PREMIÈRE PARTIE
ET
OU
LES METAMOBPHOSIS DlNIlll ET DE L'EPOPEE GRECO-LATINE AD M0YEN46E.
l'épopée gréco-latine au MOYEN-AGE. — DE l'iNTÉRÊT PARTICULIER
qu'offre l'étude DE BENOIT DE SAINTE-MORE.
On s*esi de notre temps beaucoup occupé de nos grands poèmes français du moyen-âge. Il est pourtant toute une classe de ces compositions qui a été moins favorablement traitée. On sait , et c'est un des lieux communs élémentaires de cette histoire, qu'il y a eu au XIP et au XII [' siècle comme trois grands courants d'imagination très-distincts et très-nettement indiqués par le moyen-âge lui-même dans deux vers bien souvent cités :
Ne sonl que trois materes h nul homme entendant De France , de Bretagne et de Rome la Grant.
Les poèmes de France et de Bretagne , c'est-à-dire les chansons de geste et les romans de la Table-Ronde, ont été l'objet de nombreuses publications de tout genre. Les chansons de geste surtout , qui touchent à la question des origines de notre poésie, ont inspiré une patriotique
6 BENOIT DE SAINTE-MOfiE
ferveur (1). Les études sérieuses et prorondes, les publications de textes se sont multipliées. La troisième série d' œuvres, celles qui s'inspirent de rhisloire de Rome , c'est-à-dire de Tantiquité tout entière , vue à travers la langue de Rome , ont été moins heureuses. La plupart reposent encore dans la paix des manuscrits (2).
Toute cette catégorie d'œuvres représente cependant un des côtés importants du développement iutellectuel du moyen-âge. Les sujets antiques y ont été souvent traités, soit sous la Tonne de lais , soit sous la forme de grands poèmes , et paraissent y avoir été aussi populaires que les chansons de geste et les romans de la Table-Ronde. L*autcur de Flamenca , énumérant les sujets des chansons des quinze cents jongleurs quMl convoque aux noces de son héroïne , confond sans cesse ceux qui sont paisés aux trois sources que nous avons indiquées. Nous trouvons là réunis pêle-mêle les souvenirs de la Table-Ronde , de la chanson de geste , et les sujets empruntés à Tantiquité , dont il donne une liste assez longue.
< L'un , dit-il , chante de Priamus et Tautre dit de Piramus ; Tautre de la belle Hélène , comment Paris alla à sa recherche , puis l'emmena , Tautre contait d'Ulixes , Tautre d'Hector et d'Achilles. L'autre contait d'Énée et de Didon , comment elle resta pour lui dolente et désolée : l'autre contait de Lavine , comme elle fit lancer l'écrit avec le q^rreau par la gaite de la plus haute tour. L'un conte d'Apollonice , de Tydée et d'Etidioclès , l'autre contait d'Apolloine comme il retint Tyr de Sidoine. L'un conte du roi Alexandre, l'autre d'Éro et de Léandre. L'un dit de Cadmus et de sa fuite et de Thèl)es comment il la bâtit. L'autre contait de Jason et du dragon, qui ne connaît pas le sommeil : l'autre conte d'Hercule et de sa force , l'autre comment Phillis porta sur soi ses mains par amour pour Démophon. L'un dit comment le
(1) Voyei, dans les Épopées nationales de M. Gautier, 1. 1, p. 612-688, la bibliographie des chansons de geste et des diverses publications qu'elles ont provoquées.
(2) De tous les poèmes qui appartiennent à cette catégorie, un seul, le roman (C Alexandre^ a été imprimé en entier, en Allemagne, par M. Michelant ; en France, par Le Court de La Villethassetz et Eugène TalboL Paris, Durand, 1861 . Un second , le Roman fFEneas , a été publié par extraits dans ses parties les plus intéressantes. ( V. Essai sur H Romans iFEneas^ A. Pey. Paris, Didot, 1856.) Il convient de signaler encore les longs extraits du Roman de Troie (presque un tiers da poème) donnés par M. Frommann, sous ce titre: Herbort von Fritziar und Renott de Sainte-More. Stuttgard 1857, in-8'. U est seulement à regretter que M. Frommann ait eu sous les yeux un texte détestable. V. plus loin : Des Manuscriis de Benoît de Saimtê'More.
c beau Narcisse se noie dans la fontaine où il se mire. L'un dit de « Pluto comme il déroba à Orphée sa belle épouse, ... Tun conte de t Jules César comme il passe tout seul la mer et n'y implore pas notre c Seigneur, car il ne connaît pas la peur,... Tautre comme Dédale sut « bien voler, et d'Icare comme il se noya par sa légèreté (1). >
On pourrait supposer que l'auteur ici tire de sa seule imagination et des souvenirs de ses lectures les inventions qu'il prête à ses jongleurs ; mais en réalité ce sont autant d'allusions à des poèmes du temps qui nous ont été conservés. Il y a un lai de Dédale et d'Icare, un poème de Pyrame et Thisbé (2) : un lai ou plutôt plusieurs lais de Narcisse , les trouvères se sont plu à broder à l'envi sur ce thème (3) : un lai d'Orphée (/i). Il en était de même de l'histoire d'Apollonius de Tyr, qui a trouvé un dernier écho dans une pièce longtemps attribuée à Shakespeare (5) ; d'Héro et de Léandre, etc. On aurait pu joindre à cette liste l'histoire de Pélops et de Tantale (6). Celle de Jules César, de Thèbes et de la guerre d'Étéocle et de Polynice , celle d'Énée, le siège de Troie étaient le sujet d'autant de poèmes dont nous aurons bientôt à parler.
Le Moyen-Age est un grand enfant qui , comme tous les enfants, demande sans cesse qu'on lui conte de nouvelles histoires. Ses fournisseurs habituels vont puiser à toutes les sources. Toutes sont à leurs yeux de même valeur. Livres saints , traditions bretonnes ou poèmes anciens , légendes du moyen-âge, vies des Saints, sont pour eux de vastes répertoires de récits tout préparés qu'ils n'ont plus qu'à broder. Toutes ces
(i) V. Flamenca, édit. P. Meyer. Paris 1865, p. 20-22, vers 613-697 passim. OA retrouve des énumérations du même genre et la même confusion dans plusieurs poèmes du moyen-âge. V. aux Notes, (2) Voyex Méon, Contes et Fabliaux , t. IV, p. 826. (8) V. /rf.,t IV, p. 148.
(4) Cité par Éd. du Méril, Floire et Blancefor^ Introduction, p. cciii.
(5) V. Le Viotier des Histoires romaines, du cxxv.
(6) C'est ce que prouvent évidemment ces vers jusqu'ici mal expliqués du début du Roman de Ciigès , oà Tauteur nous dit qu'outre le Roman d'Erec et Enide, les Commandemem (tOvide et l'Art d'aimer.
Et le mon de Tetpaulle fut.
Ce mors de TespauUe (Uumeri mcrsus) est évidemment un souvenir du festin oflèrt aux Dieux de roiympe par Tantale qui leur servit les membres de son propre fils , et de I*épaule dMvoire donnée à Pélops par Jupiter en échange de celle qu'avait mangée Gérés. (V« Ovid., JKf/faiii., liv. VI , V. 406.)
histoires , de proveDance et de caractères si divers , sont également pour eux matière à chansons.
Ainsi , l'antiquité a une grande part à réclamer dans le développement de l'imagination populaire au moyen-àge , une part plus importante que celle qu'on lui fait volontiers aujourd'hui. Autrefois on lui accordait trop : derrière tout ce qu'on ignorait on cherchait un ancien , un texte latin , une explication latine ; maintenant on ne lui accorde peut-être pas assez. Il faudrait dans la poésie épique du moyen-âge refaire la part des anciens.
M. Fauriel a retrouvé, dans une légende languedocienne du X^ siècle, une imitation frappante de l'Odyssée. Minerve a été remplacée par Sainte-Foi; mais, sous cette appellation nouvelle, le rôle reste le même. Si les noms sont partout changés , on reconnaît cependant les événements principaux: le naufrage, le retour du héros, la cicatrice révélatrice, le /o/u^ qui fait oublier la patrie, etc. (t). On a remarqué que l'histoire d'Ulysse et de Polyphème se retrouvait , avec de curieuses altérations dans le Dolopathos.
Les souvenirs de l'antiquité se présentent parfois de la façon la plus inattendue. L'aventure du chien de Montargis , si longtemps et si souvent citée comme un fait de notre histoire, n'est au fond qu'un récit de Plutarque, adopté , arrangé , embelli de circonstances nouvelles par la poésie du moyen-âge (2).
Tarquin se retrouve dans le Moniage Guillaume. Menacé par les Sarrasins , Louis a envoyé chercher dans son désert sauvage de Gellone le fameux comte d'Orange. Celui-ci consentira à sauver la France ; mais auparavant il veut donner au roi une leçon: « Or apprenez comment « a travaillé le comte. En sa main tient un grand pal aiguisé. Il vient à « ses herbes qu'il a élevées, mais il n'y laisse ni rose ni rosier, ni i fleur de lys, ni celle d'églantiers ni de violette, tant sache bien flairer; « mais il n'y reste ni persil ni pécher, sauge ni rue, ni pommier ni
(1) V. Fauriel, Uisi, de la LiiU Prov. (6* leçon).
(2) C'est Thistoire du chien de Pyrrhus, que Plutarque a racontée, qa*aa IV* siècle après J.-G. saint Ambroise s'appropriait ( v. Hexêmeron ) , en la donnant comme un bit de la veille arrivé à Antioche, qui se retrouve dans Tzetzès (Chilias, IV ), et que le vieux trouvère, auteur de Thistoire de la reine Sibylle, a refeit avec de belles additions. — V. la savante et spirituelle dissertation que M. Guessard a mise en tète de sa très-curieuse édition de Maeaire , et où il montre comment la légende a passé de la poésie dans THistoire.
t poirier. Le comte a tout brisé de son pal. Et quand Guillaume à ar-
• raché tout cela et si mal appareillé son courtil , il y a planté ronces « et boutonniers et canellon qui pue comme fumier , et grandes orties
• piquantes , mouron et drogues ce quMl en peut trouver , laitueroles qui f sont à arracher, les pires herbes qui puisse rassembler , etc. » (1). Le fond de Thistoins ici appartient évidemment à Tite-Live. Le moyen-âge a seulement ajouté la prolixe amplilScation végétale , et modifié un peu les détails.
L'histoire de Daniel a été mise à contribution dans celle de Renier. Il est fils de Maillefer et de la princesse Florentine. Pendant que son père va faire la guerre à Alger , un larron pénètre auprès de son berceau , endort sa nourrice et le vend à Témir qui jetait des chrétiens à ses lions (2). On retrouve un souvenir analogue dans le Roman de Floire et Blanche flor.
On retrouve dans Foulques de Candie le Jugement de Paris , quMl n'a eu , du reste , qu'à emprunter à VEneas et au Roman de Troie.
La Chanson des Lorrains fait penser aux Niebelungen^ mais elle fait aussi songer aux Atrides. Partonopem de Blois s'inspire de Psyché.
On a pu signaler aussi dans quelques-uns des romans de la Table- Ronde, dans les aventures de Tristan, de Lancelot et d'Arthur, divers souvenirs de l'antiquité, do Thésée, d'Œdipe et du Sphinx, d'Hercule, etc.
L'auteur de la Chanson d'Antioche complète l'histoire de Cerbère. C'est Cerbère , un « manœuvre d'enfer », qui a bâti dans la cité sarrasine la tour du Donjon, c Celle fit Cerberus qui d'enfer est portier. La porte d'enfer en eut ; ce fut là sa récompense. »
Parfois il faut suivre la trace de ces récits dans les livres que nous ne lisons plus guère , mais que lisait le moyen-âge , toujours en quête d'histoires nouvelles. 11 est dans le Violier des histoires romaines tel conte dont on a cherché inutilement les origines au fond de l'Orient , il n'était pas l)esoin d'aller si loin. 11 est emprunté à un livre auquel personne ii*a songé dans ce temps un peu détaché de l'antiquité latine , aux Déclama^ fions de Sénèque le rhéteur, livre qui ne paie pas de mine, qui semble n'être qn'un cahier de corrigés des Écoles de la Rome impériale, mais qui est, en réalité, la Bibliothèque des Romans de l'antiquité.
(i) V. Hi»t. titU de la France, t. XXIh p. 526. (2) V. Jlrid., i. XXII. p. 5AÎ.
A la fiu même du moyen-âge , Fauteur du Mystère de la Passion , quand il voudra peindre en Judas Fidéal du traftre , ne se contentera pas des traits que lui fournit la Bible , il copiera Sophocle entrevu dans le Roman de Thèbes. Judas , avant d'être le meurtrier d'un Dieu , a été le meurtrier de son père et le mari de sa mère. Le poète a voulu faire de lui le plus criminel des hommes et aussi Taire paraître plus monstrueux son forrail contre le divin Maître , puisqu'il va se tuer pour celui-là, tandis quMI a pu vivre chargé des deux plus horribles crimes que puisse rêver Thumanité. Mais avant tout il copie Œdipe^ dont les tristes aventures, du reste très-populaires au moyen-âge, et traduites eu stances latines (Y. Ed. Du Méril , Poésies inédiles du moyen-âge) , avaient été déjà reproduites dans une légende du pape Grégoire, et dans plusieurs fabliaux. (Y. Gest. Rom. , chap, lxxxi et Violier des Hist. rom. , p. 209. )
On pourrait multiplier les exemples de ce genre.
Mais, outre ces souvenirs plus ou moins vagues et confus de l'antiquité , outre ces emprunts plus ou moins directs qu'on lui a faits^ il y a au moyen-âge toute une série de poèmes qui relèvent d'elle complètement. On les peut diviser en trois classes.
Les uns reproduisent directement des œuvres antiques ou que le moyen-âge croyait antiques : ils en sont la traduction autant que le moyenâge savait et pouvait traduire. Tels sont les romans A'Eneas, de Thèbes^ de César et de l^oie. Leurs auteurs ont connu et rendent à leur façon Yii^ile, Stace, Lucain, et un auteur qui n'a rien de commun avec Homère, mais qui le remplaçait dans l'attention du moyen- âge , et dont nous aurons bientôt à parler en détail.
D'autres nous offrent des histoires antiques , mais que l'antiquité ellemême n'avait pas songé à traduire en poèmes. Les historiens seuls les avaient traités ; la poésie s'en empare au moyen-âge ; si toutefois cette distinction est ici bien de mise. Le Moyen-Age n'a pas pensé à la faire : pour lui histoire et poésie se confondent. Les trouvères croient n'être que les historiens du passé. Ainsi est née cette longue histoire , divei*semeut infidèle, d'Alexandre, que ses nombreux auteurs n'imaginent pas, 011 ils n'entendent aucunement faire acte d'invention , où ils croient être seulement des historiens, où ils suivent et confondent les autorités les plus diverses , Quinte-Curce et le Pseudo-Callisthènes.
Il est enfln une troisième classe d'œuvres qui ne sont Técho d'aucune production antique, où tous les faits et tous les développements sont sortis de Timagination de leurs auteurs. Ils ont dû se produire seulement après les poètes de la première classe , lorsque ceux-ci avaient popularisé les noms et les souvenirs antiques. Les écrivains de cette espèce ne demandent à Tantiquité que des noms qu'ils mêlent à des événements dont ils sont seuls responsables. Tels sont les romans d'Âthis et de Porphyrias , d'Ypomédon et de ProtesilaUs.
Le plus considérable des poèmes de la première série , celui qui parait avoir exercé Tinfluence la plus profonde et la plus durable sur Tesprit des contemporains , c'est le Roman de IVoie. Nous le publions dans ce volume , mais auparavant il convient de faire connaissance avec son auteur , de retracer son histoire , de voir de quel mouvement des esprits il est sorti , quelle est sa physionomie particulière , comment il s'est répandu , quelle a été sa fortune , et à ce propos il conviendra de revenir sur les autres œuvres du même genre et de voir ce qu'a été au moyen-âge rimitation de l'épopée antique.
L'Antiquité gréco-latine est médiocrement en faveur aujourd'hui. Quand on songe à en parler , on craint les redites , les faits et les noms trop fameux. Mais ici ce danger n'est qu'à moitié à redouter. Sans doute , les noms et certains événements sont bien connus. Mais on peut dire qu'ils sont tout-à-fait renouvelés par l'usage qu'en ont fait les trouvères , par la physionomie qu'ils donnent aux héros qui ont porté ces noms. En devenant anciens , ils sont restés français et français du moyen-âge.
Il y a là une étude des plus curieuses , et littérairement et moralement des plus intéressantes. Il s'agit de voir comment les auteurs ont pu être amenés à traiter ce genre de sujets et quel esprit ils y apportent, comment malgré tant de différences , tant de motifs naturels de répulsion , le moyenâge a pu être attiré vers l'antiquité , comment il l'a comprise et ce qu'il en pouvait porter , jusqu'à quel point il se l'est assimilée , à quel état moral , à quel état d'instruction tenait l'altération qu'il lui a fait subir , si cette idée qu'il en a conçue à un certain moment a été modifiée par des études postérieures, en quoi cela a aidé ou retardé la vraie Renaissance , ce qui en cela est particulier à cette période restreinte du moyenâge et ce qui appartient à notre race. Nous y pourrons chercher quelles
12 BENOIT DE SAINTE^^MOiiÉ
sont en général les aptitudes de Tesprit français à saisir cette même antiquité. Car sur ce point, malgré toutes les différences qui frappent atî premier abord, et malgré tout le mépris que le XYIP siècle eût témoigné pour ces essais, sMl les avait connus, il y a un certain rapport entre la façon dont le XII* et le XYII* siècles ont compris et rendu les choses de Rome et de la Grèce. A coup sûr le dernier historiquement et géographiquement est plus exact et plus ISdèle; mais moralement il ne Test guère davantage. La fausseté des mœurs et des caractères antiques dans le Roman de Troie » fait songer invinciblement aux altérations de Tantiquité dans YAstrée , dans le Cyrus et dans la Clélie , dans ces œuvres tant raillées par Boileau qui nous peignent Caton galant et Brutus dameret , et même dans certaines œuvres que Boileau conseillait et qui né provoquaient de sa part aucune critique. L'Hector du XYIP siècle est moins brutalement faux que celui du XIP , mais il Test presque autant et dans une direction d'idées analogue. Quand on a signalé cette fausseté de coloris au temps de Racine , en général on Ta fait uniquement pour la blâmer et Ton a passé outre. Il y aurait une chose pins intéressante à faire , ce serait de Texpliquer , de bien marquer les nuances et de faire bien sentir tout ce que cette erreur de traduction implique. On en peut dire autant des fautes du moyen-âge en ce point. Se borner à constater qu'il a peint des chevaliers en croyant représenter des Troyens et des Grecs, c'est s'arrêter à Tenveloppe. Les questions que nous signalions tout à l'heure sont autrement importantes que celles-là. Nous les rencontrerons toutes en étudiant le poème de Benoit de Sainte-More. Il marque une des étapes de la Renaissance.
Quand même ces questions ne s'imposeraient pas à nous dans cette étude , l'œuvre du poète pourrait encore nous attacher par elle-même. C'est à notre avis un des livres les plus singuliers qu*ait produits le moyen-âge, et qui mérite le mieux de fixer Tattention des amis des lettres et de tous ceux qui veulent connaître nos origines littéraires.
On peut observer tout d'abord que le Roman de Troie a été très-populaire au moyen-âge. Cela seul suffirait à lui mériter d*avoir une histoire. Quand un livre a passionné les imaginations , quand cet enthousiasme qu'il excitait a duré ded siècles, quelle que soit sa valeur propre, cet intérêt seul qu*il a provt)qué doit JSxer sur lui notre attention. Il convient
ir LE BOMAN DE TROIS. 13
4€ recb^cber les causes de son succès. 11 aide à résoudre les questions que Dous nous posions tout à Theure. Justement dédaigné quand la critique ne s'arrêtait qu'aux chefs->d' œuvres de Tesprit humain, il peut occuper une grande place quand la critique fait F histoire de cet esprit lui-même et de ses développements. Un illustre savant, étudiant les travaux d'uo alchimiste oublié, déclarait que Thistoire même de nos erreurs a son intérêt et son utilité (1). Si donc un grand succès longtemps soutenu suffit à rendre un livre intéressant , nulle œuvre du moyen-âge n'a plus de titres à nous retenir que le Roman de Troie. Il n'en est point qui ait été plus répandue. On en a la preuve dans le grand nombre des manuscrits de ce poème qui ont échappé aux outrages du temps. La Bibliothèque impériale toute seule en possède treize ; la bibliothèque de TArsenal en a deux, celle de TÉcoIe de médecine de Montpellier un ; on en connaît deux à Venise , un à Vienne , un à Londres, quatre à St-Pétersbourg. On en retrouverait sans doute d'autres encore sur le continent II a rencontré des plagiaires qui l'ont reqanié et y ont inscrit leur nom. Il a été rédigé en prose à plusieurs reprises. Pendant trois siècles la France n'a cessé de se plaire à ses inventions et de les relire sous des titres différents. Quand on a cessé de goûter en lui le poète, il a formé le plus considérable apport des prétendus livres d'histoire qui charmaient le XV* siècle. Il a été traduit dans presque toutes les laiigues de l'Earope. Il est devenu une source, le point de départ des développements de Boccace et de Chaucer. Enfin , c'est à travers les inventions de Benoit que le moyen-âge a vu les fictions homériques. Il a été le crôatenr de tout un cycle, l'initiateur et le père de la Renaissance classique en poésie. On peut lui appliquer l'image magnifique qu'Horace appliquait à Pindare ; Benoit a été le fleuve où toute la poésie classique du nK^yen-4ge en langue vulgaire est venue puiser.
Intéressant par son succès même , il l'est encore par son si^et et par son auteur. U Iliade est une œuvre si puissante , elle tient une telle place, dans la mémoire des peuples et dans les lettres, qu*elle mérite d'avoir A fUt seule une histoire, et qu'un chapitre de cette histoire , qui s'appelleratt l'iliade au moyen-4ge « devrait nécessairement appeler la curiosité.
