la grant quant en généalogie par quelz gens elle fui destruicle et l'occasion pour quoy, de la persécudon aussi de ceolz qui la destruirent etde ceuxqui se portèrent pour la destruction. » Dernier f^, fin : « veuille donner et ottrojer. >

(3) Voici le titre exact et complet tel que le donne l'édition que j'ai entre les mains, celle de Anthoyne du Ry, Lyon, le second jour de décembre l'an mil cinq cens vingt et neuf, et où du reste les fautes typographiques abondent: t LE RECUEIL DES HYSTOIRES DE TROYE. La paRMisa volume do Recuul des histoires et singularités de Troye la grande cootenant troys parties, auquel est amplement

I^)inine, Raoul Le Févre, prêtre et cbapelaiD du duc Pbilippe-le-Bon et son historiographe. Sa version ressemble beaupoup à la préçéiàeste et on serait tenté de les attribuer au mêine auteur, il n^y a gne des difltérences de détail.

Par un juste retour Ae^ choses d*ici-bas, Raoul Le Fèvr^ a feit pour Gqfdo cfs que Guido avait fait pour Benoit ; il n'a nuljp part 9opgé à le noquner. Quand il cite un nom» c'est celui de Darès ; et ceux qui ont parlé de Raoul Le Fêvre n'ont pas pensé non plus à rechercher si son livre était originaL Cet oubli, Guido Tavait mérité; mais U'Cst-il pas attristant de voir dans la patrie méqie de Beuott un écrivain passer ainsi à côté de lui sans soupçonner son existence, et retraduire son maigre et maussade traducteur? M^is on ne lisait plus guère nos^ieux poèmes, et l'école savante à laquelle appartenait R. Le Fêvre les dédaignait plus que personne. D'ailleurs la langue changeait souvent et vieillissait vite , le latin restait plus jeune (1).

contenu Thistoire de Jupiter et Saturne et de leur noble progéniture et vertueulx flaJsi des jnrouesseê de Perieui, et comment il conquist la royne Méduse, de Torigine et nobles fais d*armes du preulx Hercules, et comment Jason conquist la toyson et aussi comment la noble cité de Troye fut trojrs fojs édifiée^ et par les Gregoys troys foys destruicte, avecques plusieurs belles hystoires et cromiques. Le tout compos^ par excellent hystoriographe , vénérable homme Raoul Le Fêvre, prestre etchapeliain de très-haultet très-puissant seigneur, Monseigneur Philippe, duc de Bourgoigne. • — Le livre de Raoul Le Févre a été souvent réimprimé au XV* et au XVI* siècle, jusqu*au triomphe définitif de la Renaissance ; U le fui douxe fois en un demi-siècle. Outre la première édition sans lieu ni date, mais qui doit être voisine de la composition, c'est-à-dire de IA6&, M. Brunet cite onze éditions de i&84, i486, 1490 par deux fois, i&9A, Gérard Leeu, Anvers entre 1480 et 1490, Véfard sans date, autre en 1510, 1523, 1529* On eq publiait un abrégé en 1544. — La traduction de R. Le Fêvre avait l*bonneur d*être traduite à son tour en anglais par W. Caxton, sous ce titre : Le Fêvre Raoul, The Recuyeli of the historiés of Troye , sans lieu ni date, probablement imprimé à Bruges, 1472, 1474. V. Briiish, Mus,, ch. II, col. I et p. 25 du Catalogue des livres imprimés par Caxton. — Celui-ci, de temps en temps, complète R. Le Fêvre à sa laçon avec les souvenirs de son érudition personnelle. Ainsi, à propos de Troîlus, il renvoie à Chaucer» où, dit-il, on pourra trouver toute Thistoire.

(1) Je ne veux pas foire Tanalyse du livre du vénérable chapelain, je préfère citer celle qu'il en a foite lui-même ( V. Préambule de l'auteur, f* 10 ) : « Quant je regarde et congnois les opinions des hommet nourris en aulcunes singulières hystoires de Troye, voy et regarde aussi que de icdle faire un redbeil je indigne ay receu le commandement du très noble et très vertueux prince Philippe par la grâce de Dieu faiseur de toutes grâces, duc de Bourgoingne, de Lotrique, de Brabant et de Lambourch, etc., eto., certes je trouve assez à penser. Car des hystoires dont vueil recueil faire, tout le monde parle par livres translatez de latin en françoys moins beaucoup que n'en traicteray. Et aulcuns en y a qui s'aheurtent seuUement à leurs particuliers livres, pourquoy je crains escripre plus que leurs livres ne font mention. Mais quant je considère et poise le très cremeu commandement de iceluy très redoublé prince qui est cause de cest œuvre non pour corriger les livres que j*ay solennellement translatez ,

fi. Le Fêtre a trouvé moyen de rattacher à son récit la mythologie toat entière. Od y trouve toute Tbistoire de Jupiter , qui u^est plu^ id le souverain deis dieui , mais « le fils dû premier roi de Crète , qui avéfit ff trouvé plusieurs sciences, pourquoi le peuple le tenait en grand f Konneur conome dieu. » On y rencontre CaHslo , Danaé , Persée , Médée , Bellérophon , ete. On y voit tout an long le récit des prouesses d'Hercule ; elles occupent un Kvre entier. Quelques-uns des titres de chapitres surprendraient étrangement les gens les plus familiers avec TaMiquité. Ils seraient étonnés d'apprendre entre autres belles choses que Pfoserpine était la femtite d'Orphée , que c Pluto l'ayant ravie , les <r nobles et vaillafnts chevaliers Theseus et Piritfrolis se combatiretft côtitre « te grand Gerberus, portier de la cité d'Enfer. > Ils ne seraient pas moins surpris de constater comiiient l'auteur complète les renseigneïneùts fournis par l'antiquité sut ses plus iRnstres personnages et comment par exemple c Hercules, ayant pris lé roy Atlas, commença à estudier

ainçois pour augmenter, je me rendray obéiasant, et au moins mal que pourray, je feray trois lifres qui mn en ung prendront pour nom Recueil éeê TVoytnnet Msioirei. Du premier livre je traicterai dé Saturne et de Jupiter et TadTenement de Troye et des iaicts de Perseus et de la menreilleuse nativité de Hercules et de la première destruction de Troye. Du second je traicteray des labeurs de Hercules en deinonslrant comme Troye fut édiffiée et destruibte par ledict Hercules la seconde fois. Et au tiers je tndderay de la dernière générale destruction de Troye ftiicte par les Gregoys à cause du ravissemenC de dame Helayne femme du roy Mecelaus. Et y adjousteray les ftûcts et grans prouesses dn preulz Hector et de ses frères qui sont dignes de grant mémoire. Et aussy traicteray des merveilleuses ad- ▼entofes et périlx de mer qui advindrent aux Gregoys à leur retour: de la mort du noble roy AgtmemnoD qui Ait diic de Tost et des grandes fortunes du roy UHxe et de sa menreilleose morL Si requier et supplye celuy qui est cause de œst œuvre et tous ceulx qui le liront par oysiveté éviter, que si rudement je mets ma plume es hystoires nommées, il leur plaise avoir regard non à mon poyre concevoir , ainçoys à l^obscur abysme où je les ay recueillies par obéissance et sous toutes trèshumbles corrections. I&6A. > Plusieurs choses sont à remarquer dans ce préambule : la notoriété du sujet proclamée par Le Févre lui-même , la diffusion des traductions de Guido , enfin cette prélentioD de tirer ces récits d*un si profond abîme. — A propos de ce livre, M. P. PAris {Let Manuscrits français de la BibU du Roi,LY, p. 878 ) a soulevé une question de propriété littéraire. Trouvant au début du manuscrit 697 ( ancien 7188 ), qui n*est que la reproduction exacte d*une partie des Histoire» trojfennes , une attribution du livre à messlre Guillaume de Failly ( sic), évéque de Toumay , il penser pouvoir y reconnaître Guillaume Fillastre et être en droit d*en conclure que t les deux premières parties de la trilogie troyenne auraient été Pœuvre de Guillaume, et que Raotil Leftvre se serait approprié plus tard ce travail. » Mais les dates seules , à ce qn*il me semble , 8*opposeiit à cette coo* clusion, et il parait plus naturel de croire à une confusion du copiste , qa*à une si complète et si impudente usurpation du chapdain du duc de Bourgogne , usurpation d^alUenrs à peu près impossible, du vivant du véritalrfe auteur, et avec la notoriété et la coddItioD des denx personnages.

< la science d'astronomie et les sept arts libéraulx» • C*est chose bien curieuse de voir , au moment où Tantiquité est cependant très-étudiée ^ où Ton en porte le respect jusqu*au pédantisme , oii toute Técole flamande et bourguignonne en particulier fait profession de connaître et d'imiter les anciens , combien on les ignore et on les défigure , combien surtout on méconnaît leur esprit , comme on ne les voit encore qu'à travers le moyen-âge , comme on est loin de la vraie Renaissance , comme on ne peut se détacher ni s'élever au-dessus de ce qu'on voit autour de soi, ni arriver à concevoir un autre état de choses , d'autres idées , d'autres mœurs. Le roman de Benoît a une supériorité infinie sur ces imitations. Sans doute Benoit avait bien des naïvetés et bien des ignorances ; mais il paraissait soupçonner qu'il y avait eu jadis autre chose que ce qu'il trouvait autour de lui , une religion , des mœurs diflérentes , ou tout au moins il laissait à ses peintures un certain vague qui laisse tout supposer» Ici on croit faire merveille , et avoir réalisé un progrès énorme , en précisant lourdement toutes choses ; on assimile pesamment l'antiquité au moyen-âge, et les gravures qui accompagnent le texte achèvent de marquer ce caractère, ce vulgaire et grossier réalisme. Ce sont surtout les légendes religieuses de la Grèce qui ont souflfert de cette disposition d'esprit C'est pitié de voir comme , prétendant en saisir le sens caché , on les interprète par le plus épais bon sens , comme on les ramène à des proportions bourgeoisement et brutalement humaines. Pour n'en citer qu'un exemple, Pluton, pour R. Le Fêvre, est « un roi de Molose qui se

< tient d'habitude en une cité de Thessalie , en une cité basse qui estoit € appelée Enfer : ils faisoieut tant de maux qu'ils estoient comparés aux i dyables et leur cité estoit nommée Enfer. •

C'est la mort même de l'imagination qui a perdu ses ailes ; elle manque tout-à-fait à sa condition première , qui est justement de prendre librement possession de l'espace et du temps , de tout concevoir et de tout admettre, de créer des mondes. Au contraire, ces lourds esprits sont invinciblement condamnés au terre à terre ; rivés à leur vie de tous les jours , ils la veulent retrouver partout. Rien ne saurait mieux expliquer la vulgarité de toute cette littérature , son caractère brutalement et irrémédiablement bourgeois.

C'est au troisième livre seulement de son Recueil, que R. Le Fêvre

raconte véritablement Tbistoire de Troie. II reproduit fidèlement Guide, et à travers son œuvre , Tauteur original du Roman de Troie. Tout chapelain qu'il est, il n'a pas même omis la violente sortie de Troîlus contre Hélénus et il en garde Tesprit avec une naïve fidélité : f N'est-ce c pas, dit-il, la coustume des prestres de tremer les batailles par pusilla- « nimité et de amer les délices et eulx engresser et emplir de bons vins « et de bonnes viandes ?» On croirait lire une pâle et faible traduction de Benoît, traduction alourdie , oii l'expression devient plus grossière. Il appuie sur tous les détails , marquant par exemple les dates avec une précision bouflbnne. Paris nous apprend qu'il a rendu son Tameux jugement i à l'entrée du moys de may un jour de vendredi. »

Nous avons remarqué que Guido aimait à moraliser. Le chapelain du duc de Bourgogne le suit fidèlement en ce point ; c'est le goût du temps et sans doute un hommage qu'il croit devoir à sa profession. Il interrompt le cours de son récit pour adresser à ses personnages de graves moralités renforcées de proverbes. Quand Priam s'est décidé à envoyer une expédition en Grèce pour venger le rapt de sa sœur, « Hélas, roi Priam, s'écrie R. Le Fêvre, dy moy quelle aventure te . c donna si grant hardiesse de courage pour toy oster de repos , et i ne peulx restraindre les premiers mouvements de ton couraige, < lesquelz combien qu'ils ne fussent pas en ta puissance , toutefois f sur iceulx te dévoyés conseiller meurement et avoir en ta mémoire « ce que len scait dire communément : tel cuide vengier son dueil c qui l'acroist. Ce te eust esté plus seure chose de toy souvenir du € proverbe que len dit : qui bien est ne se remue ; car qui siet en « plaine terre ne doit avoir doubte qu'il chée. • Ailleurs, nous trouvons une autre moralité à l'adresse d'Hélène. Quelquefois cependant il abrège les mercuriales de son modèle. Il réduit à deux lignes son long réquisitoire contre Homère et son héros; il dit seulement : c O quelle « vilennie , traîner le fils de si noble roy qui estoit si preulx et si « hardy! Certes si noblesse eust esté en Achilles, il n'eust point fait c ceste vilennie. » Le Févre a des prétentions au savoir, cependant il laisse toutes les altérations de noms: il parle de Thelamotus, deThelagonus. 11 met Edemon, comme Guido, là où Benoît avait mis Mennon, etc. Il le corrige pourtant en un point; il supprime ses élégances préten-

&92 BENOIT DE SàlNTE-MORB

lieuses , ses formules d'une recherche barbare ; Raoul Le Fèvre est tout simple et tout uni.

Uallemagne n'était pas en reste avec la France. Dès 1392, Haos Mair de Nordlingen le traduisait en allemand. Vers le même temps , un certain Henri de Brunswick écrivait sur Tordre de son maître un autre récit en prose de la guerre de Troie. Le dernier éditeur de Dictys, Dederich, avouant qu'il n'a pu se procurer le livre de Guido , en donne l'analyse d'après un manuscrit de l'ouvrage de Henri de Brunswich (XY'^ siècle, Bibl. de l'Âcad. publiq. de Senkenberg), qu'il a eu entre les mains , et dont il a fait des extraits. Le résumé qu'il en donne montre clairement que Henri , qui connaissait le poème de Konrad ne s'est pas voulu priver de ses inventions et ne s'est pas tenu aux récits de Guido (v. Dederich^ Introd., p. XXII). Il commence son livre avec la naissance de Paris , son exposition , son éducation parmi les bergers , sa reconnaissance par Priam. Il y insère le récit des noces de Tbétis et de Pelée et le jugement des déesses. On retrouve aussi chez lui la naissance et l'éducation d'Achille. Alors seulement on arrive à l'expédition des Argonautes. En tout cela, le souvenir et l'imitation de Konrad sont évidents. On est donc fondé à croire qu'il a suivi Konrad jusqu'au moment où celui-ci suspend son poème, et que dédaignant l'œuvre de son continuateur , il a désormais suivi la trace de Guido.

Dans le catalogue des Grecs , dans le catalogue des Troyens , on retrouve l'imitation frappante de Konrad. Ce sont les noms qu'il a inventés : le sultan de Babylone Saimyledeck von Raldet ( Konrad Salmiledeck von Baldac) , Wirsilion von Medon (K. Ftlrsilyon der Mêder) Florimander Konig von JEgypteu (K. Florimander) , etc.

La seconde partie offre des conformités avec Guido, par exemple dans le récit des funérailles d'Hector, dans certains détails sur le Palladium, dans les funérailles d'Achille à la porte Tymbrée, dans les voyages d'Anténor et sou arrivée dans le pays de Gerbendia oii il fonde la Tille de Ménelan. En tout cela , on reconnaît Guido traduisant Benoit La popularité de ces récits nous est attestée par les nombreux manuscrits qui en sont conservés dans toutes les bibliothèques de l'Allemagne , à Munich, à Cobourg, à Gotha, Brcsiau, Ulm, Giesen, Vienne, etc.

La gloire de Guido Golonna ne restait pas renfermée dans les limites du continent européen , elle passait la mer ; l'Angleterre et TÉcosse le lisaient à Tenvi et se disputaient Tbonneur de le traduire. Dans le XIV* siècle et au commencement du XY* , on n*y comptait pas moins de quatre poèmes qui reproduisaient avec plus ou moins d'exactitude rbistoire de Troie telle que l'avait faite Guido d'après Benoît de Sainte-More.

Le plus connu de ces récits est celui qu'a écrit le plus brillant des disciples de Gbaucer, Lydgate (1), moine de l'abbaye bénédictine de Bury en Suffolk.

Lydgate avait voyagé en France et en Italie , et était très-familier avec les littératures des deux pays. Nous en avons ici même la preuve, car il a importé dans sa langue deux de nos poèmes ; avant de raconter le Roman de Troie, il avait écrit le Siège de Thèbes. Et ce qui suffirait à montrer, si l'examen de ces œuvres ne l'avait fait déjà, que ce n'étaient pas là des sujets réservés à un public érudit, mais goûtés par le peuple à r^l des sujets les plus populaires , c'est le cadre dans lequel Lydgate a placé ce poème sur la ruine de Thèbes (2). Il en a fait comme un autre conte de Gantorbéry ajouté à ceux de son maître. Après une longue maladie il est venu en pèlerinage au tombeau de Thomas Becket. Il descend à l'auberge des pèlerins de Chaucer et y trouve nombreuse et bonne compagnie. Un joyeux compère , apitoyé par sa mine défaite et son mince équipage, l'invite à partager son solide et copieux souper, et demande que pour payer son écot il conte le lendemain une histoire ; Lydgate s'exécute: cette histoire c'est le Siège de Thèbes. Si l'auteur anglais a lu le médiocre Roman de Thèbes , comment pourrait-il ne pas connaître cette œuvre bien plus riche et plus saisissante du Roman de Troie ?

Le poème qu'il en a tiré avait une origine des plus pompeuses ; c'était

a) Wharton poisse que son lalcnl était en pleine (leur en iÂ80, que pourtant plurieurede ses poèmes a?aient dû parallre avant cette date. Il fut ordonné sous-diacre en 1889, diacre en 1898, prêtre en 4897.

(3) Wharton est allé chercher bien loin les sources du poème de Lydgate, faute de connaître celle-là. 11 cite Guido Colonua ot Sénèque le tragique, et quand Lydgate fait appel à celui qu*il appelle « myne auctor » il croit que c*est Stace ou Guido. Nous avons tu tout à Theure quel est le véritable original.

à la demande du roi Henri IV qu'il avait été commencé en 1414. Achevé en 1420, il fut dédié à son successeur. C'était grâce encore à une intervention royale qu'en devait paraître le premier exemplaire imprimé. C'est par l'exprès commandement du roi Henri VIII que le Troye Boke or the Sege of Troye fut imprimé en 1513.

Lydgate en écrivant son poème avait sous les yeux le texte de Benoit et celui de Guido ; c'est ce qu'il semble du moins nous dire lui-même , déclarant que cette histoire existe en latin et en français :

As in the latyn and the french yt is ;

et il y a ajouté ses propres imaginations. Il donne aux inventions de ses auteurs des grâces de style toutes nouvelles ; il les complète de temps en temps par son érudition plus riche. Il ajoute à leurs anachronismes^ joignant l'artillerie aux autres c bastons de guerre » dont Benoit avait déjà enrichi l'armement de ses héros.

Quelle part faut-il faire dans son œuvre à Benoît et à Guido ? lequel a-t-il le plus volontiers consulté? Nous avons déjà dit combien toute conclusion précise à cet égard est difficile , Guido reproduisant la plupart du temps Benoît avec une scrupuleuse fidélité.

Quant aux obligations qu'il a à l'auteur italien , elles ne sont pas douteuses. Lydgate le suit fidèlement , il l'avoue lui-même , et le cite à plusieurs reprises dès le commencement de son poème, et ce commencement lui-même est la reproduction exacte du très-étrange début de l'écrivain italien. Aucun doute n'est possible à cet égard. Il suffit de lire les premiers vers du poème anglais (1). Il a aussi conservé et reproduit soigneusement la division de ses livres.

(i) Nous les citons ici pour donner en môme temps une idée du style et de la manière du traducteur ;

In the rejgnc and lande of Theasalje

The Mrhiche Ia uow naraed Salonje

Vhere waa a kynge called Peleus

Wysc and discrele, and aUo Tertuous,

The whiche, as Guydo lyste lo specyfye,

Held the lordshyp and the regalye

Of thia yle as governonr aud kynge,

Of whiche the people, hy recorde of wrytynge.

Myrmidonos vere callyd in the dayes Of 'whom Ovyde saynelh in bis aayes Metamorphoseos, where as ye may rede How this people soth faslly in dede, So as myn auctour maketh mencioo, Were broughl echone to destruccion Wilh sodayne temprst and with fyry le?eo By the goddess sent dowoe from the heven.

QaaDt à Benoit « on peut supposer que c'est de lui que parle Lydgate lorsquUl nomme Darès, comme par exemple dans la description du palais de Priam , que Guido a écourtée et à laquelle Darès n'avait pas même songé, et qui ne pouvait d'ailleurs lui appartenir, puisque tous les traits en appartiennent à Tarchitecture du XIP siècle , et que Fimagination de Benoit seul les a recueillis et mis en œuvre. C'est à lui qu'appartiennent ce pavement de cristal , ces diamants, ces saphyrs, ces émeraudes semées

Fot they of jre wilhoot more offdiee loto a wood, for to make hû mone,

Wilh the fweide and rtroke of peililence Sool by hjauelfe, ail diaconaolate.

On thift yle whjlom toke Tengaunce, In a place that stode ail desolate,

Lyke it ia pat in remembrtance ; Wbere thu kjnge romjnge to and Cro

For this people distroje et were certajne Complajojnge aje of hU fatall wo,

1/Vith thuoder djnt aod with hajle and rajne And the barmjs that he djde endure,

Foll onwarelj, aa Guydo lyst detcryre ; Tyll at the laste of caaa or aventore

For there waa oone of them lefie alyve Beayde an holt he aawe where atode a tree

In ail the lande, that the tyoleoce Of fuit great heyght and larye of quantytee

Eftcape might of thU pestylence, Hole by the roote aa he cowde knowe etc. Except the kynge the which went alone

Nous empruntons ces rers à Texemplaire tylographique (bloe book) du British Muséum : The Bynoire, Sege and Dystruccion of Troye translated bj John Lydgate. Pjnson , IICCCCCXIII. Une petite note manuscrite sur le volume dit : • This version of the greatest rarity in the first édition. I bave been able

• to trace only three others copies, one on vellum Pepys library Cambridge, oue paper at Glasgow, and « one d* at the British Musjeum. » L'exemplaire est magoifique; à la première page sont imprimées les armes d* Angleterre , a?ec ces vers :

llac roaa virtutis de ccelo miisa tereno Etemum florem r^a sceptra feret.

Au revers, deux gravures entourées de roses et de chardons représentent le siège de Troie avec fiiuconneaux. Le livre de Lydgate était publié de nouveau à Londres en 1555 , sous ce titre copieux :

• The auncieot historié and onely treue and sjnocere cronicle of the warres betwixte the Grecians and the Troyans aod subsequenlly of the fyrst eversion of the ancicnt and famouse cylye of Xroye under Lamedon the king, and of the lasle and fynall destruction of the same under Pryam ; wrytten by Dares a Troyan aud Dictus a grecian both souldiours , and présent in ail the sayde warres ; and digested in lalyn by the leamed Guydo Columpnis (who w us the compiler of the work) and sythes translated in to englyshe verse by S. Lydgate, moneke of Borye (edited by R. Braham), B. L. Thomas Marshe, London, 1555, fuL Without pagination, the prefiice occupies one leaf. — Ce volume est, sauf qudques différences d*orthographe , comme tonde pour lande, roys p. royse, spécifie p. ipecifye, lordshepe p. lordshyp, regalie p. regaly, etc», la reproduction d*un manuscrit de la Bodieienne (Cold., Mss. latini, 1838, Digby, Ms. 232) ainsi désigné « an old Eoglish poem of Troy, with the king's picture and the author's: on thkk vellum 157 leaves, 17 3/6 inches by 12 1/6 in., with illuminated capitals and pictures ; c 1610. > Le manuscrit commence par un prologue , dont voici les premiers vers :

O myghti Mars that with the iteme light That with shynyoge of the stremes rede

In armyft hast the power aod the mygbt By influence doat the bridie lede

And named art from Est til Occident Of chyualrie aa souereyn and palrowo

The myghti Lord, the god armypolent Fui hoot and drye of compleuoon, ete.

I0i BENOIT DE SÀINTE-MOKE

de toutes parts , et les riches piliers surmontés d'images d*er et toutes ces couleurs brillantes, toutes ces richesses de descriptioa, toutes ces ciselures et ces peintures.

La Gn du poème reproduit Guido avec autant d'exactitude que Tavalt fait le début (1).

Mais Lydgate n'avait pas été le premier en Angleterre à traiter ce sojet, il n'avait fait au contraire que reprendre un thème défà connu. Un autre écrivain demeuré anonyme avait écrit sur le même fond , mais dans une autre mesure, un poème qui, à en juger par la splendide exécution d'un manuscrit conservé à Oxford (2) , avait été accueilli avec une grande faveur.

On reconnaît aisément que cette version a pu être antérieure à celle de Lydgate. La forme en est plus archaïque. Certains caractères moraux amènent à la même conclusion. Le prologue de Lydgate est tout classique et païen. On voit que , comme son maître Chaucer, il a été touché par la Renaissance italienne dont Boccace a été le grand héraut ; par lui il a été initié à la mythologie grecque et latine. Aussi Lydgate au débat

(1) This maoly man Thdagonyus And bothe two to Jupjter they weode

Aod hia brothcr Thelamonjoa (Thelemachns) To rejgoe there amooge the aterres brjght.

Reygued alao in hia regyon Bot uow the laoteroe and the dere Ijght

SevcDty vinter a« made is mencyon la wasted out of frygiua.Dam

And afler thaï they made a royall code Whylom of Troye wryter and poyete.

Et après quelques fers Fauteur dit naïvement :

I hâve no more of latyn to tranalate Aod me to adde aoy more therto

After Dytia Dare^ oor Guydo Than myn auctours apecefye and seyne.

Le volume, après la date de la traduction, s'achève par Téloge du roi Henri.

Thia lytell booke lovely i betake Of the moat noble eicelleut prynce

It to aupporle aod thua an ende I make Kioge Henri the fyfth

Laua deo Eiplicit liber qoiotua et ultimua

Après quoi Ton rencontre deux pièces. beaucoup plus étendues dans le manuscrit que dans Timprimé ;

* la première, intitulée Lenvoye, se compose, dans Tun, de 18 couplets de 7 vers, dans Tautre, de 8 vers

seulement; la deuxième « verba tnnslatoris ad librum suum » a ici 2 couplets de 8 vers, là un seul

couplet. On lit à la fin du manuscrit : « Edward Atkenson bis booke 1600 • ; à la fin de Timprimé : c Hère

endeth Ihe Troye boke other wjte called the Sege of Troye, etc. a

(2) Oxford, manuscrit Laud, 595, 275 ff; 68 vers par f*. — Wharton le désigne en ces termes : • a prodigieus folio Ms. on vellum. • 11 a été le premier à le signaler. 11 nous dit (The HisL of engl. Poet., 18&0, t. II, p. dOA) que jusqu'à lui on Tavait confondu avec le Troye boke de Lydgate, mais qu'il n*y a pour cette attribution d'autre autorité qu'une note manuscrite du volume de la Bodleienne du temps de Jacques I*'.

de 800 œuvre invoque-t-il « le poissant Mars, celui qui eotooré d*on

< éclat redootable a pouvoir et domioation sor les années, celui qoe

< de Torient à Toccideot on oomme le poissaot seigoeor, le diea de t la guerre « amiypoteos. » (1). Le prologue de l'autre poème» ao contraire , a toot-à-fait la cooleor do moyen-âge : < Dieu tout puissant,

< Trinité , Dieu de vérité en trois personnes , Père , Fils et St-Esprit, c en qui e^t Tintelligence et la toute-puissance, sois au commencement « de ce conte et sois aussi à la fin. »

L'auteur suit avant tout Guido Colonna , cela ne peut faire doute un instant; on retrouve Guido dans tout son livre, et lui-même nous a averti des obligations qu'il lui a. Après avoir annoncé les sujets qu'il traitera, il nous dit (f^ 2, v. 21) : c Que toutes ces choses ont été rap- « portées par Darès, le héraut de Troie, et par Dites, qui était du « côté des Grecs ; ils étaient chaque jour sur le champ de bataille et

< tous deux ils écrivaient leurs actions, etc.... » « Après eux, ajoute- € t-il , mêlant au souvenir de Guido celui de Cornélius et arrangeant « le tout à sa façon (v. 31} , est venu maître Gy (Guy) qui était é un notaire de Rome. Il trouva leurs livres à Athènes ; plus tard ,

< lorsqu'on fut en paix, il les traduisit de grec en latin et les écrivit

< sur beau parchemin en la façon que je vais dire ■ Il appelle le

livre de Guido, la vraie histoire (the right storie). Cette rédaction anglaise offre une particularité curieuse ; elle semble à des signes irrécusables avoir été faite non sur le livre même de Guido , mais d'après une version française qui aurait été elle-même écrite en vers. Elle en a gardé des traces, on y trouve non-seulement une foule de mots qu'elle n'a pu prendre du latin et qui, au contraire, sont évidemment français (2), mais des rimes qui sont évidemment la reproduction de rimes françaises (3).

(1) O mjghti Han that wilh ihi aterae light In armji hast the power and the mjght And named art from E*t til Occident The mighti Lord, the god armjpotent

That vith fthjnjoge of the stremes rede Bj influence dott the bciddle lede Of chjualrie as «ouereyn and patrown Fui hool and drje of compleûouo.

(2) Gestes, fb 4, a( mangertê (mangiers), fesles (festins) au lieu de feastes, batayle p. battle, Giiu, Grues (f* 27d), Grèges, ^ 7, Gregeys, ^ 100, pour désig:ner les Grecs, barooage, make surme^t, fo 13 , Médée, ^ Id. Knyzt of pris, in my bandoun^ f* 12. Je rencontre là on mot assez curieux , Gestoures, les auteurs de Gestes, « Gestoures dos of hem gestes. >

(8) Pateis rimant avec burgeis, ailleurs avec curieis, oeles ou oetes rimant avec in pes (en paix) 9

ft98 BENOIT DE SAINTE-MORE

Si nous inclinons à penser que ce sont là des souvenirs d'une version française de Guido et non pas du Roman de Troie, comme il semblerait plus simple de le supposer, c'est que certains détails pour lesquels Fauteur invoque Tautorité du Roman « as the Romaunce (1) the sotbe telles » (1^ 9, v. 6), se trouvent dans Guido, et non pas dans Benoit

Cependant il est évident quMl a lu aussi Benoît. On en trouverait aisément la preuve en divers «endroits de son poème, mais cela est surtout frappant dans le prologue. Après le début que nous avons signalé , passant en revue les divers béros de Gestes en possession de la popularité (2), il annonce qu'on n'a pas encore parlé f spekes no man « ne in roumaunce redes » du plus vaillant de ces béros et du plus fameux de ces exploits. Car il y avait d'un seul côté soixante rois et < ducs de prix, etc. L'idée qu'il nous donne d'Hector, f le duc de Troye », rappelle tout-à-fait celle qu'en donnait Benoît en traçant le portrait du béros, etc. On y rencontre aussi de certains termes particuliers qu'il n'a pas pu trouver dans le latin et qu'il rencontrait, au contraire , dans Benoît, c II écrit de l'acbeson » disait Benoît : ■ what was tbe forme encbesoun « , dit le texte anglais. Ajoutons qu'il a donné à son poème la forme même que Benoît avait donnée au sien, le vers de buit syllabes.

Du reste, il en use assez librement avec le texte latin. Il n'a pas conservé les divisions. Il ne se croit pas obligé de le suivre pas à pas, de garder tous les embellissements que prodigue son érudition , de répéter tous ses renvois à Ovide comme le fera le traducteur dont nous allons parler tout à l'beure. Il donne à son imitation une physionomie

parchemin rimant avec latin, meyoe le mot français mesnie, (IV simple est toujours dans celte rédactian pour 1, y ou eé), rimant a?ec cite (city), etc.

(1) A propos de ce mot de Romaunce^ nous devons faire remarquer que Wbarton a mal saisi le sens du passage qu'il cite en l*empruntant à la fin du poème. L'auteur, en cet endroit , ne foit pas allusion, comme le croit Wharton, à un poème français, il n'a entendu parler que de sa propre composition. Le vers que je souligne ne saurait s'appliquer ù un auteur mort depuis longtemps.

Nov god tbat died upoo the tre, |. ..........

,.,.,,.. . . And he that this romawnce wroght aud madc

GrauDt UB aile is benysouo Lord in hevene Ihow him glade

Gode Ijff and gode endjng And gode iyffin eriht to iedt,

(2) Nous ne reproduisons pas ce morceau ; Wharton Ta donné ( t. I, p. 12 A ) et nous ravons noufl-méme traduit au début de ce chapitre.

plus personnelle, plus nationale (1). II semble aussi s'être lassé avant la fin. Les dernières feuilles de vélin du manuscrit toutes réglées sont restées en blanc. Arrivé aux dernières ligues du livre XXK de Guide Faoteur, après avoir raconté la chute de la ville, nous dit en grande bâte qu*^memnon invite les Grecs à regagner leur patrie, et il termine son œuvre par quatorze vers oli il invoque pour ses auditeurs et pour lui-même la bénédiction du < Dieu mort sur la croix > , et finit en disant :

And graunte hit mot so be.

Sayelb aile amen for charité !

Les aventures des Grecs au retour , les Noçoi, racontées par Benoît en près de quatre mille vers , sont résumées en ces deux lignes tracées à Tencre rouge à la fin du manuscrit: « Hic bellum de Troye finit. Et Greci c transierunt versus patriam snam. Finis. ■

L'Ecosse, toujours en rivalité avec T Angleterre, n*avait pas voulu se laisser ravir Tbonneur de posséder en sa langue un si beau livre ; Guido y avait été de bonne heure traduit en vers. Grâce au zèle pieux d'un savant antiquaire, le vieux poème reparaît au jour en ce moment même (2). La traduction est des plus exactes; on y retrouve la plupart des embellissements que Térudition de Técrivain latin avait cru devoir joindre à Tœuvre de notre trouvère (3). Le traducteur, du reste, a eu le soin de nommer Guido plusieurs fois dans son Prologue : et , après avoir fait le procès à Homère , répété que les vrais historiens de Troie sont Darès et Dictys , et ajouté, comme Guido, les noms d'Ovide et de

(i) Ainsi Médée prodigue à Jason des termes d'affection tout anglais c my derling > f^ IS (aujourd'hui darling ).

(2) V. The Gett hUtoriale of the deitruction of Troy, an alliteraiive Romitncef publié pour la Eartff English Ttxi Society, parle Rev. Geor. A. Panton , and David Donaldson , London, Trûboer 1809 ; d'après le manuscrit unique du musée Hunter de PUniversité de Glasgow. La composition de ce Ifs. est due à des mains différentes ; une partie est bdic et correcte, dans l'autre la rédaction est parfois navage et l'écriture baroque. Le yoI. a pour titre : c A stalely Poem called the destruction of Troy wrote bj Joseph Exeter. s C'est là une erreur complète, et le savant éditeur, M. Panton, n'a pas eu de peine à reconnaître une traduction de Guido.

(8) Ainsi, dans la première partie du livre, à propos de la science magique de Médée, je retrouve (vers â20 et suivants) les protestations de Guido contre une semblable crédulité, et contre l'autorité d*Ovide, et cette déclaration que la course régulière des astres n'a été interrompue que par la mort da Christ

Virgile à ses auteurs , il déclare que Darès a été traduit en latin par àol^nelius Nepos, mais avec trop de brièveté (1) ; c'est Guido qui ini à' donné plus de clarté et de développement.

t'aùtéûr de ce poème semble devoir être Hucbowne of the Awle Royale (ou Royal Palace), dont le vieux cbroniqueur Wyn ton parle comme étant Tàuteur de Gawane et d'autres ouvrages. Ou nous dit que € les mcfts , le style , les tournures , etc. de ces divers écrits ressemblent singulièrement au style du manuscrit de Glasgow (2). >

Du reste, et cela prouve le grand succès de notre vieux poème, la tentative de Hucbowne n'avait pas été la seule Taite en Ecosse ; et dans deux manuscrits du Trot/ Boke de Lydgate conservés en ce pays, on retrouve des fragments d'une autre version écossaise du même livre faite par Barbour.

Avec la venue de l'imprimerie une gloire nouvelle allait commencer pour Guido Colonna. Les presses du monde entier allaient travailler à répandre son texte (â) et les traductions qu'on eu faisait dans toutes les langues , en français , en italien , en anglais , en espagnol , en haut allemand, en bas saxon, en hollandais, en danois. Plus heureux que bien des classiques, il était traduit même en flamand et en bohémien.

(1) But he shope il so short that oo shalke migbt For he brought it lo breff aud so bare lengt. (v. 72). Hâve knowledge bj course how the case felle.

(2) Je m^empresse de déclarer que je dois ces détails sur le vieux traducteur de Guido et la coxmaifsance du texte lui-même à Tobligeance du Rer. Georg. A. Panton , qui a bien voulu me le communiquer au cours de Timpression. Nous hâtons de tous nos vœux Papparition de Tlntroduction qu^il promet d*j joindre.— Entre autres preuves de Torigine écossaise du poème, M. Panton signale certains noms de métiers, comme Baxters, Sauters, Wcbsters, Walkers^ etc. indiqués au vers 158^, etc. Le poème dont nous avons parlé tout à Fheure (Man. Laud. 595) a environ 18700 vers ; le poème publié par M. Panton, 2i&000 ; mais le premier emploie les vers de huit pieds.

(8) La première édition datée est celle de Cologne, id77, in-d*, 152 (T. Voici la désignation qu*eo donne Brunet, Manuel, 1860, t. II, 170. (V. aussi Grasse Gr. Sagerkr. des Mittelatt. S. 119.) « Guido de Columna Messana : Hystoria Troyana à Gwydone de Columpna prosayce composiCa. Per me Amoldum Therburnê Colonie impressa. Ànn. dom. MCCCCLXXVIl die penultima mensis novcmbris. • 31 lignes à la page. Bientôt il en paraissait une à Utrecht, deux à Cologne, avec les caractères d*Ulrich Zell, trois à Strasbourg, 1Â86, 1^89, iil9^, in-A* ; bien d'autres encore sans date^ ni lieu, ni nom dMmprimeur. La version française de Guido n'avait pas un moindre succès. M. Brunet en cite trois éditions, dont deux sont attribuées à Tannée 1&80, et Ton pense que ce n'était même pas la première édition; une à l'année 1505. On lisait au titre : « Ce livre traicte dont procédèrent ceux qui ediflSerent Troye la grant quant en généalogie , par quels genz elle fut destruiclc , et loccasion pour quoy, de la grant persecucion aussi de ceulx qui la destrulrent et de ceux qui se partirent pour la destruction. > Nous avons dit que Jean

Pas uiî seul des traducteurs ne soupçonnait sans doute que ce classique nouveau n'était en réalité que Tœuvre appauvrie d'un vieux trouvère français oublié.

Entre toutes ces traductions il en est une à laquelle je veux m* arrêter un instant, parce que nous n'avons pas encore signalé de version de Guido en cette langue ; je veux parler de celle qu'en donnait en espagnol Pedro Nunez Delgado, sous ce titre : « La cronica Trojana e q se cotien c la total y lamentable destruycion de la nobrada Troja. » (Séville, 1502.) Le livre commence en ces termes : « Prologo. Gomiença la famosa Gropica Trojana dirigida al muy reverentissimo et muy magniGco senor don Matbea délia Puerta arcobispo de Salerna, compuesta et copilada por el famoso poeta et historiador Guido de Golumna y aora nuevamente emeiidada. » Le début rappelle tout-à-fait celui de Guido. Acos tumbra se muy magniGco senor, cerca de los antiquos poner en escripto los hecbos de los altos hombres et grandes senores porque dellos quedasse memoria para los que despues dellos subudiessen porque la alabança de los sus grandes et famosos bechos no vimesse « in olvido ni quedasse sin perpétua memoria segun sus grandes merci-

Samxon, en 1530, le traduisait en français et en faisait le préambule de sa traduction d*Bomère. Paris,

Jean Petit, 1530. —La traduction flamande paraissait en 1^79 (Goudc, ger. Leen.), Harlem, 1^85.

En bobémien, Pilnitz, 1675; on croit que la traduction datait de 1Â68. Une autre, Prague, 1^88, diaprés deux autres manuscrits. Cette traduction était appelée à un long succès. On la réimprime en 1603, 1790, 1812 et même en 1863. L'Allemagne n'avait pas traduit Guido avec moins d'ardeur. On en trouve une traduction in-^ dès 1675, Âugsbourg, Ba'mler. De cette date à Tan 1500 il en paraissait sept éditions, dont trois à Augsbourg, 1670, 1682, 1688, deux à Strasbourg 1689, 1500. Il est asseï difficile, d'après les explications données par les critiques allemands, de décider si c'était la version de Hans Mair ou celle de Henri de Brunswick qu'on reproduisait ainsi. Les imprimeurs en usaient du reste assez librement, ajoutant ou retranchant, et, pour rendre leur édition plus intéressante, j Intercalant des imitations de Konrad et d'autres. -^ V. Historische und eygcntliche Beschrelbung der bcrûmbeten und alten Stadt Troja von irer Zcrstorung , etc., Kœnig., 1599, in-8*, ou d'après le titre plus pompeux encore de i'édit. de 1612, que je traduis textuellement : « Description historique, véridique et particulière de Cantique et universeilejnent célèbre ville de Troie, de sa première destruction, son rétablissement et sa perte fmale, extraite des écrits du Phrygien Darès et du Cretois Dictys, avec un appendice de ce qui est arrivé aux Grecs après la destruction de bon et de mauvais dans leur retour, et comment ils furent punis par des maux se succédant les uns aux autres. Tout cela nécessaire pour l'instruction et le ressou- Tenir, de plus agréable et gai à la lecture. L'ouvrage a été traduit d'abord en latin il y a CGC ans par le très-savant et très-excellent herr Guido de Golumna, juge à Messine, et ensuite traduit en allemand par David Fortercn, 1598. Rien de semblable n'avait jamais été publié en langue allemande. > Imp. k Bâie» ioh. Schroter.

« mentes. * Il annonce que chargé d'écrire la Chronique de Troie , «ntre toutes les histoires antiques une des plus fameuses et des plus dignes de mémoire , il ne s*est pas contenté de suivre les plus fameux poètes et historiens , Virgile , Homère , Ovide qui en ont parlé copieusèment , mais il a voulu suivre en tout et partout Darès et Dictys.

Cette dernière assertion est faite pour étonner à bon droit ceux qui jettent les yeux sur son ouvrage. Car ajoutant un commencement et une fin à Guido, il a rapporté des choses auxquelles n'avaient pas songé les deux apocryphes. On dirait qu'il a lu Malkaraume ou nos auteurs ^Histoires universelles. Dans un livre en huit chapitres, ajouté de toutes pièces à l'histoire italienne , il raconte l'histoire de Noé ; il parle de la Tour de Babylone (sic)^ de la race de Sem et des premiers conquérants. Dans le deuxième chapitre il est question d'un fils de Noé qu'ils appelèrent Yomius ; dans le troisième, du géant Membrot qui bâtit Babylone ; dans le quatrième , du premier conquérant. Les quatre derniers chapitres sont consacrés à l'histoire de Saturne et de Rhée.

