V. Chroniqut des Ducs
(S) V. J. Saresb. , Opéra omiita, t. III. Polyeraticus. Nous n*assignons pas à ce livre la date que lui ont donnée tous les biographes de J. de Salisbury. Ils la placent en 1156 : c*est là une erreur évidente. Ils n'ont pas songé à lire sa dédicace, adressée à Thomas Becket, alors chancelier de Henri II , et où on lit : « dum Tolosam dngitis. » Or , on sait que l'expédition contre Toulouse est de 1159.
'8) V. Proctmium in Def. Plin. , British Musaeum. Ms. Reg. f 5 , c. xiT. c Siquidem notum est quia corn sis in bellids negotib invictissiaras, parto otio, non minus m In Mllersli scientia studiosus. •
(A) V. SeHpi, fr. , t. XIII, p. 2id. ^ Giraldus Cambrensis, Oièemia mpugnata.
avait vu sa jeunesse comme tout entourée de poésie. Un clironiqueur , Ricbard-le-Poitevin , gémissant sur la captivité où Henri II a jeté la souveraine du Midi , rappelle dans son latin demi-barbare et demipoétique ces riants souvenirs et cette civilisation aimable : t La cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale aux temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de leur guitare. Reviens si tu peux, reviens à tes villes (1). » Elle se plaisait, nous dit-on, à refaire autour d'elle une image de la patrie absente, de ce Midi si plein de fêtes. Elle s'entourait de troubadours.
Elle protégeait tous les poètes. M. de La Yillemarqué nous montre cette reine de la Grande-Bretagne, à laquelle la Guienne, le Languedoc et la Provence étaient aussi soumis , faisant répandre dans toute l'Europe , par la langue et la poésie romane, l'épopée d'Arthur où sa race était représentée, comme l'héritière du roi breton qui avait porté trente couronnes. Elle avait été la protectrice de Wace. Un imitateur anglais du roman de Brut, au XIIP siècle, Layamon, prêtre de Ernley, en parlant des sources diverses de son poème , dit entr'autres choses qu'il a pris un livre qui avait été fait par un clerc français nommé Wace, qui savait bien écrire, et qui donna son œuvre à la noble Éléonore, qui fut la femme de Henri le grand roi.
Benoit semble n'avoir pas été moins favorisé par la reine. Nous avons vu plus haut que c'était à elle qu'il dédiait le Roman de Troie, comme à sa protectrice ordinaire.
Il a dû être aussi en grande faveur et en grande familiarité auprès de son puissant époux. Nous en avons la preuve dans l'abdication chagrine de Wace. Nous y pouvons joindre le témoignage de Benoit luimême (2). Sa reconnaissance éclate à tout instant, et cette reconnaissance même est une preuve de bienfaits reçus. Il parle sans cesse de Henri II sur un ton de respect et d'aiïection , avec une préoccupation tendre de son approbation, en même temps qu'avec une confiance entière dans son indulgence. Son premier livre se terminait par l'éloge du Roi
(i) V. ScripU fr,.y tom. XII, pages 20-SI. (2) V. Chron,, t. II, p. 883, v. 26518.
Or dunge Dent par m docor , Que «i benigoe, com il seul ,
Qu*a) pleittr Mit de man signor, Seit al otr e al eoteodre.
Del bon rei Henri fit Maheiit ,
et de la sûreté de son goût , par Texpression de Tardent désir qu'avait le poète de le satisfaire (1). A la fin de T histoire de Guillaume Longue- Épée^ il montre le même dévouement tendre et passionné envers celui qu'il appelle le bon roi (2). Il est heureux de voir son œuvre en bonne voie. La tâche est lourde, mais le désir de plaire au roi la rendra légère (3). Il assure qu'il ne forme souhait plus ardent que de raconter sa vie (&). Il appelle sur lui toutes les bénédictions du ciel (5). Nous avons vu (p. 25) avec quel profond attendrissement il parlait des épreuves auxquelles le roi avait été soumis : il y trouve une occasion nouvelle de le glorifier (6).
(i) V. Ckron., t. I, p. 79, ?. 31570 :
AYBDtage ai eo ccst labar Que al soverein e al meillur Escrif, traoalat, truia e rimei, Qoi el muLd aeit de nule lei ,
Qui meus conuiat oevre bien dite E bieo aeant et bien escrite, Deua m'i doiot faire son plaiair, Kai c^est la riena que plus désir 1
(2) V. Chron., t. I, p. 517, ?. 12419:
Coques est ma pensée esjoie Kar dès or est Tovre eoYiIe.
(8) ItL, ibid. ,?. 12621 :
S*il ne pleust à mon seignor , Trop i eust aspre labor E esmaiable e demorans ; M aia ais Yoleirs e sis talans Mes jois dooçors à acomplir t..
(&) /</., ibid., p. S58, t. 7980:
La est mis cors et là s*atent i Kar riena ne me porreit tant pleire
(5) Id. , ibid. , ?. 79&6 :
L*aimt , e le gart , e le maintienge , E qu^eiasi aeit , e ai avienge , Qu^ao aoen grant pople govemer »
Kar riena sus ciel tant ne désir.
Deus mU dunt tant terme e espace Que ToTre li achef e face , E que si davant lui la lise (je la lise) Kil ne la blasme ne despise.
Came les suens fais a retraire.
Deserre la haute coronei Que Deus à sas chers amia donc , Durablement od lui sens fin | En la compaignie aerafin*
Qu*a à défendre et k garder ,
M^est-ce pas encore de la protection royale qu^il faut entendre ce passage (V. les vers 12709-12711 ) :
Des or dei core a pleine veile Kar mult me conduit dere esteile
(6) /</.,ibid., p. 857, t. 7910.
Des reis humains Est sor trestos li soverains , Sor tôt aaives^ sor tos preisies, E sor tos li plus esancies, Sor tos poiex et celebrables
Qui es baus ciels luist e resplent.
Et sor autres li plus loables Tant est esancies sou haut nom
Poi chose est de ceux à lire Qui arant ont tenu empire.
Quelles marques Beuoft a-Ml reçues de la bienveillance royale, et quelle a été sa situation à la cour de Henri II , quelle était sa condition ? Nous n'avons pu trouver aucun renseignement précis à cet égard. Seulement après avoir lu attentivement sa Chronique, on peut sans témérité affirmer qu'il a été clerc. M. J.-V. Leclerc le croyait positivement ; se demandant si on pouvait attribuer à Benoît une sorte de cantique sur Thomas Becket, il disait : « Thabit quMl se donne (les neirs dras) indique un bénédictin comme Tétait le célèbre rimeur du XII* siècle. > M. Fr. Michel , de son côté , remarque que Wace lui a donné le titre dç maitre, comme il se le donne à lui-même. On peut ajouter qu'un clerc seul devait être aussi familier avec la latine, que le supposent ces habitudes de traduction et la longueur même de. la tâche accomplie (1). Son savoir, il est vrai, est très-relatif, et Benoit se montre parfois un assez médiocre latiniste. C'est à lui qu'est due cette invention , qui a fait fortune au moyen-âge , d*un Cornélius , neveu de Salluste ; c'est ainsi qu'il traduit Cornélius Nepos Sallustio suo. Mais quelqu'idée que ces erreurs puissent nous donner de sa latinité , il n'y avait qu'un clerc qui pût avoir ces connaissances et cette persévérance.
Benoît, du reste, a mis une certaine coquetterie à revendiquer ses mérites en ce point , et à marquer lui-même toutes les difficultés de sa tâche :
(i) V. Chron., ?. 26588. On lit encore t. !•% p. 78, y. S128 :
Gnnt est restudie e le labon ; De si faite ovre trantlater :
Grant esmaii aereit a pinson ,
et ailleurs :
Soffert i ai grant labur.
Wace en disait à peu près autant de son côté (V. Rou, ?• 210Â ) :
La geste est grande , longe » e grieve a iraosbter Molt mest doox li travail , qoant jo koid conqoester.
Mais len me porreit bien mon engien ariver :
Et au vers 10^89 :
Lunge est la geste des Normans Et a mètre est grieve en romans.
Et au vers iOA61, là où il nous donne sa biographie :
Longe est la geste ains k*ele fin^t
Tous deux , du reste » a?«i9iK pu prendre la première idée de ces plaintes dans Orderic Vital.
BT LE ROMAN DB TROIB. $S
... Ce sai bien , si m'est avis C'un mult sage home e mult apris Faut a poi dire assez sovent , Si qu'il en pert par jugement; Et je , qui nuit et jor ne fin , Qui si trois encombros latin , Se je i mesfaz n'est pas merveille ; Kar riens y for Deu, ne mi conseille.
Et pour mieux faire acte de connaisseur, il signalait les lacunes de Wace: par exemple dans ce passage que nous avons cité page ^k^ lorsqu'il traduisait lui-même, d'après Dudon, le sermon adressé par Richard aux Danois , que son prédécesseur s'était contenté d'indiquer.
Nous trouverions une indication nouvelle de sa condition dans le soin qu'il a de relever, à propos de chaque prince, les dons qu'il a faits aux églises. C'est là un des mérites qu'il loue en Guillaume-le-Conquérant , et il regrette de n'avoir pas le temps de l'exposer avec détail (1). S'il fait l'éloge de Guillaume-le-Roux , il note que ses brillantes qualités ont été ternies par la guerre qu'il a faite au clergé et à toutes les maisons religieuses (2). Il rappelle ses démêlés avec saint Anselme et rapproche ce récit de celui de la mort du prince pour y faire sentir une punition divine. Il raconte avec complaisance le songe qu*eut Guillaume la veille de sa mort, son entretien avec l'évêque de Rochester, les conseils et presque le sermon de celui-ci (3) et cette croyance répandue à une révélation miraculeuse de la mort du persécuteur , faite au moment même à Hugues, abbé de Cluny , chez qui se trouvait saint Anselme.
Au contraire , il loue fort le roi Henri I" ,
Qui tant ama Deu e servi (4).
Et il énumère avec soin les églises qu'il bâtit, les abbayes quMl fonda
(i) V. Chrofu, t III , V. 89205.
(2) Id., ibid., ?. &048S.
(8) Id., ibid., p. 825-3A2.
A) Id., ibid., ?. Â0Â&2 et surtout les Ters qui terminent le morceau :
Si fu li dos reis libertoi,
Si Ten saintes f^ens comunaus» etc.
OU qu'il enrichit de ses dons. Il a pris le même soin à enregistrer toutes les pieuses fondations de Richard 1" (1). Enfin , quand il raconte le mariage de Guillaume et de Mathilde, et la condamnation ecclésiastique dont il fut l'objet , désarmé par la vue de ces deux belles abbayes qu'ils ont bâties à Caen , • riches , belles et bien servies » , il espère que Dieu leur aura pardonné le mépris qu'ils ont fait des lois de l'Église (2).
On peut signaler, en outre, en maint endroit de son livre, un ton de religieuse gravité qui pourrait être une indication de plus. Son vers , tout imparfait qu'il est encore , ne manque pas de majesté quand il parle de Dieu (3). Comme un Bossuet du XII* siècle , il se plat t à montrer , dans les malheurs des peuples, la main de Dieu, et la juste punition de leurs iniquités. C'est là l'enseignement qu'il tire du récit des effroyables dévastations des Normands (&). On retrouve ailleurs un développement analogue. Le poète aime à terminer les divers livres de son histoire par des méditations morales et philosophiques de ce genre. Lorsqu'il a raconté comment Robert meurt empoisonné à Nicée , il ajoute :
Si snnt trespassé li vaillant, Li fort, li riche, li puissant
(1) V. Chron., U II, p. 363.
(2) Jd. , ibid. , t. 85173-35176.
(3) Par exemple, dans ces vers :
Deoâ qui juste est, purs e igaust E reis de tox les reis morUos,
Et encore au début de son deuxième Une :
Quant la snpemelle providence • • • De la haute majesté , En quel Deus maint en trinité , Rf is des Angels, faitres del mund , Pères des choses qui y sunt,
(&) I(L,Uly p. 76, y. 2075:
Cesie grant mésaventure , Vile e hnntuse a démesure , Esteit eissi à avenir :
Kar Deus le voleit consentir.
Psr leur grani infidélités , E par leur grani iniquités , Furent il del tut aflix , E mors, e vencut, e buoii ,
Par qui régnent et régneront Cil qui furent et qui seront.
Qui tut governe et tut ordeine , Qui tûtes riens vivans asene , Dunt tut biens vient et crie et naisli Et qui tut fait, quanques loi plaist.
Qu*il coneussent lur desleis , E lur mesfais , e lur nonfeix , E lur orgueils , e lur mantes , Lur orribles perversités :
Pur ceo avint ceste fciée Que de vils gent, de reneiée , Fussent destruit, mort e veincu.
Certe chose est , si savon bien , Que mort n'esparne nule rien ; Tôt muert , tôt vait et trespasse For Deo servir e Deu amer, elc. (i).
Ce toD , qui est celui qui règne généralement dans la Chronique de Benoit, semble indiquer suffisamment un homme appartenant à l'Église, et comprenant toute la gravité de son état. Lui-même, d'ailleurs, dans le Roman de Troie , semble nous dire expressément que c'était bien là sa profession. Dans la description qu'il fait de la ville de Troie , sa formule ordinaire : < comme je trouve lisant > , est remplacée par celle-ci : c ce trovent li clerc lisant. >
Quant à cette étrangeté d'un clerc racontant avec tant de complaisance les galantes aventures de Médée, de Briseida, ou d'Achille, nonseulement cela n'avait rien de choquant pour le moyen-âge, mais eu particulier à cette cour de Henri II les exemples abondent. Pour n'eu citer qu'un seul, Gautier Map, qui passe pour avoir le premier raconté les aventures des chevaliers de la Table-Ronde , et dont le Be Nugis eurialium est, en certains passages, un des ancêtres des Contes de Perrault, Gautier Map était archidiacre d'Oxford.
Cette condition sociale, vaguement indiquée, fait songer à un autre personnage du même nom que l'histoire littéraire nous présente à ce moment, à un autre Benoit qui est mort abbé de Peterborough. Il y aurait une tentation assez naturelle à les réunir ; l'histoire de Benoit de Sainte-More se compléterait ainsi tout à coup , et les dates et bien des faits de leur vie s'y prêteraient à merveille. Ils ont vécu en même temps. Benoit de Sainte-More a été bénédictin, selon M. Y. Leclerc ; celui dont nous parlons ici a été abbé d'un monastère de l'ordre de St-Benoit. Benoît de Sainte-More annonce , en divers endroits de son livre , qu'il
(1) On reconnaît là le thème qae défeloppera sans cesse Bossuet dans ses Oraisons funèbr$$ , euti'autics dans celle du prince de Condé. Voir aussi dans la Chronique, à propos du naufrage de la Bianehe-Nef îX des enfimta de Henri !•% sur llnconstanoe de la fortune :
E cum les joi« temeoDes Fatuet, decevâDi, e moablet,
Sud! estranget e aliciDct , A qui plot aimt poi ettables.
88 BENOIT DE SàlNTE-MORE
voulait écrire la vie de Henri IL Le plus important ouvrage qu'ait laissé Benoît de Peterborough, est une vie de ce prince (1).
Il est vrai que ceux qui ont parlé de Benoît de Peterborougb ne citent de lui que des livres latins, mais nous savons que notre Benoît était très-familier avec cette langue, et il n'y a rien dMmpossible à ce quMl ait été à la fois écrivain religieux et historien en latin, et poète en langue vulgaire. Nous citions à Tinstant Texemple plus ou moins légendaire de Gautier Map , qui se trouve dans ce cas. Mais chacun d'eux a , de son côté, une histoire complète, indépendante, et on ne voit pas trop le point de contact, le point par lequel on pourrait les réunir. Nous trouvons le Benoît dont nous parlons ici, en 1175, prieur de l'église de la S*'- Trinité de Cantorbéry (2). En 1177, le roi lui donne l'abbaye de Peterborougb (3). Il est signalé parmi les personnages qui assistaient au couronnement de Richard-Cœur-de-Lion (k). On nous dit que ce roi lui était fort attaché, qu'il l'honorait de sa familiarité, le regardait comme un de ses plus fidèles amis , qu'il avait pour lui un attachement tout filial et lui donnait même souvent le titre de père (5). L'historien de Tabbaye de Peterborougb parle avec éloge de ses mœurs, de son administration
(i) c Benedictus abbas Petrobuigensts, De vita et gestis Henridi 11 piimom edidit Thomas Hearnîiis, Oxonii MDCCXXV, 2 vol. iti-8°* — Dans la collection qui a pour titre : < Rerum Britannicanim medii avi scriptores, Gesta Régis Henrici II, > Le docteur Giles a publié Benedict of Peterborougk edited front the Coitofu M'* London, 1807, S voL Outre sa Chronique, il a doDOé de loi V Histoire de la Passion de Thomas Bechet et quelques lettres. Il assure, dans sa pré&ce, que D. Brial faisait bien peu de cas de Tédition de Heame (underrated). L*ouTra^ de Benoit commence ainsi : « Anno ab incamatione domini 1170 Henricus rex Angliae filius Mathildis imperatricis tenuit curiam suam apud Namnetim in Britannia, etc. > — On a quelquefois confimdu Benoit de Peterborougb avec Benoit de Sansetun, chapelain de Jean-Sans-Terre et é?êque de Rochester en 1S15.
(5) V. Baleus, De scriptoribus rnaj, Brytonnûe, cent. III, L II, p. 2&6. c Primum fuit cantuarensis prior ?el cœnobiarcha. — V. aussi Pitseus, De iilustribus Angliœ scriptoribus, p. 271, oct. 18, n<» 288 — Leland suppose qu*il avait été en grande fiimiliarité a?ec Th. Becket.
(3) V. Leland, De scriptor, Britan,, p. 217. Abbas làctus anno d. 1177. — De Vita Henriei, ed« Hearnius, p. 210, anno MCLXXVII. c Eadem die Dominus rez ibi conoessit Benedicto priori eodesie sanctae Trinitatis Cantuaris, abbatiam de Burgo. •
(6) Rerwn Britan,, med, œv. scripu Gesta réglé Henri 11, tonu II, 70. Parmi ceux qui assistent au couronnement figure c Benedictus abbas de Buigo • , dans Téd. de Heamius, p. 556.
(5) V. Roberti Swafbami, Historia Ccmobii Bisrgensis, tom. IL Script. Historiae Anglicans a Josepho SparlLio editorum. « Erat enim dicto régi (Ricardo ) yalde spedalis amicus et femiliaris; in tantnm ut ipsum dictus rez patrem suum yocare soidnt > , et plus loin il est dit : • A dicto rege tanquam pater bonus et amicus fidelissimus diligebatur.
épiscopale , de ses rapports avec les princes , et nous le montre très-empressé à enrichir la bibliothèque du couvent, plurimos libros scribere fecit (l),etàfaire élever une église. Il mourut à la fin de septembre 1193, in die sancti Michaelis (2). II a composé plusieurs livres latins, cette Chronique de son temps, dont nous parlions tout à l'heure, qui commence en 1190, dans Tannée qui a précédé la mort de Becket, et finit à Tannée 1192, chronique précieuse par la gravité du récit, le sérieux et le bon sens du narrateur, la quantité de documents officiels qu'elle renferme ; il a laissé, en outre, une vie de Thomas Becket et une relation de ses miracles (3). Oo ue dit nulle part qu'il ait jamais écrit en français* 11 n'y a rien dans tout cela qui répugne absolument à ce qu'on le con^ fonde avec Benoit de Sainte-More ; mais il n'y a rien non plus qui nous autorise positivement à le faire.
Avant d'en finir avec la Biographie de Benoît de Sainte-More , il nous reste à trancher une dernière question. Nous avons revendiqué pour lui la propriété de deux grandes œuvres : la Chronique des ducs de Nor-^ mandie et le Roman de Troie. N'a4-il composé que ces deux poèmes , ou convient-^il de lui en attribuer d'autres encore? Est-il Tauteur de VEneas , comme on l'assure généralement ? Convient-il de réclamer pour lui le Roman de Thèbes ? A-t-41 écrit cette vie de Thomas Becket , signée du nom de Benoit» que IML F. Michel a publiée à la suite de la Clironique des ducs de Normandie, sus la lui attribuer ? Est-<ce lui qui a , comme le voulait Tabbé de La Rue, écrit cttte espèce de chant d'adieu d'un cbe* valier partant pour la cnHsade » qui se trouve inscrit à la suite d'un exemplaire de la Chronique 7
La question , an premier abord , peut paraître superflue. Quand ou songe que la Chronique a kkhlh vers , que le Roman de Troie en compte plus de 30000, que Ton arrive ainsi pour ces deux poèmes seuls au
(i) V. Robert Swafhami, HUtoria cœnokii Burgemis, U II, pw 07. Eatre autres, Pétri Heliœdegram^ matiea eum muHis aliis in uno volumine*
(S) Id., ibid.
(8) De Vita sancti Thomœ cantuarensis et Pasiione liber unu$, — De ejusdem poit mortem miraculis liber «iittj.^-V. sur Benoit de Pèterborough, outre les écriYaios que nons atons diès, ^rardus Joamies VoMins, De mitcricis tàtêms, pi aOS. Lngd. Bâta?., 16)7, ij|*A% --- Posaoritys ^ QoUfMCaTCi» Hist, lat.,u II, p. 596. Genev., BIDCCXX. — Th. Wright, BibL litt. Bnt., p. 859.— Gervas. apud Wartoo, A. Sacr., vol. I, p. 138.
chiffre effrayant de 75000 vers; il semble quMl y ait là de quoi satisfaire amplement les ambitions d'un poète et surtout de son biographe.
Mais il convient de remarquer tout d'abord , comme le faisait M. Demogeot , que ses vers n'ont que huit syllabes , ce qui réduit déjà le total presque de moitié ; et surtout, que l'argument qui serait d'une grande valeur s'il s'agissait d'un écrivain des âges classiques ,
Vingt fois sur le métier remettant son ouvrage,
en a beaucoup moins quand il s'agit du moyen-âge , dont les compositions rappelleraient tout au plus le poète dont parle Horace, et qui souvent dictait deux cents vers sans s'arrêter, stans pede in uno. Les vers du XIP siècle, en effet, étaient un peu plus faciles à écrire qu'une prose qui a conscience d'elle-même ; on n'y voit nulle part la trace d'un travail de style ; l'auteur ne craint pas de répéter sans cesse les mêmes formules ; à chaque instant vous rencontrez de ces vers de remplissage , pour ainsi dire frappés à l'emporte-pièce, que l'écrivain a déjà employés , que d'autres avaient employés avant lui ; les auteurs eux-mêmes ne semblent pas avoir attaché la moindre importance à la forme de leurs créations; elle était, sans aucun scrupule, sans cesse remaniée, et c'est pour cela même que l'idée de la propriété littéraire parait à peine avoir existé au moyen-âge ; que tant d'embarras nous ont été réservés, et que la recherche de la paternité poétique y est devenue si diflBcile et tant de fois illusoire. Il faut noter enfin que le rival malheureux de Benoit , Maitre Wace , n'a pas écrit seulement le Brut en 15300 vers , le Rou en 16547 vers, et la Vie de saint Nicolas, et la Conception de la Vierge, mais qu'il avait, en outre (c'est lui qui nous le dit), composé une foule de romans :
De romanz faire m'entremis , Mult en escris et mult en fis.
Ajoutons que l'auteur d'un J. César, traduction ou imitation de Lucain, en 10000 vers, nous avertit qu'il a consacré quatre mois à son œuvre :
Denz un mois fu accomplis.
KT LE ROMAiN DE TROIE. 91
Nous pouvons donc, sans scrupule, examiner les divers points de la question, à commencer par VEneas.
Ici Benoît a pour lui la possession. Tous ceux qui ont parlé de VEneas y ont, sans hésiter , attaché son nom. Ainsi ont fait V Histoire littéraire de la France , M. Paulin Paris (Manuscrits de la Bibliothèque du Roi) ; Bartsch dans sa Chrestoniathie française ; M. Pey dans son Essai sur H Romans d'Eneas, etc. Cependant, comme aucun d'eux n'apporte de preuves à l'appui de cette affirmation , il est utile , il est nécessaire de reprendre la question comme si elle n'avait jamais été tranchée.
Marquons tout de suite qu'après l'avoir étudiée soigneusement et en grand détail , le résultat auquel nous arriverons sera cette même opinion courante, qui devra seulement en être fortifiée ; que même, quelque regret que nous puissions éprouver, nous serons forcément moins affirmatif que nos prédécesseurs , que nous n'avons rencontré aucun argument décisif, que nous n'apportons qu'une suite de probabilités, mais qui, s'appuyant et se complétant l'une l'autre, sans prétendre devenir une certitude, en approchent cependant autant qu'on peut le faire en ces délicates matières.
Il faut remarquer, avant tout, qu'un grand élément d'information nous manque. VEneas n'est point signé. Dans le procès engagé tout à l'heure nous avions un nom ; il s'agissait uniquement de savoir si Benoit et Benoit de Sainte-More n'étaient qu'une seule et même personne. Ici la question est bien plus compliquée et plus embarrassante. Il faut rendre un nom à l'anonyme.
Cet anonyme seul est déjà une grave objection à la revendication de VEneas pour Benoit de Sainte-More. Comment, en effet, cet homme que nous voyons dans le Roman de Troie si soigneux de signer son œuvre ne s'est-il pas nommé dans celle-ci ? Nous présentons l'objection avec toute sa force , sans la débattre encore , et en laissant à la suite de la discussion le soin d'y répondre, en faisant pourtant remarquer qu'il est tout d'abord une réponse qui se présente, de la valeur | exacte de l'objection. Nous verrons tout à l'heure que VEneas est antérieur aux deux œuvres dont nous nous sommes déjà occupé. Or, nous avons déjà vu que, dans la Chronique, Benoit ne s'est pas nommé non plus, que son nom nous était donné seulement par deux des sommaires du;, manuscrit
et par Wace, son rival. On peut supposer que c'est seulement assez tard que, se voyant disputer la propriété de ses œuvres, il s'est décidé à se nommer dans la troisième.
Nous écarterons avant tout de la discussion un argument qui a pourtant évidemment pesé d'un grand poids sur la décision de tous ceux qui ont parlé de VEneas : c'est qu'il se trouve dans les manuscrits réuni au Roman de Troie. C'est ainsi qu'on le rencontré dans le manuscrit 60 de la Bibliothèque impériale (!). Il vient immédiatement après , sans prologue , sans introduction ; il commence comme une continuation de l'autre :
Quant Menelas ot Troie assise , One n'en torna très qu'il Tôt prise, Gasta la terre et le rejçné.
Et le préambule, très-gauchement fait du reste, du manuscrit qui réunit le Roman de Thèbes, celui de Troie et VEneas, les résume tous trois comme ne formant qu'un seul ouvrage, comme si chacun d'eux n'était que la suite du précédent. Mais ce sommaire , bien postérieur aux poèmes (XV siècle] , ne saurait constituer un argument pas plus que le rapprochement des deux textes dans le même volume. On sait, en effet, comment les recueils manuscrits du moyen-âge se sont la plupart du temps formés au hasard , et combien d'œuvres disparates , non-seulement par le nom des auteurs, mais par les sujets et les dates, s'y trouvent confusément entassées.
Lorsque les copistes ont prétendu y mettre de l'ordre , préoccupés uniquement de former un corps d'histoire avec des compositions tout-àfait étrangères l'une à l'autre, et s'inquiétant peu des embarras qu'ils pourraient créer à la postérité, ils ont souvent réuni les écrits des provenances les plus diverses, sans se soucier aucunement des écrivains (2).
(i) De même dans un eiemplaii^ manuscrit de la fiiblioUièque de T École de médecine de Montpellier, n* 250 , on trouve réunis le Roman de Troie , VEneM^ le Brut, Et le Catalogue dit : Les trois romans semblent se continuer et n*en faire qu*un.
(S) Quelques-uns de nos manuscrits du Roman Je Troie nous offrent des exemples frappants de ces confusions. Le n« 19h contient Erec et Enide, la Charrette, Cliges , le Chevalier au Lion, Athènes, le £rutf les Empereurs de Rome , Perceval le vieil et la suite ^ \c Roman de Troie. Dans le n" lAôO, il
Nous ne dirons pas non plus que celui qui avait commencé par raconter les épreuves des fugitifs de Troie devait être naturellement amené à retracer cette guerre même qui leur avait enlevé leur patrie, et qu'il devait regarder cette histoire comme sienne du droit de son premier succès.
Nous chercherons dans les textes seuls de VEneas et du Roman de Troie quelques indications précises.
Le Roman de Troie nous apprend tout d'abord une chose , c'est que VEneas lui est antérieur (1). L'auteur, en effet, écrit :
... Kl Eneas s'en fu i-alez ,
/ssi con vos oî avez.
Par mainte raer o sa navie.
Tant quii remest en Lombardie (2).
Ainsi, avant le Roman de Troie, le Roman d' Eneas existait. Nous en avons ici une preuve sans réplique. Nous n'en voulons pas tirer d'autre conclusion pour le moment (3). Nous ne voulons pas de cette mention faite par Benoît, conclure qu'il renvoie le lecteur ou l'éditeur à une œuvre de lui-même. On sait que les trouvères ont souvent ainsi et à peu près en ces termes rappelé des compositions antérieures , sans en revendiquer pour cela la propriété. Seulement rapprochée d'autres indications, celle-ci prendra une importance particulière.
VEneas a dû être l'œuvre d'un normand. Les textes que nous en possédons aujourd'hui sont purement français ; mais en les regardant de près , on s'aperçoit aisément qu'ils ont dd exister d'abord dans une rédaction normande. On peut leur appliquer la remarque que nous avons faite déjà pour le texte du Roman de [Troie. On n'y trouve pas un imparfait de la première conjugaison rimant avec un parfait d'une con-
est réuni au Roma»i de Hou , à Ërec, à Pereeval, etc. : dans le n° 1553, à de» poésies pieuses : dans le n*^ 821 , à des traités en prose, à des poèmes religieux ou moraux : Caton, Boece , la Passion, le Livre des Rois, etc. , etc.
(1) Cda est d'autant plus intéressant à remarquer qu*on croit généralement le contraire. Un savant critique, M. Leroux de Lincy, Descripu des manuscrit du Brut , p. xxiii, écrit à propos de VEneas du manuscrit de i A50 : « 11 fait suite au Roman de Troie, et c*est visiblement dans ce ^ut qu*il a été composé. »
(2) V. plus loin le Roman de Troie,
(8) V. Li Romans d' Eneas , p. 3*7, t. S6-S7. Nous renvoyons au texte de M. Pey plutôt qu'aux manuscrits de la Bibliothèque impériale, parce qu*il sera plus facile au lecteur de recourir au premier.
jiigaisou différente. Les imparfaits de la première conjugaison s*y trouvent régulièrement réunis par la rime. Enfin , signe plus décisif encore , on en trouve quelques-uns que le copiste a été obligé de conserver, parce qu'ils rimaient avec un mot terminé en of. Ainsi
Demanda li se ele amot :
Celé li dit qu'onques ne sot (i)
Et plus loin :
Et aperceust que l'esgardot, El sospira. que plus n'i pot.
Le livre a dû être écrit à la cour de Henri 11 et vers le temps de Jean de Salisbury et de Girauld de Cambrie. Peu trouve la preuve dans la grande importance donnée à un certain détail de mœurs très-particulier et très-caractéristique. Lorsqu'Amata , ennemie d*Énée ici comme dans Y Enéide , veut étouffer la passion naissante de sa fille pour le Troyen , elle accuse celui-ci d'un vice abominable. Cette imputation étrange, sur la voie de laquelle Virgile n'avait pu mettre le poète , et surtout la longue insistance de celui-ci , resteraient pour nous sans explication possible , si nous ne retrouvions des plaintes analogues dans des contemporains de Benoit de Sainte-More , si nous n'y voyions surtout qu'on attribuait ces abominations aux Gallois , qui se prétendaient alors même les^ vrais descendants des Troyens.
Dans la Description du pays de Galles par Giraud de Cambrie, on lit les phrases suivantes : « A peccatis urgentibus, et prascipue detestabili illo et nefando sodomitico , divina ultione , tam olim Trojam quam postea Britanniam amiserunt. Legitur enim in Romana historia quod Constantinus imperator Occidentali imperio B. Silvestro (sic) et successoribus suis, cum, Urbe relicta, Trojam resedificare proponens, ibique Orientalis imperii caput erigere volens , audivit hanc vocem : Vadis resedificare Sodomam. De Mailgone quoque Britonum rege aliisque plurimis in historia Britonum legitur eodem vitio laborantibus (2). y> Jean de Salisbury ,
(i) V. Li Romans d^Eneca, p. 55, v. 1 et 2.
(2) V. Anglia sacra, t II, p. 651. — Giraldiis Cambrensis , De JUaudabiliims Walliœ, cap. vii.
dans son Polycratiats , signale aussi avec un grand luxe de détails les mêmes dépravations^: ■ Cum anctoribus suis quos Sodoma devoravît.... Sexus perdidit locum.... Venus mutatur in alteram formam (1). »
Et qu'on le remarque bien : nous ne prétendons pas dire que ce soit là un Tait absolument spécial au temps de Henri II. Malheureusement cette triste accusation se retrouve à différents moments du moyen -âge. Nous la voyons dès le X* siècle se faire jour dans les écrits de Gerbert, et bien d'autres la répètent Ce qui Tait à nos yeux Timportance de notre observation , c'est la réunion de circonstances que nous signalons.
Ou voit que le cercle se resserre de plus en plus. VEnem est antérieur au Roman de Troie; il est d'un auteur normand; il a été probablement écrit à la cour de Henri II. Ajoutons maintenant qu'il offre avec le Roman de Troie des rapports de composition singuliers.
Benoit de Sainte-More, racontant la guerre de Troie, a banni les dieux de son poème. Cependant, comme il sent bien qu'il faut parler aux imaginations, au merveilleux homérique il en a substitué un autre. II éblouit son lecteur par la richesse de ses peintures, il sème l'or, les pierres précieuses, et il se plaît à décrire des inventions singulières, fantastiques, qu'il attribue aux enchanteurs, mais qui relèvent plutôt d'une mécanique ingénieuse que de la féerie. Il y joint les étonnements de l'histoire de la nature, telle que la connaissait le XII* siècle, telle que la peignaient les Vohicraires , les Bestiaires , les Lapidaires , prêtant aux plantes et aux animaux des vertus et des puissances singulières , etc. Enfin , il introduit bon gré mal gré dans ces sujets antiques des peintures galantes.
VEneas n'a sous ce rapport rien à envier au Roman de Troie. Les descriptions y ont la même splendeur ; elles sont même parfois plus riches dans le premier poème, comme si dans le second l'auteur sentant qu'il court risque de se répéter, usait plus discrètement de cette ressource. Carthage, telle que la décrit le poète, ressemble tout-à-fait à Troie. On a apporté la même magnificence dans la construction de ses murailles. On y voit également briller les marbres les plus précieux et des couleurs les plus éclatantes , couverts des plus précieuses sculptures ; on y voit
(1) V. J. Saresber, Opéra omnia, Oxonii, Parker, 4848, t. HI, p. 206.
reluire l'or, le vermillon et Tazur. Le poète y ajoute un détail emprunté à cette prétendue érudition qu'il se plaft des deux côtés à étaler :
Toi environ ont fait trois rans
De maigneles (I) , par molt grant sens ;
Li raaj;nete est de tel nature ,
Ja[nus hom armés n*i venist
Que la piere a soi ne traisist ;
Tant n'i venissent à haubers
Ne fussent lues al mur ahers (2).
Voilà qui laisse bien loin derrière soi , il faut l'avouer , les inventions modernes , les plaques de fer , les cuirasses et les blindages.
Le palais de Didon ne le cède en rien à celui de Priam. Le pin qui se trouve à la porte du dernier rappelle même à peine la vigne merveilleuse dont on peut voir la description dans VEneas^ dont le cep est d'or, dont les grappes merveilleuses sont faites de pierres précieuses , et sur les branches de laquelle dix mille oiseaux en or émaillé , de toute taille et de tout plumage, font entendre une harmonie ravissante (3).
On trouve des deux côtés les mêmes fantastiques merveilles, où la féerie et la mécanique se mêlent. La description de la sépulture de Camille, dans VEneas, ce colons (pigeon) d'or qui retient dans son bec la chaîne à laquelle est suspendue la lampe qui toujours brûle sur la tombe , et qui ne tombera que le jour où un archer « tresgeté par grand art », assis en face du pigeon sur un perron de marbre, lui décochera la flèche qu'il tient toujours dirigée contre lui ; cette invention rappelle tout-à-fait les fantastiques merveilles de la Chambre de Beauté, telles qu'on pourra les lire plus loin dans le Roman de Troie.
Il est vrai que ce genre d'embellissements n'est pas absolument particulier aux deux poèmes. On retrouve, par exemple, dans un des plus charmants poèmes du XII P siècle, dans Floire et Blanceflor , le Paul
(I) Aimant.
(1) V* Pey , Essai suv li Romans d*Eneas , p. 6.
(8) V. Id. , p. 8. ~ Il est à remarquer que la vigne d'or figure dans Dictys , le livre que traduira Benoit dans le lioman de Troie, C'est le présent qu'offre Priam à Euripylus , fik de Telephe , pour le dédder à venir à Troie : « Vitem quamdam auro effectam et ob id per populos mirabilem. » Dictys» liv. IV, cb. XIV. C'est là un souvenir bistorique. Aristobule avait offert à Pompée une vigne d*or.
et Virginie an moyen-âge, des peintures analogues, la même richesse de descriptions, les mêmes prodiges féeriques (1). Mais ou ne saurait invoquer l'autorité de ce petit poème contre Benoit de Sainte-More; car il est certainement postérieur. Quand on ne le saurait pas d'ailleurs, on en trouverait dans le livre même des preuves incontestables. La coupe que , dans la première des deux rédactions publiées par M. Du Méril , les marchands donnent en échange de Blanceftor, est décorée de scènes empruntées au Roynan de Troie (2), et on y voit certains traits que le poète n'a pu prendre à la tradition antique, mais au poème français, comme « le riche doignon de Troie » , souvenir évident de \^ brillante description de Benoit. Et l'auteur de Floire réunissant, comme nous le faisons ici , les deux poèmes, nous dit que cette coupe
Li rois Eneas l'emporta De Troies, quant il s*en ala, Si la dona en Lombardie A Lîivine qui fu sa mie.
Et sur le point particulier qui nous occupe, l'auteur anonyme de Floire et Blanceflor n'est de la façon la plus évidente que Timitateur de Benoit de Sainte-More ; il procède tout-à-fait de lui.