(i) V. Joumtd des Savants, décembre iJB67. Chevreul, Du traiU aUhimiqmg tPArufims*
Ik BENOIT DE SAINTE-MORB
L*œuvre de Benoît a une autre raison de la retenir. Pour des motifs que nous dirons plus tard , ce n'est pas une copie de V Iliade , mais une œuvre originale , bien que Fauteur prétende n*ëtre qu'un traducteur et qu'il se rapporte sans cesse au Livre. Cela a bien , il est vrai , son inconvénient. Cette perpétuelle altération d'une histoire connue cause de grandes déceptions. On est désagréablement surpris de voir Hector et Achille dans des aventures qui ne sont pas celles que l'on sait. Mais ce renversement de toutes nos habitudes trouve ici sa compensation. On s'y accoutume bientôt. C'est comme un rêve éveillé, comme un conte d'Orient où ISgureraient des personnages de notre connaissance. Berchoux avec son comique anathëme eût été ici désarmé. Ces vieilles histoires dans la bouche du vieux conteur prennent une physionomie nouvelle , toute jeune et toute fraîche , et d'une incomparable naïveté ; c'est la grâce du monde naissant. Il semble que nous sommes transportés même par delà Homère. On croirait entendre un enfant qui essaie de redire une histoire qu'on lui a contée. Il y a les hésitations , les redites , les bégaiements de l'enfance, et cette imagination facile qui transforme toutes choses et arrange tout à sa taille.
Sans doute mieux vaudrait avoir affaire à une imitation de V Iliade ellemême. On a fait et avec raison cette remarque qu'il n'y avait rien de plus homérique que les mœurs de la chanson de geste (1). Ici l'épreuve serait toute directe et d'une précision singulière. Il y aurait un piquant intérêt à voir ce que le vieux trouvère aurait gardé de l'antiquité homérique, ce qu'il en aurait modilSé, jusqu'à quel point Homère, avec les habitudes si particulières de traduction du moyen-âge , serait resté homérique. Cette bonne fortune littéraire ne nous a pas été donnée. Chose curieuse, ce poème, qui retrace en partie les récits homériques, est moins homérique que la chanson de geste qui les ignore. Cependant, un poème sur la guerre de Troie et sur la mort d'Hector , qui n'est ni la traduction ni l'imitation de V Iliade , et qui pendant des siècles a détrôné et remplacé l'œuvre d'Homère dans l'admiration de la France et de l'Europe tout entière, un tel livre est tout au moins une curiosité. Sana" doute il est regrettable que l'auteur n'ait pas eu sous les yeux les grands
fl) V. Egger, Études d'hùloirt et de critique: Sur Us traductiom d'Homère, ^lÂiité^ Hiêtoire de la langue française, Paris, Didier, 18G3, lom. !•', p. 269, etc., p. 8i2 et fulT.
modèles ; mais il est probable qu*il n'en eût pas tiré autre chose, li n'aurait pu reproduire ni la moralité antique ni le sentiment littéraire grec, il aurait résumé V Iliade. D'ailleurs , le choix qu'il fait de propos délibéré entre Homère et Darès est toute une révélation sur Tétat intellectuel et moral du temps. Il faut ajouter que le moyen-âge seul était capable d'enfanter une œuvre de ce genre et de lui assurer un si éclatant succès. Au XYIP siècle, les romans qui défiguraient l'antiquité en y transportant les mœurs modernes pouvaient obtenir une vogue scandaleuse, mais elle n'était pas durable. Il se trouvait bientôt de bons esprits qui avertissaient la foule et renversaient l'idole. Au moyen-âge les faux dieux prenaient possession du temple , et voyaient les adorateurs se succéder sans trouble de conscience pendant quatre siècles.
Quelque déplacé que puisse paraître cet enthousiasme, quelque courroux que puisse inspirer aux fidèles d'Homère ce succès de l'idolâtrie , il avait son utilité. On a dit que l'hypocrisie était encore un hommage à la vertu. De même ici , les altérations de l'antiquité , qui à des gens nourris du pur esprit des lettres classiques, peuvent paraître sacrilèges et monstrueuses, rendaient cependant service à l'étude de l'antiquité. Elles entretenaient le respect du passé. Les hommes du moyen-âge n'étaient pas capables encore de contempler la divinité face à face et dans sa gloire; ils pratiquaient cependant la vénération et le respect. Ils apprenaient à aimer les noms antiques et les choses antiques , et lorsque la vraie antiquité se révélerait à eux dans sa beauté sévère , ce ne serait plus une chose nouvelle ; elle ne devait provoquer ni résistance ni révolte ; ils devaient se précipiter avec joie de l'autel des fausses divinités à celui du vrai Dieu , le jour où il se manifesterait à eux. Ces falsifications de l'antiquité , loin de lui nuire, préparaient la renaissance. C'est le devoir de tout homme éclairé de dissiper les superstitions pour laisser luire la vérité; mais, par une singulière et heureuse inconséquence, par une bienfaisante et providentielle disposition de l'intelligence humaine, à de certains moments la superstition a pu profiter à la foi et la préparer. Qui peut dire par exemple que des livres qui nous semblent et qui sont si ridicules, le Pseudo-Callisthènes et le Secretum secretorum, qui donnaient une idée si singulière d'Alexandre et de son maftre , n'aient pas contribué au respect du moyen-âge pour Aristote?
i6 9BIKaiT DE 8AINT£-«I0RS
Eq outre 9 quand cette étude serait dépourvue de tout intérêt, il est bon que quelqu'un se dévoue à mettre une fois exactitude et précision' en ce coin de Fhistoire des origines de la Renaissance.
La connaissance de Benoit de Sainte-More répand une vive lumière sur certains points obscurs de Tbistoire littéraire du moyen-4ge , sur ces prétendus continuateurs d'Homère qui y ont eu un si scandaleux succès ; elle montre quMl n'est écrivain si dédaigné dont Térudition ne poisse faire son profit. Faute d'avoir lu Benoit de Sainte-More, quelques critiques des plus considérables sont tombés dans les plus incroyables erreurs.
Schœll ne le nomme pas, il ne semble pas même le connaître , et Schœll attribue à Joseph d'Exeter l'invention de Darès , quoiqu'on retrouve dans les bibliothèques de Paris et de Florence des manuscrits de Darès dn IX* et du X* siècles (1) ; et un peu plus loin , il assure que « les ouvrages de Darès et de Dictys étant tombés entre les mains d'un sicilien nommé Guido dalle Colonne, de Messine, il conçut l'idée de leur donner
cette teinte romanesque, qui pouvait plaire à son siècle En consé^-
quence il intercala , dans les récits des prétendus poètes de la Pbrygpe et de la Crète , diverses aventures dans le goût de son temps , telles qu»
tournois , défis , etc Son travail ayant eu beaucoup de succès , il
composa en prose latine un roman de la guerre de Troie où il inséra aussi la guerre des Sept contre Thèbes et l'expédition des Argonautes, etc. (2). Son roman, le second de ce genre qu'on ait connu, fat traduit dans toutes les langues européennes et excita un enthousiasme général, etc. > Nous verrons dans la suite de ce volume qu'il est impossible d'entasser plus de fautes en quelques lignes. Schœll semble croire que Guido a composé sur le même sujet deux livres ; il n'en a jamais écrit qu'un , il n'a pas parlé de la guerre de Thèbes. Le Roman de Traie était conuu et traduit dans toute l'Europe avant l'apparition du livre de Guido. Son roman n'était pas le second de ce genre qu'on ait connu ; eafin , il n'a pas eu besoin de rêver toutes ces belles conceptions que lui prèle Schœll, par la raison qu*ll n*a fait que résumer platement dans un trèsmauvais latin le roman de Benoit
tl) V. Mitell, Oisu lie la HtU grtcque prof,^ l!v. VI, dk. liiiviii, t. Vil, p. &. (S) IdL, Jbid., p. 6.
ET LE ROMAN DE TROItt. l7
Ayant Schœll , Heyne n*a pas connu notre auteur. II attribue ses inventions à Lollius d'Urbain et à Guido de Colonna. Ce sont ces derniers qu*fl cite quand il parle d'écrivains modernes qui ont raconté les avelitures de Troïlus. C'est de là , dit-il , que Chaucer a pris son Troflus et Cressida. Il oublie Benoît de Sainte-More et Boccace (1).
Le dernier éditeur de Dictys et de Darès , Tallemand Dedericb , tombe dans la même erreur que Schœll; il parle partout de Guido de Colonnà comme ayant été Tintroducteur des deux Taussaires auprès de TEurope! Il prend Herbort et Hans Yair pour des disciples de Titalien. Il écrit : « Dares Phrygiuus haud paucos recentioribus prsesertim seculis atque Guidoue potissimum auctore inveuit lectores et imitatores. » Il ignore absolument Benoît de Sainte-More, et il en est puni , faisant , nous le verrons à propos de Dictys , reposer tout un système sur une ineptie de Guido. ' Lingard , dans son Histoire d* Angleterre , conrondant toutes choses , écrit cette étonnante assertion : « Quelques croisés , vers le milieu du c XII* siècle , apportèrent en Europe les aventures d'Alexandre-le-Grand € par le prétendu phrygien Darès et Dictys de Crète (2). » Jamais, on le sait , Darès ni Dictys n'ont songé à parler d'Alexandre , et les croisés n'ont point apporté leurs manuscrits en Europe puisqu'ils y étaient , comme nous le verrous bientôt , connus depuis plusieurs siècles. Je lis dans une publication récente qu'Herbort de Fritzlar a traduit \dL Destruction de Troie de Benoît de Sainte-More , et que cette traduction forme la base de V Enéide de Henri de Veldeke. Il y a là la plus complète confosion. La traduction du Roman de Troie ne forme pas la base de V Enéide de Henri de Yaldeke ; celle-ci est la traduction d'une œuvre française toutà-fait distincte , VEneas. »
Enfin , il y a là pour l'histoire littéraire un autre intérêt (3) , celui qui
(i) V. p. Virgilius Maro , qaaiem tertio publ. Cb* G. Heyne. Paris, !!• Lemairev iSf 9, L II, p. 208.
(2) V. Lingard, Histoire d* Angleterre , t. II, p. 252. Je ne parle pas des erreurs des Biographies, Dictionnatres , etc. Il y a, du reste, beaucoup d*erreurs dans Lingard sur cette partie de rhistoiiv UtlÉraùe. Ainsi, il place conAiaément Gaimar , Benoit et Philippe de Thaa» ( dans iœt ordre ), à la ^ur d* Alice» femme de Henri 1". < •
(3) Si les textes de Darès et de Dictys avaient par eux-mêmes un plus sérieux intérêt, le roman èe Benoit iiourrait nous aider à les redresser sur certains points , comme Dederich pensait à les compléter à raide de Cdionna et de Henri de Brunswick , dans son Retour^ dea Grecs I où podttidt chercber'st BeôMt n*a pas eu quelque manuscrit différent dcï nôtres. -^
consiste à réparer une injustice de la renommée, à tirer de Tombre un écrivain qui y est resté enfoui, à le remettre à sa place et à reconstituer sa vie. Il est dans les lettres des destinées malheureuses , Toubli s'empare de ceux-ci, tandis qu'à côté d'eux d'autres moins dignes y échappent. Tel a été le sort de Benoit. Wace nous apprend que Benoit de Sainte- More lui avait été préféré pour écrire l'histoire des ducs de Normandie. Et cependant , par un singulier retour de fortune , qui semblait vouloir venger le vaincu d'autrefois, Wace a été rendu à la lumière, grâce au zèle du patriotisme provincial , et Benoit de Sainte-More , celui qui avait traité les mêmes sujets en vrai poète , est resté dans l'ombre. Il y avait là comme une ironique revanche donnée par les hasards de la postérité. Si le Roman de Troie a eu le rôle que nous lui assignions tout à l'heure , il importe qu'on en fixe la date , qu'on en détermine bien exactement le véritable auteur, et qu'on rende à celui-ci la part de gloire qui lui est due. Et ici , il ne s'agit pas seulement de la gloire d'un homme , il y a aussi un véritable intérêt patriotique. Ce poème , qui a fait le tour de l'Europe , qui a été copié par tous les peuples, est français d'origine; au contraire , une opinion courante en fait honneur à un plagiaire italien. Le nom de Benoit n'était plus prononcé nulle part. Grflce à M. J.-Y. Leclerc , justice commence à lui être rendue. A propos de Chaucer , à propos de l'imitateur grec du vieux trouvère , on a rappelé ses titres (1). Il convient de lui refaire une histoire complète , oii toutes choses soient remises à leur place ; il convient de lui restituer , bonne ou mauvaise , l'influence si considérable qu'il a exercée.
LA VIE DE BENOIT DE SAINTE-MORE. — LES DEUX BENOIT. — LE ROMAN DE TROIE. — SA DATE. — ŒUVRES DIVERSES DE BENOIT.
Quel est l'auteur du Roman de Troie , à quelle date a-t-il vécu ? C'est , avec la connaissance de sa nationalité , à peu près tout ce que pourra
(i) V. Bandras, Étude ntr Chaueer, canndiré eonme imitateur des Trouverez Paris, 1869. — 6idel, Étude sur te grec wiodeme et tes poèmes imités de nos trouvéreu
nous fournir sa biographie. Le résultat est médiocre sans doute, mais c'est beaucoup déjà pour le moyen-âge. Comme ces points ont été trèscontroversés , ou l*objet d'assertions vagues, contradictoires, sans preuves à l'appui , il convient de les examiner en détail.
La question serait tout d'abord résolue par un monument considérable si , comme l'a fait le marquis de Paulmy , dans une note écrite sur un manuscrit du Roman de Troie (1) , on pouvait prendre à la lettre et sans discussion l'assertion de ce manuscrit lui-même. 11 n'est pas en eflTet , au premier abord , de renseignement plus naïvement concluant. On lit à la fin du volume : c Explicit li Romans de Troie. 11 fu fait an lan de mil et deus c et uxvn au mois de Jugn. >
Hais tous ceux qui sont familiers avec nos vieux textes savent que ce mot de c faire » ne s'applique pas toujours au poème lui-même , mais à la copie. Nous en avons la preuve dans un autre manuscrit de notre auteur lui-même. Jean Hados , auteur du manuscrit 375 de la Bibliothèque impériale , écrit en finissant :
Gis livres fa fait et fines en lao de lincarnaiion Que Jhesus souCri passion
mi et II et ce Et ^it.
MadoSy dans ces vers, n*a pas prétendu réclamer la paternité du Roman de Troie ; car partout il a reproduit le nom de Benoît , et luimême vient de dire :
DcTant TDS ai dit et retrait Qui premier ot trové et fait Le dite rime et le matere, Qui presié doit estre entière ; Mais cist qui c'escrit, etc.
On voit avec quel soin , ici , il distingue celui qui a trové et fait le livre de celui qui Ta écrit. On peut observer , du reste , que Hados lui-même
(1) V. BiU. de TAneiial, fonds fr. , n* 306.
^0 BBNOIT DE SAmTB-MORB
nous offre un exemple de la conrusion que peut entraîner ce mot de c faire > , puisqu'il &*en sert tantôt pour désigner Fauteur Benoit , et tantôt le copiste Mados.
L'indication qui termine le manuscrit de l'Arsenal ne veut donc pas dire que nous avons ta Tœuvre originale , elle nous apprend uniquement que le Roman de Troie existait déjà au mois de juin 1237. L*examen même du volume vient à Tappui de cette assertion ; et même , il nous permet d'aller plus loin dans nos conclusions. On voit en effet que Fauteur de la copie , par une altération à peine sensible de la dédicace , a détourné la pensée première du livre , et fait une œuvre pieuse d'une œuvre chevaleresque. De la puissante princesse, « riche dame d'un riche roi >, à q^ui le poème était dédié , ila fait la Sainte-Vierge, en changeant seulement quelques mots :
Riche fille de riche roi, De vos nasquié tote leece , Le jor de la Nativité :
Vos fastes fille et mère Dé.
Ces vers prouvent , à mon avis , de la façon la plus péremptoire , qu'on était déjà à une certaine distance de l'apparition du poème. Ce n'est que lorsqu'un livre est déjà très-répandu , lorsqu'il est loin de ses origines , qu'on peut le traiter ainsi , en dénaturer tout-à-fait le caractère originel.
La question reste donc entière.
Quelle est la marche à suivre pour arriyer à la résoudre ? Il en est une qui semble tout naturellement indiquée, si l'on p'y apporte pas de parti pris, et qui est d'accord avec toutes les habitudes et toutes les tendances de la critique en pareil cas. Heureuse, en effet, avant tout d'échapper à l'anonyme , dès qu'elle trouve , dans une de ces époques où les noms manquent , un auteur connu auquel on peut attribuer sans trop d'invraisemblance l'œuvre qui qu'est pas signée , elle se hâte de le faire. C'est là une tendance pour ainsi dire instinctive , une tentation à laquelle échappe malaisément l'historien littéraire : les exemples à cet égard, abondent (1). Or ici, cet auteur possible existe, il se présente de lui-
(i) Je n*en veux citer qu*un seul , emprunté à une oeuvre qui se rattache étroitement au soufenir de Benoit lui-même et à sa Chronique des ducs de Normandie» Le savant éditeur delà Chronique ascendante
BT UB EMAIf DB TROIE. 21
mitoe* Il suffit, de ne pas vouloir expressément lui tourner le dos et le méconnattre.
Il en est, en effet, deux faits qui s'offrent à nous tout d'abord. Le nom de celui qui a composé le Roman de Troie est connu , il est écrit à toutes les pages du livre ; il s'appelait Benoit de Sainte-More. D^un autre côté , on connaît déjà un poète de ce nom auteur d'une chronique des ducs de Normandie , sur lequel ou a quelques renseignements certains. On sait où et en quel temps il a vécu. La première chose à faire , à ce qu'il semble , c'est de voir si ce ne serait pas là un seul et même écrivain. Il semble aussi , que s'il n'y a pas d'objections trop fortes , le procès doit être adjugé dans ce sens , que s'il y a doute , la présomption favorable doit être pour l'affirmative. ' Tout au contraire , certains critiques paraissent avant tout préoccupés d'empêcher à tout prix qu'on ne réunisse leSf^deux auteurs^ et ils aliment mieux inventer sans preuves un écrivain nouveau que d'accepter avec toutes les vraisemblances celui qui se présente à eux. En tout cas, c'est là une première question à juger; elle s'iwi^osp'à notre examen. Car, décidée dans lé premier sens, elle rend inutile, toute recherche ultériennii. /Tranchée contre le Benoît de la Chronique , elle écarterait tout de suite nne des pluls Importantes causes de trouble qui puissent embarrasser la discussion.
Nous avons dit que le nom de l'auteur du Roman de Troie était connu. Aucun doute n'est possible sur ce point. Il a pris soin en effet de signer son livre de la façon la plus complète et la plus explicite. Il l'a fait à plusieurs reprises, au début, au milieu et à la fin. On dirait que le vieil écrivain pressentait le sort qui attendait tant d'œuvres du même temps, qui ne nous sont parvenues que par fragments, et qu'il voulait que chacun de ces fragments pût au besoin témoigner de son droit d'auteur. On lit, au vers 127, à propos de cette histoire :
Mes fieneeiz de Seinte-More L'a conceae et fait et dit.
Et conune pour mieux réclamer la paternité de son œuvre, marquer le
des dmp deJfonMiidie'C V.. \e% Mimoirtê de tû Soe, d» Antxqutdréï dt Nornu', t83& ), contre Uratet let Tnisemblanoes ( TOjei plus loin , dans les œuTres attribuée» à Benoit , ce qui concerne b Chronique asccfu/4fK«)« mal^ tout ce qui eût dû ro?ertir dé son erreur, n*a pas liésilé un instant à Tattribuer à Wace , parce que Wace y est nommé & la première ligne.
22 BBNOIT DE SAINTE-MOBB
prix qu'il y attachait et protester contre les entreprises des correcteurs et des refondeurs , il ajoutait :
Et G sa main les mots escrit,
Et si tailliez et si corez,
Et si assis et si posez.
Que plus ne meins n'i a mestîer*
Au vers 2226, on lit encore :
Si com Beneeiz Taparçeit,
et au vers 3213 :
Beneeiz dit qae rien ne let De quant que Daires le retrait.
On pourrait multiplier ces citations (1).
D'un autre côté , on sait et nous l'avons rappelé tout-à-rbeure , qu*un poète du nom de Benoit a écrit une Chronique des ducs de Normandie (2). Maître Wace nous l'avait appris. Dans les derniers vers de son Roman de Rou , il se plaignait avec amertume que le roi d'Angleterre lui eût substitué un rival, qu'il eût cbargé Beneeit (Benoît) de refaure et de continuer l'bistoire des Ducs normands :
Die en avant ki dire en deit:
Jo ai dit por maistre Beneit Ri cest ovre à dire a emprise Com li reis Ta desor li mise ; Quant li Reis li a rové à faire, Leissier la dei , si m'en dei taire.
Ci fault li livres maistre Wace Qui'n velt avant fere , si'n fiice (3).
Nous n'avons d'ailleurs pas besoin du témoignage de Wace, car le poème
(i) On lit encore ailleurs :
Desor porreis olr oimès Beueeis qui Teiloire dit
La trnûeine bataille aprè» : Oies coq Caitemeot Teicrit
(2) La Chronique, composée de deux parties, ne compte pas moins de 4&,47d Ters : 3,164 dans li première, ÂS,SiO dans la seconde.