C'est là une sorte d'introduction à l'œuvre même de Guido ; elle forme le II* et le IIP livre de la traduction espagnole. Le second livre, en AO chapitres , raconte les aventures de Jason et d'Hercule. Le troisième , en 62 chapitres, raconte Thistoire de Paris et le siège jusqu'à la trahison» Le quatrième, en /i9 chapitres , retrace l'histoire d'Énée, la fondation de Rome, la dispersion des Troyens, l'établissement de Brutus en Angleterre. On voit que le traducteur a singulièrement agrandi le cadre du livre original. Guido cependant s'y retrouve, par exemple au chap. xxxiv intitulé : « De l'amor de Diomedes et Briseida > ; mais nous trouvons en même temps dans ce passage la preuve que le traducteur a lu Benoit lui-même ou tout au moins ses traducteurs français. Pour Benoit, cela n'aurait rien de surprenant ; le livre était connu en Espagne, puisque nous en avons trouvé un exemplaire dans la bibliothèque de Charles Y. Guido, lorsque Diomède a envoyé à Briseida le cheval de Troîlus, faisait dire seulement à la jeune fille : « Die secure domino tuo quod illum odio « habere non possum qui me tanta puritate sui cordis afiectat. » Le traducteur espagnol écrit : « Por dios gran mal es este tan noble cavallero 4 ser tan maltraydo : y mucho me maravillo d'ello. Mas bien se q autes q < este juego se parta el se fera bien emendar. Y dixo al escudero que se

'« lo traxo; desilde a vestro senor Diomedes q le tengo yo en merced el « présente mas que con otras donas pudiero yo ser contenta. E desilde q c este cavallo es my bueno y duiera lo guardar para si q a quel cuyo « fueno querra estar sin emenda. > Ce qui rappelle tout-à-fait les paroles du Roman de Troie.

Le narrateur espagnol tient autant que Guido à faire preuve d'érudition. Il se plaît comme lui à marquer que telle forme ou telle pensée est empruntée à Ovide. Après avoir blâmé l'infidélité de Briséida , il ajoute : f Y tan brève comienca ya de variar su querer y voluntad en todas cosas

< como el Ovidio escrive de sus amores. ■ Quand Guido a raconté la mort d'Hector, il écrit : « Bien qu'Homère (1) , Virgile et d'autres his- « toriens disent que le corps d'Hector resta au pouvoir des Grecs et fut « trafné trois fois autour des murs de Troie sous les yeux de tous les c siens , et que depuis le roi Priam le racheta très-chèrement , d'autres

< disent que les Grecs le rendirent per ruego di gracia. >

A la fin de son livre l'auteur , après avoir reproduit en l'abrégeant la dédicace de Guido à l'archevêque de Saler ne , rappelle c d'après l'histoire des Français ■ les synchronismes de l'histoire de Troie et la séparation du peuple troyen en deux branches sous Francion, fils d'Hector, pelit-fils de Priam , et Turco , fils de Troîlus. Il termine galamment son livre en défendant contre Virgile l'honneur de Didon. < Je ne veux plus, c dit-il , écrire ici qu'une chose, pour que ceux qui la liront prennent € exemple de chasteté en la reine Didon , que plusieurs ont cherché à

< diffamer et principalement Virgile < por alabar a Eneas » , assurant « qu'elle s'unit au Troyen , ce qui est faux. Aussi saint Jérôme dit-il « que pour cela seul Virgile mériterait être en enfer (2). »

Nous n'avons étudié jusqu'ici que des imitations complètes de l'œuvre de Benoit. Un illustre écrivain d'Italie devait en détacher un seul épisode pour eu faire tout un poème qui devait avoir une existence à

(i) On sait qu^Homère n'a rien dit de semblable.

(2) Ce n'était même pas encore asseï pour TEspagne, et elle pouvait lire les mêmes faits racontés par Joachim Romero Cespeda : f La antigua, mémorable y sangrienta destruycion de Troya sacada de varios autores, repartida en dlez narra tiones j Teinte cantos, Toleda, 1583. > On en retrouverait encore la trace dans les « Historias e conquestas dels excell. et catbol. reys de Arago. Mossen de re Tomich ca- Taller, 153^ » ; in-k* gothique avec figures.

part et toute une histoire. Avec cet instinct littéraire aaquel on peut reconnaître en lui un des vrais imitateurs de la Renaissance, Qoccace saisissant dans Tœuvre du trouvère ce qui ét^it vraiment origiqal çt piquant , et laissant là les Grecs , les Troyens et leurs interiQiluibles combats, s*est contenté de raconter les amours de Troîlus et de Briséidll* C'est le sujet même du Filostrato ou le vaincu d amour (l).

Mais Boccace s'est-*il inspiré directement de Benoit (2) ou ne Ta-ttU connu qu'à travers son traducteur, Guido Coloniia ?

Il est à noter d'abord que Boccace ne traduit pas, que l'œuvre qu'il a bâtie sur ce thème est presque de tout point originale. Il s'est contenté de prendre les traits généraux de l'aventure 9 la passion 4^ Troîlus , l'amour ardent et la trahison de Briséida. On voit quiil ^ reçu une impression forte, mais qu'il compose sur des souvenirs 4é](à loi'ntains; car il ne garde presque aucun trait de l'ceuvre originale.

Dans ces conditions , il semble que c'est l'œuvre naïve du vieux trouvère plutôt que le sec et froid résumé de Guido qui avait dû frapper son imagination et y laisser trace. Boccace avait dû lire dans le texte français l'histoire qui l'a charmé. On sait combien il était •familier avec Jios vieux auteurs. Fils d'une parisienne, il est reveaii à Paris deux fois; il' y vivait à l'âge où l'esprit est le plus ouvert aux iBdpressions poétiques , où l'oq se passioane pour elles , où on ne Ifls oublie plus.

Du reste , entre ses mains, Uaventure a tout-à-fait changé de caractère. Du fabliau malicieux Boccace a fait une touchante histoire, un poème en l'honneur de l'Amour: « d'Amour contre qui nul se peut « deffendre, et qui y essaie laboure en yain; car plus y travaille plqs « tost perist (3). »

Benoit ne s'inquiétait pas de peindre la tendresse de Trpîlus et de ^Briséida.

(1) V. Filostrato. Amb. Didot, Paris, 1789, 228 p., 3 stroph. de 8 vers à la page, environ 5,500 vers.

(2) Voici un passage pris au hasard (dans une traduction dont je parlerai tout à Thenre), qui rappelle tout^à-fiiit BenolL II s'agit de Briséida. « Les quelles choses aloit pensant neantmoins toutes ses dou- « leurs et ne savoit que faire ou de le foujrr ou de le approucher. Cecy lui fist refroidir le courage et « le pensement que elle avoit de retourner. Cecy lui fist passer son hault couraige que elle avoit envers c Troîlus et la nouvelle espérance fist aucunement retourner Tangoesse et le tourment que elle sentoîl « paravant. Et de cecy vint Toccasion parq^^oy elle ne tint pas la promesse qu^elle avait fbite. »

(d) On reconnaît ici une phrase de Benoit parlant de la passion d*Achille.

Gfe qui lë touchait et Tintéressait, c'était la rai^ide volte-race de éelle-ci; il nous Taisait tout d'abord assister à la séparation des deux amants et menait lestement Taventure avec Diomède : il nous faîsaît rire de la légèreté de la femme. Boccace veut nous attendrir sur les douleurs de Pâmant trahi ; il veut nous intéresser au récit de cet amour si complet , de ce dévouement si entier, de cette douceur et de cette résignation désolées. Il nous raconte longuement le bonheur ; il nous peint la douleur de Troîlus , son inquiétude , son attente , son désespoir. Benoit nous montrait surtout Briséida ; ici c'est Troîlus qui réclame toute notre attention ; dès qu'elle n'aime plus Troîlus, Briséida (ici Griséida) disparaît. Et l'auteur a fait l'histoire d'autant plus émouvante qu'il y a mis son propre cœur et ses propres souvenirs, qu'il y a peint des plaisirs qu'il a ressentis, une séparation dont il a souffert, des angoisses et des tourments qu'il a connus lui-même; qu'il y â représenté, en les faisant plus tragiques, en remplaçant les tristesses de Tabsence par les désespoirs de l'abandon , ses propres amours avec cette fille charmante de roi , cette Fiammetta qu'il a tant célébrée. Lui-même, avec quelques précautions nécessaires, nous a prévenus au début de son œuvre (1}. Il est, nous dit-il , désolé d'être séparé de sa dame ; il n'avait pas assez senti jusquelà combien sa présence lui était douce et nécessaire; il est prêt à en mourir. Pour tromper son chagrin (2) » il songe à chanter de quelque passionné comme il était et comme il est lui-même : « d'alcuno passionnato c siccome io era e sono : tanto* viene a dire quanto uomo vinto ed abba-

< tutto da Amore. • 11 feuillette les antiques histoires pour y retrouver sa secrète et amoureuse douleur ; rien ne lui paraît s'y prêter mieux que le valeureux jeune Troîlus : « Alla cui vita , tanto per amore e per la lon- « tàtiahza délia sua dottna dolorosa ( se fede alcuna aile antiche légende « si pnô dare) potche Griseîda, da lui sommamente amata, fu al pâtre

< renduta , e stata la mia simillima doppo la vostra partita. p Boccace prévient les réflexions malignes du lecteur en assurant que, s'il a peint le bonheur de Troîlus , « sa propre fortune ne fut jamais si prospère. » Ce qu'il a peint fidèlement, ce sont les larmes, les soupirs, les angoisses.

(i) V. Filostrato, Argomento delCautore,

(S) « Da piu atil consiglio commosso mutai proposito e pensai di ?oler con alcuno oncsto meno di rammaricliio cacciar queilo dal tristo petto. >

Ce sont aussi les charmes et les mérites de Griséida : t E quante volte , fl valorosa donna , le bellezze e qualnnqae altra cosa laudevole in donna I di Griséida scritto troverete , tanto di voi esser parlato potrete inc tendere. •

On retrouve les mêmes pensées au début du poème lui-même , dans rinvocation passionnée qu'il adresse à sa dame. D'autres implorent Jupiter ou Apollon ou les Muses ; l'Amour lui a fait changer cette antique coutume :

Tu, donna, se la luce chiara e bella

Tu mi seî Giove , tu mi sei ÂpoUo Tu le Mie Muse.

Il veut, pour son départ qui lui a été plus terrible que la mort,

Piu grave a me cbe Morte e piu noiosa

écrire quelle fut la vie désolée ( dolente ) de Troîlus.

Adunque, bella donna , alla quai fui E saro sempre fidèle e soggetto^ 0 vaga luce de bogl'occhj , in oui Âmore a posto tutto il mio diletto , Bella speranza e sola di colui Ghe t'ama piu di se d'amor perfetto , Guido la nostra man, reggi Tingegno Nell' opera^ la quale a scriver vegno.

Boccace , du reste , aurait pu se dispenser de nous faire cet aveu ; nous aurions aisément deviné dans le poème le souvenir de Fiammetta. On y retrouve des traits qui appartiennent à la vie de Boccace. On nous dit que ce fut dans une église qu'il rencontra pour la première fois celle qu'il a tant aimée. C'est dans les mêmes circonstances qu'a lieu la rencontre de Troîlus et de Briséida. Troîlus est dans le temple de Pallas oii sont rassemblées, pour fêter la déesse, les plus belles entre les Troyennes. c 11 advint adonques comme Troylus se aloit morguant c puis de l'un , puis de l'autre , puis ceste cy puis ceste là regardant ,

c d'aventure par entre les gens son œil tresperça et joignit jusque-là ou « estoit la plaisante Griseida. i Celui qui raillait tout à Tbeure la faiblesse des autres est vaincu à son tour. Et ici on peut noter un changement dans le récit qui nous montre comme il est en effet personnel. Dans Benoit , Briséida était une jeune fille ; Boccace , fidèle à sa propre histoire , en a fait une veuve parée de toutes les grâces et de toutes les vertus.

Je ne veux rien dire de la première partie, où le poète peint avec une voluptueuse complaisance , sans ménagements et sans réticences , le bonheur des deux amants , les ravissements de la possession , les nuits ardentes» les ravissements sensuels d'un amour tout méridional. C'est l'amour naturel , sans réflexion et sans théorie , trouvant tout son mérite dans son ardeur seule. Notons cependant que l'auteur y joint un sentiment déjà raffiné , cette sorte d'épouvante de son propre bonheur , cette résistance à y croire , cette crainte de le voir échapper , ces inquiétudes enfin que notre nature imparfaite mêle à nos plus complètes jouissances. « Doulce nuict tant désirée, s'écrie Boccace ou son interprète , quelle joie et quel plaisir donnastes vous à ces deux amans ! Si la science que onques eurent les poestes m' estoit donnée , si ne sauroit par moy estre desinëe ne déclarée la grant contentesse et plaisir que avoient les deux amans ne la grant chaleur qu'ils sen-

toient et encores doubtoient ils qu'ils ne fussent l'un o l'autre ou

qu'il ne fust pas vray qu'ils se tinssent embracez comme ils faisoient et que ce fust songe. Et souventes fois s'entredemandoient : est il vray que vous tiens icy entre mes bras , ou si c'est songe. Puis s'entredisoient : ma seulle amour, se peut-il faire que ce soit vous que je tiens icy entre mes bras ? Dites le |moy que Dieu vous aïst ; et souvent s'entrerespondoient et s'entredisoient de telles gracieuses paroles. > La seconde partie a un autre caractère. Le sort a séparé les deux amants; Troïlus ne connaîtra plus désormais que les souffrances de l'amour ; le poète nous les peint avec un sentiment ému et des traits touchants. La tendresse de Troilus est pleine de délicatesse , pleine de dévouement et de confiance. Griseida en le quittant a promis de revenir dans dix jours; le dixième, Troïlus vient l'attendre aux portes de Troie: il l'y attend inutilement jusqu'au soir; mais il cherche des explications

508 BENOIT DE SAmTE^MOUB

à son retard. Il veut espérer encore : il se blâme lai-même de n'avoir

pas songé plus tôt que, discrète et réservée comme est Griséida, elle

aura voulu attendre ia nuit pour ne pas trahir le secret de leurs amours.

Ainsi toujours il est prêt à lui chercher des excuses, tant son cœur est

sincèrement épris. En vain les jours se succèdent, il se reprend à la

moindre lueur d'espoir. Il loi écrit ; car il y a encore ici cette différence

avec le poème de Benoit, que Troilus et Griséida demandent voloatiers

papier et plume, et composent de longues épi très plus ou moins inspirées

des Héroides d'Ovide. Troïlus écrit et il se plaît à croire que Griséida va loi

répoudre. Il implore une espérance, il voudrait qu'elle l'aidât à se tromper

lui-même. « Si vous me donnez espérance je attendray, combien qne le

t attendre me ennuyé et grève outre mesure , et si vous me ostez l'es-

« perance , je me tueray et donneray fin à ma dolente vie. Mais quant

<( ce adviendra , la honte en sera vostre et le dommage mien , quant on

« saura que à si villaine mort avez conduict et mené ung vostre et

« loyal serviteur , sans ce que jamais vous féist iaulte. »

Mais bientôt , ce qui est encore de la vérité de cœur , eet bomnie tout à l'heure désespéré jusqu^à vouloir en mourir, craint maintenant de mécontenter celle qu'il aime. Il la supplie de lui pardonner si , en écrivant cette lettre « il a sans le sçavoir aulcunement failly. » Il avoue lui-même qu'il cherche à se faire illusion : « Je voes aimoye plus qne c moy mesme , et tout trompé que j'estoye , si ne le povoye je croire, i

Sa désolation n'éclate pas en colère ni en plaintes amères. Ses paroles sont au contraire toutes pleines de douceur , d'une douceur mélancoifqae et attendrissante. An lieu de maudire il supplie. « Hélas, Griséida , c s'écrie-t-il , ma mye, ne me faictcs mourir de si aspre douleor. i Quand enfin il ne peut plus douter de son infidélité , lorsqu'il a vu sur une riche cotte que Diomède portait sur son karnais, et que Deypbebus lui a enlevée, un Termail d'or (l) qu'il avait donné à Griséida , « alors « que avec grant douleur il print congé d'elle i , sa plainte garde encore ce même caractère de touchante douceur. « l^s ! n^aviez vous pas 4 d'aultre joyau pour donner à vostre nouvel amy sinon celny que je

(i) On Toit ici comme les mœurs ont changé aussi bien que les caractères ; comme les moeurs galantes ont succédé aux mœurs purement chevaleresques. Il n*est plus question du tout dans Boccace de ce dteral de Troilus qoe Dkmiède, après aToir renversé le caTalier, envoyait en présent ft Briséida.

BT LB ROMAN DE TBOIB. 500

c TOUS donnoy avec tant de lennes et de souppirs , affin que tous eusseï t aulcuue sooyeoance de moy maleureux ? >

Il montrera jusqu^au bout ce même dévouement résigné. C*est lui-même et lui seel qu'il punit des fautes de sa dame ; il ne songe pas à se venger.

Le Troilus que nous peint Boccace appartient plut6t au Roman de la Table^Ronde qu*à celui de notre vieux trouvère ; c'est un Trère de Tristan. Dans le Roman de Troie , il était désolé de Tabsence de sa dame ; mais il n'en perdait pas un coup d'épée. Dans Boccace toute sa force l'abandonne. Quand il ne peut plus douter de son malheur , peu s'en faut qu'il ne tombe malade : « Toute la vertu du corps s'en estoit partie

< et lui estoit demeuré es membres si pou de force que à pou se povoit c sonstenir (1). > Bientôt même il succombe, et « il reste longtemps n en son lit feble et failly. i Et ce n*est pas le corps seulement qui est faible chez lui, c'est l'ftme aussi; sans cesse nous le voyons pleurant avec son ami, et quand il est seul, le poète le peint encore c dolent et « pfëin de lermes. »

Enfin , quand il a perdu tout espoir , il veut se tuer ; et par là encore, comme par sa faiblesse morale, il rappelle tout-à-rait les héros de la Table-Ronde. Cette pensée de suicide se présente souvent à lui , tandis qu'elle n'est pas venue une seule fois au vieil auteur français. Le TroHus italien a voulu se tuer lorsque dans la nuit des adieux il a vu sa maîtresse évanouie entre ses bras. Il veut se tuer encore quand il est trop sûr de sa perfidie ; c et ame trop mieulx me tuer moy mesmes que vivre plus c en cest estât puisque fortune m'a à ce conduict. La mort me sera a plaisante là où la vie me seroit ennuyeuse et desplaisante. Et cecy dict

< courut prendre une dague, laquelle pendoit au chevet de son lit. » Il faut noter pourtant que tout vaincu qu'il est par l'amour , il se ranime quand on lui parle de combats. Son confident réveille son courage en lui disant : « On diroit de vous que vous pleurez de conardie et de poour c que vous avez pour la guerre et non pas pour amour. •

Ce n'est pas Troîlus seul qui a changé. Le poète italien a également amolli la peinture de Briséida ; il l'a représentée sous des traits plus

(1) Boman de Trotlus, t^ S76, 282 et 290.

aimables ; elle a plus de délicatesse morale ; elle se défend plus longtemps. Jusqu'au jour oii elle a aimé Trollus, soi) honneur avait été sans tache* fl Amours , dit Fandoro , a mis vostre cueur en tel îieu qu*il ne le povoit c mieux loger, pour ce vrayment que elle vault trop en courage, en « beauté , en coustume et en doulceur , en gracieuseté , en honneur et « en noblesse. Oncques dame ne fut plus plaisante ne qui plus doulcement « et sagement parlast, ne plus gentement et joyeusement se voulsist main- 1 tenir , qui tant fust plaine de toutes vertus ; et si vous dy qu'il n'est fl au monde chose si haulte ne si grande qui appartenist à honneur de € dame que elle n'osast bien entreprendre, tant est de bault et de noble a corage ! Une chose tant seullement vous nuyra que ma cousine en € oultre toutes aultres choses s'est tenue et tient plus honnestement que fl nulle aultre dame , et c'est celle qui plus mesprise les faiz d'amour. »

Son infidélité est moins brusque. Dans le camp des Grecs elle gémit, elle pleure « de ne plus veoir sa doulce amour. Il n'est nul qui s'il fl l'eust veue en celle douleur et angoesse qui s'en fust peu tenir de « pleurer , tant la faisoit piteux veoir ; car à toute heure que elle povoit « avoir temps, son mestier n'estoit fort de gémir et de plaindre. •

Les mœurs sont aussi plus élégantes. On reconnaît ici l'Italie et la race artiste par excellence, éprouvant le besoin de répandre son bonheur , de le dire au soleil , à la nature , de chanter ses amours comme l'oiseau* Ainsi fait Troîlus heureux. < Et comme celui qui est « du tout hors de mélancolie, lyement commançoit à chanter ainsi < que bien faire le debvoit de droit et de raison pour sa fortune qui si « douce et si gracieuse estoit i ; et quand il est abtmé dans sa douleur , c'est encore à la musique que ses frères vont demander pour lui des consolations. Par leur ordre, Polyxëne, Andromaque, Hélène, Cassandre viennent le visiter « menant avec elles toute manière de instrumens pour fl le povoir resjouir, et ce faisoient pour l'oster hors de mélancolie où fl il estoiU > Troîlus ne répond pas à leurs amicales instances : fl Autre fl chose ne faisoit que regarder puis l'un, puis l'autre et en son piteux « cœur lui souvenait de Griséida et ne povoit tenir que aucune fois il t gectast des souppirs. Mais toujours sentoit il aulcune douceor de la « mélodie des sons qui là estoient. >

A ce sentiment de l'art , Boccace joint le sentiment de la nature ,

BT LE ROMAN DE TROIB, 511

dont il y avait du reste déjà IMndication dans Benoît. Deyphebus voulant consoler Troïlus , lui dit : • Le printemps est venu , et Tait

< dehors si trés-bel que les prez et les arbres et toutes aultres choses « reverdissent. Si vous devroit tout le cœur resjouir quand vous veez cest « beau temps, i

D'ailleurs , Boccace , dans ce poème , se soucie aussi peu de la fidélité historique et morale que Benoît lui-même. Non-seulement il nous montre Troïlus se délassant à chasser la grosse bête, Tépervier sur le poing, ou, pour reconduire Griséida, montant à cheval en semblable équipage, mais il donne des . armoiries à ses héros. Troïlus a vu en songe Griséida foulée aux pieds par un sanglier ; il pense qu'un danger viendra de Diomède c pourquoy son ayeul tua le sanglier de Calidona « et cecy savon certainement par les anciens; et oncqucs ne fut que

< tous les siens ne portassent les sangliers en leurs armes, i Son héros enfin pense un moment à [iénétrer dans le camp des Grecs « en habit dissimulé en guise de pèlerin ou aultrement, parquoy il « ne Tust pas congneu. i

Boccace ne s*est pas contenté de ces changements. Aux trois personnages dessinés par Benoit , il en a joint un autre dont il n'était pas question dans le Roman de Troie , et que lui-môme met souvent en scène: c'est ce Pandarus (1) à qui le drame de Shakespeare devait fiûre un si fâcheux renom. Boccace ne Ta pas tout-à-fait peint des mêmes couleurs. C'est, il est vrai, un gentilhomme de mœurs Taciles, comme le conte et la comédie italienne devaient en ofTrir tant d'exemples, un épicurien peu chargé de scrupules, trop convaincu que la beauté passe vite et qu'il faut se hâter d'en jouir, et qui ne porte aucun héroïsme dans l'amour : cousin de Griséida et désireux de servir Troïlus auprès d'elle, il pousse un peu loin le dévouement à l'amitié ; mais ce dévouement est sincère, et du moins il ne fait pas de ses services le honteux trafic que lui réserve le drame anglais du XYP siècle. C'est d'ailleurs un vaillant homme qui , lorsqu'il voit Troïlus vaincu par le chagrin et prêt à mourir , lui donne de hardis conseils et le pousse à chercher au moins une mort glorieuse , qu'il est tout prêt à partager avec lui. La présence de ce personnage , sa moralité facile ^

(I) Sylvius iEneaSi Dt Eurialo et Lucretia, appelle Pandalus on de ces amis oUigeantu

sa façon d'entendre les devoirs de Pamitié, sa conplaisance pour les faiblesses de ses amis , et Tindulgence qu'il trouve chez Tautear , siiflSraieDt à nous apprendre que nous avons à faire à un autre temps et à un antre pays.

Le style enfin est plus différent encore, et tout rapprochement sur ce point devient difficile. Au lieu de la phrase brusque, sèche et courte, un pea nouée, un peu enfantine du narrateur français, la langue ici est souple, abondante, harâionieuse, élégante, déjà classique. Le poète déploie un iuxe d'images et de grâces poétiques qui nous rappellent qu'il était le contemporain de Pétrarque. Il nous fait songer aussi que déjà l'Italie souffrait de la maladie du bel esprit ; on le retrouve même dans la vieille traduction française (1).

Boccace a terminé son poème par une sorte de moralité amoureuse où les formules de la dévotion se mêlent assez étrangement à la galanterie. Il engage les jeunes gens à' s'instruire par l'exemple de Troîlus et à refréner leurs désirs :

0 giovinetti, a quali con l'etate Sorge per donna il fervente desio ,

1 vostri desideri reffrenate !

Il leur indique la dame à laquelle il convient de s'attacher. On retrouve dans ces strophes un souvenir des réflexions de Benoît :

Donna perfetta ha sol ferme il desio ' Di far si amare^ e d'amor si diletta.

Queste con sicurtà son di seguire.

Il réclame leur sympathie et leurs prières pour Troîlus:

Siate dunqne awedati, e compassione Di Troïla SLbbiate, e di voi insiamente, Anzi fate una lugubre orazione Per esso al dio d*amore pietosamente Cbe posi in pace.

(1) Je prends un exemple au hasard. Troîlus, depuis que Griséida est partie, prend plaisir à regarder les tentes des Grecs qu'il ne regardait jusque là qu'avec colère « et quant aucun ventellet Tenoit de celle part qui luy Irappoit au visage, il disoit que c'était des souspirs que Briséida lui envojoit. •

ET LE BOMAN DE TROIE. 5iS

Que le dieu leur accorde à eux-mêmes la grâce d'aimer joyeuseoMOt (accorti) et de ne pas mourir tristement pour une dame. Le poëoK 8'acbève par huit strophes que rauteitr adresse à son œuvre, gracieuse et humble supplique à sa dame ^ t alla donna gentil délia mia mente. »

On voit combien mwc ces grâces on peu molles , avec cette tendresse déjà efféminée, avec cette élégance de la forme nous sommes loin de Beiiott. Rien ne saurait marquer plus sensiblement que ces deux leuvres la différence de génie des deux races, la différence surtout des dates et des civilisations.

La France qui ne lisait pins guère à ce moment le poème de Benoît, oa qui , comme nous Tavons tu , le lisait sous une forme nouvelle , et sans plus savoir le nom de son auteur, n'allait pas tarder à s'approprier le récit que lui devait Boccace. A la fin du XiV' siècle ou tout-à-fait an début du XV*, il avait été traduit par un Beauvauqui ne dit pas son prénom, mais qui doit être Pierre, premier du nom, sénéchal d'xVnjou et de Provence, fils aîné de Jean II, mort à Naples en 1391, capitaine du château et cité de Tarente (1). Pierre était, comme son père, attaché à cette maison d'Anjou qui ne put garder un trône au-delà des monts, mais s'y était initiée à la Renaissance et en avait rapporté la connaissance el l'amour de l'Italie et des choses italiennes. Pierre en avait eu sa bonne part. C'était un digne aïeul de cette noblesse Trançaise du temps de Louis XII et de François I", qui sut unir le goût des lettres à la valeur guerrière et à la pratique des affaires. Homme de guerre et diplomate, Pierre Tut attaché à Louis II d'Anjou qui le désigna pour un de ses exécuteurs testamentaires , et à Louis III dont il négocia le mariage , en 1/|31, avec Marguerite de Savoie. Il avait pris une vaillante part aux guerres de la France contre les Anglais. On le voit figurer, en l/il6, parmi les chefs de l'armée Trançaise en Normandie, près de Ilonncfleur. En ili^liy il était aux côtés de Jean II d'Alençon quand celui-ci défit les Anglais et fit leur chef prisonnier ; il était parmi les seigneurs angevins qui les battirent, en l/i29, près de Beaumont, dans le Maine. En l&Sl, il était de ceux qui forcèrent Willoughby et le bâtard de Salisbury à lever

(i) y. Nouvelles françoises du XIV* iiêclc, Inlrod., p. en et cm. M. de Paulmy, sur un manuscrit qui lui a appartenu, indique à tort Louis de Beauvau comme I^dUleur de cette traduction. L'éditeur du Troilus a remarqué qu^un des manuscrits a appartenu à Valenline de Milan, morte en là08.

Mil BENOIT DE SAINTE-MORE

le siège de Saint-Célerin (1). Ce vaillant homme Taisait en même temps profession d'être amoureux comme il convenait à tout homme bien-né du XY» siècle, et il a chanté ses amours. C'est lui qui nous rapprend à la fin de son livre : < Le joyeux temps passé souloit estre occasion que « je faisoie de plaisanz diz et gracieuses chansonnettes et balades. » Un jour, se trouvant dans une situation de cœur tout autre, aussi triste que Boccace ou plus malheureux encore , Pierre rencontra, à ce qu'il nous assure, dans la Librairie du roi, son maître , le Filostrato de Boccace, qu'il a le tort d'appeler Potréarque (2) (Pétrarque), et y trouvant un écho et un allégement de ses propres chagrins, il le traduisit pour la consolation des âmes souffrantes et trompées. Le bon sénéchal ne parait pas s'être nourri d'habitude d'aussi tristes pensées ; il s'étonne quelque peu lui-même d'avoir entrepris une œuvre si mélancolique : « Je me suis c mis à faire ce traictié d'affliction contre ma droite nature, i II n'y voit lui-même d'autre raison que t de réduire à mémoire les très-divers < tours et estrangcs termes que sa dame lui a faicts et le tort qu'elle « lui a tenu et tient encore. » Il est, du reste, heureux de l'avoir entreprise, car ses douleurs lui semblent en être allégées (3). Je ne veux pas m'arrêter à parler de cette traduction elle-même ; elle a été publiée avec grand soin {h). Notons seulement que l'éditeur a eu raison de signaler les qualités littéraires du livre du sénéchal d'Anjou (5) , l'accent tout personnel qu'il a su y mettre, la richesse et la variété de son expression. C'est là une lecture facile et intéressante.

Le poème de Boccace a été comme une branche détachée d'un grand arbre, qui mise en terre devient un arbre nouveau. On sait quelle

(i) Notons en passant que Pierre de fieauYau a été un des ancêtres de Henri Vf, La fille unique de son fils Louis de Beauvau épousa, en 1^54» Jean II de Bourbon, comte de Vendôme, dont elle eut huit enfants. L*alné des fils fut François de Bouii)on, bbaïeul de Henri IV. On retrouve toujours ainsi ft tous les grands hommes des origines littéraires.

(2) C'est le nom que donne le Ms. de TArsenal 25S, et le Ms. de la bibl. Imp. 1^67. Le Ms. iA72 écrit Petre Arane^ id., 1Â9G.

(3) V. le préambule du Troilus,

{à) V. Nouv. franc, — Aux quatre manuscrits de la bibliothèque Impériale 1Â67, 1Â72, 1^96, 1501, et à celui de Tours que signale Tédi^cur, il convient d*cn joiudre trois que possède TArsenal , 251, 252, 53 ; ce dernier in-^, du r> 101 au f^ 168.

(5) C'est sans doute en souvenir de cette traduction que le roi René, dans son Roman de très^doule* Mercy, a placé le blason du fils de Tauteur^ Louis de Beauvau , à cdlé de celui de Troilus.

fortune il devait Taire en Angleterre. Le plus illustre des poètes anglais

du moyen-âge , Chaucer recueille les inventions du poète italien , les

mêle avec celle du vieux trouvère normand et en fait une imitation

qu*il publie vers Tan 1360, sous ce titre • hère follovireth Boke of

Troilus and Cresseide. • Le livre est resté fameux en Angleterre. Les

éditeurs et commentateurs du poète anglais n'en ont parlé qu'avec le

plus ardent enthousiasme. Robert Henderson le complétait au temps de

Henri YIII et y ajoutait • le lamentable et douloureux testament de

la belle Creseide. i Tout le monde connaît le drame de Troilus et

Cressida, attribué à Shakespeare (1). Vers le môme temps Decker et

Cbettle composaient sur le même sujet une tragédie intitulée d'abord

Troyelles and Cressida^ puis plus tard the Tragedy of Ayamemmon (2).

On a trop parlé du poème de Chaucer et du Troîlus de Shakespeare (3)

'' (i) Donné en 1600 selon Chalmers, 1601 selon Nalhan Drake (Shakespeare and ht» lime, 18&'i), 160S selon Malone.

(2) Autorisé par le maître des Râles, le 3 juin 1599, et joué sur le théâtre de M. Henslowe.

(3) Nathan Drake signale comme origine* du drame de Shakespeare Chaucer, les Recuyles of deitruclion of Troy from Le Févre, et les sept premiers livres de THomère de Chapman. — 11 est curieux de voir Tenthousiasme que ce drame inspire aux critiques anglais. Godwin y voit la plus singulière et à certains égards la plus frappante (striking) de ses productions. N. Drake ne Tadmire pas moins; il ne fût qu*une réserve, c*est qu*il ne se trouve aucun personnage à qui Ton puisse s*intéresser ; mais « c'est une .œuvre unique pour sa pcrtection au point de vue de la conslruclion et de TefleL C*est un • continuel sarcasme, une copie ironique du grand tableau homérique • ; il éprouve cependant encore quelques doutes sur le point de savoir si Shakespeare a bien eu le mérite de rinvention , ou si cela ne reproduit pas des narrations gothiques dont il s'est inspiré. Cependant il pense que, comme il avait sous les yeux Texcellente version de Chapman « c'est bien Shakespeare qui « est Pauteur de la parodie. « 11 a bien eu le dessein marqué d'exposer les absurdités et les folies de la guerre de Troie , la nature « méprisable de son origine, les discordes funestes qui en ont retardé l'issue. C'est lui qui a dépouillé « les caractères homériques de toute leur pompe épique ; « he has laid them uaked to the very heart. * « C*est lui qui , leur enlevant ce caractère général que leur avait donné Homère en faisant des êtres « abstraits plutôt que des personnages vivants, les a individualisés avec un pinceau si puissant, si délié , « et si distinctif ( discrimlnating }, que nous entrons en connaissance bien plus intime avec eux comme « simples individus que par toutes les descriptions splendides du poète grec • . Godwin a encore plus exalté • la force sans parallèle et la netteté de caractérisation déployées dans cette pièce. Tous les < personnages de Troilus, en tant qu'ils dépendent d'une riche et originale veine d'humour dans l'au- « teur, sout dessinés avec un bonheur qui n'a jamais été surpassé. Le génie d'Homère a été Tobjet « d'un long tribut d*admiration ; mais ses caractères ne supportent pas la plus légère comparaison avec « les traits que leur a donnés Shakespeare. Du reste, le critique veut bien excuser Homère, parce que « les dispositions des hommes n'avaient pas été suffisamment déployées en ce temps , les rayons de « l'humour n'avaient pas été distingués par le prisme ou rendus durables par le pinceau du poète. 11 « admire surtout Thersite. Shakesi^are est le Prométhée qui leur a donné l'âme ; jusque là, ce n'étaient •■ que des formes inanimées. •

pour que je veuille entrer ici dans le détail de cette étude qui a été déjà faite et bien Taite (1).

C'est encore du Roman de Troie par la traduction de Guido que procède un poème italien (2) en vingt chants et en octaves , intitulé : • Il • libro del Trojano », qui date probablement du XV* siècle. On Ta généralement attribué à Fra Jacopo di Carlo, bien que selon la remarque d'Éberl (n** 11850) et diaprés le titre même, ce nom, qui figure sur la première édition et qui ne se retrouve plus dans les éditions postérieures à l/i90 , semble indiquer non pas Fauteur mais Vimprimeur , qui exerçait à Floi*ence de l/i87 à l/i89, et qui peut bien avoir imprimé à Venise en l/i91 le Trojano sans en être l'auteur. Ëbert se demande s'il ne faut pas chercher son nom dans un acrostiche que présentent les trois dernières stances du XX® livre , et où Ton lit : < Angilus Johannes Franci ad Ân- « dream f. » La date de composition du livre ne doit pas être de beaucoup antérieure à sa publication. L'auteur, on le voit par les allusions de son début (â) , connaît déjà les poèmes sur Roland et sur Renaud , et il a assisté à tout ce grand développement de la poésie chevaleresque italienne que l'Ârioste allait bientôt résumer et couronner si brillamment

Il veut chercher une voie nouvelle , et laissant de côté toutes ces

(i) V. surtout Nouvelles françaises en prose du XIV* siècle. Paris, Janet, 1858, Intr., p. xcm, a et cxxv-cxxxii ; et E.-G. Saudras, Étude sur Chaucer considéré comme imitateur des troufères , Paris »

(2) V. t // libro del Trojano composto in lingua fiorenlina. « —On lit ft la fin : t Ilnito il libro detto Trojano stampato e composto in lingua fiorentina nella magna et triomphante cipta di Vinegia per me Ser Jacopo di Carlo poeta fiorentino 1^91 *, in-S**, 110 ff. à 2 col., àO lig. à la page. Brunet signale les éditions suivantes: 1A91, 1509, Venise; 1509, MUan ; 1515, 1518, 1536, 15Â9, 1553, 1587, 1615, etc. V. Melzi dizionario di opère anonyme e pseudonyme, t. III, p. 177. — Gioguené, Hist. de la litU ItaL, U V, p. 2.

(S) Per £ir ne a piu gente disciplina Vulgar traduwi l'opéra latina

Insieme de Trojani et d^li Greci

Canteren, quel che Virgilio ne icriTe

B qaanto Ovidio anchor par che n'a preci,

Et quanlo da Salustio ne dérive

De Ditia greco et Darete Trojano

Che vedendo ne scrîaae da aua mano.

Quivi non li acrJMe corne Sainiccni

Orlando mandi , ne a Rinaldo quanti.

Corne caminando i Puadini TroTaaaon, per le aiepe i gran Giganli Ne come cercando fuor di lor confini Andar gia molli cavalier erranii.

Qui non e chi le carte empi de sogni Per cui conven ch*el vuko crante agogni.

Qui ai dira per che cagione al fondo Troia ai miaie, e per che caao reo, etc.

vaines inventions « Qui non e cbi le carte empi de sogni » , traiter des sujets plus sérieux.

L'auteur du Trojano, en effet, a peu donné carrière à son imagination : son œuvre est médiocre et d'un médiocre intérêt. Il la présente dès le début comme une traduction du latin. Dans la première stancc du premier chant , il dit :

Fer far ne a pia gente disciplina Valgar tradussi Tistoria latina.

Cependant il ne faut pas prendre cette assertion à la lettre ; il s'inspire de Guido plutôt qu'il ne le traduit, commentant, amplifiant et corrigeant. D'après les titres des diverses éditions , l'auteur , avec grand talent , c cou gran ingenio i a ramassé pour ainsi dire toutes les Tables poétiques. < Il traite de la destruction de Troie faite par les Grecs pour « l'amour d'Hélène qui , par le troyen Paris , fut ravie au roi Ménélas : • il dit comment par cette destruction furent bâties Rome, Padoue, Vérone et beaucoup d'autres cités italiennes; et il raconte les batailles qui furent faites en Italie par Énée , et comment il alla en enfer et en revint avec beaucoup d'autres histoires décrites par divers auteurs (1).

Dès le commencemeût le poète se met à l'aise ; il consacre trois chants à raconter l'histoire de Jason et de Médée , les amours d'Achille et de Déidamie. On sent partout qu'il n'a pas le sérieux de notre trouvère et qu'il s'amuse de son sujet. Il nous assure , à propos de Médée , que le talent d'enchanteresse était un de ceux dont se piquaient volontiers en ce temps-là les filles de roi. Il donne à ses personnages les plus glorieux des épithëtes peu héroïques : < il bon Hetlor , il bon Paris. »

Il accentue aussi le rôle ridicule de Ménélas ; il nous le montre plein 4e complaisance :

Helena fe sedere intro lu festa.

Il re ebbe ad Helena a comandare

(1) • Trojano, il quai tralla la deslrussionp de Troia per amor di Helena grccca laquai fu lolla da Paris Trojano al re Menelao, e corne per lal dc!>lruUon fu edificata Roma, Padova et Veroiia. Moite ciltadc in Ilalia per Enea troiano, romc intenderai. t Bibl. Imp. Y 35^9, in-i6. Avec une gravure représentant Tenlèvement d^Hélène , un grand bois asseï énergique , en tête du i*** dianl ; de petits bois misérables aux antres.

la vflleàPSm

^^ et mt le TU* à raconter

piagKt éB éévdoppements que

éts Yaisseaux et

ici les béros

«t «M tradocteiir sont ici

I» penoniiages inventés

; aa DL* Malgareton

àÊDL îBfentions de ses

poésie italienne.

« d faBlnr saisit cette

italienne:

?*«>/ ^ott i '^nci JL 3tir9ttra£ia in F:

Il ^afvi:^tf :«f!^ .Kut!uiuidi!^ iioss te nk FifiMn» dennl chei loi le lirwf iTR^^ubir. U 4 ^^mce :!lMIte^ !a;s pcv&raKcs ée BeaoiL Cest Hector, ck;^ rnHtiiB> «{iti :RMtc :^e^ liief«& es pcvififectiML Hector, an moment de KMrir. ÙHMie ^epc nNs^ ctMraM» et mmt fbdk de Tictimes plus

Setoî w tiE ^*v»roaa

Apcvt^so CIO duo mâiia caT^dMen Ocose COQ sue maai il po' gnerneri

Gomme dans Benoit, Achille oe peut avoir raison de lui qu'en le frappant en trahison , pendant qu'il dépouillait de ses armes un guerrier que le poète appelle Mason (Guido ne lui donnait pas de nom, c'était « quemdam regem Grecorum. t) Hector tombe mort à terre,

Hettor il fîor d'ogni altro cavalliero.

Le poète le pleure et maudit son meurtrier :

Cosi mori colui cbe più d'un hom era D'ogni virta , e qnesto non si sangue , Di gran ricbezza e cortesia sincera , Di gran prodezza e di nobil sangne , Del corpo bello e angelica ciera.

Guistizia di lui si dole e si langue , E Garita , Prudenzia e Temperanzia ; Piauge di lui Fermezza e Gostanza.

0 quanta infamia ad Achille corre Si qui e quando a Troïlo die morte.

Le poète en effet a fait aussi une belle place à Troîlus, il a pour son nom les épithètes les plus louangeuses ; c'est c il bon Troïlo ardito , € Troïlo valente, forte Troïlo, Troïlo franco. » C'est par affection pour lui qu'il maudit au début de son sixième chant Galcbas :

Gio fu Galcante quel falso trojano.

Il connait ses amours avec Briséida , bien qu'il y ait quelque confusion dans ses souvenirs; chez lui c'est Troîlus qui prend le cheval et l'écu de Diomède, et l'envoie à Troie par un écuyer.

Per vergogna de Diomede gueriero Per amore di Oriseida so piacente.

Il sait que Griséida a donné tout son cœur à Troîlus.

Ma corne piacque a la Fortuna fella Cotai voltare pôco gli darone.

Mais ii n'a pas raconté ses aventures , arrêté peut-être par le souvenir de Boccacc. En échange il n'a rien omis des prouesses de Troîlus et de sa dernière journée de bataille. Darès , dit-il , nous apprend que ce jour-là Troîlus à lui seul tua bien mille Grecs de sa main.

£ diciano Trojani a non roentire Ghe il spirito de Hettor di gentilezza Si era intrato adosso a Troïlo sire ; Tante era ardito e pieno di francheza.

