HISTOIRE DU ROMAN DE TROIE. — SES TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES
SON SUCCÈS DANS l'EUROPE ENTIÈRE.
Il est temps de revenir au grand poème de Benoit : nous en avons vu les caractères divers; il nous reste à faire son histoire intérieure et extérieure, à chercher comment la France s'est passionnée pour lui, comment il s'est répandu dans toute l'Europe , quels changements les nations qui l'adoptaient tour à tour lui ont fait subir pour le mieux goûter , comment il s'altère .et sous quelle forme il réparait. Nous
(i) V. Saiot-Marc Girardin, Cour$ de Uit, dram.
398 BBNOIT DE SAIME-MORE
allons retracer les transformations et pour ainsi dire les incarnations successives du Roman de Troie.
En France, il passe par toutes les phases ordinaires qu'ont traversées la plupart des grands poèmes du moyen-âge, tous ceux du moins qui ont su conquérir Tattenticn publique , phases aussi régulières et aussi fatales que les révolutions de notre planète. D'abord, les copies s'en multiplient, on le rencontre dans les bibliothèques des couvents comme dans les bibliothèques princières, depuis celle de Marguerite de Flandre, femme de Philippe de Bourgogne, 1350-1405 (1), et celle deCharles V (2), jusqu'à celle de Charles-Quint d'Espagne ; bientôt on le remanie , on en donne une version corrigée, plus tard on le traduit en prose; puis, le goût des représentations dramatiques naissant et se développant en France, le théâtre s'empare de lui ; on le découpe en mystères. Et, sous ces formes diverses, il défraie pendant près de quatre siècles l'attention et l'admiration de la France. Son succès n'est pas moins éclatant au dehors. L'Allemagne , la Hollande , l'Italie , l'Angleterre , l'Islande, la Grèce même , s'emparent de l'œuvre du trouvère normand. Nous verrons là une preuve éclatante de la diffusion des lettres françaises au moyen-âge, et de la rapidité avec laquelle, même en l'absence de nos engins perfectionnés de transport , se faisait dans l'Europe entière la communication des idées. Enfin , il est une dernière gloire qui ne lui a pas manqué. Comme tous les inventeurs heureux ^ il fait école. C'est de lui évidemment que procèdent ceux que nous avons vu emprunter à des poèmes antiques le sujet et le fond de leurs compositions, comme les auteurs du Roman de Thèbes et du JuHus César. C'est à lui aussi qu'il faut rapporter comme à leur véritable inspira-
(i) V. Matter, lettres et jiièees rarts inédites,— H^xïi le Catalogue de Tabbaye de Glastonbury 12^7 OD rencontre Liber deexcidio Trojœ a?ec Gestd Ricardi, Gesta Alexandrie liber de captione Antioehiœ Galucb legibiiis (V. Heames J^oan. Glaslon. CataL, bibl. Glaston, p. Â35]. Dn des livres sur Troie est appelé bonus et magnus. Dans le catalogue de Tabbaye de Pctcrsborough, à côté d^autres romans français on trouve : « la destruction de Troye, Dares Phrygius, Gesta iEnes post destructionem Trojx. » Au collège de Winchester, 1887, Chronioon Trojx.
(S) V. Van* Praët. Inventaire de la Bibliothèque de Charles V, par Gilles Mallet , et Mém, de CAc, d»$ Inscrp,, t. I, p. 811. On lit dans Tlnventaire, no 91, « Roman de Troie, couvert de soye, bien hystorié que dona au roi Monsg' de Berry; le roy Ta baillié à Montigny. »— 337, id., • en ryme. » — 399 «Troie la grant ryme. » — Âi8, id. — 1007, « Histoire de Troye lagrant en latin de Irc courant à une coulombe couvert de cuir rouge sans aiz à IIII lasnes. » (Est-ce Dictys ou Guido ?)
teur les tentatives de ceux qui eut transporté dans l'antiquité le roman d'aventure, et raconté les histoires d'Athis et de Porphyrias, de Protésilaus, d'Ypomédon, de Parthonopeus de Blois etc. (1), où il n'y a d'antique que les noms et le théâtre de l'action, biep que les auteurs mettent une grande insistance à soutenir qu'ils ne sont que des historiens fldèles. C'est du Roman de Troie aussi que procède cette partie du lioman d' Alexandre oix figurent les amazones. (V. plus haut, p, 57.) C'est peut-être en souvenir de lui que l'auteur de l'une des branches du même roman , racontant les Merveilles de l'Inde, y fait figurer les Sirènes.