(3) V. Rou, U II, p. ÂO. — Benoit, dans son liTre, a lait à plusieurs reprises allusion & cet ordre qui lui a été donné par Henri II. V. L I*% p. 517 , et t. III, p. S96.
est arrivé jusqa^à nous. Il a été publié il y a quelques années (1). On trouve le nom de Benoît dans un sommaire qui précède le récit du règne de Richard :
L'estorie de Guillaume fenist ci longue espée , Si cun Beneeit Ta escrite et translatée ,
et dans le premier sommaire de Tbistoire du Conquérant on lit encore : • Ici comence Testorie del rei Guillaume si cum Beneeit Ta translatée. » 11 est Tacile de marquer approximativement la date à laquelle cette Chronique de Benoît a été composée. Car nous savons en quel temps Wace a écrit : nous savons du moins quMl ne faut pas remonter plus baut que 1170. Il nous apprend, dans des vers souvent cités, qu*il a connu trois rois Henri :
Treis reis Henris ai coneuz
En Normendie toz veuz ;
D'Engleterre et de Normendie
Orent tuit très la seignorie. !
Le sécant Henris ke jo di
Pu niés al primereîn Henri, \
Né de Mabelt Tempereriz; ;
E 11 tiers fu al secunt filz (2).
Or, le fils de Henri II ne Tut associé par lui à la couronne qu*en 1170. C'est donc après cette année qu'il faut placer Tacbèvement du poème de Wace, et plus tard encore celui de Benoit (3), puisque nous > voyons que Wace lui cédait avec dépit la plume d*bistoriograpbe. Si même , comme Ta remarqué M. Édélestand du Méril {h) , on prenait à
(t) V. Documents inédits de CHistoire de France, Chronique des ducs de Normandie, édilée par F* Ificlid , iS36-18&d , 8 Tol. in-A*.
(S) Aoic.t. ll»p. d08.
(8) Les deui livres ont dQ se satyre de près. On pourrait même croire que la Chronique a M écrite au même temps que la dernière partie du Rou de Wace. Car Benoit semble n*a?oir pas en connaissance du Uvre de son rlTal. Quand il raconte Thistoire du Moine tombé dans l*eau en allant à un -TOUS et miraculeusement rendu à la ?ie, il dit :
Por ce U adviorrot iras fais Ne toU que miens en seit li lortt I
Qui uaquet ne furent retraii De laiuier ni d'oblier
D'autr«t qut ftn têit rttorn. Chose digne de recooter.
(4) V. ÉdélesL du Méril, La vie et les ouvrages de Wace, p. 36-87.
2/i BENOIT DE SAINTE-MORE
la^lettre le dernier vers cité, il faudrait descendre jusqu'à 1183 (!)• Car . c*€(St c^tte année que le iils de Henri II mourait et légitimait remploi de ce. mot ftU. Mais il jest {M^obable quMl ne faut pas attacher trop d'importance à cette forme grammaticale. Car nous voyons que le poète rapplique/ :dans le même passage , à Henri II lui-même, et il n'entend pas parler de lui comme d'un mort, puisqu'il vient de nous dire que lé roi a désigné Benoit pour écrire l'histoire des ducs normands. Je ne relève pas cette autre preuve de l'antériorité de Wace, qu'on peut signaler dans le livre de Benoît lui-même , et qu'a notée M. F. Michel. Le poète dit , il est
\Taî :
Si me fiasse tant en mei £t je m'en. osasse entremette, Ce qu'en truis escrit eu la letre En retraisisse chèrement.
Mes le latin dit et comprent Od sume, od glose, ceo m'est vis, Où romanz ne puet estre mis , Choses multes : por ceo m'est grief.
Mes mult me torne a mëscbief Que sa haute escience tace Aulresi cum fist Sfaistre Wace (2).
Mais la partie du Roman de Rou , à laquelle Benoit fait ici allusioD , est probablement antérieure de beaucoup à la seconde. La selcondé , en effet, commence par un long préambule , à la fin duquel le poète i^ume la première ; ce qui semble indiquer que ses auditeurs avaient eu Té temps de l'oublier. Il y répète même presque textuellement le début de sa première coufposition. On pourrait, en voyant cela, conclure que, pour cette partie du moins, la Chronique ascendante a eu raison en nous disant que Wace écrivait le Rou en 1160. * ^
Mais nous n*avons même pas besoin de la déclaration de Wace pour savoir que Benoît écrivait sous Henri II et à une époque déjà avancée de son règpe. On ne peut hésiter sur ce point, quand on voit avec quelle
•....,<' ..lii-
(1) La mort du jeune Henri est du il juin IISS.
(S) V. Benoit de Sainte-More , Chroniq, des Dues , t. SM56.
BT LE EOMAN DE TROIE. S5
Insistance . il parle de ses longues guerres, des tribulations et des persé-
cotions subies par lui :
Ja n'iert mais al siècle oîe Si pesmes persecutioDs , Si estranges sedulions.
Si forz enginz , si maûz aj^aiz , Gom Ion li a maintes leîâ faizi Qui les tr^îsons , les desleiz, QuQm li a faiz par Nantes feiz^ .
Les troubles et les desGances, Les avantures, les chaances, Dunt il aura tantes eues, Et tantes l'en sunt avenues Voudreit retraire et acunter, Et as paroles assigner, Ne direit pus que oil mentissent Ne que de nule rien faillissent Qui tele interpretacion Tele glose et tele entencion I donereient (1).
Et il parle plus loin :
De sa grant persécution Et des pesmes aversitez Qui li sorstrent par ses régnez (2).
Ces termes si forts ne peuvent évidemment s'entendre que de la partie du règne die Henri II qui a suivi le meurtre de Thomas Becket et les révoltes des fils du rot. Et comme un peu après le poète le montre sortant
(i) V. Chroniq,, t* 7S93-79iO. Nous croyons qu*il faut lire ainsi le texte, en flnissant la phrase apièt le mot donereienU et pçn, comme Fa publiée M. F. Michel :
Tdc gloM et tele roteotioa Est lor trettoB li •oveniû>| etc.
I donereat dcf reU humains*
Et il ajoute que le texte ( tel qu*il le donne ) est incompréhensible , et qu*il ihut supposer qa*il manque là deux Ters. En écrivant comme nous donereient ^ et non donerent^ en mettant un point, et en Ihisant de la fin du Ters c Des reis humains • le commencement du développement suivant, c Des reis humains est sor trestos soTcrains », le texte ne présente aucune obscurité.
(3) Ces lamentations sympathiques de Benoit font songer que parmi les oeuvres de Pierre de Blob figure un Gompendium de Job , qu*il avait composé, nous dit-on , à la demande de Henri II pour lui
triomphant et plus affermi de tant d'épreuves , il n'est que trois dates entre lesquelles on puisse héàitçr : 1175, où le roi pardonne à ses fils et fait rentrer sous sa domination ies diverses provinces qui avaient essayé de s'y soustraire; ou Tannée 118/i marquée par la grande réconciliation de toute la famille royale , des fils avec leur père , de la reine avec son mari , après la mort du jeune Henri: ou 1187, lorsque les rois de France et d'Angleterre signent la paix et se préparent à la Croisade. On ne peut s'arrêter à cette date de 1187. La façon dont Benoît parle des pèlerinages en Terre-Sainte s'accorderait mal avec l'exaltation pieuse qui saisit toute l'Europe cette année-là, avec l'ardeur que témoignait le roi protecteur du poète. Benoît, en effet, parlant de la dévotion ardente témoignée par le duc Robert au tombeau du Christ disait :
Neu teneient pas à escbar Icil qui dunt s'i esmoveient »
En autre sen s4 conteneient Que cil, ceo m'est avis, ne font.
C'est bien séa, qui ore i vunt.
Qui mult plus pecheor se trovent Au repairier que quant il movent (i).\
Entre ces trois dates, je m'arrêterais de préférence à celle de 1175, où le roi a trouvé le plus long intervalle de repos. Ce serait quelque temps après que Benoît aurait écrit le passage que nous citions tout à l'heure, et qui termine à peu près le premier quart de son poème. Dans les années suivantes, il aurait composé les trente-quatre autres mille vers de sa Chronique.
Hais les deux Benoit , dont nous venons de constater l'existence et d'établir les droits incontestables à la propriété du Roman de Troie et de la Chronique: le Benoit de l'un et le Benoît de Sainte-More de l'autre sontils un seul et même personnage ?
La plupart des écrivains qui se sont occupés de Benoît sont de cet avis.
inspirer la paUence dans quelqaes-unes de ses tribulations. C*est probablement dans le même bot qa*il avait écrit on traité qui figure le 12« dans la liste de ses œuvres : Sur l'utUité des triMatiant. Cétait aussi sans doute dans le même esprit qu*ll avait publié une histoire et un éloge de Henri II, sous œ titra significatif: Jk prestigiit fortunœ.
(i) V. Chrwu df due$ de Nomumdit, v. 81781.
Telle est ropinioD très-arrètée de Tabbé de La Rue, celui de tous les historiens de Benoit de Sainte-More , qui a parlé de lui avec le plus de détail (1). 11 est vrai que les arguments qu'il fournit à Tappui de son opinion ne sont pas sans réplique.
Il dit que le choix fait de lui par Henri II pour écrire V Histoire des ducs de Normandie de préférence à Wace suppose qu'il s'était fait connaître déjà par quelque importante publication , et il n'hésite pas à reconnaître cette œuvre dans le Roman de Troie. La première partie de la supposition est plausible ; mais nous verrons que le Roman de Troie a dû être postérieur à la Chronique, et que le livre cherché par l'abbé de La Rue n'est pas celui qu'il signale , mais une autre œuvre dont nous réclamerons la propriété pour Benoit , le Roman d'Eneas, qu'une allusion du Roman de Troie nous signale comme antérieur.
L'abbé de La Rue croyait voir une preuve nouvelle de l'identité des deux auteurs dans ce fait que celui qui a écrit la Chronique, pour relever le mérite de ses princes Normands, les compare volontiers aux héros Grecs et Troyens. Ainsi, lorsque Harlette s'afflige, en quittant ses parents pour passer dans le palais du duc Robert , le poète la plaint de ce qu'elle ne peut deviner la grandeur du héros auquel elle donnera le jour , et qui égalera celle d'Hector :
Si donc seust estre devine , Malt par eust sis quers grant joie :
Kar des Hector le proz de Troie , Cil ki fa fiz del rei Priant , Ne sai recors ne remembrant Qae mcudres princes fust pais nez.
De même pour exalter la gloire de Guillaume-le-Conquérant , qui dans un seul jour et dans une seule bataille obtint la couronne d'Angleterre , le poète rappelle les inutiles eflTorts des rois de la Grèce contre une seule ville pendant dix ans :
Agamemnon ne les Grezeis, Ne bien plas de cinquante reis , Ne porent Troie en dis ans prendre,
(i) V. abbé de La Rue, Jongleurs et Trouvères , i, U.
as BENOIT DE SAINTE-MORB
Unkes n'i sorent tant entendre; Et icist dux od ses Normanz, Et od ses altres bien aidanz Conquist un reaume plenier.
L'abbé de La Rue pouvait bien, en eflët, penser que des allusions de ce genre et cette préoccupation des héros de Tépopée homérique étaient toutes naturelles chez un homme qui venait, selon lui, de consacrer quelques trente mille vers à célébrer leurs exploits.
A cela un critique objecte , non sans raison , que la preuve n'est pias décisive, que les souvenirs de Troie étaient trop populaires au moyen-âge, pour qu'on puisse y voir comme la propriété et la marque de fabrique d'un seul poète (1). Le critique a seulement le tort d'apporter à Tappui de son blâme le passage de Flamenca que nous avons cité au début. En effet , le poème de Flamenca est de beaucoup postérieiu* au Roman de Troie. Son dernier et savant éditeur croit qu'il ne remonte pas au-delà de la première moitié du XIIP siècle, entre 1220 et 1250 (2), et bien loin de pouvoir être invoqué contre l'originalité de Benoît de Sainte-More, il offre des traits qui sont incontestablement des souvenirs de son Roman de Troie, et de cet autre poème que nous signalions tout à Theurc. On pourrait donc aussi bien répondre au critique que c'est justement le poème de Benoît de Sainte-More qui a donné aui héros Troyens cette popularité qu'on veut invoquer contre lui.
Mais ce qu'on n'a pas songé à dire , c'est que Benoît ici ne fait que traduire textuellement Guillaume de Poitiers (3).
Il convient d'ajouter que les assertions de l'abbé de La Rue en ces matières ne peuvent jamais être acceptées sans débat, qu'il faut toujours se tenir en défiance contre les envahissements de son patriotisme. On sait en effet qu'il a porté dans la défense des titres de la poésie anglonormande les mêmes ardeurs , les mêmes hardiesses de parti pris que Raynouard et Fauriel dans la glorification de la poésie provençale (A). Cherchons donc d'autres témoignages.
(1) V, F. Michel, Chronique des' dues de Normandie, lotrocL* p. xvii.
(2) V. Flamenca, liilroducUon, p. x\u
(S) V. Guillaume de Poitiers, Vie de Guiilaume-le-Conquirant , p. &i:{. Caeii, Mancel, 1836.
{à) C*est pour éviter uue objection de ce ^ure que nous n*:iivoquons pas le témoigna^ de'M. Ploqoet»
h' Histoire littéraire de la France (Tomes XIII* et XVII*) n'hésite pas à attribuer au même auteur les deux ouvrages (1).
De même, M. Paulin Paris affirmant sans discussion que Fauteur florissait vers le milieu du XIP siècle , ajoute : « On croit jusqu'à présent que le Beneois, auteur de la Chronique rimée des Normands , est véritablement Benoit de Sainte-More (2). »
C'est aussi l'opinion de M. Leroux de Lincy. Dans sa description des manuscrits qui contiennent le Roman de Brut , il parle « du Roman de Troie composé par Benoit de Sainte-More , trouvère anglo-normand du XIP siècle. »
M. J.*y. Leclerc semble moins explicite, cependant il parait incliner tout-à-rait pour l'identité des deux auteurs et n'hésite que sur leur nationalité (3).
«fQi écrit sans hésitation, à propos de la Chronique des ducs: • Bcnoft de Saiote-More rivai et contemporain de Wace. »
(i) V. Histoire littéraire^ L XIIIS sous la signature de Ginguené, p. A23 , t. XVII», p. 6i5, 635, fSàh , sous la signature d*A. DuvaU A propos de ce dernier article, on peut remarquer qu^il dénient en certains points le premier. Il place le Homan de Troie dans la première moitié du XIII* siècle. Dans le XIII* volume, on le supposait antérieur à la Chronique ^ ce qui le plaçait nécessairement au XII* siècle. — Roquefort {De l'état de la poésie française, etc. Paris , 1815-1821 , p. 160-lGl ) réunit aussi les deux Benoit; mais sa courte notice, faite à ce quMl semble d'après Tabbé de La Rue, et un souvenir confut de Galland {Além, de VAcad* des inscript, , t II, p. 675) est sans aucune autorité. Il raconte que le poète a résidé en Angleterre, « Ton ignore les motifs qui rengagèrent à revenir en France: après avoir débarqué en Normandie, il se rendit à Paris, puis à Beauvais. Ayant trouvé , parmi les manuscrits de la bibliothèque de la cathédrale de cette ville, la version de Darès le Phrygien, il en fit une traduction en Ters firançais. Roquefort a malheureusement oublié de nous dire où il a pris ces intéressants détails, dont Benoit ne (ait nulle mention. Je suppose qu'il a tout simplement lu trop rapidement le mémoire trèsiautif de Galland, et que trouvant, page 67Â, quelques détails sur Renolt, et voyant au bas delà page 075 que Fauteur a trouvé l'original de son histoire
En un df» livre» de Tau maire Moosigoor calot Pierre & Beauvais,
il n'a pas remarqué qu'il ne s'agissait plus ici de Benoît de Sainte-More , mais de l'auteur d'Érec et ^Énide , et qu'il a réuni les deux passages. — Auguis , dans Les Poètes français depuis le XII* siècle. Jusqu'à Malherbe, p. 9A, copie Roquefort ; il ajoute seulement, sur la Chronique, ce jugement pittoresque, qui n'a pas dQ donner envie de lire le poète : « C'est un mélange de roman , de saxon , de suédois , de danois et surtout de latin estropié ou plutôt dégénéré par la multitude des abréviations. En général, ce poète n'a pas un style aussi clair et une versification aussi coulante que Wace. • hà conclusion ne nous parait pas plus solide que l'exorde.
(3) V. P. Paris, Les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi,l. l, p, 73.
(8) V. Histoire littéraire, U XXIII , p. S8à; t XXIV, p. 58A.
L*ériidit laborieux auquel on doit la publication de tant de textes du moyen-âge, et en particulier de la volumineuse Chronique des ducs de Normandie , s'est nécessairement trouvé en face du problème que nous agitons en ce moment. Il Ta même repris à deux fois , d'abord dans une introduction assez développée, en tête de son premier volume , puis dans sa Description du manuscrit de Tours , d'oii il a tiré des variantes (1). Par malheur, il semble avoir été moins soucieux de le résoudre que de combattre Tabbé de La Rue, et de conjurer ce qu'il semble regarder comme un vrai danger public , celui de voir le bon abbé faire entrer dans sa phalange un anglo-normand de plus.
Ses deux conclusions se démentent et se troublent l'une l'autre, sans qu'il ait pu arriver à une afCrmation nette et décisive. Dans l'Introduction datée de 1836, l'auteur de la Chronique est Benoît , il n'est pas de Sainte-More, il n'a pas écrit le Roman de Troie , et il est Normand. Dans la seconde préface , datée de 18/i& , Benoit tout court et Benoît de Sainte- More ne sont qu'un seul et même personnage; la Chronique et le Roman lui appartiennent, il n'est plus Normand, il est Tourangeau. Nous ne voulons pas insister sur les contradictions des deux passages , ni montrer combien la formule donnée à la seconde assertion la rend vague et tout-àfait insuffisante pour le lecteur qui voudrait asseoir son jugement. Je veux seulement de ces affirmations retenir deux traits : de la première , c que rien sans doute dans la Chronique des ducs de Normandie ne nous empêche de croire que le Benoit qui s'y nomme ne soit auteur du Romande Troie (2) ; > de la seconde, que les deux auteurs en réalité ne font qu'un (3).
C'est la conclusion à laquelle s'arrête l'éditeur. Il ne le dit pas d'une façon aussi explicite qu'on le pourrait souhaiter ; mais il faut tenir compte de la situation particulière où il se trouve et de son embarras vis-à-vis de lui-même et de son premier jugement. Il mêle à cela une question de nationalité que nous aurons à examiner plus tard ; mais ce n'est pas là^le point le plus essentiel. En eflTet, que Benott soit Normand ou
(1) V. Chronique des ducs de Normandie, L I, |i. iTi-m. — T. Ul, p. 397-398.
(2) Ibid. , t. I , p. xyi.
(3) lbid,t t. 111. • La réuninn de ces circonstances peut fiiire croire qae né à St'-More, dont tt nom se trouve ajouté au sien dans le Roman de Troie, •
Tourangeau , c*cst-là un Tait important sans doute , mais qui cependant est secondaire et intéresse surtout le patriotisme provincial; mais de savoir si Fauteur de la Chronique et celui du Boman de Troie sont un seul et même auteur , et par conséquent à quel moment a vécu le second, c'est-Ià un fait des plus graves pour Thistoire littéraire; car il nous peut donner la date de Tapparition du poème, il nous apprend à quel moment le moyen-âge a commencé à se passionner pour les héros antiques.
Je ne cite que pour mémoire les assertions du savant M. Wright (1). Elles ne sont pas le résultat de recherches personnelles. Il s*est contenté de reproduire la dernière opinion de M. F. Michel, comme le prouvent les termes mêmes de sa note.
On le voit donc, la plupart des . témoignages s'accordent en Taveur de IMdentité des deux auteurs. Cependant , il est une autre opinion qui veut voir en Benoit de Sainte-More un personnage tout-à-fait différent du Benoit de la Chronique , qui signale en lui un élève de Chrétien de Troyes imitant assez gauchement son maitre , et transportant dans les sujets antiques les embellissements chevaleresques que celui-ci avait appliqués aux histoires de la Table-Ronde , tandis que nous voyons au contraire en Benoit de Sainte-More un poète original, n*ayant pris conseil que de luimême , et ayant donné à ses récits une teinte de galanterie chevaleresque, non pour copier un auteur en renom ; mais parce que c'était la tendance générale du temps , et Teffet de la civilisation et des circonstances particulières dans lesquelles il a vécu. Comme d'un autre côté quelques-uns de ceux qui ont réuni les deux auteurs ne paraissent pas même avoir pensé qu'il y eût là une question possible , et qu'aucune des affirmations que nous venons de relever ne nous semble assez catégorique, assez précise , ni surtout appuyée sur des développements suffisants , nous croyons qu'il convient de chercher un supplément d'informations, et de reprendre la question textes en main.
Or, si l'on compare attentivement les deux œuvres, la Chronique des ducs et le Roman de Troie, on reconnaît bientôt des deux côtés les mêmes procédés de composition , les mêmes habitudes et pour
(1) V. Th. Wright, Biographia Britannica iiteraria, Anglo nonnan period., p* S^S.
32 HBIfOIT DE SAINTE-MORE
ainsi dire les mêmes plis de pensée , les mêmes allures morales, le même
langage.
Des deux côtés, le poète prétend n'être que traducteur. Il le marque sans cesse et parfois de la Taçou la plus naïve. S'il traduit le début du huitième livre de Guillaume de Jumiéges , qui avait dit : c Pour ne pas interrompre le cours de cette histoire , il convient que nous disions quelque chose , en peu de mots , des deux Trëres de Henri , » Benoît écrit :
Ce quert Testoire e le latin Que de ses frères ne me tace.