Quant aux prodiges de Virgile, l'enchanteur qu'on pourrait invoquer à ce propos , ils n'ont rien de commun avec ceci. Ce sont , en eflet , des prodiges; ce ne sont pas ces inventions ingénieuses où une mécanique compliquée et plus ou moins fantastique semble avoir plus de part que la magie. Nous en dirons autant de certains récits épars dans le Violier des histoires romaines et dans d'autres livres du moyen-âge (â). Outre que les récits sont pour la plupart postérieurs, ce qui nous frappe surtout
(1) V. Floire et Blanceflor, publié par Éd. Du Méril, Paris, 1856. — V. en particulier pour les riches descriptions La Tombe de Blanceflor, p. 33, v. 5&2-580; La Tour des Pucelles, p. 65, v. 1595; Le Harnais du cheval de Floire, p. 60, v. 965-1000; — et, pour les détails fëeriques, La Tombe de Blanceflor, p. M, v. 580-653 ; Le Verger de rÉmir, p. 71, v, i7J0.
(i) V. Ibid., p. 19, V. MO et suiv.
(3) Par exemple, dans le Boman d'Abdalane, de la fin du XIII* siècle, peul-étre traduit d'un orif^inal latin qui aurait existé en 1228. On y voit un bon nécromancien revenant de ToUïde, une couronne magique destinée à descendre sur la tôte de celui que les dieux désigneront pour souverain d*Abdalane, deux figures monstrueuses qui vomiront une horrible écume sur les usurpateurs, des monceaux d*or et d'argent devant les pas de Pélu du ciel, une vierge qui devait ouvrir son cœur dès qu'il paraîtrait.
ici, ce qui rapproche pour nous les deux poèmes, évidemment voisins par la date , c'est l'importance semblable donnée à ce genre de développements, c'est la place toute particulière quMls y occupent, c'est la complaisance avec laquelle l'auteur s'y arrête. C'est qu'il en fait un des éléments essentiels de son oeuvre. Nous reviendrons, du reste, plus loin sur cette questioii.
Des deux côtés* par un anachronisme hardi, l'auteur introduit l'amour chevaleresque dans les sujets antiques , comme il l'avait introduit déjà dans les récits de Dudou de Saint-Quentin , d'Orderic Vital et de Guillaume de «lumiéges, qui n'avaient jamais songé à pareille chose. La peinture des amours de Lavinie et d'Énée fait songer aux tableaux du même genre que l'auteur du Roman de Troie introduit dans son poème, aux aventures amoureuses de Jason , de Paris, de Troïlus et d'Achille. On retrouve des deux côtés la même complaisance à peindre ces tendresses ; le même mélange de naïveté , de malice , de délicatesse parfois , unies à la rudesse et à la grossièreté persistante des mœurs ; ces monologues où il y a de la finesse, parfois même de la subtilité, une analyse déjà pénétrante , et qui cependant ne ressemblent pas aux peintures analogues de la Tabl0-Ronde.
Enfin, dans VEneas on retrouve, comme dans le Roman de Troie , le même esprit de sagesse , ramenant les inventions les plus hardies de la poésie antique aux proportions d'événements vraisemblables et naturels, et supprimant l'intervention des dieux : le sévère bon sens normand corrigeant et expurgeant la poésie.
Nous devons cependant reconnaître qu'on peut élever encore une autre objection. Si VEneas et le Roman de Troie sont l'œuvre d'un seul auteur , comment a-t-il fait jouer un si triste rôle dans le second au personnage qui était le héros du premier? Comment a-t-il pu le représenter comme le Ganelon du Roman de Troie ? Ce serait lui supposer la mémoire bien courte que d'imaginer qu'il avait oublié le premier poème en composant lé second. Mais à cela on peut répondre que la difficulté resterait la même si on admettait que les deux auteurs sont différents; que faisant allusion à VEneas, il eût dû protester contre l'erreur où était tombé son devancier; qu'avec cette disposition qu'ont les trouvères à se faire valoir aux dépens de leurs rivaux , il n'eût pas
GT LE nOMAiN DK TROrE. 9ft
manqué de montrer comme il avait des renseignements plus exacts et plus complets; que, sMI a gardé le silence sur ce point, c'est qu'il avait justement à ménager un auteur auquel il portait intérêt, que dans VEneas même il n'a pas craint d'élever contre Enée une accusation des plus odieuses. Et enfin et surtout , la grande raison à faire valoir , c'est que Benoit de Sainte-More est un traducteur , appartenant à uu âge où la foi remporte sur la critique, où l'on est plein de vénération pour tous les monuments du passé, où les trouvères justifient leurs plus monstrueuses inventions en disant qu'ils les ont trouvées dans un livre en une armoire. Il reproduit ses auteurs^ sans s'inquiéter si celui qu'il a suivi d'un côté contredit celui qu'il a suivi de l'autre ; à tous les doutes il répondrait volontiers: ■ C'était écrit » (1).
Tout cela ne constitue pas encore une démonstration, mais une simple présomption. Nous la donnons pour telle. Le vieux disiinguoûe la scbolastique, tant critiqué, mais qui avait pourtant son mérite (car une bonne distinction est le fondement de toute connaissance) , trouve bien ici sa place. Si, pour la Chronique et le Roman de Troie ^ nous avons pu aflBrmer l'identité des deux auteurs, ici nous nous contenterons de dire : il n'est pas impossible que l'auteur du Roman de Troie ait été aussi l'auteur du Roman d'Eneas (2).
(f ) Aux preuves d*antériorité de VEneas que nous a fournies le texte du Roman de Troie, et que con- Tirme Tautorité de l*imilateur allemand Uerbort von Fritslar, renvoyant de son côté, dans le même endroit, à un poème allemand antérieur, VEmigralion (TEnàe, on pourrait en joindre d'autres, tirés de VEneas, En effet , des nombreuses allusions à la ruine de Troie qn*on y rencontre , pas une ne se rapporte au grand poème de Benoit Dans VEneas, c'est Ménélas qui a détruit la ville , c'est lui qui était le chef de Texpèdition, c'est lui qui a tout fait: nulle part dans le Roman de Tivie, il n'a pas ce rôle prépondéranL VEneas parle d'une coupe que possède Enée, et qui lui a été donnée par Ménélas quand il fût envoyé vers lui en ambassade ; il n'est pas question de cela dans le Roman de Tivie, Dans VEheas, le fils d'Anchise, descendant aux enfers, y voit, conune dans Virgile, les plus illustres de ses compatriotes tombés dans les combats. Si \c Roman de Trot^ avait existé déjà, le héros troyen eût dû y retrouver Troflus dont le poète a fait l'égal d'Hector : il n'est pas même nommé.
(S) Avant de quitter lout-è-fait VEneas , nous devons placer ici une petite rectification. Nous avons dit plus haut (page 93) qu'on n'y trouvait pas un imparfbit de la première conjugaison rimant avec un imparfait d'une conjugaison différente. L'assertion fous cette forme est trop absolue. // en est jusqu'à trois. Trois sur dix mille quatre eerts vers! On ^eiait en droit de les regarder comme le fait des copistes ; et ils ne sauraient en tout cas fournir une objection sérieuse. Nous voyons , en effet, dans des teites incontestablement noimands, que les poètes, usant des extrêmes libertés que donnait la rime, ne se gênaient pas, au besoin, pour altérer les formés de Timparfàit. Dans un poème bien plus court de Philippe de Than, je recueille plusieurs exemples de ce genre : destruisouent rimant avec aloent^ demenoent avec vendouent, estant avec signifiant, (V. Wriglit, Popular trealies, etc., Londres, 18Âi.)
D'autres plus hardis (1) n'ont pas hésité à attribuer à Benoit non-seulement VEneas, mais un autre poème du même genre , emprunté également à l'antiquité classique, le Roman de Thèbes (2), imitation de Stace, comme VEneas Tétait de Vii^ile.
Le Roman de Thèbes^ comme VEneas^ nous est arrivé anonyme. Il est souvent dans les manuscrits réuni à celui de Troie ; on les trouve ainsi dans le manuscrit 60 et dans le manuscrit 375 : de là sans doute Tattribution. Mais nous avons déjà dit que ce rapprochement de deux textes , le plus souvent fortuit , ne pouvait être invoqué comme un ai^ment sérieux en faveur de leur parenté. Et nous ne croyons pas quMl y ait d'autre raison de maintenir cette réunion que le désir de donner un nom connu à une œuvre qui n'eu porte pas.
Nous ne voyons pas , en effet , qu'on ait produit aucune preuve décisive ; et nulle part nous ne trouvons aucun témoignage précis et formel qui permette de trancher la question. Il faut donc se contenter de rechercher quelques indications dans l'examen attentif et le rapprochement des deux œuvres.
Or, le résultat de cette comparaison, c'est qu'il y a entr'elles d'incontestables rapports ; mais que les différences sont plus frappantes encore.
Ainsi le début du Roman de Thèbes rappelle, à certains égards, celui du Roman de Troie et semble en être comme le résumé (3). Mais outre que c'est là, ainsi que nous l'avons dit, une sorte de lieu commun du temps, je serais plutôt tenté d'y reconnaître (ce que je crois être la vérité) un imitateur de Benoit de Sainte-More, qui, tenté par le succès de son livre, essaie d'appliquer le même système à une autre œuvre de l'antiquité , que Benoit lui-même empressé de se recopier.
On retrouve , dans tout le livre , le même caractère. On peut noter
(1) Par exemple, V Histoire littéraire , t XIX, p. 666, qui se Tonde sur Panâlogie qu^on peut signaler entre les trois ouvrages.
(2) Le Boman de Thèbes nous a été conservé dans trois manuscrits de la Bibliothèque impériale. Mss. f. fr. 60 , 875 (V. plus loin notre notice sur les Mss. du Roman de Troie) et 78A f qui réunit le Roman de Thèbes et VEneas, et ne contient que ces deux poèmes; le Roman de Thèbes y compte 18,000 vers, 12,000 dans le Mss. 60, 13,500, dans le Mss. 375. La Bibliothèque impériale en possède en outre une traduction en prose, YYstoire de Thèbes, Mss. t fr. n* 301.
(3) V. aux Notes,
dans le Roman de Thèbes et dans le Roman de Troie des procédés de composition analogues, mais comme le sont ceux d*un écrivain original et d*un imitateur.
Gomme Tauteur du Roman de Troie, celui du Roman de Thèbes ajoute souvent à son modèle des développements auxquels le poète n'avait pas songé , et quMI emprunte aux habitudes et aux mœurs de son propre temps.
Comme lui , il supprime le surnaturel ; s'il n'exclut pas aussi absolument que Benoit les dieux de son poème , il les relègue en un coin , et ils n'ont aucune influence sur la marche des événements.
Comme lui, il remplace le merveilleux divin par le merveilleux des descriptions. Il se plaira , suivant son exemple , à décrire en détail le char d'Amphiaratts, œuvre de Yulcain, qui y a dessiné des représentations merveilleuses; la tente du roi, où sont retracés les exploits des souverains de la Grèce, et , ce qui rappelle les entraînements géographiques de Benoit dans le Roman de Troie , l'Été , l'Hiver et la Mappemonde.
Comme lui, il fait ses héros amoureux ; il semble que c'était là désormais une des nécessités premières de ce genre de compositions. Mais l'imitateur n'a ni la variété ni l'abondance de son modèle, et ces histoires d'amour, si complaisamment développées par Benoit, ne sont guère ici qu'indiquées.
Comparé à VÉneas et au Roman de Troie , le Roman de Thèbes présente une évidente infériorité littéraire, si l'on peut bien appliquer ce terme en pareille étude.
Et cette infériorité , rapprochée de ce fait que nous allons établir , que le Roman de Thèbes est postérieur au Roman de Troie, nous parait constituer un argument décisif. Si c'eût été là une première œuvre , on s'expliquerait sa faiblesse , c'eût été le germe des compositions suivantes ; on pourrait supposer que l'auteur s'essayait à des développements tout nouveaux. Mais après le succès du Roman de Troie, on ne saurait comprendre que ces développements, tout à l'heure si laidement traités, avortassent ainsi maintenant entre les mains du même auteur, et qu'il balbutiât avec cette timidité ses premières inventions.
Nous disons que le Roman de Thèbes est postérieur au Roman de Troie ; c*est le livre lui-même qui nous en fournit la preuve dans certaines allusions que nous y pouvons relever.
102 BETS01T DE SAIME-MORB
On sait avec quelle prudence il faut user de renseignemeuls de ce genre et combien pour la solution de ces problèmes , dont les données sont en général si vagues et formées d'éléments souvent contradictoires , il convient d'être réservé et de marcher toujours < bride en main » . Nous ne saurions aOQrmer avec une pleine sécurité que si nous avions sous les yeux les textes originaux de ces poèmes ; mais les copies que nous possédons, plus ou moins postérieures à la naissance de l'œuvre, doivent laisser le critique très-incertain. On court bien des fois le risque de se trouver en présence d'interpolations. II est clair, en effet, que le copiste, la têle pleine de souvenirs de poèmes analogues à celui qu'il reproduit , a dû bien souvent, de son chef, mettre l'œuvre qu'il transcrivait au courant des connaissances du moment, et la compléter avec son érudition personnelle. Ce qui complique encore ici le problème , c*est que les allusions à. d'autres sujets antiques peuvent aussi bien s'appliquer aux poèmes latins qu'à leurs imitations en langue vulgaire, les trouvères, auteurs de ces imitations, devant nécessairement avoir fait des études latines et avoir été familiers non-seulement avec leur auteur, mais avec les autres poètes latins que l'on connaissait de leur temps. On ne peut donc se prononcer avec assurance que lorsque l'allusion porte sur quelque circonstance qui n'appartient qu'à l'œuvre du trouvère. Or, ces conditions se trouvent dans le témoignage que nous apporte le Roman de Thèbes. Non-seulement on y trouve deux vers qu'on pourrait appliquer à l'œuvre de Benoit, et qui pourtant, s'ils étaient seuls, ne fourniraient pas une preuve décisive, à un moment où V Histoire de Troie a été si populaire ; mais dans un autre passage on trouve une allusion bien autrement con* cluante. En effet, lorsque Tydée a succombé, pour consoler le père du héros, le roi Adrastus promet de lui envoyer son petit-fils, celui qui sera le grand Diomède; et le poète s'interrompt un instant pour parler de sa gloire à venir, et d'un combat oii, sans l'intervention d'Hector, il eût vaincu et tué Énée (1).
Or, dans le Roman de Troie, nous trouvons (vers 1114& 11130) le récit d'une rencontre de Diomède et d'Ënée que le héros grec renverse en lui adressant un discours railleur, pour tomber un instant après
(1) V. aux Notes le pa&^ege du lioman de Thêbes,
ET LE ROMAN DE TROIE. lOâ
SOUS l'épée d'Hector (vers 11145-11148). Et ce qui m3:Urj rintéret que le vieux trouvère attachait à cette rencontre, c'est qifil l'a préparée de très-loin. Dans une ambassade de Dioooède à Troie , qui rappelle quelque peu le grand lieu commun de la Chanson de Geste, comme le héros grec a bravé et provoqué les Troyens, et qu'Énée, se levant vivement , lui a répondu que , s'il ne respectait la présence de Priam , il lui Terait payer cher son insolent message. Diomède , relevant avec empressement le défi, donne rendez-vous à Énée sur le champ de bataille (V. Roman de Troie, vers 6603). Et c'est là une invention qui appartient tout entière à Benoit. Ni la provocation , ni la rencontre ne se trouvent dans Darès; et si Homère a mis Énée aux prises avec Diomède, ce n'est pas Hector, c'est Vénus qui le sauve de la fureur de son adversaire (1).
Dès lors que nous avons démontré l'antériorité du Roman de Troie sur celui de Thèbes^ à plus forte raison devons-nous conclure à celle de VEneas. Nous pourrions, du reste, signaler ici le souvenir de VEneas en plusieurs passages (2).
Le Roman de Thèbes nous fournit une autre indication qui , venant à l'appui de celle que nous venons de signaler , peut nous aider à eo préciser la date. Parmi les chevaliers de toutes les nationalités qui se rencontrent sous les murs de Thèbes, la Lombardie en a envoyé un, le seigneur de Monceniz, i le filz au marquis Boniface, qui tint Verziax : n'est-il pas permis de recoonaître ici le grand marquis Boniface de Montferrat, qui prit une part si considérable à la croisade de 1202; et comme il n'est pas question ici de ses exploits d'Orient et de sa royauté de Thessalonique , cela voudrait dire que le poème est de la fin du XIP siècle.
Il semble enfin être le dernier venu de ces poèmes classiques : en effet, nous y lisons deux vers (3), qui , avec les réserves que nous indiquions tout à l'heure, peuvent être regardés comme une allusion au /. César de J. Forest.
(1) V. auxAbles.
(2) Ainsi, le rameau d*oiivier dans la main des messagers et le sens qu*y aUachaicnl les anciens, rhistotre d^Aiachnée, certain proverbe de celui qui tirait le serpent du buisson, que Tumus appliquait ft llrancès et qu'Étéode applique à Daires qui l'a trahie.
(3) V. aux Notet,
Pour achever ces recherches de dates que nous avons faites dans le Roman de Thèbes , il convient de remarquer qu'il oflfre toute une série d*allusions , qui , à défaut d'autres renseignements , nous apprendraient quMl a paru après la plupart des grands poèmes du moyen-âge, quMl est postérieur à la chanson de Roland, à la chanson des Saisnes, à la chanson û'Aniwc/ie, au Vilain Hervis (une branche des Lorrains), même à Hve Capet (1).
D*un autre côté, il est antérieur aux poèmes ^Ypomédon, de Hugues de Rotelande , et de Floire et Blanceflor. Car nous trouvons dans ces derniers d'évidentes allusions à notre poème. VYpomédon renvoie au Roman de Thèbes pour avoir la suite des aventures de son héros , frère utérin de Capanée; et le Roman de Floire et Blanceflor, vantant la beauté des deux jeunes gens , dit qu'on ne saurait leur comparer « Paris
de Troie Parthonopeus , n'Ypomedon.... ne Antigone, ne Ysmaine »,
les personnages principaux du Roman de Thèbes.
Quant à la nationalité de Técrivain , il semble assez difficile de la préciser. A Texemple de Benoît , aux noms que lui fournissait son auteur , il en a ajouté d'autres, qu'avec une parfaite impartialité il emprunte à toutes les races; on y rencontre des Juifs, des Turcs, etc. , jusqu'à un duc de Roussie. Pour les nations chez lesquelles à cette date pouvait naitre un poème français , nous voyons figurer dans le Roman , peints sous des couleurs également favorables , des Anglais, des Lombards, des Français. C'est cependant pour ceux-ci qu'il paraît montrer le plus de faveur; il revient avec complaisance aux choses françaises. Parlant d'une troupe de chevaliers dont il. vante la belle prestance et la pompe guerrière , il nous dira qu'ils étaient tous armés à guise de France. Parthénopée , dont il célèbre la grâce, l'élégance et la beauté, était, nous dit-il, < vestuz en guise de françois. » Enfin, je ne trouve guère chez lui qu'une indication géographique moderne; il l'a prise d'une petite ville au cœur de l'Ile-de-France : • de Dimoe jusqu'à Luzarches. » On peut donc, sans trop de témérité , supposer que le poète lui-même appartenait à r Ile-de-France.
On a été tenté encore de mettre au compte de Benoit de Sainte- More la Chronique ascendante des ducs de Normandie , que M. Pluquet
(1) V. aux Notes les pacages du Roman de Thèbei qui le prouîent.
BT LH ROIIA!^i DE TROIE. 105
publiait en 1821 en ratlribnant à Wace (1). M. Ë. Du Méril a donné d'excellentes raisons pour la contester à celui-ci. Nous étendrions volontiers à Benoit, sMI en était besoin, la même ai*gunientation (2). C'est, selon nous, Tœuvre de quelque compilateur des deux poètes. Il a lu Wace , on s*en aperçoit dès le premier vers oii il se reporte au livre de celui-ci , loin de se donner , comme on Ta cru , pour Wace lui-même : plus loin, il semble copier Benoit (3). C'est, le plus souvent, une sorte de sommaire confus, bizarrement ordonné ou plutôt dérangé , du Rou de Wace. L'auteur affecte la Torme et les allures des chansons de geste : son travail présente une série de couplets monorimes de longueur inégale, dont chacun commence par une reprise bien accentuée.
L'abbé De La Rue a voulu porter à Tactifde Benoit une autre œuvi^e qui n'a pas dMmportance par elle-même ni par son étendue , ni par Toriginalité du sujet ou des inventions, mais qui, si elle lui appartenait, fournirait un précieux renseignement sur la personnalité de son auteur. Il s'agit d'une sorte de chanson sur la croisade , qui se trouve à la suite de la Chronique dans le manuscrit de Londres (BibL Harléienne, 1717) et dans le dernier couplet de laquelle Fauteur demande à Dieu de le ramener à sa dame. L'abbé De La Rue n'hésitait pas à Tattribuer à Benoit et y voyait la preuve qu'il avait été chevalier. Conclusion doublement hasardée! Cette galante prière ne prouve pas du tout la chevalerie de son auteur, et nous avons déjà dit et répété combien
(i) V. Mém, de la Soc, des Anliquaires de Normandie., t. V\ p. kà\- Le caroiiiqueur renvoie à Fécamp œux qui douteraient de sei assertions. Notons en passant que Pabbaye de Fécamp parait jouer ciiez les écrivains ^origine normande le même rôle que Tabbaye de St-Denis pour les écrivains de France. 11 a dû y avoir là une bibliothèque considérable. Les auteurs normands y vont chercher volontiers leurs autorités. C'est là que Wace renvoie le lecteur en un endroit; et ce qui semble prouver que ce n*est pas une attribution en Tuir , c*est là aussi que Chrétien de Troyes assure avoir trouvé Torigine de son Peroeval:
Je ne cuit c^ouqucs hom humain Si com H coales dm «fiche ,
Veist mes œrre auMt riche , Qui a Fecam est lot escris.
V Histoire liitéraire commet la même erreur, on y lit : « Tauteur se nomme d)^ les premiers vers. > (2) V. Édélestand Du Méril , La vie et tes ouvrages de Waee, p. âS-A8* (8) Par exemple, ses ressentiments contre les Français :
V Les boisdies de France ne sont mie à celer ,
Tos tems voudrent Franchei» Normant deseriler.
106 BBNOIT DE 8AtME-M0RE
peu significative était cette rencontre de deux textes en uu mèffle volume.
Il reste un dernier poème sur lequel il peut y avoir lieu à discussion. Ces! un chant eu Tlionneur de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry , é/'^? mncto Thoma archiepiscopo canwariensi ^ en couplets de forme lyrique, de six vers divisés en deux tercets , que M. F. Michel a publié (1) à la suite de la Chronique des Ducs et où Fauteur lui-même nous apprend qu'il s'appelle Benoit (2).
L'abbé De La Rue et M. F. Michel s'accordent à refuser cette œuvre à notre poète. Nous sommes de leur avis, mais pour des raisons diflë* rentes des leurs. Ils disent tous deux qu'il est peu vraisemblable que le poète se soit signalé à l'attention du roi en célébrant le martyr glorieux de l'homme qu'il avait fait assassiner. L'argument semble plausible ; cependant on voit qu'il n'est pas solide en réalité , et que d'avoir écrit une vie de Thomas Becket n'était pas une cause de défaveur auprès du roi. Te) avait été le cas de cet autre Benoit que nous avons vu cependant , par rinfluence de Henri II, élu abbé de Péterborough en 1177. On voit aussi le plus fameux et le plus habile de ceux qui ont raconté en langue vulgaire la vie de Thomas Becket, Garnier de Pont Sainte- Maxence, penser, qu'en écrivant ce récit, il méritera les faveurs de toute la famille royale.
Le clergé , de son côté , n'avait pas gardé rancune à Henri. Guillaume de Newbury dit : « Rerum et liber iaium ecclesiasticarum , sicut post mortem ejus clarvit , defensor et conservator jyrecipvvs , viros re/içiosos hanoravit. •
. On peut remarquer , d'ailleurs , que le roi est ici traité avec grand honneur (3) ; qu'il est en général fort ménagé , autant du moins qu'il peut l'être dans nn panégyrique de sa victime. On rappelle, il est vrai, la parole funeste qu'il a prononcée ; mais l'auteur se h&te d'ajouter « qu'il n'a point donné l'ordre de « mal faire », qu'il n'en a fait le commandement à personne , « ni haut ni bas. »
(1) D'apiis le manusciit delà bibliothèque royale, fonds du roi, 7268, 28 A, t gu?iii verso, ool. 2. LsbbéDe La Rue en signale un manuscrit. Bibliothèque Harléienne, n*8775«
(2) V. F. Michel, Chron,, t. lli, p. 509. « Freie Beneit le pécheur od les cehr dras. ■
(3) V. Chron,, t III, appendice n, p. àfih, v. 105.
Mais il y a d^autres motifs qui ne nous permetteut pas d'atlribuer celte œuvre à Benoit de Sainte-More. Le poète habile, souvent élégant, que nous connaissons, ne peut être l'auteur de cette rédaction barbare , incorrecte, où le rythme français est sans cesse méconnu (1). On pourrait supposer que la faute en est aux copistes ; mais il est une foule d*endrojts où , avec la meilleure volonté du monde , il est impossible de les mettre en cause , et impossible de reconstituer les vei-s. C'est une œuvre naïve et toute populaire; soit que, comme le croyait l'abbé De La Rue, elle ait été composée sous le règne d'Edouard 111, dans un temps ou l'Angleterre commençait à désapprendre le français, et où les oreilles anglaises n*en saisissaient plus bien les règles et les conditions fondamentales ; soit qu'elle ait été (ce qui nous parait plus probable) écrite à une date plus voisine de la mort de Becket par quelque poète anglo-saxon s'essayant à rimer dans la langue des conquérants (2).
Nous n*en avons pas encore tout-à-fait fini avec le catalogue des œuvres de Benoît. Il rêvait une autre entreprise : il eût voulu raconter la vie de son protecteur Henri II ; c'est lui qui nous l'apprend à plusieurs reprises. A la fin de l'histoire de Guillaume Longue-Épée , il écrit :
Cy me repos et cy fenis , Mais n*acheve pas mis travail.
Quels lignie est plus grans ne maire De ceste , ainz que vienge al huen rei ?
(1) C*e8t aiusi Topinion de M. J. V. Lederc ( V. Hi»U Un.» L XXIII, p. 386 ). Il ne peut pas noo plus reconnaître id Pauvre de Benoit Tout en disant que le genre même de Técrit pourrait en expliquer les fiiiblesses de rédaction, il ne croit pas que Benoit de Sainte-More^ même pour se mettre à la portée de la foule des pèlerins , ait jamais écrit ces mauvais couplets.
(2) Cette vie de Thomas Becket nous offre une rencontre asseï particulière ; elle met en présence trois Benoit, qu*il semble impossible de réunir : Benoit de Sainte-More, Benoit de Peterborough, que nous avons dû déjà distinguer de lui, et un troisième Benoit, qui ne serait connu que par là ; à moins qu*oo ne veuille supposer que Benoit de Peterborough, pour populariser son livre et dans un but d^édification, avait pris la peine de se traduire lui-même :
Cesto TÎe tus a moctré De UUn en RomaDt IraDalaté Por ma aider i
ou que rauteur de la traduction française ne prétend pas se nommer lui*méme , mais réclamer les prières des fidèles pour Tauteur qu'il traduit , pour Benoit de Peterborough.
Et plus loin, arrivé au règne de Henri P% après avoir remercié Dieu qui l'a soutenu jusque-là dans son travail , il exprime de nouveau son désir de peindre Henri II et son vif regret d'avoir tant tardé (1). Mais il n'a pu réaliser son dessein, ou l'œuvre n'a pas été conservée : en tout cas, elle n'a laissé aucune trace.
Enfin , dans le Roman de Troie , il annonçait un autre projet. Après la description assez confuse qu'il a faite, d'après Ethicus (2) , des diverses parties du monde, il assure qu'il voudrait consacrer à ce sujet un travail plus complet (3) ; mais nous ne voyons pas qu'il ait jamais exécuté ce dessein (A).
Il est temps de tirer les conclusions de cette longue étude ; nous pouvons , ce nous semble , donner celles-ci sans trop de témérité :
Il est certain que le Benoît , auteur de la Chronique des ducs de Nor-mandie, et le Benoit de Sainte-More, auteur du Roman de Troie, ne sont qu'un seul et même personnage.
Il est certain (|u'il a écrit sons le r^ne de Henri II , entre les années 1175 et 1185.
Il est certain qu'il était Normand d'origine (5) , ou tout au moins il s'était si bien fait de l'Angleterre normande une seconde patrie qu'il a voulu lui-même passer pour Normand.
(1) V. Chron., t. m, p. 299, T. 89881-39837.
(S J V. les extraits d'EthicuSt à la suite de Aiov6aou IIepiT)Y^aeiç et de Solin. Paris, Henri Bstien]ie,i590*
(8) V. Roman de Traie ^ v. 2di82-38iÀ8.
(à) En supposant que la pensée fùr sérieuse , c'eût été probablement quelque livre De partibus et iitu ortns^ dans le genre de la Mappemonde qu'un certain Pierre , au début du XIII* siècle (V. Hisu Iitu , t. XIII, p. 293), disait avoir composée d'après Solinus :
Uot livres dont il estrait ,
Et d'autres, le sens clairement.
— Leland., CoHeet.^ V. 8, p. 189, signale un Compotus et un traité Libellus de augmente et décrémenta lunœ d'un Benoit. A-t-il quelque chose de commun avec le nôtre ?
(5) Nous avons dit ( p. 68-6A ) que le texte de Benoit portait en lui-même des preuves de sa nationalité. L'une des plus frappantes est la présence de certaines rimes, qui ne peuvent exister que par remploi, à la fin de l'un des vers, de la forme normande de l'imparfait de la première conjugaison, l'autre ▼ers se terminant par le mot sot, ou plot^ ou of, ou pot. Nous avons relevé selxe de ces rimes ; nous les signalons ici, pour plus de précision : v. 731, 768, 1Î17, A180, 5A85, 11284, 11815, 18821, 15828, 16729, i67A5, 25400, 27025, 27688, 285A8, 29778.
Il est plus que probable que c'est lui aussi qui a composé VEneas.
Et ainsi Ton voit que nous n'avons pas surfait son importance, et que Benoit de Sainte-More a des titres sérieux au souvenir de la postérité. Non-seulement il a été Tbistorien poétique de sa nation ; mais si, outre ce Roman de Troie que nous lui rendons , Fauteur de la Chronique des duci a aussi le droit de revendiquer VEneas , il a résumé pour le moyen-âge presque toute Tépopée antique. Non-seulement , en effet , VEneas traduisait Y œuvre de Virgile, et le Roman de Troie remplaçait V Iliade pour les hommes du XII' siècle ; mais ce dernier poème leur offhiit , au début , un abrégé des Ai^onautiques , à la fin un résumé de rOdyssée ; il reproduisait les Cycliques , et racontait les tragiques aventares des Atrides. Ainsi Benoit était, auprès des imaginations populaires, rintroducteur des héros antiques , le révélateur de Tépopée gréco-latine , et le plus vénérable ancêtre de la Renaissance.
GOMMENT BENOIT A ÉTÉ AMENÉ A ÉCRIRE SON UVRE. — LES TRADITIONS TROYENNES DANS l' ANTIQUITÉ, EN FRANCE, EN NORMANDIE ET EN ANGLE- TERRE.
Nous croyons avoir suflSsamment établi que le Roman de Troie est bien Tœavre d'an poète de la cour de Henri II d'Angleterre. Mais on est aassitôt tenté de se demander comment Benoît de Sainte-More a pa être conduit à raconter cette histoire ; comment, en un temps qui semble tout occupé de lui-même, de querelles entre la papauté et le pouvoir temporel , de guerres civiles et de guerres avec la France ou de préparatifs de croisades, un poète normand a pu être amené à traiter ces sujets qui semblent tout d'abord si éloignés de toutes les préoccupations
courantes. Gomment a-t-il pu imaginer qu'il intéresserait les contemporains de Thomas Becket, de Bertrand de Born et d'Éléonore de Guyenne aux infortunes d'Hector et aux destinées de Pergame?
Tout étonnement cesse pour qui connaît l'histoire littéraire du XII' siècle, et l'état intellectuel et moral du moyen-âge en général. 11 était préparé à entendre de pareils chants, à la fois par son ignorance et
soD savoir. Par son savoir, car l'antiquité latine était très-familière au moyen-âge. Nous avons vu en particulier tout ce quMl y avait autour de Henri II de goût pour les choses littéraires , de connaissance des auteurs latins. Le latin n'est pas pour les hommes de ce temps une langue morte, c'est pour tous les gens qui se piquent d'un peu de culture intellectuelle la langue courante ; c'est la langue des hautes connaissances, la langue de la foi et la langue de l'Église, comme la langue de l'école ; c'est la langue des affaires , la langue de la diplomatie , la langue de T histoire , de celle qui se fait comme de celle qui se raconte. C'est aussi la langue du droit ancien qui est en train de devenir le droit nouveau, la loi royale; la langue du droit romain qui, à ce moment même, sort de l'école et commence à entrer dans les faits, s'impose , devient la règle pratique , amenant avec lui la théorie romaine du pouvoir (1). Le latin est ainsi la langue de l'âme, de l'esprit et du fait Les ouvrages latins sont des livres de lecture ordinaire; ils sont feuilletés, commentés, cités, copiés. Il y avait donc déjà tout un auditoire préparé pour entendre parler de sujets antiques.
Mais Benoit ne s'adresse pas au public savant ou même simplement lettré. Il écrit dans la langue vulgaire pour tous ceux que charment les Chansons de Geste et les Romans de la Table-Bonde. Il fallait donc que ces sujets fussent également accessibles à la foule , et ils l'étaient grâce à une disposition particulière de l'esprit du moyen-âge , qui n'était pas moins préparé à les goûter par son ignorance même. Ce qui lui manque en effet surtout, c'est la critique, et par là même, pour les esprits cultivés comme pour la multitude à leur suite , pour les hommes qui ont reçu la culture latine et pour le peuple qui en a de temps en temps par eux de vagues échos , la guerre de Troie pouvait sembler très-naturellement un événement national , une page de l'histoire des ancêtres.
(i) V. Michelet, Histoire de France.^ En iill , dit M. Michelet, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi de Bouillon, Tamie de Grégoire VII, avait autorisé Técole de Bologne, fondée par le bolonais Iraerio. L*empereur Henri V ayait confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir impérial tirerait des traditions de Tancien empire. Le jeune duc d*Anjou, Henri Plantagenet, fils de la normande Mathilde, yeuve de ce même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre , les traditions de Pécole de Bologne. Dès USA , Tévêque d* Angers était un savant juriste. Déjà avant lui le fameux italien Lanfranc, Thomme de Guillaume le Conquérant, avait d*abord enseigné à Bol(^ne et concouru à la restauration du droit. Nous avons dit plus haut , page 69 , comment Henri II avait favorisé le développement du droit romain en Angleterre.
Il Tant se rappeler , en effet , que Tbistoire , que la connaissauce de rantiquité est soumise alors à de tout autres lois qu'aujourd'hui. Le moyeo-âge n'a aucune donnée de la chronologie. C'est là le caractère des peuples enfants : tout ce qu'ils peuvent faire , c'est de distinguer entre hier et autrefois. Non-seulement l'Arabe se soucie peu des dates de l'histoire, il ne compte pas même les jours; le temps n'est rien pour lui. Le paysan même ne peut se faire une idée des degrés d'antiquité, il sait seulement que • c'est bien ancien. » En réalité, il ne connaît que deux dates, le présent et le passé, et tous les passés se valent ; fis se confondent dans le même éloignement et la même brume. C'est pour cela que le moyen-âge ne s'inquiète pas de distinguer entre les diverses antiquités, entre l'antiquité païenne et l'antiquité juive ou chrétienne (1). Il mêle la Bible et le paganisme, la Grèce, Rome et l'Orient. Il ne connaît que les Anciens. Feuilletez les livres de l'un des hommes les plus instruits de ce temps, de celui qui a le plus lu et retenu, de Jean de Salisbury, ses œuvres sont une vaste encyclopédie, une bibliothèque de traits historiques empruntés à toutes les époques , à tous les peuples ; tout cela pour lui compose l'histoire des anciens (2). Mais ce ne sont pas seulement les anciens , ce sont les ancêtres « majores nostri » , comme eût dit un sénateur de Rome. Jean dit notre en parlant des auteurs latins f noster Terentiiis (3). ■ Et l'assimilation , l'identité se font si naïvement complètes en son esprit que cela nuit à l'intérêt et à l'utilité de son livre. Dans ce traité, qui prétend être une satire des mœurs de la cour de Henri II , les souvenirs de l'ancienne Rome et les souvenirs du XIP siècle se confondent si bien qu'on ne sait pas s'il se souvient de ses auteurs ou s'il peint d'après nature , s'il nous décrit un personnage qu'il a connu ou s'il ne l'a contemplé qu'à travers Horace
(i) Benoit les confond sans cesse. S*i1 yent parler d'un narrateur fameux , il dit qu*on n^en pourrait trouver un plus habile quand Plinius serait Tiyant « ou cil qui ût Apocalis. > Ses personnages font les mêmes confusions: Adiille, amoureux et combattu entre Amour et Meffait^ cherche dans ses souvenirs des héros qui aient succombé à la passion ; il cite tour à tour Narcissus, Fortis Sanson, David et Salomon; il dit qu'il a pour lui Texemple des « ancessors. >
(2) Orderic Vital, dans ses prologues, passe de Béhemoth à Erynnis. Il leur fait une place égale dans ses lamentations. Il explique également par leur intervention les iniquités des hommes.
(3) V, Joann. Sal., Op., t. III, p. 393, comment il parle de Trajanet la prétendue lettre de Plularque & Trajan , qu'il reproduit.
112 BENOIT DE SAINTR-MOnK
OU Juvénal, sMI Ta vu passer dans le Forum et la Suburra, ou bien dans la rue du Fouarre, près du petit Pont , ou dans la cité de Londres.
On s'explique dès lors comment les héros de Tbistoire grecque et romaine pouvaient devenir aussi populaires que ceux de la Chanson de Geste. C'étaient tous des ancêtres , seulement un peu plus anciens les uns que les autres. On sentait vaguement cette différence d'âge, mais sans y attacher grande importance.
Et , entre tous les souvenirs de l'antiquité , ceux de Troie étaient particulièrement, et pour les causes que nous allons dire, familiers à tous les esprits. Nous verrons encore que nul n'était plus qu'un clerc normand naturellement amené à se préoccuper de l'histoire des Troyens, et à y reconnaître un thème populaire et presque patriotique.