Le poète continue ainsi à dérouler tous les événements racontés par Benoît. Ils remplissent les douze premiers chants de son poème. Les huit autres sont consacrés à une reproduction de VÉnéide et à une courte histoire de Rome. On retrouve jusqu'au bout le souvenir et la marche de nos vieux poèmes, le Roman de Troie et VEneas (1).

La gloire du Roman de Troie avait dépassé même les limites de rilalie. Il avait pénétré jusque dans cette Grèce si fière de son passé, dans cette Grèce mère de toute invention et si dédaigneuse pour les barbares de TOccidcnt. Elle rapprenait l'antiquité chez nous. Des hommes qui avaient pu lire V Iliade traduisaient en grec vulgaire la guerre de Troie racontée par nos trouvères. Le chevaleresque mensonge semblait à toutes les imaginations plus touchant et plus beau que Fantique récit grec. Notre vieux poète , dont on oubliait déjà le nom en France , avait cette gloire de triompher d'Homère dans sa patrie même (2).

La bibliothèque Impériale possède un poème en grec politique , de 8000 vers environ , sans rimes, qui n'est que la traduction de Tœuvre de Benoît. Le manuscrit est tronqué (3), le commencement et la fin

(i) N'est-ce pas encore à Benoit de Sainte-More, ou, si l'on ?eut, à sou traducteur Guide Colonna , qu*Albertino Mussato, un Alfieri latin du XIV* siècle, a dû la première idée de son Achiltéidef (V. Chassang, Hi$i, du Roman et Essai iur le théâtre latin au moyen^ge,)

(2) Chassang, Romane p. &38. • La quatrième croisade eut de profondes conséquences ; les conquérants établirent en Grèce et en Morée leurs lois, leurs mœurs et jusqu'à leur littérature ; plusieurs de nos romans de chevalerie furent traduits ou imités en grec moderne, et les plus illustres familles de Fempire crurent s'honorer en se créant une généalogie imaginaire qui inscrivait parmi leurs ancêtres les paladins français, les Roland et les Olivier. » — V. Fauriel, Chants popul, de la Gréce^ préface, p. )5.*- Stnive, article sur les romans grecs. Journal général deTinst. pubi., il sept 1835.

(3) V. Bibl. imp., Ms. n» 2878 (olim 3352), in-A* du XIV* siècle. 217 if. 2& vers à la page. En tout de 8 à 9000 vers. De grandes places avaient été réservées pour des miniatures ; cinq seulement de ces

manquent ; mais dans tout ce qui nous a été conservé, on trouve presque littéralement reproduite (1) Tœuvre Trançaise. Il n'y a pas à chercher là la traduction d*un Darès plus étendu que le nôtre. L'auteur nous apporte lui-même la preuve qu'il n'a pas lu Darès. Il ne connaît que le Daires du trouvère qu'il traduit naturellement par lip-o;. Il ignore l'histoire ancienne de son pays, sa mythologie, même sa langue d'autrefois. Il ne sait pas reconnaître des noms antiques dans le livre français. Mars devient chez lui non pas 'ApY;(; mais Mipo;. Merion se change en Mepicuv. Ce qui montre encore qu'il travaille sur un texte étranger, c'est toute une série de termes qui ne sont pas de sa langue, qu'il emprunte au français, en les déguisant à peine sous une terminaison grecque (2) ; ceux qu'il ne comprend pas il les supprime. Il est plein d'expressions où on reconnatt la tournure française, et qui font en grec une étrange figure.

L'auteur de cette version n'a pas dit son nom : du moins il ne se trouve pas dans la partie qui nous a été conservée. Le manuscrit semble appartenir au XIY* siècle. Ce doit être à peu près la date de l'œuvre ellemême. En effet, elle n'a pu être écrite au lendemain de la conquête. Il fallait qu'une certaine familiarité^ que de fréquents rapports, un échange d'idées et de langage se fussent établis déjà entre les conquérants et les vaincus pour que ceux-ci songeassent à transporter dans leur langue les récits qui charmaient leurs vainqueurs, ou pour que les auteurs de ces traductions pussent espérer intéresser leurs maîtres. En effet, rien n'empêche de supposer que le livre a été composé par l'ordre de quelque seigneur français naturalisé en Grèce et se plaisant à parler sa langue ; un de ces Francs nés d'une mère grecque , que leurs frères d'Occident affublaient du nom de poulain , une façon goguenarde de traduire le mot TcouXoç (tcwXoç) synonyme de ^ratç. Notons que le choix fait par le traducteur grec est une preuve nouvelle de la vitalité que Benoît avait su donner

dessins ont été tracés très-grossièrement à la plume et plus grossièrement enluminés. VHUu iiiu dit que c*est sans doute le même ouTrage que la Guerre de Troie, cité dans le nouTeau Ducange. — Bomn arait f u dans ce livre Foriginal du Roman de Troie ; et dans notre manuscrit D on a copié sur un des feuillets de garde quelques Ters du poème, et on a par des notes marginales reuToyé au texte.

(1) V. Gidel. Études sur la littérature grecque moderne. Imitations en grec de nos romang de che- Valérie, Paris, 1866, p. 97-229. — L^auleur, par de larges citations, a établi sans contestation possible Texactitude de la copie.

(2) V. Gldeï, Ètud., etc., p. 226-227.

à son livre ; il montre que ce n'était pas là une œuvre pédantesque , mais, au contraire, toute vivante et sympathique aux imaginations populaires (l).

(1) Les recherches que nous Tenons de faire sur le Roman de Troie pourraient être oontinaées pour chacune des œuvres de la même école. Leur histoire n'est pas aussi variée ni aussi éclatante, cependanl elles ont eu une histoire. Les manuscrits qui nous les ont oonsenrées sont bien moins nombreux ; eie» ont pourtant saisi vivement Tattention pubUque. La France les a lues et relues ; elles se sont répandues en Europe. Nous en avons déjà donné des preuves (V. plus haut, p. 317). N^était-ce pas de VEneai plutôt que de VÉnéide que Gotfried de Strasbourg se souvenait quand il nous dit qu^il ne veut pas nous apprendre comment Tin^ieux Vulcain forgea de ses mains Tarmure et Tépée de Tristan, el lorsqu*il nomme Dido parmi les amants illustres dont s'entretiennent Tristan et Jseult?

VEneas , en effet, dès les premiers jours de son apparition , avait été traduit en Allemagne par Henri de Veldeke, avec une grande fidélité (V. VÉnéide de Henri Veldeke publiée par Etmflller , Zurich, 1851 , et Pey, VEnéide de Henri de Veldeke et le Botnan (CEneas^ Paris, F. Didot).

Au XV* siècle, Chaucer reproduira le Roman de Thèbes dans ses Contes de Conter bury.

Comme le Roman de Troie, ils avaient passé bientôt à Tétat de documents historiques. Déjà, sous leur forme poétique, ces œuvres étaient réunies par les copistes, classées à Tordre de date des événements qu*elles retraçaient : ainsi fait le manuscrit 60, qui commence par le Roman de Thèbes et poursuit par celui de Troie, et le titre du livre nous indique le lien que veut établir le copiste : c Cy commence le Roman de Thèbes qui fu racine de Troie la GranL • Bientôt on les mettait en prose. Dans Tinventaire de la bibliothèque de Charles V, n" 521, on trouve L'histoire de Thèbes %n prose. Sous cette forme nouvelle, elles prenaient place dans ces vastes compilations, sous des titres divers, où le moyen-âge entassait tout ce qu'il savait d'histoire. Histoires Universelles, Histoires d'Orose, Mer des Histoires, Fleurs des Histoires, Livres des Histoires du commencement du monde. Miroir du monde, etc. Nous les y voyons réunies dans des titres comme ceux-ci : « Histoire universelle jusqu'à la mort de Jules César.

Bn ce livre y est contenu tout le Genesy de la Bible et le fait des Hébreux et de Thèbes et comment

elle fut destruite..... et du royaume de Femenie et de Troie la Grant et comment elle fut destruite et comment Eneas s'en partit et comment il régna en Italie •, etc.

L'auteur du Recueil des Histoires Romaines a évidemment lu le Roman de Thèbes, C'est dans les malheurs d'OEdipe et la ruine de Thèbes qu'il va rechercher les origines de son livre. S'il s'est contenté de résumer l'ensemble du vieux poème , il en a reproduit exactement tout le commencement. C'est d'après lui qu'il raconte en détail les aventures d'GEdipe. Il le conduit également à Focbes, en présence de Sphinx (Pin dans le Roman ): « celui-ci fiiisoit une question que ceux du pays nommoient devinaille.» Ici comme dans le vieux poème, GEdipe s'arrache « les deux yeulx et les gette devant ses fils et ils passèrent par dessus et les escachèrent puis le devallerent en une grande fosse parfonde où il mourut. •

Toutes ces traductions offrent les mêmes caractères que celles du Roman de Troie que nous avons longuement signalées.

Le poème de Jacques de Forez passait par les mêmes aventures. Moins lu , moins souvent reproduit sous sa forme poétique, il était dès le X1II« siècle (les manuscrits en font foi) traduit en prose. One de ces traductions, œuvre d'un picard, dont il existe un double exemplaire (Bibl. de l'Acsenal, n*" 213 B, Belles-Lettres, XIH* siècle, manuscrit sur vélin, petit in-folio d'une bonne écriture, asseï bien conservé, décoré de grandes et de petites lettres ornées, sans miniatures. 86 feuillets formant i7S pages à 2 colonnes de 80 lignes ; provenant de la bibliothèque du marquis Paulmy-d'Argenson, a fait peut-être partie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne. ) et bibliothèque du Vatican , n« S8â dn Ibnds delà reine de Suède (beau manuscrit de Sh feuillets parchemin, deux colonnes, in-Â*. Au bas de la première page on lit : « Histoire de Jule César en romans ex dono Anne de Pisseleu... i et an-

II est temps de nous arrêter. On voit quelle étrange fortune a eu le . livre du vieux trouvère. Parmi les écrivains modernes , en est-il beaucoup

dessus : Âlexander Petavius senator Parislensis lOikS.) porte dès les premières lignes le nom de Tauteur. Par malheur , ce nom est évidemment altéré , et altéré d'une &çon différente des deux côtés. • Chi commence, dit le manuscrit deTArsenal, les estoiresde Julius César que «/«Aans Deruum (que M. Paulmy a cm, mal à-propos, pouvoir lire Jehans de Rome) translata de latin en romans, selon les dis livres de Lucan. • « Ci commenche li histore de Julius César ke lehans detuim translata, etc. », dit le manuscrit du Vatican.

Nous reproduisons ici le début des deux volumes; on les pourra comparer. 1" Manuscrit de T Arsenal : f Chi commencent les estoires de Julius César que Jehans deruum translata de latin en romans selonc les dis livres de Lucan. Après les X livres de Lucan y est coment César escapa dAlixandre et de cens de cui il fu sousprins en mer. Et comment il les desoonfit Comment il vainqni le roy Tholomeum. Coment il prist Alixandre. Et comment il prist Cleopatram la roine. Coma il vainqui Servacc. Comment il passa en Aufirike. Comment il se cobati encontre Scypion. Coment Scypions fn mors et Juba , li rois Sabura « Perceus et Afirenes et mains autre haut baron. Apref i est comment Catons fu mors. Comment César retourna en Espaigne. Coment il vainqui le joule Pompée. Coment li joules Pompées fu mors. Et puis après coment César fu reçeus. Et comment il fut esleus et couronnei à estre einpcrères de Rome. Telz suot li carpilc (sic) de chest livre. Or commenche Jehans demu son prologue et dist en tel manière... » Le dernier paragraphe se termine ainsi : « Adonques fu plenièrement Césars esleus a eslre emperères de Rome et levés et couronnés. Et fu lors toute sa volonté acomplie outrenient. Ensi fu Césars emperères de Rome et fu li plus poissans princes du monde à celui tans. Car il avoit desous lui iij parties du monde qu*il avoit conquises toutes* Rois ne emperères ne conquist tat a son vivant comme fist Césars. Et ore pour che que nous avons tant mené nostre conte que Césars a mené à boine fin tout son desirier , si le laisserons a tant et nous en tairons. — Explicit li romans des emperaours de César et de Popée.

2* Manuscrit du Vatican : • Ci commenche li histore de Julius César ke lehans de tuim translata de la lin en roumans selons les X livres de Lucan apries i est conment César escapa de la vil fu souspris en mer par chiaus dAlixandre. Conment il les desconfi. Conment il venqui le roy Tholome, Conment il priât Alexandre. Conment il fist Cleopastra reine. Conment il venqui Farmahem (? le mot est à demi effacé). Conment il passa en Aufrike. Conment il se combati encontre Scipion. Conment Sdpion fu mors. Jubba li rois Sabbura. Petreus et Afrennls. Et maint autre haut baron. Apries conment Cathons fu mors. Conment César reloma en Espagne. Conment il venqui le iouene Pompée. Conment li iouenes Pompée fu mors et i>ar apries conment César fu n cheus en Roume. Conment il fa receus pour empercour de Roume. Et conment il fu couronnes. Tel sont li capitre de cest livre. •

On remaniait le livre, on le complétait à Taide de Suétone. Sous cette forme nouvelle, Thi^toire de César fut très-répandue au moyen-àge. On Ty trouve tantôt seule, a le livre de Julius César^ ou le fait de Césary ou les faits Ccsar »; tantôt réunie aux traductions des autres poèmes du même genre. Ce qui montre sou immense popularité, c'est qu'on en trouvait jusqu'à huit exemplaires dans la bibliothèque de ChaHes V.— V. Catal. de Gilles Mallei, Van Praet, 1856, et Mém. de CAead. des Jnscr., t. I, p. 313. On y voyait entre autres: « Un livre qui commence de Genesis et aussi traicte des fais Julius César appelé Suetoiiie : Le fait des Rommains en un volume. 3— Un autre est ainsi désigné: « Commence de Genesis et traite aussi des fais Julius César et des Rommains et est couvert de veluyau vert à deux fermoers d*ai^ent et s^appelle Lucan et Suetoine bien escript et bien historié. • Un autre portait pour titre : « Chroniques assemblées de Julius César et de Godefroy de Billion. • La réunion de ees deux chrouiquet suffit ft nous donner une idée de la couleur qu'on donnait à ces récits. La bibliothèque Impériale qui a^

qui puissent se glorifier d'un pareil succès, aussi longtemps soutenu , se renouvelant ainsi sous toutes les formes, défrayant en France pendant trois siècles et demi la curiosité publique, revendiqué tour à tour par la poésie, par l'histoire, par le drame, franchissant enfin nos frontières et s'imposant à la curiosité des étrangers , qui se hâtent de le traduire ? C'est là pour Benoît de Sainte-More un titre de gloire qu'il convient de revendiquer hautement. Il a contribué pour une large part à cet irrésistible ascendant que la France au XIP et au XIIP siècle exerça sur TEurope entière par le talent de ses poètes , obtenant dès lors , grâce à eux , cette royauté littéraire que devait conquérir aux jours de la Renaissance le génie évoqué de la Grèce et de Rome, et qu'elle devait elle-même retrouver au XVll* et au XVIIP siècle.

LES TRADmONS TROYENNES APRÈS BENOÎT DE SAINTE-MORE.

Pendant que le Roman de Troie poursuivait ainsi ses destinées , ces croyances troyennes, qui en avaient provoqué la conception, devaient

ajouté à ces richesses n'en possède pas moins de treize exemplaires. Manuscrits français (XV* siècle) : c Anciennes Histoires des Rommains translaté de latin en français, selon Lucan, Suetoine etSolaste ( Salaste) », et à la fin : « Cy fini le livre des Tais de Julius César. Le livre débute ainsi : ^ Chascuns homs à qui Diex a donné raison et entendement se doit peiner > et finit par « de ces greffes meismes dont il orent occis César. Cy fine le livre des faits de Julius Cesar. » Nous donnons les titres de quelques chapitres pour qu'on puisse juger du ton : « La première chevalerie de J. Cesar. — Comment Cesar fust pris des larrons. — Chap. VIII. il voult eslre vesque; c*cst souverains sires et mestredes temples et des sacrifices. »— 6A (XV* siècle).— 2â6 (XIV* siècle}.— 251 , c Li fais des Rommains (XIV« siècle). » — 281 (XV* siècle). L'histoire de César va jusqu'au folio 238. On lit ensuite : « Ci après s'ensieuvent tous les empereurs qui ont esté depuis Octavien jusquts à présent et daudUns de leurs Êiis en brieC t Le livre va jusqu'à Frédéric RI. — 293 (XV* siècle). —294, La vraye histoire de Julius Cesar (XV« siècle). — 295 (XIV siècle). — 678, • Le fait de Cesar » (XV* siècle). — 726 (XIV« siècle). — 1890 ptVI* siècle). — 1391 (XI ir siècle). — 1394 (XIII* siècle). —Un autre manuscrit, n» 687 (XV« siècle), Le Livre des Histoires d'Orosc, se termine par ces mots : « Romme avait esté fondée et est orée ; maïs pour ce que j'ay encore fait peu de mémoire de Julius Cesar, je vous en commencerai d après selon Saluste et Lucan. » VHistoire de César était dans toutes les bibliothèques de TEurope. Les Commentaires de César avaient aussi été souvent traduits en prose. V. bibliothèque Impériatet manuscrit n» 38, traduction anonyme de U82. — 279, Irad. anonyme.— 280, Irad, Jehan Du Chesne (XV« siècle), sans compter celle de Robert Gaguin, n« 728 et 1392 (XV* siècle). — Un titre de chapitre ( manuscrit 279 ) suffira à nous montrer la physionomie de ces traductions : « Chap. II. Gomment Gassius se combatit aux Turcs que le roy Orodes avoit envoie en Syrie, t

grâce à lui retrouver une vie nouvelle et se répandre bien plus encore. Nous allons voir rapidement ce qu'elles sont devenues. Si elles témoignent d'une invention médiocre , si eiïes ne sont pas intéressantes en elles-mêmes, elles le sont au moins par Tintérêt qu'on y a porté. L'histoire d'une idée, dès lors qu'elle devient vraiment une histoire, est toujours attachante. Celle-ci, malgVé ses apparences pédantesques, se rattache à ces croyances populaires que nous étudions si curieusement aujourd'hui. Il peut y avoir profit à voir comment et par qui elle a été reçue, comment elle s'est répandue et modifiée, à marquer son degré d'intensité , les causes de sa diffusion et de son long succès. On a fait l'histoire de la légende arthurienne ; il convient d'étudier aussi la légende troyenne, au moins aussi populaire en France au moyeu-âge.

Quelques années à peine après Benoit de Sainte-More , le moine Rigord (l), historiographe du roi de France , écrivant et dédiant au prince Louis une histoire de Philippe Auguste (2) , y enregistrait pieusement la légende de l'origine troyenne des Français. II l'y introduisait d'une façon tout-à-fait inattendue, à propos du pavage des rues sous Philippe Auguste : il nous dit que le roi travaillait ainsi à faire tout-àfait perdre à Paris son ancien nom , ce nom de Lutèce , qu'il devait à la fange dont il était empesté : « lutea cnim a luti fœtorc prius dicta

< fuerat. » Les habitants , ajoute-t-il , prenant ce nom en horreur, l'avaient appelé Paris de Paris Alexandre, fils^ de Priam, roi de Troie (3). C'est là, aux yeux de Rigord, un point indiscutable faisant partie intégrante de notre histoire nationale c legimus in gestis Francorum. t Il nous apprend cependant que déjà de son temps ces récits n'étaient pas acceptés sans contestation, t Attendu, nous dit-il, que beaucoup de f gens doutent des origines de la royauté française , et ne veulent pas « admettre que les rois de France descendent des Troyens, nous avons

< rassemblé avec attention tous les témoignages que nous avons pu

(i) Né dans le bas Languedoc, et qui, ù cause de cela, se dit Goth de naissance , médecin de profession, puis moine clerc de St-Denis.

(9) Qui va de rannée 1300 à Tannée iSOS , date probable de la mort de Tauteur. V. Recueil des Histoires des Gaules, t. XVII, introd.

(3) V. BecueiU L XVII, p^ 16. Rigord nous dit qa*il y a aussi une autre tradition qui Iblt ?en!r le nom de Parisii do grec « Parisia quod interpietatum sooat «udidt* »

c recueillir dans Thistoire de Grégoire de Tours, dans les Chroniques € d*Eusèbe et d'Hidacius, et dans beaucoup d'autres écrits, afin d'établir « nettement ce point de notre histoire. » Et il nous raconte que Priam , père de Marcorair , père de Pharamond , descendait de l'antique Priam par Franciou, Tils d'Hector. 11 donne un tableau généalogique oii de Priam sortent Hector, ses frères et Troïlus, de Troïlus Turcus (1) , et

(i) C'est dans Rigord et dans Guillaume le Breton que se complète et s'achève la légende d'une parenté en Priam entre les Français et les Turcs , dont nous avions vu le germe dans Frédégaire. Le chroniqueur parlait déjà d'un peuple des Torchi et de leur roi Torcholus; quelques manuscrits écrivent même Turci, forme que les copistes de Frédégaire au XIII* siècle ne manqueront pas d'adopter. Par quelle étrange puissance de divination Frédégaire parlait-il donc des Turcs plusieurs siècles avant leur apparition dans le monde ? Il semble y avoir là quelque chose d'inexplicable ; faut-il y voir une interpolation ou seulement une rencontre des plus bizarres? Il y a ce me semble une explication plus simple et qu'il ne faut demander qu'à cette habitude qu'avait le moyen-âge de rarranger à sa manière et avec le plus étrange sans-façon les noms antiques. Le Torci de Frédégaire n'est probablement qu'une orthographe fantaisiste du mot Teucrû Que Frédégaire ait inventé ou qu'il se soit contenté de reproduire une tradition répandue avant lui, celui qui en fut le premier auteur, trouvant chei les écrivains latins ces deux mots Trojani et Teucri employés tour à tour pour les Troyens, en aura conclu qu'il y avait là deux peuples différents.

Avec les Croisades le renseignement donné par Frédégaire va se préciser. L'imagination populaire

^ saisi bien vite le rapprochement , et les deux peuples mis en présence par la guerre sainte semblent

accueillir cette parenté avec la même complaisance. On retrouve là cet attrait de notre gloire exercé

plus tard par les Français de Bonaparte dont Chateaubriand signalait avec une joie patriotique le^

traces en Orient (V. Itin, de Paris à Jérusalem), Nos vieux chroniqueurs du XVI* siècle proclament

c que les Ottomans, à cause de Turcus , s'appellent à présent Turcs, et disent pour ce subject que

c nul homme ne doibt estre dict chevalier s'il n'est Turc ou François par la générosité du courage de

c Hector et de Troïlus dont leurs ducs premiers sont issus. » On croirait reconnaître là une traduction

poétique de l'alliance conclue entre les deux nations au temps de François I*% si nous ne trouvions

ces assertions étranges formulées avec précision bien des siècles auparavant. Les Turcs avaient dû

accueillir d'autant plus aisément ces inventions qu'ils avaient un plus grand mépris ponr les Grecs

vaincus par eux. On lit dans V Histoire de la i'* Croisade, de Baldric (né à Mehun-sur-Loire , abbé de

Bourgueil, 4078, évêque de Dol en 1108, et qui écrivait vers 1110. (V. Gesta Dei per Francos, Hanovia,

1611, p. 98, 99.)— Duchesne, Hist. fr. Script, y t. IV, p. 351-278. Baldric fut un poète latin illustre en

son temps, en relation intime avec Marbode : « Nonenim, dit-il, Turcos imbelles audcmus dicere...

« Jaclitant se de Francorum stirpe duxisse genealogiam , eorumque proatavos a Christo descivisse.

« Dicunt etiam nuUos naturaliter debcre militarc ni&i se et Francos. Si tamen ad Christianitatem redi-

« rent, tune demum de Francorum prosapia exortos sesc gloriarentur recte. Hoc ad praesens suffidt ,

c quoniam indubitanter viri sunt callidi ingeniosi et bellicosi ; sed proh dolor a Deo alienati. Obfuscatur

c igitur ingenuitas illa qua sicuti dicunt oriundi emanaverunt, quia vera^ olive qu» Christus est

c nequaquam inserti sunt. »

Le même jugement se retrouve presque en termes identiques dans un fragment cité par Mabillon {Musœum Jtaiicum , t. II , p. 131) sous ce titre : Historia de Via Ilierosolymis, « Quis unquam « poterit describere audaciam et fortitudinem Turcorum ?.... dicunt se esse de Francorum generatiooe, « et quod nuUus homo débet esse naturaliter miles uisi Francus aut Turca, etc. >

non plus Torgotus ou Torchotus ; d'Hector , Francion , Priam , Marcomir, etc. Rigord avait déjà sous les yeux, à ce qu'il semble, une de ces listes légendaires de rois francs qui seront plus tard si scrupuleusement reproduites. « Marcomir était fils de Priam, roi d'Aus- « trasie , qui était descendu de Francion , petit-fils du roi Priam de « Troie , par une suite de générations qu'il serait troj) long d'énumérer

Il est à noter cependant que Teudbode de Poitou, que suivent ici Baldric et la rédaction anonyme, ne disait rien de cette parenté ; on ne trouve chez lui que cette phrase : t Turci quoque , licet gens c bar bar a, miserunt nuntios > (Teudbode, de Hiersolyvu iftner., ap. Ouchesne, L IV, p. 781).

Sylvius iEneas, sans croire à la tradition, la constate cependant dans sa Cosmographie, Dans sa description de TAsie, il a tout un chapitre sous ce titre : a de Turcorom origine «, où il déclare que son intention en récrivant est de réfuter Terreur de ceux qui croient les Turcs d^origine troyenne et qui leur donnent le nom de Teucri. (V. Sylvius iEneas, Cosmog,, p. 212.) Il y revient dans la description de TEurope et dit : c Je vois dans notre siècle beaucoup d'auteurs, non-seulement écrivains de profession ou poètes, mais historiens, donner mal à-propos aux Turcs le nom de Teucri. > Il croit que leur erreur vient de ce que les Turcs possédaient le terrain où s*élevait la Troie des Teucri. (V. /</.. ibU., p. 231.)

Nicolas Gilles, dans son Histoire de France ^ répète le propos glorieux pour notre nation : « id a c quam plurimis haberi in confesso neminem admittendum ad equestrem ordinem nisi qui Aierit aut « frandce progéniture aut turcice. » Un Vénitien , qui a écrit en trois volumes une histoire de Turquie, reconnaît aux Turcs une origine commune avec les Français, sortie d'une habitation commune en Scythie, près du Tanab.

Enfin, Blontaigne se &it encore Técho de ces légendes. Pariant d*Homère et de sa gloire (V. Essais^ liv. II, ch. XXVI, p. 225, Lefèvre, 1818). « Rien n'est si congneu et si receu que Troie Hélène et ses guerres qui ne furent à Tadventure jamais. Nos en&ns s'appellent encores des noms qu'il foigea i] y a plus de trois mille ans ; qui ne cognoist Hector et Achilles ? Non seulement aulcunes races particulières, mais la plupart des nations cherchent origine en ses inventions. Mahumet second de ce nom, empereur des Turcs , escrivant à notre Pape Pie second ; je m'estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens et que j'ai comme eulx interest de venger le sang d'Hector sur les Grecs , lesquels ils vont fevorisant contre moy. » Qui se ftki attendu à trouver un musulman aussi dévotement classique ?

On peut penser que c'était par la tradition, semée elle-même par les poèmes populaires, que ces idées étaient arrivées jusqu'aux Turcs. C'était par là qu'ils avaient reçu l'histoire de Roland, qu'il proclamaient un chevalier turc et dont ils montraient l'épée à Brousse ; c'était par la même voie qu'ils avaient dû recevoir la légende troyenne. — Si l'on en croyait un passage du livre de M. Moet de la Forte-Maison sur les Francs ^ il serait fecile de retrouver une M>urce historique à cette légende des Turcs: elle serait dans l'incursion en Pannonie (et non dans les Gaules), en 565, des Arabes ou Avares a qui étaient une tribu des Turcs orientaux descendus des Monts Altaï (V. Les Francs , t. 1, p. 131). Mais on peut répondre à cela que: l*" personne à ce moment ne s'est avisé que les Avares étaient des Turcs; 2** on nous parle d'amitié faite avec eux par les Francs, non de parenté ; 8* l'invasion des Avares était trop récente pour avoir d^ enfanté une légende; A* par cela même qu'on savait que tout récemment ils étaient venus des terres lointaines et du fond de l'Orient, dn ne devait pas être amené & suppoaer qa^ils avaient dès le début partagé les destinées de la nation ftviqiie.

« ici. » Et Rigord rapporte avec quelques variantes toute cette histoire que nous connaissons (1) : la fuite de Troie, le séjour de toute la nation sur les bords du Danube , la division des Troyens en deux peuples sous deux chefs, Francion et Turchus : Turchus s'établissant dans la Scythie, où il donne naissance aux Ostrogoths , aux Ypogoths, aux Wandales ; et toutes les descendances troyennes d'Anthénor, d'Énée, de Brutus et de Corineus. On peut remarquer qu'à cette histoire du prétendu Turcus Rigord ajoute un détail qui n'était pas dans Frédégaire et qui n'est pas sans intérêt pour nous ; car il nous montre combien le livre de Benoit était tout de suite devenu populaire et avait pris place parmi les sources de l'histoire de Troie. Rigord nous donne le nom du père de Turcus, c'est Troïlus , ce personnage qui doit à Benoît toute sa notoriété et presque son existence; car c'est lui qui en^a fait l'égal glorieux d'Hector. Dans la généalogie naïve que Rigord a donnée des rois francs, nous voyons marquée celte égalité des deux frères et leur supériorité sur tout le reste de la famille de Priam. Hector et Troïlus sont les seuls que l'auteur daigne nommer, les autres sont réunis sous cette désignation vague: les frères d'Hector « Hector, fratres, Troïlus. t

Le continuateur de Rigord , Guillaume le Breton revient à la charge. Bien qu'il ait lu cette histoire tout au long dans son prédécesseur , il veut la raconter à son tour. H annonce qu'ayant à parler d'un roi des Francs pu Français (Francorum ) , il doit commencer par parler de leur origine, ut cognita eonim origine historiam gestorum competentius ordiamwr. Car « lorsqu'on parle des gens , il faut s'informer de ce qu'ils sont avant de A demander ce qu'ils ont fait », et, s'appuyant comme' Rigord sur l'autorité d'Eusèbe, d'Hidacius, de Grégoire de Tours « et sur tous les « témoignages anciens » , il répète les mêmes faits.

Helinand a parlé de la guerre de Troie, et, d'après Eusèbe et Darès, il l'attribue tout entière au jugement de Paris.

Cette histoire avait sa place marquée dans le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais (1200-1264) , cette vaste encyclopédie des connaissances et des erreurs du moyen-âge (2). Non -seulement il reproduit Darès

(1) n est à noter sealement que dans Texplication du nom de frtuac il a corrigé heureusement attica lingua en arctiea, (9) V. Sptc. hUu, Ub. M , •• iii«— lib, XVI, ^ 197, c. lxi-lxu. — V. aussi fiélinand.

en Tabrégeant (1), mais il a un chapitre spécial sur V origine des Francs. IJ y rapporte les faits que nous savons : voilà, dit-il, ce qu'on lit dans la Chronique des Francs.

Bientôt la légende sort du latin et prend place dans notre premier grand monument national historique. Au XllP siècle , aux environs de 127/i, un auteur, qui n'a pas voulu se nommer, « por ce que aucun t ne s'en gabast (2), » s'indigne que t Ton doute de la gloire des rois « de France, et que l'on dise que s'ils eussent fait nulle rien on en « trouverait à Paris aucun mot écrit. » Pour répondre à ces injurieuses insinuations , il traduira leurs historiens ; il est impossible du reste d'y mettre plus de modestie : il déclare expressément qu'il n'est « mie « faisierres ne trovieres '> de ce livre, il n'est t que compilicres et raf contières des paroles que li ancien et li sage ont dit. i

Les Chroniques françaises de Saint-Denis , nées de cette pensée , n'ont garde d'omettre ces belles histoires. On lit dans le prologue des Chroniques : « li commencement de ceste estoire sera pris à la haute t ligniée des Troyens dont elle est descendue pap longue succession » ; et le prologue de l'auteur commence par mots : « certaine chose est t donc que li Roys de France par les quiex le Royaume est glorîeusf et renomez descendirent de la noble lignée de Troie (3). »

Les premières pages des mêmes Chroniques s'empressent de justifier cette glorieuse assertion par quelques détails. « Quatre cens et quatre ff ans avant que Rome fust fondée , régnait Priam en Troie la grant. > On nous raconte le rapt d'Hélène , la ruine de Troie, c Mais aucun , continue* le chroniqueur , eschaperent de ceste pestilence et plusours « des princes de la cité qui s'espandirent en diverses parties du monde,

(1) n Taudrait joindre encore à la lisle Thomas de Loches et Paal-€onstanlin Phrygien.

(3) On croit que c^est un ménestrel d*un des frères de suint Louis, Alplionsc , comte de Poitiers.

(3) V. Recueil des Hist, de France, L III, p. 153.— On trouve dans ce prologue une assez piquante histoire de la marche et de la transmission de la civilisation selon le moyen-âge. « Si comme aulcun Teullent dire, dergié et chevallerie sont toux iours d*un accort , que Tune ne puet sans l'autre , tooi iours se sont ensemble tenues , et mon Dieu merci ne se départent elles mie. En troiz régions ont habité en divers tems. En Grèce régnèrent premièrement ; car en la cité d'Athènes fu jadis le puiti de la philosophie et en Grèce la flour de chevalerie (l'auteur évidemment met Troie en Grèce). De Grèce vindrent puis à Rome, de Rome sont puis en France venues. Diex par sa grâce veuille que longuement i soient maintenues à la louange et à la gloire de son nom , qui vit et règne par , tous les siècles des siècles, >— On trouve an début du Cliget un développement tout-à-fiadt analogue.

« pour guerre nouvelle habitacions comme Helenus , Elyas et Anthenor « et maint autres. » Après avoir rapporté les aventures d'Énée, son arrivée en Italie c qui par sort lui était destinée sclonc les fables « ovidiennes » , les aventures de Brutus et de Gorinée < descenduz de « la lignée d'Anlhenor (1) », « Turcus et Francion , nous dit-il, qui « estoient cousin germain (car Francions fu filz d'Eslor et cil Turques « filz Troylus qui estoient frère et fil au roy Priant » allèrent habiter en Thrace sur la Dinoe (2) et là ils se séparèrent, etc. Venu en Gaule, un de leurs rois « Marcomir mua le nom de la cité qui devant a estoit apelée Leuthece qui vaut autant comme ville plaine de boe, « et li mist nom Paris , pour Paris, l'aiuz né fil del roy Priant de t Troie dequel lignée il estoient descendu. »

G*est le préambule obligé de toute histoire de France, On le trouve reproduit dans un manuscrit 5714 (fin du XIIP siècle) Chronica francomm, dans une rédaction assez bizarre, qu'on croit pouvoir attribuer à un habitant de Vienne en Dauphiné : c Go est li comencemenz de la gent daus frans

« e de lor lignea ; et daus faiz deus reis En aisa e una citez qui en dita

Ylion. Ici régna li reis Heneas. Cela gent furent molt fort combateor € encontra lur veisins. Li rei de Grezai se tornarent contra lui et ot f grant ost conbaterent se encontre lui ; ot grant bataillie e mori c grantz genz daus troianz. E li reis Eneas seufoi et reclot sen en la « cité de Ylion, e qui lo combaterent XVII anz. Prisa la cité senfui et ff ot sa gent en Lonbardia. E pria celés genz qui erent foi de Troja « par mer qu'il li aidassent, donc Priamus et Antenor furent prince, e c firent citez delez les meautines paluz e apelerent en mémorial daus t Sicanbriam. E qui furent mains anz e creurent en granz genz. En ceu

• tens estet empereire de Roma Valentiniens. Quant la gent deus Alainz a rebella contra Tempereor il acosta granz genz daus romainz e corn- « batet sei encontra eus e venquis les il s'enfuirent dedenz les meautines

• paluz. Li emperures dist qui poiret giter celés cruaus gens de laenz il

(1) Ici, on le voit, les Chroniques, comme Rigord, sont en désaccord avec le Brut de Wace , et on peut remarquer , à ce propos , que le moyen-âge traite assez librement ces traditions et que chacun sMnquiète peu de démentir ses devanciers.

(2) C'est le nom vulgaire du Danube au moyen-âge. J. Lemaire écrira encore : a le noble fleuve Danubius qui se dit en* langue vulgaire le Dinoe. »

t li otreerel son treu X anz. Adonc s'ajosterent li Franc qui avocnt esté « chacié de Troia, e aparelies lorz genz de totes parzsi cora il le savoient € bien faire e giterent les de celés paluz e tuèrent les toz. Lors les apela € li enoipereires frans , ço est a dira fiers e de for cuer , etc. »

Le manuscrit de la bibliothèque Impériale 821 , qui a dû être écrit

en Italie au XIV* siècle et dans lequel on trouve un texte du Roman

de Troie et les aventures de Landomata , nous offre aussi son histoire

des Troyens après la ruine de la ville. 11 nous apprend ( f* 250 ) :

t comment, quand Troie fu destruite, quatre manières de gens s'en

• partirent , que il furent , où il alèrent et quels teres ils tindrent et

« poplèrent. Une partie des vaincus s'en alla en Macédoine, d'autres

f alerent en Sardaigne et vindrent à un port appelé la cité de Venise et

« firent une motte qui fu franche. » Les fils d'Hector attaquent et chassent

Anthénor et bâtissent une nouvelle Troie et une ville appelée St-Joban

de Salogres. a Énée eut un fils appelé Frige et celui-ci un filz qui avoit

nom Francho. Et ala tant qu'il vint en Europe et la porprist il lo

rcigne... où nus n'avoit onques habité. Il poplcrent ceste terre. Car

d'ans ausirent mult grant lignées et de cens dicnt li plusors que les

Franchois en firent et orent nome Franchois por Francho qui cstoît proz

et hardiz. Et lex i a qui distreut quil vindrent d'une isle qui Savîete

est apellée. Et si mostrcnt ccus qui ce dicnt telle raison que celle

terre franche fu voisine au reigne qui fu au roi Latin qui père fu à la

roine Lavine que Eneas oit à famé* Et Eneas an noma les Latins François,

parce que pris li estoient an aide à cens de France poplée. Car an

cel tems i ariverent molt d'uns et d'autres. Mais n'est mie certaine

a chose qui en oit la seignorie ; mais en cet tens fu elle poplée. » On

voit quelle confusion il y a en tout ceci. Après nous avoir redit les histoires

que nous savons et conduit les Troyens jusqu'au Rhin, le manuscrit

ajoute : « Sous Theodosus vesquist roi Feramond primier rois de France

c et qui premier la conquisL Et ce est au plus haut que nus en poons

€ trover. Et de cestui descendi et vint la lignée de France. Et ansint

€ com ge vos ai devisé ades... vos en ai tant tocbé por ce que de Troie

t ausi la primiere semence de Franchois. Et si sachiez que quant Feramons

« an fu premier rois si estoit ja France grantment poplée ; mais elle

€ n'avoit mie nom France mais Galle , por la blancors des gens et por ce

c quMl estoient venuz de Galatie. Et por les Franchois que Feramont i « amena perdi ella son nom de Galle et fu France apellée (1). »

Raoul de Presles (XIV siècle) , dans sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin , résume les mêmes traditions en s'autorisant de Hugues de Saint-Victor, de sa Chronique et de « celluy qui fist les Chroniques de France en son livre qui s'appelle: In exordiis rerum (2). •

Les traditions troyenne& sont aussi consignées dans la Généalogie des rois du monde (Bibl. Imp. , 6738) et la Chronique de Jean de Courcy, dite de la Bouquechardière (Bibl. Imp., Ms, 6739) (8).

Elles sont encore toutes vives à la fin du XV" siècle. Gomme si c'était là une formalité obligatoire , les historiens les plus graves se croient obligés tout au moins de les mentionner. Nicolas Gilles publiant, en 1492, les Annales de France (4) , divise d'abord l'histoire du monde en six âges ; puis dans un . chapitre intitulé : « d'où vindrent ceulx qui f premièrement fondèrent et habitèrent Troye la grant, » il dit : t pour c en venir à nostre propos et prendre fondement en cette matière , est c à sçavoir que Jupiter, ancien chef de noblesse entre les autres, eut f deux fils principaux , l'un nommé Danus et l'autre Dardanus. De Danus

c vinrent les Grecs de Dardanus, qui fut roi du pays de Frigie ,

• vindrent les Troyens , dont sont descendus Françoys , Vénitiens , Rouf mains, Angloys, Normans, Turcs et ceux d'Autriche (5) dont la noble c lignée dure encore. » Il raconte ensuite toute l'histoire de Troie jusqu'à l'entière ruine de la ville , en invoquant Darès Frigius , t chevalier grant

(1) L*auteur d'une traduction française de Guido Colonna (Arsenal, n** 253, XV* siècle) complète son auteur, en indiquant les nations sorties des fugitif de Troie. Après avoir conduit Anténor à Venise, Éneas à Rome, Brutus dans la Grande-Bretagne avec Corineus, qui eut en partage la terre des Géants et Tappela Comouailles , il ajoute : « De Franco le filz Anchises issirent ceux de Francoaie en Alemagne , Franco engenra GrifTon, Griffon Balsigus. » De Balsigus par Indupemagus, Alpgisus, Acdulfus, Ansgisus, il arrive à Pépin « père de Charles Martel qui fu prince de France duquel descend! Charles le Grant qui fu roy de France et empereur de Rome. >

(2) Cité dans les iVouv. franc, du XIV* siècle. Intr., p. 65.

(3) Cité par Éd. Du Méril.

(A) V. Les « Annales et Chronicques de France depuis la destruction de Troye jusqoes au temps da roj Louis XI, jadis composées par M'' Nicole Gilles, en son vivant secrétaire indiciaire du roi Loois XH et contrôleur de son trésor. > Galliot du Pré, 1553. — Il y a une édition de 1560 corrigée tt annotée par le seignevr Denis Sauvage de Fontenailles en Brie, puis par Belleforest et Chappuys.

(5) Pour la maison d'Autriche, voir plus Imu sur Jean Le Maire.

« bistoriographe , qui esloît lors en la dicte cité de Troye, lequel c a escrit la vérité de Thistoire et comme récite Vincent de Beauyais au c Lxxuf ch. du IIP livre, La renommée du roy Priam est si congneue € et si publiée par toutes terres qu'il ne se trouve pas que nul autre t bomme mortel qui ayt esté par cy devant soit si congnu par escript es c anciennes bistoires que luy. » Gilles raconte après cela , d'après Hugues de Saint- Victor et les Gbroniques de France, l'histoire de Fraucion et la fondation de Paris par un duc nommé Ybros , 830 ans avant Jésus- Cbrist. Il nous apprend que les Francs portaient en leurs enseignes « de gueules à un pal d'or au mylieu , qui avoit esté le blason des armes « de Paris, fils du roy Priam. > L'auteur, du reste, raconte très-sommairement tous ces commencements d'après les vieux chroniqueurs, qu'il ne contribue pas à éclaircir. Il semble penser que les Francs avaient peu de goût pour la monarchie ; assurant que de Francion à Pharamond ils n'eurent que des ducs.