Il traduit, en eflTet, avec assez d'exactitude, si Ton peut appeler exactitude le soin de n'omettre rien de son auteur, sans se refoser pourtant d'y ajouter beaucoup. Dans le Boman de Troie , il reproduit avant tout Darès ; dans la Chronique, Guillaume de Jumiéges (1) qui, écrivant son histoire avant 1087, avait lui-même arrangé le récit de Dudon de Saint-Quentin, composé une soixantaine d'années auparavant. Lorsque Darès lui manque , il le complète par Dictys, sans trop s'inquiéter s'ils ne se contredisent pas quelque peu, s'ils peuvent se rattacher bien exactement l'un à l'autre. De même, dans l'histoire des ducs, quand Guillaume de Jumiéges lui parait incomplet , il s'adresse à un autre historien. Ainsi, Guillaume raconte avec beaucoup de sécheresse la mort du conquérant ; Benoit, qui le trouve trop bref, s'adresse alors à Orderic Vital. Il le reproduit avec autant d'exactitude qu'il l'avait fait pour Guillaume de Jumiéges ; il reproduit ses réflexions morales et toute sa rhétorique. ■ Vous tous qui me lisez, disait Orderic, après avoir raconté comment le roi, à peine mort, fut abandonné presque nu par les serviteurs, qui pillèrent tout le mobilier royal, contemplez, je vous prie, ce qu'est la fidélité mondaine I » et le poète nous dit :
Eissi poez veer tôt cler, Si bien vos volez porpenser,
(1) 11 se contcote de changer quelquefois Tordre des chapitres, commeuçant par le second, reportant plus loin le pi-cmier ; mais il reproduit sa description du monde, il dte comme lui saint Augustin, il le suit toui au long*
Saveir queus est la fei mondaine , Cum ele est trespassable et vaine , E cum lom a tost oblié Iceo que Tom a plus amé (1).
€ 0 pompe du siècle , s'écriait encore Orderic , combien tu es méprisable, parce que tu es trop vaine et périssable ! C'est à juste droit qu'on te compare à ces bulles que fait en tombant Teau de la pluie , puisque ta te gonfles en un instant , et tout à coup tu es réduite à rien. Voilà le plus puissant des héros, à qui tout à l'heure plus de cent mille soldats obéissaient avec avidité ; voilà qu'il est dépouillé honteusement par les siens dans une demeure étrangère (2) ! » Benoit reproduit encore ce nK>avement en le paraphrasant :
Ahi terrienne noblece, £ tote mundaine richesce , Gloire , seignoremenz d'enpire , Tant par fereiz à despire Que tôt vostre sol haucement Repaire e revert à nëent (3).
Certes, >il est impossible de contester que Benoît, ici, ne soit simplement le traducteur d'Orderic , et il y a d'autant plus d'Intérêt à le remarqtier que l'on a assuré qu'Orderic Vital n*avait pu être connu de Wace (4). Il y a ici une démonstration sans réplique : ce qui était possible à Benoit de Sainte-More l'était également à mattre Wace.
(i) V. Chronique, t. II, p. 191, v. 39693.
(2) • G seculaf is pompa ! quam despicabilis es, quia nimis vana et labilis es I Rectc pluvialibus bullis Bqnanda diceris , qiis in momento tur^ida erigeris subitoque in nihilum redigeris. Ecce potentissimus héros, cul nuper plusquam centum millia militum senriebant avide, et quem mults gentes cum tremore metuebant , ecce a suis turpitcr in domo non sua spoliatus est • Ord. Vit. Hist, eccU, Ub. VII. Édit. Duchesne, 661. B.
(3) Chroniq. des Ducs^ t.IIl, p. 392, v. 39699.
[h) V. une dissertation de Depping, Hist, de la Normandie , Rou, t. I , p. 15^. — M. Le Provosl dit aussi (note sur Rou) . en signalant la conformité de circonstances dans le récit de la mort de Guillaume pv Wace et le récit plus détaillé d*Orderic , que le pmnier semble n*en être qu*unc traduction libre et ■brégée du second ; qu'il parait néjnmoins peu Traisemblable qu*il ait eu communication de Touvraffe d*0rdcric qui, à celte époque, n'était probablement ynère connu hors de rcnceinie de St-fi?rotil . qn'IU ont pu puiser ù une source commune. C>ntc citation de RennU réptn:! h sei douter.
â/i BENOIT DE SAINTE-MORE
Cependant Benoit ne se contenle pas de ces larges emprunts. Dans des additions, le plus souvent assez brèves, il fait preuve de lectures variées. Cest ainsi quMl complète de temps eu temps ou redresse le texte de Darès ; ainsi que dans sa Chronique, là où Guillaume de Jumiéges a cité saint Augustin, il joint le témoignage de Pline. Si son auteur décrit la Germanie et laScythie, il ajoute aux détails qu'il donne, il remonte à Isidore de Séville, il semble avoir lu Joruandes (1). Il sait, à propos de Clovis , ce que ne dit pas Guillaume, le nom de celui qui le baptisa , saint Romiz (saint Rémy),
Eisi cum jeo'n Testorie le truis.
Il ne se reruse pas d'ajouter aux témoignages des livres des légendes populaires , des souvenirs transmis par les jongleurs , que dédaignait la gravité des historiens latins. Guillaume de Poitiers nous dit qu'on célébrait Guillaume P' dans des chansons ; mais il se garde bien de les citer. Benoit les enregistre avec soin. Ainsi faisait Wace ; il invoquait le témoignage des jongleurs :
A jugleors oï en m'eflfance chanter (2).
Et à cet endroit, il cite quelques Tails que, sur cette seule autorité, il ne veut pas raconter plus longuement ; ailleurs , proGtant davantage des souvenirs populaires, il leur emprunte d'assez longs récits. De même Benoit, dans le récit du règne de Richard P% aux événements i*acontés par Guillaume de Jumiéges et par Dudon de Saint-Quentin , ajoute des légendes comme V Histoire du Pommier, comme celle du Sacristain de St-Ouen, et il dit :
Cist fait e autres mult plosors, Qae ne reconle lî aulors, Fist savclr lot apcrtement Del duc au pople et a la gent Que del fiz Deu estoit amez.
(1) Jornandes était bien connu dès le Xll* siècle. On montre, dans une bibliothèque du collège Baliol, 4*Oxrord, un manusait où sont rassemblés Eutrope^ Paul Diacre, Jornandes, Orose, etc., et qu*on croit annoté par Guillaume de Malmesbury.
;S) V. Roii, V. 3,108.
C'est alors quMl s'abaudoiine avec le plus de complaisaDce à son imagination ; il en est de même, dans le Roman de Troie , quand il ajoute à son texte.
Dans la Chronique et dans le Roman, nous trouvons le même soin à citer ses autorités , le même scrupule inquiet à se référer à son auteur , la même exactitude naïve à le constater , dans des termes identiques. Et cette similitude est d'autant plus frappante que ce ne sont pas de ces clioses qui puissefnt (iharmer un imitateur : c'est là un trait de caractère, la marque d'un esprit honnête et timoré. A chaque instant, dans le Roman de Troie , le poète invoque le témoignage de Darès et de Dictys , et nous dit :
Si com reconte li escrit.
Si con g'en Daires iruis lisant.
. . . Car bien savons retraire Quant qu'en conte Testoire Daire. Tôt ce que me retrait Dilhis Voldrai continuer enpres (j).
fit dans la Chronique, on lit :
Si cum retrait Ysidorus... (2).
Quand Charles li chauz fa feniz , Si cum reconte li escriz (3).
A chaque instant , on rencontre dans les deux livres ces formules :
Si cum nos retrait l'escriture (4),
c*est-^-dire le texte quMl traduit :
. . Si cum jeo truis :
Si cum en l'estorie trovums.
(i) V. pins loin Roman de Traita
(S) V. Chronique, t. I, p. A, v. 50 ; p. 15, ▼. Me.
(8) V. Ibid. , t. HI . p. 570 , T. ill867.
{h) V. Ibid. , L I, p. A. ▼. 60, etc.
Si cam je irais e sui lisans :
Et con j'es livres ai trové (I) :
Geo dit la lettre et li escriz (2).
Malgré tous ses efforts pour varier Texpression de cette pensée, ces protestations reviennent sans cesse chez lui avec une naïve uniformité , jusqu'à en être fastidieuses, et nous arriverions au même résultat en multipliant trop nos preuves. Gela devient si bien une habitude machinale, qu'en vingt-six vers , il répète jusqu^à trois fois la même assertion. On dirait quMl craint de ne pouvoir jamais assez protester de son honnêteté. Il le fait , par moment , en termes exprès :
Tant puis bien dire senz mentir
Translatée ai Testoire e dite Eissi cum l'ai trovée escrite :
N'ai mis fauseté ne mençonge (3).
Quand il ajoute quelque chose à son texte , il a soin d*en prévenir son lecteur. Lorsqu'il décrit la nef de Jason , il nous dit qu'elle était ff moult belle , et grande , et forte , et que le bord en fut très-bien garni ; il ajoute :
Ço soient dire ii plosor,
Mes gte ne (ruts mie en taucior ,
Que ço fu la première nef
Où onques ot veile ne tref ,
Ne qui onques corust par mer (4).
Le faux Darès, en effet, s'était contenté de dire : c Navem aedificavît quam pulcherrimam. » C'est là , du reste , un trait de caractère qu'on retrouve chez les écrivains normands de ce temps , et qui pourra nous
(i) V. plus loin Bûman de Troie, et Chronique, L I, p. 76, t. S068, S072. — V. encore let Yen 12700, A1890, AlOlO, Ai890, etc.
(î) V. Chronique, 1. 1, p. 14, ▼. 858. (8) Ibid., U III, p. 296, ▼• 89802.
(4) V. Roman de Troie, t. 898-908.
aider à retrouver la natioDalité de Benoit de Sainte-More. Historiens latins, ou historiens] en rimes vulgaires, ils tiennent à convaincre le public de leur véracité- Geoffroy Gaimar qui , quelques années avant Wace et avant Benoît, au moins avant 1146, écrivait l'histoire des rois d'Angleterre , a soin de nommer tous les auteurs qu'il a consultés, de dire où ils se trouvent, par quelles séries de puissantes entremises il a pu se les procurer, et, craignant de ne pas inspirer encore assez de conGance, il prend à témoin un personnage considérable , un des grands barons de l'Angleterre, Nicolas de Traîlly, parent du propriétaire du plus précieux de ces volumes :
Et qui ne creit ço ke jo di Demand a Nicol de Trailli.
Les mêmes exemples de conscience et d'exactitude lui étaient donnés par les écrivains latins, que Benoit suivait dans sa Chronique ; par Orderic Vital , par exemple, disant qu'ici il a pour guide Guillaume de Jumiéges , là Baudry. Mais aucun n'y a mis cette instance qu'y met notre auteur.
On retrouve dans les deux poèmes la même tendance à moraliser, à vanter par exemple les services rendus par l'instruction, l'utilité que peut présenter l'histoire. On lira plus loin le long prologue du Roman de Troie, où Benoît exalte les bienraits du savoir ; on y trouvera de frappants rapports avec certains passages de la Chronique (!)•
Et à ce propos, il convient de renouveler l'observation que nous avons Taite plus haut. Ici encore, Benoit n'est que traducteur. Il se souvient d'Orderic Vital au début de son sixième livre : « L'esprit humain a besoin
(4) Voir, par exemple, la Chronique , t I, p. 519, v. 12559, 12G66, 12673, etc.
U Vom muU cler le veit et mire. Boo sunt li fait à reconter,
Et mult les fait bon etculter.
Et «Mo vivront plua «agement Kar ceus en forment à bien faire
Et mieux et plus honestement Qui ks oent sovent retraire.
^ , ,- Autresi sunt cum mireors
Nus n*a el sicele «aoanlie Le* trstoires des auceisor» ;
For» cil qui roeine bonoste vie. Maintes cboses i ot l'om dire.
Cet autre passage ne rappelle-t-il pas encore exactement le m£me début du Homan de Troie f Après avoir parlé des difficultés de sa tâche, il dit :
B£N01T D£ SAlNT£-ttOA£
de s'exercer et de se fortifier par des études assidues et de se rormer sagement aux vertus par la connaissance des choses passées. Ainsi chacun doit apprendre comment il doit vivre chaque jour , et pour sa propre utilité avoir sans cesse devant les yeux les exemples mémorables laissés par les anciens héros. Il arrive souvent que beaucoup d'événements retentissent aux oreilles des ignorants comme des choses inouïes. Fréquemment, de nouveaux Taits se présentent tout à coup et n'offrent qu'obscurité aux yeux inexpérimentés de l'intelligence , si elle ne se rappelle pas les résolutions passées. C'est pourquoi les hommes studieux doivent s'appliquer à connaitre les choses secrètes et mettre un haut prix à tout ce qui peut servir à instruire l'âme dans tout ce qui est bien (1). »
Il convient , du reste , de remarquer que c'est là un trait de race , aussi bien qu'un fait particulier à Benoit de Sainte-More.
Nous voyons que ces moralités , que ces réflexions édifiantes étaient dans l'habitude des écrivains normands du temps. Cela était bien dans le caractère sérieux et doctrinal de l'esprit normand lui-même. Nous voyons que Wace a commencé la première et la seconde partie de son poème de Rou par un développement analogue.
Et avant Wace et Benoît , et après Orderic Vital , Jean de Salisbury , dans le prologue de son Polycraticus écrit dans l'Angleterre normande , vantait, lui aussi, les services rendus par l'histoire, et disait comme
Mais oe m*! pais descooforler.
Se mit sent ett humle et pelix»
Jeo crei que le Saioc Esperii
1 utera ensemble od mei :
Kar ne conuis « ne jeo ne vei
Qu*en Teslorie ait riens se bien nun ,
E doctrine, e cognitiun,
A cens qui i voidront entendre ;
Maint bon essample i porrunt prendre.
Les dis les fais des anceitors
Dnt mestier eu as plusors.
Mul ne set rien parûtement
S*il o*ot| u oe teit e n*aprent.
Sens oc naist pas es quors humaius ,
De ceo vos fas jeo bico certains •
Cum fait un arbre en un vergier;
(1) Orderic Vital, t. IH, p. i. Caen, Manoel, 1886.
Tut autre chose i a mestier :
Olr, reeir, aprendre, faire, Retenir, OTrer , e retraire ; Sens ceo ne poet de nul eage Nuls cstro prus , taillant ne sage.
Tels sont afaitié e curteis E maistre des an el des leis .
Si ne fosl buens enseignemens , Doctrine, oirs, retenemeos.
Qui fussent sans discrétion , Vilain , sens sen et sens raison.
E emporte li oeor.
Cil qui sunt bon reteoeor Ne puet eitre que li usages VaiUans nés en bce en face t plus sages. (Ckronitiui, t. 1, p. 78, T. 2l26-216e.)
Wace , qui paraît se souvenir de lui : c Quis enim Alexandros sciret aut Cœsares, etc.? »
On peut noter encore que la Chronique et le Roman affectionnent un même ordre de développements qu^on ne rencontre point ailleurs ; dans les deux livres , le poète va demander à une géographie plus ou moins exacte des ornements pour son poème. Au début de la Chronique , Benoit s'aidant d'Isidore de Séville place une longue description géographique de trois cent cinquante vers, tandis que Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumiéges , qu'il traduit , n'avaient que quelques lignes. De même dans le Roman de Troie , au moment de parler des Amazones , le poète s'arrête pour faire une longue description du monde (1).
Il est un autre trait tout-à-fait caractéristique , que l'on retrouve chez l'auteur du Roman de Troie et chez l'auteur de la Chronique , et qui ne se rencontre pas chez les écrivains du même temps qui ont traité des sujets analogues. Je veux parler de ces peintures d'amour, de cette galan* terie chevaleresque , qui sera l'un des anachronismes les plus frappants du récit de Benoît , mais qui était en même temps une de ses grandes séductions , sans doute , pour les contemporains, et sa grande originalité. Nous verrons que Benoit s'est plu à enrichir d'ornements de ce genre son récit de la guerre de Troie : il ne les a pas moins prodigués dans sa Chronique , et c'est à ces développements qu'il s'arrête de préférence. Naturellement jamais Darès ni Dictys n'avaient songé à rien de semblable ; mais les historiens normands qu'il traduit dans sa Chronique ne lui offraient pas plus de modèles à cet égard. Là oii Guillaume de Jumiéges nous dit que tel ou tel personnage a aimé, Benoit s'arrête avec complaisance à la peinture de celte tendresse , par exemple aux amours de Rou et de Popa. Guillaume de Jumiéges s'était contenté de rappeler le fait : € Il prit aussi dans cette ville ( Bayeux ) une Irès-nobte jeune fille nommée Popa, fille de Bérenger, homme illustre. Peu de temps après il s'unit avec elle à la manière des Danois, et il eut d'elle son fils Guillaume et une fille très-belle nommée Gerloe (2). • Que Benoît ne
(1) n est beaucoup question dans le Roman de Troie de Inde la major. Je la retrouve dans la Chronique , V. ilSOOS :
De ci quVn Iode la major.
(3) V. Guillaume de Jumiéges, liv. II, cb. xir.
s*en tient pas quitte pour si peu ! Celle qui Tut aimée de Rou était, nous dit-il :
Pope une pucele honorée :
N'aveit si bêle en la cunlrée (1).
Il nous dépeint longuement ses charmes. Il décrit avec un soigneux détail les sentiments que sa vue éveille dans le cœur du chef barbare (2). Enfin il tient à bien marquer le caractère de leur union , à montrer en quel honneur Ta tenue Rou : ce n^est pas le mariage chrétien ; mais ce n'est pas non plus ce concubinage dont parle Wace :
Solum la costume e les leis Qu'en Danemarche unt li Daneis , L'ad prise à feme à grant hautesce , A grant joie , a grant leesce , Mult la tint honoréement.
. Cest là à nos yeux un argument des plus considérables , et ce qui le rend tout-à-rait concluant c'est un rapprochement que le hasard nous permet heureusement de Taire entre la chronique et les œuvres analogues. En effet , cette histoire des ducs de Normandie a été racontée dans le même temps par deux autres auteurs. Geoffroy Gaimar dans la première moitié du siècle , Wace dans les mêmes années que Renott , ont retracé les mêmes Taits. Aucun d'eux n'a songé à donner ces embellissements au livre qu'il traduit. C'est donc là un procédé de traduction , une sorte de mérite qui appartient au propre à Renoit , qui est du Tait non du temps , mais de l'auteur , et qui prouve une fois de plus qu'il n'y a qu'un seul Renott.
(4) V. Chronique, L 1 , p. 326, v. A123, etc. (J) V. /6iV/., T. 5141.
Li corps M a-il qui bien la veient Ne puct ostre ne te resceient Ed desier et eo dulçor E en csveil de fin ainor.
Rous, quant il la veil, ai s*en eiveiUe En fine amor, n*eal paa merveille; Kar de »i trca grand beallé fine Mire aon %i» e aa peitrine
Que de voleir, ce li e iria« En a tôt le corage eapria.
Mult et! li aona cors eajols.
Quant il se veit de li aaiûs , Mult Tonure, mult Ta chérie, âovect li plaist mult que la veie « Sur trestote rien li agrée , Tute li a a*amur d«née.
ET LE ROMAN DE TROIE. Ai
Cette histoire de Popa et de Bou, que Benoit nous a si joliment contée, Wace la résumait brutalement en un vers :
Rou en a fet sa mie, ki malt Ta désirée.
Mais la diflférence est plus sensible encore dans le récit que les deux poètes contemporains font des amours du duc Bobert et d'Ariette. Wace la raconte en six vers :
Une mescbine i ont amée ; Arlot ot nam, de burgeis née, Mescbine ert uncore e pucele; Avenant li sembla e bêle.
Menée li fu à son lit, San bon en fîst e san délit;
Dans Benoit c'est tout un poème , et un poème des plus originaux. L'auteur peint la rencontre , le ravissement du duc :
Un jor qu'il veneit de cbacier , En choisi une en un gravier, Denz le missel d'un fonteniL...»
Beaus fu li jorz , et 11 tens chauz.
Ce que ne covri sis bliauz Des piez et des jambes parurent.
Qui si très. beaus e si blans furent Que ce fu bien au duc avis Que neifs ert pasle e Ûors de lis Avers la soe grant blancbeor :
Merveilles i torna s'amor (I).
Il trace un gracieux portrait de la jeune fille au physique et au moral :
Fille ert d'un borzeis la pucele Sage e corteise, e proz e bêle, Bloie , od bel front e od beaus oUs ,
' ■ 4 ■ I Ji ^
(1) ChnmiqM», U II, p. 555, v. 8iSSS-8iS39.
/Î2 BBNOIT DE SAIMT£-M0RB
Où ju ue fust ti'ovez orguilz^ Mais benignitez e franchise ; Si /D'en fu nule mieuz aprise.
E s aveit la color plus fine Que flbi*s de rose ne d'espine, Nés bien séant , boche e menton ; Riens Ti*ot pins avenant façon , "Ne pltiB bel col, ne pias beaus braz «(!).
A cette grâce de description , le poète joint une gravité et une élévation qu^on est presque étonné de rencontrer en un tel récit et qui lui donnent une physionomie très-particulière. Il ne s'agit plus d'une vulgaire galanterie, mais d'une union prédestinée, autorisée par un mystérieux consentement de Dieu , et d'où doit sortir une longue suite de rois. La jeune fille semble avoir conscience du rôle auquel elle est appelée et le pressentiment des grandeui^ futures de l'enfant qui naitra d'elle (2). Le poète lui a donné une détermination héroïque, une sorte de fierté féodale et biblique d'avoir été choisie par son seigneur , qui 6te à cette histoire tout caractère vulgaire , et la relève singulièrement. C'est ellemême qui décide son père hésitant Mais elle n'ira pas au rendez-vous assigné, comme une maîtresse, comme une folle amoureuse. Ce sont des noces auxquelles manquera, il est vrai, la consécration de l'église, parce que la mésalliance est trop grande, mais qui se feront au grand jour. Ce n'est pas le libertinage qui la conduit, ni la séduction : elle a conscience qu'elle doit un prince à son pays. Il y a ainsi, sur toute cette histoire, comme une sorte d'éclat fatal et une gravité presque religieuse.
Des queissi est à estre Solon sa richesce e son estre .... Fait robe iresche taillier , Bêle e bien faite et bien séante , £ a son cors bien avenante.
(i) Chronique, U II, p. 556, ▼. 81260-81251.