Nous voyons , en effet, que l'historien de la guerre de Troie, qui a remplacé Homère et fait autorité au moyen-âge , est très-répandu et en grand honneur dans les monastères normands , que la préoccupation des origines troyennes avait pénétré depuis longtemps dans l'esprit des historiens de la Normandie, et était devenu pour ainsi dire c croyance d'État i; enfin, qu'un autre courant , le courant breton, venant, grâce à une série de causes que nous indiquerons , se rencontrer et s'unir avec le courant normand^ la cour de Henri II et l'Angleterre étaient une grande officine de contes troyens,^ et nous verrons ainsi se produire tout naturellement en l'esprit du poète un désir qui , sans cela , semblerait si loin de toutes les inspirations du temps.
Mais , après avoir établi que ce poème devait tout naturellement se produire à la cour toute française de Henri II , il ne nous sera pas moins facile de montrer comment il devait devenir aussitôt populaire dans la vieille France. Il y avait des siècles, en effet, que non-seulement l'histoire de Troie était répandue en France, mais que nos vieux historiens, jaloux de réclamer pour nous toutes les gloires du passé et d'ennoblir les origines de notre race, les avaient fait remonter jusqu'au plus grand fait de l'antiquité et proclamé notre parenté originelle , non-seulement avec la race de Priam, mais avec Philippe et Alexandre. Ce qui, en passant, explique non-seulement comment Benoit a été amené à raconter le siège de Troie, mais aussi, ce qu'on n'a pas remarqué jusqu'ici, comment d'autres avaient pu être tentés de chanter la vie et les combats
d'Alexandre , et comment ces poèmes avaient eu chez nous un tel succès : Alexandre et les Macédoniens étaient les parents des Français. C'étaient donc là des sujets nationaux au premier chef , quelque invraisemblable que cela paraisse au premier abord. Essayons d'établir cette filiation d'idées et comment la tradition est venue de Troie à Benott de Sainte- More.
Déjà , l'auteur de V Iliade avait annoncé à la race d'Énée de grandes destinées. On est assez surpris de rencontrer chez lui cette prophétie :
vuv Z\, 8^ ÂtveCaio 6tT] Tpcoédaiv àviÇei ,
xal xa(8<i>v xatÔeç , toi xev jxeT^iciaBs Y^vwvrai.
Iliade, ch. u, ¥. 807.
Les Romains s'en sont emparés et l'ont convertie à leur usage ; Virgile Ta reproduite en l'amplifiant et donnant aux fils d'Énée le monde au lieu de l'héritage d'ilion :
At domus ^neœ canctis dominabitur oris , Et nati natorum et qui nascentur ab illis.
jKneid., Uv. III, v. 97.
On sait quel emploi les autres poètes du temps d'Auguste ont fait de ces souvenirs de la guerre de Troie. Mais l'idée des origines troyennes de Rome n'était pas uniquement leur œuvre. Virgile et Horace ont détourné an profit d'une famille une tradition nationale ; ils ne l'ont pas créée. Bien longtemps avant eux , nous la trouvons adoptée à Rome. Nous n'avons pas à chercher ici quelle en était la légitimité. Les histo* riens des premiers temps de Rome peuvent et doivent distinguer entre les éléments divers de ce mythe , marquer ceux qui sont empruntés à des époques difiérentes, y signaler des confusions, des invraisemblances; pour nous, nous n'avons qu'à les constater (1).
Les historiens romains, d'accord avec les poètes Nœvius et Ennius, sont unanimes à placer aux origines de l'histoire romaine Ënée, son arrivée en Italie avec les Troyens fugitifs, son établissement au milieu des
(1) Voir, pour la discuasioD de ce point, Niebûhr, U\$t. rom,, tred. de Golbéry , L 1 , p. S50 et suir.
Hft BENOIT DE SAINTE-MOBE
Lalius, dans lequel se Ibud le peuple nouvellement venu, hôte plutôt que conquérant. S'ils varient sur la réception qui leur est faite, sur les détails de leur établissement, du moins ils s'accordent sur le fait d'une colonisation troyenne (1).
Et ce ne sont pas seulement les écrivains de l'époque impériale ou de la République finissante et inclinant déjà vers l'Empire qui enregistrent cette tradition. Ce qui est plus concluant , une série de faits se rapportant à diverses époques de la République, constate que ce fut vraiment à Rome, dès un temps reculé, « un article de foi politique. >
NiebUhr a remarqué que les premières négociations que l'on connaisse entre les Romains et les États de la Grèce proprement dite, eurent pour objet la liberté des Acarnaniens demandée par le sénat aux Étoliens ; et cette intervention était motivée sur leur reconnaissance envers un peuple dont les ancêtres, seuls entre tous les Grecs, n'avaient pris aucune
(1) Salliute rappelle brièvement la tradition sans essayer même de distinguer entre les fondateurs de Rome même et de la puissance romaine (V. p. 16, Catilina^ ch. ivi^. Tite-Live a consigné cette croyance au début de son immense ouvrage, à la première ligne, et rien n*e8t plus solennellement affirmati( plus décisif; plus magistral que son témoignage à cet égard : « C'est un point bien constaté qu'après la prise de Troie, tous les autres Troyens furent exterminés : seuls, Énée et Anténor furent épargnés par les Grecs par égard pour un ancien droit d'hospitalité, et parce qu'ils avaient toujours conseillé de faire la paix et de rendre Hélène. Pins tard, Anténor, après des accidents divers, pénétra jusqu'au fond du golfe Adriatique. Banni de son pays par un désastre analogue {ab ttmt'/i ctatlé), mab réservé par les destins à fonder une puissance plus haute, Énée vint d'abord en Macédoine..... puis aborda aux champs de Laurentum et les occupa, etc. • Et il conduit sans interruption la race d'Énée, d'Ascagne, fils d'Énée, à Romulus et à Remus par Silvius, iEneas Silvius, etc.... — La gens Julia n'était pas la seule qui f&t allée chercher des ancêtres dans la guerre de Troie : nous voyons par Horace (lib. III, od. 17) que les Lamix prétendaient descendre de Lamus, roi des Lestrigons ; les Mamilius remontaient à Ulysse.
On peut supposer que Velleius Paterculus racontait la même histoire. Son ouvrage, qui débute aujourd'hui avec la fin des infortunes des chefs grecs au siège d'Ilion , et les colonies fondées par eux , racontait probablement d'abord l'histoire de ceux de ces fugiti6 de Troie qui intéressaient le plus les Romains. Le siège de Troie est une des dates auxquelles il se rapporte, une époque. Denys d'Halicarnasse dans ses Antiquité» romaines (Paris, Robert Etienne, 15Â6, p. 28, etc.), raconte avec de longs détails l'histoire d'Énée, sa sortie de Troie, ses voyages, son arrivée en Italie et toutes les traditions qui s'y rapportent Justin raconte, d'après Trogue Pompée {Hist,, ch. xuii), que les premiers habitants de l'Italie furent les Aborigènes sur lesquels régna d'abord Saturne...; que, sous son troisième successeur, Faunus, Evandre aborda en Italie... ; que, sous le règne de Latinus, petit-fils de Faunus, Énée, abandonnant Troie prise d'assaut par les Grecs, vint en Italie, etc.. (V. aussi Lycophron , vers 1250, si le passage n'est pas interpolé). Diodore de Sicile (lib. VII, ch. ii et iii ; édlL Didot , 1. 1, p. 812 ) rappelle brièvement comment Énée sortit de Troie, et comment il devint roi des Latins : « xatpéXa5e Ty)V TÛv AaT(v(i>v 6a9lXe(av » . Plutarque, dans ses Quettions romaines (284, 287^ désigne les Romains comme •Tp(»)o)v àrfKaa tsxva \u\u'^[tÀi(x watai AaT(vu)v. ^
part à la guerre contre « les Troyens ancêtres des Romains. > Niebttbr pense que cet acte ne doit pas être antérieur à Fan 507 de Rome, mais quMl ne saurait être non plus postérieur à 515 ou 516.
A la même époque , les Romains témoignent un vir intérêt aux habitants fort obscurs d'Ilion. Dans une lettre écrite au roi Séleucus, qu'on croit être Callinicus , qui régnait dès 509 , le sénat réclame pour condition d'un traité de paix et d'alliance l'exemption de tributs en faveur de cette petite ville. Les Romains la comprennent dans le premier traité conclu avec la Macédoine. Quinze ans plus tard , ils proclament d'une façon solennelle cette parenté. Quand les Scipions traversèrent l'Hellespont 9 ils témoignèrent une grande satisfaction de revoir la patrie de leurs ancêtres ; le consul se rendit à la citadelle pour offrir un sacrifice à Minerve.
11 y avait là sans doute un acte théâtral et une complicité des deux parts; les Uiens savaient bien et les Romains devaient savoir « comme l'a remarqué Niebubr (1) , que les Uiens étaient une colonie d'Éoliens qui n'avaient pas même gardé la pureté de leur origine. Car les rois de Macédoine, qui tantôt agrandissaient la ville et tantôt en changeaient l'emplacement, avaient encore mêlé aux anciens citoyens une multitude prise dans toutes les nations. Il ne faut pas, en effet, donner trop d'importance à ces faits signalés par l'auteur allemand. Us ne signifient pas que le Sénat romain ni les Scipions fussent bien convaincus de la parenté ni voulussent faire un acte de foi à propos des origines de Rome. De la part du Sénat , qui n'agissait guère par des raisons de sentiment , il y avait là une pensée politique. Il avait déjà les yeux tournés vers la Grèce ; il s'y préparait des motifs d'intervention ; il reconnaissait volontiers au loin des parents pauvres dont il pût, au besoin, réclamer la protection, ou se ménageait des successions collatérales. C'est ainsi qu'on le verra reconnaître les Samothraces pour les parents du peuple romain (2) . A ce moment, du reste, la légende est répandue, acceptée, proclamée de toutes parts. Les poètes de Rome, Eunius, Nœvius, l'inscrivent dans leurs livres ; les généraux romains saisissent les occasions de l'aflirmer
(1) V. Niebûhr, HiiU rom,, tom. I, p. S65. (3) V. Senrius, Ad /Sneid,, III, 2.
publiquement; Flaminius, après la guerre de Macédoine, consacre dans le temple de Delphes des boucliers attestant Torigine troyenne des Romains.
Les Grecs avaient d'autant plus volontiers accueilli ces prétentions du sénat romain , que, dès que leurs historiens avaient conunencé à se préoccuper de Rome , la majorité d'entre eux avait accepté cette idée des origines troyennes de Rome , d'une part au moins faite à l'élément troyen dans la naissance de la ville (1). Leur amour-propre y trouvait son compte, ils étaient les fils des vainqueurs (2).
Au milieu de la diversité des récits sur ce point, il était un fait constamment admis , celui d'un grand mouvement de peuples en Italie , d'une colonisation à la suite de la guerre de Troie. Ce n'était pas, en effet, Rome toute seule qui prétendait à ces origines troyennes. Une foule de villes en Italie, comme Metaponte, Petelie, Arpi, Padoue (3), faisaient remonter leur histoire jusqu'à ce grand désastre , jusqu'à ce grand siège qui avait laissé un tel souvenir dans les nations de l'antiquité classique : les unes se réclamant des Troyens , les autres des Grecs , quelques-unes d'un mélange des deux peuples ralliés et humanisés sous la main de la destinée et l'impression de ces grandes infortunes. L'histoire d'Achéménide le Grec accueilli par les Troyens qu'attendrit sa misère est comme un écho dernier de ces sentiments.
Si l'origine de cette croyance à Rome se perd dans la nuit des temps, elle s'y perpétue même lorsque l'empire a quitté la ville éternelle ; lorsqu'il est installé à Rysance , nous voyons qu'on revendique encore les origines
(1) Niebûhr a pu conclure de là que ce ne sont pas les Grecs qui ont fourni aux Romains des origines, que celle croyance s'esl imposée aux Grecs eux-mêmes : qu'elle étail répandue à Rome avanl que la litléralure grecque y (ûl devenue populaire. On en retrouve la Irace dans la religion même des peuples lalins. Timée de Sicile, écrivant vers Tan A90, dil qu'il Uenl de quelques Uviniens qu'on adore à Lavinium des pénales d'argUe apportés par les Troyens. - V. Lycophron, V. 1242, 1252, 1258. — Denys, I, 72, p. 58. — Festus— Scylax dans Strabon , p. 4. — Strabon à propos de Démétrius Poliorcète , p. 232. — Caillas, hisL d'Agalhoclès.
(2) D'après Solin, quelques historiens attribuaient à des Grecs la fondation de Rome. V. C. J., Solini polyhîstor. Henri Estienne, 1577, p. 10.
(3) On peut remarquer à ce propos que des deux côtés de l'Adriatique on se vantait d'une origine iroyenne. Les Illyriens prétendaient avoir reçu une colonie de Troyens sous le nom de Dardanîens. Anlonius Sabellicus, VI« liv., Ennéade 7, parle des Troyens d'IUyrie. - Claude l'Illyrique comptait parmi SCS titres l'honneur d'être issu des Troyens.
troyeones. On s'appuie désormais de l'autorité du géuie de Virgile. Soo témoignage a pris pour les Romains la même gravité que celui d'Homère avait eue pour les Grecs (on sait quelle part énorme les anciens font aux poètes dans la constitution des traditions ofBcielies). On lit dans les Novelles de Justinien, ti" bl : « Si quis enim respexerit ad vetustissima bominum et antiqna reipublicae, j£neas nobis trojanus rex reipublicse princeps , et nos quidem j£neadae ab illo vocamur (1). »
L'exemple de Rome devait trouver des imitateurs. Dès que Rome eut commencé à être bien décidément la reine des nations de l'antiquité , les peuples barbares eux-mêmes voulurent retrouver an plus profond de leurs annales les traces d'une origine commune avec les dominateurs du monde ; ils se piquèrent d'être, selon l'expression originale de Belleforest , f les bons et loyaulx cousins des sénateurs de Rome. » On a souvent cité le mot qui termine une lettre de Gicéron (2), et oii il fait allusion à la parenté avec les Romains réclamée par les Éduens. Gicéron a l'air de s'en amuser : c Una mebercule nostra vel severa veljocosa congressiopluris erit quam non modo hostes, se^l etiam fratres nostri j£dui. » Et rien chez lui n'indique sur quoi reposait cette prétention : elle semble n'avoir rien de commun avec l'origine troyenne, et n'avoir été fondée que sur des rapports de bonne amitié.
Diodore de Sicile fait aussi allusion aux Éduens lorsque , parlant des diverses nations qui habitent la Gaule, il dit qu'il en est une qui a avec les Romains une parenté antique et une affection qui subsiste encore aujourd'hui : auYY^veiav icaXaiiv xal çiXfav tîjv (JL£XP^ '^^^ ^^^' ^l^*^ XP^vwv 5ta[xévouaav.
Lorsque Glande proposa d'étendre à la Gaule tout entière le droit de cité romaine, Tacite nous apprend que les Éduens furent les premiers auxquels fut accordée l'entrée du sénat de Rome. Il ajoute : « Ge fut un privilège donné à l'ancienneté de notre alliance, et à ce que, seuls entre les Gaulois, ils échangent avec le peuple romain le titre de frères (3). •
Ces souvenirs sont rappelés encore dans un panégyrique prononcé par Eumènes devant Gonstantin, au nom des Fia viens (&).
(i) Cité par M. Leroax de Lincy (analyse du Roman de BruU p* 92).
(2) V. EpUu ad div.^ liv. VII, ep. 10, ad Trebatium.
(8) V. Tacite, Annalen^ liv. II, ch. xxt.
(4) «Quelle nation, dit-il, dam Tunivers entier, pourrait prétendre obtenir, dans la tendresse du peuple
118 BENOIT DE SAINTE-MOaE
De même les Batayes, d'après une ioscriptioo antique trouvée à l'embouchure du Rhin {apud Grui.,p. /i99), s'iutitulaieot Ctv. Batavi fratres et amici populi romani.
Jusqu'ici, cependant, et dans les témoignages oflSciels, nulle trace de communauté dans une origine troyenne. Juste-Lipse, qui cite les passages d'Eumènes , pense avec raison , selon nous , qu'il n'y a là qu'un terme d'affection , une expression empruntée aux habitudes de langage des Gaulois et des Germains, chez qui on donne le nom de frères et d'amis à des alliés fidèles.
Chez les poètes, et à partir de V Enéide et de son grand succès, la prétention à la parenté par les Troyens se précise. Lucain dit que les Arvemes osaient se prétendre les frères des Latins , et issus comme eux du sang troyen :
Arverni qae ausi Latio se fingeie fratres Sanguine ab Iliaco.
Sidoine Apollinaire réclame aussi pour sa patrie ce titre d'honneur :
Est mihi quœ Latio sô sangaine tollit alumnam Tellus Clara viris.
Et, ailleurs, il écrit : c Audebant se quondam Latio fratres dicere et sanguine ab Iliaco populos computare (l;. » A mesure que la domination romaine s'affermissait en Gaule, et que la culture littéraire s'y répandait, accueillie ardemment partout, ces traditions avaient d& de plus en plus s'y enraciner.
L'histoire elle-même se prêtait jusqu'à un certain point à ces altéra-
romain une place supérieure à celle des Éduens. Ce sont eux qui, les premiers entre ces nations barbares et sauvages de la Gaule, ont été par plusieurs sénatus-consultes appelés les frères du peuple romain; et tandis que, des autres peuples situés du Rhône au Rhin, nous ne pouvions attendre tout au plus qu^une tranquUlité suspecte, seuls ils se glorifiaient du titre de nos parents. • Et ailleurs : « Les Mamertins en Sicile, les habitants d*Ilium en Asie ont réclamé une origine fabuleuse. Seuls les Éduens, sans être poussés par la crainte, ni par un sentiment d*adulation, mais par une simple et franche alTectlon, ont été acceptés conmie les frères du peuple romain. •
(1) V. Sidonii Apollinaris Optra, LuteU, 1598, lib. VU, ep. 7, p. tA7.
tioDS de la vérité. Des colonies grecques étaient venues, dans une antiquité déjà reculée, s'établir en Gaule. Marseille était une colonie pho^ céenne. Bientôt Timagination complaisante des peuples avait pu oublier Pbocée, et rattacber ce fait d'une colonisation grecque au souvenir bien plus fameux de la dispersion des Grecs après le siège de Troie. C'est là ce que semble dire un passage d'Ammien Marcellin, qui écrit, sans discuter cette croyance : « Aiunt quidam post excidium Trojœ Tugientes Graecos, undique dispersos, loca bac occupasse tune vacua (1). >
On comprend ces prétentions, fruit de la politique et de l'adulation. Les sujets se rapprochaient ainsi de leurs vainqueurs. Grâce à ces inventions si faciles et si conformes à la tradition poétique de l'antiquité, ils relevaient et ennoblissaient leur servitude. Ce n'était plus une conquête , c'était une rentrée dans une famille qui avait longtemps oublié ses liens. Ce qui est plus frappant, ce qui montre quelle impression de grandeur s'attachait au nom de Rome , même déchue , et quel ébranlement cette colossale puissance avait laissé dans les imaginations , on vit les barbares mêmes qui s'en partageaient sans résistance les derniers débris , fascinés par la grandeur de ce vaincu, s'écrier comme Henri III devant le cadavre du duc de Guise : Mon Dieu, qu'il est donc grand I il est encore plus grand mort que vivant I Leurs chefs voulurent se rattacher à elle , se draper dans un lambeau de sa pourpre. Ils étaient fiers de porter des titres romains, de s'appeler consul ou patrice. Ils essayaient de parer leurs jeunes monarchies d'un reflet de l'ancienne grandeur romaine. Les plus puissants d'entre eux rêvèrent d'être les continuateurs des Romains. Ce ne fut pas même assez pour eux, et ils furent jaloux de se retrouver dans la nuit des temps une parenté plus ou moins authentique avec ceux dont la déraite était encore si imposante.
On retrouve ces traditions chez les Francs dès la plus haute antiquité (2) , au moins dès leur arrivée sur les bords du bas Rhin. Leurs premiers chroniqueurs voulant faire à la fois œuvre de patriotisme et d'érudition essayèrent de rattacher l'histoire de nos origines à celles des origines de
(i) V. Ammien MareelUn, liv. XV.
(3) V. Rothe, Die trojoiage der Franken. Germaoia, U I, p. 34-52. Rotbe croit que rbypothëse de TorigiDe troyenne des Francs est parement mythologique.
Rome , telles que les poètes du temps d'Auguste les avaient désormais imposées à toutes les imaginations.
Dès le milieu du VIP siècle, Frédégaire le Scholastique (1), dans cette chronique quMl prétend extraire d'Eusèbe , traduit par saint Jérôme (2), et qu'il sème de toutes sortes de légendes populaires qui ont cours de son temps, et dont ni saint Jérôme ni Eusèbe n'ont soupçonné l'existence , donne aux Francs cette étrange origine : « En ce temps, dit-il, Priam « (sic) (3) enleva Hélène; Memnon et les Amazones vinrent à son « secours. C'est à lui que remonte l'origine des Francs. Priam Tut leur « premier roi. Il est écrit ensuite dans les livres d'histoire comment ils € eurent pour roi Friga (&) , puis comment ils se divisèrent en deux c parties, dont l'une se dirigea vers la Macédoine, et prit le nom deMacét doniens , du peuple par lequel elle avait été accueillie (5). Là ils défen- « dirent vaillamment le pays attaqué par de puissants voisins , et se con- « fondirent par des alliances avec leurs nouveaux concitoyens, et on vit c aux jours de Philippe et d'Alexandre ce que valait leur courage.
c Une autre partie du peuple troyen sortie de Phrygie , trompée par « Ulysse , mais échappant à la captivité , erra en beaucoup de régions c avec ses femmes et ses enfants. Us se choisirent pour roi un certain ff Francio qui donna son nom aux Francs. Sous la conduite de ce chef a intrépide, ils ravagèrent une partie de l'Asie, passèrent en Europe et c s'établirent entre le Rhin , le Danube et la mer. C'est là que mourut • Francio (6). »
(i) V. Rer. GalL Script., U II, p. &6i. « In iUo tempore, etc. *
(2) « Antiquiores nostri auctores quoram primus et precipuus Eusebias, postquam imilator ejus leronymos, post Prosper et Sigebertus, > dit Lambert d*Ardres.
(S) Déjà le nom de Priam, roi franc, se trouve dans Prosperi Tyronis Chronicon. V. Rer GtUU SeripU, ttnn. I, p. 6S6, à rannée S83 post Christ. « Priamus quidem reg^îiat in Francia quantum altius coUigere potuimu5. > Mais on pense que tout ce qui touche les rois francs dans cette chronique rCj est que par interpolation.
(&] 11 n*est pas besoin d*aTertir que ce nom du roi Friga n*est probablement qu*une forme videase du mot Phryga, dont Tignorant narrateur a fait Frigam et un nom d^homme.
(5) V. Rerum GalL Scripu^ tom. II, p. Â6i : « Ex aliis Fredegarii exceptis délecta quae ad histor. Francorum pertinent. •
(6) Fréret, tom. V, pag. 155 et suivantes, de V Origine des Français, pense que la première source de toutes ces légendes est peut-être dans la ressemblance des noms de Phrygia et Phrysia , le séjour de la première nation des Francs qui passa en Gaule longtemps avant Julien, d*autant mieux que dans le
c La tradition afSmie que de la même origine est sortie une troisième • Dation, celle des Torci. Lorsque les Francs eurent parcouru l'Asie en c combattant, ils pénétrèrent en Europe et une partie de la nation s'établit « sur le rivage du Danube entre l'Océan et la Tbrace. Ils élurent un c roi nommé Turquotus , de qui la nation prit le nom de Torci (1). « Les Francs de cette expédition menaient en marche avec eux leurs « femmes et leurs enfants, et il n'y avait pas de nation qui pût leur résister « en bataille. Mais ils livrèrent plusieurs combats lorsqu'ils s'établirent « sur le Rhin (2) . Ils étaient alors en petit nombre. De la captivité de « Troie à la première olympiade il s'écoula &60 ans (3) . >
Tel est le récit confus , médiocrement intelligible en quelques-unes de ses parties, que nous fait Frédégaire sans indiquer où il en a pris les éléments.
On voit comment se préparait par les lettres cette idée que Cbarlemagne allait bientôt faire éclater dans la politique, comment les Francs se proclamaient déjà les légitimes héritiers des Romains , comment à ce titre ils allaient tout naturellement revendiquer l'empire de l'Italie contre d'autres barbares qui ne songeaient pas à réclamer la même parenté.
Il semble du reste que Frédégaire n'avait pas été l'inventeur de la légende troyenne, mais qu'elle était déjà répandue et populaire avant lui : en effet, au temps même où il écrit, nous voyons les chancelleries la consacrer officiellement. Nous voyons les princes se parer solennellement de cette ori-
vu* siècle les peuples de Frise étaient appelés Frigones, comme on le voit déjà dans l'anonyme de Ravennes. On changea de même, dit-il, le nom d'Ans^ises en celui d'Ânchises ; de Priarius, roi des Allemands sur le haut Rhin on Gt un Priamus , et là-dessus on bâtit un roman dans un temps d*ignorance où il en fallait encore moins pour autoriser une tradition.— Peut-être cependant y a-t-il au fond de tout cela un vague ressouvenir d*émigrations de peuplades d'origine phrygienne en Thrace d'abord, puis dans les contrées voisines du Danube, et de là vers les bords du Rhin. Cette tradition troyenne, abandonnée complètement pendant deux siècles, a retrouvé de nos jours un défenseur convaincu. V. Moet de la Forte-Maison, Les Francst leur origine et leur histoire. Paris, Franck, 1868. — Braun, Les Troyens sur les bords du Rhin (1836), admet aussi la possibilité d'un fond historique, (i) V. plus loin, chapitre vm, une note sur ce passage et les Torci.
(2) Le texte ajoute ici « dum a Turquoto mtnuaa' sunU » N'est-ce pas plutôt nominati qu'il conviendrait de lire ? '
(3) Il est à noter que Grégoire de Tours, lib. II, ch. 9, n'a point raconté toutes ces belles choses.. Il se contente de dire : « Tradunt mulli (Francos) de Pannonia fuisse digressos et primum quidem « littora Rheni amnis incoluisse, dehinc, transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos « vel civitates, reges crioitos super se crearisse de prima, et ita dicam nobiliori suorum (amilia. •
gioe auiique (1). L'importauce qu'elle pouvait avoir nous est révélée parce fait que le premier qui ait songé à s'en faire un titre de gloire est un prince qui a été comme un essai de Charlemagne sous la première race. On lit dans une charte de Dagobert que les Francs sont sortis du très-noble et très-antique sang des débris de Troie « ex nobilissimo et antique Trojanorum reliquiarum sanguine nati, » et le souvenir de cette déclaration s'est perpétué sur les bords du Rhin. Dans une inscription de Trêves qu'a connue le cardinal Baronius on lit : c Ego qui persécuter domini etsponsae su» ecclesiœ fui, videlicet Ragnerus, qui non sum dignus vocari dux , sed praedo, Glius justi ac boni Sadigeri , filii Ferrici » ; suit une liste généalogique qui se termine ainsi « Filii Marcomiri , filii Clodii, filii Dagoberti ex prœclara Trojanorum familia orti ^ Francorum orientalium et occidentalium regum et ducum filiis. »
Le récit que nous venons de lire dans Frédégaire se retrouve à peu de chose près, mais plus bref et plus précis , dans un abrégé de Grégoire de Tours, qu'on attribue au même auteur (2).
L'auteur des Gesta regum Francorum, empruntés à Grégoire de Tours et à d'autres, qui écrivait vers le même temps que Frédégaire (3), et que l'on a désigné sous le nom du c Fabuleux anonyme • , reprend le récit de Frédégaire en le complétant sur certains points. 11 commence son livre en ces termes : c Rapportons le principe et l'origine de la nation des Francs et les actions de ses rois, « regum gesta. > 11 y a donc en Asie une ville des Troyens oii est la cité d'ilion, • oppidum Trojanorum ubi est civitas quœ llium dicetur, » oii régna Énée. Ce fut une race forte et vaillante. Contre Énée, roi des Troyens, se levèrent les rois des Grecs, avec une nombreuse armée , et ils combattirent contre lui , avec un grand carnage. Énée, vaincu, se réfugia dans la cité d'ilium. Après un
(1) C'est la remarque qae faisait déjà au XVII* siècle Audigier (de VOrxgint des Français), en parlant de celte opinion qui , avec Hunibald et Manethon, tire les Français de Francus ou Francion , supposé prince troyen : « à quoi nos propres monarques semblent avoir applaudi, se trouvant des titres tendant à cela sous chaque race. >
(2) V. Duchesne, Script, franc, tom. I, p. 725. Gregorii Turonensis Chroniea excerpta ex Fredegarii Scholastiei historia miscetta franc, epitotnati. Ed. Ruinart, p. 5Â8. Cette opinion a été soutenue par Heeren, Histor. Werhe, t. Il, p. 255.
(8) La chronique qui porte ce Ulre Ta jusqu'en 740, sous Thierry IV (de Chelles). Mais les éditeurs des GalU Rer, Seripu y reconnaissent plusieurs auteurs, dont le premier se serait arrêté en 641.
siège de dix ans, il s'enfuit en Italie pour soudoyer ces nations et s'assurer leur secours, f locare gentes illas ut ei auxilium ferrent. » Deux autres de leurs princes, Priam et Antenor, avec d'autres guerriers de l'armée troyenne, au nombre de douze mille, s'enfuirent sur leurs vaisseaux. Pénétrant jusqu'aux bords du Tanaîs, ils naviguèrent à travers les Palus- Méotides et parvinrent aux confins de la Pannonie, et occupèrent les espaces qui touchent aux Palus-Méotides , et ils commencèrent à y élever une ville qui conservât leur souvenir, et ils l'appelèrent Sicambrie (1), et ils y habitèrent de longues années et formèrent une grande nation (2) . *
Sous le règne de l'empereur Yalentinien , ils forcent les Alains dans les Palus-Méotides, et sont baptisés par l'empereur c du nom de Francs en langue attique, ce qui se traduit en latin f fier » de la dureté ou de la fierté de leur cœur. » L'empereur les exempte en même temps de tout tribut pour dix années. Au bout de ce terme ils refusent de s'y soumettre de nouveau. Attaqués par des forces supérieures, après une défense héroïque et après avoir perdu leur chef Priam, ils sont forcés de battre en retraite ; ils quittent Sicambrie, et viennent s'établir sur le Rhin avec leurs chefs, Marcomir fils de Priam, et Sunnon fils d' Antenor (S). Sunnon meurt, et Marcomir les engage à se donner un seul roi. Ce fut Pharamond, • et levarunt eum super se regem crinitum. •
Les récits de Frédégaire et de l'anonyme se retrouvent plus ou moins altérés dans tous nos vieux historiens : dans la Chronique de Moissac (&) , dans le Chronica rerum Francorum breviter digesta (5), dans Aimoin, moine de St-Benott-sur-Loire (6), dans Roricon (7), dans Adon, évéque
(1) Bonfini» dans sou Histoire de Hongrie au XV« siècle, retrouvait les traces de Sicambrie dans Bude la YÎeiUe, Alt-Offen. On prétendait qu'on y u?ait découfert, au temps de Mathias Corrin, une inscriptioQ attestant qu'elle avait été b&tie par la légion sicambrienne. Ladus, de Aliq. genu Mig. ; Beitius» Aer. GeruLf etc., ont répété cette histoire.
(S) Higord, plus instruit, dira arctiea Lingua au lieu de attic€u Dom Bouquet, tonu II, prêt, supposait que ce pouvait être hattica pour cattica^ la langue det Gattes.
(8) Ces deux4ioms de Marcomir et de |Sunnon ont été pris à Grégoire de Tours. L'an 989, Arbogast traite avec deux chefs de ce nom, « subreguli ou régales » des Francs.
(A) V. Rer. GalU Script., t. lU, p. 6A8.
(5) V. Duchesne, 1. 1, p. 797.
fû) V. Rer. CalL Script., U III, p. 2i.
'7) V. Duchesne, t. ï, p. 799.
12/i BENOIT DE SAINTE-MORE
de Vienne {De sexta mtmdi œtaté), dans le Draco Normanrucus (1), dans Sigebert de Gembloux (2), dans Hugues de Saint-Victor (3) et dans Jean de Marmoutiers (&). Chez ces divers narrateurs, la légende présente des différences de détail ; Timagination des écrivains s'est donné libre carrière quand il s'est agi de marquer le premier auteur de la race ; mais les détails essentiels se retrouvent chez tous. Les Francs sont sortis de Troie ; ils se sont établis d'abord en Pannonie ; par une migration dernière, ib sont venus sur les bords du Rhin, et de là en Gaule.
Ces idées étaient devenues si populaires, qu'on voit tous les panégyristes rattacher leurs héros à ces souvenirs de Troie, en s'emparant des moindres ressemblances de noms. Paul Diacre (Warnfried) qui, d'abord secrétaire de Didier, s'était ensuite attaché à Charlemagne, découvre qu'Ansegise , fils d'Aruulf, évèque de Metz, descendait d'Ancbise le Troyen ; il l'insinue dans sou livre sur les évêques de Metz et dans l'épitapbe de Rothaîde, fille de Pépin.
Les princes de la seconde race, comme ceux de la première, s'em-
(i) V. Notieeê des manuscrits, t. VIII, p. 297, chap. ht. Sommaire.
(2) V. Rerum Gcdl, Script., U III, p. 332.
(3) Voici comment le dernier de ces narrateurs , Hugues de Saint-Victor , raconte ces mêmes faits (Remprunte la traduction de Cl. Malingre, Traité de ta loi salique, 161^).
• Après la totale subversion de la très-noble cité de Troye, qui fut environ 3977 ou 80 ans après la création du monde et 1190 ans avant Tincamation de Jésus-Cbrist, 2 ans avant le trépas de Samson, juge dlsraêl, un nommé Frandon et ses frères, enfants d'Hector aisné fils du roi Priam, avec Turcus, fils de Troilus, et en leur compagnie Helenus, leur oncle, grand devJneur et astrologien, s*enftiirent et eschappèrent subtilement le danger des flammes et le glaive des Grecs avec grande multitude de Troyens, comme aussi firent semblablement Énée, fils d'Anchise, Anthenor le jeune, Priam, nepveu d'Énée, et plusieurs autres qui peurent s'échapper et se sauver
« Francion et ses gens s'en allèrent en Pannonie, aujourd'hui appelée Hongrie, où ils édifièrent une dté qu'ils nommèrent Sieambre , laquelle longtemps après Ait destruite , et auprès du lieu où elle était fut rebâtie une autre belle dté qui de présent est appdée Bude, et commencèrent alors les Sicambres, habitants de ladite ville de Sieambre, à s'appeler François , à cause dudit Francion , fondateur de leur cité, et qui premier les a?ait là menez, ce qui arriva environ le temps où David régnoit en Judée. Quand ils eurent là demeuré environ 230 ans, leur peuple creut et multiplia de telle sorte qu'il n'y avait plus asseï de pays ni de terre pour les nourrir. Et pour ce se débandèrent d'eux bien vingt-deux mille hommes sous la conduite d'un duc nommé Ubros pour aller ailleurs chercher lieu à eux convenable pour habiter. Ils passèrent à ceste fin le pays de Germanie, traversèrent les fleuve du Rhin et de la Marne et pénétrèrent jusqu'en Gaule au pays de la rivière de Seine , où demeurèrent ainsi les premières nations de Gaule appdées Françob de Frandon. Ce fut la naissance du nom François. »
{à) V. Hisioriœ Gauffredi dueis Norman., etc., lib. II, Bibl. L. Bochelli. Paris, Chevallier, 1610, à la suite du Grégoire de Tours,
pressent de consacrer officiellement la tradition. Charles le Chauve, dans une charte, dit comme Dagobert : c Ex praeclaro et antiquo Trojanorum sanguine nati. t
L'opinion est si bien admise que V Histoire de Troie de Darès est considérée comme le premier des livres nationaux. Dans le plus ancien manuscrit que nous en possédions (1), le récit est intitulé la Geste des TroyenSj explicit Gesta Trqjanortim^ et il a pour suite la Geste des Français, incipit Gesta Francorum a S^^ Gregorio. L'auteur a donné pour préambule aux emprunts qu'il fait à notre vieil historien un récit en une page et demie de tous les faits que nous venons de lire. Un manuscrit de la bibliothèque de Montpellier, indiqué dans les catalogues comme un exemplaire de Darès, mais qui n'en est qu'une réduction, un abrégé d'abrégé, s'intitule plus explicitement encore Historia Daretis de Origine Francorum. Et, quand l'auteur a achevé son résumé très-bref et trèsinfidèle, comme le manuscrit de Paris, il rappelle rapidement la ruine de Troie, et il ajoute : t Et exinde origo Francorum fuit ; et ce fut là l'origine des Français. »
Mais les Français n'avaient pas été les seuls à se réclamer d'une origine troyenne. Il semblait que ce fût là la condition même de la noblesse d'un peuple ; on se plaisait à dire, comme plus tard Jean Le Maire : c De toute ancienneté la fleur de la noblesse d'Asie s'est venue rendre en Europe, dont elle n'a depuis bougé. » Ajoutons avec M. du Méril que la suprématie religieuse de Rome au moyen-âge devait rendre plus général et plus vif encore le désir des peuples de se rattacher aux mêmes origines (2).
Des écrivains allemands réclament le même honneur pour leur pays. Otto de Freysingen mort en 1168, dans sa Chronique (Cuspinianus^ Strasbourg ) après avoir dit comme Frédégaire que selon quelques historiens c les Francs ont pris leur nom d'un certain Francon, prince des Troyens , qui s'établit près du Rhin, » ajoute , comme preuve du fait, qu'on montre encore une ville qu'il construisit et appela Troie du nom
(1) Bîbl. imp., fonds latin, n* 7906.
(2) M. Ed. de Méril signale dans des poèmes latins du moyen-âge de nombreuses allusions au souTenir de Troie qui en prouvent la popularité.
de sa patrie et qu'il donna au fleuve qui la baignait le nom de Xanthe. « Détruite par les Sarrasins, elle fut rebâtie par les chrétiens et s'appelle encore Xanthis (i). » Il dit ensuite que Conrad de Franconie descendait par sa mère des princes gaulois qui , eux , étaient issus de la race antique des Troyens (2). Otto de Brunswick (liv. II, ch. 26 de son histoire ) répète presque textuellement les paroles d'Otto de Freysingen. La même tradition a été recueillie dans la vie de Saint Anno (3).