Robert Gaguiu (1) enregistre à son tour la tradition. Il écrit sans discussion que le premier chef dont la domination fut reconnue par les Francs fut Marcomir qui , descendu par une longue suite d'aieux du roi troyen Priam , était l'objet d'une grande vénération. Gaguin , du reste , parait attacher une importance et une foi médiocres à divers points de la légende. Il doute que le nom de Francs ait été donné à la nation par Valentinien le Jeune. Il prouve qu'il est antérieur au règne de cet empereur. Il remarque que Gésar a parlé des Sicambres comme établis sur la rive droite du Rhin près des Ubiens ; Strabon de môme. Ils étaient donc sur le Rhin bien avant Valentinien , ou il faudrait supposer deux nations des Sicambres. Il s'étonue qu'aucun des historiens français n'ait encore fait cette remarque. Mais lui-même hésite à s'engager dans la question et la quitte bien vite en disant : < restons fidèles à la brièveté f que nous nous sommes imposée. » Et signalant encore quelques contradictions des chroniqueurs , il leur laisse le soin de les expliquer et se contente de dire : quant à moi , je ne suis pas fixé sur la véritable origine des Francs , mihi minime comperta est.

Paul Emile écrivant en 1500, sous les yeux de Louis Xll , les premiers

(i) V. R. Gaguini lUrum gatlicarum Annaies, Paris, iâ99.

SSII BENOIT DE SAINTE-MOBE

livres de son histoire de FraDcc , inscrit en quelques ligues la tradition. « Les Français, dit-il, se disent descendus de Troye, laquelle saccagée a et mise en cendres , plusieurs des plus nobles citoyens escbappez du f feu et de Tespée , s'en allèrent avec leur duc Francion vers les Palus • Meotides, etc. (1). •

Nous la retrouverions encore en 1507, avec des additions de Pomponius Mêla , dans le supplément que Symphorien Cbampier a ajouté à son Trophœum Gallonim (2) et où il se propose de retracer en abrégé la généalogie des rois de France , d'après les écrivains anciens et modernes.

La politique même s'emparait de cette popularité de la légende, et Louis XII la consacrait officiellement, sans se douter qu'il imitait les Mérovingiens. A un moment de son règne , \\ prenait pour devise : « Ultm avos Jrojœ » , pour exprimer que par le gain de la bataille de Ra venues il avait vengé les injures faites aux Français en Italie.

Cependant , la France n'avait pas gardé le monopole de ces belles choses. La légende troyenne, née chez les historiens de France, s'était de bonne heure implantée chez les peuples voisins et y avait porté de nouveaux fruits. Un Flamand , auteur d'une chronique rimée (3) , Philippe Mouskes , annonce au début de son livre l'intention de mettre en rime l'histoire et la lignée des rois de France , d'après les chroniques de St-Denis: il eût pu ajouter d'après le Roman de Troie; car il le copie souvent. C'est là évidemment qu'il a recueilli ce jugement sur Hector :

Kl flours iert de cevalerie ; Jou (ruts de lui c'on os bien dire Que çou fu des armes le sire.

(1) V. Pauli yEmilii de rébus gestiê Francorum, lib. IV. — « Histoire des feicts, gestes et conqucstes des roys, princes, seigneurs et peuple de France, par noble et sçavant personnage Paul ^Emile Veronois, et depuis mise en françois par Jean Renart, gentiUiomme angevin. * Paris , Morel , 1598 » p. 3.

(2) V. Symphorien Cbampier, « Trophœum Gallicum quadrupiicem eorumdem complectens historiam in quatuor partitam libros partiales. Lugduni expensis honesL bibllop. Steph. Gueynardi et Jac. Hugnetani, etc. a 1507.

(3) Publiée par M. de Reifiemberg, Bruxelles, 1836. — Philippe Mouskes, né à Gand dans la première moitié du XIII* siècle, en 12Â2 chanoine et chancelier de la cathédrale de Tournai, en 127Â évèque de Tournai, mort en 1282.

Mouskes fait du vers 50 au vers 93 un résume rapide de la guerre de Troie. Il arrange du reste les faits à sa façon. Ce n'est plus Francus, mais Marcomir qui est le flls de Priam ; il est sauvé par sa nourrice et remis à Énée. « Ils s'en vont tant qu'eu Ytale sont venus. Or est « Ytale Lombardie. »

Toute cette histoire est ici plus confuse que jamais et la chronologie plus hardiment traitée. En effet , l'auteur , après avoir établi comment, par l'émigration d'Énée , ses compatriotes sont Troyens d'origine , raconte qu'Antéuor vient en Pannonie, y fonde Sicambre « au temps

< où estoit empereres Yalentiniens premerains » ; puis brouillés avec l'empereur , comme ou sait , les Troyens quittent Sicambre et conquièrent la Gaule après avoir fait Anténor leur seigneur. Quand celui-ci meurt, la nourrice de Marcomir révèle au peuple sa noble origine, on le nomme roi et il règne 3/( ans. Son fils a Faramond » lui succède. Ce qui place Pharamond à 3/i ans de distance de la mort d' Anténor et tout près , par conséquent , de la ruine de Troie. Ph. Mouskes nous apprend encore que Cloevis fu de Troïens t li prime-

« rains rois crestiens. »

Des écrivains de prétentions plus savantes, Rucler, Clérambault, Lucius de Tongres, Hugues de Toul, avaient aussi voulu assurer à leurs nations la gloire de ces pompeuses origines» On a même ajouté à cette liste des écrivains dont l'origine est assez curieuse , comme un Bucalion ou Buscalus qui aurait composé une histoire de Tournai. C'est Jacques de Guise qui est l'auteur de cette belle invention. Il dic avoir découvert récemment une histohre fabuleuse en vers vulgaires

< quemdam novellum fictum historiographum rithmatizatum in vulgari » dont le nom semble être Bucalio ou Buscalus. 11 a pris pour le nom de l'écrivain le nom du héros qui y est célébré; c'est la chronique de Tournai ou histoire de Bustalus.

Clérambault avait rédigé en rimes françaises l'histoire des Belges. Lucien ou Lucius de Tongres avait , vers le XIV" siècle, écrit en t gros c français » l'histoire de son pays. Il semble avoir été un de ceux qui ont le plus contribué à répandre les légendes que Van Yaernewych et tant d'autres devaient répéter après lui. Nicolas Rucler avait retracé en vers latins, et non sans art, l'histoire des Morins et des Flamands.

Molinet , au chap. xlvi de ses Chroniques , k cite au nombre de c ces c vénérables docteurs autorisés » desquels il s'appuie. Ils avaient à Tenvi ajouté un nouveau héros à la lignée troyenne et « récité en leufs « volumes que, l'an de la création 2783, Bavo roy de Phrygie cler astro- « nomien et de singulière dévotion aux dieux, cousin germain du roi « Priam , son comilitant et frère d'armes , se partit de Troie bien a acompaigné, lorsque tout fu consommé en cendres eL.... tirant vers f Occident, s'arresta au pays de Haynaut (1). »

Les contes rapportés par eux avaient été soigneusement recueillis et amplifiés par Jacques de Guyse (2).

Homme de grande littérature et diligence , nous dira Jean liCmaire de Belges, il avait composé à la requête du comte Guillaume de Haynaut une histoire latine de la Belgique, en deux grands volumes que l'on conservait encore en 1509 au couvent de St-François de Valenciennes. Humble et modeste, tout dévoué à ses princes et à la gloire de son pays , il avait voulu en retracer l'histoire complète , ne négligeant pour cela ni travail, ni recherches, et frappant à toutes les portes, sans se laisser décourager par les refus (3).

Son livre est une histoire universelle en même temps qu'une histoire du Haînaut. 11 raconte brièvement la guerre de Troie d'après Darès.

(1) Barthélémy Glanville cité par J. de Guise, p. 126 : a MulU de Trojanîs post Trojse excidium, fiicta

classe, per di versas mundi partes sibi sedes quaesienmt et ex ipsomm progenie prodienint in posteram

potentissims nationes seculi , sicut diversarum regionum diversissimse historié attestantur , proat didt Varro? »

(2) De l'Ordre des frères mineurs, né à Mons au XIV* siècle, d^une ancienne fomille du Haynaut, Yuùt des plus considérables de sa ville, et mort en 1398 , docteur en théologie , pendant 31 ans il professa cette science et la philosophie et les mathématiques aux jeunes religieux dans différentes maisons de rOrdre.

(S) On a souvent cité sa dédicace qui est d'une modestie touchante. U sMntitule : c Jacobus non c solum J.-G. servus sed servus suorum. » Rappelant avec reconnaissance tout ce que son pays , Téglise, sa famille et lui-même doivent aux princes de Hainaut c ea propter dictus Jacobus suonim c vestigia nitens insequi genitorum, sed de quibus tantis principibns servire non habens, quia pauper c et mendicus abiit ob hoc in agrum Booz cum Moabide, et illuc post terga metentium, non sine c labore , recoUegit spicas et in manipnlum circumligans etiam duo minuta cum vidua (le denier c de la veuve) in gazophylaceam principis Hannoniae humiliter repnesentat. > V. Chron. de J. de Guise, pubUée par Fortia d'Urban, p. 66.

Selon soD exemplaire, les Troyens avaient perdn 676,000 hommes avant la trahison, 276,000 après la ruine , les Grecs 880,000 hommes. C'est à la page 180 que commencent « les Annales de Thistoire des illustres « principes de Haynaut descendants de Bavo. * Si Ton veut Ten croire. Tan du monde 278S , d* Abraham 82& et 330 ans après la sortie d'Egypte régnait Bavo , fils de la sœur de la mère de Priam. Il était versé dans toutes les sciences libérales « in astronomia peritns , divcrsis c aliis praestigiis insudabat. > Les sorts et la divination jouent un rôle énorme dans toute cette histoire. Le chroniqueur raconte très-longuement comment, pendant que se prépare l'expédition pour aller réclamer Héslone, Bavo jette quinze sorts qui lui révèlent l'issue de la guerre et de la fortune ; mais Priam méprise l'astronomie terrestre et ne tient compte de ses avis.

Cependant Bavo est venu au secours de son cousin avec une muL

titude innombrable de peuples. Les historiens de l'antiquité sont bien

coupables de n'avoir pas parlé de lui ; car il a joué un grand rôle dans

la guerre de Troie : c'est à lui qu'était confiée la garde de toute une

partie de la ville. Le siège se prolonge. Jupiter consulté par Bavo lui

révèle que Troie tombera, t que la noble lignée des Troycns sera extirpée

< d'Asie pour estre plantée en Europe, « sub Treberos ad montcm BelL i

« Pensant que c'estoit pour néant de regimber contre l'esguîllon et de soy

* cuyder revenger contre la voulenté des Dieux et destinées fatalles des

« hommes, il luy sembla qu'il valoit mieux ployer que rompre, et fleschir

t par obéissance que estre déraciné par obstination. > Après avoir engagé

inutilement Priam à conclure la paix , rassemblant ses trésors et tout ce

qu'il peut recueillir de son peuple et de sa famille , de ses nobles et de

ses adhérents , il prend la mer avec deux cents navires. Une foule de

Troyens se réunit à lui. Après une navigation qui parait avoir été des

plus difficiles et des plus tourmentées (car il rencontre les colonnes

d'Hercule avant d'arriver dans la mer de Toscane , il y trouve la flotte

d'Anténor et d'Énée, qui, battue par la tempête et privée de ses chefs,

s'en était donné de nouveaux, que n'a pas connus Virgile, Moselianus,

Torquatus, Clarienus et Morcenus) , il aborde non loin des lieux appelés

plus tard Hainaut. Un loup blanc le conduit à trois journées de marche

dans un pays boisé dépendant des Treviri , où se trouvait un temple

élevé en Thonueur de Belus, père de Ninus, roi des Babyloniens; et appelant des architectes et des ouvriers d'Europe, d'Asie et d'Afrique, il y fonde une grande cité qu'il nomme Belges en l'honneur du dieu. Jacques de Guise est un esprit critique : il ne croit pas comme Rucler et Clérambault que Bavo a bâti tous les temples , toute la ville , tous les palais, mais comme Lucius qu'ils « furent élevés par divers. • Sommé de payer tribut à ceux de Trêves, Bavo leur fait* la réponse des Francs à Valentinien, prend Trêves, « double ses idoles troyeunes des idoles assyriennes a de Trêves , fait faire sept temples en sa cité , sept portes en l'honneur tf des sept planètes, sept routes pavées, élever mille tours et édifier f son palais par amplitude et magnificence extraordinaire. > Lucius, que cite Jacques de Guise, a mesuré la ville, il sait le nombre et la hauteur des tours, l'épaisseur des murs, Lucius décrit exactement toutes choses « le pavement » , le palais, la partie royale et sacerdotale, où Bavo se retire avec ses prêtres pour sacrifier. Hérodote ne connaissait pas mieux la Babylone de Sémiramis. On dirait du reste qu'il y en a là quelque souvenir mêlé à ceux de l'Ilion de Benoît, L'histoire de Bavo , en effet, a une couleur très-particulière, assyrienne et égyptienne, astronomique et théologique , tout en y mêlant des souvenirs d'une tout autre provenance. Au centre de tout cela, Lucius, en effet, place assez étrangement un temple à Bacchus

Après avoir achevé ces merveilles, Bavo s'occupe de régler la succession au trône. « Après en avoir délibéré on décide que le gouvernement t ou le pouvoir se transmettant par la succession dans l'ordre naturel « présente plus de chances de bonheur que celui qui se renouvelle « souvent par l'élection et le hasard. > Mais en même temps remarquant <f que les dieux sont plus nobles et plus puissants que la fortune même » on établit la théocratie : « tous les princes et l'état tout entier doivent « être soumis après les dieux, sans intermédiaire, au prince des Druides « sous peine de mort. » Au-dessous de lui il y a sept archiflamines, au-dessous sept druides. Le chef suprême des Druides est à la fois druide et roi. La royauté est héréditaire dans l'ordre de succession naturelle. On institue des chasseurs, des chevaliers, des augures, des mages, des pasteurs, élus par la communauté des comtes. Le peuple nomme des questeurs , des chiliarques , des censeurs. On leur confie le gouver-

Dément de la cité et du royaume. Tous les dieux , Bélus , Bacchus, Saturne, Jupiter, le Soleil, la Lune, Vénus, consultés solennellement, consacrent le nouvel état de choses et donnent chacun leur oracle qu'on fait graver sur la porte de leurs temples.

Nous avons vu à qui, selon l'auteur, Belges ou Bavais devait son nom ; selon un procédé étymologique Tacile, et que nous verrons tout à l'heure employé avec Tureur , il procède de même pour plusieurs autres villes. Bavo II , tout seul , pour suffire à toutes les étymologies , a quatre-vingt-cinq fils et cent filles. Nous n'insistons pas ; nous retrouverons toutes ces origines en parlant de Jean Le Maire.

Jacques de Guyse établit avec une apparente rigueur toutes les dates de cette histoire. Il compte onze druides dans un espace de liOi ans jusqu'à la 1** Olympiade. Mais les plus belles institutions ne sauraient être éternelles. Aux druides succèdent des rois dont le premier est Ursus. Après son dixième successeur Leopardinus, il y a deux ans d'interrègne , puis seize autres rois qui occupent à eux tous 72 olympiades et deux ans , puis des ducs pendant 26 olympiades. Puis les rois reparaissent et le royaume des Belges finit à Jules César.

Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui , au-delà de nos frontières , ont recopié celte histoire. On la retrouve partout , en Allemagne comme en Italie. Elle est dans rannaliste germanique Sebastien Munster . (Cosmographia Franconica). Elle est tout au long racontée par Conrad d'Ursperg. C'est la reproduction dans une langue meilleure de nos vieux chroniqueurs. Hubertus Thomas Leodius ( in cap. de Sicamùrù) croit à toutes les étapes des Sicambres troyens (1) ; il retrouve leurs traces dans le voisinage du Rhin (Foresta Dardania?, Dionantum Diones Yeneris templum, Tunguris origine des Tongriens, un Xanthum dans le duché de Clèves près de Passburg). Il pense que le nom de Frise vient de Phrygie, et que Groningue en Frise a été bâtie par le troyen Grunnius.

En Italie , Flavius Blondus (2) , accueille la légende. Elle figure aussi dans la cosmographie de Sylvius iEueas (Pie II). Il est vrai que

(1) V. aussi Lazius, De aliquoi gentîum migrationibvê,

(2) Flavio Biondo , né à Forli en i888, mort à Rome le à juin 4&63. V. Flatius Blondus tiisioriarum ab inclinatione Rom., imp. ad annum iA&O, Decad. III Venet. M88, in-fo De origine ac gesUs Venetorum.

5/iO BENOIT DR SAINTE-MOKE

celui-ci semble avoir hésité dans sa foi. Dans la Description de fAsie il se borne à constater la prétention des historiens Trançais (1). Dans son Europe (2), il est plus explicite; en parlant de la < France , cette « noble province » , il est tout-à-fait afSrmatir. Il raconte toute Tbistoire que nous savons , en disant que ce sont là des Taits constants c constat. > Il change seulement le nom de leur premier chef, qui est, selon lui, Priam , fils d'une sœur de Priam.

La légende troycnne était plus vivace encore en Angleterre. Nous avoDS vu combien elle y était populaire et répandue au temps de BenoiL Tandis que les chroniqueurs latins et le trouvère normand les racontaient aux savants et aux courtisans de Henri II, un prêtre saxon , Layamon , au début du XIIP siècle, les répandait parmi le peuple en traduisant, dans ridiome de la foule , le Brut de Wace.

La politique à son tour essayait d'en tirer profit , et Edouard III , dans une lettre adressée au pape Boniface , et signée du roi et de ses barons, prétendait trouver dans les origines troyennes de TAngleterre une des plus puissantes démonstrations de sa supériorité sur TÉcosse. Il soutenait que la couronne d'Ecosse était vassale de celle d'Angleterre du chef de Brut, le fondateur de la monarchie Bretonne. L'importance que ses adversaires mêmes accordaient à une aussi étrange revendication montre que ces • croyances n'étaient pas moins répandues en Ecosse. Nous avons vu tout à l'heure combien le poème de Benoit était populaire dans les deux pays.

La littérature ne cessa pas d'y entretenir ces traditions. Nous avons marqué comment Chaucer et Lydgate y avaient puisé quelques-unes de leurs inspirations les plus fameuses. On les retrouve dans les poèmes les plus connus du XV' et du XVI" siècle, dans la Reine des Fées de Spencer comme dans le Polyolbion de Drayton (3).

Ce qui prouve combien ces histoires étaient connues de la foule, c'est que le théâtre naissant va chercher là des sujets. Nous savons les em-

(1) Uium yetus et Trojanorum rcgio ex qua originem cuncti se ducere jactitant qui nobilissimi ?îderi Tolunt ; nam et Franci et Angli et alii comphires hinc majores suos venisse tradunt. Sed Bomanoniin

genus ab Ilio profectum multi aulores prodidere, quibus Gdes abunde est. — V. iEneas Sylvii ojtera

Helmstadii, Sustermann 1690. Cosmog raphia , ch. lxvii, p. 138.

(3) V. IHiLt p. 299, ch. xxxix. — A propos du surnom donné par Valentinien, il ajoute : Itati eerte Franeos liberos vocant,

(3) V. Bûchner, Les Troyens en Angleievre , p. 18.

ET LE AOIIÂN DE THOIE. oli\

pruDts qu*y a faits Shakespeare ; on trouverait encore çà et là dans ses drames bien des allusions qui montrent combien ces souvenirs lui étaient familiers. Ainsi, dans Henri VI, le messager qui raconte la mort du duc d*Yorck à ses fils le compare à Hector tenant tête aux Grecs. Et Henri VI lui-même dit à Warwick : « Adieu, mon Hector, solide c espoir de mon Ilion. » Des allusions du même genre viennent tout naturellement se placer dans une foule de pièces contemporaines.

« Ces vieilles légendes sont si bien entrées dans Tesprit de tous , le < renom des Troyens , de leur vaillance, de leur supériorité dans tous les « exercices , est si bien resté proverbial , quMl fournit au drame un « terme de comparaison populaire. S'agit-il de faire tomber sous la table t un convive réputé pour son intrépidité devant la bouteille, le per- M sonnage comique de la pièce s*écriera : Je le griserai , quand ce serait « un Troyen. Dans une pièce de Ben Johnson , Chacun selon son humeur. c parait un vieux juge plein de bon sens et de bonne humeur, une « espèce de personnification du Merry old England. Pour reconnaître son « mérite par an éloge énergique, un personnage rappelle le plus honnête « vieux troyen de Londres (I). »

Notre excursion en Angleterre nous a entraîné loin. H est temps de revenir sur nos pas. Jusqu'ici nous avons toujours marché dans la même ornière ; c'est toujours , sauf quelques tentatives de Jacques de Guyse , le vieux récit de Frédégaire , plus ou moins bien arrangé et adapté aux besoins de chaque peuple. La légende troyenne allait , dans les dernières années du XY* siècle, prendre une bien autre physionomie et de bien autres développements. Il allait lui venir des auxiliaires nouveaux ; on allait découvrir dans la nuit des temps, aux origines mêmes de l'histoire, les récits authentiques de témoins presque contemporains. C'est à l'Allemagne et à l'Italie que devait appartenir l'honneur de ces précieuses trouvailles , qui allaient donner des pendants au Dictys et au Darès.

Annios de Yiterbe ou Jean Nanni (2) , dominicain , professeur de

(1) V. BQchner, Les Troyen» en Angleterre, p. 3i.

(2) N6 en 1A30, Vossias dUsait à tort iA37, mort en J502. — V. Bibosi Chakfaei saoerdoUs refi. quorumque consimilis argument! auctorum de Antiquitate Italiœ ac totius orbis. Cum F. Joan. Aonli

viterbensis theologi, ordinis prxdicalonim sacre théologie professons commentatione, Lugduni, J555.

Annius était, d« reAe, ftniHer tvcc rantiquité cltssif«e, il avait ooauneulé Catulie, Tiimlle et Propeite.

théologie et maître du sacré palais, retrouvait à Mantoue les œuvres si longtemps perdues de Bérose et de Manéthon , et les publiait à Rome en 1498, avec d'autres ouvrages qu'on a pu croire apocryphes, soit qu'il les ait audacieusement inventées , soit qu'il ne fût que l'éditeur convaincu d'un Taussaire antérieur à lui.

Annius de Viterbe, dans ce livre fantastique où tous les peuples retrouvaient leurs parchemins , a donné acte à la France de ses origines troyennes. On trouve chez lui la trace du grand respect qu'elle inspirait au moyen-âge à tout ce qui s'occupait des grandes études. Parlant d'un de ces rois Tabuleux des Gaules dont il a écrit l'histoire, il lui attribue la fondation de Paris , « celte ville fameuse supremarum artium omnium « gymnasiis (1). » Mais il se borne à constater la croyance et passe légèrement. Dans le prétendu Supplément de Manéthon on lit, p. 352, que, tandis qu'Ascagne régnait sur les Latins, Francus, issu des fils d'Hector , régnait sur les Celtes ; et Annius ajoute , dans son Commentaire : « Quel était ce Francus fils d'Hector ? A quel titre a-t-il été nommé « roi par les Celtes, je ne l'ai lu nulle part. Cependant Vincent de « Beauvais, très-scrupuleux historien, assure qu'il a passé en France t après la destruction de Troie, et que son incomparable valeur le fit « bientôt chérir des Celtes et de leur roi, qu'il épousa même la fille t du roi et obtint après lui la royauté de la Gaule. \\ eut la même des- « tinée que son concitoyen Énée, qui s'allia de la même façon au roi « Latinus et devint son successeur au trône. On assure que c'est de lui c que la France a pris son nom. » Francus, d'ailleurs, a un lien de parenté avec la dynastie qui règne en Gaule , car Dardanus , fondateur de Troie , était fils de Jasius Janigena , roi d'Italie et de Gaule , dont nous allons tout à l'heure trouver l'histoire.

On le voit, Annius insiste peu sur ce point et semble attacher aux origines troyennes de la France une assez médiocre importance. Mais elle ne doit point y perdre ; loin de là. Ce qu'il ôte à la France il le donne au centuple à la Gaule. Qu'était-ce, en effet, que cette antiquité dont elle avait été si fière jusque là, et .qui ne remontait qu'à Troie, à côté de celle que retrouvait Bérose et qui remontait jusqu'à Noé lui-même ?

<i) Son palriotisme ajoute : « Et beati Aquinatis nostri Thoms sludiis et scholis ioclju. •

ET LE ROMAN DE TROIE. 5&â

« Bérose, nous dit Annius, était BabyloDien de naissance et avait le < titre de Chaldéen t patria Babylonius et dignitate Chaldaeus , > comme « le marque Josèphe, c'est-à-dire prêtre; car les Cbaldéens tiennent le c rang de prêtres en Egypte. » Il fat notaire et secrétaire public, les prêtres étant seuls investis du droit de rédiger les annales du pays. Il vécut avant le règne d'Alexandre , car Métasthènes , prêtre persan , écrivant au temps d'Alexandre Tempora Monarchiœ Assyriorum , l'a copié. Il savait le grec et enseigna à Athènes les sciences chaldéennes et surtout l'astronomie. Les Athéniens charmés lui élevèrent, d'après Pline, dans le gymnase public , une statue dont la langue était dorée. Sa gloire fut cause que les Grecs traduisirent , en les abrégeant , les traditions cbaldaïques qui complétaient et redressaient les Annales de la Grèce , qui avant lui ne remontaient que jusqu'à Pboronée. Il leur donna l'histoire du monde jusqu'à la fondation de Troie. Les Grecs, jusque-là, avaient été réduits à piller les annales égyptiennes et y avaient porté beaucoup de confusion, prenant souvent pour Tannée le mois ou un espace de deux ou trois mois. On appella son livre Defloratio Berosi chaldàica : c'est le terme par lequel les Orientaux désignent ces brefs résumés de l'histoire de tout un peuple, au témoignage de Joseph (Antiq. Jud. liv. I] « Berosus c omneni chaldaicam defloravit historiam. » Là où Berose lui manquera, Annius le continuera par Manéthon t Manethonis supplementa ad € Berosum » que citait également Josèphe (V. Anùq. Judaiq. et Contre Appion.)

Bérose connaît toute l'histoire du monde à ses origines. 11 connaît tous les fils de Noé et leurs descendants. 11 sait quelles régions ils ont occupées. Toutes ces origines, dont Annius va demander la révélation à Bérose , avec lequel il fait sans cesse accorder non-seulement la Bible, mais des auteurs qui eussent été bien étonnés de ces rapports, s'ils en avaient eu connaissance, comme Tacite, Pline, Varron et Diodore, sont sans doute bien confuses et bien peu scientiGquement établies ; souvent il ne fait guère que mettre Scythes et Babyloniens là où Ton mettait avant lui Latins et Grecs. Cependant la tentative est intéressante. C'est un essai de réaction contre les tendances excessives de la Renaissance classique qui vont s'accentuer davantage encore tout à l'heure, contre le culte exagéré de la tradition gréco-latine, un retour

vague encore et à demi inconscient aux origines asiatiques de Thumanité.

Annius de Yiterbe fait une guerre impitoyable à la Grèce, il attaque avec une véritable fureur ses prétentions et ses impostures « quidquid « Graecia menda\ » 11 accuse les Grecs de n'avoir raconté sur l'antiquité que des Tables et des puérilités. Il leur oppose les traditions babyloniennes, dépositaires de la vérité conservée par leirrs prêtres dans des archives et des bibliothèques publiques, sous la foi de tous c publica et fideli et probata flde > , en accord avec les témoignages de Moïse, et ne transmettant qu'une doctrine ferme et authentique. Il s'empare avec bonheur du témoignage de Diodore (liv. 3) opposant les Ghaldéens au\ Grecs et disant que la culture de la philosophie est pour les premiers Toccupation de toute la vie et une profession traditionnelle , tandis que les Grecs s'y appliquent tardivement et en font métier et marchandise. Il les représente sans cesse en quête d'opinions nouvelles, mettant toujours en discussion les points les plus essentiels de la doctrine et semant ainsi l'incertitude dans l'esprit de leurs disciples. Il leur reproche leurs contradictions , leurs perpétuels combats , et les élégances mêmes de leurs discours, où les grâces de la forme voilent les perfidies de la pensée. Il les accuse d'avoir abandonné la tradition « doctrinam majorum » la vérité même c veritas rerum erat > que les Barbares, au contraire, ont suivie. Il croit que les races primitives possédaient une théologie , une philosophie , une divination naturelle, une magie qui faisait l'admiration du monde , et que les Grecs ont altérées (1). 11 ne restait donc aux Grecs, qui avaient déserté cette

(i) Au sortir du déluge, dit Postel, d*après Bérose, « les hommes sçaToient tout ce qui est possible de sçavoir, voire et aux plus nobles sdences du monde connu. Théologie, astronomie et magie yreye esloient plus que exercitez. » Gomer avait répandu ces notions dans la Gaule, les Druides les avaient reçues de lui. a II ne fault aulcunement doubter que étant Gomer parent et Docteur de la Gaule et ayant receo de Noe le droit de Taisnéesse du monde que ledict père Noe avec son fils aisné lapet et son puisné Sem néussent tellement instruict le dict Gomer pour estre prince du monde qu*en premier lieu il sçavoit très parfaictement la raison de la religion vraye et entre les sainctz et justes (des quels Noe était le prince) utiles. Car ayant este destniîct le monde senblement par feulte d^avoir bien observé la Religion et crainle de DieUf cela est du tout certain qu'il ne fut chose tant recommandée comme la vérité et observation d*icelle au dict Gomer. Noz pères y ont par Noe receu les chroniques du paravant du déluge tant en livres comme en mémoire. •

vérité, découverte et vérifiée par les ancêtres , qu*à inventer des fables et de vaines paroles.

Et Annius ne se contente pas de leur refuser la possession de la vérité, il leur conteste même la supériorité de culture intellectuelle. Non seulement ceux que les Grecs appellent barbares ont eu des historiens, « qui se primos rerum utilium indagatores asserunt atque « scriptores et multorum memoriam apud se fuisse conservatam • , bien supérieurs à ces Grecs, « ut Ephorus mendax et Diogenes fabulator qui « somniant et non probant » ; non-seulement c'est < chez les Barbares et t non chez les Grecs que la philosophie a eu ses commencements » ; mais les Barbares ont partout précédé les Grecs. Les lettres , les arts et Tinstruction de la Pbénicie et de la Syrie ont devancé de 1500 ans les plus anciens théologisants de la Grèce ; la philosophie et les lettres s'étaient développées sept cents ans plus tôt en Espagne que chez les Grecs, c'est des Gaulois et de Samothes qu'ils tiennent leur alphabet. La /i* année du règne de Ninus, 253 ans après le déluge de Noé , c'està-dire mille ans avant que la Grèce jouit d'un pareil bienfait , le géant (1) Thuysco avait donné aux Germains l'écriture et une législation, Samothes en avait fait autant pour les Celtes et Tubal pour les Celtibèrcs. On peut consulter à cet égard Arislote In magico et Sinon, historiens vëridiques. Mille ans et plus avant le déluge , les hommes connaissaient les lettres , l'art de fondre les métaux, de faire la brique et de prophétiser l'avenir. C'est à Adam lui-même que remontent ces connaissances. Ce n'était pas la Grèce qui avait colonisé

(i) Le moyen-âge a été très-préoccupé des géants. A partir du XVl* siècle on osera les regarder en riant. Ils ne seront plus représentés que par Gargantua, ou Pogrc du Petit Poucet. Mais au moyenâge, ils inspirent ou le respect ou la terreur. On les rencontre partout Wace les plaçait aux originel de PAngleterre. On les retrouve dans la Table-Ronde, V. aussi Y Alexandre, Geomagot , etc. V. sur Geomagot, Leroux de Lincy, Analyse du Brut, p. 200. F. Michel, Chronique des ducs de Normandie, T. 870. Ils ont occupé Alexandre qui a « enfermé derrière les portes Caspiennei les Goths et Magoths. » Ut avaient leurs titres de noblesse dans le livre d'Enoch, œuvre d*un juif helléniste, attribuant ce récit au septième descendant d*Adam. Dans un verset de la Genèse, dont ce livre n'était que le développement poétique, « les enfants de Dieu, ayant eu commerce avec des hommes, enfantèrent les géants >, etc. Annius dit que Noé et ses fils étaient géants et que les géants ont enfanté les Titans qui , au témoignage de Bérose et de Moise ont fondé en Egypte Titanum ou Tanim. (V. Ffomb. c 18). Pour les géants, la vieillesse ne commence qu'à 600 ans, radolescence s*étend jusqu'à 200 ans , jusqu'à &00 li virilité, après 600 commence la décrépitude.

5ft6 BENOIT DE SAINTE-MORE

la Gaule (1), comme elle le prétendait, mais la Gaule qui avait donné à la Grèce et à TAsie des colonies, les lettres et les sciences, et par la Gaule il remontait à Noé, qu'il appelle aussi Janus.

Anuius , en effet, et c'est là un des caractères frappants de son livre, mêle sans cesse et essaie de concilier les traditions mythologiques et les livres saints. Et on voit ainsi de quels éléments s'est formée son érudition. Il sMnspire surtout de Josèphe ; mais il y joint Diodore de Sicile. Il semble avoir connu son chapitre aujourd'hui perdu sur l'Évhémérîsme; c'est à celui-ci, et aux Atlantes de Diodore qu'il emprunte ses Saturnes, ses Jupiters, rois divinisés; et Diodore rencontre chez lui la Bible et le Talmud. Gar Annius à la connaissance des langues classiques unit celle de l'hébreu. Il nous dit lui-même qu'il a eu des relations avec les Talmudistes; il invoque souvent leur autorité , tout en prenant ses sûretés contre des relations compromettantes pour un homme de sa robe. Il proteste en effet qu'il ne leur demande que des explications, et sous bénéfice d'inventaire ; et, du reste, il les appelle « menteurs et artisans de faussetés » et il leur reproche d'être habitués à contester les témoignages des divines écritures.

Annius donnait aux Gaulois les plus antiques origines; il devait plaire à une société qui , par sa constitution aristocratique , était si jalouse des antiquités de race. Il faisait remonter leur nom jusqu'à Japheth ou Japhet. Il trouvait dans un Xenophon apocryphe, Xenophon fils de Gryphon , qui dans la 95" Olympiade avait écrit un livre de jEquivocis , que les Babyloniens avaient donné à Jupiter , l'aïeul de Ninus , le surnom de Gallus , parce que, échappé à l'inondation , il en avait sauvé d'autres, et avait été l'auteur d'une longue suite de générations. Il est en effet à noter, dit Annius, commentant ce texte, que, chez les Hébreux et les Araméens, Gallym signifie onde et inondation, c comme me le disait notre talmudiste Samuel, m'expliquant « ce passage. > Car il assure qu'on donne ce nom de Galli à ceux qui

(4) n en faisait autant pour la Germanie, ritalie et l*Espagne, des origines de laquelle il chassait Hercule « pari forma et Hispania nostra non habuit genitores fabulosos Pyrenum , Lasum , Hercalem et alios Graecos, quia hac falsa et fabulosa sunl , ut in III* iVuf. Hisr. Plinius significat , Gnecos deridens, sed ut ibi asserit Varronem secutus et Berosum, atque divinas litteras, a Scythis, Iberis, etc.

oDt subi une îDODdation et des pluies excessives , et Ombri les peuples sortis des premiers (1).

Japbet, selon Annius, a huit fils: Comerus Gallus, ainsi appelé du surnom paternel , t Gallus epitheto paterno dictus * , Medus , Magogus , Samotbes ou Dis, Tubal, Moscus, Tyras, Ion. On reconnaît là les noms des enfants de Japhet ou Japbetb tels qu'ils sont donnés par la Genèse (cb. x.) et par le I*' livre des Paralipomènes. Gomer (rto[jLép), Magog (MaYiî>T), Madaï (MaîoO , Javau (iwGav), Tbubal (GwSéX), Mescbecb ou Mosocb (Mod^x) et Tbiras (Beipdç). Seulement . Annius a ajouté un huitième fils , Samotbes ou Dis pour en faire Tancêtre des Gaulois : t Geltas sive Gallos francigenas condidit Samotbes > , Tauteur , dans son patriotisme, réservant à Tatné, Comerus ou Gomer, Fbonneur de donner naissance aux Italiens, t La dixième année du règne en Baby- « lonie de Saturne, père de Jupiter, Belus Gomer avait, nous assure- «r t-il , fondé des colonies dans le pays appelé plus tard Italie. > On reconnait là le souvenir du passage de Josèpbe sur Gomer, fondateur de la nation des Gomares que les Grecs appellent Galates, souvenir arrangé par la fantaisie et le patriotisme d* Annius (2).

Le faux Bérose nous donne à partir de Dis ou Samotbes la suite non interrompue des rois gaulois en établissant leur concordance avec les rois assyriens, italiens, espagnols, allemands, quMl connaît aussi sûrement. Samotbes ou Dis était le plus sage des bommes de son temps ; c'est à cette supériorité de sagesse quMl a dû son nom de Samotbes , qui passa ensuite aux Gaulois et surtout à leurs philosophes et théologiens, ses disciples. Samotbes a pour successeur son fils Magus, nom scythique (3) , nous dit Tauteur. Puis vient Sarron qui a donné

(1} C*est pour cela, ajoutait-il, que Caton, dans ses Origines ^ et d*autres disent, non sans raison, que Janus est Tenu de Scythie aTec les Galli, pères des Ombri. Et Solin qui les suit dans ses ColUctanea^ dit M. Antonius, assure que les Ombri descendent des Galli. C*est pour cela que les Étrusques appellent geUoiy et les Babyloniens et les Sagx de Scjthie galUras les narires qui sauvent des inondations.

(3) V. Les Gèles, F.-G. Bergmann. Paris, 1859. Journal des Savants, Avril 1869. Maury, Le» Gètes. — F. -G. Bergmann, les peu-pies primitifs de la race de Jafète, 1858. — Annius Ciisant sortir les Troyens d'Italie pour les y ramener plus lard est d*accord avec Viri^ile :

Que «o» a »liq)e pareutum Accipiet rfdocet, yfvw., m, 94.

Prima tulit telliis vos eadtm ubere larto.

(8) « Les Gaulois, en effet, assure Bérose, ne parlaient encore que le scythe. Les Perses appellent magus

son nom aux Sarronides dont parle Dîodore de Sicile, t qui ut conti- < neret ferociam bominum recentium publica studia litterarum iostiluit • ; puis Namnes, puis Dryius, plein d'hatûleté ; puis Bardos^ fameux chez les Gaulois par Tinvention des vers et de la musique. A Bardus succède Longho qui donne son nom aux Longonea ou Lyngones, à Longo Bardus-le-Jeune , ainsi appelé, ajoute sagement Bérose, pour le distinguer , cela n'est pas douteux , de Bardus TÂnden dont nous avons parlé plus haut ; à Bardus Lucus, d'où les Lucii et les Lucens^s, près de Paris, dont parlent Ptolémée et les Cosmograpbes* Annius a}oute que le nom ne vient pas du latin luce, mais d'un mot scythe voisin de Tétrusque, d'où est venu Lukios, Luceres et Lucumon. Lucus a pour fils Celtes , sous le règne duquel les plus grandes montagnes des Gairies prennent leur nom d'un incendie de leurs forêts : c A quo nomen t habuerunt montes illorum maximi a conflagratiooe sylvarum. » Annius , expliquant ce passage , dit que Celta est formé de deux mots pbéniciens ', Cœli et Itus , et que cela veut dire t joviana t conflagratio > , incendie allumé t sub Jove Galatha > , que , autrefois, on appelait les rois t Joves et Saturnos. » Ce roi avait une fille » nommée Galathée, d'uoe beauté, d'une taille et d'une force incomparables. Comme en ce temps-là Hercule , fils d'Osiris , ou l'Hercule Libyque passait d'Espagne en Italie et traversait le territoire des Celtes , la jeune fille c admirata Herculis tum virtutem , tum cor- « poris prœstantiam , permissu parentum , ejus concubitum expetivit. > De cette union , en souvenir de laquelle Hercule bâtit Alesia , eu hébreu Alasa , en égytien Alésa ou Alsea , par transposition , ce qui veut dire union, mélange, parce qu'Hercule, en cet endroit, unit son sang au sang gaulois, naquit Galathes qui conquit tous les pays voisins et leur donna son nom. Annius remarque à ce propos que les peuples delà Gaule ont souvent changé de nom, s' appelant d'abord

un philosophe. Les Scythes prononcent magog et ce mot exprime chez eux un palais couvert, comme magdel veut dire tour. Ce roi fut appelé Magus, c*est-à-dire bâtisseur et couvreur, parce que le premier il fit construire aux Gaulois des maisons et des villes. C*est de lui que plusieurs villes gauloises ont pris leur nom, comme Noviomagus en Aquitaine, Neomagus dans la Lugdunaise, Rothomagos, etc. « Oppida et tecta dicta a primo inventore Mago et non Magus ab eis. » Il cite d*après Ptolémée • Juliomagus et Caesaromagus Julii et Caesaris oppida et tecta » et ne s*aperçoit pas que par tous ces exemples et leur explication il combat sa propre interprétation.

du nom de leors souverains , Samothes , puis Celtes , puis Galates , puis Belges; les Romains ensuite les appelèrent Galli, et enGn ils se nomment Francigenae. Après Galatbes, nous trouvons successivement Narbon (il est certain, dit gravement Annius, que c'est à ce fils de Galatbes que la Gaule Narbonnaise doit son nom) ; Lugdus , de qui est venu un nom de province et un nom d'homme (Ludovicus dempto g). 1 Lugdus a habité la Lugdunaise, le nom en est la preuve i ; Belgius d'oii vient la Gaule Belgique , Jasius Janigena ; Allobrox ou AUodrox , mot composé de deux termes araméens qui veulent dire « australem comoiiixtionem » , parice qu'il a conduit des colonies mélangées, dans la partie australe de la Narbonnaise; Paris c on ne saurait douter que ce ne soit ce même Paris qui donna naissance aux Parisii de la Gaule lugdunaise, dont la métropole s'appelle encore Paris. > Lemannus, contemporain de Tros. Annius , fidèle à sa formule , dit : il n'est pas douteux que ce soit ce prince qui a donné son nom aux Lemani et au lac Léman, dans la Narbonnaise. La liste se termine par Olbius, contemporain de Cadmus et de Rhamses, Galatbes le jeune, Namnes qui a donné son nom aux Namnetes ou Nannetes, Remus d'où est venu Rémi , « quis fuerit nundum comperi » , dit naïvement l'auteur. C'est pendant qu'il régnait en Gaule, que Troie Tut détruite. Là s'arrête l'histoire des rois Gaulois. Le Taux Manethon et Annius ne disent pas , mais de leur silence même on doit conclure, que c'est sous son rè^e que la légende gauloise, inventée par Annius, se soude à la légende troyenne, dans les termes que nous citions tout à l'heure.

On voit aisément comment a pu se former cette liste de rois sans que l'auteur ait eu à Taire une trop grande dépense d'imagination. Pour composer ses dynasties, il a pris au hasard tous les noms que lui four* nissait l'histoire de la Gaule; noms divers et successifs de la nation, nom de classes comme Bardes et Druides, noms de provinces et de villes, même celui d'un lac ont servi à baptiser les souverains (1). Et aussitôt en possession de leurs noms ce sont eux, contrairement

(i) 11 est yrai que cette opinion pourrait invoquer l'autorité de Rabelais qui, assurant plaisamment que ChinoD ou Cagnon Tient de Gain, ajoute : t de son nom la nomma Calnon comme dqiuys ont à son imitation tous autres fondateurs et instaurateurs de filles imposé leurs noms ù icelles : Âtbene, c^est en grec MinerTC, à Atiiènes ; Alexandre à Alexandrie, etc. » (Li?. V, ch. xxxr.)