(3) Le poète les rappelle , à ce moment , dans «es fers :
Des Hector le pro» de Troie, Q** owodrw^acr» fust paU oe«
Cil qui fu fil dtl rei Pritnt, Qa*M li f u U oait «ngeodres.
Na »ui recort oo remembrant.
Les messagers du duc veuleot la mener au château « tout en secret et à celei > , cachée sous une chape de laine, « pour qu'il ne soit apercevance d'elle, ni parlance, ni mauvais propos entre la gent vilaine. »
Mais ce li fu ne bon ne bel.
Ëissi fait la pacele sag^e :
Ne Tai-ge unques en corage, Que se li dux <^ sei me mande , Qui mun gent cors quert et demande , Que je auge cum soudeiere , Ne cume povre chamberere; Ainceis irai, c'en est la summe, Cum pucele , fille a prodhome.
Rar mauveistié ne legerie , Ne aucune ovre de folle, N'i sera ja sor mei reprise.
Elle demande donc quMIs fassent venir leurs palefrois :
Ce vos pré e requer doucement , Kar issi irom plus gentement; Cil entendent son grant saveir.
Ils arrivent à la porte du château , la jeune fille descend de sa montnre. Le portier était sur ses gardes, et le guichet ouvert ; les messagers entrent , mais la jeune fille ne les suit pas. Ils croient qu'elle hésite , qu'elle craint d'être vue :
Bêle , funt il , venez avant , Ne dotez que riens vos i sace.
Vez I délivre est tote la place.
Hais antre est la pensée d'Ariette. Elle ne veut pas entrer honteusement par la porte dérobée ; il faut que la grande porte s'ouvre devant elle :
N'est pas raison ne bien ,
Quant li dux m'a à sei mandée,
kk BBINOIT DE SA1NTE-M0RB
Quo sa porte me seit véée.
Ou vos la me fereiz ovrir, Ou de rieu n'ert à moa pleisir.
Des qu'eissi vout de mei li dux, Par guichet, n'a si estreit us.
N'est gent que Tom passer me face , Ne unques Damne Dcu ne place.
Dune n'est il grant chose de mei , Des qu'il eissi me mande à sei?
Ovrez la porte, beaus amis.
Les messagers admirent « son grant escient , son sens et sou araitement » , et cèdent avec empressement à son désir. Ainsi » la jeune GUe marque nettement et hardiment son rôle et sa place » moins que la Temme , plus que la maîtresse. Tout ce récit a évidemment une couleur tout-à-fait originale et fière , et vraiment poétique.
La difiérence entre le récit des deux poètes contemporains ne tient pas seulement ici à une différence de talent littéraire , mais surtout aux mœurs qu'ils représentent. Celui de Benoît appartient évidemment à une civilisation plus élégante. Dans Wace , le langage est d'une brutalité singulière. A un certain moment du récit, c )i Duc, nous dit-il, demanda ke desveit » , c'est-à-dire le duc lui demanda si elle était Toile. Et le poète tient à son expression ; lorsque la jeune fille est agitée par un songe , le duc
Demanda li ceo ke desveit, Ke si pleigneit e tressaiileit.
Et quand elle lui a raconté son rêve :
Go iert bien , dist il , se Dex plaist ; Cunforta la , vers sei la traist.
Dans Benoît , le langage est plein de courtoisie : ^
£ li dux enquist bonement :
Qu'est ce, bêle? nel celez mie,
ET LB ROMAN DB THOtB, A5
Por qu'nvez este effreie ?
Quant li dax a la chose oïe , Si li dist: « Bele duce amie...
On a pu remarquer la douceur de langage et les termes caressants. En toute circonstance , on retrouve ainsi chez Benoit tout le vocabulaire de la galanterie chevaleresque (1).
Et puisque nous avons rapproché ceâ deux noms de Wace et de Benoît, il convient d'insister sur celte comparaison qu'amenait naturellement le souvenir de leur rivalité : elle nous aidera à mieux connaître notre poète. Quand on a lu, l'un à côté de l'autre, le Roman de Bon et la Chronique des Ducs, on s'explique aisément pourquoi Benoit a remplacé Wace par la volonté de Henri II , dans la tâche d'historiographe de Normandie. Ce n'est pas seulement dans les galantes narrations, mais dans toutes la contexture de leurs livres que la différence éclate entre les deux poètes. A côté du maigre et sec récit de Wace , qui semble toujours occupé de résumer son auteur et de le réduire au strict nécessaire , la narration de Benoit se déroule avec abondance et ampleur. Il a Tair tout-à-fait à l'aise en tous ses récits. Que l'on compare , par exemple , cette légende du Sacristain de St-Ouen. que les deux poètes ont transportée dans V Histoire de Richard; là où Wace se contente de rappeler brièvement les faits, Benoît abonde en jolis détails, il fait le portrait de la dame en termes qui rappellent La Fontaine^ il déploie dans toute cette histoire l'amusante et piquante faconde des conteurs de fabliaux. Il a bien plus l'instinct poétique ; il voit ce qu'il raconte et le fait voir à ses auditeurs.
Wace se contente d'indiquer les choses, Benoit les décrit (2). Quelque
(i) Là où Wace, parlant d*ane alliaoce entre Louis d*0ulre-Mer et TEmpereur d* Allemagne, dit:
Par brief et par neaMÛge manda li rois d* Fmce Kil vieoge prendre o li amor et aliance»
Benoit écrit :
Bien les porreit faire auembler »
E lier d*amor entérine »
Et leiaU , e tenable • Ane,
(S) Comparer, dans les deux poètes, rHbtoire de la réception de Richard à Rouen , renthonsiasme 1»opalaire, le banquet, le senrice, etc.
/i6 BENOIT DE SAINTE-MORE
point de comparaisoD que Ton choisisse, l'avantage reste à Benoit. Voyez, par exemple, le Songe de Bou, chez les deux auteurs, qui , en ce point, traduisent tous deux un récit de Guillaume de Jumiéges, qui ne manquait ni d* élégance, ni de grâce. Le conte de Wace est d'une extrême sécheresse. On dirait le résumé d'un poète fait par un homme qui ne Test pas. Benoît , au contraire , a gardé tout le charme de Foriginal ; il y a joint , cette grâce un peu enrantine, cette fleur de naïveté que donne Tusage d*une langue jeune, et que le français a gardé jusqu'à Jean Marot. Le récit de Benoit est facile , aisé , plein de descriptions agréables et de traib pris sur nature. Il connaît les personnages, il dépeint leurs traits , leurs allures , leur costume ; il les fait parler. Là , où Wace se contente de dire :
A Willame parla^ si fist bien son message, etc.
Benoit sait et répète ce qui a été dit. On dirait , en toute circonstance , que Wace a voulu s'en tirer au meilleur marché possible ; il le confesse naïvement :
A Rou Sûmes venu e de Rou vous diron. Là comence l'estoire ke vos dire devon. Mes pour l'ovre espleiler li vers abregeron , La veie est lungue e grief, e H labor cremon.
On nous permettra de citer un [dernier passage où la différence entre les deux auteurs est tout-à-fait saisissante. Quand Guillaume Longue- Épée a ménagé une entrevue entre Louis d'Outre-Mer et Tempcreur d'Allemagne, les barons des diverses nations se disputent les logements. Pour apaiser la turbulence des Normands et faire tout rentrer dans Tordre, Guillaume n'a pas besoin de se montrer lui-même ; il lui suflit d'envoyer sa grande épée. Wace se contente de dire :
S'espée i enveia, ses a fait despartir.
Benoit a trouvé là l'occasion d'un récit du plus grand caractère , et qui a tout l'éclat et toute la grandeur épiques. Cette formidable épée , il la connait et la décrit longuement :
Sa grant espée d'alemaigne , U oat sis livres de fin or , Entre le heut et Tenlrecor, Od pierres fines precioses , £ od ovres trop merveilluses , Ëisi faites , si entailiies , £ si sntivement deboissies , C'une plus bêle arme ne meillor N'out quons ne reis n'empereor (i).
Et il exprime à merveille le tremblement et le respect.
Par un de ses barons i enveia s'espée ;
Des ke cil ki la tint Ta sor Normanz mostrée,
N'i ot poiz ki osast doner colp ne colé e ,
disait Wace. Combien le tableau tracé par Benoit n'est-il pas plus saisissant.
Cil prent Tespée qui resplent , Qui plus vaut de cent mars d'argent , Ariëre turne al bruiseiz , Ë au très fier comploteiz ; L'espée au duc lur a mostrée.
Et quand cbascun Ta esgardée , .
Od le dévié que cil lor fait»
Si n'i ot une puis autre plait , Mais del eissir senz demorance , Od grant poiir , e od dotance, Que li dux od eus ne s'iresse.
Mult par out al eissir grant presse ; Nuls n'en issi si orgoilius , Vers Tespée ne fust hontos , Ne qui par devant li passast Parfundement ne li clinast Paisible e quoi, e senz murmure, Revienent au duc à dreiture (2).
(1) V. Chronique, U I, p. kàh.J. 10À70-10À7S. {!) V. Chronique, ibid. , i0&89-i0506
Od pourrait multiplier les exemples. Ceux-ci suffisent amplement pour prouver que Benoit de Sainte-More sait bien mieux écrire « quMl est bien plus complètement et plus véritablement poète que son rival. Aussi dans toute la première partie de son œuvre , presque légendaire , et qui laissait par là même un champ plus libre à sou imagination , il offre une lecture plus attachante. La valeur historique n*y gagne peut-être pas beaucoup ; on peut être en peine de distinguer entre ce quMl sait et ce qu'il invente , mais nous ne voulons parler ici que du talent de narration et de Teffet produit sur le public. On peut dire que Benoit est plutôt un poète , Wace est plutôt un chroniqueur. Aussi par une suite toute naturelle, dans ce qui touche au règne de Guillaume-le-Conquérant et surtout à la bataille d'Hastings , dans cette partie Tune des plus intéressantes pour nous , Wace reprend Tavantage. Du débarquement de Guillaume à la fin de la bataille , Wace a deux mille quatre cent-soixante vers , Benoit n'en a que six cents , et son récit manque tout-à-fait de chaleur. Contrairement à ses habitudes , il ne fait guère que résumer la narration de Guillaume de Poitiers. Au contraire , de tout le poème de Wace , la partie où il retrace la bataille d'Hastings est celle qu'il a traitée avec le plus de soin, avec les développements les plus abondants, où il a mis plus de mouvement et d'intérêt. Son récit, vivant et animé, abonde en curieux détails de mœurs. On dirait par instant une véritable chanson de geste. Je crains même que parfois il ne fasse entrer dans sa narration , pour lui donner plus d' attrait, le souvenir de quelques-unes des plus belles chansons de sa connaissance. Il y a entr'autres un passage important qui rappelle de la façon la plus précise la Chanson d'Antioche. C'est le récit d'une scène des plus saisissantes, qui précède la bataille, lorsque Guillaume demande vainement à quelques-uns de ses plus fidèles barons de porter son étendard.
Grant merci, dist Raol, aiez (1); Mais li gonfanon par nia fei Ne sera hui porté par mei.
D'oltre chose vos servirai ,
(i) Roman de Rùu, t. 12780.
ET LE ROMAN DE TROI^. /t9
En la bataille od vos irai.
Si apela Galtier Giffart :
Cil gonfanon, dist il , pernez , En la bataille le portez.
Galtier Giffart li respondi :
Sire , dist il , por Dou merci ,
Mais jo serai en la bataille , N'aveiz home qui mielx i vaille.
Ces propositions et ces reftis qui se répètent dans les mêmes Tormes, rbéroïsme qui préfère le poste le plus périlleux et le rôle le plus actir à Tbonneur de porter Tétendard , tout cela a quelque chose de vraiment épique. Mais dans la chanson d*Antioche, Goderroy de Bouillon Taisait, aux principaux croisés, une proposition semblable accueillie par les mêmes héroïques reTus.
La querelle d*IIarold et de son Irèrc Gurth , et les amers reproches dont celui-ci accable le roi, cette scène que Wace ne craint pas de répéter à plusieurs fois , le mépris qu'à deux reprises Guillaume témoigne pour des présages , présentent cette même aflinité avec la chanson de geste, et semblent nous autoriser à penser qu'eu bien des points Wace s'est plus soucié d'enrichir son récit que de le remplir de faits authentiques. Déjà, du reste, son savant éditeur avait donné lieu de douter de la véracité du vieux chroniqueur , quand il remarquait que la liste qu'il donne , le long dénombrement qu'il fait des Normands qui s'illustrèrent dans le combat d'Hastings, étaient pleins d'anachronismes et qu'il y Tait figurer des familles qui ne furent fondées que plus tard , d'autres qui étaient éteintes en 1066.
Cependant malgré ces réserves, on peut dire que Wace connaît surtout les choses normandes , et cela explique la faveur qu'il a trouvée chez les Antiquaires de Normandie. Dès que la bataille d'Hastings est terminée , il semble ne plus rien savoir. Du reste du règne, de tout ce qui se passe en Angleterre , il ne nous dit presque rien ; tandis que Benoît , plus complet et embrassant plus de choses , poursuit cette histoire avec
le même soin et la même abondance que le reste (1}. De la victoire d'Hastings à Tincendie de Mantes , Wace n'a que cent-dix vers , Benoît en a seize cent-dix : la politique de Guillaume à Tégard des Anglais , les premiers efforts de Tindépendance saxonne, les conspirations , les guerres, les relations avec T Ecosse, les incursions des Danois appelés par les Saxons , tout cela est raconté avec un long détail. Il assure même que sMl ne s'étend davantage , c'est dans la crainte d'ennuyer son lecteur (2). Et ce n'est pas là une vaine parole. Il nous a prouvé en maint endroit de son livre qu'il tient compte des conditions littéraires.
De même en toute circonstance, de même pour le règne de Guillaumele-Roux , Wace ne connaît bien que ce qui s'est passé en Normandie , ou dans le voisinage. Il n'y a pas trace chez lui des démêlés de Guillaume-le-Roux et de saint Anselme. Pour les mêmes raisons sa géographie de la Normandie est beaucoup plus complète et plus précise que celle de Benoît. Benoît semble peu connaître la Basse-Normandie. Il évite de citer des noms. Il laisse à cet égard un certain vague à ses récits. Wace, en toute occasion , précise le lieu. Quand , par exemple , Guillaume , jeune encore , est à Yalognes en danger de périr sous les coups de quatre de ses barons, et ne leur échappe que par une Tuite précipitée , Wace nous apprend que c'est à Ryes , près de Bayeux , qu'il est reconnu par un chevalier nommé Hubert qui lui donna un cheval frais et le fit con* duire à Falaise par un de ses fils. Benoît sait seulement qu'il n'a osé passer à Bayeux , qu'il est allé
Loinz par desoz devers la mer
et que
Parmi une ville champestre Passooty mais mult celot son eslre.
(i) Benoit semble, en toute circonstance, plus exact et plus près de ses autorités. U appelle Gurim comme Guillaume de Jumiéges, celui que Wace appelle Garin. Il dit Hle de Garnie [Seantia, dans G. de Jumiéges) là où Wace écrit TEscosse, etc.
(2) V. Chronique, t. HI, p. 274-275.
Ne TCM puis retraire, ne ii*etl levi, De ce qa*il fist, n*o& il «la,
/Kûr dêê ^u* trop dmrt ii jnu ,
Si têt ennui» • wtmnitj hn )eia , le» dreii , le» jagemeaa
Solemeot la Mtme partie El le» bons eatabliatemeM , etc.
La différence est sensible encore lorsque les deux auteurs rapportent ce qui précéda la bataille des Dunes , et les mouvements de Tarmée du duc et de celle des barons révoltés ; mais surtout dans le récit de la dernière expédition conduite en Normandie par le roi de France Henri , et de la défaite de son arrière-garde à Varaville.
Benoit dit d*une Taçon assez vague :
Passent Oisraeis e Bessin :
Riens ne content, o eus estrive , Ci quil vienent as guez de Dive ; Ne finassent desqu'à la mer, Qui sis laissast en paiz aler.
Wace , au contraire, suit le roi de France pas à pas (1). Il ne connaît pas moins bien les étapes du duc. Il était à Falaise quand le roi était à St-Pierre-sur-Dive. Maintenant il longe Tannée du roi :
Par la valée lez Bavent Condnist sa gent serréement.
Plus tard, lorsque le duc a donné sur Tarrière-garde française , que le pont de Varaville s'est rompu sous le poids des combattants , que le flot qui monte coupe toute communication entre les deux rives, et que toute une partie de Tarmée d'invasion , séparée du corps principal , tombe sous les coups des Normands, le narrateur nous montre le roi, monté sur la hauteur , assistant impuissant au désastre des siens ; la vue de pays
Ed Normandie sunt entré Par de juxte Oismes sunt passé.
Tut Oismes volent trespasser
E Beessin tresk^à la mer ,
A s* Pierre vindrent sor Dive.
Li Roiz son o?re apardUa Vers Baiues, ce dist, ira, Beessin tôt essillera.
Et quant d*iluec repairera ,
Par Varaville passera , Auge et Lierin vastera.
Par Beessin Franceiz corurent, Jusqu*à Teve de Seule furent, A Caem diluée retumerent, A Caem Ogne passèrent, Encore ert Caem sanz chastel , N*i aveit feit mur ne quesnel.
Quant li Reis de Caem toma, Par Varaville s*en râla .
que décrit Wace est des plus exactes , et les baigneurs de Cabourg on de Houlgate peuvent aller la chercher encore aujourd'hui :
Muntë fu de suz Bastebore, Vit Varaville, e vit Cabore , Vit Jes marez , vit Jes valées De plusors pars lunges e lées.
Vit Tewe grant , vitli pons frait.
Wace n'oublie pas les fosses qui coupent toutes ces plaines , et que connaissent bien les chasseurs au marais. 11 semble même apporter à toutes ces descriptions une certaine coquetterie. On y reconnaît un homme Tamilier avec la connaissance du pays. On y apprendrait , si Ton ne le savait d'ailleurs , qu'il a longtemps vécu à Caen et dans le Bessin , qu'il a dû faire en tout ce pays des courses fréquentes, que la possession de la prébende de Bayeux n'expliquerait pas , mais qui étaient familières aux trouvères. Sans doute c'était en promenant ses chansons qu'il était devenu si exact géographe (1).
De ces remarques diverses que nous venons de rassembler , on peut tirer cette conclusion que Wace et Benoit de Sainte-More appartiennent à deux écoles différentes, différentes par le temps, par l'inspiration, différentes par le milieu social dans lequel elles se sont produites. Wace est tout-à-fait un poète à la vieille marque, un véritable chantre de geste. C'est pour cela que, dans la plus grande partie de son premier livre de Rou. il a pris tout naturellement la tirade monorime. Il se plaît avant tout à peindre les rencontres sanglantes, la bataille • l'âpre et rude fête. > 11 se rattache certainement à une autre génération que Benoit. Au moment oii il écrivait la seconde partie de Rou , Wace était très-avancé en âge.
(1) Ce n*est pas seulement pour la géographie, mais pour la narration tout entière que Wace, à propos de ce combat de Varaville, se montre mieux renseigné que Benoit Son rédt est d*une grande réaliii et tout-à-fliit saisissant On dirait Tœuvre d*un témoin oculaire. Wace a ajouté un détail que ni Guillaume, ni Benoit son traducteur fidèle n*ont signalé. Ici le roi passe la rivière à gué, bientôt la mer monte et rend le gué impraticable ; Wace joint à cela un pont qui est vieux et qui se rompt sous le poids de Tarmée. Je me demande si le pont existait bien au temps de la bataille, si Wace ne Ta pas ajoute de sa propre autorité pour embellir son récit le faire plu» détaillé et plus dramatique, ou tout naïvement parce qu*il Ta trouvé à cette place. On sait qu*il ne se refuse pas d'antidater les fidts. C'est une recherche ù faire dans les Archives des Pontifes,
Il invoque le témoignage de son père comme celui d*uu témoin oculaire de rembarquement de Guillaume en 1066, et les détails quMl tient de lui sont si précis qu'évidemment son père avait atteint Tâge d'homme. Celui-ci lui a répété souvent, quand il était enrant lui-même ,
Ke set cenz nés quatre meins furent , Ke nés, ke batels, ke esqueis A porter armes e liarneis.
Gela conduit à penser que Wace est né au plus tard tout au début du XI? siècle, qu'il était plus que septuagénaire quand il achevait le Rou. Il est le dernier représentant d'une école finissante. Il n'est plus à la mode. G'est là ce qui explique pourquoi Henri il lui préfère un rivaK
Benoit représente au contraire la jeune école. On sent qu'on est ici avec les contemporains des Romans de la Table-Ronde. Gar les deux poètes difièrent autant par l'inspiration morale que par l'âge.
Wace est tout-à-fait de la race des vieux trouvères , vivant avec le peuple, s'inspirant de lui , de ses goûts, de ses mœurs. Il parait avoir eu une tenue médiocre. G'est lui-même qui nous l'apprend dans les vers qui terminent la première partie de Rou (l).
Les vers de Benoit, au contraire, témoignent d'un état de société tout différent. G'est un poète de cour , ayant passé sa vie dans une grande cour. Nous en aurons la preuve tout à l'heure ; toutes ses œuvres indiquent le goût et le besoin d'une civilisation plus relevée, qui n^a pu se développer ainsi que par le commerce des dames et des seigneurs déjà préoccupés d'élégance, et chez lui comme au temps où se formera chez nous la société polie, l'érudition s'unit à la galanterie.
Les traits divers que nous avons rassemblés jusqu'ici nous ont montré que la Chronique et le Roman de Troie avaient entr'eux les plus frappants rapports; qu'ils se séparaient, au contraire, tout-à-fait des œuvres du
(4) Al duc de Nonnendie nos esteut repairier;
Mei dater lunges voies se pot Pen bien lassier ; E de bêles chansons se pot Ten envolsier. Ki chante beivre deit , u prendre altre loier : De son mesUer se deit ki ke pot avancier. Volentiers preîst grâce, quer de prendre ai mestier.
même temps. Si maintenant nous étudions de près la langue des deux livres, nous arriverons encore à une conclusion identique.