Ces inventions étaient si bien devenues le patrimoine commun de l'Europe que nous les voyons gagner jusqu'à l'extrême Nord et se mêler aux traditions Scandinaves primitives. Le compilateur de l'Edda (k) dans le prologue et l'épilogue qu'il a donnés pour cadres aux vieux chants qu'il a rassemblés, les rattache hardiment aux souvenirs de Troie. S'emparant de ces réminiscences d'Orient qui se montrent dans les poèmes Scandinaves et des rapports que peut fournir de nom de Ases^ il voit en eux les hommes de l'Asie. Il nous dit dans son préambule que la plus magnifique des villes bâties par les hommes était Troie, située près du centre de la terre (5) ; que les héros les plus célèbres du Nord ont toujours tenu à honneur de descendre des princes de Troie et les ont mis au nombre de leurs aïeux, que dans leur admiration ils ont même remplacé Odin par Priam. Il rappelle l'illustration d'Hector c l'homme le plus fameux du monde par sa force, sa taille et son habileté guerrière, c C'est de là qu'Odin était sorti , et il prit, ainsi que ses compagnons , le nom de Troyen, tant ce nom inspirait de respect. » Plus loin il assure qu'Odin aiTivé dans la Suède et y fondant la ville de Sigtuna , y établit , conformément à la coutume de Troie, douze chefs chargés de rendre la justice suivant les lois de cette ville. Dans
(i) H. Th. Leodius De Sieambris dit qu'il y a une ?ille de Xanthum • in Glifiis non procul a Passibargio. >
(2) Otto préfère de beaucoup Tautorité des apocryphes à celle de Virgile ; il dit en parlant d*Énëe : « Viro forti ut ipse (Vei^ilius) adulatur, ut vero ab aliis traditur, patrie proditori ac necromantico, ut- « pote qui etiam uxorem suam dils suis immola? erit, ut scribit Vergilius. »
(9) On retrouTe encore la légende troyenne que nous safons dans Domus CaroUngia genealogia (V. Pertx, t* II, p. 310); Annales Quedlinburgenses (Perti, t. III, p. 30); Pétri diaconi chronologiea Roman, regum^ etc. ( Perti, t III, p. 319) ; Folcuini gesta abbatum Lobiensium (Perti, t. IV, 55). Elle est aussi dans la Chronique de Salerne (Pertz, t. III, p. 51 3).
(h) V. Edda hlandorum^ anno. Chr. MCCXV. Islandie conscripta, etc. Petr. Joh. Reseini op. et stud. Havniœ 1565, in-A".
. (5) • Les fils d*Odin élerèrent une yille au centre de la terre et rappelèrent Asgord ; nous lui donnons e nom de Troie, c'est là que demeuraient les dieux. »
Tépilogue, expliquant en quel esprit les chrétiens doivent lire les poétiques inventions des Skaldes, il essaie de montrer comment les événements de VEdda ne sont que la reproduction, sous d'autres noms, des principaux événements du siège de Troie , comment ce que les Âses appellent les flammes de Surtur n'est que Tembrasement de Troie , etc. La légende troyenne s'est glissée dans le corps même du récit , soit grâce à certaines analogies de mots complaisamment admises , soit sous forme de glose appartenant évidemment au compilateur.
Tout cela n*a certes rien à démêler avec la tradition Scandinave authentique (1) ; mais on y peut voir la preuve que les pays Scandinaves euxmêmes au moyen-âge avaient été conquis par Tinfluence gréco-latine. On voit déjà se produire ici cet eflbrt de la Renaissance pour dénationaliser eu quelque sorte tous les souvenirs primitifs et les absorber dans la seule tradition classique.
Cette croyance était répandue depuis longtemps chez un peuple Scandinave aussi d'origine, mais établi en terre gallo-romaine.
A peine fixés sur notre sol, les Normands s'étaient empressés d'élever la même prétention ; nous la voyons se faire jour chez leurs plus anciens historiens. Aux origines de leur race, ils placent les Daces qu'ils confondent avec les Danois, et ils saisissent avec ardeur l'occasion de rapprochement que le nom de ceux-ci permet de faire avec un nom de l'épopée antique, ne songeant pas que c'est le nom des Grecs ; « Igitur Daci nuncupantur a suis Danai vel Dani » , écrit Dudon de Saint-Quentin , qui écrivait vers 1015. Seulement , comme les Romains avaient pris pour eux la descendance d'Énée, les Francs celle d'Hector, les Normands ont dû se contenter d'un ancêtre un peu moins noble. Ils descendent, assure le chroniqueur, d'Anténor qui jadis, après la dévastation de Troie, s'échappant du milieu des Grecs , pénétra avec les siens jusqu'aux frontières de l'IUyrie (2). Ainsi les peuples se partageaient les héros de la guerre de Troie.
(1) C*e8t cependont ce qa*a cra et affirmé un annotateur de Wharton (V. ThehUu ofengl, pottry, 1. 1. p. iSi). Donnant à ces foits une importance et une antiquité qu'on ne saurait leur reconnaître, il y voit une tradition vraiment nationale des Scandinaves et croit pouvoir soutenir que c'est de là qu'elle se serait répandue chei les Bretons et les Francs. C'est là un système tout-à-fait inadmissible.
(2) V. Mém. de la aociété des Àntiq. de Nomi,^ XXIII* vol., 2* partie, édit Lair. • Glorianturque « se ex Antenore progenitos; qui quondam troj« finibus depopulatis roediis elapsus Achivis Illyricon • fines penetravit euro suis. >
Le Draco Normannicus que nous avons vu tout à Theure enregistrer les origines troyennes des Francs ne contient dans ses sommaires aucune allusion à une descendance semblable pour les Normands.
Mais Guillaume de Jumièges a soin de la revendiquer (1). Il dit que les Normands sont venus des Goths sortis de Tile de Scanza..... qui de là sont allés s'établir dans la Dacie appelée aussi Danemarck, et il ajoute : « Ils prétendaient en outre que les Troyens étaient issus de leur race, et racontaient qu'Ânténor, à la suite d'une trahison qu'il avait commise, s' échappa avant la destruction de cette ville avec deux mille chevaliers et cinq cents hommes de suite ; qu'après avoir longtemps erré sur la mer , il aborda eu Germanie , qu'il régna ensuite dans la Dacie, et la nomma Danemarck , du nom d'un certain Danatts, roi de sa race. C'est pour ce motif que les Daces sont appelés Daniens ou Danois (2). »
Guillaume de Poitiers, racontant la vie de Guillaume-le-Gonquérant, n'a pas à rappeler les origines de la nation ; mais il est tout plein d'allusions aux souvenirs de la guerre de Troie. Il nous dit que Guillaume n'eût pas craint de lutter en combat singulier avec Harold, que les poètes comparent à Hector ou à Turnus, pas plus qu'Achille ne craignit de se battre avec Hector, ou Ênée avec Turnus. C'est à lui que Benoit emprunte cette pensée de la rapidité de la conquête de l'Angleterre comparée à la lenteur du succès des Grecs devant Troie. Et, un peu plus loin, le même écrivain, parlant de la soumission des villes anglaises, écrit : c Si elles avaient été défendues par les remparts de Troie, le bras et l'habileté d'un tel homme les eussent bientôt renversées. » C'est sans doute en partie à cause de ces continuels retours à l'antiquité que les contempo-
(1) V. Guillaume de Jumiéges, //t5(. des Normamis, Ut. I, ck. it.
(2) Benoit reproduit ces traditions au début de sa Chronique des dues :
Icist Daueis eût Dacien Maintes feis i fu aauillic
Se raprloeot Troien ; E damagiea et detconfii,
E dirai vos eo rachalsun : Tant que il Tint eo cel pab
Qaant cravantei fu Ylioo Que tm on, duol jeo vos dit ;
Si *a fu exillies Anleuora Ci priât od ses geni remataoce.
Qui mult emporta grans tresort ; E de lui sunt Daneia estraîL
Od tant de gent comc il en ou: Ceo quident bien, lui le dient,
Sigla les mers que il ne tout, E, saches, mult s'en glorifient.
rains de Gaillaume de Poitiers se plaisaient à Texalter comme le digne rival des historiens anciens (1).
Les Normands avaient donc , comme * les Français , leur légende troyenue. Portée en Angleterre, elle s'y rencontrait pour ainsi dire avec on troisième courant troyen, celui-là d'origine bretonne (2).
 Torigine des dynasties bretonnes, avant Locrin, Camber et Âlbanacb, on rencontre un prince de nom romain et d'origine romaine, et venu en droite ligne du Latiiim et de l'Enéide de Virgile (3). V Enéide sert ainsi de préambule et de frontispice au Brut y Brenhined , aux triades bretonnes et aux Mabinogion.
Le premier livre où Ton rencontre ces traditions nettement et complètement formulées est une composition étrange, barbare, intitulée Eidogium Briianniœ, sive Historia Briionum (&) , que Ton attribue généralement à Nennius, mais dont on n*a pu préciser d'une façon bien satisfaisante ni la date ni l'auteur (5).
(i) On pourrait dter encore Hugues de Fleury, qui écrivant à Adèle, fille de Guiliaume, comtesse de Blois, parle en passant, comme d'une chose courante, de la légende des Troyens, qui, sous Antenor et Priam, au nombre de douze cents, s*étaient réfugiés dans les Palus-Méotides.
(1) On peut noter encore que ces traditions étaient populaires même parmi les Saxons. Wltlaf, roi des Saxons orientaux, dans une charte datée de 885, entr*autres cadeaux ûdts à Tabbaye de Crojland, lui donne une robe sur laquelle était brodée la destruction de Troie (V. Note on Wharton, English Poetry^ iSAO).
(S) Selon Jeffery, le nom de Bretagne, en souvenir de Brutos, aurait été donné au pays par Merlin, sous CadwaUader, qui régna de 676 à 708. La tradition de Brutus était donc déjà répandue auparavant. On y trouve des allusions dans quelques prophéties des Bardes. Selon M. Leroux de Lincy, Taliésin, au VI* siècle, parle d^une colonie troyenne en Angleterre. On lit, en effet, dans un poème mystique de Taliésin : 1 was in Britain when the Trojan came. M. Gûnn explique Trojan par Romains, Cependant» selon ce même M. Gûnn, les Bretons, dès le VI* siècle, se vantaient de Torigine troyenne. M. Ed. du Méril cite un passage du Kambriœ Epitome^ v. 173, où Torigine troyenne est revendiquée par les Bretons.
Ettollunl Trojœ sanguinem , Propinquos salis repuUnt,
De quo ducunt originem^ Quos ceotum gradus séparant.
Jean de Salisbury faisait venir du Gaulois Brennus le nom de la Grande-Bretagne. C*est, dit-iî, une tradition des Siennois.
(à) V. Monumenta historiœ BrUannicot by Pétrie, published by command of her Majesty, iSAS, p. àl. Eulogium Britanniœ, the HUtoria Britonum^ commony attributed to Nennius from a M. discovered in the library of the Vatican palace, by the révérend W. Gûnn, B. D. London, 1819.
(5j II est assez difficile de dire d'une façon précise quand a été écrit ce livre. L*auteur lui-même assigne l'année 655 pour date à la (in de son récit. Seulement, on trouve dans les divers manuscrits des listes plus ou moins longues de rois, qui s'étendent |i>ien Au delà de ce terme, et qui peuvent, du reste, y
Du reste, ces questions nous touchent médiocrement. Ce que nous tenons à constater, c'est que, dès une antiquité très-reculée, ces croyances se retrouvaient parmi les Bretons, comme elles s'étaient rencontrées chez les Francs mérovingiens.
En effet, dans le troisième chapitre de Nennius, nous trouvons racontée
afoir été ajoutées à diverses époques. Selon M. Pétrie, l'examen des manuscrits amène à en placer la rédaction entre les années 8Si et 976. « Quelques érudits en fait de documents bretons, sincèrement originaux, dit M. Gautier [Epopées nationaUSt 1. 1, p. A2d), ne croient qu*à la Chronique de NenniuSf rédigée au IX* siècle. » M. Wright nous dit : Le plus ancien manuscrit établit que Tannée où cette histoire a été écrite est 976. V. Vi^right, BibL angU'Sax, , art. Nennius. • The oldest manuscript states the year in which this history was written to be A. D. 976. i M. de la Villemarqué dit de son cdté : • On sait que ce manuscrit est de récriture du X* siècle, » et il place Nennius en 822. C'est la date aussi que lui assigne M. Leroux de Lincj.
L'histoire de Nennius lui-même est pleine d'incertitudes, et le dernier éditeur de la chronique qui porte son nom a eu raison de lui en disputer la propriété et de dire qu'il ne fallait l'attribuer ni à Nennius, ni à Gildas comme d'autres l'ont cru, mais se résigner à y reconnaître un compilateur anonyme.
Selon Leland, Nennius aurait été abbé de Bangor, où il avait été élevé ; échappé en 608 au massacre des moines il aurait trouvé un asile dans les lies écossaises. Les antiquaires gallois prétendent qu'il est plus ancien encore, et que le premier rédacteur de ces chroniques avait été un Nennius qui lutta contre César en combat singulier, et qui compila les traditions des bardes et des prêtres. Le Nennius de Bangor n'aurait été que le traducteur et le continuateur du premier.
Si, à propos de fauteur anglo-saxon Beulan qui, selon Tanner (BibUotheca)^ avait écrit un conunentaire sur Nennius, Ânnotationes in Nennium, on avait autre chose que ce bref renseignement, nous aurions quelque chance de savoir quand a vécu Nennius loi-même ; malheureusement toute Thistoire de Beulan parait s^ borner à ce nom et à ce titre.
Selon un des manuscrits consultés par M. Pétrie (B. C), Beulan aurait été le maître de Nennius. On y lit, en effet, après les généalogies dont nous allons parler tout à l'heure : • Sic inveni, ut tibl Samuel, id c est infons magistri mei^ id est Beulani presbyteri, in ista pagina scripsi. »
M. Pétrie nous dit que Nennius a été le disciple de l'éirêque Elbodug ; que, né vers le VIII* siècle, il aurait vécu jusque vers le milieu du IX* ; qu'il acheva son histoire en 858 par ordre de ses supérieurs. Il assure s'être serri de traditions, d'écrits, des monuments des anciens Bretons, des annales des Romains, des chroniques des saints Pères ^ de S. Jér6me, S. Prosper, Eusèbe (des parties des chapitres m* et xn* sont en effet tirées d'Eusèbe] , dTsidore, des histoires des Scots et des Saxons. C'est là ce que nous apprend une première préface ou prologue, qu'une seconde répète en la résumant. Par malheur, on a tout lieu de les croire toutes deux apocryphes, elles ne se trouvent que dans dnq manuscrits du XIll* et du XIV* siècle , sur les trente que possède l'Angleterre. Le nom même de Nennius ne commence à paraître que dans des manuscrits du XIII* siècle. Si bien qu'on a pu se demander si l'œuvre du prétendu Nennius n'était pas d'une date relativement récente. On remarque, en effet, qu'il n'y a pas d'allusion à ce livre antérieure au XII* siècle. Les écrivains du XII* siècle lui croyaient, au contraire, une antiquité bien plus grande. Guillaume de Mahnesbury, qui écrivait ses Gesta regum avant 1215 , Henri de Huutiugdon et Geoffroy de Montmouth attribuent l'histoire des Bretons ft Gildas, moine de Bangor, qui, né en 516, était mort vers 570. Ainsi fait Girald de Cambrie, et Geoffroy Gaimar écrit : « Ke Gilde dist en la Geste, > faisant sans doute allusion à cette même histoire. Cela semble avoir été l'opinion la plus commune du temps ; c'est à Gildas aussi que l'attribuent les manuscrits du XII* siècle.
tout au long une histoire de Torigine des Bretons , telle à peu près que la racontera tout à Theure Geoffroy de Monmouth et que maître Wace la traduira d'après luL On y lit en eOet : c lu annalibus Romanorum sic scriptum est. ^neas post Trojanum bellum cuni Âscanio filio suo venit in Italiam et superato Turno accipit Laviniam filiam Latini régis. . . . Ascanius autem Âlbam condidit et postea uxorem duxit et peperit ei filium nomine Silvium. Silvius autem duxit uxorem et gravida fuit. Et nuotiatum est ^neae quod nurus sua gravida esset, et misit ad Ascanium filium suum ut mitteret magum suum ad considerandum uxorem et exploraret quid in utero haberet ; si masculum vel feminam. Et venit magus et considéra vit mulierem et reversus est, dixitque Ascanio, ^neae filio, quod masculum haberet uxor ejus in utero et fa tus ejus erit fortis, quia occidet inquit patrem et matrem suam et erit exosus omnibus hominibus (1). Propter hanc vaticinationem occisus est magus ab eis, et sic evenit ut in nativitate illius mulier est mortua, et nutritus est filius, vocatumque est nomen ejus Brito. Brito vero filius Silvii, filii Ascanii, filii ^neae, filii Anchisae, filii Capen, filii Assaraci, filii Tros, filii Erictonii, filii Dardani, filii Jovis de génère Gain, filii maledicti videntis et ridentis patrem Noe (2). Post multum etiam intervallum temporis, juxta vaticinationem magi, dum ipsc luderet cum aliis inopino ictu sagittae occidit patrem suum non de industria sed casu. Propter hanc causam expulsus est ab Italia et Ariminis fuit ; et venit ad insulas maris Tyrrheni et expulsus est a Graecis pro causa occisionis Turni, quem fneas occiderat, et pervenit in Gallos et ibi condidit civitatem Turonorum, et vocavit eam a nomine cujusdam militis sui qui vocatur Tumus, et postea ad istam venit insulam quae a suo nomine accepit nomen, id est Britanniam, et implevit eam cum gente sua et habitavit ibi. Ab illo siquidem tempore habitata est Britannia usque in hune diem (3). >
(i) Un manuicrit BB porte : « Et filius esset omnium Italorum fortissimus et amabilis omnibus hominibus. >
(2) Après ces généalogies, le manuscrit déjà dté ajoute : « Hec genealogia non scripta in aliquo Tolumlue Britannis, sed in scriptione mentis scriptoris fuiU >
(3) Eulogium Britanniœ, ch. lu. •— Nennius donne dans les chapitres xi, xu et xiu, une série d'explications des plus contradictoires sur Torigine du premier roi des Bretons ; mais le résultat final est toujours le même; il vient toujours d'Énée.
Et Fauteur après cela a soin de nous marquer les dates. Il nous dit que f Énée régna trois ans chez les Latins, Âscagne trente-sept ans; qu'après lui Silvius , fils d'Énée , régna douze ans et Posthumus trenteneuf ans : il eut pour successeur Brito. Au temps où Brito régnait en Bretagne, Heli était juge en Israël et Tarche du Seigneur était au pouvoir des infidèles. »
Il est facile de deviner comment a pu se composer ce récit. On y reconnaît à la fois Tinfluence galloise dans Thistoire du mage du roi et de la peine qu'on lui fait subir, histoire qui rappelle quelque peu celle de Merlin , et des souvenirs confus de Virgile et surtout de Tite-Live.
De quand dataient ces inventions (1 ) ? Étaient-elles d'origine populaire? Sont-elles nées dans la grande lie, chez les Bretons eux-mêmes, qui, à la suite de la conquête romaine, se sont inventé une parenté avec les descendants d'Ênée? Sont-elles écloses en Ârmorique de Fimitation des chroniqueurs français? Sont-elles sorties de l'imagination de quelque moine du IX*" siècle trouvant toutes ces belles choses dans les nuages de son érudition , et qui , cherchant un nom classique à placer aux origines de sa nation , aura été mis sur la voie par le nom même de son pays ? Ce que nous voulions seulement établir , c^est la haute antiquité de la tradition.
Le souvenir venait d'en être réveillé dans l'Angleterre normande, à la veille même du jour où Benoit de Sainte-More écrivait son poème , par un livre qui a eu dans le moyen-âge le plus grand retentissement et qui , bien que semblant ne s'adresser qu'à une curiosité restreinte , portait dans ses flancs toute une littérature. La légende de Brito on Brulus, troyen d'origine (2) et fondateur de la royauté bretonne, se retrouve en ses principaux traits, avec seulement un peu plus de précision et moins d'incohérence , dans l'histoire des Bretons ou des antiquités légendaires de la Bretagne racontée par Geoffroy de Monmouth (â).
(i) M. Leroux de Lincj pense que la croyance à rhistoire de Brutus, roi de la Grande-Bretagne, s'est répandue en Angleterre arec la littérature classique au XI* siècle (V. Analyse du Roman de Brut, p. 28).
(2) Sur la tradition troyenneen Angleterre (V. Cambo-Britton , sept 1820, juin 1821).
(8) V. Galfridus Monumetensis, De Origine et Geitis regum Britannia, libr. XII. Apud Rerum Briu Script, vetuêtiores, Heidelbeiigic, 4587. Le récit de Geoffroy est trop connu pour que je veuille le
Geoffroy ne tenant aucim compte de Nenuius dont il allait cependant reproduire eo bien des points les récits, assurait qn^aucun de ses prédécesseurs n'avait connu ces histoires. Pour loi, il avait été assez heureux pour pouvoir les lire dans an livre des [rius précieux, où étaient rassemblées tontes les anciennes traditions de la race bretonne, c Au milieu, nous dit Tauteur, d'études et de méditations diverses, étant arrivé à Thistoire des rois de Bretagne , je m'étonnai fort de voir que dans la narration si développée que leur ont consacrée Gildas et Beda , il ne se trouve rien sur les rois qui avaient habité la Bretagne avant Tinearnation do Christ, rien non plus sur Arthur et leurs autres successeurs après l'incarnation, tandis que l'on sait que leurs exploits ont
veprodnire ki. (V. Tanalyse du Brut de Leroux deLmcy, pages 18 et 19, et les sources qu*H indique.) Ob croit que Geoffroy étidt o^ginidre de la ville dont il poKe le nom dans l^histoiie; que, moine de Tabbaje bénédictine de cette ville , plus tard archidiacre de son église, patronné par Robert, jcomte de Glocester, fils naturel de Henri 1*', et par Alexandre, évéque de Lincoln, tous deux fort amis de la culture littéraire, il mourut vers 1154, évéque nommé et sacré, mais non installé, de St-Asapfa en GomouaMles, où il ayait été nommé dès 1153. U est appelé parfois Geoffroy Arthur , Tenthousiume populaire lui ayant fait un nom nouveau du nom du héros de ses contes.
Quant à la date de son livre, elle ne saurait être postérieure à 115d. On en connaît dans la bibliothèque de Berne un exemplaire où il est précédé d*une dédicace au roi Etienne, qui régna de 11/^5 à 1154, et d*aiileurs la traduction ou Timitation de Wace est de 1155 : ^
Puis que Dex iocarnacioD Prist por oostre rédemption Mil et ceot cioquaDle cinq an» Fist Mautfe Gatse ce*t cMaaas.
M. Th. Wright pense que Tauvre doit avdr été composée en 1147. (V. Th. Wright, BibL BriU iitu, p. 146. ) 11 ecoH voir dans une phrase du prolqgue du Vil* livre, dans use fonne de verbe, la preuve que Tévéque Alexandre était mort au moment où écrivait Fauteur. Or, comme le prélat mourut au mois d'août 1147 et le comte Robert à la fin d'octobre de la même année, il en conclut que le livre a dû être terminé dans cet intervalle. Mais 0 nous semble qu*il accorde trop d^lmportance à Timparfeit qu'il Mgnale et que rUitoire de Geofliroy dut être écrite pUis t0L J'en trouve la preuve dans des vers de Geoffroy Gaimar, qui nous dit que Robert de Glocester, qui avait fhit faire le livre, Tavait envoyé à Gautier Espec, sur la demande de celui-ci, et que Gautier l'avait prêté lui-même à Raoul , le fils de Gikbert, qui, sur les instances de sa fiemae, avait euvoyé à Hdmeslac le lui emprunter. Tous ces emprunts et ces voyages du volume supposent un certain intervalle entre son achèvement et la mort de son propriétaire. Et d'ailleurs GeoÊboj Gaimar écrit lui-même avant 1147, puisqu'il parle de Robert de Glocester comme vivant encore.
D'ailleurs, Henri de Huntingdon nous apprend qu'il en a vu, en 1189, un .exemplaire dans la bibllothèqoe du couvent du Bec. M. Paulin Paris {MamoM de la Tabl^Rtmde, Paris, Techener, 1868) tranche la difficulté en déclaraM que le livre de QeflOroy « a dû subir phiiieurs nenaniemenls à des dates asseï éloignées l'une de l'autne. »
i3i!i BENOIT DE SAINTE-MORE
mérité rimmortalilé , et sont depuis longtemps et chez plusieurs nations célébrés dans de beaux chants qui se transmettent de bouche en bouche aussi fidèlement que sMls étaient écrits. » Déclaration précieuse à recueillir; elle nous montre, contrairement à Topinion de ceux qui ont voulu faille honneur à GeoiTroy et à Wace, de la difiïision de ces récits, que bien avant eux les aventures des rois bretons étaient déjà populaires et répandues parmi le monde ; et Wace lui-même avait, du reste, franchement déclaré qu*il n'était pas le premier poète qui se fût occupé de rhistoire d'Arthur (1). Notons de plus que Geofiroy n'a pas, comme on Ta dit , prêté des inventions à son original , que ce n'est pas à lui qu'appartiennent les embellissements poétiques ; car il nous dit expressément que le texte qu'il reproduit était plein de beaux récits « perpulchris orationibus. » c Tandis , continue Geofiroy de Monmouth , que j'étais occupé de ces pensées et d'autres semblables,' Gautier, archidiacre d'Oxford (2) , instruit dans l'éloquence et dans les histoires étrangères , m'offrit un très-ancien livre en langage breton , depuis Brutus , premier roi des Bretons , jusqu'à Gadwalander , qui retraçait en de beaux récits, dans un ordre non interrompu, les actions de tous ces rois. Cédant à ses prières, je me suis appliqué à traduire en latin ce manuscrit. Robert , duc de Glocester , favorisez mon travail , etc. (3). i
Et pour plus de netteté , il écrit encore à la fin de son œuvre : c Je laisse à Raradoc de Lancaburn, mon contemporain, le soin de raconter l'histoire des rois qui se succédèrent depuis lors dans le pays de Galles. Je laisse à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon les rois saxons ; mais je leur interdis de parler des rois des Bretons , puisqu'ils n'ont pas ce livre en langage breton , librum illum Britannici sernionis , que Gautier, l'archidiacre d'Oxford, a rapporté de Bretagne, livre
(i) C'est ce qu*a montré M. Leroux de Lincj en citant quatre vers de Wace loi-mème. (V. Anaifu du Brut, p. A9.)
(1) Gautier Galenius (of WUHngfœcd^ selon IL P. Pftris). On retrouve sa trace comme archidiacre aux années iiiO» ii88, iiA7. C*est fers 1125 qu*on place £cn royage en France. (V. Hersarl de Villemarqué , p. 25. )
(8) Geoffiroy était tout-à-fait apte à une telle l)esogne. U était, en elfet, très-fersé dans la coonaiisanoe de la langue bretonne ou galloise. Non-seulement il est Tauteur de cette Tersion du Brut; mais pendant quMl était occupé de ce travail , il avait traduit les prophéties de Merlin.
composé en toute vérité en Tbonneur de ces princes, et que j'ai essayé, comme on vient de le voir, de traduire en latin. »
Il est impossible à coup sûr de souhaiter une déclaration plus explicite. Geoffiroy a traduit le précieux volume du breton en latin, à la prière de Gautier d'Oxford lui-même, et dédié sa traduction à Robert de Glocester. Cependant Tœuvre de Geofllroy a suscité des discussions très-diverses et très-vives qui ont laissé subsister bien des nuages. Ce n'est pas ici le lieu de soulever de nouveau ces questions (1). Ce qui
(i) Nous nous contenterons de les indiquer sommairement. On nous dit tout d^abord que le texte ëe la Légende des Rois , Brut y Brenhined ou encore Brut Tysitio , du nom du moine auquel les Gallois en ont mal à propos attribué la rédaction, de ra?is des plus compétents, n'est pas le texte original rapporté par Gautier, mais seulement la traduction du livre de Geoffroy de Monmouth, traduction d*une date relativement récente.
Quant à cet orig:inal lui-même , en queUe langue était-ii rédigé ? Si Ton prend au pied de la lettre la déclaration de Geoffroy de Monmouth, le texte découvert par Gautier d*Oxford était en breton , une langue qui n*était déjà plus tout-à-iait la même que le cambrien parlé par les Gallois. C^est ce que constate expressément un écrivain gallois du XIII* siècle, cité par M. de Villemarqué, et qui nous dit : le livre breton fut mis du dialecte breton dans le dialecte kimrique par Gautier, archidiacre d*Oxford.
M. H. de Villemarqué suppose que sous cette forme nouvelle la compilation armoricaine drcula obscurément parmi les Gallois , jusqu^au jour où Robert de Glocester la rendit célèbre en patronnant dans toute rSurope la traduction latine de Geoffroy de Monmouth. ( V. Rou , p. 25. )
M. de ViUemarqué voit encore une preuve de Torigine bretonne du livre dans ce &it que les Bretons du continent y sont sans cesse mis au-dessus des Bretons d* Angleterre. Cependant Gautier lui-même déclare que le livre qu*il a trouvé était écrit en welsh , en gallois. L^éditeur anglais du Brut Y Tyvoy^ Sogianf Londres, 1860, le révérend John Williams ab Ithell M. A., partisan lui-même d*une première rédaction bretonne, croit pouvoir trancher la diflBculté en remarquant que, comme il y a entre les deux dialectes breton et kimrique une grande parenté, comme ils ont de très-fortes ressemblances, il est possible qu*un écrivain gallois enthousiaste les ait réunis sous le même nom et ait considéré le premier comme son langage propre. Du reste, Téditeur montre les deux termes pris Indifféremment Tun pour Tautre, à la fin d'une copie de Geoffroy de Monmouth dans le Livre rouge et dans les analyses ( statements ) ajoutés à deux autres copies dans le Myvyrian Archeology of Waies (V. The Myv, ArcK of Wales^ being a collection of historical documents firom andent M**. London, 18O6, 8 vol. in-B*, préfece du tome I*'). Dans le premier, en effet, on lit : ils n^ont pat le livre breton que Gautier , archidiacre d*Oxford, traduisit du breton en latin ; dans les deux autres Ils n*ont pas le livre welsh.
Ces termes que nous soulignons nous indiquent une seconde difficulté. Quel est le premier traducteur latin du Brut y Brenhined? Geoffroy de Monmouth nous a tout à Tbeure formellement déclaré que c'était lui-même, et le témoignage de Mathieu Paris lui vient en aide: • Historiam Britonum de lingua Britannica transtulit in latinam. • (V. Math. Paris, AngL hi$t. major, ParisiiSt ifihht in-^, ^ 60, col. 1, anno 1181.) Cependant nous voyons que Ton &it dire à Geoffroy, dans la phrase que nous rapportions tout à l'heure , que Gautier aurait mis lui-même en latin le livre découvert par lui. Mais nous avons vu dans le texte même de Geoffroy qu'il ne dit rien de sem-
136 BENOIT DK SALME-MORE
, importe et ce qui est hors de doute aujourd'hui , c'est que Geoffroy de Montmouth n'a pas iuventé la matière de ses récits, c'est qu'il a reproduit avec plus ou moios d'e&actitude , plus ou moius d'embellissements de style , des traditions autbentiquement bretonnes. Et au premier rang de ces traditions se retrouve la légende troyenne.
Ces vieux récits dans leur rédaction originelle n'auraient eu qu'un nombre restreint de lecteura. Dans le latin de Geoffroy de Monmoutb , ils avaient bientôt fait le tour du monde. Ils avaient, il est vrai, trouvé quelques incrédules. Quelques-uns des contemporains eux-mêmes n'avaient qu'une confiance médiocre dans l'autbenticité de toutes ces belles histoires. Guillaume de Newbury accusait Geoffroy d'avoir répandu sur le compte d'Ârtbur des fables empruntées aux vieilles légendes bretonnes et. augmentées de ses propres inventions, et d'avoir inventé l'histoire des Bretons avant César ou reproduit comme authentiques les fictions des
blable ; au contraire , il réclame expressément pour lui-même Thonneur d'avoir traduit le livre que Gautier, dit-il en finissant, a rapporté de Bretagne ; il ne parle pas de traduction* Ne serait-ce pas qu'on aurait ici altéré le texte de Geoffroy pour le mettre d'accord avec une déclaration que le même recueil attribue à Gautier et qui est en désaccord complet avec Tassertion de GeofiQroy de Monmoutb. On lit, en effet, à la fin du Brut y Brenhined : « Moi, Gauthier, arcbidiacre d'Oxford , j*ai traduit ce livre de welsh en latin, et dans un âge plus avancé je l'ai traduit une seconde Ibis de latin eu welsh (gallois). • Si Gautier, comme il le prétend ici, a traduit lui-même en latin le livre qu'il avait rapporté de Bretagne, on ne s'explique pas comment il s'est plu à se susciter à lui-même une concurrence en la personne de GeofiQroy ; à moins de prendre ici le verbe dans le sens que lui donnaient parfois les Romains et de croire que traduire signifie faire traduire.
Il y a dans la phrase de Gautier d'Oxford quelque chose encore qui demande explication » c*eti ceci : « Et dans un âge plus avancé je l'ai traduit une seconde fois de latin en welsh. » Owen a donné de ce fait, étrange au premier abord, une explication quelque peu embrouillée. D'après liri« Gautier eftt bien été ce curieux fbrtuné qui avait recueilli les traditions bretonnes, dont la poésie da moyen-âge allait, dans le Roman de la Table-Ronde^ tirer un tel parti ; mais, en outre, ce serait loi qui les aurait traduites en latin. Geofifroy de Monmoutb se serait emparé de ce livre quelque peu aiide» l'aurait augmenté, embelli, mis dans une langue plus élégante, et Tœuvre nouvelle serait bientôt devenue tellement populaire que l'auteur même de la découverte de ces contes, charmé comme tout le monde, les aurait repris ainsi transformés et traduits en gallois, afin que ceux qui les avaient donnés aux autres nations ne fussent pas seuls moins bien partagés que les autres. U semble que tous cet doutes devraient être dissipés depuis longtemps. Si l'original armoricain existe encore, et cela semble résulter nettement d'un mot de M. de Villemarqué (Ronuuu de la Table-Bonde, p. 27} : • A déftiut de l'original armoricain encore inédit > ( inédit non point perdu ), pourquoi ne pas le publier, ce q«l permettrait la comparaison avec Geoffroy et ferait tout de suite tomber toute espèce de doute, au liev de recommencer sans cesse des discussions à perte de vue sur les diverses transformations et tradfM>» tioos du livre ?
autres. Girald de Gambrie parle des mensonges de Thistoire Tabulease de Geoffroy : t Sicut fabulosa Galfridi Ârturi mentitur historia » ; il dit ailleurs : « Notre fameux, pour ne pas dire notre fabuleux Ârtbur. »
Mais, en dépit de ces protestations, le livre avait fait fortune ; il y en eut bientôt d'innombrables copies. Les chroniqueurs anglais, d'origine anglaise ou française , s'étaient empressés de se saisir de cette proie qui leur était offerte. < Henri de Huntingdon , Alfred de Beverley , Robert du Mont dans sa continuation de Sigebert de Gembloux, avaient copié Tœuvre de Geoffroy de Monmoutb. Geoffroy Gaimar et Wace en avaient fait antant de leur c6té (1). >
L'œuvre était faite pour plaire à l'Angleterre. Elle y trouvait toute une antiquité ; et ses maîtres nouveaux, les Normands venus du continent, devaient d'autant plus applaudir à la trouvaille qu'ils pouvaient aisément , on l'a remarqué , s'en faire un secours politique , une sorte de justification de leur conquête. Grâce à ce livre si plein de la haine de la race saxonne , ils pouvaient donner la main aux anciens possesseurs du sol par dessus les Saxons usurpateurs, auxquels ils avaient fait sentir à leur tour le poids de l'esclavage : ils n'étaient plus des envahisseurs ; mais unis par une parenté originelle, dans la descendance troyenne, à la race indigène, ils en étaient les vengeurs et les continuateurs, les héritiers légitimes des rois bretons. Des prophéties attribuées à Merlin annonçaient que de la Neustrie viendrait le peuple qui rendrait aux anciens habitants leurs demeures et chasserait les oppresseurs, c Ge jour-là ( le jour du triomphe des Normands), faisait-on dire au vieux devin , les montagnes de la Gambrie tressailleront d'allégresse, les fontaines d'Armoriqne jailliront , les chênes de la Gornouaille reverdiront. » Gomment, dit M. de Villemarqué , la politique des conquérants eût-elle négligé de répandre les chants d'un prophète qui faisait d'eux les Gyrus d'un antre Israël ? Tout ce qui touchait aux origines bretonnes devait donc être vu avec plaisir et accueilli par les conquérants.
(4) GuiUaiime de Malmesbury arail «léjà regretté de n*avoir pas de renwigiieiiiems plus authentlqvet «or le roi breton ; feisant des emprunts à Nennius, il gémissait de Toir que Ton n'eût pas plus longuement parlé d'Arthur : • De quo Britonum nuge hodieque delindt , dignoi pbuie quod non iillaees somniarent fabule sed yeraces predlcarent histori» ; qnippe qui labantem patriam diu snstinuerit infractasque dvium mentes ad bellum acuerit »
Il est vrai qu'avec le temps ces illusions avaient disparu , et les dispositions avaient changé. Les Bretons de Galles n'avaient pas tardé à s'apercevoir que les Normands avaient conquis uniquement pour euxmêmes. Plusieurs parmi les Gallois songèrent désormais à une restauration pour leur propre compte. Je lis dans V Itinéraire de Girald le Gambrien ou le Gallois ( Girauld de Barri ) , que les Gallois ont conçu les plus hautaines espérances (1). c Gloriantur ad invicem, praedicant et confidentissime jactant, toto (quod mirum est) in hac spe populo manente , quoniam in brevi cives ( les indigènes, les possesseurs légitimes) revertentur, et juxta Merlini vaticiuia, exterorum tam natione pereuntequam nuncupatione antiqua, in insula tam nomine quam omine Britoues exultabunt (2). »
Mais la prétention des rois anglo-normands de représenter les vieux rois bretons après les avoir vengés n'en devait pas moins subsister.
Toutes ces imaginations troyennes nous semblent bien puériles. Cependant elles étaient universellement acceptées comme des faits historiques. Girald le Gambrien , qu'on ne peut accuser de partialité pour Geoffroy de Monmouth , et qui certes ne s'inspire pas de lui , car il a pris soin ( nous venons de le voir ) de nous mettre en garde contre son autorité , proclame , en maint endroit de ses écrits, l'origine troyenne des Bretons. Et son témoignage en ce point est d'autant plus intéressant que , tout savant qu^il est , il nous a conservé
(i) Henri II a paru souTent préoccupé des Gallois, il craignait de leur voir prendre trop d'importance. En 1176, Girauld de Barri, d*une grande famille normande mais de mère galloise, est élu érêque par les chanoines de St-Dafid. Henri II s'j oppose parce qu'il est Gallois et allié de trèsprès aux princes et nobles Gallois. Il dit que roigueil et les prétentions des Gallois en seraient augmentées ; il craignait que Tactivité bien connue du nouvel é?èque ne battit en brèche la primatle de Gantorbéry.