à la vérité, qui nomment les peuples, les villes et toutes choses. On voit comme tout s'encbaiue et comme Tbomme porte partout le besoin d'unité et de déduction logique. Sous le règne du droit divin tout doit descendre du roi , jusqu'au nom de la nation , de ses villes et de ses bourgades ; c'est de lui que viennent toutes les appellations ; dans ce système , les peuples , s'ils n'avaient point eu de rois , seraient demeurés anonymes.

Toutes ces belles inventions allaient avoir pendant un siècle le plus éclatant succès (l).

L'Allemagne n'était point en reste avec l'Italie. Aux autorités babyloniennes, si heureusement mises en lumière par Annius de Viterbe, allaient venir se joindre des autorités scythiques. L'auteur de ces heureuses découvertes était Jean Tritheim (2) ou Trithême, religieux de l'ordre de saint Benoit, d'abord moine, puis, au bout de deux ans, abbé de St-Martin de Spanheim (1482) et de St- Jacques de Wurtzbourg (1506) , un des plus savants hommes de son temps (3) et qui

(i) Addîus trouvait partout des adeptes. I) suffira de citer, outre J. Le Maire, dont nous allons parier, Anselme Rid Bernois, chronograpbe, frère Jacques de Bergame, H ubertus Thomas Leodius (Tungrorum et Eburonvm hist.) Joannes Lucidus, lib. VI, cb. ii. Nuenarius Comes et Mutins, Paul Constantin Phrygien, Jean Funcion de Nuremberg, Pietro Francesco Jambulario, florentin ; des espagnols, etc.

(2) Né à Triltenheim, sur la Moselle (duché de Trêves), eu 1461 ou lâ62, mort en 1519 (1516 selon d'autres). — V. Joh. Tritthemii Opéra Francof, 1601. Il a résumé son travail Breviarium primi volur-

minis Chronicorum sive Annalium de Origine gentis et regnx Francorunif p. 1-63 ; terminé le 20 novembre 1514. Le livre s'étend jusqu'en 749, date de la déposition de Childéric. On trouve dans le même Tolume, p. 63-90 : Compemiium de Origine francomm in quo etiam praesulum Wircepurgentiom enumeratio, qui va jusqu'à la mort de Louis-le-Germanique. On lit à la Gn : Abhinc nomen Francorum cum Gallia regibus Gallix mansit et paulatim e germanis defluere cœpit. Nos Franci Germani, illl autem Galli, 15i4. On sait Tusage qu*a fait de son nom Voltaire.

(3) V. son éloge par André Thevet d'Angouléme, Cosmograpbius regius. {Comment, de vtr. illusU li?. III, ch. 80). On lit au bas du portrait de Tiithemius :

HumaDOS supra captus sensusque sophorum Quidquid humo «ummuin, quidqoid in axe poli ?

Et mentes genium, cui fuit ingenium. Desine mirari. Vir tantut ad omnia doctos

Non querit dia superare Trilhemius arle Naturae instioclu totus acumeo erat.

Tritheim a écrit encore : « De seplem secundeis id est intelligenUis sive spiritibus orbes post Deum moventibus libellus, sive Chronologia myslica, multa scilu que digna mira brevitate in se complectens arcana. »

Thevet lui reproche que, • trop curieux des sciences noires et occultes de magie, il a^ écrit en son livre intitulé la Stéganographic plusieurs choses superstitieuses et indignes d'un homme ecclésiastique... •• joint qu'il est estimé avoir pénétré plus avant et avoir eu communication d'esprits familiers, ce que je ne voudrais approuver. > — Tritheim disait qu'il y avait deux magies, l'une naturelle, l'autre superstitieiiflet

avait visité les universités les plus célèbres, philosophe, mathématicien, poète, orateur, historien, un peu sorcier. André Thevet, qui a écrit son éloge, le proclame c une phare esclairante de son aage t auquel les lettres demeuroient ensevelies , et est un de ceux qui « premier les a ressuscitees et esclaircies. *

Jean Tritbême avait écrit sur des données toutes nouvelles une histoire des Francs, c non parvi laboris tria volumina magna. > Il enregistrait les histoires que nous connaissons déjà , mais il leur apportait un bien précieux supplément. Il avait eu le bonheur de retrouver une histoire , en dix-huit livres , des Francs , depuis la destruction de Troie jusqu'à la mort de Glovis : histoire incomparable, car elle était Tœuvre d* un témoin oculaire et d'un franc; et ce franc, Hunibald, que Trithème proclame « le solide historiographe » de la nation, et sans l'aide duquel on ne saurait , assure-t-il , voir clair dans cette histoire si confuse des origines des Francs (1), avait pu lire et citait deux historiens Scythes, le philosophe Dorac et Wasthald (2), avec plusieurs autres écrivains des plus anciens : un historien franc et deux historiens scythes, il n'y a que le XT siècle pour de pareilles bonnes fortunes I Notre temps , qui a exhumé tant de choses , n'a pas encore retrouvé d'historiens Scythes (3).

Seulement la fortune envieuse ne devait pas nous permettre de contempler de nos yeux ces incomparables monuments ; Trithème seul devait avoir ce privilège et il ne devait pas même en jouir longtemps.

(1) c Diversas opiniones oeminem posse Tel disceroere Tel poncordare credimus quem Uunibaldi compilatio non illustrât. >

(2) Wasthald avait écrit, en douze livres , Phistoire des Francs jusqu'à la mort de Marcomir, AiO avant J.-G. ; Hunibald, six livres jusqa^à la mort de Glovis.

(3) La Scythie a beaucoup préoccupé Tantiquité classique. C^était avec Tlnde la terre des prodiges. On y plaçait des peuples sauvages et de mours bizarres, des animaux fantastiques, des pierres précieuses gardées par des animaux monstrueux. C*étalt le pays des étemels frimas, qui ne connaît pas le retour des saisons, « damnata pars mundi • , un pays maudit plongé dans les ténèbres sans fin, horrible séjour de Taquilon. Homère avait placé le séjour des ombres au Bosphore Cimmérien. C^était aussi le pays du Mystère et la terre de Tldéal. Les Palus Méotides figurent dans beaucoup de récits fabuleux. Les poètes y mettaient volontiers le siège de quelques-unes de leurs inventions, les moralistes celui de la Sagesse. On y rêvait une société idéale , une nation de sages. Au IV* siècle avant J.-G., Hécatée d^Âbdèrc avait écrit an roman moral sous le titre des Hyperboréens , et déjà avant lui le mythe des Hyperboréens était très-répandu en Grèce (V. Chassang, Uist, du Roman), Des noms scythes avaient en Grèce un renom légendaire, Aoacharsis, Zamoizis.

Au premier bruit de sa découverte, Frédéric, doc-électeur de Saxe, dans UD mouvement de curiosité bien légitime , ayant écrit à Trithéme une lettre , que Leibnitz dit avoir eue entre les mains , pour lui demander communication de la précieuse chronique , Trithéme 4ut lui répondre qu'ayant sur ces entrefaites passé de Tabbaye de Hirtschau à celle de Wirziburg , il n'avait plus le manuscrit à sa disposition et ne savait ce qu'il était devenu. La réputation de véracité de J. Trithéme a souffert de ce douloureux accident ; la postérité et le XIX' siècle en particulier , naturellement incrédule , en ont conclu qu'il avait inventé Hunibald.

Mais le XY' siècle n'avait pas ce scepticisme, et la légende ainsi renouvelée allait trouver une vitalité nouvelle. Elle allait prendre aussi une autre physionomie. Ce ne sera pas seulement une tradition un peu vague; Trithéme devait aux autorités qu'il avait inventées de constituer d'après elles toute une histoire ; il n'y manque pas.

Le triomphe des apocryphes! ce qui leur assure de leur temps un éclatant succès et les condamne tout de suite dans les ftges critiques, c'est qu'ils sont complets , qu'ils ont réponse à tous les doutes , qu'ils n'hésitent devant aucune difficulté. A cet égard il n'y a aucun l'eproche à Taire à Trithéme , aucun regret à ressentir. Il a donné la liste exacte de tous les princes francs issus de la lignée de Troie en remontant jusqu'à Hector; il est impossible de souhaiter un chroniqueur mieux informé.

Je ne veux pas essayer de reproduire en détail toutes ces inventions, ni essayer de marquer ce qui s'y mêle de vrai, ce ne serait pas ici le lieu. Quelques traits suffiront à marquer avec quelle hardiesse il comble les lacunes de l'histoire.

De Francus est venu Sycamber, puis Priam, Hector, etc., jusqu'à Trogotus. Sous celui-ci et sous Troîades (280 ans après la ruine de Troie) une bande de Troyens quitte la Pannonie pour les bords du Rhin ; d'eux sont venus o les Tungres , Cimbres , Gueldroys. » Les autres étaient demeurés en Pannonie pendant 729 ans. L'an &&0 avant J.-C, sous le rè^e d'Anténor, ils sont attaqués par une racç cruelle descendue des Iles scanzianes et appelée Gothique. Anténor est tué avec un grand nombre des siens. < Au mois d'Hecatombœon (avril), l'an &33 avant J.-C, c sous la conduite de Marcomir, fils d' Anténor, de ses frères Sunnon,

ff PaDthéDor et Priam , et de son oncle Nicanor , les Sicambres , au € nombre de 489,560 ( dont 175,658 guerriers ) , sans compter les « serviteurs et chambrières >, se mettent &a marche vers l'occident Trithême sait le nom de tous les ducs qui accompagnaient Marcomir ; il en cite jusqu'à trente : duc Helenor, duc Menander, Edrasius, Gethenus, Helan, Lolan, Masan^ Malda, etc. L'écrivain n'est embarrassé par aucune question ; il est prêt à répondre à toutes. Beaucoup d'auteurs se sont inutilement demandé d'où venait le nom de Sicambre ; Trithême le sait. A Anténor, deuxième roi des Francs en Germanie, il fait épouser Cambre, fille de Belinus, roi de Bretagne, f la plus belle de son royaume, ff et de si grande prudence que par son conseil le roy et les princes f françoys moderoient et gouvernoient la chose publique. Elle reforma t les rudes mœurs des Françoys encores sentans leur Scytbie, fist bastir t et ediffier citez et chasteaux , monstra es femmes à filer et charpier « laynes et en faire vestemens, ordonna loix et si estoit grant nigro- « mancienne. Les Francs eurent en si grande admiracion la prudence ff et science de la reine Cambre que durant son vivant et après son < trespas, quand ils congnoissoient quelqu'un prudent ou bien parlant, f disoient en leur langage vulgaire qu'il estoit sicambre, c'est à dire ff qu'il estoit pareil à Cambre. > (1). Voilà où en est Trithême pour les étymologies.

Trithême est informé des plus petites particularités ; il sait qu'un neveu d' Anténor, héritier du duché de Hollande, s'est noyé en courant sur la glace ; que Priam , frère d' Anténor , a bâti Gruuin sur la mer. Son livre est plein de renseignements de toute sorte dont la précision devait ravir ses lecteurs; il nous apprend que les Francs changèrent trois fois d'armoiries, ff qu'ils apportèrent de Scythie Tescu d'argent à • trois raynes de leur couleur, aulcuns disent que c'estoit crapaulx « (proh pudor !) en souvenir des marécages meotides. .... Lorsque t Clovis fut baptisé , il eut divinement l'escu d'or à trois fleurs de lys. » Il sait qu'ils avaient pour cri de guerre : Hic Franc , /ne Franc. Il note avec soin tous les progrès de leur civilisation , les changements de

(1) Pour garder autant que possible à ces légendes leur physionomie nalye, nous emprontODS •ntant que possible nos tradactkxns à de Tieui auteurs. CeUe-d est de Jean Boocfaet

leur langue et de leur religion. Il sait que c'est sur le conseil du philosophe Hildegast quMls laissèredt leur rude mode de vivre et prirent nouvelles mœurs approchant de celles des Grecs et des Romains. Car Hunibald n'est pas de ces chroniqueurs courtisans qui n'ont d'hommages que pour les princes. A côté d'eux il ne craint pas de nommer leurs historiens, a l'historien franc Amerodagus et le savant Decbtanus, c extrait de royale lignée , Tacond et expert en langue grecque et latine» f grant astromancien et médecin , etc. »

Il nous apprend que c'est sous Priam, fils unique d'Anténor, que les Francs abandonnent le scythe et usent de la langue de Pannonie, retenant toutefois quelques restes de la langue grecque dont c ilz avoient ff autrefois usé ainsi que pourroient cognoistre ceux qui entendent Tune ff et l'autre. » Yoilà une autorité dont Henri Estienne n'a pas songé à s'appuyer dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec. Les Francs avaient du reste une remarquable aptitude pour les langues, parlant troyen à Troie, scythe en Scythie, germain en Germanie et gaulois en Gaule. Ënée aussi, selon Trithême, parlait troyen dans sa patrie, mais en Italie il s'était mis à l'italien.

Ils avaient une ville lettrée, c Neomage, où les prestres enseignoient c les enfans des princes et nobles en meurs et science. Ils faisoient « aussi remémorer par eux les gestes des nobles et haulx enseignements € en mètres et en vers vulgaires. »

Trithême , tout en refaisant Thistoire des Francs , a trouvé moyen de recoudre aux faits qu'il invente ceux que lui fournissait la tradition. Il y rattache aussi une foule d'histoires qu'il ramasse sur sa route, comme par exemple celle des onze mille vierges ; il y fait entrer également les noms les plus illustres de l'Église. Il assure que sous ce même règne de Marcomir, qui avait vu le supplice de sainte Ursule, Maximus, usurpateur de l'empire , « fist et establit son siège à Trêves, où il fist un concile d'évèques » auquel se trouvèrent saint Martin , archevêque de Tours ; saint Ambroise , archevêque de Milan ; Ansone , archevêque de Bordeaux, qui fut grand orateur. Et, ne croyant pas encore la réunion assez brillante, il nous dit que c saint Jherosme lors estant en Beth- « leem y envoya au dict lieu de Trêves ung livre des conciles que « saint Hilaire avait de nouveau composé. »

A cette richesse de reDseigDemeDts Trithéme joint les charmes de la rhétorique , saisissant toutes les occasions de prêter des discours à 8es personnages ou de leur faire écrire des lettres.

Trithéme n*est pas moins précis ni moins complet pour les rois francs que Bérose et Manéthon ne Tétaient pour les rois gaulois. Il en donne une liste non interrompue où il enregistre quarante noms. On y retrouve les noms de la guerre de Troie mêlés à des noms de physionomie germanique. Ce n'est pas la; partie brillante de son livre, il y déploie peu dMnvention. Les mêmes noms reviennent souvent avec de légères variantes : Clodius , Clodomir , Glodomer , Glodomerus , etc. L'auteur s'est dit que cette longue suite de rois pourrait sembler un peu monotone à ses lecteurs , il a semé un nombre raisonnable de batailles dans leur histoire , et il a essayé de donner à chacun une physionomie. Ainsi Marcomir, fils de Nicanor, c Tut modeste , clément , piteux et prudent, f bien instruit en toutes sciences mondaines, mesmemcnt en astronomie, t divinacion et interpretacions de songes. » Héléuus, leur quatrième roi, « estoit cruel à ses ennemis, sacrifiant leurs enfans à Pallas et c aultres ydoles , mais estoit begnin et gracieux à ses peuples. » 11 est vrai que Francus a les mêmes traits , mais nous en sommes séparés par treize siècles.

On distingue encore Basan-le-Grand c à qui pour la grandeur de

c prudence et des choses magnifiquement par lui gérées , non-seulement

c lui exhibèrent les royaulx honneurs , mais aussi les divins , et n'y avoit

« homme de son royaulme qui lui contredist sur peine de mort cruelle. »

Il faut avouer que nos rois modernes les plus redoutés semblent bien petits

à côté de ces rois francs, et que Louis-le-Grand lui-même, avec son

titre, sa devise et ses emblèmes, est peu de chose auprès de Bazan-

le-Grand pontife et roi, investi de toutes les grandeurs spirituelles et

temporelles (était-ce une tentation offerte aux Gésars germaniques?)

et armé des deux glaives : « et si en tous les lieux où il allait publi-

« quement , en signe de justice faisoit porter une corde et un glaive

« tout érigé et nu. • Et ce n'était pas une vaine exhibition : c il ayma

c tant justice qu'il ne voulut pardonner à son propre filz qui avoit

« déliuqué. » Joignez à cela ■ qu'il estoit si très graut nigromancien

< que ses ennemys le redoubtoient . plus pour sa science que pour sa

c force. » Sa mort fut aussi imposante que sa vie. « La S6* année « de £on règne , le jour de sa nativité , après avoir couronné son flls, a il prit congé de tons les princes, entra au temple de Jupiter guTil « ferma sur lui et depuis ne fut vot. >

Francus est ici le dix-septième de la liste. Son règne devait nécessairement être marqué par quelques événements considérables. En effet, dès la première année de son règne il fait « une perpétuelle < alliance avec les Germains Saxons et Tburingiens du consentement « de tous les duz de Sicambre, qui fut escripte et inscnlptée en tables « d'argent. » C'est sous son r^ne aussi que c les nations sicambriennes ff laissèrent leur nom ancien et pour la grant amoar quMls eurent à t leur roy se nommèrent Françoys. £t von seullement les dncz et « princes de Sicambre, mais aussi toute la noblesse et le commun -. populaire se délectèrent tant en ce nom françoys qu'ils prièrent leur « roy Francus que par edict public fust ordonné qn'ilz ne seroient plus « appelez Sicambriens , mais Françoys ; ce que Francus voulut iiberalle- « ment tant pour complaire à ses subjectz, que pour son nom perpétuer. »

Cependant Trithême est agité d'une crainte l^itime, il pense que ses lecteurs pourront s'étonner que toutes ces belles choses aient été révélées si tard. « Et aulcuns pourront penser et dire que les historiens a approuvés ne font mention de toutes ces batailles ni des Sicambriens I fors les commentaires de César. Pour à ce repondre et élucider ce c doute, on pourra songer que les Françoys changèrent plusieurs foys

« de nom.. qu'après qu'ils eurent aprinz la langue de Germanie

c et de Saxonie , furent appelez Germains et Saxons , desquels les his- « toriens romains font ample mention ; et l'erreur est venue de ce f que les Romains ont esté peu curieux de sçavoir leur origine et c qu'ilz les ont tousiours reputez de la nacion où ils habitaient •

Trithême a conduit cette histoire jusqu'à Tan 893 après J.-C. , où le roi Marcomir est tué, et ils restent 26 ans sans roi. A ce moment, encouragés par la décomposition de l'empire romain et l'exemple des autres barbares , ils songent à se faire aussi leur part ; et pour mieux concentrer leurs forces , ils se donnent de nouveau un roi. Après avoir chassé les « Wuendels » de Gaule ils se réunissent dans la cité de Dnrciburg et y proclament Pharamond, Le narrateur qui nous a donné si

exactemeDt la nomenclature des chefs francs lors de leur première arrivée sur les bords du Rhin ne pouvait être moins complet dans une circonstance aussi solennelle. Aussi apprenon»-nous par lui qn*à cette assemblée se trouvaient » outre Pharamond , duc de France orientale, Marcomir, duc, et Sunnon, duc, frères dudit Pharamond ; Godius, duc, son fils ; Dagobert, duc, fils de Marcomir ; Nicanor, duc ; Pharabert , duc , etc. , etc. c Aussi y estoient des prestres et philosophes « fran^^oys, Salegast, grand pootiOe de Jappiter; Gasthald, Herbald, € maistre epistolaire ; Winsogasthald , prestre de Diane ; Rutanicm , • Adebhridus , Ricber et autres , plusieurs tant nobles que du commun « populaire. * Il est impossible, on le voit, de pousser plus loin la sûreté et la précision de Tinformation , et aussi , on Tavonera ; la hardiesse de rinvention.

Et voilà comment , grâce à Annius de Yiterbe et à Trithemius , grâce à rhistorien des Gaulois et à Tbistorien des Francs, aux précieux monuments découverts par eux et à Timposant accord de ces vénérables témoins des temps, les lacunes laissées par Frédégaire se comblaient et la France possédait une histoire complète de ses origines.

Cette vieille histoire allait prendre un éclat et un retentissement tout nouveau lorsque le maître du XYI' siècle commençant, de cette période de transition entre le moyen-âge et la vraie Renaissance , celui que ses contemporains proclamaient un Salluste et un Homère, que, par une rencontre rare , C. Marot et Ronsard vénèrent également , celin que la maison de France et d'Autriche se disputaient, le puissant et pédantesque Jean Le Maire , s*emparant de ces inventions , en fait le résumé triomphal dans ses Illustrations des Gaules et singuiaritez de Troie (1) : c'est le nom que Tauteur nous dit leur avoir donné c par appellat tion décente. »

Quelque bizarres que soient ce titre et le livre lui-même , par le nom de son auteur , par sa forme littéraire , par Tampleur de aes dévelq)pements , par le succès qu'il a eu en son temps , par Toublî aoasi où a été laissée cette période de notre histoire littéraire, il mérite

(1) V. Les Ulustrationt des Gaule» et Antiquitez de Troie^ avec les deux Ëpitres de FAmant fert, compoiées par Jea» Le Maire , cum privilegio régis amfUissimo (Lyoo, 30 juil. 1509), imprimé à Lyon par Eattoine BaUnd.

de uous arrêter un iustaot. II a pour nous» d'ailleurs, un intérêt particulier. Il réunit en une seule œuvre ce double récit que nous venons

de poursuivre parallèlement , le Roman de Troie et la légende troyenne. L'auteur attachait à cette œuvre une telle iuiportance qu'il a mis, nous dit-il lui-même, neuf ans à l'achever, de 1500 à 1509, et les neuf années où l'homme a la pleine possession de son talent, de 27 à 36 ans. Il y avait déjà six ans qu'il était en faveur auprès de la t très « noble et plus que très superillustre princesse M'"'' Marguerite Auguste, « fille unique de l'empereur Maximilien, veuve de Philippe le Beau > , qui a laissé le souvenir de ses tristesses et de ses épreuves dans sa mélancolique devise « Fortune infortune fort une » , quand il l'acheva. Et ce ne fut pas même encore assez de cette longue préparation. Le premier livre seul avait vu le jour cette année-là, l'auteur déclarait que le troisième « avait encore besoin d'aucune revue, correction et ampliation, « à cause de sa grande importance et de la meslure et diversité des « choses qui y estoient desduites. » Il voulait aussi que c son travail « lui fût en quelque sorte arraché par l'approbation publique. > Ce n'était que lorsque le premier livre aurait subi cette épreuve, c impétré € faveur , recueil et grâce devant les magnificences et benignitez de la « cour et de toute la chose publique de France » qu'il voulait c lui livrer

< le reste de son œuvre. »

J. Le Maire , en un discours que pour plus d'autorité il place dans la bouche de Mercure c jadis réputé dieu d'éloquence , ingéniosité et bonne « invention , héraut et truchement des dieux • , nous expose les raisons invincibles qui l'ont poussé à composer son livre, a C'est que plusieurs ff et presque tous escripteurs en langue gallicane ont toujours erré et c moins satisfait que la dignité de l'histoire ne le requérait. Dont an c moyen des dictz escriptz imparfaitz et mal corrigez s'est ensuivy que t toutes painctures et tapisseries modernes, de quelque riche et coustea- « geuse estofie qu'elles puissent estre , s' elles sont faictes après le patron f desdites corrompues histoires, perdent beaucoup de leur estime et

< réputation entre gens scavanz et en tend uz, laquelle chose doit trop K'. déplaire à tous cueurs rempliz de générosité. Attendu que la glorieuse * resplendissance presques de tous les princes qui dominent aujourdhay

,« sur les nations occidentales consiste en la rememoration véritable des

BT LE ROMAN DE TROIB. 559

« haulz gestes Troyens (1). » C'est Mercure lui-même qui , considérant le danger d'une telle f décadence et dépravation rugueuse d'une si noble c histoire i, a poussé Le Maire à l'écrire en trois livres.

Le Maire croyait élever (un monument patriotique en l'honneur de la race de sa protectrice, c de la maison troyenne. » En effet, les maisons princières d'Allemagne et les Habsbourg en particulier n'attachaient pas moins d'importance que la France à cette noblesse classique d'origine (2). Il n'avait pas été difficile, et le moyen-âge avait en ce genre réalisé bien d'autres merveilles, de rattacher l'Autriche à la guerre de Troie. Nous savons que les similitudes de nom jouent le premier rôle en tout ceci. Or, celui de Péonie est incontestablement homérique, il figure souvent dans l'histoire du siège. Abusant d'un rapport plus ou moins lointain , le moyen-âge de bonne heure avait lu Pannonie au lieu de Péonie. t La Pannonie , dit intrépidement J. Le Maire , s'appelait Péonie du temps de Troie > , et ainsi la Pannonie ou archiduché de Basse-Autriche et Bude en Basse-Hongrie figuraient dans la légende troyenne.

Bientôt son cadre s'élargit Entre le premier et le second livre des Illustrations il était survenu un grand événement dans la vie de Jean Le Maire ; il avait passé de la cour de M°" Marguerite , dont il était « le secrétaire indiciaire * , à celle de la reine Anne de France. Jean Le Maire avait été de bonne heure une conquête du génie français. Clerc de finance du service du roi et de Mgr le bon duc Pierre de Bourbon, il avait, à vingt-cinq ans (1/198), rencontré à Yillefranche en Beaujolais Guillaume Crétin, trésorier du bois de Yincennes, chapelain ordinaire de Louis XII, considéré alors comme le prince et principal maître des orateurs et poètes de la langue française. Celui qu'il proclamera plus tard son vénérable précepteur et maître

'I) Ainsi le justifiaient les prédictions que Le Maire prête à Héléous « que combien que Troie la grand en son édifice et structure ftist démolie, neantmoins son nom ne serait jamais aboly de la mémoire des hommes , ainsois tant plus de? iendroit le siècle fieii , tant plus rajoyeneroit et reflouriroit le refrescliement de la mémoire de Troye et seroit restaurée en Italie, Hongrie, Bretaigne, Gaule, Belgique, Cdtique et Armorique. >

(2) On yoit en 1526 Ferdinand remercier Fauteur d*une généalogie des maisons d'Autriche, Habsbourg et France (Haguenau, 15S7, in-&* goth.) qui, s*inspirant de Jean Le Maire, avait mis en allemand ces belles infentions. L*empereur le félicitait de son travail et eiprimait l'espoir que le livre se répandrait parmi ses sujeU (V. Gandar, Étude êur lÊomirê).

en rhétorique française l'encouragea à mettre la main à la plume , et il devint soudain enclin à Tart oratoire. Désormais il s'enbardit à écrire en « ceste nostre langne française et gallicane» qu'il RfocUme c la plus élégante congnue et usitée es nobles cours des princes », Jean Le Maire était déjà français de cœur sinon de nation. U fait en maint endroit profession de tendresse pour noCre pays« f Je ne fns « jamais , écrit-il , malivolent à bomme de France , posé wes que je tt n'en soye natif , et mes œuvres précédentes déclaifrent assez l'affection «- que jay eue tousjours au bien publique de la nation française* » Il pouvait le faire sans qu'on l'accusât de passer à Vannemi* Son premier livre était écrit au moment de la condosion de la paix entre Haxîmilien et Louis XII , sous l'influence même de la régente (i)» U était consacré f à l'honneur des princes des (teui nations citramontaines , c'est à c scavoir françoise et gallicane lesquelles combien qu'elles usent de « langues différentes , c'est à scavoir germanique et thyoise vallone ou « romande françoise, ont cependant une. origine commune* >

Dans son troisième livre , l'intention de .les rénnir est plus marqnée encore. Il promet d'y montrer (p. 377) « comment les dictes deux c nations d'AUemaigne et de Gaule ont pour le plus du temps esté c conjointes et alliées ensemble conune sœurs germaines, et par ce <• moyen dompté et suppédité tous les autres sans grand difficulté, c Mais qnand elles ont esté séparées et que chascune s'est tenue à « part ou souspeçonneuse Tune de l'autre ^ elles ne sont point venues « à leurs intentions si facilement* Car elles deux ensemble c'est la e plus grande force du monde. •

Jean Le Maire trouvait ainsi moyen de satisfaire à son double attachement. Et la tftche devait lui sembler d'autant plus facile que, allemande

(1) On peat à ce propos remutriier en passant la grande place que les femmes tiennent dans œ lifre, et nous y trouvons la preufe qu*au temps de Louis XII il y avait chei elles beaucoup de goCtt littéraire, d*amour de la lecture, même de lectures émdites. Les trois livres sont dédiées à trois prinoesaes: 11** Marguerite, 1509 ; Claude, ûllede France, mai 1511 ; Claude, reine de France en 1515. Le second est, en outre, composé c à Fhonneur et intention des nobles dames de la nation gallicane et françoise. > L'auteoTt dans une dédicace spéciale, dédare « qu^ destine son livre en particulier à toutes princesses, dames et demoisdles et aultre noblesse féminine de langue françoise, qui mettent entre leun grftdeux et bonnesles plaisirs et passe-temps la lecture de divers volumes. Elles y trouveront occupation voluptueuté et non paa inutile en cueillant la substance de ceste œuvre. >

BT LE BOMAN DE TROIE. 561

par 60D père, mais française par sa mère, fille de Charles-le*Téméraire, et sortie de cette maison de Bourgogne qoi n'était elle-même qu'une branche de la maison de France , Marguerite d'Autricbe semblait réaliser en sa personne cette alliaiice que Pécrivain prêchait aux deux peuples.

Pour la consolider , il lui indique on grand but , qu'on imaginerait difficilement aujourd'hui, la reprise de Troie, leur commun berceau (1). Cette forme nouvelle de la Croisade à tenter nous montre le triomphe de la Renaissance. J. Le Maire veut qu'on déclare la guerre aux Turcs infldèles ; mais c'est au nom de Yii^le et de Darès , plus qu'au nom de rÉyangile. L'objectif qn'il montre aux futurs conquérants de l'Asie , ce n'est plus Jérusalem , c'est ia ville de Priam.

L'ouvrage de Jeai Le Maire est très-bizarrement composé , ou pluldt on peut dire que l'auteur ne sait pas encwe ce que c'est que composer. Les Illustrations des Gmles sont formées de trois livres, et non-seulement chacun de ces livres a une physionomie toute différente, nonseulement on troore dans le premier un roman , dans le second un poème, dans le troisième une histohne ou quelque chose du moins qui n cette prétention ; mais cette histoire même n'est pas tout entière enfermée dans le troisième livre , elle occupe aussi les premières pages du volvflie. Le récit des aventures de Paris et du siège de Troie a été encadré par l'autewr entre l'histoire fabuleuse des dynasties gauloises qu'il emprunte au faux Bérose et une histoire légendahre de Pépin et ie la généalogie des Brabons et des royautés franques , qui , pour plus 4'étrangeté , vient aboutir à Thistobre véritable. Rien de plus singulier pour nous que cette alliance de la fontaisie avec l'érudition et Thistoire, que de voir un livre, commencé sur l'Ida, € près du fleuve Xanthus

#) c Plan à Dieu , diuU (Ihr. lU» ch. 45, p. 2M), a il revient aUleon à cette idée, qoe tous nos hauts princes de chrestienté fussent ensemble si bons amys que jamais il n'y eust que redire ne que rtdouber en leurs quereDes mutuelles...... ains alassent unanimement ayder aux Hongres... qo< sont

sur les frontières des Tartares et des Turcs. Alors ce seroit un beau passe-temps ù la très noble et très Illustre nation françoise et britannique (bretonne) procréez du vray sang légitime de TVoye d'aller voir en pavant par le pays de Hongrie, Bacia^ronie et Albanie les sièges de lann premiers prinœs et parens M d*ièac tirer en Grèce pour contempler la mine d*ane nalloo fi audftciease qoi eut jadis rhonoeur de éefhiie et ruiner la giand cité de Troye et 4*ilae pa«er à Caagtanliaaple en la mer HeJlespoote. c'est à dire le bras Saint-Geai^es, et pois pknler leva enseigiies triomphantes en la terre fenne d'Asie la nri» iwnre, fn*«n dit maintenant Natolie ou Turquie, et recouvrer par jnstes armes le propte héritais et Aaa doute royaumes que tenoit jadis le bon roy Priam, ayeul de Francus, fili d'Hector. »

« et dans la belle vallée de MesauloD sur le fleuve Scamandre , et par « les amours du berger Paris et de la belle oympbe Pegasis Œnone • , s'achever par le récit c de l'iDstitutioD du duc Pépin le Bref comme roi de France par le consentement des barons du royaume et par Tautorité du pape Zacharie » , et Ténumération des terres que Pépin, Charles le Grand et Loys le Débonnaire ont données à F Église.

Si le vieil auteur ne sait pas ce que c'est que F unité de plan, il ne connaît pas mieux T unité de ton. Tantôt il résume assez sèchement les renseignements que lui Touniissent ses divers auteurs , tantôt il s'arrête avec complaisance à certains récits , il donne à tel ou tel passage de longs développements, et traduit à loisir une hérolde d'Ovide ou presque tout un chant d'Homère. Ici vous rencontrez un maigre chroniqueur, là un poète se débattant parfois avec peine contre l'ampleur même de la draperie dont il s'aiTuble. Parfois écrivain ambitieux et emphatique , comme au début de son deuxième livre , il n'est en d'autres moments qu'un commentateur qui fait lourdement étalage de son érudition (1), citant avec une conscience laborieuse ses autorités, les produisant à la fin de chaque phrase ; ou bien il insère dans la trame de son récit de longues digressions plus ou moins critiques sur Philoctète et les flèches d'Hercule ou sur la mort d'Hélène. J. Le Maire , qui fait si ingénument parade de ses talents de rhétoricien , eût dû en user un peu plus en ces rencontres.

Les dix-huit premiers chapitres des Illustrations sont consacrés à reproduire les généalogies gauloises d'Annius de Yiterbe. Le Maire professe une grande admiration pour ce commentateur et inventeur de Bérose et Manéthon d'Egypte, • homme, dit-il, de grande littérature, c et auquel la nation française est beaucoup tenue à cause de ses labeurs 0 et diligences qu'ils nous à communiquées , de laquelle communication ^ faisant à la chose publique , pour mieux honorer les princes , je

(1) J. Le Maire est très-jaloax de son mérite d*énidit Non-seulement il a en le soin de mettre à la fin de chaque livre la liste des auteurs où il a puisé ; mais à la fin du premier livre il dit expressément : c Nous nous rapportons au jugement des nobles lecteurs bénévoles combien il y a pu avoir de peine et dMndustrie d'avoir recueilly et assorty tant de matières diverses et de tant d*actears authentiques pour les feire servir tant à propos. > Parfois il semble lui-même confus et rougissant de soa propre savoh*.

■n m'ose bien vanter sans arrogance avoir esté le premier inventeur ,« quand jeuz recouvré les œuvres dudit commentateur à Bomme. » A ga suite (1) , il remonte le cours des âges et montre c que les Gaulois « et Troyens ont non-seulement grand adhérence tant ancienne comme « nouvelle ; mais sont si meslés que on ne les peut bonnement discerner « ne séparer Tun de l'autre ; que si les uns descendent de Jupiter le « Juste, les autres descendent de Saturne surnommé Dis et que les € deux races se sont réunies en la personne de Galates, flls d'Hercule, f et de la belle Gatatée , en Dardanus , frère cadet de Jusius Janigena. • Dans toute cette partie, les auteurs apocryphes exhumés par Ânnius fournissent le fond des récits de Le Maire avec un grand renfort d'additions et de corrections mythologiques et historiques. L'auteur a beaucoup de lecture et une riche mémoire; c'est par là qu'il a provoqué l'enthousiasme de ses contemporains. Il ne néglige aucune occasion de rattacher à ses descriptions les trésors de son savoir. A propos de chaque nom éclatent les fourmillements de son érudition , éruditiob des plus diverses et des plus mélangées. Darès et Dictys y coudoient Virgile et Cicéron ; les épitres de saint Paul y sont citées à côté de V Iliade et de VIphigénie d'Euripide traduite par Érasme ; Douât et les commentateurs modernes des Épitres d'Ovide y rencontrent Strabon et Annius de Viterbe. C'est un mélange singulier d'un savoir très-varié et d'une fantaisie puérile.

Arrivé là, le chroniqueur légendaire fait place au poète. Il écrit le roman de Paris et d'Œnone. < Son ambition est, nous dit-il, de mettre « en avant ce que les. autres ont obmis, et de rassembler tout en un « corps, le plus curieusement et véritablement qu'il pourra, ce que « les anciens acteurs authentiques ont couché des gestes de Paris , « Hélène et Œnone en escritz divers et menues particalaritez , pour « en forger une histoire totale, laquelle chose n'a esté encores attentée « de nul autre que je sache en françois et en latin. » Il passera rapidement sur les faits connus , comme la première rencontre de Paris et d'Hélène (IP liv.) f Car toutes ces choses sont bien à plein et bien c élégamment couchées es autres œuvres escrites en françoys et mes-

(4) 11 copie aussi Jacques de Guyse et son histoire de Bavo.

M. memeDt es Epistres d'Ovide nouvellement translatées et mises en c impression. » Uu détail curieux à noter et qui caractérise le temps, c'est la gravité avec laquelle Jean Le Maire raconte toutes ces hôstofarest éta))lissant avec autant de soin» appuyant d'autant d'autorités la généalogie d'Œnone et l'autlientieité de son mariage avec Pftris que les faits et gestes de Pépin le Bref.

Nous croyons tout à Tait inutile de nous arrêter à ces récits. Il est cependant un caractère particulier qu'il convient d'y signaler. Le Toman de P&ris est avant tout un récit pastoral , et on peut faire à Jean Le Maire l'honneur d'avoir inventé le genre. Voilà J)ien ce rdve d'innooence cbampêtre et de naïveté élégante. Plusieurs de ces pages ont une «weur toute rustique , une grâce naïve , un vrai sentiment antique. En lisant ces peintures de l'enfknce et de l'adolescence de Paris, le rédt de see divertissements champêtres, de ses jeux, de ses chasses, de ses luttes avec les bergers (1) , de ses combats plus sérieux contre des voisins ravisseiurs, ' il semble lire la pastorale de Longus, traduite par Amyot. Ce sont les mêmes tableaux, la même abondance de détails, et déjà par moments la même langue. Celle de Jean Le Maire a pourtant un caractère à part. Elle ne ressemble en rien à ce français parisien qui triompliera plus tard , langue correcte , châtiée , soumise à un goût sévère, un peu maigre , un peu timide. Celle-ci se sent de ses origines. Elte a, avec la chaleur bourguignonne, l'ampleur, le mouvement désordonné, la richesse d'une peinture de Rubens ; elle a de ces énumératicms énormes auxquelles Rabelais se xomplaira ; elle entasse détails sur détails^ eUe est toute débordante et comme bouffie de mots. Trè&i-savante et très* travaillée , elle offre un curieux échantillon de cette prose étrange déni* française et demi-latine, pleine de vocables ardus tout étonnés de se trouver en français , nsûve à la fois et emphatique et pédanteaque , et surtout surabondante (2), qu'avaient mise à la mode les rhétoridens (c'est le titre que se dounaient, non sans raison, les poètes du temps)

(1) V. lUustrau des Gaules, p. 00, etc.— V. aussi le passage où U engage le jeune Charles d'Autriche

à snlire ees exemples.

(2) Il est impossible, en les lisant, de ne pas songer au costume du temps, si emphatique et si pea modelé sur la nature, à un seigneur allemand ou flamand du temps de Maûmilien, avec ces manchet enflées, et tailladées, et ces énormes toufEes de plumes qui chargent la tète.

4e récole flamaDde et bourguignonne, ce premier ban de la Renaissance» qui enflaient et dénaturaient le français , et méritaient bien mieux que Koosard le fameux anathème de Boilean. Cependant , au milieu de des monstruosités rbétoriciennes (1), Jean Le Maire, il faut le répéter , a parfois bien de la gentillesse et bien de la grftce (2) ; et même cette Miveté travaillée , ce mélange d'enfance , d'archaïsme et de savoir sont loin d'être sans charme et surtout sans intérêt.

Le deuxième livre s'élève jusqu'à l'épopée. L'auteur qui aime tant le» souvenirs antiques pourrait s'appliquer les vers qu'on a prêtés à y irgUe :

Ule ego qui qoondam

ai nunc horrentia Martis

Anna

Cette partie de son œuvre est tout entière consacrée au récit de la

guerre de Troie, c'est à certains égards la refonte de notre poème.

L'esprit et la tendance en sont les mêmes. Achilles , par exemple , est

peint des mêmes couleurs ; il ne triomphe que par une trahison. Héritier

du sentiment du moyen-âge. Le Maire rappelle le félon Achilles (lll.,

p. 287) , il se réjouit de sa mort : c ainsi fut trompé par faulse et

c vilaine trahison celui qui autrefois en avait usé envers le très-noble

c Hector, duquel la mort fut lors vengée. > Cependant l'auteur dû

XYI' siècle paraît ignorer complètement Benoit de Sainte-More, ou

plutôt il est probable qu'il partageait cette erreur déjà répandue que

Benoit n'était que le copiste de Guido, et qu'il le comprenait dans le

mépris qu'il professe pour tous les imitateurs de l'écrivain sicilien.

Nous le voyons , en effet , à la fin de son livre , ne pas vouloir supposer

un instant qu'à cette sienne œuvre laborieuse • et bien digérée on

t préfère l'erreur invétérée de Guy de la Colonne et de ceux qui l'ont

t ensuivy tant en rime comme en prose lesquelz il ne veut pas nommer. »

Et il repousse comme indigne de la gravité de l'histoire ce qui appar-

(i) V. lUustrat.f p. lOà. Les discoan des déesses à Paris et celui de Mercure : c l'équiparation de la formosité de vos dÎTioes corpulences, etc. > (S) V. Id., p. iOA. Dans le jugement des déesses la peinture de la muette admiration de la nature.

tenait en propre au vieux trouvère, toutes les inventions amoureuses, les aventures de Briséida et la passion d* Achille.

En échange J. Le Maire a une foi entière en Darès et en Dictys. Il est aussi convaincu de leur existence que Tétait Benoît lui-même; la fin de son second livre répète exactement le début du Roman de Troie. Le poète Homère , nous dit-il , florissait seulement cent ans après cette guerre ; mais Dictys de Crète et Darès de Phrygie ont rédigé en mémoire tout ce qu'ils voiront et entendirent Taire d'un costé et d'autre pendant le siège de Troye. Le livre d'iceluy Darès lequel estoit de la nation troyenne , fut trouvé escrit de sa main propre en l'Université d'Athènes, au temps de Julius Gesar, par un grand orateur nommé Cornélius Nepos, natif de Vérone en Italie, et par luy mesme translaté de grec en latin , puis envoyé à Homme au très noble historien Crispe Salluste. Et l'œuvre de Dictys de Crète vint aucun temps après en lumière, c'est à savoir du temps de l'empereur Néron. Iceluy Dictys souvent allégué en ce second livre fut chevalier stipendialre du roy Idomenée de Crète et fut présent à toutes les batailles > , etc. Nous savons le reste.