Ce sont d'abord des termes qui se présentent dans d'autres écrits , mais qui sont employés ici avec prédilection , avec insistance (1).
Ce sont d'autres mots que la Chronique et le Roman aflTectionnent , des mots caractéristiques qui ne se présentent point ailleurs. Ainsi, nonseulement ils se servent du mot fait pour parfait , et surtout du mot faitemmt, qui revient sans cesse dans le résumé qui précède le Roman de Troie ; mais encore on rencontre à plusieurs reprises dans les deux œuvres une sorte d'augmentatif assez barbare de faitement, le mot faiterement ou faitierement , que je ne retrouve que chez un autre écrivain normand , Jordan Fantosme. La Chronique des Ducs dit au vers 10131 :
Joïz eisi faiterement
et au vers 6382 et 15083 :
Porquei ne con faiterement.
Furent si tnit faiterement.
Et le Roman de Troie, de son côté, aux vers 163 et 331 , dit :
Donc orreiz con faiterement.
Puis dirai con faiterement
Il est à remarquer , du reste , que les deux livres aiment tous deux ces longs adverbes et ces lourdes terminaisons, et qu'il en est qu'on ne trouve guère que cbez eux , comme demenement.
Tel est encore ce terme de macain , qui semble d'origine germaine et rappelle l'anglais ta make :
Trop esteit sages et macains
dit le Roman de Troie (v. 5295), en parlant d'Agamemnon, et la Chronique dit vers 16036 :
Sages est ceste genz e macaigne.
(i) 11 serait fostidieux d^en donner ici la liftlc^ On les trouvera indiqués dans le Lexique ^ à la suite do
Deboissié ou debomi , pour travaillé, revient souvent dans les deux poèmes. La Chronique, v. 10476, parle de pierres fines
Si entaillées Ë si sutivement deboissées.
Ils emploient volontiers le mot dévié pour interdiction (1) : le mot volenterif ou volunterif, volentrif, voluntif, pour désireux.
On trouve chez tous les trouvères des mots en ëis pour exprimer diverses phases de la bataille : le chapléis , Yabaieis. La Chronique et le Roman s'en servent volontiers, et ils en ajoutent d'autres d'une formation analogue , comme amasseiz , bruiseis , debriiiseiz , complotéis ; retenteis d'épée, etc. , dans le Roman de Troie.
On retrouve des deux parts les mêmes termes de marine , placés de même. Là Chronique et le Roman dépeignent de la même façon une tempête :
N4 a ne veile ne hobenc»
Utage , n'escote ne drenc.
On pourrait signaler encore toute une série !de locutions qui reviennent très-fréquemment chez eux et qui leur sont particulières. On trouve dans la Chronique le mot pez ou peis pour vouloir :
Mes quens Herbert ni out ses pez.
De là ils ont fait sor ou dessus son peis pour dire contre son gré. Cette formule se rencontre fréquemment dans la Chronique ; eWe y est jusqu'à trois fois dans onze vers: • E sus mon peis , desus tun peis , adonc sor mun peis. » De même dans le Roman dé\ Troie , on lit en plusieurs endroits, et en particulier au vers 276 :
Desor son voil e sor son peis.
Le même roman emploie souvent d'une manière absolue les mots: lor
(I) Comme dans la Chronique, vers i0&95 :
Od le derié que cil lor fait, Et vers 15214 :
Celé dévié trettuit reirait.
voil , lor oes pour dire: « Selon leur désir, selon leur vœu, si leur vœu était exaucé. » De même dans la Chronique^ on lit :
Que ja, lor veus^ mes a nul jor.
Telle est encore cette Tonne que le Roman de Troie semble affectionner : au chiefdel to)\ pour « en fin de compte, en dernière analyse, » et qui se retrouve également dans la Chronique, aux vers 8838 , 11633, 25495, 41146:
Teu mérite a al chief deu tor.
Qui sis lionist au chief de! tor.
Tôt li trespasse al chief de tor.
Et , puisqu'il est question de langage , on peut encore signaler dans les deux œuvres une même disposition oratoire. Nous marquions tout à rheure que là où Wace se contentait de dire : < il parla et fit bien son message, t Benoit plaçait un discours abondant et généralement assez fluide. Évidemment la langue s'est dénouée. De même le poète prodigue les discours dans le Roman de Troie (1).
Tous ces rapports sont frappants. Jamais plus complète analogie entre deux œuvres n'a autorisé à y reconnaître la main d'un seul et même auteur (2). Mais le poète lui-même nous apporte un dernier témoignage qui seul pourrait sembler un peu vague , mais qui , appuyé de tous les autres, devient tout-à-fait décisif. Au moment oii Benoit raconte la victoire de Guillaume à la bataille d'Hastings , il ajoute :
(i) On pourrait remarquer aussi que tous deux se plaisent à citer les Proverbe* du VUaifu Mais on pourrait appliquer la même observation à Chrétien de Troie et à d*autres poètes du temps.
(2) Nous n*aTons pas discuté Tobjection qu*on pourrait tirer de la différence des noms, Pauteur de la Chronique n*étant jamais désigné que sous le nom de BenOlt, tandis que celui du Roman de Troie se nomme lui-même Benoit de Sainte-More. Elle ne nous semble pas des plus considérables ; les œuvres mêmes du poète nous en offrent la preuve et nous fournissent la réponse. Ce n*est pas loi, en effet, qui nous a donné son nom dans la Chronique , il n*est nommé que dans les sommaires: et même dans le Roman de Troie, il ne prend ce nom de Sainte-More qu*une seule fois ; toutes les autres fois (et le ca& se présente souvent ), sans se soucier de mettre en péril son identité, il ne s*est jamais nommé que Benoit tout court; si bien que si le vers 127 avait disparu, il n*)r aurait eu ni doute ni discussion possible. L*on voit que Benoit n*attacliait pas grand intérêt à la chose.
Veez merveilles, poez entendre Qu'en vos deit mostrer e aprendre Qu'Agamemnon ne li grezeis.
Ne bien plus de quarante reis, Ne porent Troie en dis anz prendre ; Unques n'i sorent tant entendre.
Ces vers n'indiqueDt-ils pas de la façon la plus claire que Beuoit , à ce moment-là, s'occupait de la composition du Roman de Troie!
Et ceci nous donne la date du poème. 11 a dû suivre de près la publication de la Chronique. On trouve d'ailleurs dans le livre luimême un détail qui nous aidera à la préciser davantage. Dans un passage du Roman de Troie , que ne paraît avoir connu aucun de ceux qui ont fait rhistoire de Benoit ( car si oQ a souvent prononcé son nom , si on a cité son poème, on Ta peu lu, on Ton n'en a lu que les premiers et les derniers vers ) , nous trouvons une dédicace adressée à un personnage qui ne peut être que la Temme d'Henri II. Au vers 12/i&0, au milieu du récit des amours de Troîlus et de Briseida , l'auteur, qui raillait assez rudement le naturel des Temmes, tout à coup s'interrompt. 11 demande grâce pour ses vers à celle pour laquelle il écrit , dont il Tait le plus grand éloge , et qu'il appelle « riche dame de riche roi. • Or , ce titre ne s'adresse à personne mieux qu'à l'épouse de Henri II, à cette Éléonore de Guienne , qui avait apporté en dot à son mari la moitié de la France. Or, comme c'est en 118& que la reine est rendue à la liberté après une longue captivité, ce serait à cette année-là qu'il conviendrait de rapporter la composition du Roman de Troie (1).
Il est donc évident pour nous que l'auteur du Roman de Troie est le même que celui de la Chronique des ducs de Normandie, et dès lors tout ce qu'on sait du second se doit nécessairement appliquer au premier.
fl) Le Romnn de Troie est évidemment antérieur à certaines parties du Roman d'Alexandre ^ œuvre, comme on sait, de plusieurs auteurs et de plusieurs temps, entre autres au récit du voyage du héros macédonien ches les Amatones. Car cette partie contient une allusion évidente au poème de Benoit de Sainte-More. L^auteur y pailant d^Âmabel , la reine de ces vaillantes héroïnes, et voulant nous donner une idée de sa beauté, nous dit, se rappelant sans doute Hélène et Polyxène :
Il D*a M hele dame du»c*al »iége dr Troie.
Tous les renseignemeots que nous chercherions iuutilement dans le Bomaîi de Troie sur sa nationalité, sa condition , le milieu dans lequel il a vécu, nous pouvons les demander à la Chronique.
A quel pays appartient Benoit de Sainte-More 7 La question a été trèscontroversée. Benoit n'a pas eu tout-à-rait le même honneur qu'Homère. Cependant trois provinces au moins de notre France , la Normandie, la Touraine et la Champagne , se disputent la gloire de lui avoir donné le jour (1).
L'abbé de La Rue n'a pas hésité à le classer parmi les poètes anglonormands ; mais sans rien préciser sur le lieu de sa naissance.
M. Paulin Paris tient pour la Champagne, et son opinion est au premier abord des plus séduisantes. En effet , il y a à deux lieues de Troyes une petite ville de Sainte-More, bien connue encore aujourd'hui des antiquaires par son église gothique , et qui semble bien choisie pour être le lieu de naissance d'un poète, à deux pas du plus grand écrivain français de ce temps , de ce Chrétien qui sut donner tant de richesse, tant de délicatesse, tant de passion, et déjà tant de grâce à l'invention Trançaise au XII' siècle. Mais il y a plus , et tandis que les autres n'apportent à l'appui de leur dire que des conjectures et des vraisemblances, M. Paulin Paris a un texte. Il a retrouvé une ballade inédite d'Eustache Deschamps oii, parlant des Champenois qui se sont illustrés par leur savoir , après avoir rappelé Pierre Comestor, qu'il appelle le Mangeur , le poète nomme Sainte-More :
Habile sont à rescripture Les pluseurs , et à concepvoir , Dont cinq d'iceux met en figure , Le Mangeur qui par très grant cure
(i) On a même voulu , jusqu*à un certain point , ûdre entrer la Grèce en concurrence avec elles. Boivin, en eflèt ( V. le Catalogue des manuscrits grecs de la Bibliothèque impériale) , sans se prononcer sur le lieu de naissance de Fauteur, croit que son poème a été composé à la cour de Baudoin , empereur de Constantinople : « Hujus poematis auctor Benedictus a Sancta Maura quem Gonstantinopolim migrasse urfoe a Balduino capta crediderim. » Mais Topinion de Boivin ne reposant que sur Teiistence d'un exemplaire tronqué de VHistoire de Troie, en grec politique, qu*il croyait sans examen être Toriginal du poème français, et où nul aujourd'hui ne songe à voir autre chose qu*une traduction mutilée de notre vieux texte, son assertion tombe d'elle-même, et il n'y a pas à la discuter.
Voulut scholastique traiter ,
Saincte More Ovide esclairer, etc. (1).
Cela semble décisif; mais il est à noter d'abord que le nom de Benoit ne figure pas du tout ici : puisque le savant critique s'est peut-être un peu trop bâté, sur le témoignage un peu vague de ces vers, d'adjuger notre poète à « sa douce Champagne. » La phrase de Deschamps, en effet, semble indiquer non pas un homme qui s'est inspiré d'Ovide, comme ledit M. Paulin Paris, mais un commentateur du poète latin, un de ceux qui le moralisaient comme Philippe de Vitry.
Cette très-vraisemblable supposition que nous Taisons là se trouve vérifiée par les faits. 11 y a eu, en effet, un écrivain, né en Champagne, qui a porté ce nom de Sainte-More, mais ce n'était pas notre Benoit; c'était un certain Chrestien Legonais de Sainfe-More, qui avait justement traduit en prose l'Ovide moralisé de Philippe de Vitry (2).
Et cette rectification a une bien autre portée. Non-seulement elle prouve que ce n'est pas de Benoit qu'il s'agit ici, mais ces vers se retournent contre ceux qui les invoquent ; ils démontrent de la façon la plus évidente que ce n'est pas en Champagne qu'il faut chercher la naissance de Benoit. En effet , puisque Eustache Deschamps a été si soigneux de nommer même un traducteur de Philippe de Vitry , il n'eût pas manqué de citer l'auteur d'un livre aussi populaire que le Roman de Troie.
Les préteutions de la Touraine ont trouvé de nombreux champions, même jusqu'en Normandie (3).
Ginguené, dans V Histoire littéraire de France^ incline à penser que Benoît est né dans la petite ville de S'^'-More, à quelques lieues de Tours ; mais il n'apporte aucune preuve à l'appui de son opinion, et il est permis de supposer qu'il n'avait d'autre autorité pour l'appuyer que le nom même que porte le poète.
M. Francisque Michel , après avoir, dans son premier volume (A) , par
(1) V. p. \^^n%tManu$crits français de la Bibliothèque du roi, L VI, p. k'àb,
[1) V. Hitu lin,, t XXIV, p. 456.
(8) Nous voulons parler de M. Pluquel (V. Mim. de la Soc, det Antiq, de Nonn. sur les trouvères normands, L I, p. S97, 182à ). Nous ne discutons pas son opinion, parce qu*il ne foit que reproduire le passage de Rochefort que nous avons indiqué déjà , p. 29, dans la note.
(4) V. Chronique des Ducs, tom. !•', Introd., p. xv.
des arguments qui nous paraissent mériter d'être repris, établi que Benoit était normand , semble dans le troisième , dans un passage auquel nous avons déjà Tait des emprunts (1), se rallier à Topinion de Ginguené. De l'existence d'un manuscrit de la Chronique dans le monastère de Marmouticrs (aujourd'hui à la bibliothèque de Tours) , on pourrait induire , nous dit-il , que , né à S*'-More , il a fait profession à Marmoutiers et y écrivit sa Chronique dont un exemplaire, peut-être autographe, dut rester dans la bibliothèque du couvent; et il ajoute que sans doute Henri II avait choisi pour remplacer Wace un bénédictin de Marmoutiers, parce que son père, Geoflroy-le-Bel , avait trouvé un historien dans un des moines de cette abbaye.
Mais ce sont là de pures suppositions que tout vient démentir. On n'établit pas que le manuscrit soit du WV siècle. Rien ne prouve qu'il ait toujours habité les rayons de Marmoutiers. Sa présence ne prouverait pas que l'auteur soit né dans le voisinage. En supposant que le volume soit veuu dès sa naissance occuper la place qu'il ne devait plus quitter pendant tant de siècles, ce que l'éditeur rappelle des relations de l'abbaye avec les rois d'Angleterre prouverait seulement que les moines avaient dû, de bonne heure, cherchera posséder l'histoire d'une dynastie qui avait témoigné faveur à leur couvent. La lecture des œuvres de Benoit montre de la plus éclatante façon qu'elles n'ont pas été composées au fond d'un cloître, et uu passage de la Chronique prouve que celui de Marmoutiers aurait pu moins que tout autre réclamer cet honneur. En effet , racontant d'après Guillaume de Jumiéges que Henri P' avait comblé l'abbaye de ses dons , le poète dit qu'il avait contribué puissamment aux grands travaux qu'on y faisait faire, et entr'autres.
Faire lor fist, ce dist Vautor^ Du suen mult riche dormeor.
S'il eût été lui-même un des habitants de Marmoutiers, il n'eût pas, sur des faits semblables, recouru seulement an témoignage de Guillaume ; il y eût ajouté quelque témoignage personnel. Et on pourrait de tout
(i) Chronique, lom. III , p. S97.
ceci, contre l*atteDte du critique, conclure sans paradoxe, contrairement à lui , que Benoit n'était pas de Touraine.
Je n*ai pas besoin de discuter Topinion de M. Thomas Wright. « Il y a , nous dit-il , de fortes raisons de croire ce trouvère natif de la petite ville de S**-More dans le district de Tours (1). » Mais comme il avoue dans une note qu*il ne s'appuie eu ce point que sur Topinion exprimée par M. F. Michel (2) , on voit que son témoignage n'ajoute rien au précédent
Revenons donc à ces textes signalés par M. Francisque Michel , en complétant ses recherches. Nous y verrons en maint endroit Fauteur nous affirmer de la façon la plus explicite quMl était normand. Sans cesse il dit < les nôtres > quand il parle de cette nation. Au vers 95/iO de la Chronique, racontant la guerre engagée contre le duc Guillaume-Longue- Épée par des vassaux révoltés, il dit en parlant des troupes du duc :
Malt s'i contienent bien les noz.
Et plus loin ) aa vers 9558 :
Lor vont les noz plus très hardiz Que n'est li faucs vers la perdriz.
De même, en parlant des barons révoltés contre Guillaume-le-Bâtard , il écrit :
Maint nos en i unt abatu.
Et dans le récit de la bataille d'Hastings :
Dunt // nostre orent grand esmoi.
Ou li nostre erent au contenz (3).
(4) V. Th. Wright, BibL Briu lia., p. S58.
(2) Ibid. « This informaUon is deduced chiefly from the drcumstaiice of a fine ms. of the Chronicle of the Dukes havhig beeu recenlly discovered at Tours , which had belooged to Uie abbey of Marmoutier. See the appendix to the third vol. of M. MicheFs ediL of BeooiL •
(3) Chronique, t. UI, y. 378d5 et v. 87308.
Et quand il parle des Français, il dit:
Plus ne se puent il tenir De nos amèrement haïr.
On pourrait supposer iri que , fidèle à ses habitudes de traduction exacte , il ne Fait qu'emprunter une Tormule à son auteur , à Guillaume de Jumiéges, ou à tel autre. Il n'en est pas trace dans les passages qu'il reproduit.
D'un autre côté, il ne parle des Français qu'avec aigreur, avec amertume , avec ces rancunes persistantes de voisins qui se détestent et qui ont souvent maille à partir. 11 applaudit à leurs malheurs , il y voit une punition providentielle de leur haine pour les Normands (1).
Ici M. F. Michel objecte que quelques-uns de ces vers cités d'abord par lui , comme prouvant que Tauteur était normand , peuvent tout aussi bien le désigner comme Tourangeau. Personne, dit-il, n'ignore que la Touraine Taisait alors partie des possessions de Henri , sous le règne et par l'ordre duquel Benoit écrivait. Mais si au temps de Henri II, Normands et Tourangeaux étaient réunis sous la même domination , à l'époque à laquelle se rapportent les divers passages cités , ils n'avaient aucun intérêt commun, et partout Benoit a eu soin de bien spécifier qu'il s'agissait des Normands seuls , que c'était à eux uniquement que s'appliquait ce pronom /es noires.
il est cependant encore une objection possible et que nous ne devons pas négliger. Ce nom de Sainte-More que porte notre Benoit ne se
(il Ci devra foin essample prendre Conoistre, aperceÎTre e entendre Cum toz jors unt grant félonie Franceis vers cens de Normandie, Cum toz jurz heent les seignors.
Ci orra l^om lur crueltei E lur laides iniquitez
Plus que la chievre ne s*apese Des chous bruster, s*ele en a ese,
Plus ne se puent il tenir De nos amèrement haïr (*)
S*erent franceis cruels e fels, Mult reverteit sovent sor els, B enz es laz que il tendeient Par mult sovent feli se pemeient , Des bastons qu*aveient coilliz Brent par maintes feiz laidiz (**).
(•) V. Chrùniifut, l r', p. 648, T. 12C40
(••} Ibid, V. «ocort t. III. p. M».
trouve nulle part eu Normandie, tandis qu'il existe, nous Tavons vu tout à Tbeure, dans les deux autres provinces qui revendiquent le poète (1). Ici Tabbé de La Rue nous fournit une réponse et prouve que ce nom n'est pas si étranger qu'il semble tout d'abord aux Normands, conquérants de l'Angleterre ; il nous dit qu'il y a été porté par des ramilles d'origine normande ; que Leland, d'après la Chronique de Coventry, cite Hugues, Guillaume et Joscelin de Sainte-More (2).
A tous les arguments que nous avons apportés, il convient enfin d'en joindre un dernier qui se peut trouver dans les entrailles même du texte, et que celui-ci ne reruse pas. On sait que les rimes, en certains cas, même dans des copies altérées , peuvent Tournir une indication de la nationalité première de l'œuvre , comme ces ossements de races disparues qui disent l'âge de certains terrains. Ainsi les imparraits de la première conjugaison ont, dans le dialecte normand, une forme de terminaison spéciale. Par suite de cette particularité grammaticale, tandis que ces imparfaits cbez les poètes de l'Ile-de-France riment avec les autres, et à chaque instant se mêlent et se confondent, dans le dialecte normand la séparation est rigoureuse et fatale. Et l'indice se conserve même à travers les altérations des copistes. Car le copiste français, pour franciser un texte
(4) Et même dans une troisième qui n*a pas songé à le réclamer. 11 y a en Bourgogne, dans T Yonne, je crois, un village de ce nom. — Dans un autre passage de Benoit on trouve une trace de rancunes de voisinage qui peut conduire à la même conclusion. Benoit n^aime pas les Bretons, il les maltraite souvent : il prétend qu'ils sont
Sorfais, orguillof e félons.
(3) On pourrait tirer du choix de certains noms, dans le livre de Benoit, une autre preuve de Torigine anglo-normande du Homan de Troie. Ainsi, parmi les fils de Priam , Benoit place un certain Cassibalan (V. Rom. de Troie, v. 7963), qui n*a certainement rien de commun avec la tradition homérique. Mais il est facile de le trouver ailleurs. On a reconnu ce Cassivellaunus (ou Caswallon), ce chef vaillant, indomptable champion de Tindépendance Bretonne, qui lutta avec succès contre César et dont César lui-même a raconté Phistoire. (V. César, Comment, , liv.V, ch. xix, etc.) Cassibelan figure avec honneur dans le Brut de Wace. Un autre est désigné (v. 7969) sous le nom du fitz Mahez (Mathilde) ; c*cst le nom de la mère d'Henri. On rencontre aussi dans le livre des noms à physionomie anglaise ; un des alliés de Priam est fils du roi Dogiaa : des termes qui ne se trouvent qu'en Angleterre comme la chose elle* ménip : un des héros du poème a les cheveux aubome , ce mot si anglab qui désigne des reflets si particuliers.—N'est-ce pas encore un souvenir de Henri II, que ce rôle et cette importance donnés par l'auteur aux bâtards de Priam ? On sait ce qu'Henri faisait pour les siens, et comment les fils de Rosamonde , Bichard Longue*Épée et GeofIh>y, qui fut évêque de Lincoln et archevêque d*Yorck, étaient élevés avec ceux de la reine Éléonore.