C'est là une histoire glorieuse, mais qui est eu même temps des plus mélancoliques. Le pauvre Benoît de Sainte-More ofl're un des plus curieux exemples de spoliation littéraire ; nul plus que lui n'aurait eu intérêt à ce qu'il existât dès lors une bonne loi sur la propriété des œuvres de l'esprit. En effet , de très-bonne heure, les destinées du livre et celles de l'auteur se séparent. A mesure que l'œuvre fait une plus haute fortune , l'auteur disparaît de plus en plus; sa gloire et son nom même s'éteignent tout-à-fait. On attribue son livre , tantôt a ce maigre Darès qu'il a tant embelli, tantôt à Guido qui l'a pillé, tantôt même on le traitait comme un bien vague. On faisait honneur de ses inventions à une foule d'écrivains, et une façon simple et piquante de te louer serait de rassembler les éloges qu'on a faits de ses copistes sans se douter qu'ils s'adressaient à lui. Et ce n'est pas un des exemples les moins remarquables de l'indifférence profonde du moyenâge pour la propriété littéraire que de voir en même temps des copistes reproduire fidèlement le poème de Benoit avec le nom de son auteur (car nous en avons des manuscrits du XIII^, du XIY* et même du XV" siècle) et d'audacieux plagiaires le publier sous leur propre nom, un Jean Makaraume le prendre à son propre compte, et un rédacteur en prose qui le copie s'étonner impudemment qu'on n'eût jamais raconté en français l'histoire de Troie d'après Darès.
La question de spoliation est, du reste, ici des plus compliquées. Les
(1) Partonopeu* de Blois remonte en effet ù Priam et au siège de Troie, qu'il raconte longuement» n attribue la ruine de la Tille à la trahison d'Anchise qui est en effet dans notre poème un des complices d^Antéuor. L^auteur nous peint la France sauvage avant la venue des Trojens (V., v. i&3-390).
détoiirnemeiULs s'y entrelaceut, s'y enveloppent, s'y déguisent de renvois à des originaux suspects, et la trace des larcins est d'autant plus diflBcile à ressaisir que nous avons affaire à une époque qui ne se préoccupait guère de ces détails.
Sorti d'une province de la langue française, le Roman de Troie avait été bientôt adopté par la France entière ; nous en avons eu la preuve en étudiant les manuscrits : nous avons vu qu'on en retrouvait des exemplaires dans nos divers dialectes. Nous avons vu que dans ce succès même la trace de l'origine première du livre s'était à peu près effiicée , que le livre normand était devenu un livre tout français ; et sa gloire avait été durable autant qu'étendue, puisque les bibliothèques en ont gardé jusqu'à vingt-six exemplaires plus ou moins' complets.
Il était bientôt devenu aussi populaire (1) que l'Histoire de Charlemagne ou celle d'Arthur. Il se place à côté d'elles dans tous les souve*nirs , nous en avons donné la preuve au début de x^e travail dans l'extrait que nous avons cité du Roman de Flamenca; on trouve un rense^ement du même genre au commencement d'un poème anglais sur Richard Cœur-de-Lion (2). Il en est de même des autres poèmes que nous avons analysés. On lit dans le Donat des Amants :
Si pernez garde de Beietne
Et de Didum et de Ymaine (Ismène)
Quel fisl Didun pur Eneas
£ Idoine pur Amadas ?
Pour Jtis que refist Ymaine
E pur Paris la bêle Eleine ?