(S) Girauld de Barri, dans cette description du pays de Galles, donne une singulière preuve d'impartialité. Après avoir établi soigneusement comment il est possible de réduire les Gallob, tout à coup il se ravise , il songe que comme fils de Normand il doit souhaiter la soumission du pays , mais que comme fils de Galloise il est faitéressé à son aflrandiissement , et il écrit : « Sed quoniam pro Anglis hactenus diligenter admodum et exquisite disseruimus ; sicut autem de utraque gente originem duximus sic sque pro utraque disputandum ratio dictât ; ad Kambros demum in calce libelli stilum vertamus , eos de arte rebellandi breviter, sed tamen efficadter instruamus. • Et ce professeur d'insurrection indique avec beaucoup de soin et le plus grand détail les ressources particulières qu'oflfre pour la résistance ce pays accidenté, « terra tam bispida tam minutissimà • , et les meilleurs moyens de les utiliser.
plus que personne les souvenirs et les traditions populaires de son temps. Girald nous dit que ce qui peut inspirer aux Gallois Taudace de la rébellion, c'est « le souvenir non interrompu de leur antique noblesse^ et non-seulement de leur noblesse troyenne ( témoignage remarquable dans la bouche d'un Gallois, et qui prouve que ce n'est pas une invention apocryphe et née d'hier), mais aussi de leur empire breton et de cette longue et antique majesté royale. > Auparavant il avait écrit : c C'est ainsi qu'ils ont perdu Troie jadis , comme naguères ils ont perdu la Bretagne » (1).
S'il vante leurs instincts guerriers, il nous dit que c'est ainsi que leurs ancêtres
iEneadse in ferrum pro libertate ruebant.
Quand il parle de la science des devins gallois, il dit que c'est un don qui leur est venu de leurs ancêtres, une marque de leur origine troyenne, que les devins étaient nombreux à Troie , et il cite Cbalcas, Helenus et Cassandre (2) .
Les allusions aux souvenirs de Troie viennent Me plus naturellement du monde se placer sous sa plume. Il appelle Henri le Jeune, le ûls de Henri II, Hectora Priamidem , Priameius Hector , ajoutant naïvement qu'il y a cependant entre eux cette différence qu'Hector combattait pour son père et qu'Henri le Jeune a combattu contre le sien.
Dans le V* livre de ses Invectives, racontant avec fierté sa lutte contre le roi Henri II, et voulant montrer que sa défaite définitive ne doit pas faire tort à sa gloire , c'est dans l'histoire de Troie qu'il va chercher un exemple et une consolation, c Si Ton considérait, dit-il , la ruine de Troie en elle-même et qu'on en jugeât les événements seulement par le résultat final, on serait tenté de rabaisser la gloire d'Hector que cepen-
(1) V. Giraldus Cambrensis, De Iltaudabilibus Walliœ, c. VII.
(2) Le nom du pays de Galles, Kambria (V. Dcscript, Kambriœ] se rattache aussi selon lui aux origines troyennes. Il lui vient de son chef Kamber, un des trois fils de Brutus. « Brutus enim ab iEnea mediantibus aro Ascanio et pâtre Syhio descendens. » C*est de Kamber que le pays 8*est appelé Kambria et les habitants Kambri ou Kambrenses, •patriotœ Kambri, C*est là le vrai nom; celui de W allia n*appartient pas au breton.
A ko BEQ^OiT DE ÇAINTE-MORB
dant Tunivers entier exalte, parce quMl a si vaillamment défendu son père et sa patrie , et il rappelle le vers d'Ovide :
Hectora quis nosset felix si Troja fuisse t ?
Il prétend trouver de grandes conformités entre le gallois et le grec, et il pense qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on songe au long séjour que .les Bretons, qui s'appelaient alors Troyens et plus tard Bretons, de Brutus leur chef, ont fait en Grèce après la chute de Troie (1).'
Il se plait à reconnaître des noms antiques sous les noms gallois. Il nous assure qu'on rencontre encore dans le pays de Galles des iEneas, des Rhésus, des Hector, des Achille, des Ajax, des Evandre, des Ulysse, des Hélène , des Elissa et d'autres appellations de ce genre qui sentent leur antiquité. Ces assertions semblent parfois quelque peu arbitraires. Il voit un iSneas, JEneœ Claudiifilius, dans Eînon Clud. Mais ces confusions prouvent moins encore une affectation pédantesque de l'auteur qu'une tendance de l'opinion du temps.
On trouverait ainsi dans tous les écrits de Girald une foule de témoignages de l'antiquité et de l'extrême popularité de l'histoire des héros troyens en Angleterre au XII® siècle, et la preuve que cette croyance y était vraiment nationale. L'auteur nous en donne une dernière preuve dans sa Description du pays de Galles. Donnant au début du livre la généalogie des princes du pays , il ajoute : « Un point qui me semble mériter d'être noté , c'est que les bardes cambriens , chanteurs ou récitateurs, conservent la généalogie de leurs princes dans leurs livres anciens et authentiques , et ils la savent en même temps par cœur en breton , et sont en état de la réciter sans hésitation de Rodri le Grand (2) jusqu'à la Sainte-Vierge, et de là jusqu'à Silvius, Ascagne et Énée, et d'Énée jusqu'à Adam (3). »
(1) V. Girald. Kambr., t. VI, p. 77, Itinerarium Kambriœ, li?. I, ch. vin. Voir encore ce qu'U dit de la hardiesse des Bretons, de leur ardeur généreuse, reste et marque de leur origine, fruit d*une terre plus clémente, d'un soleil plus ardent.
(2) Il s'agit ici de Rodri Maelwynog (680), le successeur de Cadwalader, dont le nom ouvre l'hi»loire des rois gallois. V. le Brut y Tywysogion or the Chronicte of the princes of Wates,
(8) V. Dcscrip, Kamb. i Hoc ctiam mihi nolandum videtur quod Bardi Kambrenses cantatores seu
ET LE ROMAÏV DE TROIE. ilii
Tous les traits que nous venons de recueillir nous montrent qu'on était alors très-familier avec les souvenirs de V Enéide, par conséquent avec toutes les traditions troyennes dont elle s'inspire ; et que ce n'était pas là seulement une affaire d'érudits, un souvenir savant, mais que ces idées étaient devenues populaires et se rattachaient aux prétentions patriotiques. Celui donc qui songeait à raconter en tous ses détails l'histoire de Troie elle-même, de ses luttes et de ses malheurs , celui-là ne devait pas trouver des auditeurs chez les savants seulement. Il traitait un sujet national et dans des conditions d'autant plus favorables que l'ignorance rapproche les distances , et que , pour des gens aussi peu soucieux de chronologie, les origines de la monarchie bretonne c'était hier.
Mais jusqu'ici nous n'avons pu voir qu'une sollicitation assez vague adressée à Benoit de Sainte-More de s'occuper de l'histoire d'Ilion. En feuilletant les historiens français des rois anglo-normands qui l'ont précédé , nous allons voir l'auteur de la C/irom'quo des ducs de Normandie amené pour ainsi dire fatalement par son sujet même à se faire aussi l'historien de Troie. Il est un écrivain curieux à étudier à ce point de vue et qui va nous mettre tout-à-fait sur la voie.
Dans la première partie du XII' siècle, à une date qui ne saurait être postérieure à 1146 (1), un poète sur lequel on n'a d'autres renseignements que ceux qu'il nous a donnés lui-même, Geoffroy Gaimar, avait été amené à écrire en langue vulgaire une histoire d'Angleterre, il nous a dit en quelles circonstances. Une noble dame , Constance , femme de Raoul, fils de Gilbert, avait fait copier et se plaisait à lire la vie de Henri I" écrite par le trouvère David , dont l'œuvre n'a pas été retrouvée. Charmée par sa lecture, elle avait désiré remonter plus haut dans la connaissance de cette histoire. Nous retrouvons dans cette préoccupation de la noble dame une tendance familière depuis longtemps aux Normands. Comme tous les peuples qui ont fait déjà de grandes
recitatores genealogiam habent predictonim prindpum in libris eoram antiquis et autbentiois sed tameo Kambrice scriptam eamdemque memoriter teoent a Rolherico magno, etc. •
(1) British Mussum, Bib. Reg. M* 18. A. XXT, fol. iA9, Tcrso. VEstorie des Engles^ par Geffrei Giimar. Le manuscrit contient : Histoire de la Bible^ en Ters. — Ymago mundi. ~ Cronieorum liber. — Le Brut , de M* Wace. — VEstorie des Engles. — Hieronymi et aliormn de iHustrifms vins lib.
ik'i BENOIT D£ SAINTE-MORE
choses, de boune heure et du milieu même de leur barbarie, ils s'étaient inquiétés de leur histoire , et, par une autre disposition naturelle à ce temps, ils avaient dû rechercher et accepter aisément de lointaines et fabuletises origines. Sur les instances de la noble suzeraine, Geoffroy s'était mis à l'œuvre ; et nous trouvons dans son livre le premier germe des compositions de maître Wace et de Benoit de Sainte-More.
Il y a , en effet , entre eux un rapport très-marqué et qu'on n'a pas sufSsamment signalé. On s'est trop habitué à regarder maître Wace seul et à lui sacrifier les autres narrateurs en langue vulgaire de l'histoire des Anglo-Normands. Son livre a eu la bonne fortune d'être souvent reproduit, tandis que ceux de Gaimar et de Benoit restaient enfouis dans la poudre des bibliothèques anglaises. A cause de I cela même, on lui a fait la part trop belle. Ce n'est pas lui qui a été l'initiateur de l'ordre d'idées qu'il a développées ; ce n'est pas lui qui a eu le premier le mérite de rapprocher divers historiens et de puiser à diverses sources; il n'a fait qu*amplifier G. Gaimar, de même qu'il devait être lui-même repris et amplifié par Benoit de Sainte-More (1).
Ainsi se trouve vérifiée, sur un point spécial et nouveau, une grande loi de l'histoire littéraire du moyen-âge, constatée déjà pour la Chanson de Geste. Il est arrivé à l'Histoire des rois d'Angleterre ce qui est arrivé à tant d'autres poèmes de ce temps ; le même thème était repris successivement par plusieurs générations et amplifié successivement par chacune d'elles.
Comme l'histoire de Wace a été étudiée surtout en Normandie , au point de vue de Thistoire normande, on ne s'est pas mis en peine de chercher un lien à ses divers écrits , et de savoir s'ils n'avaient pas une commune origine.
C'est en étudiant le livre de Geoffroy Gaimar qu^ou peut saisir ce lien et la pensée générale de tous les historiens de ce genre. Le point de vue auquel ils se plaçaient n'était plus le même que celui où s'étaient mis les historiens latins de Normandie, qu'ils traduisaient, il est vrai ^ mais auxquels ils joignaient d'autres renseignements et d'autres sources.
(i) G. Gaimar a raconté en 6,000 ?ers THistoire des dacs de Normandie : Wace en a 16,000 , Benoit de Sainte-More, 42,310.
ET LE ROMAN DE TROIE. ili^
DudoD de St-Queutin, Guillaume de Juiniéges et Orderic Vital étaient avant tout les historiens du duché, les historiens des choses normandes , dont ils complétaient le récit en retraçant celle qui en avait été la plus grande, la conquête de TAngleterre. Mais cette conquête même n'était pour eux qu'un détail de leur propre histoire. Ils pensaient comme Guillaume le Conquérant lui-même, lorsque prenant ses dispositions dernières il lègue à son fils atné la Normandie parce qu'elle est son patrimoine, le bien fondamental, héréditaire; mais croit pouvoir disposer à son gré , et sans souci des droits d'hérédité , de l'Angleterre , parce qu'elle est chose acquise. Pour ces historiens foncièrement Normands, l'Angleterre aussi n'est qu'une annexe, une addition de leur histoire, mais cette histoire est normande avant tout. Peu à peu le point de vue a dû nécessairement changer, et bientôt il changera du tout au tout. Ce que doivent écrire les historiens en langue vulgaire , exprimant instinctivement et sans avoir à s'en rendre compte l'état des esprits autour d'eux, ce n'est plus l'histoire ducale, c'est l'histoire royale. Par le fait même du temps , l'état de la domination normande en Angleterre s'est modifiée ; elle n'est plus purement normande comme aux premiers jours de la conquête. Ces éléments indigènes, violemment refoulés tout d'abord , ont peu à peu reparu. L'élément breton et même saxon tend chaque jour à reprendre son importance , et ce mouvement politique et social se fait sentir dans l'histoire et s'impose aux narrateurs. Cette tendance s'accentuera davantage encore sous Henri II, sous un prince héritier direct, il est vrai, des rois normands , mais qui n'est pas lui-même normand de race. Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital dans l'Angleterre ne voient que les Normands vainqueurs; peu à peu on est forcé d'y voir autre chose.
Geofiroy Gaimar, écrivant pour la femme de Raoul , fils de Gilbert, l'histoire des prédécesseurs de Henri I", ne raconte pas seulement ce qu'ont fait les Normands, il s'inquiète aussi des Saxons , et avant eux des Bretons. Il nous dit lui-même qu'il a dû réunir des écrits de toute sorte; mais il s'est servi surtout d'un livre qui doit être celui de Geofi'roy de Monmouth , l'histoire des rois bretons, que Robert, comte de Glocester, venait de faire traduire en latin d'après les livres des Gallois, et qu'avec toutes sortes de diflicultés diplomatiques la pro-
tectrice empniDte pour lui , et par rentremise de sou mari, de Gautier Espec (1).
Mais Gaimar ne s^arrfitait pas aux Bretons d'Angleterre. Dans ce temps de féodalité et de noblesse , ceux qui faisaient Tbistoire des familles, préoccupés avant tout de les faire remonter le plus baut possible , leur cbercbaient des origines lointaines, fabuleuses. I^s peuples avaient suivi la même tendance que les individus ; et, avec ce manque de critique historique qui caractérise le temps , on avait admis sans débat les plus fabuleuses.
G. Gaimar , rencontrant dans les traditions bretonnes les origines troyennes , n'avait pas manqué de les enregistrer , et , désireux de se montrer historien consciencieux , il ne s'était pas même contenté de ce que lui en apprenait Nennius ou Geoffroy de Monmoutb ; il avait voulu remonter plus baut, jusqu'à ce qu'il croyait les sources, jusqu'au point où toute histoire manquait et se perdait dans la nuit des temps. Il avciit fait commencer son récit à Troie même , et aux livres inspirés des traditions bretonnnes il avait donné un prédécesseur , ce livre de Darès dont Benoit de Sainte-More va s'inspirer à son tour. Cela est établi avec la dernière évidence par le témoignage de Gaimar lui-même , et pour lui toute cette longue histoire n'est que l'histoire de Troie. On lit à la fin de son poème :
Si est parfeite la cbançon ;
Ore avons pes e menum joie.
Treske ci dit Gaima de Troie (2) :
Il comencat la u Jasun
Ala conquere la Tuisun,
Si lad definé ci en dreit.
De Deu seium nus beneits. Amen.
C'est là, bien évidemment, un souvenir du livre de Darès. Le début
(1 ) Le teite de Gaimar est des plus obscurs. U semble cependant quMl faut appliquer au même ourrage ce qu'il dit du livre du comte de Glooester, emprunté à Gautier Espec et du bon lifre d*Oirord de Gautier TÂrchidiacre. (V. Chron, anglo-norm, Rouen, 1836, t I*% p. 59-61.)
(3) Un historien littéraire a singulièrement compris ce vers : il y a tu que Gaimar était né à Troyes en Champagne. 11 n*a pas remarqué que les deux vers suivants ne permettaient pas d*hésiter sur Texplication de celai-d.
du poème de Gaimar a disparu, et nous ne savons pas quel développement il avait donné à cette partie de son œuvre , mais nous en savons assez pour voir quels étaient la pensée et l'ensemble de son œuvre. Nous voyons aussi comment Geoffroy Gaimar a tracé la voie à Benoit de Sainte- More, et comment les deux œuvres de celui-ci, qui nous paraissent au premier abord si dissemblables et sans aucun lien naturel , se rattachent au contraire Tune à Tautre. L'histoire de Troie, c'est le début même de l'histohre d'Angleterre , telle qu'on la comprend sous le règne de Henri II, et cela à un double titre ; car cette histoire se retrouve à la fois aux origines du peuple conquérant et aux origines du peuple indigène , du premier possesseur , aux origines des Normands et aux origines des Bretons. C'est donc là comme une sorte de programme officiel , et Benoit refait pour Éléonore de Guienne (1) ce que Gaimar avait fait pour Constance. Seulement Benoit divise ce que son prédécesseur, beaucoup plus bref, avait réuni. Il en fait deux œuvres distinctes et bien autrement développées.
On comprend désormais ;^comment Benoit a été amené à raconter l'histoire de Troie tout naturellement et comme par un courant d'opinion publique. Mais lui-même devait ensuite en augmenter beaucoup la force. C'est de lui dorénavant, même sans le nommer, souvent même sans le conhaitre, que partiront tous les souvenirs troyens. C'est la Troie de Benoit de Sainte-More, non celle de Virgile ou d'Homère, que connaîtra désormais le moyen-âge. Voyons donc comment il l'a représentée, et d'abord quelles étaient ses sources.
(1) Déjà* au dire de Layamon, c'était à celle-ci qae Wace avait présenté Le Hrut tC Angleterre^ écrit en 1155 (V. Édélesland du Méril, Sur la vie et les écrits de Wacc),
1/|6 BBNOIT DE SAIISTE-MORE
LES SOURCES DU ROMAN DE TROIE. — POÈMES LATINS SUR CE SUJET. — BENOIT A-T-IL CONNU HOMÈRE ?— DARÈS ET DICTYS, LEUR HISTOIRE. — BENOIT A-T-IL EU A SA DISPOSITION DES RÉDACTIONS DIFFÉRENTES DE CELLES QUE NOUS POSSÉDONS ? — OVIDE. —GUILLAUME DE MALMESBURY. — LOLLIUS d'URBIN.
Chercher de quels écrivains s'est inspiré Benoit de Sainte-More, quelle est l'importance des emprunts qu'il leur a pu faire, ce n'est pas une recherche de pure curiosité : nous sommes là au cœur même de notre sujet ; ainsi seulement nous pourrons apprécier en toute connaissance de cause les mérites de notre auteur, et faire chez lui la part de l'imitation et de l'invention personnelle. Selon que , sur un point surtout , la question aura été tranchée de telle ou telle façon , nous aurons à reconnaître en lui un simple et vulgaire traducteur ou un poète de l'imagination la plus riche et la plus féconde , transformant tout ce qu'il touche , animant les matières les plus arides; un créateur véritable et des plus puissants , qui non-seulement a charmé par ses récits toute une suite de générations et toutes les nations de l'Europe, mais qui a créé des personnages vivants, des types originaux, et dont de grands génies se sont fait honneur de reproduire les inventions. Il sera pour tout ce cycle l'Homère inspirateur , le fleuve où est venue s'abreuver une légion de poètes.
Avant Benoit, dans le XP et le XIP siècle , la ruine de Troie avait servi de thème à plusieurs poètes latins. Vers 1050 un moine de Fleury ( St-Benott-sur-Loire), nommé Bernard, avait composé un poème en cent quatre vers élégiaques léonins , auxquels on a donné un titre pompeux
c de excidio Trojœ » (1), mais qui n'est en réalité qu'une lamentation d'Hécube.
(1) Publié par Bartiiius, Advers^ 1. XXXI, d. VII, col. iÂ33.— Goldast, OviJ. Nos. Eroi. et Amat. p. 193. » Du Méril, Poésies populaires latines, 18&9, p. 809. —V. ibid., p. 310, sur les attributions de ce petit poème. ~ V. Hist. litt., t VII, p. 1Î4-1Î5. - M" fr., t IV, p. 51.
On nous dit qu'à peu près à la même époque , Audard ou Odon , depuis évèque de Cambrai, avait traité aussi ce genre de sujet (1).
Vers le milieu du XIP siècle , Simon Chèvre-d'Or ( Capra aurea) , chanoine de St- Victor (2) , que Ton vantait comme un des meilleurs versificateurs latins de son temps, écrivait en vers élégiaques une Iliade (S) en deux livres qui, commençant à la naissance de Paris (A), se terminait à la mort de Turnus , en embrassant tous les événements intermédiaires , et qu'il plaçait dévotement sous Tinvocation de la Vierge (5). Dans le premier livre, il racontait l'éducation de Paris, le rapt d'Hélène, l'union des Grecs pour la faire rendre à son époux, le siège et l'incendie de Troie ; dans le second ( P* 3, 13* vers) , il retraçait les aventures d'Énée et des Troyens d'après Virgile , dont il réduit étrangement le récit. On voit que Simon réunissait dans son poème le Roman de Troie et VEneas. Benoit avait pu, jusqu'à un certain point, y prendre la première pensée de ses deux grandes compositions; il y trouvait jusqu'aux Amazones (f 18). Nous venons de voir même que Simon était plus complet que Benoit ; il remontait plus haut. Mais , en dépit des éloges qui lui sont prodigués dans le manuscrit qui nous a conservé ses vers (6), l'œuvre du chanoine de St- Victor n'a rien de commun avec
(i) V. Hist. lilt., t. VII, p. 125.
(2) V. /</., t. XII, p. &87. Simon était entré à St-Victor sous radministratîon de Gilduin, lii&ll55. — Sur Gilduin V. Gall. christ!, t. VII. p. 659-663 ; Hist, eccl, Paris ; t II, passim.
(S) C*est le titre que lui donne le manuscrit : Explieit Itias a Magistro Simone Aurea Capra. V. Bibl. imp., ms. 8Â30 et non &80, comme dit VHist. litt, 11 y occupe environ 1000 vers, du f* 17 recto au f' 25 verso. Là commence Ovidius de Arte amandi. On voit que Simon était un classique pour leXIl*sièclf.
{h) On peut voir, f* 17, comment Paris échappe à la mort :
Nunc parrum natum per jussum r(^gi!( io Idam
Servi (olleotes ense occire parant, Arridens gladio radiant! panrulus, illum
Arriderc putana qui sibi tristia erat.
Sed percuasurus cernens cor fleclil et ictum, Et ferua et Teriens desioit este aimul.
(5) a Âdsit ad inceptum Sancta Maria meum. •
(6) On nous dit à la fin de la copie que cette œuvre a été « ab ipso nondum canonicato incomparabililer
« édita ut ab eodem jam canonicato mirabiliter corrcclo et amplificata dom dicat breviter et apta,
« leniter et senicntiose, sublililer cl ornalc, déganter et proprie , seriatim et perfecte. » On nous dit encore qu'il a un style, - dicendi modum », dont on n'avait point eu d'Idée dans le siècle et sous 1» Auguste, et qui est fait pour désespère*' les îmilaleurs.
ll\S BENOIT DE SAINTE-MORE
la poésie ; c'est une sorte de sec résumé , de dénombrement prétentieux et antithétique des choses et des hommes de la guerre de Troie , une dessiccation plus encore qu'un résumé de V Enéide. On eu peut juger par ces vers qui terminent le poème :
Turnas ab iF.nea duce dux cadit œmulus boste ,
Inque vire virtus regia victa fuit Dififugiunt Riiluli , Phrygiis Victoria cedit,
Flet Juturna , Venus gaudet , Amata péril. Sic datur Mnesd requies , Lavinia, reguum,
Cujus et orbis erit nobile Roma caput.
Ces poèmes ne semblent guère que des exercices d'écolier ; ils n'ont pour nous d'autre intérêt que de nous montrer que l'imagination du XP et du XIP siècle était Tamilière avec ces sujets ; ils n'ont rien de commun avec l'œuvre de Benoit : il faut donc chercher ailleurs.
En voyant le sujet de son poème, on se demande tout d'abord s'il n'a pas connu Homère.
Le nom d'Homère n'a jamais cessé, au moyieu-âge, d'être prononcé avec vénération (1). Béda le Vénérable, dans ce qu'il a écrit sur la grammaire et la prosodie , cite Homère à côté de Virgile , d'Ovide, de Lucain et de Lucrèce. Lorsque la cour de Charlemagne joue à l'antiquité et que chacun s'y choisit un parrain, Homère est un de qeux dont on emprunte le nom. Gunzon , appelé d'Italie par Othon le Grand , dans une diatribe contre le Scholastique de St-Gall , qui lui avait reproché une faute de grammaire dans la conversation, cite, pour se justifier, vingt auteurs différents. l\ s'appuie sur l'autorité d'Homère , auquel il emprunte trois mots qu'il transcrit en caractères latins (V. Martène, Ampliss. coUect.A- 1, p. 304).
Dans les chronologies fabuleuses qu'on écrit alors, Homère marque une date ; on dît le temps d'Homère comme le temps de Salomon. Il est cité en particulier avec honneur dans ce monde normand , au milieu duquel écrivait Benoit. Le vieil historien de Normandie, Dudon de Saint-
[i] Sur l'élal de$ éludes grecques au moyen-âge, V. Tliurot, yo(U\s cl cxlraits tics manuscnls , I. XXII, p. ÙG, 65, 108-UO.
Quentin , que Benoit a eu entre les mains , nomme le poète grec et le nomme avec respect. En parlant de ses propres études , à côté de Virgile et d'Horace, il place « le grand Homère. » Ce sont les termes aussi par lesquels le désigne un moine de St-Ouen, Garuîer, attaché à l'archevêque Robert, dans une satire lancée contre un moine étranger , et il le place à côté de Virgile , de Stace et d'Horace. Le commentaire de Bernard de Chartres sur VEnéide (XIP siècle) contient au préambule un jugement sur V Iliade et V Odyssée. On retrouve le nom d'Homère partout. Il est dans la chanson de Roland. Il est nommé dans un petit poème latin sur la ruine de Troie (V. Ed. du Méril, Poés. pop. lat., p. ftOÛ ) :
Aller Horaerus ero vel eodem major flomero Tôt clades numéro scribere si potero.
Ce qui, en passant, semble indiquer que l'auteur ne savait pas au juste ce qu'avait raconté Homère. Henri de Huntingdon, dans le prologue de son histoire, rappelant le mot d'Horace sur l'utilité morale d'Homère, commente cette parole comme un homme à qui Homère ne serait pas tout-à-fait étranger. Gautier Map le cite comme le maître de toute poésie ; en parlant d'un poète en langue vulgaire , il dit que c'était l'Homère des laïques. Il dit ailleurs : « Quis in scrîptis Homero major ? quis Marone felicior ? » Peut-être , après tout, ne le connaît-il que par les auteurs latins, par Ovide, par exemple, dont il cite, sans le nommer, un vers dans son De nugis curialium (1). On peut expliquer de même une allusion de Gilbert Foliot, évêque de Londres (2).
Jean de Salisbury , le contemporain et le fidèle ami de Thomas Becket, parle d'Homère à plusieurs reprises et avec un enthousiasme qui parait le témoignage d'une étude personnelle et directe. Il appelle ses poèmes I iilud celeberrimae perrectionis opus. » Il dit de lui : t Homerus cœlestis Tidelissimus imitator. » Il dit de Virgile : « Maro Homericae perfectionis vates ingenii. » Et ce qui paraît plus concluant , ce qui semblerait montrer qu'il a lu Homère lui-même , et non les résumés latins dont
(I) Si n.liil uUulcris ibis Homero foi os (Ovide. Ih: Avte Amai. , lib. II, v. 220). {î; Kl sua risniml lempora MŒonidein [Ihid.).
nous parlerons tout à l'heure , c'est qu'il a relevé de certains mots et de
certaines choses qui ne se rencontrent jamais chez lui. Il remarque,
par exemple, comme certains critiques plus modernes, qu'Homère
n'a nulle part écrit le mot de t fortune t , mais qu'il donne son rôle à
une divinité qu'il désigne sous le nom de morphan (c'est rnoiran
qu'il devrait dire ; Terreur vient-elle de Jean de Salisbury ou d'un
copiste?) (1). Cependant, on peut, à la rigueur, supposer qu'il a pu
prendre cette observation dans quelque grammairien inconnu ; mais
voici qui semble plus décisif. Il cite , en les attribuant à Homère , des
détails qui ne se retrouvent pas dans les abrégés, comme en ce passage :
c Homerus non aliud sentit , validissimis Achillis manibus canoras fides
aptando » , etc. (V. Polycr. , lib. VIII, ch. xii , et lliad., ch. ix, v. 186.)
Lambert d'Ardres , qui vivait en 1203 , parle d'Homère ( Chronicon
Ghisnense, p. 9), sans paraître, toutefois, le connaître mieux que
Virgile (2). Il est, du reste, tout plein de ces souvenirs : en parlant de
Raoul d'Ardres , il • dit qu'il avait « le courage d'Hector » ; ailleurs ,
il le compare à Tydée ( ce ne sont peut-être que les souvenirs de nos
poèmes français). Il est cité par Jacobus Magnus {Sophologium, lib. II,
ch. ]) dans un passage sur les écrivains grecs et latins, où la chronologie
est traitée avec le plus étrange sans-façon. Il est deux fois question
de lui dans la Bataille des Sept^Arts (3). Guido Colonna invoque aussi
le témoignage d^Homère , comme s'il l'avait sous les yeux ; mais ce qui
prouve bien quMl ne connaissait pas l'Homère véritable , c'est ce trait
qu'il lui prête à propos de Troïlus, frappé par Achille : « Achille a tué deux
Hector, t Jean de Mehun prétend avoir lu Homère ; Raison lui dit :
D'Orner ne te souvient ,
(1) Jean de Salisbury se plait, en d*auires passages , à faire parade de ses connaissances en grec , ou du moins à émailler son texte de mots grecs. Ainsi {Polycraticus ^ lib. VIII , c. xxit), ou lit : « Nam iEneas , qui ibi fingitur animus , sic d ictus eo quod est corporis habitator : Iwatcç enim , ut Graecis placet , h^itator est , Sé[i.aç corpus , et ab his componilur .£neas , etc. » On peut remarquer le titre même du livre Polycraticut,
(2) « Sic et ille quem poetanim eximius et doctissimus in divina JSneide pedetentim imitatas est ad unguem, Homerus, multis annis, teste Comelio Africano, imo Pindaro, et Phrygio Darete, post exddium Trojanilm natus est, qui tamen Trojanum sufiicienter vel eleganter tractavit et docuit excidtum. riec quaerit ab aiiquo Virgilius ubi tantx veriiatis fabulam invenerit vel acceperit Homerus. >
(3) V. Jubinal, Rutebauf, t. II, p. 436.
Puisque tu Tas estudié ;
Mais tu l'as ce semble oublié. (Romande la Rose, V. 6800).
Petit-Radel , disant que le sicilieD Aurispa , au XV* siècle , a tort de parler de Y Odyssée comme d'un livre nouvellement révélé , remarque qu'elle a été continuellement connue en France entre les temps de Raban Maur et ceux de Vincent de Beauvais, et nous avons nous*même signalé plus haut (p. 5&) des imitations qui en ont été Taites au moyenâge. Le même savant croit que c'est en France que Bernard Giustiniani avait acquis Fexemplaire de Wlliade sur lequel il a traduit le poème en
Mais il ne Tant pas que cet ensemble de témoignages (1), cet accord d'admiration nous fassent une illusion trop complète. C'était probablement la plupart du temps un enthousiasme de tradition , qu'on prenait de confiance chez les auteurs latins, comme nous le voyions tout à l'heure pour Gautier Map. Il est à noter , d'ailleurs, qu'il est toujours cité à côté de poètes latins , comme si l'on eût cru qu'il avait lui-même écrit en cette langue. On peut douter qu'Homère fût bien connu , quand on voit Wace assurer que ce fut Brutus qui jeta les premiers fondements de Tours, « comme l'atteste Homère. » Et cependant, chez celui qui lui fait de tels prêts, on a pu signaler quelques imitations de V Odyssée.
La plupart de ceux qui admiraient si chaudement Homère et le proclamaient le roi des poètes, ou ne l'avaient jamais lu (!2), ou ne le connaissaient que par cette réduction latine en moins de onze cents vers , qu'on a si étrangement placée sous le nom de Pindare (3). C'était Pindare,
(1) On ne s^est pas aperçu que les vers d*ane prétendue Iliade cités par Eberhard , « Explicuit pnesens ocultis > , étaient tout simplement de Josephus Iscanius.
(3) M. Ed. du Méril croit cependant qu'il a existé, au moyen-âge, des traductions latines d'Homère. Il croit que c'est à une Tersion de ce genre que fait allusion Raban Maur, quand il parle de « ce verbeux Homère, né à Cordoue, et qui a vécu en Afrique. » — Il existe, à la Bibliothèque impériale, une traduction latine de V Iliade , vers par vers, due à Léon de Saint-Victor, n* 7881, in-fol. 80 feuillets. Il y en a un exemplaire de 1369. M. Libri (V. Journal des Savants , i8&2, p. &9) signale, dans un Corpus Poetarum du XII* siècle, manuscrit de la bibliothèque de Dijon, une traduction en vers latins de quelques parties de V Iliade ; n'est-ce pas tout simplement le Pindarus ?
(3) V. Homeri qua exstant omnta.....cum perpetuis commentar. Spondani Mauleonensis. Basilee, 1583. Epitome ac summa universœ lliados Homeri Pindaro\Thebano auetore, p. Â28-&63. Wemsdorff (V« Ad
152 BENOIT DE 8AJNTR-M0RB
nous dit expressément Tédileur du XVI* siècle , qui avait réduit Homère à ces modestes proportions pour le rendre plus accessible à son fils ; il lui dédiait lui-même ce petit poème » « lit étroit où il avait resserré les flots du vaste océan (1). » Mais cette étrange attribution datait de bien plus loin. On trouve le livre cité sous ce titre, non-seulement dans une sorte de Gradus ad Pamassum du XI1I« siècle, mais dans un dictionnaire latin , qu'on a pu attribuer au normand Alexandre de Villedieu , et qui semblait au savant Angelo Mai appartenir au XII© siècle , et par le caractère de l'écriture , et parce que l'auteur le plus récent qu'on y trouve cité est Marbode, mort en 1123.
Cet abrégé de V Iliade paraît avoir été en grand honneur au moyen-âge. Eberhard de Béthune nous apprend qu'on l'expliquait dans les écoles. L'œuvre est d'une latinité fort acceptable ; les vers sont en général corrects et de tournure facile. L'auteur suit assez exactement les traces (l'Homère ; on retrouve ici les principaux incidents de Y Iliade (2), autant que cela est possible dans un semblable précis. Le premier chant est réduit à cent douze vers , d'autres sont encore plus * étroitement resserrés , les quatorze derniers n'occupent à eux tous que trois cent quarante vers. L'œuvre, en effet, manque de proportion. Certaines parties ont conservé des développements assez abondants ; quelques comparaisons homériques se retrouvent ici avec une certaine ampleur; quelques récits rappellent également presque tous les traits de l'original , comme la rencontre de Ménélas et de Paris et la description du bouclier d'Achille.
Poetar. Lat. min») croil y recoiinailre une œuvre romaine, parce qu*en parlant du danger que court Éuée, lorsqu'il a osé attaquer Achille, il dit que si Neptune ne fût venu à son secours.
Non clarc nubig geotis raaatiuet orif{o :
argument qui n'est pas sans réplique , outre que le twhis est bien vague ; nous avons rappelé tout il riieui'c que les hommes du mo>'en-àge, comme ceux de la renaissance , étaient habitués à voir des ancêtres dans les anciens. Il attribue la composition à Aviénus, au temps de Théodose. Ce livre a, en effet, tous les caractères d*un temps de décadence, où la culture littéraire est épuisée. On sent que le mo^enâge va commencer. On ne peut plus lire que des résumés, résumé de Thistoire, résumé de Part militaire, résumé de rhétorique, résumé d'Homère.
(1) V. YHomère de Polyard. Paris, 1515.
(2) Par exemple, Thistoire de Chryséis, le débat de Jupiter et de Junon, Thersite, le dénombrement des vaisseaux, le combat de Paris et de Ménélas, les adieux d'Hector à son fils, la rencontre de Dioméde et d'J^lnée, celle d'Hector et d'Ajax, etc.
ET Li: UOMAN DE THOIF. 155
D'autres , an contraire , sont sèchement résumées et ont perdu tout caractère et tout intérêt ; la querelle de Jupiter et de Junon , dans le premier livre, est réduite à huit vers. Junon seule y prend la parole; Téloquence du maître des dieux est résumée de cette façon sommaire :
Talibus incusat dictis irata Tonantem, /nque vicem summi patitur convicia Régis.
Les dieux ici sont sacrifiés. Le faux Pindare ne les a pas , comme Darès, exclus de son œuvre; mais il se borne en quelque sorte à constater leur présence et la part quMIs prennent à Faction par une indication rapide. Presque toutes les scènes de TOlympe ont disparu. Quand l'auteur a raconté la fuite d'Hector devant Achille , il nous montre les deux guerriers
Hic rursas super insequitur , fugere ille videtur ; Festinantque ambo, ....
Le versificateur a l'air plus pressé encore que ses héros. De temps en temps, cependant, il modifie le récit d'Homère ou il y ajoute quelque circonstance. Dans l'épisode de Dolon , les deux chefs grecs s'engagent dans une route affreuse , dans une contrée montagneuse , dont n'a point parlé Homère ; ils ne sont pas montés sur des chars, mais sur des chevaux.
L'auteur , du reste , a parfois des distractions. Un instant ayant de nous dire que Vénus va demander à Yulcain une armure pour son fils, il a donné à Patrocle des armes forgées par la main du Dieu • Vulcanm arma.
Il semble parfois traduire de souvenir plutôt que sur le texte même d'Homère. Ainsi, il est étrange qu'un homme qui a V Iliade sous les yeux tombe dans cette erreur devenue traditionnelle , accréditée qu'elle a été par le témoignage de Virgile, et fasse traîner par Achille, trois fois autour de Troie, le corps d'Hector (1). Un peu plus loin, on rencontre une autre inattention. Quand il a conduit Priam dans le camp ennemi , il nous montre les chefs des Grecs admirant son audace , tandis qu'Ho-
' (1) On sait que ce irest pas dans Homère qu*Hector esl traîné autour des murs de la ville; celte histoire rst née probablement d*un souvenir confus des récils homériques. Dans V Iliade , Hector fuyant
iSft BENOIT DE SAINTE-MORB
mère a pris soin d^eutonrer de tant de mystère le voyage du vieux roi ; c'est entre le vieillard et le meurtrier de son fils que se passe la scène.
Le poème se termine par un trait qui eût bien étonné Homère. A la fin du récit des funérailles d'Hector , on lit :
Inque levés abiit tant us dux iile fa villas.
Du reste, en dépit de ses prétentions, le poète procède bien plus de Virgile et d'Ovide que d'Homère. H est tout plein de souvenirs et de traits empruntés aux deux poètes latins.