Plein de confiance en eux , il s'empresse de faire justice des paradoxes de Dion et du livre oii il a soutenu « que Troye ne fut oncques prise < par les Grecs ' , livre alors très-répandu , selon le témoignage de J. Le Maire, grâce à la traduction de F. Philelphe, « très lu par pluc sieurs nobles hommes et autres gens modernes et tenu par eux en c grand estime. » J. Le Maire ne peut avoir nulle confiance dans le témoignage d'un homme • qui vivait mille et trois cents ans après la « captivité troyenne. »

Cependant , malgré sa vénération pour ses deux auteurs , force lui est bien de s'apercevoir qu'ils ne sont pas toujours d'accord. Parfois il ea prend aisément son parti , se contentant de signaler les différences sans se mettre en peine de les concilier ou de donner raison à l'un d'eux. Ainsi , à propos de la passion d'Achille pour Polyxène il nous dira i « Icy y ha contrariété apporte entre ces deux anciens acteurs Darès € Phrygien et Dictys de Crète. Car le dict Darès met que Hector estoit « déjà mort , et que le jour que Achilles s'énamoura premièrement de « Polyxène on faisait l'anniversaire d'Hector. Quoy que soit, je n'ai pas

BT LB ROMAN DE TROIB» 567

« entrepris de les mettre d*accord. > De même , iodiquant combien diffèrent les divers récits de la mort de Troîlus, il conclut avec bonhomie : c Combien qu*il soit, il mourut par les mains du dit Achillesou par son c commandement > Et ailleurs encore, lorsque Dictys a gâté le beau récit d'Homère conduisant Priam aux pieds d'Achille , Le Maire qui Ta suivi exactement se contente d'ajouter : f Toutes fois Homère , au dernier f livre de V Iliade, met qu'il n'y alla que Priam tout Seul avec Ideus le c héraut. > Quel est le récit que Le Maire a préféré ? il ne s'inquiète pas de nous le dire. On voit qu'en tout ceci le sentiment critique ne le tourmente pas beaucoup.

Cependant on s'aperçoit aisément et à plusieurs reprises qu'il a une préférence marquée pour Dictys. C'est son livre qui est << la véritable c histoire i , c'est à lui qu'il recourt dans tous les cas désespérés , c'est lui qui l'aide f à confondre toutes les oppositions et argumentations « frivoles et malevoles des contredisans > , lui qu'il oppose à Euripide, à Anaxicrate , à Homère , et qui lui prouve qu'Hector a eu un second fils appelé Laodamas. W marque expressément sa préférence pour lui. « Si fait à noter qu'en plusieurs passages il y a discordance entre les c dits deux acteurs. .. ja soit ce qu'ils fussent tous deux présens à la f guerre troyenne , mais ils estoient de deux partis. . . Toutes voyes des « différons qui sont en leur narration originelle je me passerai de léger € en ensuyvant principallement l'ordre de mon acteur Dictys pour ce c que sa composition est plus ample et plus diffuse et aussi plus vraic semblable et mieux ordonnée. Joint à ce que les nobles œuvres du I prince des poètes , Homère , et de Yii^le et aussi d'Ovide sont c presques uniformes à icelle. i (1). Il s'aperçoit, en effet, que Darès s'éloigne plus souvent des témoignages antiques, et il l'indique en plusieurs endroits. Cependant il ne songe pas à en inférer que Darès ne mérite aucune confiance , et il lui garde malgré tout le même respect superstitieux.

Nous venons de voir Homère cité avec une considération à laquelle

(i) De mtaie à propos de la mort de Déiphobas, troQTant Dktjt et Darès en contradictico, il écrit | a Je m'arreste plus aux dicts deux acteurs très suffisans Dictjs et Virgile, lesquels jointi ensemble sont •à prél&rer à un seul. • On toit combien le procédé critique est simple : c*est une pure question d*aritlimé tique.

568 BENOÎT DE SAÎNTE-MORK

nous n^avons pas été habitués jusqu'ici» Le Maine tient compte de son témoignage ; il se plaît à montrer que Dictys se r€Dcrati*e awc lui (1). C'est qu'en effet il a lu V Iliade. Ce qui ne veoft pas dine qu'il tiisxiÊb le grec ; il nous apprend lui-même que c'est dans Ifei traduction) de Laurent Talla (2} qu'il a fait connaissance i arvec ieeluy noble jnince des f poètes grecs, n

J. Le Mûire à trop d'instinct littéraire pour of avoir pas senti tout le mérite du grand épique. Non-seulement ila|K>ur lui ces titres diion«neur que nous citions tout à l'heure , mais 11 comprend toufle It grandeur et la beauté des récits homériques. On voit que h Traie Renaissance approche et que la beauté antique a rencontré cvfin des adwatenrs intelligents. Il essaie môme de s'apprqpHer les beautés d'Homère* arrivé à ce combat de Paris et de Ménélas, il nous dit qu'il veut ^ «^hr- < pester un petit à le descrire, pour ce qu'il est beau et délectable , et sent « bien son antiquité; qu'il est bien coulouré de fleurs poétiques », et , pour ne rien laisser perdre du mérite de l'original , il promet de f translater presque mot à mot le dit Homère sur ce passage » (8) et «n effet il insère dans son récit une reproduction assez fidèle du IIP chant de V Iliade (&), qui, dans son éloquence gauloise et. sa prétention ingénue, mérite d'attirer l'attention de tous les lecteurs du poème grec. C'est ainsi qu'en jugeaient les contemporains. Ces beaux lambeaux de l'antiquité transportés par notre auteur dans sa prose ambitieusement niuve les ravissaient. Ce n'est pas sans raison que Ronsard a vénéré le souvenir de J. Le Maire. Il est vraiment le père. de la: Pléiade» Il a été le prunier à concevoir ces grandes ambitions , à vouloir transporter dans la langue française les hautes qualités des littératures classiques. Il était animé d'un grand souffle et a essayé de le répandre. On le sentait bien auttMir de lui et on l'admirait d'autant. Ce n'étaient pas seulement les auteurs

(1) Par exemple pour la mort de Sarpedon, et la rencontre de Ménélas et de Paris.

(9) La traduction latine de Laurent Valla avait été imprimée & Paris en 4^74.

(8) V. ///tcjfr., p. 235. Le récit occupe sept grandes pages in-folio. : {à) Ce n'est pas que Le Maire, ou [datAt son guide, L. Valla, comprenne toujoors bien oomplètement rorîginaL II 7 a parfois des contre^sens énormes. V. entre autres les ?ers 56 et 57 de V Iliade^ àtu fn s plus loin, au Ter» 886, le traducteur feit du datif de 'Xpcvj^ , *fprji^ un nom propre, GreOf snifwilè d'Hélène.

R LE AOMAN DE TAOUU 5G9

de profession, mais la foule des lecteurs qui se plaisaienl à le proclamer* OaDS UD exemplaire de rédition de 1549» à côté des passages qui peuvent à bon droit nons paraître emphatiques» mais où Tanteor s^est essayé à écrire une phrase périodiqoe, noiurie de beaux mots sonores» remplie diM«es et releyée de 4»B^raisotts» une main du XYI* siècle, à deux reprises» a écrit à k marge .• belles paroles firançoyses! »

Cependant, malgré ces larges emprunts à ï Iliade^ Dictys garde toute aeo autorité. La poémea un instant entraîné J. Le Maire, il a fait Fécole bnissonnière snr la tiace d'Homère ; mais il revient Uen vite à son anteur» qu'il s'agisse de raconter la blessure de Ménélas ou la mort d^flecton ]1 sait que « Darès met autrement la mort du dit Hector, que ■ le poète Homèro aussi en son Iliade la récite autrement »; mais« continue le narratenr, c |e m'adhère plus à mon acteur Dictys, lequel • mesme estmt de la nation grecque, et néantmoins la vérité du fait l'ha « contraint de rédter la mort d*Hector au grand déshonneur d'Achille. » Bictys reste l'historien par excellence , comme aux plus beaux jours dn moyen-ftge.

Le Maire, en eflTet, en porte la marque bien visible et par là même il est un témoignage intéressant de la période de transition. U a trouvé moyen de relier à la trame de sa narration les vieilles chansons de geste qui charmaient le Xill* siècle. Il a soin à propos de Charlemagne de nous parler de sa mère Berthe et d'faidiquer le lieu de sa sépulture dans une abbaye dite de la Novettaise» au pied du Mont-Genis. li ne se contente pas de nons parler des ils de P^in» Carioman et Charles, il nous dit qu'il eut aussi une fille, une autre Berthe, qui fut mariée à Milon, comte du Mans , et fut mère du preux Roland. Enfin , un autre de ces rédts qu'il fait avec de longs détails sur Charles Ynach, fils de Godefrqy, et sa femme, surnommée Swane, n'est qu'une version g&tée, ou rectifiée selon rantear, de cette légende du Chevalier au Cygne si chère aux Flandres (i).

On peut du reste , à propos de cette teinte de moyen-ftge , appliquer à l'œuvre de J. Le Maire la relation que nous faisions naguères à propos

(i) Le Maire a placé encore le Cjrgne de ClèTes dans soo ParadU du Oiseaux* V. II« Bpbtre de rimant rat

du mystère de J. Millet. Elle est beaucoup plus loin des mœurs antiques que le poème de Benoit. Comme le Mystère de la destruction de Troie, toutes les fois qu'il veut les peindre , il se fait un point d'honneur de reproduire exactement la physionomie de son temps. Benoit , en pareille circonstance, par cela même qu*il était le représentant d'un art enfont» n'essayant pas de trop préciser les choses , restant dans un certain vague ^ n'offrant qu'un crayon léger, échappait au ridicule. Ses successeurs, au contraire, se piquant de plus d'exactitude, appuient davantage, et ils nous offrent ainsi des tableaux du réalisme le plus grossier et le plus bouffon sans qu'ils s'en doutent. D'ailleurs , quand Benott eût appuyé davantage , en ne peignant que son temps sous des noms antiques , il eût été moins grotesque, parce que, comme nous l'avons remarqué, il y avait encore, au XII' siècle, des rapports frappants entre les deux civilisations. Mais, au milieu du XY', au début du XYP, nous sommes décidément sortis de l'âge héroïque , nous sommes entrés dans un temps qui fait avec les mœurs homériques le plus frappant contraste , dans l'âge le plus bourgeois de notre histoire littéraire, dans l'âge anti-poétique, scolastique, pédantesque, moralisant et narquois.

La civilisation moderne a déjà pris forme , et l'étiquette est née avec ses sévérités , ses classes rigoureusement observées , ses formules emphatiques. J. Le Maire , en sa qualité de poète de cour , n'a garde d'y manquer ; il croirait trahir son plus strict devoir d'historien et rabaisser ses héros , s'il n'avait pour des personnages aussi fameux les mêmes égards que pour ses contemporains. On peut imaginer les grotesques effets que produisent ces formules du XYP siècle , appliquées aux personnages antiques , quand on voit par exemple « le très-noble chevalier Hector • achevant son pas contre son neveu , Mgr Eurypilus de Mysie , ou la « très-gracieuse nymphe Pegasis Œnone se trouvant au devant du roy < et de la royne, en compagnie de Messieurs les bastards Cebrion et « Mistor et des damoiselles que la royne avait envoyées avec elle. » Le premier soin de Priam , quand il a reconnu son fils , est de lui constituer une maison et de • donner ordre total touchant Testât de Mgr Paris et « de M"'' Œnone , sa femme. » Les héros Yirgiliens ont reçu des titres féodaux. Nous retrouvons à un des degrés de la hiérarchie un parent probablement de Nisus (Nisus erat portae custos Hyrtacides ) ^ le

n u BOHAH vm tmhb. 571

teroB Asios Hfrtiddes, seigMor d^Alijdas ; mom y salvoM les fMcAnr gentilshommes . Nisos , Eoryalos , Gyis et Gtouthos.

J. Le Maire doos donae eo snmd détail la Ksle des confiés à m

grand festin de Priani ; il send>le entendre nn bérant drames de Bonr-

gogne oo d'Antriche. On qiipeile c le roy Eethion de Tbèbes en CiBcie «

c père de ma dame Andromaqne, et ma dame Tbeano, sœnr de la royne,

c femme dn prince Antenor, et conséqoemment par ordre, ma dame

« Astioche, femme an roy Telephns de Mysie ; ensemble les enfonts d^hon-

« nenr, Polydoms, Astyanax , etc.... et le grand bastard Pborbas et les

c antres princtes et princesses, seignenrs et dames prirei et estrai^ors,

c selon leors degrei et prééminences. > Benoît de Saiote-More n^offlrait

rien d*analogne.

Le Maire n*a garde d^onblier qne la nymphe • Pegasis (Enone estml

c gentilfemme et de hante extraction ; te pays de Gebrine où elte est née

c Ini est constitué en fier, et les Cebrintens sont de sa seigneurie. » Les

chefs des deux armées n*en riendraient pas aux mains , si on ne lenr

donnait leurs titres. « Ils s^adressèrent les uns Ters les antres par grant

« animosité, c^est à saTmr duc contre duc, roy contre roy, baron contre

c baron. » On yoit comme diacun garde ses distances » même dans la

fureur dn combat. Partout la couleur du temps est reproduite ayec la

même fidélité minutieuse. Quand Priam euToie Anténor en ambassade

au|Nrès des princes de la Grèce , il lut Tait « sur ce depescher par deli-

€ beration de son privé conseil certains amples mémoires et instructions

c pour ce Taire t ; et J. Le Maire en donàe « le mémoire en brief. »

c Les dames aTaient pris le noble Paris et rayaient mené aux eschafbuts

« où elles Tentretenaient en devises plaisantes et s^enqucraient de sa

« fortune merveilleuse »: et quand il est tombé sous les flèches de

Philoctète et qu^on rapporte son corps à (Enone , c elle se met pour le

€ voir aux fenestres de son hostel. >

l)u reste , Ronsard lui-même , qu'on représentait autrefois comme si complètement grec , est encore tout plein du moyen-Age français , il est familier avec nos vieilles Gestes, nos vieux poèmes, et il en a gardé l'impression toute rive ; ce n'est pas pour rien qu'il parle avec amour des vieux Gaulois. V Iliade est pour lui c le Roman d'Homère » , et dans sa préface de la Franciade il parle encore t des chevaliers troyens et des

572 BWQIT 1>B SAIKTB-XO»

f clievalieFiS grecs Bb&eus si longtemps de iBan faDoœs, enfans tt « maisons (1). •

Ces TiQilles légendes grecques si connne» pmnent sow h plome de 4» JLe Maire une pbys^Mmia origtoale et piquaflAb Reooviaissei^vov Tbisée et PirilboOs dana ces t deux geatilshommesi, qm esteîent taw 4 -drax de grande noUesse et deaœnduz de k figoéedes dieux, et qai 4 ehefiCboiç^t voulontiera hautes et difficiles aventuFe» eoscaUe comme 4, preux cbevaliera erraas? » Hélène eocote jeune fille c s'énamoure n d'uBdeajeunesgentUshommesde la maisesidesen père, m c Diomèdes il a des chevaux mer^^leux et fée& » • Le éac AchiHefr a pour • mère «.la jetioe Thetis, qui estoit fée et onagicienne. »

Quand on aurait perdu tout autre renseignement sur la ¥Îe privée , te

vâtemeatt t^meublement de cette partie du XYI^ stèclet on le retiourerait

jci tout entier* L*auteur nous décrit avecun soio pieux les costumes des

personnages^ < les clairs luminaires, vaisselle» bagnes et tapisseries, les

f. grandes tasses pesantes et massives , toutes de fia or enrichies de

.1. pierres précieuses et de somptueuse eanaillure , les Upis. de peotpve

t et de cramai$y , les jeux , comédies , momeries ^ harkûas et aiitres

c diverses manières d*esbatemeas. t C*eat me lectMve fort piçuaste,

une très-^aausante mascarade de Tantiquité accomplie tanrec wm priait

«édeux (3)t

11 est encore un point sur lequel J. Le Maire se distingue de ses .prédécesseurs. Il ne se coAtente pas d^ètre narrateur, ii tient à feire aussi œuvre de moraliste. C'est là un des caractères les plus frappants de cette école littéraire de Louis XII, et ce qui distingue ces écriiaii» de leurs successeurs, de la Pléiade surtout^ artistes par l'iispif ation. Ceux-ci «ont mciralisties avant tout; ils veulent: de toute histoire dégager le sens mwal, rinstruction , dégager aussi le sens caché. De tout temps dans notre France, fort amie de Tallégorie, il s'est troové des esprits oui,

(i) Ten troQTe encore des exemples frappants dans cette même préfiice de la Franeiade : c> Encore vaudroithll mieux» comme un bon bourgeois on citoyen, reeherdier et ftilre nn lexicon des fieili^motA d^AjtnSf Laacelot et GaiHiaîp, «n commenter le Aomaali de la HQse,< que tfàmuer à je n^îtk quelle grammaire latine, qui a passé son temps. • Borsabd , f n&fece de UFirandadg^ j^ 86.

(S) V, p. 99 le costume des déesses» t la haute déesse Juno ajant sa fille Hébé, déesse de jeunesse» •npKi 4*eUe» el ses njuphet derrière qui luj portelent la queue. »

n u momàa bb ima^ sn

gnêmmi pes b fméàft pnr «Ife-atee, ae plaismMI nriMl à y rcaffkinr liihir d'wM leçM Bunte^ à clttitètt pwtxMH éws lit cboMs seasîbles rûHfse ées rtiKlM totcltectacltes^ Cet là te itoilhft ntorel iTase caftnre spinlrnlhle iiés-eiallëe , le fntil Mïtarel do Gkri»^ thBi^Tf tniijfcBiBt auL IwiMMic» fae les cheses de Fioie oat seules om mlîlé TériuUe» fM les ckMes laihles smH pKsagères et se sont ^[«e les ianfes ées léattlés éteneUes qui m puseM pas. Cavait été le caractèR éa Moycii Jigew Cest aisâ que Teaseigaenieat religieui aurait fafoaaé r«prit pobliCv ynrmmt paiiaat des tgores^ dans la Jérasaleni terrestre la figore de la Jérasales céleste et iaipérissable , dans réponse da Canliqw des GaBliq«es Tépone da Ckrist^ TÈglise. L^hiterprétatiea est ane des foises babiluelles do travail iateUectoel do BM>f ea-4ge ; il aiBK le syaibale, il le cherdie et le Tait partoat. Ao graad étonaenent des iges aMidenes il caafertit ea aKwale les choses qui s*y prèudeat le Boins. Oa sait anaieat tel prédicalear ea chaire faisait de deux ?ers d*oiie diaasoo pins que moadaioe le texte da sermon le plus édifiaat â le plus arthodoie. Onéea la mène fortaaa» et il a*est pss de cempofliliaD phB p^miaire qae VOoide manalàé (f )« Ge a^est pas le aMyea-âge» da reste, qai a infcaté cette tendsttce, Ceame sur taat d*aotres poiata, 0 a dasoé ■■ défeloppeaMat éooniie à eertaias easetgKneals de ses mallres lorsqa'ib s'accnfdiifai a?ec sa propre pensée. Boèce, Toa des iastitsteaiB da asaycaùge, afait donaé cet exemple en introdaisant dMs aoa Indié De ConmJatmne phihsfqMœ Tbistoire d*Orphée et d^Bo» rjiiioe, et en feisaal aoa sorte de parabole oè H troQ?e la preoTC qifU ne CMlt pas abaisser ses regards ?ers la terre, ni se laisser ?aîacre et aMacber aux elioses d%3i4ias , asais contempler cehii qoi est la source lamiaeose du bieii (9). dette parfie da XVI* siède, où paraft trioai-

.(4) Lci MéUmifrpkosesd'Omdt. ■«■ftrt>i fÊf i%iBfyg et VItty (V. P, Piwis, Mt> F., t.Ilk|k4IS). — Le BojcD-êge goùUU tant ee genre de traTÛl qii*on l'a recoounencé souvent. V. aussi Jfef om. étOriJê^ Moralisées par Th. Wallejs» doBÙnieani anglàb, qui a écrit contre l*kèrésie dn pape Jean XXIK On Ul âÊmmk Lwwndiiie ■Mwamt «Ai U HU. fanpériale, n* «tS3 (V. P. Pnili» Ma. F. k IV) : • JemeB rcdicr selon non aniaw Oiide les hiàn de rtenden tanpa que dt aaon petit mm cl enttndtwwi lem entende ; plosiears j ont essayé à œ fois sans raooonpUr et jasoit ce qne en moy naît phis de sent fne en cenix qui ce cnidèrent tûn en Dien mets flui fianse qui aux saiges dKtOe les alalres et amx petits humMes les rerele. •

(2} Félix qoi poloil booi F»Uft q«i 'pttCail gravit

Footem tiacre lacidam I Terni tolvwt riocvU I

phalemeot J. Le Maire, a sur ce point recueilli 1* esprit du moyen-âge. Héritière du XY* siècle, pédantesque, lourdement et boui^eoisement raflSnée , elle ne se contente pas de prendre les choses en elles-mêmes et pour ce qu'elles sont ; elle veut voir an-dessous. C'est le temps des abstracteurs de quintessence. Celui-là même qui les a baptisés ainsi, le maître des railleurs, Rabelais, ne compare-t-il pas son livre à ces Silènes « qui estoient jadis petites boytes... peintes au dessus de figures joyeuses c et frivoles comme de harpyes, satyres, oysons bridez... mais dedans

< Ion reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris C'est

f pourquoy fault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est c deduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien f d'aultre valeur que ne promettait la boyte : c'est-à-dire que les mac tières icy traitées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus c pretendoyt (1). » Et, bien que Rabelais semble aussitôt après se moquer de sa prétention , la postérité a voulu sucer cette moelle cachée de ses écrits.

De même J. Le Maire, auquel Rabelais pourrait . bien avoir pensé, quand il raille ceux qui ont prêté à Homère • tant d'allégories et doctrine f absconse et très haults sacremens et mystères horrificques (2) , Le c Maire nous apprend que ceste histoire véritable est toute fertile et c toute riche de grands mystères et intelligences politiques et philosoc phalles, contenant fructueuse substance soubz Tescorce des fables c artificielles, i Ses trois livres devront représenter les trois figes de

Paris et c chacun d'eux sera consacré et intitulé aux seigneuries

a et bautesses de trois grandes déesses, c'est asçavoir Pallast Venus

• et Juno. i Le premier livre t est consacré et intitulé particulièrement c au nom très-renommé de Diane Pallas pour ce que la jeunesse de t Pfiris y est principallement descrite , auquel aage il mena vie palla-

• dienne , c'est-à-dire contemplative en habit pastoral et humble for- € tune..... dont il appert que qui veut tirer ceste matière à sens moral, c on la peut appliquer à l'instruction et doctrine d*un chascun jeune € prince de la maison royalle comme estoit Pfiris Alexandre. » La beUe chose que l'interprétation I Et Jean Le Maire ne perd pas de temps pour

(4) Rabelais, Gargantua, li?. I, prol., p. i et 2. (3) Id., ilrid., p. 8.

rapplicatioD de sa pensée : • Ne scay ge qui mieulx puist figurer le personnage du très-bel enfant royal Paris Alexandre que le tien trèscher nepyeu rarchiduc Charles d'Autriche et de Bourgogne, prince des Espaignes et quant sera encores en estât de pastoureau, c'està-dire de douce simplesse sans rusticité ne malice, alors je luy presenteray la pomme , c'est-à-dire son propre franc arbitre et le feray jnp;e de la beauté des trois déesses, c'est à scavoir Prudence, Plaisance et Puissance, lequel (comme saige) choisira la meilleure et la plus belle. > Que voilà le jugement des déesses moralisé, et que nous sommes loin de Benoît I

Nous ne soupçonnerions jamais tout ce qu'il peut y avoir dMnstructif dans l'histoire des amours et des fautes du berger de l'Ida , s'il n'avait pris la peine de nous le dire au commencement du second livre c pour f l'instruction des dames de France » ; c'est encore pour leur enseignement qu'il a retracé l'histoire < des deux femmes de Paris , la verc tueuse Œnone , la déloyale et très-vitupcrable Hélène > ; qu'elles méditent ces deux existences si contraires (1).

On ne saurait imaginer non plus tout ce que J. Le Maire , t donnant explication totalle des habits, aornemens, valeurs et puissance des deux puissantes déesses, Juno et Pallas » , trouve de significations merveilleuses à chaque pièce de leur costume , et ce que t le lecteur qui bien y voudra viser et les dites choses pourra cueillir de fruict allégorique et moral soubz couleurs poétiques, i f La noble vierge Pallas, déesse de Prudence et Fortitude , estoit habillée de trois riches veste-

mens de diverses couleurs la triplicité d'iceux trois acoustremens

estranges et entrechangeans leurs couleurs inusitées denotoit que Sapience est fort celée et couverte aux ignorans , et que peu de gens

peuvent discerner sa variété merveilleuse et sa beauté intérieure

Elle avoit un escu cristallin qui est ferme, cler et transparent, etc

Elle portoit oultre plus une lance banerée et armoyée , dont le bois estoit de grand longueur pour dénoter que la parole d'une sage personne fiert de loing Sa vue estoit fière et regardant de travers

(i) Go cherche partout Penseigiieineiit. Orne ans plat tard, 1519, J. Stmxon, traduisant Homère» j Toit c une bible des guerrien. •

f pour ce qu'on ne congnoit jamais l'intention d'une .personne pradôott « à sa chère etc. (i). >

Dans son amour des interprétations^ Le Maire se rencontre ayec

JBossuet (2), quand il explique la composition de V Iliade et les intentbns

■d'Homère. • Â bon droit., dit-il , feint le .poète iHomène que »te. beau

« Paris fut soustrait (de la bataille par Ja déesse Venus , c^est-à*dire par

iti sa mollesse , lasobeté et peu valoir. Attendu que luy qili wiiloit «stre

^ ^al en force et vertu à son frère Hedtor , le .plus rude cbevalier du

f€ monde» est devenu si très-effeminé et si àppaiUardy qu'il m'a fdus

c vigueur ne courage , lequel exemple fait bien à noter pour ttous geiH

c tilzhommes modernes. Or met ouUre plus le poète Homère en ;plufiitors

•c passages de :son volume de V Iliade , que ladite ^déesse Veoms' eatoit

c (pour les Troyens à cause du jugement fait par P&ris en faveur d'elle.»

t dénotant que lesdits Troyens estoient plus bonnet à ^lices et à

c mignotises luxurieuses que •n^estoient les Grecs , et. met aussi que Jujuo

< et Pallas estoient du costé des Greoz, pour ce qu'ils n^toient bons

c gendarmes et avoient richesse qui est désignée par Jimo et pitudeocie

'€ de guerroyer qui est signiGée^par PaUas et plusieurs «autres nobles

€ fantasies dudit poète peut-on veoir en ibod œuvre de l'/Ziae/i^ , touchaut c lesdits dieux et déesses teuant diverses iben^es. Mais mou intentiou ne c .mon pouvoir aussi n'est mie d'expliquer toutes lesdites :fictioDS (3)% «9

Cependant, quoi qu'il en dise,. Le Maire tiedt à expliquer toutes ctiases. Dans les faits rapportés ^par Homère, il ae veut vpas voir des itiaditions « mus des allégories. Il en est 4e même de tous les .néciis antiques» L'histoire d'Achille plongé par sa. mère dans les eaux4uâtyx et rendu invulnérable partout, si ce n'est à la plante du pied (c'est la version de Le Maire) , veut dire, selon lui, • que sa mère l'avait lait nourrir en c tous exercices laborieux «et appartenans à Ja guerre. > Il tient surtout à ne pas paraître dupe des inventions du paganisme et ramène,, comme le ftiit Bérose , à des proportions ihumaines et naturelles »ses divinitiés et ses légendes. Si Taotiquité feit de.Pluton île dieu des^enfers, c c'esbjqn'il 'M «estoit roy de basses région^, c'estè scavoir de Molosse qui est;Epine^...É.

(i) V. lUusU des Gaules, p. i0i-i02.

(9pV. SOMUM, i>i<c>iur râiû{.UKiiJp..Pari6,^A868,.p. 4m.

(8) V. lUust. des Gaules, p. 288.

n LE ROMAU DE TROIE. 577

« dont la priiicipane yille s^appelait Dis. Hélène fut renommée pour la « plus beHe créature que jamais on eut veue sur terre , et c'est la prin- « cipalle raiton* pour quoy elle fut dite et estimée fille du dieu Jupiter. • Si les Tables antiques racontent que celui-ci se métamorphosa en cygne , eela yeui dire c qnll se feit beau et plaisant comme un cygne et chanta € n doux par ses belles paroles qu'elle le coucha en son giron. » Il faut ttouer que la poésie gagnait peu à ces bourgeoises explications des Tables antiques, et que la connaissance même de l'antiquité ne pouvait qu'y perdre. Si le monde eût continué dans cette voie, on n*y eût jamais soupfomé les belles découvertes de notre temps sur ses religions.

Le troisième livre des Illustrations est consacré [à retracer la généalogie et c très-sainct, trèsnligne et très-chrestien empereur Cbarlemagne, c depuis Francus, filz légitime d'Hector de Troye jusques à Pépin le c Bref • Dans la première partie, les Cimbres issus de Sicambre, fils de Phincns, aboutissent à Austrasius, duc de Tongi*es et Brabant, • très-en c faveur auprès de Glovis , et qui tant estoit prudhomme • qu'il donna son nom au pays plntôt que les rois. Dans la seconde, Taisant l'histoire de la maison de Bourgogne descendue de Yaudalus, descendant Rii-même de Tuyscon le géant , premier roi de Germanie , fils de Noé , B nous montre le sang de Bourgogne et de Françoise mêlant en Glovis. lia troisième nous apprend c comment le sang romain et la généalogie « d'Autriche furent meslez avec celles de France et de Bourgogne, « comment la très-profonde illustrité de tous les nobles lignages des tf susdits du sang des Francs orientaux et occidentaux , des Bourguignons s et des Austrasiens ou Austrichois , eurent tous ensemble coucurrence « en la généalogie du très-chrestien empereur Gesar Auguste Gharles le • grant monarque. »

La merveille de ces étonnantes histoires, c'est que l'auteur n'y est jamais embarrassé. Quand Le Maire a vanté les splendeurs • de la très- 1 noble cité de Sicambre, édifiée par les Troyens sur le merveilleux c flenve Dunoe en beau pais fertile et fort à merveille , et que vante la « Chronique de Bucalus, en ceste terre si bonne et si riche de toutes c choses , mesmement de minières d'or • , ravi lui-même de ses éloges , il se demande ingénument c pourquoy ne la gardèrent-ilz 7 > Il a bientôt trouvé une explication , c c'est qu'il semble que la destinée des Francoys

« Sicambriens les menast à telle fortune , afin que tousjours ils fussent

• plus illustres et mieux exercitez aux armes. Car mutation de paîs fait

• les hommes plus' dextres et plus robustes « comme on le voit commu- « nement, »

Il n'est pas plus en peine pour rattacher les unes aux autres les diverses dynasties qui se sont remplacées dans le gouvernement de la France. « Ghilderic, filz de Tbeodoric, fut le dernier roy de la lignée « de Meroveus , yssu des Troyens de la Haute-Sicambre. Voyant la <c divine providence la succession de Meroveus et de Clovis abastardie f et toute anibilée en vertu , diligence et prouesse , elle suscita, comme c bien estoit lors grand besoing et nécessité urgente à toute la chose

< publique de chrestienté, ou plutôt elle resveilla et feit esclaircir au c monde le très-noble sang des Pépin et des Charles. De même , Charles c qui mourut prisonnier en la cité d*Orleans fut le dernier de sa gene- « ration, yssu des Troyens de la Basse-Sicambre, qui possède le royaume de c France. » Mais la descendance troyenne n'est pas compromise pour cela, et Jean Le Maire trouve moyen de relier aux Carlovingiens les Capétiens qui les ont dépouillés. Il assure f avoir trouvé aucunes vieilles histoires « qui tiennent pour cuyder plus autorisjBr la généalogie de Charles le c Grand que sa mère fut fille de l'empereur Heracleon, de son fils

< Heraclion. • Les dates il est vrai répugnent à cette prétention , • mais c par aventure pourroit-il bien estre vray qu'elle fut descendue de la « génération du dict empereur Heracle et par ce moyen se sauveroit la € dite conjonction de sang entre l'empire oriental et occidental. Car ce « n'est pas chose estrange et nouvelle que la noblesse des hauts lignages c antiques se continue et recouvre aucunes fois par le costé féminin* c Quand la couronne de France par la voulenté secrète de Dieu fut par- € venue es mains des roys très-chrestiens successeurs de Hue Capet, la

< ligne de l'empereur Charles le Grand rentra et eut nouvelle alliance en

< la maison de France par le moyen d'une dame Isabelle, fille de Philippe,

< fils de Baudouin, comte palatin de Haynau et d'Artois descendant € d'Ermengarde, fille de Charles le Simple et engendra Loys , auteur et « conservateur de ceste famille, et par ce peult on congnoistre qu'il ne « tarde gueres pour mieux fortifier et santifier icelle que le sang du

/ saint empereur Charles ne se rassemblast avec celui de France dont

ET LE KOUKJi DE TROIE. 579

c il est facile de conclure que cëste très-cbrestieune maison , à Teiemple

• de ses prédécesseurs , a esté et est toujours eslevée et conservée en « si grand degré par choisissement de la Providence céleste. »

Nous sommes arrivé au terme de cette longue compilation. J. Le

Maire, cependant, n'eût pas voulu la borner là. En fidèle croyant de la

légende troyenne, il se proposait de faire Thistoire des Turcs descendants

de Troilus, • et de raconter tous les voyages, passages et croisées jadis

c faictsen Turquie par nos princes d'Europe jusque&au temps moderne,

• et reflet et conséquences dMceux. » Il voulait joindre à ces récits f la géographie , c'est-à-dire description de la terre de Turquie et Grèce c et les isles circonvoisines , quand son prince et princesse lui en don-

• neroient commandement et loisir. » Louis XII et Anne de Bretagne eussent sans doute encouragé volontiers une si haute entreprise, et il eût pu être curieux de voir les Croisades racontées par Jean Le Maire ; la mort de la reine ne le permit pas. Le livre des Illustrations n'eu devint pas moins un livre classique au XYP siècle. Ses nombreuses réimjHressions suffiraient à le prouver.

Une chose avait dû aider à sa popularité : c'est que ce n'étaient pas seulement deux grands peuples , mais une foule de villes et de familles qui y trouvaient la satisfaction de leur vanité et la constatation de l'antiquité de leur noblesse. Â mesure que la croyance aux origines troyeunes s'était répandue et fortifiée, le goût de l'érudition s'unissant à un patriotisme peu éclairét il n*était fils de bonne mère qui n'eût voulu réclamer cet honneur pour sa cité. Une fois l'idée trouvée, rien n'était plus simple que l'exécution. Il suffisait d'introduire à un endroit quelconque de la généalogie acceptée par tous un personnage dont le nom eût quelque rapport avec celui de la ville ou de l'homme que Ton voulait glorifier ; on s'emparait pour cela des plus lointaines ressemblances. Quand le héros n'avait pas existé on l'inventait. On lui faisait un nom avec le nom même de la province ou de la ville. Gela était devenu un procédé des plus ordinaires et des plus puérils. G'est ainsi que notre Bretagne dispute à la grande tle l'honneur de porter le nom du troyen Brutus. Le Groisic, que J. Le Maire appelle le Groisié, devrait, d'après lui, s'appeler le Troisié ; • car il fut fondé par ce mesme Brutus , proneveu d'Eneas , sous « le nom de Troie, t L'auteur de l'oraison funèbre d'Anne de Bretagne

580 BENOIT BE SAINTE-MOaB

aura soin de faire remonter son origine jusqu'à Brutus et Ymoge , fille de Pandrasus, noble empereur de Grèce (i). J. Lefê?re, eatif de Dreux, voulant , en 1532 , glorifier sa ville natale dans son poème intitulé leg Fleurs et Antiquitez dss Gaules , ne se contente pa6 de vanter , ]Mr un ingénieux rapprochement de noms c Dreux où jadis ont régné et fleiury f nos Druydes grans clercs et souverains philosophes » ; il fait remonter jusqu'au Dryus de Bérose la fondation et la gloire de Dreux.

Toulouse devait son nom au [H^ince troyen « Tholosus de la compagnie « de Brutus » : J. Le Maire assure que tous les écrivains concordent «a

ce point.

Tolède avait été fondée par Toletus que nous trouvons dam une lutte aux côtés d'Hector ; Venise, par Yeuetus ; Barcelone, par BarduM, com* pagnon du même héros; Plaisance, par Placentulus; Yerceil et Novane, par un certain Elicius, qui, par une modestie bien rare dans cette histoire , avait négligé de leur donner son nom. Les Troyens étaient à coup sûr ub des peuples les plus constructeurs que puisse citer Thiatoire.

Rotterdam se rattachait aussi aux dynasties tnoyennes. EUe avait été bâtie par un des rois d'Hunibald« Rather, le vingt^troisième de la dynastie, qui Alt enseveli à Rotterdam , qui n'existait pas encore.

Mais c'est surtout aux environs du Rhin, dans la patrie de Le Maire et de Jacques de Guyse , que se retrouvait la trace des exilés de Troie et que leur ardeur à bâtir s^était exercée. Il y a des famiUes qui ont eu en ce genre une véritable spécialité. Les Brabançeifô doivent leur naissance à un certain Brabon , issu au vingtième degré d'an mitre Brabon , fils d'Hector c et gendarme de Gesar. » Un de ses petits^fils, Tungris , ;fils de Torgotus , fonde la ville de Tongres ; Teuto , fils de Tungris , donne son nom aux Allemands ; Agrippa» fils de Teuto, donne le sien à Cologne, à la confiasion des historiens romaids qui lui reconnaîastient «4gi<ppine pour marraine ; Ambre, son fils, (knne S€ni>Bom ans Amirons ; Thuringus, fiis d'Ambro, k la Tburinge; Gioatber, fils de Thuringus, wx Cimbre»^ et Gamber, fils de Gimber, au Gambrésis etàGanbiron >enrjBainaut

Jacques de Guyae avait donné ^ur compagnons >à (Baw) quatre dues

(1) V. Dom Lobioeau, Hi$u de Bret. , t J, p. 187. — Les partisans dçs origVies cçltigues jQat ,Je99r part^ttansxes légendes. 'Si la Gaule doit son nom à'Gàlateus, les Cdtes bretons sont descendus de Celtes, 61a <d*HerQcae et de Geltioe.

fu B*»aieal p» Mmit^ de hiytiyfr des villes. Cest MœeUaaK qm

THfVBWBS qni fMde Toagres (m«s afOK yu To^gr»

pnSènt u nire pâma); MoriKS, ^ failit

; cl CwiMH M CbriM», ^ fMde Csriaée

aîre^àreieflipledeJ. deG«79e, reoMnil Gud o« ClenMM

Grsfes Tîesl d*ui « Gnnos^ jùmifÊCÊT d^aa lerriMe

géul, BoanK Dmoa, hiBl de quùue coudées, plein d^borriUe dt

cradle Ijnnie, qni, aa Meo oÉ eH Anfers, se lemil sar b ri^e

dPEscnt, obligeoit toos pmmm à bisser h Boilié de leurs hieBs.

Jmtien s'a fÊS aiaBqvé dCèCre fèadé pur u J«Uus » pelil-fils de

Satrios Bnbou •

la pitrie de ReocUni € umt booÊft ?itte de FnuKOtte, nooMiée PborœD, près de UtaB, là oè Toa bit les bonaes fiiteties (qui eikl iangiaé dan les fiitaiiws de telles asbilioBS 1) H peuples ciroonvoisHB se piéteodeat issos d'aaauM bande de Troyens par deux princes, Pkorcys et Ascanins, vassanx de Priam» conuie le prou?e Ho-

Ce sont encore les Swambriens € qoi« 280 ans après b mine de Traie. 300 ans ayant Rose, sons leurs docs Troiades et Torgolns« descendant le Rbin , ont fioodé Rome et conseqneminent Zanlbos dans le dncbé de Clèves, en sonrenir da Xanthe. Cest b que Ton bit de ces fines toileUes qn*on ncMnme oomaïunement de Hollande. (On Toit que décidément b bbrique en ce teinps-b refait aussi de noblesse.) Elle s'appdle Troja itancomi es «iciennes chroniques , comme ou peut le Toir dans la légende de St-Yklor au monastère de cette fille, t Matenoe afait été fondée naturellement par na troyen appelé Mi^unlins^ Trèf es allait chercber pk» loin son auteur ; elle se disait b&tie par un certain Tradiela, fils de Nions, fujpnt les embûches de sa marAtre Séndramis , que Le Maire appelle c merfeilleuse femme » , mais aussi • b pins terrible femme du monde. >

A Metz , sur les limites de la France et de rAllemagne , Philippe de YigDeulles, qui connaît bien ces héros puisqu'il a mis leurs gestes en prose , aflBrme , dans son Histoire selon les Chroniques de Lorraine , que le bon duc Hervis et F illustre Guério , son fils , ont eu pour ancêtre Hector ; et fers la même époque la Chronique rimée , que dom Calmet attribue

à Chastelain , veut que la porte Serpenoise et les paraiges de Metz , les Gournay, les Baudoche, doivent leurs uoms à des Troyens (1).

On retrouvait dans Croîa en Epire la petite Troie fondée par Hélénus» dont parle Yii^le (2) , t devenue Croye par langage corrompu, t

Bude était aussi une ville troyenne ; elle avait succédé à Sicambria. On en trouvait la preuve dans Texistence de ruines voisines , appelées Cambri.

De grandes familles allaient chercher aux mêmes sources un nouvel honneur pour leurs généalogies. La maison de Tournon sur le Rhône se disait issue des Troyens. Les preuves qu'elle en donnait étaient bien fortes. < Ladite maison de Tournon porte en ses armes un lyon rampant en champ mesparty qui sont les armes de Troye ; Tautre costé semé de fleurs de lys qui sont les armes de France. » Ce n'est pas tout. En ce quartier fut trouvé, du temps du roy Loys unziesme encore estant daulphin, la sépulture et les os d'un géant ayant de hauteur vingt-deux pieds , selon ce que montre sa pourtraicture , estant aux Jacobins de Valence en Dauphiné. Et aucuns de ses os nous donnent foy et conjecture de la proportion de sa corpulence. Car desdits os il y ha partie

à la saincte chapelle de Bourges, dédiée par le roy René Iceluy

géant , comme jay ouy dire estre contenu es chroniques du Dauphiné , estoit seigneur du pays ; et, comme il est vraisemblable ^ estoit yssu ou allié de la noblesse troyenne. » Quelle démonstration plus éclatante et plus originale pourrait-on demander ?

t Pareillement se glorifiait estre d'extraction troyenne la maison de • Neufchastel en la Franche Comté de Bourgogne. Cette maison d'Orange € et de Neufchastel qui se dit troyenne a esté volontiers alliée avec celles c de Bretaigne et de Bourbon qui sont de mesmes (3). » En Italie, la maison Frangipani , au XIIP siècle , se vantait des mêmes origines. Forts de l'autorité de J» Le Maire , les historiens vont répéter avec une ardeur nouvelle la légende troyenne. Jean Bouchot , dans ses

(1) V. GaDdar, Étude sur Romard.

{!) V. /Eneis lib. IL

Parvam Trojam, simalataque magois Pergama.

(3J V. illust, des Gaules, p. 289. ,

Annales (T Aquitaine , a la discrétion de ne pas faire venir les Poitevins des fugitifs de Troie ; il trouve cependant moyen de rattacher les deux histoires. Les Poitevins sont par lui mis en contact avec les Troyens et ils ont Tinsigne honneur de les vaincre. Non-seulement il emprunte à Bérose le roi Galatheus, premier roy d'Aquitaine, mais il va prendre à la chronique de Geoffroy de Monmouth « quMl appelle Jean de Monmouth, le récit de la descente des Troyens de Brutus en Armorique, leur incursion en Aquitaine, leur rencontre avec Groffarius Pictus, roi du pays , qui d'abord est vaincu par eux , mais qui , soutenu par les douze rois des Gaules , les oblige à la retraite. C'est là , nous assure J. Bouchet, la seule chose qu'il ait pu trouver du pays d'Aquitaine et de la ville de Poitiers , en ce temps, « qui soit digne de mémoire et dont « il y ait témoignage véritable (1). »

J. Bouchet est bien autrement copieux dans un livre (2) qu'il dédie

en 1528 au chancelier Du Pré (Duprat), et qui contient entre autres

choses c les faictz et gestes de quarante roys et deux ducz qui ont régné

t sur les françoys avant le roy Pharamond , que nos historiens appellent

f le premier roy de France avec leurs généalogies et mesmement la

t généalogie de ce Pharamond par longtemps aux français incongneue (3). ff Par là on congnoistra de quelles ténèbres le- nom françoys a si longc temps esté couvert , et pourquoy les Romains ne les ont ainsi nommez c par leurs histoires avant le règne de Pharamond. t Malgré ce mot d'inconnu, J. Bouchet ne prétendait cependant réclamer l'honneur que

(i) On trouve chef J. Bovchet un curieQX exemple du sérieux qu*<m portait alors dans la recherche des étymologies. Le nom de • Picta?!, colonie scythe ■, Tient selon loi de Pkta vu^ à cause de leur peinture et de leur force.