E quel fist Isoud pur Trislran (3) ?
Ces vieilles histoires de Tlièbes et de Troie étaient si connues en Angleterre qu'on y faisait allusion dans des chansons populaires latines(&).
(i) C'est évidemment en souvenir du Roman de Troie et non de V Iliade qu'Hector figure dans nos jeux de cartes.
(S) V. aux Notes le passage cité, deuxième partie, page 39â, note 1.
(8) On trouve dans un manuscrit VEneas à la suite du Tritian.
(k) V. W^right^ PolitiealSongs., p. 208.— Cité par ^f. Éd. du Méril.
Vens pcslileotiae câtiiedra tu tedes Qui Thebanas lectitas vel Trojana» cKâ«s.
ET LE ROMAN DE TROIE. ftOl
N*est-ce pas encore au Roman de Troie et à nos divers poèmes en langue vulgaire, le Siège d Athènes, le Roman de Thèbes, VEneas, que Girald-le-Cambrien fait allusion dans le passage de sa préface de la description du Pays de Galles , oh il s'excuse de ne pas traiter de pareils sujets: « Trojano excidio, Thebis et Aihenis, Lavinisque litto- € ribus impar et inculta quid addere posset opéra nostra î » Il semble qu*on est en droit de reconnaître là, avec le Siège (f Athènes, le Roman de Troie, le Roman de Thèbes et YEneas. Cela, en même temps , pourrait nous aider à flxer leur date. Dans les premiers vers d'un poème sur la guerre de Troie, contemporain du Trot/e boke de Lydgate , on place Hector à côté de Bevis , Guy , Gawyn , du roi Richard , d'Owayn, Tristrain, Percyvale , Rouland , Octavian , Charles, Cassibalan, Havelock, etc. Sous le règne de Henri VII d'Angleterre, Hawes, écrivant le Passetyme of Pleasure ou Histoire de Graund Amour et de la Bel Pucel, dit que la Renommée écrit le nom de son héros à côté de ceux d'Hector, de Josué, de Judas Machabée, du roi David, d'Alexandre le Grand , de Jules César , d'Arthur , de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon.
Les événements que Benoit a retracés sont présents à toutes les mémoires : c'est un sujet d'entretiens familiers. Dans le Roman des qaatre fih Aymon, de vieux chevaliers, devisant entre eux, racontent « comment Troyc la Grant avoit esté priuse et destruite (1). »
On retrouve partout et dans des écrits de tout genre des allusions à ces souvenirs. Reuouart au Tinel si amoureux de sa massue, lui dît : « Certes je ne vous douroie, sire Tinel, por la cité de Troie. » Quesnes de Béthunc y songe dans ses chansons, en s'adressant à une dame fière d'une beauté dont il ne restait plus que le renom (2). Si le Dolœpathos veut donner une haute idée de la noblesse de l'un de ses personnages, il nous dira « qu'il était bien emparenté, que de Troie t était sa parenté. » Dans le Roman de Très doulce Mercy , écrit en 1457 par le roi René , on rencontre encore le souvenir de Troie.
(1) V. Hom, des quatre fils Aymon , ch. VIU, cité par M. Kd. du Méril.
(2) Dame, fait il, j'ai bien oi parier Qu'elc fu ja de moll grant seigoorie ; De voitie pria ; mais ce n'est orc mie. Or n'i puet on que la place trover. Kl de Troie rai je oî conter
Dans le cimetière d'Amours où sont les blasons des Amoureux illustres, le royal auteur ne manque pas de rencontrer ceux de Paris et de Troïlus (1). Tout écrivain qui se respecte mentionne au moins le siège de Troie. Gervaise de Tilbury en place un récit rapide dans ses Otia Imperialia. Le Tameux Barthole rédigeant en 1356, à Nuremberg, la bulle d'or donnée par Charles IV pour régler l'élection des empereurs et les devoirs des électeurs, se souvient, dans son préambule, de la guerre de Troie: prenant à partie quatre péchés capitaux, il s'écrie en un endroit: « Die, Luxuria, quomodo Trojam destruxisses , nisi « Helenam a viro suo divisisses ? >
Le souvenir du Roman de Troie ne s'était pas conservé moins vivant en Italie. C'est probablement aux deux poèmes de Benoît que Dante Taisait allusion dans le passage souvent cité de son livre de Vulgari Eloquio, où il disait que la langue d'oïl réclamait avec fierté tout ce qui a été rédigé in vulgari prosàico, et, par exemple, toute la suite des Gestes des Troyens et des Romains. Ailleurs il (Parad., ch. XV, st. 42) nous montre les Temmes de Florence qui, en filant leurs quenouilles , devisent , avec leur famille , des Troyens , de Fiesole et de Rome.