On est en droit de supposer que c'est là Y Iliade qu'a , en général , connue le moyeii-âge. C'est probablement sous cette forme que la possédait Richard de Furnival. On voit , dans sa Biblionomia (1), figu-
devant Achille fait trois fois le tour de la ville (Hiad, ^ X, 2t)8). Quand il a succombé , son vainqueur (raine son cadavre aussitôt vers les vaisseaux (//., X, 395 ), et là, chaque jour , il lui inflige Je même outrage autour du tombeau de Patrocle. C*est aux cycliques ou aux tragiques qu^est due, sans doute, la nouvelle version consignée par Virgile dans VÉnéide^ et désormais devenue traditionnelle.
(4) V. Bibliothèque de la Sorbonne « Biblionomia magistri Richardi de Fumivalle Cancellarii Ambianensis. Clavis est istius ortuli secundum quod bibliotheca sua distincta est per areolas multiplidter tabulatas. • ^ Chacun de ces carrés {areola) ou compartiments est désigné par des lettre^ de couleur différente ; Tor est réservé pour le dernier où se trouve TÉcriture-Sainte ; Targent pour ravant-demier , les sciences lucratives, et d^abord la médecine, etc. 11 est toute une partie de cette bibliothèque qui reste pour nous entourée de mystère. On lit au folio S : t Ceterum prêter illa quorum fecimus menlionem est et aliud genus tractatuum secretorum quorum profunditas publicis oculis dedignatur exponi ac proinde non est irttentionis nostre ut inter prehabitos ordinentur. Sed eis deputandus est certus locus neminem prêter dominum proprium admissu rus qua renée eonim descriptio pertinet ad hune librum. • Le premier carré est consacré aux livres de philosophie. La première tablette aux livres de grammaire, la seconde à la dialectique, la troisième à la rhétorique, les suivantes aux mathématiques, géométrie, arithmétique, à la musique, à Tastrologie, à la physique, à la métaphysique, à Péthique ou morale. Sur la tablette dixième se trouvent les poètes. Richard nous donne lui-même les raisons de ce classement : ■ Sunt quedam iterumque, licet ex ipso dicendi génère potuissent videri pre ceteris ordinanda , ob humilitatem tamenmaterie ceteris post ponuntur, qualia sunt opéra poetarum... Historiographos» epigrammaticos amatorios, elegos, invecticos, satiricos, ethicos, apologicos , tragicos, comedos, centonicoSt et quosdam alios qui licet habeant materiam excellentem , utpote tbeologiam, tamen propter styli similitudinem ordinantur cum eis. »
Comme la Biblionomia est encore inédite , nous donnons ici cette partie du catalogue : Tabula X aréole philosophice opéra poetarum continens in hune modum : Virgilii Bucolica, Ëneis et Yirgilioli numéro quinque. Phrygii Daretis Yliados historia prosaice, deinde metrice. Item Meonii Homeri Libellus Yliados et versus Piimaiis Âureliancnsis de codem in uno volumine. — Papinii Statu libri Thebaidos et Achilleidos iii i vol. — Mat ci Annei Lvcani cordubensis liber de bello intestino nobilium civiuni romanorum in i vol. — (lalteri de Insula dicti de Ca$iHione liber Alexan-
rer en un même volume , entre Thistoire de l'Iliade de Darès le Phrygien en prose et en vers , et les vers de Primat d'Orléans sur Homère, le livret de F Iliade d'Homère : « Phrygii Daretis Yliados historia « prosaîce, deinde metrîce (1), item Mœonii Eomeri Libellas Yliados et « versus Primatîs Aurelîanensis de eodem in uno volumine. » Le livret de r Iliade doit être l'abrégé dont nous parlons.
dreidos Id i vol. — Ricbardi de Gerborredo posl ep. Ambianensis liber de abbreviuln hystoria RomaDorum qux dicitur tripartilat liber de quatuor virlutibus et Ave Maria in 1 vol. — Alb. Tibulli epigrammaton in i vol. — Propertiî Aurelii lib. monobiblos, i vol. — Ovidii Nasonis Pelignensis lib. Heroydum qui est de epistolis, lib. Amorum qui est sine titulo, lib. de Arte amandi, lib. de Remedio Amoris, lib. de Supplenti rescriptionum ad dictas epistolas Ovidii iid quas scilicet ipse non rescripserat ; item ejusd. Ovidii libelli de Cuculo, de Pulice, de Sompno, de Medicamine Surdi, de Medicamine faciei et de Nuce, i vol. — Ejusdem lib. Fastorum, vel liticorum cuin Semikalendario quem de cerimoniis secundum ritus gentîlitioi composuit in bonorem Gennanici Cesaris qui erat futurus pontifex eo anno ut scilicet inten^entu ipsius Augusto sibi îrato reconciliari valeret, i vol. — Ejusd. lib. Metamorphoseos, in quo laudans Augustum ex successione ab anlecessoribus pcr Eneam, sperabat saltem sic ipsius sibi l^ratiam comparare, 1 vol. — Ejusd. libr. elegyographi in exilio suo facti, vidclicet lib. Trislium , lib. de Ponto et invectiva sua in ybm invidum.
Tabula II aréole philosophice opéra poetaruui etiam continens in liunc modum. Valerii Martialis Coci Julii Cesaris lib. epigramm., 1 vol. (Le titre donné ici au livre de Martial peut au moins nous dire comment le moyen-âge expliquait ce surnom du poète qui a tant occupé les critiques. C'est sous ce nom de Cocus qu'il a été surtout connu alors. C'est ainsi que le désigne Jean de Salisbury {Polycraticus, lib. VII, ch. VII et ch. xiii), citant deux épigrammes de lui. 11 est encore nommé ainsi par G. Map {de .Yti^ts, p. 153) : legi mirabilem illum Coquum, etc. Cela explique la distraction de Petit Radcl, gémissant bur la disparition du poète Coquus ( Recherches sur les Bibliothèques ). Claudiani lib. invectivarum in Ruphinum et Ëutropium atque preconiorum ipsius pro Honorio, Theodosio et Stîlicone Goss. item lib. ejusd. de raptu Proserpinx.'— Aur. Persii Flacci lib. satirarum, i vol. — Q. F. Uoratii Venusini lib. odamm et epodon, lib. sermonum, poetices et lib. epystolarum, 1 vol. — Censorini, Catonis et Theodori libri ethici* Aviani et Esopi libri apologici, Maximiani, Pamphili et Gete libri amatorii, i vol. — Baldoini Ceci apologya de Aclibus Ysengrini, i vol- — Probe uxoris AdelpUi liber centonum ex Virgilialis cum ubilatione Domini Stepbani canonici S' Sepulcri ; item Aurelii Prudentis liber de Pugna Virtutum et Vitiorum, et sunt septem ; videlicet Fidei contra Ydolatriam, Pudicitix contra Libidinem, Patientix contra Iram, Humilitatis contra Superbiam, Sobrietatis contra^ Luxuriam , Benignitatis contra Avaritiam et Concordix contra Discordiam ; item ejusd. lib. de Hympnis et Canticis ad laudem divinam certis temporibus deputatis ; item cujusdam scribe lib. troporum ad laudem eamdem certis similiter temporibus canendorunif 1 vol. — L. Annei Senec? cordubeusis liber tragediarum et sunt numéro decem, scilicet : Hercules furens , Tbyesles , Thebais, Ypolitus, Œdipus, Tracbinix, Medea, Agamemno, Octavia et Hercules OEteus ; item Indus ejusd. Senece de morte Claudii Neronis , i vol. — Publ. Terentii Afri lib. comediarum et sunt numéro sex, scilicet Andria, Eunuchus, Eauton* timoroumenos, Adelphi, Hechyra, Phormio, i vol. — Aratoris subdiaconi ad Florianum abbatem liber de Actibus Apostolorum ; item Mathei vindocinensis lib. de Tbobie bystoria, i vol. — On lit à la suite : « Hi autem Karacteres sunt majorum voluminum super materiis antediclis ; bi vero r, y, z, sunt secretorum librorum quorum descriptionem ad bunc librum nolumus pertinere. » (4) Cette rédaction métrique de Darès est probablement la traduction, en vers hexamètres, que ron
\\ Benoit aussi a parlé d'Homère, et tout en critiquant sa véracité, il a parlé de lui avec etittiousiasme. Pour lui, Homère est • un clerc merveilleux, des plus sacbanz •; et plus loin encore, il dit : « tant fu Homère de grand pris » , de grande valeur. Mais, Benoit a-t-il bien qualité pour en juger ? A-t-il lu V Iliade ? En retrouve-t-on trace dans son poème ; ou, comme tant d'autres de ses contemporains, n'admire-t-il pas Homère sur parole? C'est là une question qui serait vite jugée , s'il s'agissait d'un poète des âges classiques. Aloi^s, l'imitation se fait une gloire de se tenir le plus près possible de son modèle. Homère reparaîtrait complet dans son œuvre. Déjà , à la veille de la grande renaissance , Jean Le Maire est frappé de la beauté d'un récit homérique ; il l'insère tout entier dans son étrange compilation , comme ces bas-reliers antiques qu'on a encastrés dans les murailles de Narbonne : on l'y a bien vite reconnu. Au moyen-âge, la question se complique ; car il ne prend à l'antiquité qu'une sorte d'indication générale , qu'il développe ensuite en pleine liberté. Ou en a la preuve dans ce récit du Dolapathos, où l'on retrouve le souvenir évident de Y Odyssée, mais arrangé, défiguré, orné de circonstances nouvelles , grossi. Du reste , notre examen ne peut évidemment porter que sur une partie du poème de Benoît, et, dans cette partie même» seulement sur un certain nombre de morceaux , le reste , comme nous le verrons plus tard, étant tout-à-fait en dehorsde l'invention homérique. Cependant , un rapprochement est possible. Car on retrouve ici quelques-uns des événements qu'Homère a racontés avec le plus de soin : le combat de Ménélas et de Paris, les adieux d'Andromaque et d'Hector, la mort de Patrocle , la douleur d'Achille , ses ressentiments contre les Grecs, son refus de combattre, la rencontre de Dolon, la mort d'Hector,
trouve avant VUiadt de Sîommi Chèvre-d*OF , dans le momiscrit 8A30 lat. de la Bibliothèque impériale , soujS le titre de Frigiuâ Dore», du (^ 9 a» f^ 16 (environ 980 vers). Le poème commence ainsi :
Hiitoriam Troje Ggmeou poetica lurbaiit.
Unde, l^cet magnis fortuna ait invida ceptia, Dîgnaque tam longis oon ait mef bucciq^ bellia. Mena tamen fqcaluiti Yestigia Qda s«<^Meudo , Daretis frigîi Trojanum scribere bellure.
11 se termine piir ce fera :
El precor ille (sic) mei sit conaummatio crpli.
ET LH: roman de TROIE. 157
Chryséîs redemandée par son père (v. 26813) ; mais ils y sont devenus méconnaissables.
Benoit [Rom. de Troie, v, 11450) a, de même qn'Homère (//. , ch. m) , mis Paris aux prises avec Ménélas ; mais son récit ne rappelle en rien la belle peinture du poète grec. Au lieu du combat solennellement préparé, solennellement engagé à la vue des deux armées, ce n'est plus qu'une rencontre Tortuite, un accident de la bataille.
Dans la mort de Patrocle, il n'y a pas plus de ressouvenirs d'Homère. On y chercherait vainement les exploits du héros, et son trouble, lorsqu'il est Trappe par Apollon. Les paroles d'Achille apprenant la mort de son compagnon n'ont rien de commun avec celles que lui prêtait Homère. Le ton même est tout différent. Au lieu de cette douleur violente, effrénée, de ce désespoir effrayant, il y a surtout ici douceur et tristesse. La haine du héros pour Hector n'a plus les sauvages éclats que lui prêtait Homère :
Myj jxe , /.60V , Yo6v(i)v youvo^îo , [XY)5à toxtqwv. Al Yap ^wç aùxov ^js, jxévsç xai O'jjxbç à.'^ûr^ 'wîjl' àxoTajjLvéïi^vov xpéa lèjxeva»., ofa [Ji'IopYa; !
{V. Iliade , XXII, vers 345347.)
« Chien ^ ne m'implore pas, n'embrasse pas mes genoux , n'invoque pas le nom de mon phe. Je voudrais , dans ma rage , Je déchirer tout vivant (tout cru) en morceaux et dévorer ta chair, pour me venger du mal que tu m'as fait. »
Ce n'est pas le ressentiment d'un outrage qui pousse Achille à abandonner les Grecs, c'est l'amour qu'il ressent pour Polyxène. Ce n'est pas te désir de venger Patrocle qui le ramène au combat , c'est la vue des exploits de Troilus.
La scène entre Hector et Andromaque ne rappelle en rien V Iliade ; les incidents sont tout autres, et le ton , la couleur morale diffèrent plus encore. Les aventures de Dolon ne sont pa& moins étrangères à V Iliade. En tout cela, aucun souvenir d'Homère; au contraire, Darès y est tout entier.
Il semble que c'est dans V Iliade qu'on devrait aller chercher la pensée première d'un épisode qu'on ne rencontre pas dans l'inspirateur ordinaire de Benoit , qui occupe ici une place importante et qui était destiné à attirer l'attention : je veux parler des exploits du Sagittaire. 11 parait naturel, tout d'abord, de supposer que c'est une imitation du Pandarus
d'Homère, et que Benoit. s'inspire ici du quatrième et du cinquième livre de y Iliade. Mais , nous ne saurions y reconnaître aucun des traits de la peinture grecque ; Benoît a composé, sans doute, son personnage avec le Pandants de Dictys et un souvenir des Centaures.
Ainsi, partout on reconnaît Darès ou Dictys, nulle part Homère. Si, en certains points pourtant, par les discours , par la peinture des mœurs, par des comparaisons qu'il ne pouvait prendre dans les apocryphes (1), le trouvère se rapproche davantage du vieux poète grec, cela tient à des conditions particulières, à des rapports moraux que nous signalerons plus tard. Mais sMl a remplacé par des peintures souvent pleines d'animation les tristes récits qui lui ont servi de modèle , il le doit à sa seule imagination.
H y a cependant chez lui une invention qui n'appartient ni à Dictys ni à Darès , et qui semble inspirée de quelques souvenirs de Y Iliade. Benoît suppose , pendant une trêve , une entrevue pacifique d'Achille et d'Hector. Celui-ci propose à son adversaire de terminer la guerre par un combat singulier. Achille est prêt à accepter ; mais les chers grecs s'opposent au combat. Cette scène, qui met encore en relief le caractère d'Hector, rappelle un passage de V Iliade (chant Vil, v. 67-106), où une proposition semblable est Taite par le héros. Les Grecs hésitent ; Ménélas seul enfin se lève , mais les chefs interviennent et empêchent une lutte inégale. Le discours où Hector engage Achille à renoncer à d'inutiles menaces rappelle aussi un peu celui d'Én^e {II., ch. xx).
Mais cela ne suffit pas pour conclure que Benoit a lu V Iliade, lorsque tant de passages montrent qu'il ne l'a pas connue , à moins qu'on ne veuille admettre qu'il n'en a pas voulu tirer parti. C'est là une solution qu'il est difficile d'accepter. U Iliade est une de ces œuvres qui s'imposent à qui les a lues , et qui , lors même que l'écrivain serait résolu d'avance à suivre d'autres guides, laisseront toujours leur trace dans son travail, même à son insu. Et cependant, en voyant ce que le poème de Virgile est devenu dans VEneas, qui prétend le reproduire , on hésite à prononcer une négation absolue.
(1) On pourrait supposer qu'il se souvient de certaines comparaisons d'Homère (V. Iliade, ch. ii et ch. XII, V. AS).
Du reste, Benoit nous prévient lui-même qu'il ne Taut pas chercher chez lui les récits d'Homère. Il n'a pas foi en son exactitude. « On a, dit-il, raconté souvent comment Troie a péri; mais la vérité est peu connue. Homère , qui fut clerc merveilleux , des plus savants , trouvons-nous ,7a écrit de la destruction, du grand siège et des causes pour lesquelles Troie fut dévastée et ne fut plus jamais réhabitée ; mais son livre ne dit pas vrai. Car nous savons bien , sans aucun doute , qu'il était né cent ans au moins après que la grande armée fut assemblée. Il ne faut pas s'étonner s'il s'est trompé , lui qui n'assista pas à cette guerre et qui n'en vit rien. Quand il en eut fait son livre et que cette histoire fut racontée à Athènes , il s'éleva un étrange débat. On voulut le condamner solennellement, parce qu'il avait fait combattre les dieux contre les hommes charnels. Cela lui fut tenu à égarement et à merveilleuse folie. Mais Homère fut de si grand prix et fit si bien, à ce que je lis, que son livre fut reçu et tenu en autorité (V. Rom. de Troie, v. 42-70). . Heureusement , pour redresser les mensonges d'Homère , nous possédons deux autorités précieuses, Darès de Phrygie et Dictys de Crète. )) Benoit prendra le premier pour guide, en le complétant à l'aide du second.
Qu'était-ce donc que Darès et Dictys ? Deux grands auteurs, fort peu lus aujourd'hui , mais qui ont joui d'une longue renommée , d'une autorité incontestée , et qui nous offrent une éclatante démonstration de la vanité de la gloire littéraire. Dictys et Darès , leurs noms s'appellent invinciblememt, et l'admiration complaisante du moyen-âge ne les a pas séparés, quoiqu'il convienne de signaler entre eux d'importantes différences, sont deux faussaires qui, à une date qu'il semble impossible de préciser, mais qu'on ne saurait faire remonter plus haut que la décadence des lettres latines, ont prétendu écrire en historiens le récit de la guerre de Troie et y rétablir la vérité, méconnue jusqu'à eux. Ils ont écrit le Roman de Troie , renonçant à toutes les qualités de l'histoire, sans avoir le charme du roman.
Entre eux et Homère , le moyen-âge , nous venons de le voir , se décidait un peu au hasard. Mais, quand il aurait connu Homère, le résultat eût été probablement le même. C'est là un fait qui peut aujourd'hui nous
paraître tout d'abord étrange et monstrueux, mais qui ne saurait étonner ceux qui connaissent quelque peu le moyen-âge.
Tout d'abord , le moyen-âge n'est point un âge littéraire. La pure beauté d'Homère ne l'aurait point frappé. Il est impossible qu'entre deux livres, dont l'un est un merveilleux chef-d'œuvre, l'autre une plate composition, la seule raison de supériorité littéraire suffise à l'entraîner. L'enthousiasme pour l'art déployé dans une œuvre n'appartient qu'à des époques de civilisation très-avancée. Les enfants et le peuple, qui n'est qu'un grand enfant , demandent à un tableau ce qu'il représente , non quel talent d'exécution il suppose, à un livre ce qu'il raconte, non la façon dont il le raconte. « Cela est bien écrit » cette formule , si souvent employée par les gens du peuple, ne veut pas dire • il y a là des qualités de style • , mais « cela intéresse. » Demandez à un enfant la différence entre V Iliade . les Contes de Perrault ou M Histoire du Consulat. Comme il refait en sa petite imagination toute histoire à sa âoesure , comme il n'en prend que ce qu'il en peut porter, le plus beau livre pour lui est celui qui conte le plus d'histoires. Et c'est ainsi qu'en jugeait un auditoire populaire au XII*' et au XIIP siècle.
En outre , Darès et Dictys se présentaient dans les conditions les plus séduisantes. Ils méritaient bien plus de confiance qu'Homère. Hs avaient été les témoins des événements. Dictys, en effet, si l'on s'en rapportait à sa l| propre déclaration, était un crétois qui, ayant accompagné Idoménée devant Troie , avait suivi tous les incidents du siège et les avait , jour par jour , consignés dans ses notes , que , pour plus de précision , il appelle le Journal du Siège (1). Ce qu'il n'avait pu voir lui-môme, il le tenait des témoins les mieux informés, des principaux acteurs euxmêmes. Dans une centaine de pages, il avait retracé toute la guerre de. Troie, depuis ses origines jusqu'aux dernières aventures des chefs grecs, et aux difficultés de leur retour. Cependant, Dictys n'est pas toutà-fait impartial : il favorise les Grecs ;'il ne néglige aucune occasion d'opposer leur civilisation à la barbarie des Troyens ; il répète, à plusieurs reprises, que ceux-ci se plaisent à insulter les cadavres (2) : il prête,
(1) V. Dictys, Ëpistola Septimii « Ephemeridem belli trojani Dictys Gretensis conscripsit. »
(2) V. Dictys. « More solito iUudere cadaTeri gesUentes. »
au contraire , à ses prétendus compatriotes une générosité qu'ils ne montrent nulle part dans Homère ; quand ils poursuivent les Troyens fugitifs, ils respectent les femmes (1). 11 y avait lu évidemment un témoin prévenu et suspect. Mais , p^r une rencontre des plus merveilleuses et des plus profitables à Thistoire consciencieuse , tandis que les Grecs avaient ainsi un spectateur fidèle et favorablement disposé de leursexploits , les Troyens n'étaient pas moins heureux. Un prêtre phrygien , nommé Darès, saisi à point de la même pensée que Dictys, écrivait, de son côté , la même histoire , et préparait ainsi à )a postérité le plus complet et le plus sûr moyen de contrôle du récit grec. Darès , écrivain et guerrier à la fois, supportant, comme les plus braves, le poids du jour, prenant sa part de tous les combats et de tous les exploits, mêlé aux Grecs dans la bataille et dans les entrevues qui suivaient les trêves, chaque soir, de retour dans là ville, écrivait le récit des événements de la journée, et, devinant déjà le retentissement qu'aurait dans l'avenir ce mémorable siège \ avait soin , pour plus de clarté , de joindre à la narration des faits le portrait des héros.
Le moyen-àge ne pouvait être frappé de tout ce qu'il y avait d'invraisemblable dans ces assertions ; étranger à toute espèce de critique , it ne peut reconnaître une fraude, même grossière. Le livre lui inspire un respect superstitieux ; il a pour lui une vénération d'enfant ou d*homme Ignorant. Dès qu'un auteur a écrit « comme dit la lettre, comme porte récrit » , et surtout quand il a prouvé que l'écrit parle bien ainsi , tout le monde le croit et nul ne songe que la valeur d'un écrit puisse se discuter. Or , non-seulement le faux Darès affirmait un certain nombre de faits que le moyen-âge était tout disposé à admettre ,' par cela seul qu'il les trouvait affirmés ; mais il assurait encore , et d'un ton de parfaite conviction, qu'Homère avait menti , que lui seul , Darès, avait connu la vérité, et il apportait à l'appui de son dire les arguments que nous savons.
L'autorité d'Homère ainsi ruinée et celle de Darès bien étabHe, il ne restait à celui-ci, pour être en possession définitive de l'estime publique, qu'à répondre aux secrets instincts du moyen-âge \ ce qu'il fait à mer- Ci) V. Dictys. « FeiDÎBîs abstinenles manus, parcentesque st'xtii. »
veille. Darès satisfaisait aux besoins de cette curiosité immense, enfantine, qui ne classait pas , qui ne comparait pas, mais qui demandait sans cesse des aliments nouveaux. Sous ce rapport, Darès avait sur Homère une incontestable supériorité ; il en savait bien plus long que lui , il racontait bien plus de faits. Son livre, il est vrai, n'a guère qu'une vingtaine dopages; mais, comme il ne donne rien au vain luxe de la phrase, dans ces vingt pages il était plus riche et plus complet qu'Homère, et sa brièveté même le recommandait aux lecteurs ; ils y trouvaient beaucoup de substance sous un petit volume.
Ajoutons que le récit de ces faits et leur enchaînement étaient absolument dans le goût du moyen-âge. Il ne sait ce que c'est que composer, que prendre dans un événement le point essentiel , y ramener tout le reste et faire graviter autour de ce centre tous les événements secondaires. Ce système, où se fait sentir la personnalité de l'écrivain, oii il domine les faits , les dispose au gré de sa pensée intime et selon son intention finale', est tout juste le contraire de la façon du moyen-âge, où le poète marché naïvement à la suite des événements. Tout poème pour lui est un cycle. Or, le Darès est le cycle de la guerre de Troie; il n'en oublie rien , il ne laisse rien à dire ; il remonte aux origines, à la naissauce de la ville , et il va au-delà de la chute. Il ne se contente pas de faire rebâtir Troie par Priam ; commençant à l'expédition des Arçonautes, il raconte comment elle a été prise par Hercule, comment Laomédon a péri ; il retrace l'histoire du grand siège d'Ilion en tous ses incidents. Dictys est plus complet encore à certains égards : son récit, il est vrai, ne commence qu'au rapt d'Hélène ; mais, en échange, quand il a détruit la ville , il suit chacun des chefs et ne s'arrête que lorsque Ulysse est tombé sous lès coups de son fils Télégonus. C'est l'espace même qu'embrassait le cycle troyen ; au dire de Photius, il se terminait t au retour d'Ulysse à Ithaque, où il est tué par son fils Télégonus, qui ne le connaît pas. » Ce qui a fait le succès de cette histoire (1), c'est qu'elle est complète. En outre, elle séduisait l'honnêteté du lecteur. A un temps
(i) Proclus nous dit aussi que les poèmes du cycle épique ont été conservés et trouvent une foule de' lecteurs enîpressés, non pas tant pour leur supériorité poétique que pour la suite non interrompue d*éf6nements qu'ils racontent. — V. Pliotii Biblioilu, Cod. CCXXXIX.
qui avait pour principe constant que nul ne peut être condamné sans avoir été entendu , elle offrait le grand attrait d'un jugement contradictoire ; le Grec et le Troyen venaient déposer tour à tour sur les mêmes événements. Comment des esprits crédules eussent-ils pu résister à une démonstration aussi rigoureuse ?
Enfin , elle ne choquait pas ses habitudes morales : le paganisme en était soigneusement banni, les dieux n'intervenaient plus ; Thistoire était tout humaine.
Toutefois , si Ton ne considérait en eux que leur valeur propre , ils ne mériteraient, à aucun titre, d'arrêter Tattention. Leurs livres ne sont qu'un entassement confus des plus misérables inventions , qui bouleversent toutes les idées reçues à propos des événements qu'ils racontent , et oii le mensonge ne sait pas même se déguiser ; plates compilations , sans aucun intérêt littéraire, sans esprit et sans goût. Il convient cependant de marquer entre eux des différences. Si, en dépit d'un texte bien connu, il est permis d'établir des degrés , non-seulement du médiocre au pire , mais au détestable, il faut avouer que Dictys est très-supérieur à Darès, | j qui lui est évidemment postérieur , et s'est inspiré de son œuvre et de son esprit. Dictys appartient à une époque meilleure , moins enfoncée dans la barbarie. Son livre contient une foule de détails , de renseignements précis et d'apparence authentique, la trace d'emprunts faits à des textes sérieux , qui nous forcent à y reconnaître le produit d'un temps où l'on avait sous les yeux beaucoup de livres plus tard disparus et que ' le meyen-âge n'a point eus à sa disposition , soit les cycliques grecs , soit les poètes latins par lesquels ont été traités les sujets qui avaient échappé à Homère, comme le Maurus dont parle Ovide (Amor., 2, 18) , et qui avait écrit des Antehomerica , ou Camerinus , auteur de Posthomerica {Pontic. , IV, 16, 6). On retrouve ici trace des Argonautiques , des JEthiopiques, des Nogot, des Télégonies.S^ langue aussi est bien meilleure.
Cependant, il est impossible de signaler chez lui aucun talent littéraire. On n'y rencontre pas un sentiment , pas une émotion , pas un tableau. Ce sont, en général, de maigres résumés (1) , oii, par une ignorance der-
(i) Ses récits, en général très-secs, visent cependant à une précision qui devient parfois tout-Ji-Ikit
i6A BhlfOlT DE SAINTE-MOBB
oière de toutes les canditioos de Tart d'écrire, TaUtenr insère au miliev de sa narration d'assez longs discours , qui , par un anachronisme dont il ne s'aperçoit pas , portent la trace d'une culture morale avancée.
Les œuvres des deux auteurs semblent une gageure faite contre Hi poésie homérique. Us en ont tout d'abord enlevé soigneusement tout le merveilleux. Ils suppriment les dieux, et avec eux tout le surnaturel. Darès et Dictys semblent , avant tout , jaloux de prouver qu'ils sont étrangers à toute superstition. Ils croient ainsi probablement faire œuvre de critiques et prouver à leurs lecteurs qu'ils sont de vrais historiens (1). Us ont toujours une explication , et une explication toute humaine, prête pour chaque prodige (2). Ainsi feront les autres écrivains apocryphes, des mêmes événements appartenant probablement à la môme date , comme Phidalius de Corinthe , Sisyphe de Cos et Flavius , dont l'existence nous est révélée par les Byzantins.
' Les héros -ne sont pas plus heureux que les dieux. Si les deux apO'^ cryphes ont fait disparaître complètement les uns , ils semblent s'attacher sans cesse à rabaisser les autres. Us ont retranché du même coup te sublime et la poésie. Par la i)lus insigne maladresse , ou par une véri« table profanation , Dictys a porté la main sur les plus beaux morceaux d'Homère pour les défigurer, et comme pour donner tout-à-fait sa mesure et faire éclater davantage son inintelligence littéraire* C*est ainsi qu'il n'a pas craint de refaire l'admirable scène de Priam aux pieds d'Acbillei On ne saurait, si on ne l'avait pas lu, imaginer comment un barbare peut
ridicule. Ainsi, Pbiloctète tue Pftris mélbodiquemeDt et en détail. D'une première Oèche, il loi perce la DHiin gauche, de la seconde l'œil droit, de la troisième les pieds, et il ne le tue qu'après ToToir épuisé : « Fatigatumque ad extremum inlerfecit » (V. Dictys, lib. IV, c. 20). Tzetzès s'est emparé de cette In*
tention.
(i) C'est encore parmi les liistoricns que Dictys est classé expressément par son éditeur , rallemand Dederich. ^V. Dictys iretensis, A. Dcderich, Bonus, Weber, 1833. Introd., p. xvu.
(2) V. Dictys, lib. IV, c. xx, l'explication du séjour des Grecs en Aulide et de la peste qui détolè Tannée • ira ne cœlestJ, an ob mutationem aeris »; ailleurs, « incerium alio ne casu an, utomnibas fidebatur, ira Apollinis. • L'auteur ne respecte pas les métaphores les plus consacrées; chex lui,Télèpbe est guéri par deux médecins, non par la lance d'Achille. Il ne croit pas aux apparitions ; il ne ? eut pas admettre que Paris ait jugé les déesses sur l'Ida. Il fhit dire par Paris que « il a cru voir eh songé Mercure amenant devant^, lui Junon, Minerve et Vénus. » Il raconte que Castor et PoUux ont dispam dans une expédition maritime, sans qu'on ait eu depuis de leurs nouvelles , et il ajoute : t *Aprèt cela, oit a dit qu'ils avaient pris place parmi les immortels. »
ET LB ROMAnr DB TROIB. 165
Bautîler nn cbcf-d'œuvre en possession de Tadrairation nniverselle. Il n'est aiiruD des traits de l'original , aucune des inventions les plus belles on les plus ingénieuses qui ait pu échapper au sacrilège : il se fait un devoir de substituer à eha(][ue beauté une monstiniosité. Il ne comprend rien à Homère ni à la vérité humaine. Tout le monde se rappelle le beau récit grec. Ici, Priam se met en route au grand jour, en famille, accompagné de ses fils, de ses filles, d'Andromaque, suivi d'un pompeux cortège, un véritable convoi chargé de ses présents. Le Priam d'Homère et de la nature s'adressait au seul Âchil!e. Le poète avait bien senti qu'il MIait qu' Achille fût seul, en effet, pour que le père désolé osât implorer le meurtrier de son fils et presser ses mains sanglantes , qu'il fallait les laisser tous dent face à face. Dans Dictys , Priam s'adresse à tous les rois de la Grèce et les prie de venif avec lui désarmer la colère d'Achille. Et de là une scène qui eût dû avertir l'écrivain. Nestor accueille la demande du vieux roi ; mais Ulysse l'iusulte. Enfin , ils arrivent devant le fils de Pelée ; et, là encore, l*auteur a trouvé moyen de faire une peinture Fidktite. Achille reçoit Priam , « en retenant sur son sein l'urne qui renrerme les os de Patrocle ! » Le misérable prosateur a eu de plus la HMlcncontreuse pensée de refaire le discours de Priam. Il n'a pas compris la mei^eilleuse éloquence de ce cri en vieux roi , de cette sublime entrée en natière : \t.v9i^<xi xa^pbç aoio (1). Le trait s'est perdu dans la fin du discours , au milieu de misérables lieux communs. Et Achille, au lieu de se laisser attendrir , fait un long et pédantcsqne discours. Il moralise , il montre doctoralement que les Troyens paient aujourd'hui leurs iniquités. Il expose philosophiquement les vrais motifs de la guerre. Achille n'est pas homme à se contenter de l'explication vulgaire par l'enlèvement d'Hélène ; il montre qu'il y a un conflit de races : il s'agit de savoir qui des Grecs ou des Barbares doit donner des lois au monde! En toutes circonstances , Dictys se plaît à faire parade ainsi de sa pénétration et à donner les secrètes raisons des choses ; et ces explications rabaissent toujours les perijonnages. Si Penthésilée vient au secours de Troie , il n'est pas bien sûr que ce ne soit pas la cupidité qui l'y ait conduite , incertum
4 (1) Plus mal inspiré encore, le foui Pindare Ta supprimée lout-à-raitJ Par une idée doublement malheui^ae, U r dépensé dTarance lé plus pur de son bien, et, croyant faire merveille, a mis, à un autre endroit, ces paroles dans la bouche d*Hrclor suppliant Achille qui va lui porter le coup mortel.
pretio an bellandi cupidine. Il achève de se rendre insupportable en développant des moralités pédantesques ; il est plus rigoriste que les poètes anciens. Tandis que Virgile pleure la mort de Camille, le Taux Dictys voit dans la mort de Penthésilée et dans la barbarie exercée par les Grecs sur son cadavre, une juste punition de Timpudeur avec laquelle elle est sortie de la modestie qui convient à son sexe, i Scilicet pœnam
postremœ desperationisatque amentiae ad postremum ipsa spectaculum
dignum moribus suis praebuit. i>
S'il a altéré Thistoire de Priam et d'Achille, il semble s'être plu davantage encore à altérer leur caractère. Le vieux Priam , environné par Homère de tant de majesté , est peint ici sous les traits les plus misérables. Il est insensé, sauvage , pervers , avide du bien d'autrui, toujours prêt à lancer IMusulte , toujours altéré de sang. C'est de lui que ses fils ont appris à oser tous les forfaits , à ne rien respecter.
Achille n'est pas mieux traité.
Le Darès est plus misérable encore. On ne peut pas même dire qu'il n'a pas de talent de narration ; il ne sait ce que c'est ; on ne trouve dans ce livre qu'un aride résumé, une sorte de table des matières, où, de temps en temps , au grand étonnement du lecteur , se glisse quelque ébauche de discours ou quelque développement d'idée qui s'arrête tout à coup. On ne saurait imaginer rien de plus monotone , je ne dirai pas que ses récits, mais que ses indications de batailles commençant toujours par ces mots : « tempus pugnae supervenit » , et auxquelles succède invariablement une même demande de trêve pour ensevelir les morts (1); et son inexpérience d'écrivain va parfois jusqu'aux gaucheries et aux inattentions les plus grossières (2).
(i) Pour justifier la sévérité de notre appréciation on nous permettra quelques dtations; je prends au hasard : c Telamon respondit nihil a se Priamo factum , sed quod virtutis causa donatum sit se nemini
daturum. Ob hoc Antenorem iusula discedere jubet Castor et PoUux negaverunt injuriam Priamo
lactam esse, sed Laomedontem eos priorem Ississe ; Antenorem discedere jubent — Mittit ad portam qui dicant ut graeci de finibus ejus discedant. » Il est impossible de raconter plus pauvrement qu*il ne le fait pour Texpédition des Argonautes. Après avoir dit, avec un certain développement, qu*ils ont été repoussés par Laomédon, tout à coup il tourne brusquement et résume ainsi toute leur histoire : • Quum ipsi non essent parati ad praeliandum, navim conscenderunt , a terra recesserunt, Golchos profectl sunt, pellem abstulerunt, domum revers! sunt. >
(3) Il nous assure que Darès arrive à Cjthère , où était un temple de Vénus, et il y fiilt un sacrifice à Dîanf^ Ailleurs, dans la stérilité do son imagination, il ne peut arriver à nous marquer où se passent les
La forme vaut le fonds. Elle est généralement détestable, révélant iiouseulement un temps où Ton ne sait plus le latin, mais un auteur absolument étranger à Tart d'écrire. Ses phrases mêmes sont à peine construites ; on dirait un thème d*écolier qui saurait à peine balbutier la langue de Rome ou même une langue quelconque (1).
Le Darès semble , du reste , incontestablement inspiré du Dictys. Il est animé du même esprit ; il est , comme lui , ennemi décidé du merveilleux. Seulement, à la différence de sou modèle, au lieu de documents qu'il arrange à sa guise , il n'a que de vagues réminiscences. Cette singulière composition est surtout Tœuvre d'une mémoire troublée ; on y retrouve à chaque instant des souvenirs de l'antiquité, mais des souvenirs de seconde main, confus, mal digérés, et altérés , moins , ce semble, par la volonté de l'auteur que par le fait de son ignorance , parce qu'ils ne lui sont pas venus directement, mais par une tradition déjà incertaine. C'est ainsi que , dans sa lettre-préface , que nous avons vue naïvement reproduite par Benoit , 11 raconte qu'Homère a été mis en jugement à Athènes , et qu*on l'a regardé comme insensé pour- avoir prétendu que les dieux avaient été en guerre réglée avec les hommes. On reconnaît aisément l'origine de cette anecdote : c'est une dernière réminiscence de la gloire littéraire d'Athènes, de son influence, de l'empressement avec lequel ou courait s'y instruire, combiné avec un passage de Philostrate, et , en outre , un souvenir de la condamnation portée par Platon contre Homère , et du reproche qu'il lui adresse d'avoir ainsi altéré la majesté divine. Le blâme du philosophe est devenu , grâce à l'ignorance du plagiaire, un jugement régulier.
Ce n'est pas , on le voit , un intérêt littéraire qu'il faut chercher dans ces productions. Mais elles ont une si grande part dans l'œuvre de Benoit
événements, et il continue cependant : « retenus là par la tempête. » 11 a parfois des naïvetés singulières. Commençant son livre par le récit de Texpédition de Jason, il ne nomme pas ses compagnons, et dit : c si Ton veut les connaître, qu*on lise les Argonautes, • Darès le Phrygien, le prétendu contemporain d'Hector, devinant le poème d'Apollonius ou de Valérius Flaccus, et y renvoyant ses lecteurs!