6/i BENOIT DE SAINTE-MORE
normand, n'a pas à changer les mots, il ne change que la finale, écrivant oient au lieu de oent. Au contraire, si Ton voulait arranger en normand un texte français, il faudrait sans cesse remanier les rimes. Nous avons fait répreuve sur la plus grande partie du roman de Troie ; sauf trois exceptions , la règle y est constamment observée ; les imparfaits de la première conjugaison n'admettent jamais d'étrangers à la rime. Ce ne peut être là évidemment une rencontre purement fortuite.
Cependant il reste encore une difficulté. Si Fauteur est véritablement normand, comme nous croyons l'avoir établi, ce sont les manuscrits normands qui devraient dominer; or, c'est justement le contraire qui se présente ici. Sur les vingt-deux manuscrits que nous connaissons, il n'en est qu'un seul, le numéro 2181 de la Bibliothèque impériale, qui soit franchement normand : deux exemplaires (les n°* 1610 et 12600) gardent des traces, mais fort eflàcées , d'une rédaction normande; les autres appartiennent aux difiérents dialectes de notre vieille langue , mais surtout au français de l'Ile-de-France. Et de là ce fait singulier, et qui semble tout de suite détruire toute notre argumentation précédente , que la Chronique des Ducs de Normandie se lit seulement dans deux manuscrits normands, tandis que si l'on ne cherchait pas avec grand soin , on serait en droit de croire qu'il n'y a pas de manuscrit normand du Roman de Troie.
Mais on sait que souvent les copistes traduisaient naïvement en leur propre langue toutes les œuvres qu'ils voulaient reproduire. D'une part, ils les lisaient eux-mêmes ainsi; de l'autre, ils tenaient à être entendus le mieux possible de leurs auditeurs ou de leurs lecteurs. Le moyen-âge n'avait pas nos pieux scrupules sur l'exactitude des textes , notre respect pour les droits de l'auteur , notre préoccupation pour sa personnalité. Notre siècle, éminemment critique, s'intéresse à la date, à la nationalité, à l'originalité de l'écrivain. Le moyen-âge, comme un enfant, ne voyait que l'œuvre et s'occupait peu de l'auteur; dans l'œuvre même, il ne voyait que l'efiet produit sur lui-même, l'intérêt et non les ressorts, ni les moyens employés. Peu lui importaient dans la cathédrale le nom et la personne de l'architecte, dans le poème la personnalité du poète. Ainsi, plus une œuvre était vite répandue, plus elle perdait vite la marque originelle. Les rédactions en dialectes divers étaient comme une
série de traductions, où le texte primitif avait souvent chance de disparaître, surtout lorsque, comme ici, il n'appartenait pas au dialecte de la majorité des lecteurs. La Chronique^ avec son accent de patriotisme normand très-marqué, intéressait surtout ceux dont elle reproduisait l'histoire ; elle s'est , par cela même , conservée dans leur langue. Le Roman de Troie, au contraire, oflTrait au point de vue de la nationalité ce caractère impersonnel , ce caractère avant tout général et humain qui devait faire, au moyen-âge comme aux XVP et XYII* siècles , le succès de ce genre de sujets. Ils n'étaient ni français , ni anglais, ni italiens; c'était le passé commun des nations de l'Occident, de l'humanité instruite , des peuples initiés à la connaissance des langues classiques. Ainsi le succès même et la popularité du Roman de Troie avaient tout de suite effacé sa nationalité.
En outre , le manuscrit 21 81 n'est qu'incomplètement normand. Il a gardé soigneusement les finales normandes : il écrit seient, feseient, deslei, lornei, etc. ; mais partout où le son n'exige pas une orthographe particulière, il néglige l'orthographe normande, il a même des moments d'oubli , et écrit parfois par eit au lieu de of les imparfaits de la première conjugaison. Évidemment ce manuscrit à l'aspect normand n'est pas l'œuvre d'un normand , mais d'un copiste français qui ne veut pas refaire les vers, qui voudrait même les reproduire exactement, mais qui les change instinctivement et les écrit à sa façon.
Mais ces singularités , loin de détruire notre thèse , en sont au contraire les appuis les plus incontestables et la démonstration même. Un texte tout-à-fait normand pourrait être la transcription d'un original français faite par un copiste normand. Ce texte-ci, au contraire, qui veut être normand, mais où, à chaque instant, échappent naïvement, instinctivement, des traces d'une orthographe différente, par cela même qu'il est incomplètement normand, et par la façon dont il l'est, prouve l'existence d'un original normand antérieur. Les traces beaucoup plus rares de formes normandes dans les autres manuscrits cités fortifient encore notre conclusion. L'étude attentive des textes amène donc invinciblement à conclure que Benoit appartenait à la Normandie elle-même , non aux provinces annexées par les ducs normands, qu'il n'était pas normand de soumission, mais normand de race.
66 BBNOIT DE SAINTE-MORK
Et par là, bien qu'il ait écrit en Angleterre et sous les yeux d'un roi anglais, il appartient bien à Tbistoire littéraire de la France. 11 convient de regarder de près ici ce qu'étaient ce prince et sa cour , pour bien connaître Benoît de Sainte-More et les conditions dans lesquelles son talent s'est développé.
Autour de Henri 11, surtout dans les années paisibles qui s'étendent de son avènement aux débats avec Thomas Becket, une cour avait dû se grouper, qui avait été un grand foyer de culture sociale et intellectuelle. Une cour se forme , et les élégances sociales se développent tout naturellement autour d'un souverain riche, possesseur de vastes domaines, et attirant à lui une foule de grands seigneurs. Or, Henri II était certainement le plus riche et le plus puissant des princes de son temps. Si les poètes de cette époque, gallois, anglais ou normands, se sont plu à célébrer la cour du roi Arthur, souverain de l'univers, où se pressaient à l'envi les barons du monde entier, on est en droit de penser qu'une . flatterie délicate à Tadresse de Henri n'était pas étrangère à ces peintures. Roi d'Angleterre , suzerain d'Ecosse , conquérant de l'Irlande , roi de Galles , il était encore duc de Normandie et de bien d'autres provinces. Vassal du roi de France pour une partie de ses domaines, Henri était dans ce pays même plus puissant que son suzerain.
Avant qu'il possédât l'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du roi de France. « Bientôt roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, suzerain de la Bretagne, il prît l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère; il réduisit la Gascogne ; il gouverna la Flandre comme tuteur et gardien en l'absence du comte ; il prît le Quercy au comte de Toulouse. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, il réduisit le Berry , le Limousin , l'Auvergne et acheta la Marche. A sa mort, il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de nos départements et le roi n'en avait pas vingt (l). • C'était là un fait qui n'avait pas pu passer inaperçu des contemporains. Aussi Robei*t de Crickdale, dédiant son livre à Henri II, lui expliquait-il son hommage en disant qu'il n'avait pas cru convenable que le maître et Tarbitre de régions si
{i) V. Michelet, HisU de France ,1, Il , p. 8JI.
nombreuses , ignorât les diverses parties de cet univers dont il dominait une si grande part (1) .
Et il y avait surtout un pouvoir bien autrement effectir; le roi de France, pour la moitié de ses États, n'a qu'une autorité nominale , des États qui relèvent de lui, mais qui ne lui obéissent que par leurs souverains Téodaux ; Henri II , par lui-même ou par sa Temme , est maftre personnel des siens. Sa puissance militaire est énorme. Il a à la fois la puissance d'apparat, la force féodale, avec ses vassaux, barons et chevaliers, et la puissance réelle, la force moderne par ses soudoyers Gallois, Anglais, Brabançons, troupes qu'il a dans sa main, qui n'ont pas de liens de parenté ni de vasselage avec les ennemis qu'il veut choisir, qui servent quand il veut, où il veut, aussi longtemps qu'il
veut.
L'Europe semble reconnaître le grand caractère de cette royauté. Les filles de Henri II/ entrent dans toutes les maisons souveraines. L'une d'elles devait être l'aïeule de saint Louis.
Aussi se plaisait-il à s'entourer de toutes les splendeurs de la puissance. Pour avoir une idée des magnificences qu'il déployait, il suffit de lire le récit de celles qu'étalait Becket quand il l'eut fait son chancelier. Voyez , par exemple , la description de ce cortège , de ce luxe où l'on retrouve encore quelques restes de barbarie, qu'il étale à ses entrées dans les villes de France, lorsqu'il marche contre Toulouse (2). En voyant défiler ce cortège triomphal, chacun s'écriait : Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre quand son chancelier voyage en tel équipage I
Henri II paraît avoir été admirablement Tait pour ce grand rôle. Il avait les grâces de la royauté. Girauld le Gallois, dans le passage que nous citions plus haut, nous ditqu'il était affable, souple, enjoué, et que, quelle que fût sa secrète pensée, il ne le cédait à personne en urbanité. On trouvait en lui toutes les aptitudes des hommes appelés à conduire des foules. On admirait rétonnante puissance de sa mémoire, f II n'oubliait jamais, disait-on, ce
(i) f In congruum fore tôt et tantarum regioDum dominum et rectorem ignorare partes orbis eu jus DOD minima parte dominaris. • Wright, BibL Brit, , 1186.
(S) V. la description de William Fatj Stephen, citée par Lingard, L 11, p^ 321-328, note, et par MIchelet, HisU de France.
quMl avait entendu une Tois ; celui qu'il avait une Tois regardé en Tace n'était plus un étranger pour lui (1). '
Surtout, il avait tous les instincts d'un vrai roi tel qu'on l'entendra plus tard, ne voulant voir autour de lui aucune autorité qui ne relevât de lui. Selon Jean Brompton, il disait à ses Tamiliers comme Alexandre, que le monde tout entier était bien peu de chose pour un seul homme puissant. La jalousie, ou plutôt la Tureur de la domination , jalousie qui se traduira plus tard par la majesté et la hauteur, éclate parrois chez lui naïvement, d'une façon toute physique, presque bestiale. S'il rencontrait quelque contradiction, ses yeux s'injectaient de sang, ses regards semblaient enflammés. Un page lui ayant, dans une circonstance semblable, apporté une lettre, le roi se jeta sur lui et tenta de lui arracher les yeux, il ne put s'échapper sans blessures (2). Son ministre favori, Hamet, ayant voulu Igi présenter quelques observations , il le poursuivit jusque sur l'escalier. En apprenant que son ancien protégé Becket avait osé de Yezelay excommunier six de ses plus chers amis, il jette son chapeau , son épée, ses habits, il arrache le tapis de soie qui couvrait son lit et se met à mâcher la paille (3).
Les panégyristes l'appelaient « un lion de justice (A). » Ses ennemis lui appliquaient la même épithète en la commentant : « Léo et leone trucalentior, dum vehementius excanduit. » Il faut noter cependant que des écrivains, même ecclésiastiques, comme Guillaume de Newburg, se sont plu à célébrer la bonté et l'humanité de l'adversaire de Th. Beket. Il avait adouci les pénalités sur la chasse ; il avait pris en main la protection des naufragés et réprimé le droit d'épave. 11 tenait à défendre les mineurs, les pauvres, les veuves. Il ne leva que des impôts modérés, n'aimant pas la guerre , quoiqu'il l'ait souvent faite , ménageant le sang de ses sujets, aimant mieux gagner par argent ou par adresse.
Il rêvait déjà d'établir l'égalité, en abaissant les grands, en élevant les petits. En ce temps de moralité féodale, où les castes sont de droit divin, on regarda cela comme une impiété, un outrage au droit, un crime
(i) V. Lingard, Histoire d'Angleterre, t. Il, p. 816. (3) V. Epist. s. Thoms, i, â5.
(3} V. Seripiores fr,, t. VI, p. 215. • Et cœpit slramineas niasUcare feslucas. (à) Léo justltis, c'était Texpression qu*on avait empruntée aux prophéties île Merlin, pour rappliquer au roi Henri I*'.
contre nature. C'est ainsi que le présente un écrivain contemporain qui» attaché à Thomas Becket et puni par le roi de ce dévouement, nous a laissé de lui un rancuneux et saisissant portrait (1). Unissant, nous dit- on , aux rejetons des plus nobles familles des filles de condition misérable, il a Tait de tous leurs héritiers des gens de rien; unissant les nobles héritiers à des serfs, il a réduit tout le monde à la roture : « Filias miserae conditionis corruptas et oppressas copulans clarissimis, heredes omnes mechanicos creavit. Servis generosas copulans , pedaneae conditionis récit universos. > C'est Timage que donne de lui Giraud de Barri , disant sans colère : 11 Tut très-empressé à établir la paix et à Tobserver, aimant les humbles , écrasant la noblesse , foulant aux pieds Toi^ueil ; comblant de biens les affamés et renvoyant à vide les riches , exaltant les humbles et déposant les superbes, unissant ou plutôt confondant les droits du sacerdoce et de Tempire , et étant tout à lui seul, « et omnia solus existens. »
A son armée de Brabançons et de Gallois il en avait joint une autre non moins redoutable au clergé et aux barons, une armée de légistes. On a beaucoup célébré les légistes, comme ayant contribué à affranchhr les peuples de la féodalité ; ils ont été surtout , en tous les temps , les aides du pouvoir absolu lorsqu'il n'ose pas attaquer de front ce qui lui fait obstacle, aidant à tourner les résistances, à ressaisir par le détail ce qu'on semble abandonner en gros, à dévorer feuille à feuille les libertés ou les pouvoirs contraires. A tous les droits donnés par le ciel, il a substitué le droit du forum: «omne jus poli jure fori demutavit» , disait l'écrivain que nous citions tout à l'heure. Petite phrase , mais qui dit beaucoup et montre que la haîne fait découvrir bien des choses. Ce droit du forum, c'est-à-dire le droit romain substitué à tous les autres droits, au droit du ciel, au droit chrétien et au droit féodal , c'est la révolution que vont tenter tous les pouvoirs laïques, qu'après Henri II essaiera Philippe-le-Bel.
Auprès de cette royauté 'du Xll* siècle, il ne faudrait pas, bien entendu , songer à trouver par avance quelque chose de semblable , par exemple , à la cour de Louis XIV. C'étaient parfois de terribles courti-
{i) • Humilitatis amator, nobilitatis oppresaor et superbis calcalor. •
sans que ceux qui entouraient le roi d'Angleterre. On rencontre là les plus étranges et les plus violents contrastes. Il Tant s'y attendre avec une société qui s'essaie aux élégances de la civilisation , mais qui , par certains côtés , est encore à demi-sauvage , et qui d'ailleurs a pour origine toutes les violences et les horreurs de la conquête. Horrible est le portrait que nous a fait d'eux un homme qui avait vécu en familiarité avec eux, le confident de Thomas Becket, Jean deSalisbury, dans ce livre bizarrement composé, bizarrement intitulé : Polya^aticm ou de Nugis Curiaiïum, des Folies des gens de cour (1). Ce mot de Curialis, V homme de cour, qui, au XVP siècle et au XVI1% avec B. Castiglione ou B. Gracian, résumera toutes les perfections , est dans la bouche de Jean de Salisbury le synonyme de tous les vices, de toutes les violences, de toutes les abominations , de toutes les monstruosités morales. Le Polycraticus est la plus violente des satires. C'est, du reste, un fait à noter que l'abondance des satires à ce moment , satires latines et satires en langue vulgaire , satires contre les moines (2), satires contre les courtisans. Nous voyions la satire tout à l'heure avoir sa place dans les concours des écoliers. Le titre même de Jean de Salisbury, De Nugis Curialium, est repris par Gautier Map. Les satiriques sont de tous les auteurs latins les plus connus, les plus souvent cités. A chaque instant vous retrouvez ces mots : ut ait Satiîicus, ut ait Ethicus.
A ces violentes et sauvages natures il fallait de violents exercices , des plaisirs de sang. Ce sont de rudes chasseurs. Voyez les ardeurs qu'ils y portent. Jean de Salisbury les a peintes d'affreuses couleurs, et n'a pas consacré moins de treize pages à ses invectives et à ses désolations morales. On y trouve des phrases terribles. Ce n'est plus un divertissement, mais une furie. Ils ne gardent presque plus rien d'humain, nous dit-il : ce sont à demi des bêtes féroces. On n'en trouve pas un qui sache ce que c'est que sobriété. Par des voies mystérieuses et véritablement miraculeuses, la vengeance divine semble se plaire à prendre pour théâtre de ses exécutions ces forêts conquises par le pillage , et théâtre de leurs sauvages plaisirs, ces forêts tant aimées des conquérants nor-
(i) V. Baldassar Castiglione, // Cortegiano, Venise, Aide, i5S8, in-f*. — UHomme de cour, de Baltaiar Gracian, trad. par Ameiol de La Houssaye. Lyon , 1693. (2) Par exemple, le Spéculum StuUotitm, de Nigellus Wireker.
mands, si jalousement gardées, au mépris de toute humanité. Ils y meurent en bêtes après y avoir vécu comme des bêtes. Joignez à cela la passion des tournois, ce heurt de deux lourdes machines de guerre où vainqueur et vaincu restent souvent étendus sur le champ , comme morts, pour le plus grand honneur des dames (1). Le Chevalier errant n'est pas une fiction des poètes du temps. On voit les grands seigneurs courir le monde en quête de cette gloire violente et brutale, comme ce jeune Henri que sou père fit si malheureusement pour lui couronner de son vivant, et qui semblait beaucoup moins glorieux de son titre de roi que de ses prouesses en champ clos. Il avait passé trois ans à courir les cours du continent pour y disputer les prix des joutes (2). Son frère Richard conquiert la même renommée. Joignez à cela les longs repas , où Ton répare les pertes de ces énormes fatigues , où la forte nourriture appelle les excès de boisson , qui dégénèrent bientôt en de bruyantes orgies, et que Jean de Salisbury compare aux festins des Centaures, d'où Ton ne revenait pas sans cicatrices « Convivia centororum a quibus sine cicatrice nemo revertitur. » Joignez à cela enfin les débauches les plus monstrueuses et les plus effrontées, impudemment violentes; joignez-y les plus absurdes superstitions , astrologues , sorciers , magiciens , etc. Jean de Salisbury en compte jusqu'à treize espèces : incantatores , arioli, anispices, physici, vultivoli , imaginarii , conjectures, chiromantici , specularii, mathematici , salissatores , sortilegi , augures, superstitions si bien enracinées que le moraliste qui les combat a peine à s'en défendre ; que non-seulement il écrit un chapitre entier de Variis ominibm, mais tout un livre sur ces faux prophètes , prétendus révélateurs de l'avenir. Et cependant ces grands chasseurs , grands mangeurs et grands
buveurs, contempteurs de tout droit et de toute justice, ces violents, ont déjà des instincts de civilisation très-prononcés. Ce livre même oii Jean de Salisbury les attaque si violemment, au milieu de toutes ses
(i) PolycraticuSt Gil., 1848, t. Hl, p. 3« etc. < Semiferi... Raro invenitur quisquam eorum modestus aut gravis, sobrius nunquam. Proceres iiostros inter venandum \eris ?ariisque miraculis indignatio divina percussit, beslialemque sepe inveneniul exilum viUe, qui, dum licuit, bestialiler TixeranL — Dmni judicii contemptores , in vindictam feraram , imagtnein Dei exquisitis suppliais Texanint, nec Terid sunt hominem pro bestiola perdere, quem unigenitus redemit sanguine suo. »
(2) < Pre universis mortalibus oblinuit gloriam et supereminentiam militie secularis. • Petr. Rlosensis, Épist 2.
72 BEÏVOIT DE SàlNTB-MORE
invectives, nous donne l'idée d'une société déjà élégante et raffinée. On y voit qu'elle n'est pas encore arrivée à la politesse achevée , mais , ce qui est un signe de civilisation , qu'elle s'en préoccupe beaucoup. Une partie de l'ouvrage est une sorte de cours de civilité. L'auteur y discute tout ce qui touche aux convenances sociales, à la tenue d'un banquet, aux conversations qui doivent l'égayer. Il y indique la direction que le maître de maison peut donner à l'entretien , les plaisanteries même personnelles qui ne blessent pas; il dit comment il y faut mêler de sages et utiles propos sans pédantisme et • appeler avec la coupe mère de la joie les Nymphes et les Muses (1). »
11 signale la recherche des tables, il prétend qu*on a dépassé à cet égard les inventions des anciens, et que ce qu'on signalait chez les Romains comme excès et dépravation du luxe est devenu une marque de délicatesse et de vie élégante et de magnificence. Il parle de parrums rares, de viandes et de vins amenés à grands Trais des pays les plus lointains. Déjà, dès le milieu du siècle, Guillaume de Malmesbiiry nous donnait des renseignements analogues; il signalait chez les Normands la recherche des vêtements, la délicatesse excessive de la table, « vestibus ad invidiam cuiti, cibis citra ullam nimietatem delicati » , leur hospitalité facile et splendide, les recherches de leur magnificence, « diem sibi périsse existimat opulentus, quam non aliqua praeclara magnificentia illustravit. » Jean de Salisbury dit de même : • Nostrates in luxus splendore gloriantur. >
Les auteurs du temps témoiguent d'un grand adoucissement et même d'un amollissement de mœurs, qui est un signe incontestable de civilisation. Jean de Salisbury assure qu'au milieu de ces mœurs élégantes les chevaliers ont perdu le goût de la guerre, qu'ils sont uniquement occupés de tendre des pièges à la pudeur d*autrui , de prostituer la leur , de faire assaut de beau langage , de s'asseoir chaque jour à de splendides festins.