VOrlando innamorato de Bojardo, refait par Berni, est plein d'allusions aux héros de cette guerre. Nous voyons qu'Hector y est toujours l'objet d'un égal enthousiasme (V. lib. II, chant 1, st. 29, 30, 31 ) :
Etior di Troja, il tanto nominalo,
Pu Teccelenza di cavalleria ,
Ne mai si troverà , né s'é trovato
Clii in arme il pareggiasse , o in cortesia, etc
Il tue trente rois ennemis dans une journée.
Poi d'ogni altra virlu tanto fu adorno Clie non avea il Mondo tullo quanto Il più bel cavalier, il più gentile :
L'uccèse Achille al fin da Iristo e vile.
(1) Cité par Téditeur du Troïlus, Paris, Janet.
ET LE ROMAN D« TBOIli. ^Oâ
Son épée, recueillie par Penlhésilée,^a passé, après une suite d*aventures, aux mains de Roland. Ailleurs le poète parle de Tûme franche d*Hector (lib. III, c. ii, st. 11}, il dit (st. 12 1 qu'il était la lumière de Troie ; il ajoute (st. 32) :
La franca persona Ch' oggi é nel mondo tanto celeùrata , D*Ettor dico io , che fu ben la corona D'ogni virtù, ch'è più ecrca, e lodata.
Il parle encore de Troie dans son cinquième chant (st. 20-23). On a cité souvent cette piquante anecdote racontée par Le Poggc (anecdote qui ne semble, du reste, qu'une variante de celle qu'il avait déjà racontée à propos de Roland), et qui nous montre la popularité de notre Hector se continuant en Italie jusqu'au XVP siècle. On y voit un bourgeois qu!, non moins sensible que certains lecteurs de Richardson, attendri profondément par la pensée de la mort du héros troyen , achète pour lui du chanteur de la Geste un répit de quelques jours (1).
Tout auteur tient à se rattacher à ces souvenirs. Nous les retrouvons au début du prologue que J. Le Fèvre a placé en tête de cette composition apocryphe de La Vieille (Vetula), que le moyen-âge confiant attribuait à Ovide. « Après ce que Troye la grant fut prise et destruite , si
• comme les hystoires le baillent et dient, vint de Frige ou Troye « avecques Eneas un vaillant et solennel seigneur qui de son nom appela t et nomma la région de Sulmone en laquelle avait une ville ou chastel « nommé Pelignes duquel fut nez Ovide Nazon (2), le très-ingénieux « et noble poète. >
Le siège de Troie est pour les gens du moyen -âge une des grandes dates de l'humanité. « An quart âge du monde , dit Sezile , héraut « d'armes d'Alphonse le Sage , roi d* Aragon, 1416-1438, dans son Trailê « du comportement des armes, fu Troye la grant destruite, et estoit aloi-s
• nostre oflice en grant recommandation. > Et, dans son dix-septième
(1) V. Poggio » Facetiœ 81, 83. On retrouTe encore VHUtaire de TVoit dans les Cento Novelle autichù
(3) L*autenr nous donne sur ce surnom cet intéressant renseignement : • Et fut nommé Nazon pour la quantité de son nex. »
JiO/i BENOIT DE SAINTE-MORE