(1) Il fiiit un incroyable abus, du pronom démonstratif , qu'il répète avec une monotonie fatigante; voyes ces trois phrases qui se suivent: « Hortatus est Jasonem et qui cum eo ituri erant ut animo forti irent..... Ea res claritatem Gnecia et ipsis fiictura videbatur. Demonstrare eos qui cum Jasone profecti sunt non nostnim est, sed qui vult eos cognoscere Argonaatas légat. Dicit et se velle eutn legatum in €reciain mittere... si et redderetur Hesiona.
i68 BBNOIT DE SAINTE-MORE
qu^ou ne saurait ici négliger d*en parler; et , d^ailleurs , le long succès qu^elles ofit rencontré, et qui les distingue entre toutes les œuvres
apocrj'pbes , doit leur assurer une place dans Thistoire générale des lettres et dans celle de la crédulité humaine. Jamais elle ne s*est montrée plus complaisante ; jamais plus impudent mensonge ne s*est imposé d'une façon plus complète et plus continue , non-seulement à la bonne foi populaire , mais même à Téludo des savants. Le moyen-âge n'a juré que par eux. Toute cette histoire , que Benoit reproduit avec un si amusant sérieux, est prise à la lettre par tout le monde, on la reproduit avec une exactitude qu'on serait heureux de trouver sur d'autres points (Y. Hélinand, Vincent de Beauvais, Spec. , lib. III, cb. lxii). L'Orient et rOccident vénèrent à Tenvi les deux apocryphes, seulement ils semblent se les partager. En Orient , c'est Dictys [que Ton invoque de préréreuce. Les Grecs du Bas-Empire, du YII^' au XIP siècle, scho- Uastes, rhéteurs, grammairiens, chronogrophes, commentateurs d'Homère ou narrateurs de la guerre de Troie , Jean Malalas (1 ) ou Jean d'An-
(1) J. Malalas, « id est rhetor , sophiste 9, dit Fabricius (V. Jiibl, grae, )• Comme on accortie, daiu cette question de Darès et de Dictys , une assez grande importance au témoignage de Malalas, il conTient de regarder arec quelque détail ce qu*il est et ce qu*îl Taut. Moblas a fait, dans son histoire, une grande place à b guerre de Troie, qu*il raconte très-conrusémeot. Après en avoir rapporté hs pvécédeiits, redli rhistoire de Polymcstor, tracé les portraits des héros des deux partis, et fait 1? dénombrement des faisseaux grecs, où il reproduit avec Gdélité les chiffres de Dictys , il passe au récit du débat engagé entre Ajax et Ulysse ; puis, quand il a mené à terme les aventures d^Ulyase et refUt à sa façon la Tâégonie» U revient sur ses pas et fait raconter la guerre de Troie à Pyrrhus par Teucer. Cette partie de sa narration est tirée, nous assure-t-il, de Sisyphe de Cos, qui assista à la guerre de Troie avec Teucer (v. p. 182). C'est après avoir trouvé ce récit qu'Homère a composé V Iliade^ et Virgile la suite de V Iliade, %a\ Bep- YÙXXtcç Ta 'koi'izd. C'est encore dans Sisyphe que Malalas a appris que Leion , on des compagnoi» é*Ulysse, enleva la fille de Polypbème Elpe : a Sxiva h aoçarratTSç Kouçoç ô Kwoç èÇéSexo. w
Si MaUilas croit à Sisyphe de Cos, il croit bien plus encore à Dictys ; il accepte la déoourerte de sas livre comme un &it complètement historique et l'enregistre à sa date, la dousjème année du règne de Claude. Il a consacré au règne de Claude une centaine de lignes : la légende de Dictys que nous connaissons en ooeupe à elle seule neuf lignes : « tû §à b(' ixsi xf^q ^aoiXeioç tou a&TOu KXocuStou^ Kai^apoq licaBev M 6eo(JiY]viiç ii KpY)TiQ vf|Ccç xoaa ; âv cfç ypovàiq rjUpéCiQ èv t(5 \k^yxm Tou ACxTUOç èv xaaaiTepCvci) %i6taxkù ii Ix^sotç tcQ Tpcoixcu iniké\tao pistà à'hrfidotç «op'airou ouf^poL^iX^a. xaça, IxeiTO îê xpooxé^aXa tc3 X£tij;iv9u tou Aîxtjoç* xal'voixfoacvreç tb ourb xt6(î)Tiov ÔTQcraupbv etvai xpooi^vs-ptav auxb tw PaoïXei RXauSicp- %cà èxéXeuoe mrà xh dbpîÇat xal •jfvûvat t( èort iJL£TaYpaçt;vat aikà xal àv t^ SiQyidaCqç PiSXoOiqxy] inoxel^ai
11 cite Dictys à plusieurs reprises ; à propos de ce récit de Teucer, emprunté à. Sisyphe de Cos, il non*
ET LE ROMAN DE tRÙlE. l6îl
tioche, moine et schola^lique dans Féglise de cette ville fers le 1X« siècle, bit peut-être même, comme le croit Fabrîcius {Bibt. grcëc.) , à une- date beaucoup plus voisine de Justinien , Suidas (1) , Constantin et Isaaq
disait : oo retrouve aussi ces choses dans les histoires (Suffp^?^^?) ^^ Dictys , trayail qui fut trouvé longtemps après Homère, sous Claude Néron, empereur, dans un tombeau (on voit ici une preuve de' l*eiactitudé historique de Malftlas : ici et ailleurs il confond Claude et Claudius Nero). A la fin du rédt dTHyssé, on lit : « C*est là ce que le sage Dictys a raconté^ après Tavoif* appris d'Ulysse lui-même. > G^est encore Dictys qu*U invoque quand il raconte comment Oreste, après son parricide, plaida sa cause contre OEaz (Ofaxsç), etc. V. p. 435: ■ C'est ce que Dictys a raconté dans sa sixième rhapsodie. • Mais Dictys et Sisyphe de Cos ne sont pas les seuls écrivains, perdus pour nous, qu'ait lus Malalas. Il a eu le bonheur de lire Phidalius de Corinthc, qu'il appelle en un autre endroit Phidias. Phidalius avait dû imposer au» Grecs du Bas-Empire par des apparences de critique historique ; il prétendait expliquer , par des allégories morales, les récits de la mythologie grecque : ainsi pour les yeux du Cyclope ; ainsi pour Circé: l'histoire de celle-ci signifiait,^ selon lui, que la passion rend les hommes égaux aux animaux. Du reste, redisant et confondant plusieurs récits d'Homère , il faisait dé Circé la sœur de Calypso, et disait que, menacée par elle et voulant s'assurer des défenseurs, elle avait composé un philtre magique qui faisait oublier là patrie , etc. Malalas ajoutait : « Voilà ce qu'ont raconté Sisyphe et Dictys. Le très-sage Homère nous a dit poétiquement qu'à l'aide d'un breuvage magique, elle fhisait perdre leur forme à ceux qui abordaient auprès d'elle, a
Cette prédilection pour les apocryphes peut inquiéter sur la vialeur historique de Malalas ; mais la fliçon dont il raconte les événements connus est encore moins fhite pour lui donner de l'autorité. NOniealement il confond les événements et transpose les auteurs, plaçant Hérodote aprèft Polybe ; mais voyei, par exemple , comment il raconte la mort de Claude t « Claude mourut de mort naturelle dans le palaii^ après avoir été alité deux jours , à l'âge de soixante-cinq ans « itsXéutrj^ev ouv ô oùxbç KXauBio^
fti(») OaviTCi) èv tÛ) -iraXaTCti) ijfaxynfjaaç '^^p^épiç 3jo, (ôv eviauTÔv Çé. » Était-ce là la traditioa ogieieUe à la cour de Constantinople , n'admettant pas qu'une impératrice pùl commettre un crime où qn*un empereur pût mourir assassiné? Sans doute Malalas avait découvert quelque Dictys du temps éê * l'empire , qui lui avait permis de reconnattre que Tacite avait aussi bien qu'Homère altéré l'histoire. Le récit du règne de Néron ne dépare pas ce que nous venons de voir. Il nous apprend qu'il portait une barbe épaisse» §aau7:a>Y0>v, ce que les bustes nombreux de Néron ne nous montraient pas, et qu'il avait rame bien réglée, euTZXTOÇ, ce que n'avait encore trouvé aucun des historiens de Néron. La première chose que fait Néroo en montant sur le trône , au dire de Malalas, c'est de s'informer de Jésus-Christ. Ignorant qu'il fût crucifié (ce qiM montre que le jeune empereur était fort étranger aux choses de son temps ) , il voulait le (hire conduire à Rome , « comme un grand philosophe et un homme qui faisait det miracles* > Presque tout le règne de Néron est rempli par le récit des miracles de saint Pierre et de sa lutte contre Simon le Magicien. Néron fait exécuter Ponce-Pilati\ Des crimes du fih d'Agrippine, pas un mot. Il meurt à soiiante-ncuf ans , empoisonné par les prêtres grecs, qui voulaient le remplacer par un épicurien. Le seul fait vraiment historique qu'on trouve dans toute cette partie de son livre, c'est que Lucain a vécu sous Néron, c Sous son règne, Lucain le Sage (remarquons cette transformation,^ toute à la façon du moyen-âge , du souvenir de Lucain) vivait à Rome, grand et honoré. » Em Se TÛv Yfià^ Y«>v Tvjç ^aaiXeCaç oiùrcu Aou)uivbç b ao^ùy^axoq ^v izctpà P(i>ii.a(oiç [tÀya^ xai à??atvo6{X6Vôç. ' (I) Stiidas nomme Dictys, il |Kirle de sou journal E^p[£p{B<x en neuf livres et lui fait des empl*unts^
Porphyrogénète (1), Eudoxia{2), Cédrenus.(3), Tzetzès (û), CoDStantin Maoassès (5), exaltent Dictys et le metteot sans cesse à contribution. U^
(1) Constantin Porphyrogénète le cite avec respect. Isaac Porphyrogénète, quand il a quitté le trône pour le cloître (1059) , amuse ses loisirs à compléter les récits d^Homère. 11 retrace à son tour, comme rayait fait Malalas , les portraits des héros de la guerre de Troie : xà Tcap^ 'f|[jL{5v xpbç TOtç âXXotç
ouXXexBévra. Comme lui, il reproduit Dictys, crétois authentique, 6 àXirjOûç h. vf^q Kpif)TT)ç 5ppL(oli£VOÇ, et témoin oculaire de la guerre de Troie ; Isaac n*en doute pas un instant : Kai Y^p aùxbç 6 cu^Ypaçeùç totI \Kexà toD 'loo[i.evs(i)(;... xai -^àp xai toùtwv 6 A(xtuç aÙTbç ouveYpa^axo , 'a)ç irapwv xat o^v. xa6t(JT0pY;(jàç iravTa xà xap' aÙTwv YSYpap.li.eva.
(2) V. les 'Iu)V'.a de Timpératrice Eudoxie.
(3) Cédrenus, écrivant, au XI« siècle, un résumé historique (V. Te^pYtOU 'COÛ KeîpTfjvou (Juvocj^lç {oTOpuov. Paris, typis reg., i6&7) , n*a pas une foi moins entière en Dictys. Nous lisons, page 137 de son histoire, qu'Idoménée, qui fut Tun des che& grecs, eut pour scribe Dictys, homme distingué et intelligent, dvi]p açi(j[>XoYOç xal ouvsTéç, qui avait accompagné les Crétois marchant contre llion. Il resta tout le temps de la guerre avec Idoménée et écrivit avec vérité la suite des événements du commencement à la Gn. Il représente la physionomie de chacun des chefs ^apaxTtJpaç, comme les ayant vus tous, et les rappelle avec exactitude. Il note aussi avec soin les temps, les lieux et toutes les circonstances de tout ce qui arriva dans cette guerre et le nombre des navires que chacun des chefs amena avec lui, ce qu^Homère a décrit aussi dans le IV livre de VIliade,
C*est d*après lui qu^il raconte Tentrevue de Priam et d* Achille et les aventures de Télégonus.
Cédrenus , du reste , appartient à la même école que Malalas. Comme lui , ennemi * de toute poésie , il explique par de vulgaires et faciles allégories, ainsi que le fera plus tard J. Lemaire, toutes les inventions de la mythologie grecque , l'existence de Vénus, le jugement de Paris. C'est Paris lui-même qui , c grâce à une instruction distinguée, à une connaissance des lettres non commune » , a composé un hymne où il a dit toutes ces belles choses (v. p. 128) : « èxet 3iaY(i)v Uipiq 9U[ji.{JLa8YJç te Tcepi xà Ypiiii.iJi.aTa YV(«)piii.oç, xai zatSeiaç oô vtiq tj^ouctqç [jLCxaoxwv eY^Qjjnaçwtbv X6yov xai S(ivov elç Tïjv 'ApoStTYjV SiETiÇaTO, tyjv extOujjiCav aÙTïjv XéYwv eîvat èÇ ^q yuxi téxva iwtl ao^fav xai Té^vaç àv XoYDcoiç xal àXér^oiq àiuoTCxTetat, yjcà aùr^v èv (suftipiaei ty;v AçpoîiTYjv IlaXXaSoç xpoexpive xal *Tïpaç, Stà 3à è[jLu6£uaavT0 toutov xpiif^v tûv xptwv Yevéjxevov. »
(à) Tzetzès , dans sa Métaphra$e d*Homère , en vers politiques, nomme Dictys à côté des poètes qui ont parlé de Troie avec le plus d*éclat : ÀixTUV auYYpi^a[ji£vcv yuxkîùq Ty)v ^IX(a3a. Tzetzès n^est pas de ces gens crédules qui sont disposés à accepter Homère sur parole. Il feit profession de discuter les témoignages et de ne croire que la vérité après examen ; mais il ne doute pas un instant de Tautorité de Dictys (\, Antehomerica, i&S et 207. et Poêth. , 1&). Tzetzès connaît encore bien d'autres historiens de la guerre de Troie. S'il nous raconte une légende de Polyxène amoureuse d'Achille, et allant, à la nouvelle de son trépas, s'étendre et mourir à ses côtés, il nous dira qu'il répète le récit de Flavius, qui diffère de celui d'Euripide (Pojf/i., v. &96). Il connaît aussi Lynas, qui a parlé des Amazones et de Penthésilée ( Posth., v. ià ).
(5) V. KwvoTOvrfvou tou Maviaari a6voi{/t<; îcTOptxif;. Paris, typis reg., 1865, p. 28. — Cestà Dictys évidemment qu'il fhit allusion , quand , se préparant à raconter la guerre de Troie , il nous dit qu'il prendra pour guides ceux qui l'ont vue de leurs propres yeux et non Homère , dont il est forcé de f«connattre les infidélités , car Homère a la langue dorée ; le poète séducteur a eu à son service dfe
le proclameot c sage et très-sage » , tandis que pour eux Homère u'est qu'un misérable inventeur de fables. Ils croient à Dictys comme à tous ces prétendus prédécesseurs du chantre de Troie , à tous ces apocryphes qui s'appelaient alors légion , et dont Dictys et Darès sont restés pour nous les seuls représentants; à Phidalius de Gorintbe, dont Jean Malaias a rapporté quelques fragments ; à Syagrus ou Syagrius , qui , selon Élien (1), postérieur à Orphée et à Musée, avait, disait-on, le premier chanté la guerre de Troie; à Sisyphus de Cos, prétendu scribe de Teucer (2) , à qui , Malaias et Tzetzès en sont convaincus , Homère avait emprunté la matière de ses chants; à Corinnns THien, disciple de Palamède , si Ton en croit Suidas , et qui , pendant le siège même , avait composé et écrit en caractères dorions inventés par son maître , une Iliade et un récit du combat de Dardanus contre les Paphlagoniens (3).
Les nations d'Occident ne faisaient pas moins bon accueil à Darès. Elles le préféraient, sans doute parce qu'il était plus court que Dictys, qu'il offrait comme un Manuel de t histoire de Troie , et aussi parce que , favorable aux Ti*oyens, il flattait les prétentions des peuples qui se
savante récite, mais il les a parfois changés et altérés. W but ajouter que Manassès ne s'est pas contenté des renseignemente que lui donnaient les deux historiens apocryphes. Ce n*est certes pas chei eux qu*il a trouvé que Priam, découragé par le désastre des Amaiones, et se vojant abandonné de tous, envoya demander des secours à David, secours que le saint roi refusa, soit qu*U fftt alors, nous dit Tauteur, distrait par d*autres guerres, soit qu*il ne voulût pas avoir affaire aux Grecs idolâtres ( IM» , p. 38 ). Ettstathe semble n'avoir pas connu Dictys , à moins qu*il ne ftiille reconnaître son œuvre dans les AtxTuaxà dont il parle (( h xi ÀiKXuaxà (iLeXem^oàç )> (Ad Homer., //., xx, 3) ; mais il nomme Darès.
(1) V. Élien, Hisu »ar., liv. XIV, ch. xxi.
(2) V. ,/. Afa/0/a5 , apud Corpiu Seript, HUt, Byzanu^ Bonn, 18Si. ~ TieUès Ghil. 5, hisL 9 :
SCou^ov Rûov Xé^owat tou Teûxpou ,Yp(Z(jL{juzTàa , xai icpb 'OjATipou ^pà^cf'^ 8e to6tov ty)v IXtiSa, Te6xp(f> auvex9TpaTs6a(XVTa xal x(x6op(5vTa luavta, iç'oS icpooicXiTTOvx' uorepov ''OpiiQpov (jieTOCfpdbai.
Et Malaias : ^vTiva ouffpa^tjv euprjXG)^ "OjjLtjpoç ô i:otT)T»)ç tt^v IXtdSa sÇéÔexo.
(8) Si Ton en croyait le titre d*un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n* 5691 , ^ Si, il fendrait ajouter à cette liste, et on y a ajouté en effet, un certain Gnossius de Crète. On lit en efllet en tète de la première page : « Indpît Historia belli Trojani a Gnosio Gretense descripta qui fuit comes Idomenei » ; mais ce n^pst qu^un manuscrit de Dictys.
yantaieDt d'être leurs descendants (1). En France on le considérait comme le premier monument et le préambule obligé de l'histoire nationale. «
Ce qui prouve avec quelle ardeur il était lu , c'est que les copistes le reproduisaient à l'envi. La Bibliothèque impériale de Paris toute seule en possède douze exemplaires (2). A la bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier (3) , on en trouve trois dont l'un est attribué
(1) Stnive, citant les nombreuses éditions de Darès et Dictys, donne pour raison IMgnorance de Tart de la critique et la fureur des généalogies troyennes.
(2) Nous donnons ici les numéros et la date de ces divers manuscrits. L'un, n* 7906 (olim Colbei^ tinus) , est du IX* siècle, selon le Catalogue , ou plutôt et tout au moins du XI* ; un autre appartient au XII* siècle, quatre au XIII*, deux au XIV* et quatre au XV*. Ce sont les manuscrits C lat. n** 4616
. (XV* siècle). - N» 2874 (XIII* siècle). —N* 3359 (XV* siècle). — N» 4126 IXIV* siècle). — N- 4286 (XIII* siècle). —N» 5692 (XIV* siècle;. — N'» 5693 rXV* siècle). — N"» 6503 (XII* siècle). — N- 7906 (IX* ou XI* siècle). — N* 784 (XV* siècle). — N» 126, t N. D* (XIII* siècle). — N« 178 id. (XIII* siècle).
(3) V. Bibliothèque de TÉc. de méd. de Montp., n** 121, in-fol. vélin. « Hystoria Daretis Trajanorom frigii de greoo translata in l^tlnum a (^melio Nepote cum epistola Comelii ad Salustium de bac historia. • XII* siècle, fonds de Clairvaux. — N** 131 , in-fol. vélin. Id., XII* siècle. ^ N« 158, recueil in-4'' vélin, fol. 14 v., fol. 20 r. « Historia Daretis Phrygii de origine francorum ab editislonga diversa. » (IX* siècle, fonds de Boubier.) — Ce dernier manuscrit mérite qu*on s'y arrête un instant; Tindicatioo du Catalogue pourrait tromper le lecteur. Le manuscrit 158 n*est pas un texte de Darès diflérent des textes ordinaires, mais un résumé fait, à ce qu'il semble, de mémoire, et par une mémoire infidèle. On y fait de Mennon {sic) un frère d'Agamemnon. Ce n'est plus Polibèles comme dans Darès, ou un roi inconnu comme dans Benoit, c'est Palamèdes qu'Hector s'apprêtait à^dépouiller de ses armes quand il est tué par Acbille. Anténor est remplacé par Olixis, Ce manuscrit est l'œuvre d'un copiste des plus ignorants ; il est plein d'incorrections grossières. Cependant, au milieu de ces fautes barbares, les deux premiers feuillets présentent des traces d'une latinité très-supérieure à celle du Darès ordinaire. On y rencontre aussi un mot à demi grec, tout étonné de se trouver là « cum trierifms, » Le reste du manuscrit semble l'œuvre d'un homme plus familier avec la Vulgate qu'avec les auteurs classiques; le rapport du style est frappant : c Absque viris sanguinum et insidiatbribus. Ego vero sclscitabor deos meos. Ât ille credidit, et reddidit cadaver, et sepelierunt fleveruntque super eum fletu magno. — Dixit patri suo et matri : eoce in concupiscentia puells sororis nostra: exarsit cor Achille. » Le discours de Néoptolème commence par : « Ecce pater meus qui mortuus est pnecedebat nos m omni certamine et vos non vultis ut vindioetur. — Et circumdederunt cum tubis et magno strepitu suburbana urbis. > — Énée a caché Polyxène : « Dixitque ei Agamemnon rex : ubi namque est illa puellaPEneas ait nesdre se; Olixis vero invcnit eam et adduxit ad regem. Dixit rex ad Eneam quare mentitus fuisti pro bac puella. Recède cum omnia {sic) que tua sunt ab bac urbe, etc. i
Il a soin de nous avertir qu'Alexandre , qui ravit Hélène, n'est pas « ille magnus macedo qui postea horfus {sic) fuit. •
Il parait tenir Trollus en grande estime : « Tune induit Troilus luricam frater Hectoris sicut glgans ut mortem fratris ulcbceret. » Il fait traîner le corps de Troîlus par Achille autour des murs de Troie : « Trahensque corpus ip«ius girabat civitatem Trojane • , ce que ne dit ni Darès, ni Benoit.
au IX"* siècle; les deux autres, provenant de Clairvaux, appartiennent au Xir. Clairvaux lisait beaucoup Darès. La bibliothèque de Troyes (i) eu possède un exemplaire de la même provenance. ^On retrouve des manuscrits de Darès dans toutes les bibliothèques de l'Europe (2).
La venue de Timprimerie ne devait pas être moins favorable aux deux apocryphes que ne l'avait été le règne des manuscrits. Dès 1&70, on imprimait le Dictys en Allemagne et en Italie (3). Darès n'était pas moins heureux et était même plus souvent reproduit
On ne se contentait pas de le lire en prose. Nous avons vu (p. 153) que pour lui donner une séduction nouvelle on l'avait mis eu vers. Et non-seulement on le lisait avec ardeur, non-seulement on s'empressait de le reproduire , mais tous les peuples de l'Europe , tour à tour , essayaient de se l'approprier et dé le faire passer dans leur langue. De bonne heure , dès le XIIP siècle , il avait été traduit en français. Ces versions ont d'autant plus d'intérêt ponr nous que la naissance de l'une d'elles tout au moins était due au poème de Benoit ; c'est l'auteur luimême qui le confesse. En eflTet, au mois d'avril 1272, un moine de Corbie, auteur d'une histoire latine des reliques du couvent, Jean de Fliccecourt, c à la requête de dom Pierre de Bçsons, aumosnier de St-Pierre de Corbie , avoit translaté sans rime l'estoire des Troiens et de Troies du latin en roumans mot à mot , ensi comme il Tavoit trouvé en un des livres du livraire monseigneur saint Pierre de Corbie , » et une raison qu'il donnait de son choix , c'était que le Roman de Troie rimé ( celui de Benoit de Sainte-More ) était trop grand ; de plus , qu'il était rare ; enfin , le poète ayant dû pour < bêlement trouver sa rime i ajouter beaucoup de choses de son invention , c'était par Darès de Phrygie < qu'on porroit bien savoir la vérité. » f Si que cil qui veulent oîr les batailles de Troies et ne peuvent mie avoir le roman qui est rimé ou
(1) V. BibL de Troyes, n*> i9A0, iii-8*, papier. Après les épUres d^Horace, on trouve Daretis frigii de txcidio Trojœ hittoria Comelio Nepote interprète. A la suite viennent Htrmes Tritn^egistus, le 50119e de Scipion ; Cicéron , de officiis , iA7i. l\ n'y a point de Dictjs.
(2) On en trouve en Angleterre, British Musseum; Cambridge, Bibl. Cajana; Oiford, Collège of ail soûls. — V. encore Zanetti, Latin, et ItaU Sti Mord Bibtioth, , p. 158, deux mss. de Dictys. — V. G. Hœnel, Catal. iib, Mt. Leipsick, 1880, in-A".
(3; Et à Milan, 1Â77; Messine, 1A98; Venise, iA99.— Darès, trois éditions la même année. On Timpriine jusqu'en Polcgnc. V. Bninet, Manuel du Libr., art. DARàs et Dicty:», 1860, tom. II, col. 522 et 698-699.
pour cbe que il en est peu, si porroit avoir cheslui legierement, car il est petit. Et porront bien savoir par ctiestui la venté (l). >
Vers le même temps , un religieux irlandais , de Tordre de saint Dominique , Jofroy de Waterford (2) , auteur de plusieurs traductions françaises d'auteurs latins (3) , aidé de Servais Copale , mettait aussi Darès (/i) en prose française (5) ; la version semble des plus exactes (6).
Au XY* siècle , afin d'aider la mémoire des lecteurs , il se trouve de prétendus poètes pour le résumer en quatrains et en sixains. -Dans le ms. , f. fr., 1671, ancien 7658, on peut lire \Ystoire de Troie abrégée . en trente-trois sixains et un quatrain , dont Fauteur sollicite , dans un rondeau , les faveurs du duc de Bourboq et se réclame de Jean , duc de
(i) V. HUU littéraire, loin. XXIII, p. 456. Discours sur Vétat des Lettres au XIV* siècle ^ par J.-V. Leclerc — Cette traduction se trouve à la Bibliothèque de Copenhague. V. Description des ma» nuserits français , par Abraams.
(3) V. Hist. litt. , t. XXI , p. 336.
(S) Eutrope et fiecretum secretorunu
(4) V. Bibl. imp., f. fr., n^ 1832. Le Tolume porte au dos ce titre : Sermons de Voragine. La traduction de Darès commence au ^ 46. Ce manuscrit présente un détail curieui, signalé déjà par M. Lederc {Histm littéraire^ tome XXI, page 329) et qui prouve jusqu^où descendaient, aumoyen>ftge, Tinstruction et Tamour de la lecture. Avant d^appartenir à Colbert, U a été, au XV* siècle, la propriété d*un menuisier et d*un charpentier, qui ont eu la bonne pensée d*y inscrire leurs noms.
(5) L'abbé Lebœuf(V. Acad, des Inscript,, vol. XVII, p. 38) et, après lui, Tabbé De La Rue (U III) signalent une traduction en vers français de Darès. Il y a là une erreur. Les vers que dte Tabbé Lebœuf* d*après Montfaucon , ne sont que le début du Roman de Troie.
(6) On en pourra juger par Textrait suivant , c*est la lettre du prétendu Cornélius Népos : « Gbt comence lepbtle Cornélius qu*il envda à Saluste Crespus de Testoire des Troiens, laquele estoire fîi escrite en Grèce par Dares le Frigien. — Comeleus à Saluste le sien le Crespe salus. Quant je vinc à Athènes et moût de choses od grand estude lisoie : entre autres choses trovai lestoires Dares le Frigien de sa main demainne escrit , si con le titre mostre. Laquelle estoite ont en mémoire 11 grigois et li troien. Celle estoire par très grant amour enbrachais : et maintenant le translatai. Et nulle riens n*i voloie mettre ne amenuisier por Testoire embellir. Car si je ce feisse om poroie cuider que Testoire fust moie. Et por ce moi sembla bon : que si cum Testoire fu vraiement par simple parole escrite ensi la tomeroie de mot en mot de griu en latin. Si que cens qui le liront puissent connoistre coment cestes choses sunt faites, et lequel des II quident estre plus verai ou ce que Dares le Frigien par escriture mist en mémoire qui meismes le tens Tescrit et chevalerie hanta. Ou plus vuelent croire Osmer le grigois : qui moût d*ans après cdle bataille fîi nez. De laquel chose à Athènes tel jugement fîi donnes que Osmers por forsenez f u tenuz, por ce que en lestoire des troiens escrit que les dieux as homes soi combatoient. Chi finist li prologes. Or comence lestoire. v Le livre se terminait par Ténumération des princes tués; on lit à la fin : « Ly nombres de ceux chideseur nomez des ocis ; nest fors des princes sens autres haus homes. Explicit. 1
ET LE R01tf^4N DE TROIE. 175
Galabre (1). Un autre écrivain de la même école a raconté, en trois sixains et quarante-six quatrains, « la destruction de Troyes la grant en brieft (Y. ms. 2861 , anc. 8âl5, portant au dos: Berry, Chronique, fo 22/i) (2). Quelque misérables que soient ces prétendus poèmes , ils étaient cependant goûtés , à ce qu'il semble. On retrouve celui-ci à la suite d'une Clvroniqve de France en latin (ms. n"" 5932), qui commençait par un rapide souvenir des origines troyennes. On les reproduisait encore au XYP siècle ; nous retrouvons , dans deux manuscrits de cette date, f Testoire abrégée de Troie, selon Darès et Ditis en quatrains » (3).
(i) Nous en donnons, pour les curieux, un court échantillon:
Antheoor fut rendu pour Thoas le çregeois , Alors BrÎMyda fn a Galcaa rendue, Troylos plus ne vit, sen fut s*amour perdue.
Par féminin Tonloir tott se contraria ; Car Dyomedes print, Troylus oublia.
Hector et Achilles ce temps pendant cdnvindrent , . Et du fait de la guerre haultes paroles tinrent \ Car la bataille misdrent sur la force d^eux dem % Mais desadvoues furent contre le vouloir d^eoi.
Voici comment il a raconté la mort d^Hector :
Le songe Andromacha , de Cassandra le sort Ne les. pleurs d*Ecuba nempescherent sa mort ; AchiUes tue Hector comme ung home dormant. Car d^agutit le ferit un baron desarmant. Priant pour faire honneur au chief des créatures Fist faire pour Hector le chief des sépultures.
(2) En voici quelques vers :
Jason et Hercules Ters Colcos sen alojent,
A Tun des ports de Troyes ra£FreKhir se vouloientf
Mais tost les fist partir le roy Laomedon ,
Dont Troye fut puis arse et luy mort sans pardon •
Hesiona ta fille amena en servage
Et la tint Telamou sans loy de mariage*
Pryam son fik au temps de telle eversion
Maintenoit guerre au loins pour autre question ,
Depuis Troyes refist, Ylion radouba ,
O huit fils et trois filles qu*il a voit d^Ecubd , '
Ravoir touU Akione , response en a vilaine ,
Troyens en orent duel, Paris en prist Helayne.
(S) V. Bibl. imp., ms. 1415 (anc. 7515), ^ 493, et ms. 2873 (anc. 8061 }, I* 84!!.
La ReoatssaDce ne fait point tort à la gloire des deux apocryphes. Ep plein XVP siècle , lorsque l'on connaît et que Ton comprend les vrais auteurs , que la critique s*est enfin développée , on croit encore à Tauthenticité de ces histoires. Trop heureux de posséder sur cette antiquité, pour laquelle on est passionné , des dépositions que Ton donne pour contemporaines ^ de ces événements si fameux , on ne suppose pas un instant la supercherie, on n'examine rien. Tout le monde en France les cite avec confiance ; il en est de même en Italie. Tomaso Porcacchi, traducteur élégant et fidèle de Darès et de Dictys, déclarait qu'ils étaient « le premier et le principal anneau de la chaîne des historiens grecs. • Et, en efiet, montrant dans sa préface le fruit et l'utilité qu'on peut tirer de la lecture des historiens , en tête de la liste , avant Hérodote , Thucydide, Xénophon , Polybe, Diodore de Sicile , etc. , il plaçait Darès et Dictys ; et , pour raconter leur vie , il se contentait de reproduire ce qu'ils nous ont appris d'eux-mêmes ; mais il le faisait avec un ton décisif et convaincu, qui ne devait pas laisser place au moindre doute chez ses lecteurs (1). •
Ils étaient alors mis de nouveau en français (2) ; Darès ne trouvait pas moins de trois traducteurs (3) , sans compter ce qui est reproduit dans les
(1) V. Ditte candiotto e Darete frigio délia guerra Trojana tnidotU per Tomaso Porcacchi Castiglione Arretino. — V. Daretis Phrygii vita ex VolaterraDO.
(S) V. les Histoires de Dictys Cretensien interprétées en françois par Jean de La Lande, gentilhomme
breton, 1556.
(3) V. La ?raye et brève histoire de la guerre et ruine de Troie, etc., par M*. Mathurin Héiet ou Hérest, 1553. V. Brunet, Manuet, — Une autre traduction, citée par Fabridus « a Bourdelino. • — Enfin, hi traduction publiée à Caen , en 1572 , sous ce titre copieux : Histoire véritable de la guerre des Grecs et des TroyenSf non moins se rapportant à ce temps que ressentant la docte et pure antiquité. Ensemble les eflBgies des Grecs et des Troyens plus signalés rapportées «près le naturel , suyrant la description de Pautheur et de quelques médailles trouvées en bronxe et aux marbres antiques. Escripte premièrement en grec par Dares de Phrygie, depuis traduite en latin par Corneille Nepveu erfeite firançoise par Charles de Bourgueville. Caen, par Benedict, imprimeur du roy, avec privilège dudlt seigneur, 1572, in-A'* de 97 pages, 19 grav. sur bois (on n*en connaît que cet exemplaire). — Pour en finir avec ces traductions, il ftiut dter celles d*Achaintre et Caillot, Paris, 1818, S voL in-13, et de Compagnoni, Milan, 1819, in-8*. — On ne saurait imaginer, du reste, tout ce que le XVI* siècle, toujours très-préoccupé du profit moral (V. les Préfaces d'Amyot), voyait dans ces précieux auteurs. Jean de La Lande nous dit qu'il ■ y a rencontré tant de bons fruits en lisant Dictys qu'il n'a sceu se tenir de le transplanter en son langage françois, désireux en cela de servir aux grands plus que de plaire aux petits. On y trouve, en effet, tant de conseils aux affaires, tant de ruses aux entreprinses, tant de hardiesse aux exécutions et aux issues des choses tant d'heur et de malheur , que le lecteur ne pourra s'en retirer i-ans profit. On y rencontre des
ET th ROMAN DE TROIE. 177
additions et séquences de V Iliade de Jehan Samxon 1530. L'Europe entière suivait cet exemple;, c'était en Italie avec Tomaso Porcacchi, 1570, le Pogge , dont la traduction était publiée en 1578 , in-P, En Allemagne , il était traduit deux fois, en 1536 et 1556. Il devait l'être même en flamand, et enfln en russe, au XVIIP siècle, sur l'ordre de Pierre le Grand (1712; in-8-).
Enfin, le XYIP siècle, si pénétré de l'antiquité, son adorateur, non plus idolâtre , mais éclairé , les adopte. Avec l'autorisation de Bossuet et du duc de Montausier , ils sont solennellement installés au rang des classiques , parmi les auteurs à l'usage du dauphin. Un critique des plus autorisés. M*"' Dacier , les illustre d'un long et soigneux commentairç. Bachet de Meziriac , si impitoyable pour les erreurs d'Amyot , les cite sans cesse dans sa savante explication des Hérdides d'Ovide. Enfin , l'esprit même qui animait Darès pénètre nos imitateurs de l'antiquité. Il convient donc de s'arrêter un instant à ce qui les concerne. Il faut au moins indiquer et essayer de préciser les principales questions auxquelles leurs œuvres peuvent dopner lieu.
Nous les étudierons d'abord (elles qu'elles nous sont parvenues ; nous aurons à chercher ensuite si c'est bien là le texte original , celui qu'a pu lire Benoît, ou s'il n'en a pas existé des rédactions antérieures plus complètes, écrites dans une autre langue , dont les textes que nous possédons ne seraient que les débris plus ou moins informes.
Remarquons tout d'abord que cette merveilleuse concordance toute seule , cet à-propos de deux journaux si exactement tenus , comme en partie double , en ces temps fabuleux , cette abondance de renseignements, cette prévision des curiosités de l'avenir, et ce soin à les satisfaire toutes par avance, auraient dû tout de suite mettre en garde des esprits moins naïfs.
exemples de toutes les vertus, et les conseils de rexpéricnce pour la conduite de la ?ie. EnGn, cet historien, déjà grave de luy-mesme , ne traite aussi que de choses et personnes graves et seulement dignes de œui qui sont près du prince ou qui souvent sont ordonnex aux charges et affaires publiques. >
Le traducteur de Darès ne croit -pas son auteur moins utile. Les lecteurs apprendront, entre autres choses, idon M. de Bras (C. de Bourgueville) , « toutes les sortes de misères que la guerre apporte « coustumièrement avec elle, et se feront plus prudens par de tels exemples sans danger. > M. de Bras croit, de plus, accomplir un devoir patriotique; car il est un des fidèles croyants de la légende troyenne.
11 est vrai que tout n*est pas absolument faux dans cette histoire ; on n'a pas inventé les noms comme les écrits. Celui de Darès figure dans Homère. Dans le cinquième chant de V Iliade , il parle d*un prêtre troyen de ce nom (1). Une tradition s'était conservée dans la Grèce qu'un phrygien , appelé Darès , avait écrit une relation du siège de Troie antérieure à Homère. Élien assure que les écrits de Darès ( il ne parle pas de Dictys) existaient encore de son temps : ''On 4iv Opoi6(zvT{ou
TpotÇtjvfou Itcy] wpb 'OjJLTjpou , ôç «paatv ol TpotÇ-ijvtot Xi^ot, xal jJLSTà ^pù^a Se AipYjra , o5 4>puYtav 'ITwtdtîa Iti >wtl vuv àwoawCoiiivYjv oîîa; wpb 'O^xifjpou xat toutov ^evécOat XeYouai (2).