Et à ces banquets parfois si tumultueux ils appellent le plus souvent des intermèdes délicats que nous pourrions leur envier. Ils y écoutent des récits poétiques, ils y entendent chanter ou repètent eux-mêmes
(1) V. Polycratxcus , lib. VUI, c iO.
des chansons d*amour (1). Ils sont passionnés pour la musique. Parmi les écrits latins du temps, on trouve un traité de Harmonia ou de Mwiica de Richard-Ie-Sacristain. Et cette musique était déjà des plus savantes et des plus raffinées, si Ton en croit les longs détails dans lesquels est entré Jean de Salisbury, dont le témoignage a d'autant plus de prix qu'il déteste cette société. « Quum prœcinentium et succinentium, canentium et decinentium, intercinentium et occinentium prsemolles modulationes audieris, Sirenum concentus credas esse, non hominum, et de vocum Tacilitate miraberis. Ea siquidem est ascendendi descendendique Tacilitas, ea sectio vel geminatio notularum, ea replicatio articulorum , singulornmque consolidatio, sic acuta vel acutissinia gravibus et subgravibus temperantur , ut auribus sui judicii fere subirabatur auctoritas. > Le même auteur se plaint qu'on ait efféminé le chant d'église lui-même. Et devançant certains rigoristes de notre temps , il se plaint que dans le sanctuaire même « lascivientis vocis lu\u , quadam ostentatione sui , muliebribus modis notularum articulorumque cœsuris stupentes animas emollire nitantur. Nostra aetas, prolapsa ad fabulas et quaevis inania, oculorum et aurinm voluptate suam mulcet desidiam, luxuriam accendit, conquirens iindique fomenta vitiorum. Nonne piger desidiam instruit et somnos provocat instrumentorum suavitate aut vocum modulis, hilaritate canentium aut fabulantium gratia? Desidiam nostri prorogant histriones. •
Jean nous montre ses contemporains passionnés pour les spectacles de toutes sortes ; « spectacula et infinita tyrocinia vanitatis. » Tout un chapitre du Polycratims est consacré aux histrions eux-mêmes : • Hinc mimi, salii vel saliares, balatrones, aemiliani gladiatores, palaestritae, gignadii, prapstigiatoi^s et tota joculatorum turba procedit. • Sa continuelle préoccupation d'élégance classique donne ici , comme en d'autres points, un certain vague à ses renseignements sur l'état social de son temps ; on est en peine de distinguer entre ce qu'il lui prend et ce qu'il emprunte aux anciens, mais d'autres témoignages contemporains sont plus explicites. Pierre de Blois, par exemple, se plaint de voir le noble
(Ay V. J. de Salisbury, Polycraiieuê , p. M. « Conviviu cariniaibus eicilaïUui-. Cjtliaris el lyra d tjnnpano et Ubia... • U nous montre des houimes graves occipés à chanter < amatocia que ab ipsU dicuntur elegaotius stullkinia et bucolka. •
talent de sod frère Guillaume, au lieu de se consacrer au\ saintes études, se perdre à écrire des comédies et des tragédies. M. Wright en a publié une intitulée : Aida (1). On sait qu'un certain Hilarius, élève d'Abélard, qu'on a cru reconnaître pour anglais à certains détails de ses œuvres , avait écrit dans la première moitié du siècle un miracle de saint Nicolas, un Lazare^ un Daniel.
Le goût des plaisirs littéraires est si bien répandu que nous voyons déjà en honneur ces lectures publiques si recherchées aujourd'hui encore en Angleterre. Giraud de Barri nous raconte que lorsqu'il eut achevé sa Topographie de F Irlande, divisée en trois livres ou « distinctiones » , il la lut devant une réunion publique de l'Université d'Oxford et y consacra trois journées (2). L'auteur y déploya même des magnificences qui n'ont pas été souvent renouvelées depuis. A la lecture, il joignit des fêtes splendides qui ne durent pas peu contribuer à développer l'enthousiasme des auditeurs. Il donna chaque jour l'hospitalité , hospitio suscepit et exhibait , le premier jour , aux pauvres de la ville ; le deuxième , aux docteurs et aux étudiants les plus illustres ; le troisième , au reste des écoliers, aux boui^eois et aux chevaliers.
Cette cour de Henri 11 , que nous venons d'essayer de peindre , était tout-à-fait française , et lui-même est un prince éminemment français. Il a fait, il est vrai, une rude guerre au roi de France; mais c'était vraiment une guerre civile, oii une moitié de notre pays était sans cesse poussée contre l'autre. Né en France , ayant toujours parlé notre langue , Henri a passé une partie de sa vie sur le continent, allant sans c^se de l'Angleterre à ses possessions ducales, avec cette activité incessante qui lassait ses courtisans (3) et étonnait tant le^ contemporains dans un homme qui avait hérité de sa mère tous les traits de la race de Guillaume , la taille ramassée, l'obésité précoce, le ventre énorme et en pointe. Autour de lui, comme autour du roi de France , on ne connaît que deux langues : le
(1) V. Th. Wrighl, Early mysterie» , in-S», p. 195.
(S) V. Giraldas Gambrensis, De Gestii^ Ub. II, c 16.
(3) Il était toujours sur pied : « A mane usque ad Tesperam stat in pedes. • V. Lingard, p. 818 : « Après la chasse, il prenait un repas à la hâte, et se le?anl, en dépit des murmures de ses courtisans, illes faisait marcher ou se tenir debout arec lui jusqu*an temps du repos. > On crohrait lire la contre-partie de rhistoire de Henri IV et du duc de Mayenne, et de la veugeanœ clémente du Béarnais. Id, c*est par avance la remnche des hommes gras.
latin pour les savants , le français pour Tusage ordinaire. Nous en trouvons une preuve saisissante dans Girauld de Barri. Lorsque celui-ci va prêcher la croisade dans le pays de Galles, 1188, quoique Gallois par sa mère, attaché à Téglisede St-David, et ayant longtemps habité le pays, il ne prêche qu'en latin et en français ; il y trouve , si on l'en croit , l'occasion d'un de ses plus beaux triomphes oratoires, qui rappelle ceux de saint Bernard en Allemagne. Quoique l'immense majorité de ses auditeurs n'entendît ni l'une ni l'autre de ces langues, touchés cependant de sa parole, ils fondent en larmes et se précipitent en foule pour prendre la croix (1). L'archevêque Baudoin disait qu'il n'avait jamais vu tant pleurer dans un jour.
La littérature courante est toute française ; il n'y est question ni de normand, ni d'anglo-normand. Wace, racontant la bataille d'Hastings, parle du succès des Français. C'est de France que vient la règle du beau langage ; et Gervais , de Pont-S**-Maxence , peut s'écrier avec fierté dans son poème sur Thomas Becket :
Et bon est mon langaage , en France fii jeo né.
Sous l'influence française , il se produit dans l'Angleterre normande un magnifique développement d'imagination romanesque. Si, en effet, Luce du Gast ou du Gad, et Robert de Borron ne sont pas des noms légendaires, si les belles rédactions en prose du Lancelot, du Tristan et du Saint-Graal (qui malheureusement ne nous sont arrivées qu'évidemment remaniées) s'y écrivaient en même temps que les récits de Benoit de Sainte-More, il faut avouer que cette province littéraire de notre France n'avait rien à envier à la mère-patrie.
Presque tous les hommes qui s'illustrent dans les lettres ou les affaires ont tout au moins passé par la France ; ils sont allés achever de s'instruire à Paris , comme Jean de Salisbury , Girauld-le-Cambrien , Daniel de Merlay , etc. Les barons de Henri II sont français : de Normandie , d'Anjou, ou de Touraine. L'église anglaise est remplie de Français , au rang desquels on trouve cet habile et savant Pierre de Blois.
(i) V. Giraldus Cambrensis» De §€Hi$t lib. II, c. Itf.
Cependant , il ne faut pas oublier que , sous cette prédominance de la langue et de la race Trançaises, il y avait d'autres éléments qui tendaient à reparaître et qui donnaient à la cour de Henri II une physionomie particulière , qu'on a eu raison de signaler. Si , pour développer les intelligences , la diversité des études et des inspirations est un puissant excitant, nul centre, au moyen-âge, n'a présenté de semblables ressources. C'était un lieu de fusion des idées ; on a eu droit d'y reconnaître la source de tout un développement littéraire et de tout un cycle.
On y trouvait réunies les nationalités les plus diverses. On a pu , à juste titre, comparer le spectacle qu'elle offrait à ce tableau que Fortunat nous a tracé de la cour des Mérovingiens , oii , par un curieux hommage au pouvoir de la civilisation , des rois barbares se faisaient honneur de grouper autour d'eux des poètes de toute race, parlant même des langues que ces princes n'entendaient pas. • A côté du dernier adorateur de la Muse latine , à côté de la lyre d'Achille retentissaient la harpe du barbare et la hrote du breton. > De même à la cour de Henri , quatre races, quatre langues et quatre génies étaient en présence. A côté des Français du Nord , il y avait des Provehçaux , des Saxons , et des Celtes. Henri II, en effet, avait réuni sous sa loi tout le monde celtique : Celtes du pays de Galles qu'il avait réduits , Celtes d'Ecosse et d'Irlande qu'il avait faits ses tributaires, Celtes de la Bretagne française, où il avait converti en suzeraineté effective la suprématie purement nominale accordée jusque-là aux ducs normands. Il paraît avoir été en particulier très-préoccupé des Gallois. Il les surveillait avec un soin jaloux. Il ne voulut jamais laisser Girauld de Barri occuper le siège de saint David, disant que l'orgueil et les prétentions des Gallois en seraient augmentés. Moitié par politique , pour rattacher à lui toute une partie remuante et jusque-là indisciplinée de l'Angleterre» moitié par un attrait d'imagination , il tint beaucoup à se rallier les Gallois et les Bretons en général. Il avait fait chercher et n'avait pas manqué de trouver le tombeau d'Arthur, f ce niystérieux tombeau dont la découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des temps (1). » Il y avait dans l'entourage de Henri II des Gallois d'ori-
(i) V. Michelet, Hisi. de France, t. II . p. 3S9.
giDe , qui , s'ils n'en parlaient pas d'habitude ta langue , étaient Tamiliarisés avec les choses galloises, en avaient gardé Tesprit et les traditions, les mettaient en latin et les répandaient autour d'euK , comme Gautier Map, originaire des marches de Galles, Glocestershire ou Herefordshire , comme Girauld de Barri ou le Cambrien , normand de grande race par son père , gallois par sa mère , et allié aux princes du South-Wales. Il y avait aussi des hommes de race anglo-saxonne, comme Becket et Jean de Salisbury. Celui-ci nous montre comment , sous Henri II , l'élément anglais reparaissait. Ce sont les Anglais , dit-il , qui ont assuré la soumission du comté de Bretagne ; ils se sont montrés au siège de Chinon : < Angles et Normannos jam multiplex confederatio univit. •
La race anglaise se relevait aussi dans l'ordre des lettres et du savoir. Elle avait des rapports de plus en plus Tréquents avec le Continent , surtout avec Paris, la métropole de la culture intellectuelle.
Il parait y avoir eu à ce moment en Angleterre une vive ardeur scientifique. Les études astronomiques ont trouvé de nombreux disciples. Aux noms de Gerland, qui avait écrit vers 1082, d'Athelard de Bath, qui avait composé vers 1116 des livres d'astronomie, le règne de Henri II en avait ajouté plusieurs autres. Quelques esprits curieux ne se contentent pas des enseignements que peuvent leur apporter les livres, ils vont s'instruire aux foyers même de la science , ils vont la chercher à ses sources. Daniel de Merlay, né à ce qu'on suppose dans la ville de Merlay, en Norfolk, ou d'après ses propres déclarations dans le diocèse de Norwich, et qui parait avoir écrit vers 1175, nous raconte qu'il est allé étudier à Paris, et qoe , peu satisfait de la science qu'il y a trouvée, il a passé en Espagne, et que sachant que c'est à Tolède que la science des Arat)es, qui consiste presque tout entière dans le quadrivium , a trouvé de son temps le culte le pins Tamenx , il s'est hâté d'y courir pour y entendre les plus sages philosophes du monde. Il en était revenu avec une foule de livres précieux • cum pretiosa multitudine librorum (1 ) » , et il avait écrit un livre d'astronomie en deux parties , dont la première traitait de la création , de la nature , de la matière et du monde ; la seconde , de la nature et des mouvements des corps célestes. Ces rapports
(i) D. de Merlay , De naturis inferiorum et iuperiorum. Préface. Cilé par Th. Wright, BiU. Brit., p. 227.
des écrivains anglais avec les Arabes n'étaient pas une rareté. On nous cite un certain Alfred, appelé encore Alfred de Sarchel qui, vers 1170 , traduisait en latin des livres des Arabes et d*Aristote.
Au nom de Daniel de Merlay, il faut joindre ceux de Guillaume le clerc, astronome et astrologue de Jean, connétable de Chester, 1185; de Roger de Hereford qui , vers la même date , composa divers traités d'astronomie (1) et s'était occupé aussi de la transmutation des métaux.
On se livre aussi à des études géographiques. Girauld de Barri assure que , dans sa jeunesse , il avait composé une Chronographie et une Cosmographie. Vers 1154 Garadoc de Lancarvan écrit un livre de Situ Or bis. Nous avons vu tout à Theure Robert de Grickdale abrégeant Pline-V Ancien, y chercher avant tout la connaissance des parties du monde. L'exemple de cet auteur nous montre qu'on s'intéresse à l'histoire naturelle. 11 nous enseigne en même temps pourquoi Benoît de Sainte- More citera Pline à plusieurs reprises. Gervais de Tilbury, dans ses Otia Imper ialia, dédiés à l'empereur Othon, livre écrit sous le roi Jean, mais oii il rappelle des événements datant de 1183, parle de la triple division du monde , et donne une description géographique de chaque contrée et de ses singularités.
L'ardeur pour les lettres est plus grande encore. M. Th, Wright n'a pas compté, sous le règne de Henri II, moins de soixante-neuf écrivains latins pour la plupart. Ge sont surtout des chroniqueurs ou des historiens. On peut signaler en effet à cette époque, en Angleterre, un grand nombre de travaux historiques. G'étaient la plupart du temps des histoires locales d'églises ou de couvents et des vies de saints ; mais d'autres s'essayaient à retracer l'histoire générale. Un historien anglais, Robert Henry, remarque, à ce propos, qu'ils surpassent, tant en mérite qu'en nombre, ceux de toute autre nation de l'Europe à cette époque. La curiosité dépassait même les limites de l'Angleterre. On avait vu, dans la première moitié du siècle, vers H/iO, Robert de Rétines traduire le Gorau et écrire une vie de Mahomet. 11 est resté, du même temps, d'énormes recueils de sermons , d'homélies et de traités théologiques. Les
(i) Theoriea Planetamm; de quatuor pariibus Judicii a$troHomiœ,ea quatre li?re8| de Ortu et oeeatu signorum, et. encore CoUeetaneum annorum omnium planetarum, 1170. U a évidemiiient étudié les travaux des Arubes ; il fait allusion à leur &çon de compter les mois et les années.
poètes latins ne sont pas moins nombreux et s'exercent dans les genres les plus divers. On composait des codes poétiques à leur usage , comme la Nova poetria de Geoffroy de Yinsauf.
Les sources dMnstruction s'étaient multipliées. A Londres , au temps de Thomas Becket, d'après Williams Fitz Stepbens, auteur d'une vie du prélat, trois églises principales avaient des écoles célèbres : « Très principales ecclesiae scbolas célèbres babent de privilegio et antiqua dignitate » ; d'autres s'ouvraient cbaque jour sous les auspices de quelque notoriété philosophique. Et si l'on en croit ses descriptions, il y avait une grande activité d'études qui se manifestait dans des luttes publiques. Les jours de fête, dans les églises qui les célébraient, il s'engageait des concours entre les représentants des diverses écoles. On y faisait assaut de dialectique ou de rhétorique ; c'était le lot des élèves les plus avancés. Les plus jeunes engageaient des luttes poétiques, « versibus inter se conrixantur » , ou disputaient sur les principes de la grammaire. Il y a là quelque chose qui rappelle nos concours d'aujourd'hui ; mais il s'y mêlait des exercices plus libres. Les adversaires, < avec une licence sans frein » , échangeaient de mordantes épigrammes, attaquaient leurs camarades sans les nommer , e avec toute la licence de l'antique vers fescennin , » et souvent même, nous dit l'auteur, leur hardiesse s'attaquait plus haut, à la grande joie de l'auditoire. < Licentia fescennina socios , suppressis Dominibus liberius laedunt, laedorias jaculantur et scommata; salibus socraticis sociorum vel forte majorum vitia tangunt vel mordacius dente rodunt theonino audacibus dithyrambis. >
D'autres écoles , dont la gloire devait subsister jusqu'à nos jours , étaient alors déjà fameuses. Oxford s'était relevé sous le règne de Henri II des désastres éprouvés au temps du roi Etienne , qui avait brûlé la ville et dispersé les maîtres et les disciples. Cambridge était déjà un séminaire de savoir. Il sortait de là chaque année, au témoignage d'un contemporain , une foule de maîtres qui allaient répandre l'instruction dans l'Angleterre tout entière. Pierre de Blois se plait à témoigner de son état florissant. Les écoles cathédrales avaient repris une vie nouvelle. Quelques-uns de leurs maîtres ou scolastiques étaient comptés parmi les plus illustres savants du temps. Le scolastique de Lincoln était le fameux Guillaume du Mont , qui avait d'abord professé à Paris avec distinction.
On signale encore au même temps une autre école, celle de Dunstable, dépendant de Tabbaye de St-Albans, qui avait alors pour chef Alexandre Neckam. Les écoles monastiques s'étaient en même temps multipliées.
On ne sortait pas toujours de là fort savant. Si Ton en croit Fauteur d'une vie de Thomas Becket, écrite de 1172 à 1175, quelques-uns des messagers envoyés au pape par Henri II, ne témoignent pas d'une grande connaissance du latin; si les uns s'en tirent à leur honneur, les autres maltraitent fort la langue de Cicéron :
Tel qui fist personel del verbe impersonal , Singuler et plurel aveient tut par îgal.
Mais les exemples abondent qui nous prouvent que d'autres savaient tirer un meilleur fruit de ces études. Il suffit de citer Jean de Salisbury et Joseph d'Exeter. Je ne parle pas de Pierre de Blois qui était venu du Continent. Aux portraits tracés par les satiriques, on peut opposer celui que ce dernier écrivain , chancelier de l'archevêque de Cantorbéry , nous fait des ecclésiastiques qui entourent le prélat ; il les peint comme des hommes qui connaissent parfaitement les lettres , chez lesquels on trouve toute la rectitude de la justice, toute prudence, toutes les formes du savoir, et qui s'exercent après l'oraison et avant le dîner à la lecture* h la discussion philosophique, à Tadministration de la justice.
Henri II lui-même était plus que tout autre prince disposé à seconder ce mouvement intellectuel. Il s'intéressait vivement à toutes les choses de l'esprit. Une foule de livres de ce tewps lui sont dédiés , livres eu toutes les langues , poèmes français et poèmes latins , et travaux de toute sorte. C'était pour lui plaire que Wace écrivait; c'est à lui que Benoit, à plusieurs reprises, consacre sa Chi-mique. Joseph Iscanus lui dédie sa Destruction de Troie, écrite en vers latins asses purs. C'est pour lui quiç Robert de Crickdale abrège Plioe. Il a si bien l'amour de la poésie qu'il ne se contente pas de goûter celle qui vient s'offrir à lui , il va e» chercher une toute nouvelle pour les hommes de race française. JLes bis^ toriens anglais sont pleins de tén¥)igiiagea de son goût pour les vieux récits et les traditions poétiques des Galloia (1) , et l'on nous dit qu'il
(1) V. Gîrald. Cbinbrensis. « Sicut al) historico cantore brjlone audiverat antiquQ.— Ei gestis Rrilonuin «teoruin rantortbns htstorids fréquenter audiveraL > HUi, Malmtsb,, apud Gales, p. S95.
ET LE ROMAN DE TROIE. 8i
allait jusqu'au fond du pays de Galles pour entendre chanter les antiques l^endes d'Arthur.
Henri II était en même temps un juge des plus compétents. C'est un témoignage que Benoit, dans sa Chronique, se plait à lui rendre à plusieurs reprises. Il déclare qu'il écrit pour le souverain du monde
Qui meuz coniiist œvre bien dite, E bien séant , e bien escrite.
On voit dans le même auteur que le roi se plaisait à se faire lire les œuvres littéraires. Benoit , parlant de sa Chronique , exprime le désir de la lire assez bien devant lui pour qu'il ne la blâme ni ne la dédaigne (1).
£t nous ne saurions voir dans les paroles de Benoit une simple flatterie ; son témoignage est confirmé par bien d'autres écrivains du temps. Robert de Crickdale, dans le préambule de son Abrégé de Pline, assure que si le roi est invincible dans les combats , dès qu'il a trouvé le repos , il ne cultive pas avec moins d'ardeur la science des lettres (2). Jean de Salisbury, à la veille du jour où il allait partager les épreuves et les ressentiments de Thomas Becket, faisait du roi le plus éclatant éloge (3). On est» du reste, disposé à accepter ces déclarations des écrivains, quand on sait qu'il était lettré aussi bien qu'homme de son temps. Girauld de Barri, qui a été si longtemps en lutte avec lui, le dit en termes exprès : Citra animi turbationes et iracUndiœ motus princeps eloquentis-^ simus, et quod iis temporibus conspicuum est, litteris eruditus (4).
Sa femme , Éléonore , n'avait pas moins le goût des lettres. Héritière du comte de Poitiers et d'Aquitaine, fille de cette France méridionale où la poésie des troubadours avait alors son plein épanouissement, elle
(i) Et que si deraot lui la lise (je la lise)
Itil ne la blasibe ne despise.