(3) V. Les aneienneg et modemet Généalogies des rois de France et mesmement du roj Pharamond» avec leurs éi^taphea et eflBgies. Et sont à vendre à Paris, en la rue Saint-Jacques, et à Poitiers, etc.. par Jacques Bouchet, imprimeur au dict Poictiers.*; Fauteur est Jean Bouchet et le privilège est daté du SA avril 15S8.

(S) « Nos historiens latins et vulgaires en ont esté trop négligens dont je suis esbaj. >

J. Bouchet attache d*autant plus dMmportance à cette généalogie qu*il j rapporte, sans interruptlmi, les trois dynasties qui se sont succédé en France, et « à la troisième desquelles appartient François I*' du nom qui règne en ce moment. Et combien qu'il y ait quelque mutacion es dictes générations, toutes ^ois toutes sont descendues et dérivées de Francus, filx d'Hector, par pure ligne masculine et feminine. > Et pour rendre la démonstration plus claire et saisissante, Tartiste qui a tracé le portrait des rois a donnéà la plupart et surtout aux pkis anciens une ressemblance marquée avec Françob I*% et surtout le ne& bien connu du roi-chevalier.

58& BENOIT DE SàlNT£-MOR£

lui fait UD de ses amis (1) d'être le premier à raconter cette histoire. 11 avouait iDgénumeot ses obligations à Tritbemius et à J. Le Maire, i deux « grands historiographes modernes « lesquels ont esté plus curieux et « laborieux de s'enquérir de Tantique extraction des françoys que tous « les aultres de ce pays de France. »

Ce livre , en tête duquel on voit une image de Troie en flammes, d'où sortent en trois groupes Anténor, Énée, Francus à la tête de leurs chevaliers , commence en ces termes : « Les historiens antiques et modernes t se accordent assez que les Françoys sont descendus^ des Troyens* i Mais raccord cesse quand il s'agit de savoir l'origine de leur nom. Bouchet est d'avis ( comme Tritbemius ) qu'il serait impossible de concilier des opinions si diverses , s'il n'avait pour guide Hunibaldus appuyé du philosophe Doracus et de l'historien Wuasthaldus, ainsi que le récite frère Jeban Tritbemius, abbé de St-Jacques-le-Mcyeur ^ < es fauxbourgs de c Wircipurg au premier volume des Annales qu'il a faictes et mises à « lumière puis peu de temps* > Le bon sens français de J. Bouchet est bieH un peu étonné parfois de ces récits. Il trouve par moments que la Chronique de Hunibaldus, « au moyen des choses merveilleuses y cont tenues, semble estre plus fabuleuse que véritable. » Mais cependant il continuera a le copier»

Il nous raconte rapidement le siège, la ruine, la trahison d'Ënée le Boux (souvenir de Benoit) , et rétablissement des enfants d'Hector en Pannofiie. Il maintient l'honneur d'avoir conduit cette expédition à Francus, fils d'Hector, contre l'opinion du pape Pie et d'Antonius Sabellicus qui l'attribuent à un certain Priam , neveu du grand Priam de Troie. Mais J. Bouchet ne peut les en croire c veu qu'ils n'allèguent € leur auteur et que M"* Vincent de Beauvais, historien très-renommé, fl a escript en son Miroir historial le contraire, etc. » Il croit avec Trîthême que les Fraûçaîs c non sans propos » ont été appelés successivement Troyens , puis Scythes , puis Sicambres , Germains et François. Notre auteur fait profession de le suivre , tout en l'accordant , tant qu^il pourra , « es cronîcques anciennes des Rommains et autres, t

(t) On lit, au-dessous du titre, huit fers latins commençant ainsi :

Ifaofttbantur nottra prim«rdUa geatô, QuadragiaU UIinb sod pneceMÛte recenseï,

Fraocorum primiu rex Pharamundos erai; 0 Boucheie, gravit condilor hiatorMi,

J. Bouchet est eo effet uo histmîen des plus conciliants. 11 trouve moyop de faire marcher ensemble Tritbême et Jean Le Haf re , lorsqu'ils ont dit des choses diamétralement opposées, et dans ces fabuleux récits il intercale les Commentaires de César et des souvenirs de Tacite. Il accepte toutes, les coDtradictk>Ds , les signale et dit gravement : c toutes lesquelles i opinions peavept estre vrayes. » Il est inutile de reproduire toutes ces fantastiques inventions ; c'est assez de les avoir vues dans Trithême. Je veuK seulemeuc remarquer que Bouchet se préoccupe des Gaulois. Il ne cherche pas , comme quelques historiens du temps , à les confondre avec les Francs , mais à réunir les gloires des deiu peqplç^. Rappelant les grandes actions des Gaulois , il dit : c Et si tout^ ces choses n'ont esté c par les Françoys faictes, mais par les Gauloys, neantmoips la couronoe « de final honneur en appartient aux Françoys. i C'est ainsi que Bobert Geneau dira trente ans plus tard : « Franc i Gallorum extinctores non c sunt sed illustratores. t

L'anonyme qui remanie en 15&& le Mystère de la destruction de Troie c et, selon sa petite capacité, le réduit en langue française peu plus c élégante selon son primitif et propre original » , dédiant son livre au dauphin , c parce qu'il prend en gré les œuvres tant des petits historioi graphes que des grands et plus savants orateurs », est convaincu que le prince y prendra un intérêt de famille. » Car il y « trouvera fl contenus plusieurs grands faits d'armes et actes de chevalerie , insignes c et dignes de mémoire comme la grande prouesse, les vertus et )a t magnanimité du preux Hector, commencement, très-debonnaire prince, c de vostre très-noble lignée » ; et il lui pajrle encore un peu plus loin des « mirables et excellents faits du preux Hector , auquel , lui dit-il , i estes conjoint par vertu et proximité de lignée royale. >

Rabelais écrit dans le prologue de son tiers-livre de Pantagruel, 15&6 : i Et puys vous estes tous dii 9ang de Pbrygie extraictz , ou il me abuse. » Et, dans le nouveau prologue du IV* Jivr^, il parle des « apologues du « Mige Esope le frmçois; i'^entends phrygien et troyeii» conuue affirme « M. Plaoudes , duquel peuple , selon les {idjus veridiques cbroniqqeurs, t sont les Françoys descendus. »

En 1552, La fleur des antiquitez et singularitez et excellences de la ville de Paris , rivalisant avec J. Bouchet , donnait upe généalogie de

François P% qui le Taisait remonter à Hector, par soixante-quatre générations de rois. Semblable est l'histoire que raconte Ferrand de Bez ^ mêlant les inventions gauloises d'Annius à la vieille légende de Frédégaire (1).

Un écrivain plus sérieux, Du Bellay, seigneur de Langey, dans son Epitome de V antiquité des Gaules et de France , 1556 ; donnait encore accueil à la légende. Il semble avant tout préoccupé de ne laisser rien perdre des inventions de ses prédécesseurs, de rassembler sur la route et de fondre leurs diverses imaginations. Il croit que le premier qui vint habiter en Gaule Tut Samothes , fils de Japhet ; il croit que les Gaulois ont dû leur nom au roi Galathes ou Galatheus ; il croit aussi que les princes ont plus affectionné telle ou telle partie des Gaules et y ont fondé des villes de leur nom, Langres, Lyon, Paris, etc. Arrivé au siège de Troie , il reprend les récits que nous connaissons , en les compliquant encore et les francisant davantage. De Gaulois arrivés trop tard au secours de Troie et des débris de Troie qu'ils recueillent il forme trois établissements : l'un aux embouchures du Tanaîs dans les Palus Méotides , sous le nom de Celto*Scythes et de Scytbo- Troyens, ou Troyens Scythiques ; un autre en Pœonie ; d'autres Troyens enfin, accompagnant ceux des Gaulois qui se retirèrent en Gaule, c allèrent c habiter entre les confins des Celtes et des Belges au païs des c Parisiens, et quelque temps après, y édifièrent, en une isle de la rivière c de Seine, une ville qu'ils nommèrent Lutèce en langue grecque, dont c ils usoient alors, laquelle ville a depuis esté si grandement multipliée c qu'elle est capitale de ce royaume et l'une des principales villes du c monde, »

Du Bellay n'oublie aucune des branches de la légende troyenne , aucune des traditions qui ont eu cours avant lui ; mais sachant combien le patriotisme français est jaloux en cette question , il a soin de bien établir rantériorité de la colonie française.

Il a nécessairement son histoire de Frandon ; mais il Ta retouchée en combinant la vieille tradition avec les légendes que lui ont léguées les

(1) V. Ferrand de Bei : In omnium regum Franconiœ et Franco^GaUiœ res gestas a Pharamundo ad ^regmum Franciscif m^à", 1577.

ET LB eomân db troib. 587

divers cooteurs du moyen-âge. On nous permettra d*ana]yser rapidement la version quMI en donne , c'est la rédaction dernière et Tacbèyement de la légende de Francien ou Francus.

Du Bellay ne se contente pas de Tinstaller parmi les Péoniens qui , à rinstigation d'Hélénus, c interprète respecté des oracles, augures et présages, le prennnent à roy et à seigneur. » Hélénus ne borne pas là ses bienfaits à Tégard de son neveu ; il songe à assurer Tavenir de sa race, et rengage c à prendre party en mariage > : guidé par sa connaissance des oracles , il désigne à son choix la GUe unique du roy Rémus. C'est de cette union que sortira avec Sycamber une dynastie nouvelle. Mais ce n'est pas encore assez pour Du Bellay d'avoir installé Francion dans la Gaule et de l'avoir remis à sa place dans la généalogie de nos anciens rois, il va lui faire faire une sorte de tournée générale chez toutes les colonies troyennes. Et, à ce propos, on ne saurait admirer quelle était selon les auteurs du XYI* siècle la facilité des communications daus l'antiquité, comme on y voyage et comme on s'y retrouve. Nous avons vu que , d'après nos vieux romans , le fils d'Hector avait en Asie toute une histoire ; Du Bellay la recueille et la développe avec nue aisance qui rappelle les romans d'aventure. A peine Francien a-t-il vu l'avenir de sa race assuré par la naissance de Sycamber que, le laissant auprès de son beau-père, il se met en marche, passe en Péonie, en Chaonie, chasse de Phrygie les enfants d'Anténor, y rétablit ses frères, de là passe en Scythie pour y visiter les colonies troyennes , et de là revient en Péonie où il reçoit des ambassadeurs de Gaule auxquels il ordonne en attendant son retour de t recevoir à roy et à seigneur son fils le prince Sycamber. » Après quoi on perd sa trace. Du Bellay sait seulement c qu'estant acheminé pour aller en Gaule, il cheut en maladie dont il mourut entre les habitateurs des rivages du fleuve Yahalis. » Mais il peut mourir ; l'historien a fait avec lui un règlement de tous les comptes troyens. Ces diverses fractions de la nation troyenne que les historiens du moyen-âge rencontraient tour à tour en tant de points, et ne reliaient les uns aux autres que par des migrations successives, Du Bellay les unit en la personne de Francion.

Ses fils se partagent sa succession : Sycamber règne dans la Gaule , Francion II sur les Scytho-Troyens , et Scamander en Péonie. Mais

les descendants de Scamander ne possèdent qu'une partie de la Gaule; elle est selon Fauteur partagée en plusieurs souverainetés et divjisée en trois régions: Belgique, Celtique et Aquitaoiqiie^ Cornaient sortira de là Tunité Trançaise ? Rien n'embarrasse Thistoire à cette 4ate. L'unité se fait par des mariages entre les princes les plus fantastiques : tous les droits sont confondus, et les diverses parties de la Gaule rappro^ diées par une suite d'alliances providentielles entre les diverses maisons régnantes, dont la descendance mâle s'éteint successivement pour venir aboutir aux seuls descendants de Francien. L'héritière unique d'Hérisbrandus, neuvième descendant de Bavo , porte à Gargustus , onzième roi (k Bretagne, issu de Brutus, ses droits sur la Gaule belgique. Leur petitefille apporte les deux royauDies réunis en dot à Gamber , roi des Celtes, dixième descendant de Francien.

Et voilà comme on écrivait l'histoire générale eu 1556 (1) ! C'était dans le même goût que s'écrivaient les histoires provinciales. Nous avons vu J. Bouchet à l'œuvre. Jean Chaumeau, seigneur de Lassay, racontant l'histoire du Berry (2), reprend au début de son livre les contes de Bérose « pour ce qu'il y a peu d'auteurs qui pour l'envie « qa'ilz ont à l'antiquité gauloise se sont .opposez à tant de notables tt historiens qui, hors de tout soupçon, en ont si dignement traicté , < voire contre l'émulation grecque. »

César de Nostradamus , dans son Histoire de Provence , admet la tradition dans toute son ampleur. L'historien appartient à une famille trop poétique et se croit lui-même trop naïvement poète pour admettre qu'on puisse révoquer en doute les témoignages de la poésie ; t ce seroit ,

(i 1 II ne faut pas du reste prendre trop ù la lettre tous ces gens du XVI* siècle quand ils racontent avec ce grand sérieux tous ces vieux récits. Pour beaucoup dVnlre ^ux sans doute , c'était une sorte de respect, de convenance et de condescendance, et ils en pensaient ce que pen^ient La Boêtie {Servitude voloniaxrc) et Pasquier de Tliistoire de roriflamme et des fleurs de lis :« lesquelles, bien qu'elles ue soient Aidées d'auteurs anciens , si est-ce qu't'/ est bien séant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de C empire ■ (V. Pasquier, Recherches, liv. VIII, ç. 20»

(2) V. Hi$t. du Berry y par J. Chaumeau, seigneur de Lassay. — Lyon, i 566. Jean Chaumeau est un écrivain d'un patriotisme délicat II ne pardonne pas à Tite-Live ■ d'avoir dit que les CdtCi i^VB^hez delp friaudise du vin choisirent les terres dUtalie. • \\ Je déclare pour cela « ennemy de rhonneiir giuVoî/H K)in de vérité » ; il assure que la vigne était plantée en Gaule depuis i 400 ans, et n'admet pas. que Gomer et Samothes en eussent été négligeants ou ignorants. ■ II préfère à Tite-Live Plutarque, parce qu'il parle avec plus de ménagements des appétib de nos aïeux.

« nous dit-il , trop imprudemmeut blasphémer contre les sacrez poètea ff lumières de Taotiquité , qui oot esté demy prophètes et les premiers t historiographes du monde après le divin Moyse. i II croit aux origitaes troyennes des Français comme il croit à c Dictys et à Darès , témoins c oculaires de la ruine de Troie et de ceste cruelle désolation, t Ce qui ne Tempêche pas d'avoir une foi entière dans Annins de Yiterbe* Il admet sans hésitation et sans discussion toutes ses rêveries ; et il en donne une raison curieuse, c II faut bien , dit-il , de nécessité inférer que le bon père Noé faisant le tour de la terre pour la despartir à ses enfans et neveux , passant par les rivages des Gaules , sur les quartiers qu'on a dit depuis Languedoc et Provence, laissa du peuple et des bestes pour alimenter et nourrir ces nouvelles colonies. » Nostradamus croit à • ces témoignages nombreux et très anciens qu'il ne faut , dit-il , à mon avis , légèrement ou impudemment rejeter par une opinion singulière et malade, puisqu'estant tels escrivains plus proches et voisins de ces âges tant reculez et plus croyables en leurs historiques dépositions que les recens et nouveaux , ils assurent par leurs escris d'avoir appris de leurs ancestres que les anciens Celtes estoycnt descendus de Japet* >

Nostradamus reproduit fidèlement la liste des rois Gaulois et, arrivé à Rémus qui c régnoit en Gaule au temps de Ménélas > , il répète qu'il a eu pour gendre Francus. Seulement il ne sait pas bien s'il était fils d'Hector ou d'un certain Hiccar, prince boiaire contemporain de cet hercule troyen. c Quoi qu'il en soit , la Gaule avoit alors pour roi c ce Francus dont là comtnune opinion a tant gaigné que uos très € chrestiens et très illustres monarques tirent leur première origine. » Il faut pourtant donner acte à Nostradamus de cette addition : c ce « qui est bien ténébreux et reculé dans les abysmes d'une obscurité et « fabuleuse incertitude et vanité. > On trouverait des développements du même genre dans ¥ Origine des Bourguignons de Pierre de St-Julien, 1580; mais il ferait inutile de pousser plus loin ce voyage à travers nos vieilles Chroniques provinciales.

Il est encore pourtant un livre de ce temps dont il convient de dire quelques mots, à cause du nom de son auteur, et parce qu'il nous permettra de constater une fois de plus la popularité de la

légende,, en nous montrant comme ou y rattachait les plus étranges systèmes.

Le savant et bizarre Guillaume Postel a repris aussi ces histoires avec des apparences plus savantes. En sa qualité d'hébraîsant , il reproduit pieusement la légende bérosienne. Il croit en Bérose et pour ses conformités avec Moïse et pour ses diversités ; il voit en celles-ci la preuve qu'il n'a pas pillé les récits du législateur hébreu, mais qu'il a pris, t là où elles étaient gardées longtemps paravant le déluge , les livres et c mémoires des choses passées » ; il voudrait qu'on écrivit en lettres d'or le peu qui nous en reste. Il attaque avec chaleur ses contradicteurs , ' disant qu'ils n'ont procédé contre lui que par injure , que ce sont des calomniateurs, a non gentz, mais plustost bestes ; des athéistes, ennemys c mortels des escriptures et autres choses divines (1) > , qu'ils méritent d'être exterminés eux et leurs œuvres.

Il a fondé sur cette croyance , de la façon la plus inattendue , tout un système politique et patriotique , qu'il a consigné tout au long dans un petit livre devenu fort rare, V Histoire mémorable des expéditions des Gaulois (2). Nous allons résumer sa théorie en la dégageant autant que possible du style et des développements confus dont il l'a enveloppée ; car cet homme , qui , au dire de ses contemporains , entendait toutes les langues alors connues, ne brille pas par la clarté ni la simplicité, quand il parle sa langue naturelle.

(1) G. Postel n'a pas moins de foi en Jeanne d'Arc. II combat Tivement (sMnspirant de Martin Franc et réfutant d'avance G. Naudé) ceux qui veulent faire preuve d'esprit fort en citant son hbtoire « comme ayant esté une fiction astuce et menterie ou tromperie de l'ennemy ou stratagème sous aulcunc espèce de vérité, b Pour lui, il accepte pleinement • les miracles et faicts merveilleux de la Pucelle (^ 62), estant divin motif et à la vérité le plus miraculeux œuvre qui oncques fust, comme lisant les histoires de ce temps là se peut veoir. > G. Postel est un adversaire très chaleureux du « très pernicieux et malheureulx auteur Machiavel en son livre du Prince. ■

(S) V. L'HiSTOiBB MEMORABLE dts expéditions depuy$ le déluge faictes par les Gautoys ou Francoys depuis la France jusques en Asie , ou en Thrace, et en C orientale partie de l'Europe, et des diverseê commoditez ou incommoditez des divers chemins pour y parvenir et retourner, le tout en briefou Epitome pour monstrer avec quelz moyens l'Empire des Infidèles peult et doibt par en ta estre deffaict , 1552* L*autear y a ajouté une seconde partie ayant pour titre et sujet V Apologie de ta Gaule contre tes detracteuLrs de ta Gaule et des privilèges et droictz d'icelle , avec supplément des histoires malignement par plusieurs scripteurs obmises et des très anciens droictz du peuple gallique et de ses princes, et comment sa fttMktion dupênd du commencement du Monde.

ET LE BOMAN DE TAOIE. 591

Le livre de G. Poste! a, en apparence, un but tout pratique. L'auteur»

Dbéissaut à la préoccupatiou de tous les lettrés de la première partie du

XYl' siècle, J. Le Maire, Érasme, Sadolet, etc. , veut lancer de nouveau

l'Europe contre le Turc. Les Français doivent être à la tête de cette

expédition, i suivant les traces de leurs ancêtres, qui, par diverses foy's,

• ont entreprins tel voyage, t Mais la conquête de Jérusalem n'est pas un

but, ce n'est qu'un acheminement au but que poursuit l'auteur, une

manirestation particulière d'un principe bien plus haut et bien autrement

important. G. Postel, en tous ses écrits, est guidé par une pensée unique,

c'est lui-même qui nous le dit (1) ; il croit avoir trouvé ce fondement

stable des sociétés que nous cherchons encore ; il a pénétré les plus

secrètes pensées de Dieu, ses vues sur l'humanité et son gouvernement,

et il va révéler aux hommes c la force de la divine Providence au

« monde (2). > Par avance il prend le rôle de Bossuct dans le Discours

sur r Histoire universelle; mais il est encore plus absolu que lui. Dieu

a voulu établir la Monarchie dans l'ordre spirituel et temporel, la

Monarchie dans le sens le plus rigoureux du mot ; on n'a jamais poussé

aussi loin que Postel le culte de l'unité. Il voit dans la non-existence

de cette monarchie la cause de tous' les malheurs du XYP siècle, t les

c mauvais esprits, ne comprenant pas ou voulant détruire la préordi-

c nation divine , veulent maintenir tout le monde au désordre qu'il est

t à présent , et disent tacitement qu'il n'y a nul empire plus ordonné de

t Dieu que l'autre , et que le meilleur droit est seulement en l'espée et

« plus grande force , ce qui revient à prétendre que Dieu n'a point de

c cure des choses humaines. >

Cette monarchie est nécessairement d'institution divine ; c car là où c l'on n'obéit au prince ou chef que comme à l'homme ou prince, sans t bavoir crainte de Dieu , comme instituteur du dit magistrat ou prince , « il est impossible qu'un estât dure » (f» 80).

(i) Cette idée, Postel la soutient par un féritable apostolat en toutes les langues. Il Teut fiiire sa propagande en Italie, en France, en Allemagne, • principalement en hébrieu, latin, françoyset italien. » — Sur a Postel , V. Niceron, t. Vllï et X. '

(3) « Les deux bras du monde sont vraye religion et vray règne ou 8ou?erain bien d^esprit et tou?erain bien du corps. > 11 n^j a au monde que deux droits, Fun civil, l'autre canonique oul apirituel , ^ 38.

Dans Tordre temporel , cette monarchie légitime • la seule durable > ,

indispensable au bonheur et à la paix du inonde , Dieu « Ta donnée aux

« princes francs et à leurs peuples gaiiloys avec rénovation et confir-

« mation divine et céleste plusieurs fois répétée, t La vraie monarchie

« a été fondée non par Constantin ou César , mais par Charlemagne , le

tf premier légitime César. Elle n'a pris fondement que du consentement

t et force du peuple Gaulois », on ne peut le nier, • sans être é verseur

■ de tout divin et humain droict. Les Gauloys ont toujours esté les

« premiers peuples du monde, c'est à savoir que plus volontiers à cause

• de la vraye religion ont toujours despendu la vie avec tous les biens

« du règne. La royauté françoise est la très chrestienne et première

« majesté de ce monde. Le prince des Gauloys , moyennant qu'il soit du

d saint huile céleste sanctiGé et des divines armoyries du lys céleste

a légitimement fourni, légitimement, dis-ie, par le peuple gauloys, selon

« la loi ancienne en tout et partout coronné, avec actifz et passifz

c sermentz, luy seul en tout le monde est digne de la monarchie. »

Les Gaulois sont appelés à ce grand rôle par droit de naissance ;

en effet , ils descendent en droite ligne de Gomer ou Gomeros , qui ,

par son fils afné , Askenaz , a été aussi la souche des Allemands (c'est

la légende de Bérose quelque peu arrangée par le patriotisme de

G. Postel).

Dans la seconde partie de son livre , G. Postel revendique très-vîveinént ces origines « du céleste règne des Gauloys » contre ceux qui les ont omises ou attaquées. Il accuse Paul Emile d'impiété et d'envie pour n'en avoir rien dit. Lui et ceux qui imitent son silence « ne peuvent « éviter d'être jugés ou très ignorantz, ou très malicieux, ou très atheistes et nyantz la divine Providence. » Il ne peut pardonner à ces écrivains français qui ne veulent pas par Berose louer avec lehan Le Maire, les choses galliques communes. Ayant toutz lea le Josefe, encores que le Berose ne leur pleust pas, ils ne pouvoient faillir à faire à leurs ancestres cest honneur que de les nomer enfantz de Gomer aisné de ce monde. > Il blâme aussi Carion , qui , pour flatter les Césars germaniques , a laissé dans l'ombre nos gloires.

La race gauloise a donc c Taisnesse » , et les diverses expéditions des Gaulois c ont été faites sur Tordre exprès de Dieu, pour maintenir

• partout ce droit de Taisnesse du monde et empocher la prescription , c et montrer comment il a cure des choses de ce monde. »

Au milieu de tout cela, G. Postel ne r^ipMdie pas absohimcut la légende troyenoe ; elle est une des étapes historiques et reconnues de l'histoire des Gaulois. Seulement elle n'a plus ici qu'un intérêt secondaire. Qu'est-ce que cette antiquité à côté de celle qui remonte aux origines du monde , à côté de cet arbre généalogique qui a ses racines dans l'Éden lui-même ? Postel pourrait dlr€ à nos vieux chroniqueurs qui s'en contentaient ce que disaient à Hérodote les prêtres égyptiens: Vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants ; vos annales ne datent que d'hier. Il se montre aussi conciliant pour Tritbemius et son auteur Hunibald , acceptant sur leur parole l'histoire des Francs.

Mais les Gaulois n'ont pas seulement pour eux ce droit de primogéniture , mais toutes sortes d'influences supérieures , et par exemple la supériorité de leur ange , ou gardien , ou genius. En effet , Postel croit fermement que les nations comme les hommes ont *( des anges gardiens « qui sont motif et cause première de victoire et de perte , ministres ou « conservateurs de la force du destin, ou fat , ou divine Providence. •

Enfin, la France est la première des nations de par l'astrologie. Postel, en effet, « ne veut pas accorder à Gcrson qu'il soit incertain qu'une f estoille ou signe domine et donne influence à ung pays plus que à ung « autre » . Il est convaincu, et c toute la faculté de théologie tient, noua « dit-il , pour résolu que à Adam et aulx pères anciens a esté révélée t l'astrologie et donnée longue vie pour la pouvoir observer. C'est à la f différence des éloiles que tient la Grécité ou propriété des Grecs, la « Germanicité des Allemands, la Gallicité des Gaulois. » C'est ainsi que Postel résout et accepte la question de nationalité. Or, la Gaule est squs l'occidentale influence du signe d'Aries , qui est le premier et en ordre d€î nombre et eo vertu qui soit au ciel. La France a donc tous les drcHts à la iDonarchie temporelle.

Dans l'ordre spirituel , la monarcbie c'est le Saint-Père héritier du Christ par saint Pierre. Il semble qu'ici Postel manque à sou but et que ce graod adorateur de l'unité n'a réussi qu'à constituer le dualisme. ^\b il a pris d'avance ses sûretés , en limitant strictement l'action du pouvoir spirituel, et établissant en réalité sa subordination vis-à-vis

59ft BENOIT DE SAINTE-MORE

de la monarchie temporelle et gauloise : « ayant à lesus Christ esté « donnée totalle puissance en ciel et en terre, en pontificat et en « empire , ou aultre puissance ordonnée que ce soit , de lui à saint a Pierre , vray vicaire de Christ , et à ses successeurs romains ^ • papes ; lesquels, ayant toute puissance, ont trèbien transféré le dict « règne et empire , pourvu qu'il ne le missent en autre part qu'en son « lieu, i

La papauté , du reste , selon Postel , n'a pas toujours été fidèle à Fesprit de son institution. Ainsi, elle n'a pas assez tenu compte des Conciles. ■ La papauté a voulu se mettre au-dessus des Conciles , c auxquels Conciles et Jésus Christ, et les saints, et les anges, et c Dieu sont subjectz tellement que au Ciel nest lyée ne desliée « chose qui premièrement n'aye estée au Concile lyée ou desliée, i Mais, en outre, et dès l'origine du monde, elle est sortie de ses conditions vraies et fondamentales. En effet , dès la naissance de la première famille , Dieu a , dans les enfants d'Adam , marqué la séparation des deux pouvoirs. < Caïn avait le droit de la papauté comme f havoit Abel de l'empire universel • ; c'est pour cela que Caïn était destiné à la vie pastorale , à la communauté ; Abel à l'agriculture , c'està-dire à la possession, à la division de la terre, à la vie civile et régulière des sociétés civilisées avec la division de leurs intérêts. Mais Caïn , au lieu de se contenter de son lot, « ou vrayment de ne posséder rien, ou bien d'être pasteur comme les saincts depuis ont esté, voulut passer oultre et venir jusques à l'agriculture et possession temporelle , qui , non à luy, mais à son frère Abel, appartenoit, et ainsi envahist la tyrannie sur le monde.. • Estant ainsi tyranniquement avec fratricide occupée la puissance temporelle du monde par le Pape et Père spirituel, elle fut hors de son lieu entre les Caïniques héritiers jusques à ce que Noë et Dieu ensemble en donnèrent le droit par Jafet à Gomer , père des Gaulois. Elle a été ainsi par sentence divine restituée à l'aisnesse de Jafet et gardée dedans le peuple gallique avec le miraculeux nom du divin Bénéfice. Donc le droit de la temporelle monarchie du roi des Gaules est instituée dès lo . commencement du monde et restituée au déluge. Son ordre est purement spirituel. Le magistrat sacré doit être sans aucune propriété personnelle et pour tant que le

Papat auparavant avait dépouillé l'empire , il est commandé par Dieu à Jafet qu'il habite aux tabernacles et possessoire de Gain qui estoit toutefois constitué pape. C'est • au roi très cbrestien Japetite i que Dieu a remis Texécution de la sentence f et cela est tellement juste et nécessaire d'être fait par lui que là où il différera de le faire depuys qu'il congnoistra son droit , il sera coulpable de tous les desordres du monde jusqu'à ce qu'il l'ait fait » C'est lui f qui doit mettre fin à ce monde présent mal ordonné et enconmiencer le monde nouveau , dès le commencement de celui-ci préordonné par Dieu. • La papauté • s'est armée contre Dieu de ses biens mesmes , il faut lui oster ce qui luy nuist II faut qu'elle restitue au très cbrestien successeur d'Abel , de Jafet et de Gomer son droit de la monarcbie ; incontinent à son refus ou delay , doit-il babiter dedans les tabernacles. • Le roi de France doit , à la tète de l'Europe , reconquérir Jérusalem , recouvrer la propriété de Jésus Cbrist et y fonder l'éternel siège du Papat , là où Gain le debvoit justement exercer. Que le Pape abandonne Rome et la laisse au roy et prince du peuple Gauloys , qui sera dedans Rome paisible et roy et empereur des Romains comme babitateur des tentes, tabernacles aux lieux empruntez de Sem, pour restituer ledict Sem ou Gain , ou Levi , ou Pierre , dedens le premier siège. Jusque-là jamais le monde ne sera en paix, i Nous voilà bien loin de la légende de Frédégaire et même de Bérose , et G. Postel a donné une singulière extension aux conclusions politiques des Mérovingiens.

La poésie du XYI* siècle venait , à propos de la légende troyenne , en aide à l'histoire ou à ce qui prétendait être l'histoire. Le plus grand poète de la France, à cette date, nous montre combien étaient vivantes ces traditions. A l'apogée de ses ambitions et de sa gloire , il conçoit la noble pensée de doter son pays d'un poème épique , l'œuvre maîtresse , celle qui seule • donne le prix et le vrai titre de poète « : il cherche un sujet national ; il prend le nom et l'histoire de Francus (1).

(1) On retroufe ces histoires dans tontes ses œuvres ; par exemple dans VHymnê d la Franet (15A9) t

Le FraoçoU qa*U etiime Bofant d'Hector, sa race légitiineb

On peut ajouter qu'il y portait un intérêt tout personnel ; c'était sa propre noblesse qu'il célébrait an

Et Ronsard en cela ne faisait pas seulemeot œuvre de pédantisme , sa muse ce jour-là ne parlait pas latin en français; il ne s'adressait pas seulement aux érudits, mais à quiconque savait lire. Ce qui, à cette distance , nous semble une pure conception de lettré infatué des souvenirs antiques avait à ce moment un tout autre caractère. Il faut nous rappeler de quel fervent patriotisme , de quel sentiment vraiment français était animée la Pléiade , avec quelle tendresse jalouse elle retenait tout ce qui flattait Tamour-propre national; et que ce qui nous semble aujourd'hui la froide et pédantesque invention de quelque moine ignorant et d'un érudit à vue bornée était alors une croyance patriotique. C'était bien là f un sujet reçu de la commune opinion. > Ce long résumé a dû l'établir suffisamment, et Ronsard l'a marqué expressément, c Le bon poète, dit-il , jette toujours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles annales du temps passé ou renommée invétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des hommes , comme Virgile sur la commune renommée qu'un certain troyen nommé Éoée est venu aux bords Laviniens , etc. Sur telle opinion déjà receue du peuple , il bastist son livre de l'Enéide. Homère , auparavant lui , avoit fait de même , lequel fonda sur quelque

vieil conte de son temps comme nous faisons des contes de

Lancelot, de Tristan, de Gauvain et d'Ârlus, fonda là dessus son

Iliade Or, imitant ces deux lumières de poésie, fondé et appuyé

sur nos vieilles annales, jay basty ma Franciade (1). > Et ailleurs : Voyant que le peuple françois tient pour chose très assurée, selon les Annales, que Francion, fils d'Hector, suyvy d'une compaignie de Troyens , après le sac de Troye , aborda aux Palus Mœotides , et de là plus en avant en Hongrie, j'ay allongé la toile et l'ay fait venir en Franconie , puis en Gaule , où il fonde Paris. Désirant de perpétuer mon renom à l'immortalité, fondé sur le bruit commun et la vieille créance des Chroniques de France, je n'ay sceu trouver un plus excellent sujet que cestuy cy. > Nous n'avons pas la pensée d'examiner ici ce que vaut le poème né de cette inspiration , cette Franciade si longue-

Ulustrant celle de la France ; le berceau de Francus était aussi , assurait-il , celui de sa fiimille. 11 se plaisait à dire qu'elle avait habité jusqu'au XVI* siècle , qu'une de ses branches habitait encore» non Idn des lieux où Ton plaçait la seconde demeure de Francus , de la ftbuleuse Sicambre. (i) V. Firanciadê , préftice , p. 35.

meot méditée, si impatiemment attendue, saluée par avance de tant d*hommages, et qui, après vingt ans de gestation, après avoir pendant tant d'années , conune au siècle suivant , la Pucelle , son héritière , passionné Tattente publique , appelant inutilement les encouragements des princes , devait s'arrêter, inachevée, devant la froideur et TindilTérence générales. Jetée dans le moule où le XYIP siècle mettra ses soi-disant poèmes épiques , péniblement copiée sur Tépopée classique , péniblement remplie de souvenirs ramassés de toutes parts , et de tous les passages des anciens qui ont pu s*y adapter, Tœuvre est d'un intérêt médiocre. Elle a été d'ailleurs analysée avec un soin pieux (1) qui dispense d'y revenir. Nous avons voulu seulement donner cette preuve nouvelle de la vitalité de la légende troyenne (2).

Et ce qui montre que Ronsard se trompait moins que nous ne serions tentés de le croire , et que le sujet choisi par lui était bien véritablement sympathique aux esprits du temps , c'est que nous le voyons repris au début du XYIP siècle par Pierre de Laudun , seigneur d'Aygaliers (3). Le seigneur d'Aygaliers semble tout à fait de la race de Scudéry. Il avait préludé à son épopée par un Art poétique, petit traité en prose , où , lorsque les citations des grands auteurs lui font défaut , il se cite lui-même, sans autre embarras, et par un recueil de poésies (&), « œuvre autant docte et plein de moralité , dit le titre , que les matières y traitées sont belles et récréatives. > Il nous déclare lestement que i tout cela a été composé pendant qu'il étudiait en philosophie. Il n'avait pensé tout d*abord qu*à le faire recopier seuUement ; s'il l'a imprimé , ce n'est pas pour en tirer profit ni honneur , mais pour satisfaire au désir et importunité de ses amis. Il ne le destine pas du reste aux doctes, mais aux nouveaux désireux d'estre advancez en cette sainte et sacrée vocation de la poésie. > De même, pour la Framiade ,

(i) V. GaDdar, Ronsard contidiri comme imitateur d* Homère, p. 35-66.

(S) On trouve, en i59A, ime tragédie de Godard, intitulée la Franeiade,

(8) Conseiller ordinaire du prince de Condé.— Une féritable cour poétique semble 8*étre formée autour de celui-ci au temps où, premier prince du sang, il était l'héritier désigné de Henri IV, encore sans enftnts. C'est à lui qu'étaient dédiées les tragédies de Montchrestien , etc.— Belot loue d'Aygaliers d'tfoir chanté notre gr ont Francus*

{h) V. Bibl. de l'Arsenal, Pierre Laudun d'Aygalien :— Les poésies contenant deux tragédies, la Diane^ Meslanges et Acrostiches, etc., 1596.— L'ilrf poétique, 1597. — La Franeiade en neuf M? res, iOOA.

f mal content des jugemens qu'on avoit faits de ses poésies , il gardait f ce nouveau poème en son étude i ; c'est son oncle f qui , usant du fl droit de commandement que la nature lui avait donné sur lui, la « lui a arrachée, en la passementant d'arguments, notes et commentaires.» Les violences de l'oncle sont , du reste , assez douces. En faisant l'anagramme du nom de son neveu , il y a trouvé • lèvre de Pindare. »

Le sujet de la nouvelle Franciade, c'est la guerre de Francus, seizième roi des Sicambriens et des Gambriens , demeurant en Franconie , contre Domitius Calvisius et Asinius PoUio , consuls romains , l'an 3929 de la création, 15 ans avant J.-G.» 71/i ans après la fondation de Rome. On ne saurait rêver une épopée plus exactement datée. L'auteur l'a divisée en neuf chants , en l'honneur d'Hérodote et des vertus particulières du nombre neuf. On ne s'attend pas à ce que nous analysions ces neuf chants , plus froids et plus vides que la première Franciade. Le livre se termine par une généalogie en prose des rois de Franconie et de France. L'auteur , qui est plein de confiance en Hunibald et en Trithéme , compte cent quarante rois et deux ducs , de Marcomir à Henri IV. Francus est le 16* ; la liste est toute germanique.

Garnier écrivait aussi dans la préface de sa Troade : • Voyant nos f ancestres troyens avoir, par Tire du grand Dieu ou par l'inévitable mac lignite d'une secrète influence des astres, souffert jadis toutes extrêmes c calamitez, et que toutefois, du reste de si misérables et dernières < ruynes s'est peu bastir, après le decez de l'orgueilleux empire romain , c ceste très florissante monarchie. »

On voit , par tout ce qui précède , quelle longue possession la tradition troyenne (1) pouvait invoquer en sa faveur, il y avait vraiment prescription. Cependant elle ne devait pas échapper à la loi à laquelle est soumis tout succès en ce monde : ce n'est souvent que la veille d'une ruine.

Déjà du Bellay que nous venons d'entendre répéter sans sourciller toutes ces antiques inventions , du Bellay ne se dissimulait pas qu'elle

(1) V. encore Gaudentius Menila, de Galiorum Citatp, Antiguitate, 1588. — Le Recueil de fantigue ffricellenee de Gaule et des Gaulois, GaiL leRovUle d^Alençon, 1551. — Jean Picard, </« Prisca CeltopediOf 1556. — Jacques du PoySi Antiquités gauloises et françaises^ 1579. — G. Bernard, Chroniques de France^ Lyon, 4580.— Datillet, Recueil des rois de FV*ance, 4 580. —Gosselin, Bistoria Galiorum oecermii, Cadomi, in-8% 1686.— Ma. Z. Boihomii, Orig. gallic,^ i65A.

pourrait trouver des contradicteurs, qu'on leur pourrait appliquer ce qu'il dit eu général du récit des origines des peuples qui transmises, altérées» embrouillées par leurs déplacements et leurs migrations , f en les alléguant maintenant autres qu'alors ils n'estoient, ou en nommant villes ou peuples dont aujourd'huy n'est plus de nouvelles, il semble à plusieurs qui en jugent superficiellement et sans meurement peser le tout ainsi qu'il apartient , qu'on leur allègue de bourdes et songes de féerie. » • Plusieurs et bien scavans personnages , dit-il ailleurs plus expressément, font des objections à rencontre de cette ancienne extraction de Gaule et de France, parce qu'elle ne se trouve déduite au long et en forme d'histoire continue par aucuns des anciens aprouvez historiens grecz ou latins , mais par autheurs inelegans et barbares qui , par faulte de littérature , ont moins trouvé de foy envers les doctes et scavans hommes, i Mais du Bellay a une foi robuste, f Si est-ce que tout ce discours me semble si consonant à vérité que , s'il nous est (ainsi qu'aux autres nations) loysible de prendre es choses si anciennes le vraysemblable pour vérité , je ne fauldray à le tenir pour vraye histoire. * Il convenait cependant de l'appuyer d'autres autorités. Déjà, en effet, la tradition était attaquée. Ce n'était pas le sentiment critique qui s'était d'abord inquiété ; mais le patriotisme ombrageux des nations voisines avait donné l'éveil à la critique. Un écrivain français de ce temps, défenseur vigoureux de l'honneur national, le marquait en termes exprès» Il accuse Peutinger • d'avoir essayé de battre en brèche la gloire des f Français et de leur enlever l'honneur de l'origine troyenne pour le « réserver aux siens , de même que quelques écrivains italiens qui veulent f être les seuls à descendre des Troyens (1). > L'Italie, en effet, habituée dès longtemps à compter au nombre de ses titres de noblesse ces origines chantées par son plus grand poète , voyait d'un œil jaloux cet envahissement de ce qu'elle regardait comme son patrimoine. Si le savant et spirituel Boccace avait pris assez légèrement la chose , disant avec une ironique désinvolture tout à fait de mise en ce sujet : c que bien qa*il c n'y crût pas beaucoup , toutefois il ne voulait de tout en tout la

(i) V. Robetti Coeaalis, et&, 1567.

c nyer , veu que toutes choses sont possibles à Dieu » ; d'autres , comme rhistorien de Naples , Michel Rizzio , réclamaient sérieusement pour leur pays le monopole de cette descendance.

En Allemagne, Peutinger, Nuenarius, Beatus Rhenanus ("///o^^m/^'on^^ Germanicœ libri duo{i), attaquaient vivement ces prétentions. J. Nauclerus ( Germanica Historia ) doutait que les Francs et les Sicambres eussent formé une seule nation ; il s'étonnait qu'aucun des historiens les plus autorisés n'eût signalé cette concordance. Âlbertus Grantzius, faisant rbistoire des Vandales , écrivait : • Trojanam originem babuere Franci : c Sicambriam ad Mœotidas paludes arbem insignem coluere : unde

c Yalentiniani jussu expugn^vere Alanos, etc in Germaniam tran-

c sierunt. Haec est Gallorum omnium cantilena , Trojanos origine Gallos f quis credat nullis per tôt secula ducibus commemoratis ? Quasi nuUa c gens Clara prodierit uisi illa stirpe. De qua cum Romani glorientur , c Franci quoque , si Diis placet , eo se contulerunt. i

On n'attaquait pas avec moins de vigueur l'autorité de Tritbème , d'Annius de Yiterbe et du faux Bérose. Un de leurs partisans s'écrie avec douleur : « Fidem historiae ac venerandae antiquitatis radicitus f evellere contendunt. Berosus et Manetbon in sua vetustate venerandi « autbores apud illos fiditii sunt (apocryphes) ac merae larvae et historioc grapborum inania spectra. > Beatus Rbenanus osait écrire : c Omnium c ineptissimus est Annius in Berosum autoris fabulosi fabulosior interc près* Nam quoties ille bircum mulget juxtaproverbium, hic cribrum t supponit. > Tout en reconnaissant qu'il ne manquait pas d'un certain savoir, il lui reprochait l'abus qu'il faisait des étymologies hébraïques empruntées à la littérature mystérieuse des Talmudistes.

Mais de telles attaques ne pouvaient rester sans réponse dans la France du XVP siècle, La croyance aux origines troyennes y était encore trop vivace , elle répondait à de trop chères et trop nombreuses sympathies. Le pays y était attaché par son éducation classique ; les lettrés du temps étaient heureux de trouver dans ces écrivains qu'ils admiraient des témoins de l'antiquité de la nation. D'un autre côté , on gardait une sorte

(i) Parmi les érudits qui ont traité ces questions avec le plus de sérieux , il convient de citer encore J. Pontanus, né à Elseneur en 1571, mort en 1639 , qui, dans son livre Origin, francic, lib. VI, fait justice de la légende troyenne et des fentastiques imaginations du laui Hailibald.

de tendresse de cœur, un pieux respect instinctif et involontaire pour une tradition depuiç longtemps acclimatée dans le pays, qu'on retrouvait au début de toutes les Chroniques, à laquelle on s'était habitué à attacher l'honneur même de la nation. C'est encore ainsi qa'on traitait les questions historiques au XYI^ siècle; on en faisait des affaires de sentiment , le patriotisme y primait la critique et l'érudition. Et il trouvait à ce moment même un aliment nouveau. L'espérance caressée par Le Maire ne s'était pas réalisée ; l'alliance intime qu'il rêvait entre la France et l'Allemagne avait fait place à la guerre ouverte. La rivalité de la Maison de France et de la Maison d'Autriche se poursuivait sur cet autre terrain ; l'histoire de Francus ou Francionetde Samothès, le'gomérite et le gallique se rattachait étroitement (qui l'eût soupçonné?) à la question de nos limites naturelles. Au moment où l'on essaie de réveiller l'antagonisme entre les deux races et où des débats du même genre se renouvellent (i), cela donne un intérêt particulier , moral , politique , historique en un certain sens , sinon scientiGque , au gros livre latin qu'un savant homme , Robert Ceneau, évêque d'Avranches, dédiait en 1557 au roi Henri II , et où il consacrait tout un long chapitre ( de Francorum Sicambrorum Sarmatigenarum origine prisca per digressionem (2) ) à soutenir avec énergie la tradition troyenne et à en démontrer l'authenticité. Il l'admet tout entière sauf quelques points de détail, soit que son érudition proteste comme lorsqu'il nous dit et démontre sans peine que le nom de Francs est antérieur à Yalentinien, soit que son patriotisme soit en jeu. Ainsi, il veut bien que les Francs aient été battus et chassés par les Romains, mais qu'ils aient été domptés et tributaires , jamais ; sur ce point il est intraitable.

Ce qui frappe surtout dans le livre de Ceneau , c'est un sentimeot anti-germanique (3) très-prononcé. Il ne veut pas admettre que les

(1) Nous croyons devoir rappeler que tout ted était écrit à la fin de 1869.

(2) V. Robert! Cenalis, etc. p. 7i.

(3) La même tendance et la même préoocnpatioD anti-germanique se retroa?ent diei d'antres éeri* fains bien plus connus du même temps. J. Bodin , Historiœ methodus , Mt sorUr les Francs d*iiaa colonie gaoloisct établie en Germanie, dans la Franconie orientale , donnant une grande extension à un passage de César qui dit {Comm^ lib. IV] , que des VûIcb Tectosagesse soot établis dans la partie la plus fertile de ia Germanie , auprès de la forêt HerdnienDe. Bodin » du reste . n'abandimae ptt

Francs soient d'origine germaine ; ou si , poussé par l'évidence , il est conduit à le reconnaître à un moment donné, il. les ramène bientôt par un détour à une origine purement gauloise. Il s'indigne que ff quelques écrivains nouveaux , cédant à je ne sais quel sentiment c d'envie contre la gloire indélébile de l'antiquité des Français , ne c semblent préoccupés que de faire d'eux de purs Germains indigènes « et de nier leur origine troyenne, appuyant leur dire d'injures et c d'attaques violentes plus encore que de raisons, i

Geneau consent à reconnaître que les Francs sont sortis des Sicambres des deux rives du Rhin , i comme le dit Ptolémée cosmographe • ; mais il prétend que cela ne nuit en rien à la tradition qui , remontant plus haut, fait venir les Sicambres eux-mêmes des Troyens fugitifs (1). Les Francs , selon lui , n'ont fait que passer par la Germanie et rentrer dans leur famille et revenir à leurs origines en s'établissant dans la Gaule, et Geneau n'entend pas qu'on réduise celle-ci. Il remarque qu'elle s'étendait autrefois jusqu'au Rhin et qu'ainsi elle a droit de réclamer Gbarlemagne comme un de ses enfants , que le lieu de sa naissance c Engelim » (Engelbeim) appartient à la Gaule rendue à elle-même. Geneau est un grand partisan des frontières naturelles, et nous le signalons à ceux de nos publicistes qui les réclament. G'est là et non dans la langue qu'il voit le critérium des nationalités. En vain lui dit-on que la Germanie franchit le Rhin et s'étend jusqu'à l'Escaut, et lui donne-t-on en preuve la langue : c La c langue, dit-il, passe, mais les limites naturelles demeurent et celles c de la Gaule sont nettement indiquées , du Rhin aux Pyrénées et à fl la mer. G'est là qu'est la France, une, bien que parlant des langues

toat-à-&it la légende et ne fait que la reculer d*un degré ; car il voit dans les Gaulois eux-mêmes des descendants de colonies troycnnes et grecques. On trouve dans Bodin, un principe sérieux de critique pour la recherche des origines des peuples. Il veut qu*on en cherche Tindication dans leur langue : c mic/fum in eo »%tum ad faciendam originii fidem prœtidii » ; il avait formulé cela en principe • nom unde gentis inde et linguœ areessendam originem. » Et il avait cherché avec grande préoccupation Tancienne langue des Gaulois.

(i) Geneau sait bien qu*on pourra lui opposer Tautorité de Grégoire de Tours , qu*il reconnaît luimême si grande pour tout ce qui touche à notre vieille. histoire; mais il répond que le manque d^auteurs, Taltération des manuscrite n*ont pas permis à Grégoire de Tours de pénétrer les ténèbres de Pantiquité, qu'il n'avait pu connaître les manuscrits de Bérose , de Manethon, de Diodore de Sicile et antres écrivains d'un passé reculé^ supprimés par le temps et qui ont reparu tout récemment au jour.

c diverses. C'est la langue qui est Taccessoire, et la nation le principal ; « la langue vient et s'en va, le nom et le génie de la nation Tranc çaise demeureront à tout jamais. De toute éternité ont été constituées c à la Gaule ses frontières qu*on ne saurait franchir, que ni les t violences de la guerre, ni la force, ni la perfidie d'une domination c usurpée ne sauraient déplacer. A Dieu ne plaise que ce domaine de c la nation française, marqué par ses limites naturelles, dépende jamais « de l'usage d'une langue vulgaire, mobile et flottante au gré du caprice c du premier venu ! i On voit que la revendication de la frontière du Rhin n'est pas nouvelle en France, et que, si l'Allemagne , éprise de tradition historique, nous la conteste au cri de « Teutonia ! i , nous pouvons réclamer en notre faveur une assez belle antiquité au nom de la vieille Gaule.

Cest pour Ceneau un point de doctrine que les Gaulois sont les plus anciens entre les anciens, « vestustorum vetustissimi. i La venue des Francs n'est qu'un événement tout moderne de leur histoire ; avant les Francs , il y avait les Gaulois. Robert Ceneau entrevoyant ici la vérité, aOirme et signale, un peu vaguement , il est vrai, dans les Gaulois le fond même do la nation, c Les Gaulois , demeurés fidèles t à leur nationalité, ont absorbé les Francs , plutôt qu'ils n'ont été • conquis par eux. Tous les historiens , en effet , s'accordent à dire « que, renonçant à leur antique barbarie , les Francs adoptèrent voc lontairement les mœurs et les lois des Gaulois. >

Mais, avant les Francs , les Troyens avaient laissé trace dans notre pays. Selon les auteurs de la Chronologie française , nous dit Ceneau , six ans après la ruine de Troie (qu'il place l'an du monde 2896) , deux ans avant la fondation de Ternoventum , en Angleterre , c'est-àdire au temps de Samson, des Troyens, jetés par la tempête sur les cêtes de Gaule, remontaient la Seine jusqu'à l'fle des Parisii et y fondaient Lutèce. fl La force de Paris , jusqu'à présent inexpugnable, et sa t puissance qu'on ne saurait comparer à nulle autre, dépendent plus de la

c volonté du ciel que de la nature du sol et de ses difficultés et Paris

f ne succombera pas sous les coups d'une puissance étrangère, il ne c pourra périr que par sa propre grandeur. »

Ceneau, à cette occasion, signale la parenté des Gaulois et des Romains, mais en maintenant la supériorité aux Gaulois qui ne sont

pas seulement Troyens, mais vrais Priamides. Il semble avoir uoe assez médiocre idée de la noblesse d'Énée. Il sait qu'il y a une barre à Técusson du héros de Virgile ; il ne trouve pas que cette maternité de Vénus, dont on a Tait beaucoup de bruit, mérite tant qu'on se vante. « Ea • verba subindicant parum legitimo complexu prodiisse iEneam. » Il n'a pas non plus grande vénération pour la naissance de Romulus et sa louve ; il trouve que « cela laisse supposer des origines assez I obscures. » Au contraire, « la descendance d'Hector, noble et pure de c toute tache , n'a jamais été l'objet de ces mauvais bruits i ; et cela , aux yeux de Geneau , n'est pas d'une petite conséquence pour la gloire du nom français.

Mais , avant les Troyens eux-mêmes et leur entrée dans notre histoire , la Gaule avait déjà un long et glorieux passé ; Geneau en trouve la preuve dans les récits de Bérose et de Manétbon. Gar il ne doute pas ao instant de l'authenticité des écrivains révélés par Annius de Viterbe : il plaint les historiens de l'antiquité qui ne les ont point connus, f Peut-on , nous dit-il gravement , s'étonner de leurs ignorances , à-propos des Francs, quand ils connaissent à peine même les noms de de Bérose, de Manétbon, des Ghaldéens ou des Hébreux et de tous ces historiens de l'antiquité qui seraient restés éternellement ensevelis dans la nuit de l'ignorance sans le juif Josèphe qui, dans sa lutte contre Apion le grammairien , a remis en lumière ces noms des anciens auteurs arrachés aux ténèbres d'une longue antiquité (1) ? i Geneau du reste est convaincu que les Latins et les Grecs ont connu ces

(i) Pierre de St- Julien, dans ses Origines de» Bourguignons , ne défend pas avec moins de Tiguenr rautorité d* Annius, ?. p. 5. « Reste encore Topinion de frère Jean Annius , de Viterbe , homme de si rare scavoir et personuaige si excellent en la cognoissance et interpretadon des choses plus anciennes que mon avis est , que si Beatus Rhenanus eust daigné prendre la peine de lire les labeurs de ce simple bonhomme sans transport d*affeclion et excuser qu*en ce temps là la purité de la diction ktine n'étoit telle ni si élégante que depuis elle est devenue par la restauration des bonnes lettres, il eost pensé trois fois avant que d*attaquer si outrageusement ou pluslost furieusement la mémoire de ce bon vieillard, qui, malgré les ténèbres dMgnorance que la malice du temps d^adoncq avait produit , s*est trouvé iostruict en tant de langues que cela ne semble manquer du miracle. Moins eust il aussi •vomi sa colère contre Bérose , autheur tant recommandé par diversité de temoings... qui es siècles passés se sont aidez de son authorité et depuis voire de nostre aage ont receu non-seulement fruicti inestimables de la succincte brièveté de son dire, mais aussi esclaircissement incroyable pour le regard des mots et a£faires déjà demy oublies à cause de leur vieillesse et antiquité» ■

narrateurs des origines du inonde, qu'ils les avaient entre les mains (1), mais que par un sentiment de patriotisme étroit et jaloux, craignant qu'une gloire étrangère ne fit tort à celle de leur pays, ils les ont supprimés avec obstination.

Venu lorsqu'ils avaient été rendus au monde par le bienfait d'Annius de Yiterbe, Ceneau sait que le nom Gaulois remonte aux enfants de Noé, à la famille gallique par excellence (les Gaulois sont les atnés de la famille gallique), qu'il a commencé 3392 ans avant la naissance de Jésus-Gbrist, 986 ans avant la ruine de Troie , 1388 ans avant la fondation de Rome. Mais le nom de Gaulois et celui de Francs ne tardent pas à se confondre; car, au plus lointain de leur bistoire, on trouve le vieux Fraocus dont parle Manétbon et • duquel les vieux Gaulois peuvent à juste titre s'appeler Francigens, et ainsi l'on peut dire que ce sont les Sicambres qui sont descendus des Gaulois francs plutôt que les Gaulois des Sicambres. « Les Gaulois sont Francs à double titre, c par leur ancienne origine de Gomérites et par l'alliance plus récente des Sicambres avec les Gaulois indigènes , les Gaulois Senonais , Francs par l'origine et franco-gaulois par cette alliance. Enfin ce nom glorieux se renouvelle une troisième fois en la personne de Francus, fils d*Hector, comme le montre Vincent de Beauvais, renseignement confirmé du reste par l'accord de tous ceux qui ont traité l'bistoire de France. Ainsi, les Francs mérovingiens mêlés aux Gaulois sont trois fois francs , tergemini franci, ou si l'on peut ainsi dire Trifranci ou jFVûwcissimi (2). »

On voit avec quelle ardeur et quels efforts d'érudition Ceneau soutenait ce qu'il croyait la cause nationale contre les jaloux de la France, mais au même moment elle avait des transfuges dans la France ellemême. En cette année 1557 , il s'y trouvait des téméraires qui osaient tourner en raillerie ces érudites inventions et ces vénérables origines des Celtes, des Gaulois et des Bretons. L'auteur d'un Discours non

(1) Il cite à Tappai de son dire, p. 7i, ce prétendu fers de Jufénal, Mt. ik :

Tradidit arcano quodeuDqoe TolumiiM Moie».

(S) Il est à noter que» dans un autre passage, Ceneau donne une autre valeur au nom de Franc , • hoc etenim esse francum quod esse /tfrencm. •

plus mélancolique que divers de choses mesmement qui appartiennefil à nostre France (1), ne craignait pas, au risque de venir en aide aux. témérités germaniques, de traiter dans la langue et avec Tesprit.de Rabelais ces hautes questions. « Entr'autres bonnes choses , disait-il , ils ont fait cela de galant qu'ils ont tiré du sang de ces gentils Troîeos, voire maugré nature, non-seulement les François qui ne sortirent de la Germanie que mardi eut onze ans , mais aussi nos grands pères les Gaulois : comme que cela estoit autant bien convenant ausdits Gaulois et François qu'ans Romains et autres qui se ventoient par trop bravement estre descendus du grand dieu Jupiter , de la belle commère Venus, d'Enée et de tels autres. Est-ce pas cela songé bien creus?... Que les Gaulois, dès lors, eussent jamais enduré le desbonneur d*estre issus du couart Paris , de la trahison d'Enée , d'An-

tenor , plustost mourir; ores qu'Hector aye déGé le plus fort des

Grégeois et que Cassandre, la belle, aye esté tant rebelle et obstinée que de reruser le dieu Apolin. Ce seroit un moult grant bien pour la chose publique que ces gentils escrivans eussent aussi belle envie de se taire et repouser que de mettre tels songes par escript pour monstrer quMls scavent je ne scay quoy de bon plus que les autres. » Bientôt, des livres plus sérieux allaient reproduire les mêmes doutes. Hotman (Franco- gallia , 1573), laissant de côté ces légendes, ne parlait que de Torigine germanique des Français (2). Bodin (Methodus ad facïlem historiœ cognitionem) cherchait nos ancêtres non à Troie mais dans les forêts de la Germanie. Nicolas Viguier , dans son Traité^ de f Origine estât et demeure des François anciens , professe peu de respect pour les origines troyennes des François. Quant aux longues et prolixes narrations (3) que certains f escrivains allemans et flamans

(i) V. dans le Recueil de Leber, Discours, etc. , et à la fin, La Manière de bien et justememt entoucher tes guitemes et lues. Poitiers, 1557.

(S) « Nos ex ea regione Francos primum ortos animadTertimos que ioter Albim et Rhenum inteijecta Oceano allai tur , ubi fere Chauci majores et minores collocantur, populos , ut ait Tadtos , inler Germanos nobilissimus. • La phrase de Tacite nVtait probaLlement pas élrangère au choix de cette origine : cela flattait Tamour propre national.

(S) V. Sommaire de Fhistoire des François^ extrait de la Bibliothèque kistoriaU de Nicolas Viguier de t Bar-sur-Seine. D. E. M., 1579, et dans le De Statu et origine Francorum , du même, 157A « qvi Ptancorum ortginem a Trojanis repetere cooali sunt haud quaquam firmioribos twlimonils nitaotv. •

de ce siècle ont digérées des Tables de Trithemius et d'ÂDDius de Yiterbe, ou d'autres auteurs peu certains, les eurichissant et embellissant de beaucoup d'autorités et témoignages de bons auteurs mal appliquez et mal entenduz , pour extraire les Françoys des Troyens et des Cimmériens de TAsie , je les quitte à ceux qui font estât et gain de mettre toute matière en œuvre , sans discerner la vraye d'avec la faulse , et de bastir aussi des gros escrits des labeurs et inventions d'autruy. i

Le Véritable Inventaire de l'Histoire de France de Jean de Serres est plus net et plus vif encore. Après avoir cité quelques noms francs qui figurent dans l'bistoire des derniers empereurs romains, il ajoute : fl Qui peut croire avec raison tout ce que les registres de Hunibaud et Tritbemius ont paraphé touchant ces rois plus anciens? Laissant ces subtilités à ceux qui ont le loisir d'y alambiquer leurs esprits , ramenons nos yeux à la lumière d'une plus solide vérité. >

Papire Masson (Annalium lib. IV) , ne voulant donner que des faits authentiques, commence son récit à Clodion , disant qu'il ne trouve pas même le nom de Pharamoud dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien. Il se contente de nommer auparavant, d'après Glaudieu et Sulpice-Alexandre, Marcomier et Sannon au temps de l'usurpation de Maxime et d'Honorius.

Claude Fauchei (Antiquités gauloises et françaises , 2*liv., p. 29, 1590), rappelle tout d'abord la vieille tradition et dit que c'est l'opinion de la plupart de ceux qui ont écrit des Français. Mais il remarque que « nous c n*en avons aucun bon auteur entre les Romains ne les Grecz, ains c seulement quelques abrégés de Chroniques » , que Grégoire de Tours ne fait mention de cette ^ descente de Troie » ni du traité fait avccYalentinien, et lui-même c ne sait oii loger les premiers Francs, ni conter leurs rois c avant Cloyon. • Il fait observer avec bon sens que , ces nations qui naquirent tout à coup après la ruine de l'empire romain n'ayant pas d'histoire, les c auteurs du temps ne scavoient qu'en dire. Tellement c que ceux qui en parlèrent depuis, les voulans favoriser (ou plustost f par ignorance de l'antiquité), eurent assez moyen de feindre et d'escrire c tout ce qui leur vint en fantaisie, i

Pasquier en ses Recherclies , Paris , 1655 , mentionne encore la tra-

ditioD ; mais c'est pour la combattre, t La commune résolution est « que les Françoys, extraits premièrement des Troyeus, depuis appelez t Sicambriens, etc. Telle est Topinion de Grégoire et de Gilles qu'Us t ont tirée de Sigebert, laquelle je souhaiterais toutefois estre plus t curieusement remaschée. En premier lieu que nos premiers François c soient descendus des Troyens , quel auteur ancien de nom avonsd nous qui y puisse servir de guide et de garend ? » Pasquier montre toutes les invraisemblances de la tradition. Il conclut en disant : I parquoy sans aller chercher d'une longue traînée ni les Troyens, ni « les Sicambriens dedans les Palus Meotides (dont nous ne saurions « avoir autheur certain ne asseuré fors quelques moines), les Françoys c furent peuples assis en pays marescageux, costoyant le Rhin, etc. » Pasquier , quelques pages plus loin , fait justice de cette vieille illusion et s'en amuse. « Au demeurant, quant aux Troyens, c'est vràia ment grant merveille que chaque nation , d'un commun consentement, s'estime fort honorée de tirer son ancien estoc de la destruction de Troye. En ceste manière appellent les Romains pour leur premier auteur un Enée , les François un Francion , les Turcs Turcus, ceux de la Bretagne Brutus, etc/, comme si de là fust sortie une pépinière de chevaliers qui eust donné commencement à toutes autres contrées et que , par grande providence divine , eust esté causée la ruine d'un pays pour estre l'illustration de cent autres. Quant à moy , je n'ose ny bonnement contrevenir à cette opinion , ny semblablement y consentir librement : toutes fois il me semble que de disputer de la vieille origine des nations , c'est chose fort chatouilleuse ; parce qu'elles ont esté de leur premier advenement si petites que les vieux autheurs n'étoient soucieux d'employer le temps à la déduction d'icelles : tellement que petit à petit la mémoire s'en est du tout esvanouye on convertie en belles fables et frivoles : laquelle faute nous voyons semblablement advenir à ceux qui se peinent en vain de nous représenter par quelque superstition et

rapport des noms les fondateurs de chaque ville desquelles qui

se voudroit informer qui auroit jeté la première pierre se trouveroit aussi empesché comme tous nos annalistes qui n'ont recours qu'aux Troyens et croy à la vérité que ce que nous nous renommons de

f rancien estoc des Troyens soit venu pour autant que nous voulons c faire des nations comme des familles esquelles Ion fonde le principal f degré de noblesse sur Tancienneté des maisons. » Il pense que c'est pour cela quMls sont allés chercher une des plus anciennes histoires dont les fables grecques fassent mention. Pasquier remarque quMIs ont été assez mal avisés en ce point et que t ce n'est pas grand honneur t d'attribuer son premier estre à un vaincu troyen , et eust esté de € meilleure grâce le prendre d'un victorieux Gregeoys qui , par un t naufrage , au retour de sa conqueste , eust esté transporté en une c autre région. Mais je demanderois volontiers si Troye ne fust jamais c saccagée , ainsi que vouloit soutenir l'ancien Dion de Pruse en son c livre intitulé t De Troye non détruite ny prise » , vers quel saint adres- € serons-nous de ce costé nos vœux? i

Quant à ces généalogies si complètes et si correctes, t cette longue c suite de roys ou de ducs, selon les autheurs, que nous tirons file c à file depuis le premier roy troyen », Pasquier en montre toute l'invraisemblance. Il fait voir, en s'appuyant sur divers témoignages authentiques, que les Francs avaient plusieurs rois; et il reproche surtout avec beaucoup de bon sens à nos vieux historiens t pour ne « s'estre arrestez aux autheurs qui parlèrent des choses advenues de < leur temps , ains s'estre seulement amusez en quelques imaginations c de moines , qu'ils ont esté trouver je ne sçay quels roys supposez et c obmis ceux qui avaient été recitez par gens fidèles • ( et il les cite ) , remarquant avec raison que f Trithème et ses semblables auroient dû , c pour donner fueille à leur dire , insérer dans le. calendrier de leurs • roys ceux-ci lesquels il est certain avoir régné. »

Ainsi la légende troyenne était en pleine déroute à la fin du XYI* siècle, mais ce n'était pas encore l'histoire vraie qui devait regagner tout de suite le terrain perdu par elle ; la légende hébraïque créée par Annius de Yiterbe allait encore quelque temps garder la place.

Philippe Cluwer (1) ne croit pas aux origines troyennes des Français ; il remarque fort bien que Grégoire de Tours n^en a rien dit et raille sans pitié les vieux historiens qui l'ont admise ; cette transformation

(1) V. Phil. Cluferii, de Germania antiqua, Ubri IH, Ltigduni BaL i6i6, iIl-^.>

successive des Troyens en Ânténorides, puis en Sicambres, puis en Francs , il n'bésite pas à la traiter de folie : t Deliraverunt Paulus t ^milius et Sigebertus. 0 egregios historicos ! 0 les merveilleux « écrivains I > Mais il croit lui-même à la légende d'Anuius. Il réunit sous le nom de Celtique rillyrie, la Germanie, la Gaule, TEspagne, les Iles britanniques , et il donne pour père commun à tous ces peuples f Aschenas (Aschkenas ou Ascenez) , fils de Gomer et petit-fils de Japhet C'est le système des auteurs rabbiniques, chez lesquels la langue française s'appelle la langue d'Aschenaz (1). »

Tel est aussi le cas de notre naïf historien Scipion Dupleix (2). Tout d'abord il éconduit la vieille légende , avec bien plus de ménagements toutefois que l'écrivain allemand ; on voit qu'il obéit à un reste de pieux respect instinctif et traditionnel pour une tradition qui a fait si longtemps partie du domaine national. « Pour les Troyens , dit-il , il y a peu € d'apparence , combien que les Auvergnats se glorifiassent d'estre t descendus de cette nation fugitive en ces vers (où il prétend traduire Lucain) :

Les auvergnas trop vains se jactent d'estre frères Du peuple latien, et d'avoir eu pour pères Les belliqueux Troyens.

11 faut avouer, en effet, que la légende s'était étrangement adressée, et que les Auvergnats étaient singulièrement choisis pour être les descendants d'un peuple venu par mer. Dupleix rejette bien plus loin encore l'histoire des Bavo et des Turchot. Il voudrait bien cependant faire tu moins une petite place aux fugitifs de Troie. Il admet t qu'aut cuns Troyens ont pu se retirer en Gaule, vu qn'Ammien Marcellio « en fait mention , liv. XY. »

(i) Cette opinion a été reprise de nos jours par le safant M. Knobel , Die Volkirtafel der Gennii^ Giessen, in-8*, 1850, qui fait Tenir d*Asclikeoaz les Germains.V.ycmma/ desiavantg, 1869, p. 22à. — Samuel Bochartj afec cet entraînement de tout énidit pour Fétude où il excelle , abusait aussi des sources hébraïques. II feut que les descendants de Javan, Gis de Japhet, aient donné au IUi6ne et aux Gaulois le nom de Rhodanum • qui, comme rhadini en arabe, veut dire blond et jaune. >

(S) V. Mémoires des Gaules , depuis U déluge jusqu'à restablissemitit de la monarchie française Paris, Sonnius, 1619, in-^o, Ht. 1*', ch. 1, p. 34.

Mais si les Troyens lui manquent , il retrouve à point aux Français une autre et plus imposante antiquité. Il est curieux de voir sur quelles considérations s'appuie la critique naive de Dupleix. t II n'y a pas « d'apparence que l'Allemagne , l'Italie , l'Espagne , la Pologne et « autres régions de l'Europe , tant du continent que des lies , trouvent i leurs fondateurs et premiers colons entre les fils et neveux de Noé, « et que la seule Gaule, qui est plus tempérée et plantureuse, ne puisse f nommer le sien plus de âOO ans après le déluge. » Ce serait là, en effet , quelque chose d'indécent et de monstrueux , et le patriotisme de Dupleix ne saurait le permettre. Bérose ou plutôt Annius de Yiterbe se trouve à point pour lui donner satisfaction , pour lui apprendre que le nom de Gaulois est aussi ancien que le déluge , etc. Cependant , il y a un petit embarras : G«mer Gallus , bien que destiné à donner son nom aux Gaulois, ne s'arrête pas en Gaule; c'est Samotbès, son frère ou réputé tel et tenu pour son propre frère , comme son compagnon fidèle, encore qu'il ne fût qiie son neveu ou parent procbe, dit Dupleix qui s'aperçoit qu'Ânnius a greffé une branche nouvelle sur le vieux tronc de la Genèse et qui veut essayer de légitimer l'addition , c'est Samotbès qui se fixe en Gaule, la police et y règne ; et, ajoute Dupleix, mal-àpropos empressé de bannir de ce système le seul point qu'il ait de solide, ce serait s'abuser lourdement de prendre pour les Gaulois gomériques les Galathes d'Asie. Les Gaulois remontent donc à Samotbès, le même que Dis, que César reconnaît pour le père des Gaulois, et qui , selon Bérose , régna en Gaule l'an lY de Ninus II , 282 ans après le déluge , 1939 ans après la création, 2062 ans avant J.-C. On voit que, pour ne pas descendre d'Hector, notre race peut se vanter d'une assez belle antiquité et qu'elle n*a pas trop à se plaindre de Dupleix.

Une fois décidé ainsi pour la tradition d'Annius de Yiterbe , Dupleix l'accepte tout entière. Il connaît Magus , Dryus , etc., et ce fils d'Hercule et de la belle Galathée , dans lequel se rajeunit et se retrempe le nom de Gaulois. Francus parait à son tour en cette histoire pour épouser la fille de Rémus , comme l'avait imaginé le faux Manéthon. Hfttons-nous d'ajouter , pour être juste envers Dupleix , qu'il déclare expressément « qu'il y a peu d'apparence en de telles fictions •, et qu'il a bftte

■ de passer à oe qui est de la vérité de rbistaire àe Gaule (1). » C'est à lat même école ^u'appartieiC encore Jacques de Cassaii, juge de Beziers, qui, dans les premières années du règne de Louis XIII « publie Les Dynasties ou Traité des anciens rois des Gaulois et des François^ depuis Gomer jusqu'à Pbaramond (2) ou plutôt jusqu'à la mort de MéiH)vée. L'auteur modestoneut t n'a pas voulu intitula son livre Histoire, pour laquelle drèa^r une exacte connaissance des temps eût été nécessaire y <mais Dynasties^ pour faire voir l'état des Gaules et de la France trvoir eslé toujours monarchique , et la monarchie des anciens Gmilois avoir esté unie et oontinuée en celle des roys des François, oomme n^estant ceux-ci que Gaulois originaires ny partant qu'un même penple avec les pretiûers. » Jacques de Cassan est éclectique , il accepte des rois de toutes les provenances. • Annius de Yiterbe et Trithême^ J. Le Maire et Jean Bouchot, conooarent également à forner ses Usties où, à côté des Samothès^ des Magus, des Dryus, etc., on trouve Sig^èse , Bellovèse , Senon , Conan , Caramoad , Bremiu& , Gelate , Congolitan , Yereingetotix « etc. De Gomer à Mérovée , il compte 8(Hiante-sept rois ^u'il divise en trois classes : de Gomer à Arogylus ,

(1) Cependant , en dfépit de ce désaveu de faiitear par Im^âme , en dépit de ce» pMtestatîoa» , ^ tielUe tradition gardait moore des fidèles. Claude Malingre t en aen Traité de la id Saliquci ormit, Matons et devises des François, Paris , iôlÂt petit in-8*, citait encore tout au long Hugues de StrVktor, et, parlant des diverses origines assignées au nom français , il concluait en disant : « Mais pour oe que ^ 'tous les aùthëurs qirî ont escrit jusques tu temps dé lffltxime.4««. ne font aucune mention des PHttQàlB .« et AlIennBB , cela n^e (kit croire (pie le ném françois ne print alors sob tommencement, ains long-temps fl auparavant , scavoir est après la soc et la destruction de Troye la grande, »

(3) Voici le titre exact du livre qui pourrait dispenser de I*ana]yser c Les ÏH/nastiei, etc., esquelles t on voit Tantiquité di^la monardMeavanile roj Pharâtnoad , demonstrée par le nombre des royi, c lesquels régnèrent successivement depuis Gomer, premier ro$ des Gaules , Ju$qu*d Méropée, eaaeo «f c ^ttt est arrivé de plus méfMrable dans le monde durant leur régne', ensemble plusieurs autres antiquitet • et recherches, servant à V honneur de la Francs et d la couronne de nos roys, oubliées par les Msttfnens c franfoys , par Jaeques de Cassan f juge en la temporalité dd la ville ec evsaohé de Beiieis. i Le frontispice, traduisant oe titre aux jeux, nous montre Louis XIII jeune, assis sur son trône en manteau royaL Dis Sainothès d'un o6té , de Pautre Celtes, lui viennent offrir chacun leur sceptre. Quatre médaillons de rois forment Tencadrement ; ils représentent Ambigat et Pbaramond, Brennns et VenângetoHac An bas, à gauche, la Franee, jeune femme élégante» en collerette à la Marie de Médids, scqptre en laain, tietf on écu fleurdelisé ; à droite, la Gaule vieille et simplement vêtue porte un bouclier orné d*an navire*

L'auteur, trouvant Insuffisante la noblesse de douie siècles qu'on donne à la monarchie, nous déclare dans sa dédicace qu'il a voulu y ajouter t des trophées tiottveattx recueiUls des «nden» Coly«éas , dès BlédaiUes usées et des tombeaux eseomés efc moussvs des plus vieu monarques. »

oootampotaiD ée la foDâation de Rome , de cette date à YerciDgetorix*, de Yemogetorix à la conquête Trançaise, Il H*a pas oublié de faire une piace (p. i48) à Franciis ou Laodanas. Le cfaapitre commeuce par «NI hommage, à la légei^e. • CoDime, par ua conpimiD cousçdtteaieat de tous les historiens , il demeure pour certain qu'après la roioe <le Troie les Troyens furent dispersés en diverses contrées du monde. » On y voit FraBciis ^vee cpielques Troyens aborder en Ganle ei épouser la fille de Bémus. t Ce qui » ajoute Tauteur , peut ôter tout aujet de douter de la vérité de cette histoire c'est que des auteurs très>approuvé8 de TanUquité nous . enseignent que les Troyens eurent Ma«4;eniement communication avec les Gaulois , mais s'unirent avec euiL >» 'Gœnme Ajinius, Jacques dé Cassan assure que les Gaulois parlaient le grec; ce sont eux qui Tonl donné aux Hellènes. Cette décourrerte philologique nous donne la mesure de Téruditiou de l'bon-nët€ juge de Bezters (!)•

Aussi curieuse et sortie ées mômes sources est V Histoire généalor, §iqtie des rois de Fr<mce , eitrait de V Histoire universelle du sieur Jacques de Monoeaux par Thomas Biaise , iCftO. Celuin^i est plus exigeant encore que Jacques de Cassa«. Gomor ne lui suffit pas. Il remonte jusqu'à Adam; et même Adam n'test que le second sur la liste généalogique des rois de Fruiee. C'est Dieu luMuème qui est en tête de la liste. Et , comme l'éditeur nous dpnoe les portraits de toute cette longue suite de sou«» verains, c'est l'image de Dieu, figuré par une étoile lumineuse au centre de la création et i sur .laquelle on lit son nom entre Ta et l'û, qui com^. Bience la galerie. Les rois de France viennent en droite ligne et par une Âuite non interrompue de iCbarles, le grand empereur; ils vieoh-. nent de Clevis , Us vieoMnt d'Adam , ils viennent de Dieu. Elt l'au*^ tflor déclaw que cette généalogie n'eat pa^ fabriquée à iplaisir coauMr beaucoup diantre; : « de$ medisans et des ignorans iseula «eti ponihn c f oient douter » ; let, «pour les confondre, il a n^sv^ufé en wargp 1m c auteurs ceufirmatirs. i On yivoit /figurer fir)eculpbus,<évôquede

(1) Audifier dans son litre de TOrt^t»; dit PrmnfiM ot de t*ur omjrire, Paris, 1070. 3 toI. in-iS , se eroyaU -enoote obligé de coafliler'lt aneaèa de» léseodet troyennet. Rapportant douae opinions aur MHS odgine il disait : « la sialèase qnàiseute a lenv la caoHNiKne depuis Je, déd^ de. la maison de Gloiia jusqu'au dernier siècle est celle qoi ta fouiller 4ea français dans 1^ eendn» de Troée». »

et Armonius moine qui est probablement Âimoin , et J. Boucbet , J. Le Maire , Ronsard , Constantin Phrygien , César de Nostradamus , etc.

Thomas Biaise ne se contente pas d'établir que la race de nos rois est la plus noble qui ait été ; elle est aussi la plus nationale , et Fauteur est terriblement exigeant surj^les conditions de cette nationalité. Il faut qu'elle ait été de tout temps vraie et pure gauloise depuis qu'il y a eu une Gaule. t Par tous les chapitres de cette histoire , nous dit l'auteur , on recon- • naîtra toujours les Françoys pour vrais et originaires Gaulois , et non f pour originaires Troyens , Scythes , Hongres ou Allemands, t Ils ne sont et n'ont jamais été que Gaulois, vrais fils du sol français (1).

T.a première partie du livre n'est , quoi qu'il en dise , que comme un préambule général appartenant à l'humanité tout entière. L*auteur sait par le menu la filiation et l'histoire des enfants de Seth , et à côté de la race choisie de Dieu, il ne dédaigne pas de suivre d*uu œil attentif les destinées de la race maudite sortie de Caîn. Il établit entre les deux branches de la race d'Adam un synchronisme régulier. Et non-seulement il nous dit que les enfants de Caïn ont encouru la colère céleste par leurs crimes, leurs incestes, leurs fornications abominables cum matribus , filiabus, sororibiis, masculis et brutis ; mais il sait encore quelles générations sont sorties de ces hideux accouplements, c De là est à croire que ff sont issus tous les géants et autres monstres épouvantables mentionnez f dans les escritz de Hérodote , de Diodore , de Mêla , Pline et autres t anciens cosmographes historiens. » Voilà un savoir en vérité qui vous rend plein de vénération pour une complète ignorance I

C'est à partir de Gomer , fils de Noé , surnommé Gallus , que décidément cette histoire nous touche : c'est lui qui vient le premier occuper le pays. L'écrivain n'est pas bien sûr que Noé n*y soit pas venu luimême. Les sujets de Gomer , pour ne point perdre de temps , fondent tout de suite des villes : Chartres , Périgueux , Noyon , peut-être même Bourges et Cambray , et c portèrent pour enseigne un navire d'argent en champ de sinople pour témoignage de leur navigation » , et c'est ce qui fait

(1) Thomas Biaise est plus hardi encore dans ses ëtymologies que tous ceux qui l'ont précédé. Quand les noms de rois lui manquent, il recourt bravement au français moderne et explique par loi le gaulois, n trouve dans « longues brayes » Tét jmologie d^Allobroges.

probablement que Paris a un navire pour armoiries. Nous savons le reste, ces listes non interrompues de rois fantastiques, ces fondateurs -de villes qui n*ont jamais eu d*autre titre à Texistence que le nom même de ces villes qu'ils sont censés avoir nommées , et les prouesses < totalle- < ment admirables » de ces souverains peu connus. Le seul point qui paisse offrir quelque intérêt c'est de voir comment le généalogiste l^endaire essaie de concilier sa tradition avec Tbistoire vraie qu'il ne peut plus ignorer et, par exemple, les successeurs de Francus avec l'bistoire de la Gaule et son occupation par les Romains. Francus étant resté longtemps en Pannonie , plusieurs chefs s'emparèrent d'une partie des états de son beau-père , et il y eut une assez longue éclipse de la légitimité en Gaule. Les successeurs de Francus restaient aux limites de la Gaule et régnaient sur les Sicambriens , et à chaque règne de ces problématiques souverains l'auteur écrit : < Et estoient encores lors les Gaules i divisées en plusieurs petits royaumes , principautez et republiques. » dépendant, pour qu'ils ne laissent pas prescrire leurs droits, « un certain c Francus, deuxième du nom, rentrant courageusement en Gaule en « portant pour enseigne une fleur de lys d'or en champ d'azur, y recouvre c une bonne partie de son royaume , et dès lors commença la vraye f origine du nom et de la monarchie des Françoys , lesquels se trouc vèrent tous issus des Gaulois et non des Âllemans. > Les Français attendent , en faisant la guerre aux Gaulois , sujets de Rome , aux Goths et aux Hérules , etc. , que l'empire romain succombe.

L'auteur n'est pas plus embarrassé que J. Le Maire pour rattacher les unes aux autres les diverses dynasties. Il fait .descendre Pépin de Clodion le Chevelu ou d'un autre Clodion « dont appert en toutes manières qu'il esloit issu du sang royal, et en ceste qualité portoit aussi des armes d'azur semées de fleurs de lys d*or sans nombre, i Arrivé à Eudes, il nous assure que son origine remontait soit à Lothaire, fils de Louis le Débonnaire, soit à un fils de Charlemagne ou de Saint- Arnoul, comme Pépin , et il conclut comme pour celui-ci : < dont on voit en toutes manières qu'Eudes estoit f descendu du sang royal des François...* et au surplus il se maintint « très-bien en la possession du royaume. • Le dernier argument me parait le plus solide ; mais il faut avouer que l'histoire ainsi comprise D*offrait plus ni obscurité ; ni embarras.

Od trouvera peut-être que nous nous sommes trop longtemps arrêté à cacooter les destinées de la légende troyenne ; mais elle avait sa place Marquée dans notre étude ; elle en devait former le dernier cbapitoe. Elle se railaobe étroitement .au livre de Benoit ; il est un de ceux qui ont le plus contribué à la répandre. En racontant tout au long les exploits des héros troyens , en les entourant d'intérêt poétiq<ue et ronwiesque , il avait achevé de. les rendre po^laires. Le long triomphe de la légende est une preuve de plus ide Téclatant isuccès dH poème.

Tous wdeux invinciblement résnte doivent donc avoir leur place daœ i'histofre ntiorale et littéraire de notre pays. La (^ymi^ durable qu'iJb» y ont tnmvée tous deux n'était pas le fruirit du hasard , elle tenait à àfis causes profondes.

Absolument fausse au point de vue .de Tbistoire proprement dite , ne reposant sur aucun fondement sérieux, inadmissible en ses développe»ments, ^une invention médiocre, la légende troyenne a pourtant son intérêt littéraire^ Non-seulement on peut , sans en sortir , apprécier ic^ qu'était la Critique et faire son histoire au moyen-âge et au XVJ* sièele , mais elle mérite d'occaper un chapitre de l'histoire de la Aenaîssance. Elle y avait préparé les intelligences ; grftce à cette illusion si oonstamment entretenue, l'antiquité classique n'était pas pour elles une terre étrangère , mais .un pays ami. Il y avait là d'ailleurs comme une image {Symbolique et un vague sentiment de nos origines latines* Cette parenté « vainement réclamée au nom de la race et ûtx sang., allait, au momenjt même où Ton constatait enfin l'inanité de cette prétention , se manifester dans les choses de l'esprit* Cette Troie , sortie de l'Enéide , c'est bien vraiment la patrie première du génie poétique de la France , tel qu'il allait se d^ger du XYI'' siècle.

TAJBJJE.

Ch&pitbk 1".

Cbafitse II.

Chapitbï V." Chapitre VI,

Chapitbe Vil.

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