On lit dans le premier livre de Ptolémée Ghennus, fils d'Hepbestion :
AvT{waTp6<; <pY;atv h 'Axdtvôioç AdtpYjTa i:^ 'OjJiifjpou -x^i^cerza. tîjv IXidSa |i.vV]{i.ova ^evéoBat "ExTOpoç, &TCèp T0i3 iAtj àvcXeîv XlitpoxXoV iTatpov kfjXkio^ (8) . Eustatbe , à propos
du livre XI de V Odyssée, répète les mêmes détails , d'après Acanthios , et ajoute , en le citant encore , que ce Darès ayant abandonné son parti
fut tué par Ulysse, Avrfwatpoç, etC 'AwiXXwvoç tou 6uiJL6pabu TouTO xrtaavToç •
Tbv 5e auTO[jLoXTQaavTa ux "Oîuaaéwç àvixipe^vau
Quant à Dictys, on ne sait de lui que ce que nous apprend son livre ; son nom n'est prononcé qu'assez tard. On ne le rencontre pas avant Syriairus, ^e maître de Proclus, 380-&50. Celui-ci, dans son commentaire sur la rhétorique d'Hermogène , a écrit : H y<^ûv xaxà KiSiAov rm Hœ^aâ^
Yp<xpL(i.aTixY] èxt Te twv Tpioïxôv i^cxeiTO &q ACxtuç Iv tatç SçYjjJLepwi çigaC, etc. (cité par
Fabricius , Bibl. ^r. , 1 , 5 , 8 , t. I , p. 81 ). Vers le même temps , Priscus Panites semble lui avoir emprunté un récit d'Ulysse recueilli par des Phéniciens et conduit par eux en Grète auprès d'Idoménée. Mais, n'est-ce pas plutôt Dictys qui a pillé Priscus Panites (&) ? Quoi qu'il en soit de l'existence des deux prétendus historiens , il serait
(1) llv H Tiç âv Tp(i>eoat AdcpiQç , de^veibç , âii.u(jlcdv,
'Ipeùç H^âcCoToto.
(3) V. Élien, Hist. var. , liv. XI , cb. ii.
(8) V. Photius , Bibl. cod. , XXX, édiu Bekker. Berlin, 183&. — On nous cite, à ce propos, plusieurs de œs conseillers {AvfjjJiovaç, attachés aux jeunes héros de la guerre de Troie par leurs pères, à Achille, à Patrocle , à Protesilas , à Antiloque ; Tauteur dit à propos de celui-ci : (JLVTJlAOva &7:b Néoropoç ouvd^eux^at toÙ xaxpdç. Ptolémée Chennus a vécu sous Néron et jusqu'à Nenra ou Trajan. Il fout ajouter que, d*après les plus récents travaux de la critique, Ptolémée et Antipatros ne méritent aucune confiance.
(A) Dederich a remarqué , ù propos de Dictys, que cela semble une sorte de nom appellatif venu de Seixvupit , SeiXTiQÇ , SCxtv;^ , celui -qui montre > docens^ doctor^ vate$, Thistqrienf le narrateur.
puéril d'établir , par une dissertation en règle (1) , que les compositions que nous pouvons lire encore aujourd'hui sous leurs noms ne peuvent appartenir aux temps héroïques^ et d'en marquer toutes les impossibilités matérielles et morales et toutes les invraisemblances. Jamais livres apocryphes n'ont plus naïvement porté avec eux la démonstration de leur fausseté. Ils ne sauraient soutenir un instant l'examen à^ce point de vue. Mais , s'ils n'ont pas l'ancienneté à laquelle ils prétendent , quelle date convient-il de leur assigner ?
La première pensée qui vient à l'esprit, c'est d'aller chercher cette date dans le voisinage même du Roman de Troie , et au plus profond du moyen-âge. L'absence de merveilleux païen , le ton de certains discours, une foule de traits particuliers et, par exemple, l'horreur que semblent inspirer à Dictys les exploits de Penthésilée , et cette dérogation aux mœurs de son sexe , semblent indiquer une époque chrétienne. Les deux apocryphes pourraient appartenir à ce temps oii l'on rencontre tant de prétendues traductions' dont le texte n'a jamais existé , à ce temps qui avait accueilli avec tant d'enthousiasme le faux Gallisthène , et n'avait voulu croire que lui sur l'histoire d'Alexandre. L'une au moins de ces œuvres , le Darès , comme critique , comme composition et comme ^ style , pourrait , sans invraisemblance , être rapprochée à bien des égards de la C^romi^t/e de Turpin. En outre, habitués que nous sommes à la pensée de la vénération de l'antiquité pour les poèmes d'Homère , il nous semble , au premier abord , impossible d'admettre que des compositions aussi étranges et qui contredisent d'une façon si scandaleuse toutes les données homériques , aient pu trouver place dans les littératures classiques. Mais , d'une part , l'absence du merveilleux païen n'est pas une marque de christianisme ; on sait que , dès le temps des Alexandrins , et quatre siècles avant le Christ, l'Evhémerisme avait déjà humanisé la mythologie , chassé les dieux de l'Olympe comme de l'histoire et de la
(1) Périionius, en démontrant longuement et savamment qu*on ne pouvait y reconnaître Toeufre d'un contemporain dldoménée, a donné un témoigpage éclatant de son érudition, mais en a fait une dépense inutile. N'y a-t-il pas aussi abus de gravité de la part de M"* Dacier à démontrer sérieusement qu^on ne saurait attribuer le livre à Cornélius Népos? J*aime mieux la faconde L. Vives {In Quinetio, de Tradendig disciplinis ) , qui ne voit là que c des inventions de gens qui ont voulu se jouer avec cette guerre fiimeuse. >
poésie, fait d'eux aulaiU d'hommes, sous prétexte que c'étaient des hommes dont on avait fait des dieux , et mis l'interprétation morale à la place de la poésie. En outre , une série de témoignages sérieux , de preuves matérielles même, ne nous permet pas de chercher au-dessous d'une certaine date Texistence de Dictys et de Darès (1). Enfin , une étude plus attentive des littératures antiques nous apprend que , malgré le respect de tout temps professé pour Homère , les poèmes dits homériques n'étaient pas le seul témoignage admis sur la guerre de Troie ; ce grand événement avait donné lieu à bien des traditions diverses , et ces traditions étaient très-confuses.
Avant les historiens / la Grèce avait eu une histoire; elle embrassait toutes ses traditions mythologiques, tout son passé poétique , tout ce que la Grèce , en ces temps encore peu pénétrés d'esprit critique , savait sur elle-même et sur ses origines. Des éléments venus de côtés diflTérents , historiques , religieux , cosmogoniques , des notions plus ou moins obscures d'astronomie et d'histoire naturelle se mêlaient, s'amalgamaient confusément, perdaient peu à peu leur valeur relative, leur particularité, et, flottant dans les imaginations populaires, y prenaient la forme, l'individualité , la réalité poétique. A ces souvenirs s'en joignaient d'autres plus précis et plus humains, les récits des grandes expéditions qui avaient"" laissé trace dans la mémoire des peuples. Le siège de Troie surtout, le plus grand événement du passé de la Grèce, par son caractère de réalité historique, avait dû fortement préoccuper les esprits et éveiller les imaginations. Il avait dû de bonne heure donner naissance à uue foule de traditions et de récits populaires, comme, dans la France du moyen-âge, le nom et les aventures de Ghariemagne.
Aussi , dès la plus haute antiquité , à côté des poèmes homériques , a-t-on pu signaler une série de récits de la guerre de Troie , les uns contemporains ou même antérieurs , les autres provoqués par le succès de l'épopée d'Homère. Tels avaient été les poèmes cycliques qui , après la grande diffusion des chants homériques , avaient célébré, dans le même rhythme , dans la même forme, avec les mêmes habitudes de compo-
(i) Ainsi , la biblioUièque du monastère de St-Gall possède, selon Dederich , un manuscrit de Dictjs (D., w" 205), qui semble remonter au IX*" siècle. Nous avons parlé tout à Tbeuredes manuscrits de Darès.
sitîou , les événements antérienrs ou postérieurs à ceux que retraçait VIliada.
Les cycliqfues ne s^étaient pas contentés de raconter le siège de Troie. Si celui-ci , par sa durée même , avait été fécond en péripéties dramatiques , il avait été suivi de toute une série d'importants événements. Dans une société encore mal^ établie, comme Tétait celle-là, la longueabsence de toute une partie de la population avait dû nécessairement donner naissance à de grandes révolutions et à des catastrophes ; on l'avait vu antérieurement dans toute l'ancienne histoire de la Grèce , à Argos , après le siège de Thèbes , comme on devait le voir à Sparte , après les guerres de Messénie. Quand on eut célébré les exploits des chefs , on chanta les aventures de leur retour ; de là Jes Néorot, les Télégonies, etc. On trouve dans Dictys la trace d'une Orestie, une histoire de Pyrriuis vengeant Pelée sur son oncle Acastus, etc. , et ces récits étaient à Y Odyssh ce que les précédents étaient à V Iliade.
Après les poètes cycliques étaient venus les logographes , les chroniqueurs de Tancienne Grèce , qui , prétendant faire succéder l'histoire à la poésie, avaient mis en poussière les vieilles épopées et les cycles épiques, et recueilli toutes les traditions , qu'elles vinssent des poètes ou de la transmission populaire.
. A ce» historiens spéciaux de Troie il faudrait joindre beaucoup d'écrivains qui, racontant l'histoire de la Grèce et remontant à ses origines , touchaient en passant l'histoire du grand siège.
Les lyriques et les tragiques grecs ( et à plus forte raison les latins après eux) , ayant à puiser à tant de sources diverses , arrangent, altèrent à leur gré le cycle troyen* On sait ce que pensait Horace de la liberté d'invention accordée au poète :
Pictoribus atque poetis ^ Qaidlibet audcndi semper fuit œqua potestas.
Le succès même de ces vieux récits devait aider à leur altération , l'imagination grecque aimant à broder sur des thèmes connus , et les poètes ne pouvant les renouveler qu'en altérant les détails.
Dans l'immense travail d'érudition que vît éclore et nourrit la biblio-
thèque d'Alexandrie, les. événements de la guerre de Troie, chantés par tant de poètes ; durent nécessairement appeler les recherches des commentateurs. Ce sont les grammairiens d'Alexandrie qui durent, pour une bonne part, constituer le cycle troyen, recueillant les noms des principaux auteurs et en dressant la liste , réunissant et mettant en ordre les fragments de poèmes sur des sujets analogues et en formant un ensemble épique.
Les grammairiens ont achevé de porter le trouble dans toute cette histoire, parce que, soucieux avant tout de paraître plus savants que leurs devanciers et de fournir une explication à un texte obscur, ils ne cherchèrent à distinguer ni les époques ni les origines : ils entassèrent sans critique les traditions le^ plus diverses (1). Il est devenu impossil^le , après eux , de savoir ce qui était tradition authentique.
Toute Tardeur intellectuelle déployée à ce moment dut rendre plus grande encore Ja confusion. Philosophes , sophistes et rhéteurs y travaillaient à Tenvi , les uns cherchant des interprétations morales et religieuses , des symboles ; les autres se plaisant à faire montre de leur esprit en ébranlant les traditions les mieux acceptées : comme Dion Chrysostome, qui s'amusait à démontrer que Troie n'avait jamais été prise.
Les Romains n'ont pas moins contribué que les Grecs à étendre et à altérer les traditions troyennes (2). Ajoutez à cela que, lorsque devenus
(i) C^est ainsi , pour ne parler que de la mort d^jlchille, qu*Hygin raconte qu'il périt s^us les coups d*Apollon, qui, irrité de son orgueil, prit la forme de Paris et le blessa d'une flèche au talon ; et, plus loin, oubliant ses propres paroles, il rapporte que les Grecs, en immolant Polyxène , voulurent venger la mort du héros qui, épris d'elle, étant venu sans défiance à une entrevue, avait été assassiné par Paris et Déiphobe. On pourrait, sur une foule de points, signaler des contradictions aussi fortes.
(S) On sait que, depuis Liv. Andronicus et Nœvius, une légion de poètes a traité ces sujets. On nous a conservé les noms de Cneius Matius et de Ninnius Crassus, traducteurs de YJliade, Les chants Uiaqvm d'Actius Labeon ont eu un succès de ridicule au temps d'Ovide. Macer traduisait Vlliade^ Camerinn^ racontait ce qui avait précédé les poèmes d'Homère, Largus les aventures d'Anténor, Lupus la chute de Troie , Tuticanus conduisait Ulysse chez les Phéaciens. Les malheurs de Pergame n'étaient pas moins populaires sous l'Empire. On connaît le poème attribué à Pétrone. C'est par des chants de ce genre que Lucain commençait sa gloire. On sait dans quelles dramatiques circonstances un auteur impérial donnait aux Romains la primeur de son poème sur la ruine de Troie. A ces noms, il fiiut joindre celui de Septimius Serenus, qui figure pour deux livres dans la bibliothèque de Bobbio, Tun de RuraUbus^ l'autre de Hisloria Trojana, à moins que, pour ce second livre, on n'ait confondu Seplimius Serenus avec le Septi. mius qui passait pour le rédacteur de notre Dictys.
familiers avec la Grèce, en vrais parvenus de la gloire^ ils voulurent se faire des antiquités et les cherchèrent jusqu'à Troie , certains écrivains , dans un sentiment d'adulation, confondirent à dessein les traditions anciennes pour y chercher un fondement à ces prétentions nouvelles.
Les récits de la guerre de Troie devenaient ainsi de véritables romans historiques , d'autant mieux que c'était le fonds commun de toute invention, cher à la fois aux imaginations populaires et aux plus grands esprits (1) ; et dans une région moyenne se plaçait toute une série de compositions qui, tout d'abord , provoquent chez nous le plus profond étonnement , et qui unissaient les prétentions de l'histoire à toute la liberté de la poésie.
Tel est le caractère que prennent les récits troyens sous l'empire romain, au III^ siècle après J. -G, au temps du mysticisme alexandrin , lorsque la philosophie grecque , transportée dans le voisinage de l'Orient, se pénètre de son esprit , et que le monde , devenu plus crédule , est affamé de merveilleux. Un des hommes qui ont le mieux répondu à ce besoin , le biographe fantastique du grand thaumaturge Apollonius de Tyane , Philostrate , avait écrit dans VHérdique (2) , un véritable roman de Troie ; et déjà, dans la vie d'Apollonius, on trouvait la preuve que les souvenirs du grand siège étaient encore bien vivaces. Philostrate, en effet, nous montre l'ombre d'Achille apparaissant au philosophe pour lui enjoindre d'éloigner de lui un disciple d'origine troyenne.
VHéroïque a évidemment été connu des auteurs du Darès et du Dictys. Ils y ont trouvé l'exemple de cette liberté^ avec laquelle ils traitent les anciennes traditions. Darès , en particulier , lui fait encore d'autres emprunts plus directs et plu» marqués. L'accusation qu'il dirige contre la véracité d'Homère est prise presque textuellement de Philostrate. G'est celui-ci qui, le premier, ne se contentant pas de s'éloigner d'Homère, n'a pas craint de l'accuser de mensonge, ajoutant qu'il a bien su la vérité , mais n'a pas voulu la dire pour être plus libre d'embellir son récit : accusation, du reste, toute naturelle de la part d'un homme
(i) Voir, à ce sujet, le livre très-curieax et très-solide de M. Cbassang^, Histoire du roman dans l'an^ tiquiti»
(2) V. 'Epm%ôç, 4>X(Xu(ou 4>tXoaTpiTOU Ta 0(i>2^6ii£va , etc. Ed. Rayser, 18&&-18&8, et Pldlosu Oper. Didot, iBh9, — V. Journal des Savants, i8A9.— Cbassang, Hist. du roman, p. 218 et suiv.
18/i BENOIT DE SAINTE-MORE
qui voulait aux héros d'Homère substituer des héros de son invention, comme Protésilas. C'est lui aussi qui reproche à Homère d'avoir mêlé les dieux aux hommes , d'avoir grandi ceux-ci , d'avoir amoindri et en quelque sorte avili les dieux. H ne restait plus à Darès qu'à mêler à cette accusation de Philostrate un vague souvenir de Platon.
C'est à Philostrate encore que le faux Darès^a emprunté ces portraits qui tiennent une si grande place dans son livre, et dont le développement complaisant fait un si frappant contraste avec la sécheresse habituelle du reste du volume. La ressemblance est frappante entre les deux écrivains. Et on ne saurait hésiter sur celui auquel appartient le mérite de Tinvention ; quand un même développement se rencontre dans deux auteurs de mérite si inégal, il n'est pas diflScile de reconnaître le copiste (1).
Le Darès et le Dictys n'étaient donc pas sans précédents. Les deux faussaires qui se cachent sous ces noms n'ont pas même eu le triste mérite d'inventer ce genre de supercherie , ni les étrangetés et les nouveautés qu'ils produisirent avec tant de confiance. Les éléments d'une œuvré semblable existaient dès la plus haute antiquité. Le Roman de Troie , ce titre si bien justifié du livre de Benoît, n'avait pas attendu la venue da trouvère , ni même celle de Darès et de Dictys. On serait plutôt admis à penser que ces derniers sont à peu près les seuls représentants qui aient survécu de tout un genre de littérature, dont les grands écrivains classiques n'ont pas tenu compte , mais qui devait trouver un public nombreux. De même , de nos jours , si la postérité ne lisait que nos écrivains sérieux , ne pourrait-elle pas ne pa^ même soupçonner l'existence de cette foule de romans, qui sont chaque jour la pflture de tant de milliers de lecteurs?
C'est donc avant le moyen-âge qu'il convient de chercher la trace de Dictys et de Darès , et à une date diflTérente pour chacun d'eux. Comme aucun auteur ancien ne nous fournit sur Dictys le moindre renseigne'ment, c'est dans la lecture même de son texte (2) qu'il faut essayer de trouver qi^elque indication.
(1) V. 'HpcoVxcç. Édit. Olearius, p. 693.
(3) La Bibliothèque impériale de Paris possède quatre manuscrits de Dictys, n"' 5690 , S789, 6072 et if 099, fonds latin ; mais ils appartiennent aux XI V« et XV* siècles. Les deux premiers sont du très4incicft fonds du roi ; les autres viennent de Balui et de J. Bodin. Il ftrat j joindre le n* 5890? d*un prétendu quotivs^ qui n*est qu*un exemplaire de Dictys.
i86 BENOIT DE SAINTE-MORE
à celte période de la décadence latine (1) , et il s'indigne contre Terreur de ceux qui veulent le reporter jusqu'au lY® et au Ye siècle. « Tam fœdus est error eorum quibus mala et pessima verba formulœque imposxiere ut in quartum quintum seculum et ultra detmdere ausi sint. » Mais l'argumentation de M. Dedericb est loin d'être concluante. Si, dans les citations qu'il fait, les rapprochements avec Apulée sont nombreux, ils ne le sont pas moins avec Ammien Marcellin , avec Boece , avec Sulpice Sévère , avec Paulin et Isidore de Séville. Cette disposition que Dedericb signalait tout à l'beure à copier confusément des auteurs de tous les temps, sans aucun sentiment de critique, en recbercbant surtout des étrangetés, indique les derniers temps de la décadence. Des témoignages même recueillis par le critique pourraient être invoqués par ceux qu'il combat et qui placent la rédaction du livre ou au temps de Dioctétien , ou soit d'une façon un peu vague après Constantin (2) , on qui, précisant davantage, en font, comme Yossius (dont Fabricius déclare la conjecture vraisemblable ) , un contemporain de Théodose.
A l'appui de cette supposition viennent les observations que quelques savants hommes ont cru pouvoir tirer des pièces préliminaires. Mercier (3) remarque qu'il est question , dans le prologue , d'un certain Rutilius Rufus, alors consulaire de Crète , et que c*est à Constantin qu'est due l'institution régulière des consulaires , qui soumit à des magistrats de ce nom vingt provinces en Occident et quinze en Orient , parmi lesquelles était la Crète.
Obrecht (A), reproduit par Périzonius, s'emparant de la dédicace de la lettre de Septimius à Quintus Aradius Rufinius (et non Arcadius , comme le dit l'édition Ad usum Delphini) , constate qu'il y a eu un
(1) Dederich dit encore que Dîctys est antérieur à Ptolémée, fils d*Héphestion. Car Malélas, Cedrénus et Tzetzès ont reproduit , en les attribuant à Dictys , quatre récits qui se retrouvent textuellement dans Ptolémée. Or, Héphestion d* Alexandrie a été le maître d'Êlius Veras et Tifait au II* siècle de notre ère^ Donc, Dictys rivait avant cette date. Mais, cela ne prouve-t-il pas uniquement que Ptolémée est une des sources où a puisé Dictys ?
(2) V. Barthius, Adv,y LVII, 20. — Jean Vossius, Uitu lat. , IN, 2. — iE. Borricfains, De Var. Linguœ latinœ jEtatitms,^, 12. — Vossius, Deldolis, IV, 50. — Jos. Frid. Gronorius. — Fabricius *(lh*6/« /a(., t. II, p. 70).
(8) Dictys Cretensis, Ed. Josias Iferceriua. Paris, 1618, in-12.; ià) V. Dictys Cretensis, edidit Obrecht Argent, 1691, in-8*.
Quintus Aradius Rufinus qui a vécu sous Dioclétien , 1056 , 1062 de Rome; un autre gouverneur de la province de Bysance, en 1073, U. C, cité par Animien Marcellin , qui fut fait comte d'Orient par Julien en ses, 1116 ab U. C. Ainsi , Ton peut choisir de 1056 à 1116 (Ij.
Ces arguments, il est vrai, ne sont pas sans réplique. On a remarqué, en s'appuyant sur l'autorité de Saumaise , que la création des consulaires datait , non de Constantin ni d'Adrien , mais d'Auguste lui-même ; que le nom de Quintus Aradius Rufinus pouvait être tout-à-fait fictif, comme celui de Septimius, et celui de Cornélius Nepos en tête du livre de Darès. Mais il pourrait tout au moins, comme celui de Néron, indiquer une date avant laquelle il est inutile de chercher.
Si donc, comme nous le pensons et comme nous allons essayer de le montrer , il ne faut pas croire à une traduction d'un texte grec , si le texte latin que nous possédons est le texte original et unique, c'est entre Constantin et Théodose, et plus près de celui-ci, qu'il conviendrait de le placer , un peu avant Claudien , au moment de ce dernier réveil de l'antiquité païenne, lorsque la littérature grecque, l'inspiration et l'érudition alexandrines ont pénétré tout-à-fait la littérature latine et qu'un rhéteur latin a toutes les ressources, tous les matériaux amassés par les derniers Grecs et a pu apprendre d'eux à traiter librement l'histoire. Ce ne peut être une démonstration précise, c'est tout au moins une vraisemblance, surtout quand la date indiquée concorde, comme ici, avec certaines présomptions morales.
Le Darès donne lieu à des recherches du même genre. Seulement , il est encore moins nécessaire ici que tout à l'heure de démontrer que le livre ne peut appartenir au temps dont il se réclame ; que surtout ce misérable écrit n'a jamais eu rien à démêler avec les auteurs dont le nom figure en tête de la lettre d'envoi (2)« La fraude est tellement maladroite et tellement monstrueuse qu'il serait tout-à-fait ridicule d'en
(4) Ainsi, Bohr [Litt. laU^ 2< édit., p. 310), qui le place avec Darès au V* ou au VI* siècle, Taurait trop rapproché.
(2) Des énidits considérables ont pourtant accepté sur parole la lettre préliminaire, et, croyant reconnaître id le style de Cornélius, n^ont pas hésité à lui attribuer la paternité de rœu?re. C*est sous le nom de Cornélius Nepos qu'elle a été publiée avec le titre de Trojana hUtoria, dans Tédlt. de Wittemberg, 4516. in-&** (V. Brunet, Darès^ U II, p. 33). — Le moyen-ftge, du reste, avait un fiiible pour Cof^
apporter aucune preuve et de montrer combien la forme même de la lettre est étrangère au temps de Salluste. C'est, du reste, nue disposition commune aux époques d'ignorance , et qui doit tout d'abord mettre en défiance un siècle plus éclairé que celui qui prodigue ainsi au hasard les noms les plus illustres. Cela seul suffirait à prouver que le livre appartient à un temps où manquait la culture littéraire. Sans cela , la supercherie eût été plus ingénieuse ; elle eût davantage tenu compte des vraisemblances, tandis qu'ici l'auteur ne soupçonne pas même quMl les blesse.
La tentation est bien plus forte encore ici que pour Dictys de mettre le livre au compte du moyen-âge, et pour le style (nous en avons déjà dontté une idée ) , et pour le sentiment moral ; cela frappe dès les premières lignes. Auteur et personnages semblent être du XIP siècle. C'est che^ l'auteur cette façon de se mettre en scène, cette affirmation de sa personne, si familières aux trouvères , et qui sont un des traits de l'individualisme barbare : « Darès Phrygius, qui, etc.. ait se militasse usquedum, etc.. » Les personnages portent la même marque. Jason a tous les instincts de la chevalerie, la libéralité tant recommandée par les trouvères : « Omnes «c eos qui sub avunculi ejus regno erant , hospites habebat et ab eis valic dissime amabatur » , le goût des aventures , « ut erat fortis animi et « qui loca omnia nosse volebat. » Voyez encore comme le discours d'Agamemnon (Y. Darès, ch. xxvi) est peu antique, comme il est, au fond , chrétien ; comme il fait penser à Godefroy de Bouillon plus qu'à l'Agamemnon d'Homère. Ne croirait-on pas encore un souvenir tout chrétien que ce bout de l'an célébré en l'honneur d'Hector ( V. Darès , ch. XXVII ). L'écrivain, du reste, marque en maint endroit qu'il ne croit pas aux dieux du paganisme. Enfin , cette succession monotone de batailles semble faite pour l'auditoire des Chansons de Geste.
Tout cela peut servir à expliquer l'erreur de Schœll , attribuant le livre à un auteur anglais de la fin du XIP siècle (l), Josephus Davonius
nelius Nepos ; il avait la spédalité des épitres • apocryphes. Au devant du De iitu et mirtdUibui Indiœ , manuftcrit trte-répendu au nojen-Age , figure une épitre latine , traduite, assure Fauteur , du grec par Gomelias Nepos.
(1) Il oonvieM de noter que c'était aussi Topinion de Stnive, chez qni probablement Schtoell Favait prise (V. la Bibl. hist, de Struve, 1785. t. II, p. 75). Il est à noter queStruve nomme Darès et Dictys et
OU Iscanus, et ne voyant dans Tœuvre qui porte le nom de Darès que € le plan ou canevas en prose du poème latin t , quelque chose comme ces livrets qu'au théâtre italien on distribue aux auditeurs peu familiers avec la langue. C'eût été quelque chose d'assez original que ce long résumé en prose publié par un écrivain concurremment avec son poème. Mais Josephus Iscanus n'est pas Tauteur du Darès ; il ne Ta pas même traduit. Si Schœll avait lu son poèoie , il aurait vu que c'était une imitation, non pas de Darès tout seul, mais de Darès et de Dictys, combinés à peu près comme ils Tont été par Benoit, mais débarrassés des embellissements qui appartiennent à celui-ci , et relevés de réflexions et de moralités.
L'opinion de Scbœll n'était même pas discutable. Les manuscrits répondent d'une façon souveraine. Nous en avons déjà signalé un à la Bibliothèque impériale, lé n"" 7906 (1) , qui appartient au IX** ou tout au moins au XIP siècle (2). D'un autre côté, Mabilloo (3) a signalé, dans la Bibliothèque Laureotieone , à' Florence, un exemplaire du faux
se connaît pas Benoit. M. Branet a reproduit le jugement de Scfaœll ( V. Manuel du libr, , t. II , p. 22 ). M. Paulin Pdris avait d^'à (Ms. fr., 1. 1, p. 292) reieTé Terreur du critique allemand.
(1) Le manuscrit 7906, où se trouve le texte le plus ancien de Darès qui soit en France, des feuillets 69 verso, ligne 20, au feuillet 81 recto, ligne 22, est un volume sur vélin et qui porte inscrit au dos : TertntH comediœ, Téience y occupe les H premiers feuillets sur deux colonnes. Au feuillet 35 , une autre main a copié des satires de Juvénal. An feuillet 59 , on a copié des fragments de VÉnéUe , IV* et V* livres. Au feuillet 69 enBn, verso, i'* col, ligne 2, on lit : c Daretis frigii historia de Vastatione Troje a Comelio Nepote in latinum sermonem translata : prologus. • Le texte de Darès, d*une écriture cursive de 8A à ^ lignes à la page , s'étend jusqu'au feuillet 81 recto , ligne 22. Là commence une Geste Hes Français : • Indpit Gesta firancorum, a S** Gregorio t , qui dans la pensée de Fauteur, est la continuation naturelle do Darès. Ce texte de Darès, comparé à celui de Tédition de M"* Dacier, Ad usum Delphini, présente quelques variantes de médiocre importance. Cependant, la fin n*est pas tout-à-foit la même. On lit 'm : < Acta et diuma indicant , quae Dares dimisit conscripta , hominum milia DCCGLXXXVI et ex Trojanis ruerunt usque ad opidum proditum hominum milia DCLVI. Eneas... in groBcfam ierat navibus ce quem omnis stas hominum secuta est in milibus tribus et CCCC. Antenorem... Helenam et Andromncham mille CC. • De plus, à partir de la ligne 18 à la ligne 22, où finit Touvrage de Darès, on trouve la liste des principaux chefs tués par les héros des deux partis, liste que Guido de Colonna'a reproduite, et qui commence ici par ces mots : • Quis Trojanorum quem Grœcorum occiderint : Hector Proteselaum, Palroclum, Merionem, etc. > A la ligne 18> la même formule est reprise pour les Grecs. Ces corrections et toute cette fin omise dans Tédition d'Amsterdam, 1702, sont reproduites exactement par la traduction italienne de T. Porcacchi.
(2) Au X* siècle, dit M. P. Pftris.
(3) V. Mabillon, Mus, stai.^ 1 1, p. 669. c Historiam Daretis Phrygii, quicumque sit impostor ille^ de Exitu Trojanorum et eorum excidio in codice ante annos octingentos exarato. •
Darès qui avait plus de huit ceots ans, ce qui en fait le contemporain du manuscrit de notre Bibliothèque impériale* Il figurait dans le catalogue de la bibliothèque de Tabbaye de Rôbbio , catalogue que Ton croit rédigé au X* siècle ; on Ty trouvait deux fois (1). Il figurait sous le titre de Hisioria Homeri, parmi les 256 volumes que possédait, en 831, Tabbaye de St-Ricquier (V. Contes du XI IP siècle, introd.).
D*un autre côté , nous avons dit qu'il était connu d'Isidore de Séville , mort en 636 , et ce qui montre encore que le Darès était lu avant le VIP siècle (2), c'est que Frédégaire,le premier auteur de la légende troyenne des Francs , semble s'inspirer de lui ; si bien que , dans deux manuscrits d'Âimioin , qui l'a reproduit ( Mss. Bouhier et Canisy ) , le copiste , pour plus de clarté , a inséré des fragments de Darès. C'est donc vers le début du YP siècle qu'il conviendrait de placer la rédaction du faux Darès. Il fallait , en efiet , qu'il fût déjà écrit depuis un certain temps et répandu pour que l'évèque de Sicile le citât ainsi avec honneur. Peut-être conviendrait-il d'en chercher l'auteur , non dans la latinité ellemême , mais chez les barbares latinisés , parmi les Gaulois ou les Espagnols , dans quelque couvent , chez quelque moine encore lettré , qui , charmé des récits de la guerre de Troie , aurait voulu essayer d'en eflTacer toute empreinte de merveilleux païen.
Mais ici une autre question se présente. Benoit de Sainte-More n'a-t-il pas connu un Darès et un Dictys différents de ceux que nous possédons ? N'y a-t-il pas eu, par exemple , du Dictys un texte original en grec, texte plus complet que celui que nous pouvons lire aujourd'hui ; ou bien, en dépit des assertions de l'Épitre dédicatoire et du Prologue , n'est-ce pas là la rédaction unique sortie du cerveau du faussaire?
Cette dernière opinion était celle de Jean Vossius , qui croyait que le livre n'avait jamais été écrit en grec. Ainsi pensait Scioppius. Le premier
(i) A cA\l de V Histoire d'Alexandre^ des discours de Cicéron el d*un livre de diversiê generibus monstrorum. — c Libres Septimi Sereni II , unum de Huratibvsj allerum de Historia Trojana in qua et habetar historia Daretis. — Librum I Daretis de vastatione Trojai (Glleris, Cerbert , p. àlà ). >- — Le catalogue, dans le premier article, ne confond-il pas Septimius Serenus, et le prétendu Septimius de Tépitre ? — V. Muratori , Antiq, ital, med. avi., U VU, col. 813.
(2) Ne pourrait-on pas de ce nom de Salluste, qui figure dans la préface^ inférer qu'il était voisin dn temps de l'empereur Julien, qui avait ramené sur lui rallenlion el avait pris Salluste pour un desinlerioculeurs de ses Césars?
éditeur français de Dictys croyait aussi que le livre n'avait jamais été écrit qu'en latin, avec des emprunts faits à des écrivains grecs (1). Mais pour la plupart des commentateurs de Dictys, pour ceux-là même qui, ne pouvant résister à la vérité , y reconnaissent une œuvre apocryphe, il n'y a pas sur ce point de doute possible. Us croient à un Dictys grec (2), ils parlent du texte grec comme s'ils l'avaient tenu en main et comme s'ils l'avaient suivi depuis sa sortie du tombeau où il a dû dormir tant de siècles ; dans leur parfaite candeur ils cbercberaient volontiers les vestiges du monument.
Scbœll , par exemple , n'bésite pas (3). Sans rien discuter, sur la foi du prologue , il accepte pour le règne de Néron la découverte du texte que nous possédons, et, de sa seule autorité, assigne au temps de Tibère la composition de Toriginal.
Un savant hollandais , d'une érudition aussi vaste qu'indépendante , qui , devançant NiebUbr , avait exprimé des doutes hardis sur l'histoire des premiers temps de Rome , mais qui n'a pas porté dans la question qui nous occupe la même liberté d'esprit, Périzonius , qui , le premier , a traité avec un grand appareil de science les questions soulevées par les livres de Diclys et de Darès , n'a pas le moindre doute sur l'existence d'un original grec de Dictys. Il en trouve la preuve dans quelques rares formes de langage , empruntées évidemment du grec et à grand' peine habillées d'un vêtement latin (k) : argument qui pourrait être d'une
(i) V. J, Vosâus 9 De Uisu lai, : « Quisquis auctor est ejus operis latine non grcece scripsiU » M">« Dacier et Vossius croient qu^il y a eu réellement un Dictys grec, mais qu'il n^est pas le même que celui que nous présente la version de Septimius.
(2) Il y a dans le texte de Dictys Çàh. V, c« xtii) un passage de forme assez nafve, à qui sa naïveté même semble donner une certaine authenticité et qui indiquerait, en effet, une origine Cretoise. « Neque sit mirum cuiquam, si, quamvis groed omnes, diverso tamen inter se sennooe agunt, quum ne nbs quidem, unius ejusdemque insulae, simili lingua , sed varia permixtaque utamur. • Mais ce peut très-bien être là une petite adresse du faussaire.
(8) V. Schœll, Litu grecq,^ t. IV, p. 106. C*est, du reste, Popinion généralement admise. Les dictionnaires biographiques , les catalogues rangent sans hésitation Darès et Dictys parmi les historiens grecs. Ainsi fait le catalogue du British Musœum ( V. I" vol. , p. 395 , n*" 6A1 , art i ; III* vol. , p. 36 , n* 3536, 1). Brunet dit : « On sait que ces deux auteurs avaient écrit leur ouvrage en grec et qu*il n*en reste que la version latine. •
(A) Il serait aussi focile de démontrer par le texte même de Dictys qu'il a dû être pensé en latin. On y trouve, en effet, telles phrases qui ont la tournure la plus certainement latine et qui rappellent toutà-fait Tacite. Lisez , par exemple, dans le III* livre, chapitre xvi, cette peinture des préoccupations des Troyens après la mort d'Hector. « Inter que et spes extremas multi credidere... nunnuUi etiam pro
certaine valeur, si c'était là la ptaysionomie habituelle du texte de Dictys, mais qui n'en a plus aucune dès qu'il s'agit seulement de quelques héllénismes isolés. Les relatîoos de la Grèce et de Rdme sous Fenpin , la pénétration des deux littératures Vwmt par l'autre , étaient assez complètes pour que ces échanges soient sans valeur démonstrative ; autant vaudrait déclarer que tel oavrage anglais ou allemand de notre temps est une traduction du fhinçafe , parée qu'on y rencontre quelqties gallicismes.
Une fois engagé dans cette voie , Périzonius , cédant , malgré son Incontestable esprit de critique, à cette tentation, irrésistible pour tout éradît, de donner une date et un auteur à tout livre anonyme, accepte les assertions de la lettre et du prologue, et s'emparant de cette mention que fait le livre d'un tremblanent de terre en Crète soirs Néron, tremblement de terre constaté par Thistoire, il croit à Faofhenticité de tous les autres détails et n'est pas, dit-il, éloigné de croire c ego vix dubito • qne le véritable auteur du Dktys soit ce Praxis ou Eupraxides dont il est question dans ta lettre et dans le prologue , qui , spéculant sur fengouement bien connu de Néron pour les arts de la Grèce et voulant donner plus d'autorité à sa supercherie, aurait pris le smn d'écrire son livre en caractères phéniciens et sur des écorces de tHleul (1). Les ternies seuls des pièces même qu'il invoque et qu'il cite tout entières avec cette naïve complaisance auraient dû l'avertir de l'impossibilité de prendre au sérieux de semblables assertions. Le dernier éditeur de Dictys, Dederich , n'a pas de peine à démontrer qu'on ne peut tirer de l'indication qui avait frappé Périzonius qu'qne conclusion unique , c'est qu'il est inutile de faire remonter les recherches plus haut que le règne de Néron.
coulinnato habere... poslremo omnia adversa, hostilia , tractas ablatasque spes , niiUam salutis s|)eii). • Et Périionius nous fournit lui-même des armes contre sa propre opinion. Car dans Malalas, un des Byiantins quMl croit avoir gardé des traces da vrai Dictys , il remarque des expressions d^une grécité singulière , comme 8ouXi§(ov xou6ixouXap{(ov et xpaiâeusiv Ty]v )^(ôpav et TSia {juzvSiTa , qui n'appartiennent évidemment pas au grec que Ton parlait au temps de Néron, et qu*il aurait pu «ignaler, au contraire» comme de simples transcriptions du latin et conune la démontration saisissante que le chrenographe byzantin ne reproduisait pas un texte grec ancien et en usait assex librement avec celui dont il s'autorisait.
(i) Obrecht s'est rangé à la même opinion (V. Uir. Obrechti in Oictym Crttentem nota).
Périzonius voit encore une preuve de Texisteace d'uu lexte grec de Dictys dans ce fait que certaios écrivaûis des temps postérieurs qui se sont autorisés de lui ne reproduisent pas très^exactement le texte que nous possédons. Ainsi» Malalas décrit un repas auquel assistent , après la guerre de Troie, Pyrrhus et Teucer, et oii ce dernier raconte au ftls d'Acbillç tout ce qui a précédé et suivi la mort d'Hector ; et Dictys n*a riea dit de ce repas. Mais Jean Malalas, qui assure expressément devoir à Sisyphe de Cos cette partie de son récit, n*a-t-il pas Tait une confusion en cfeant qu'on le trouvait aussi dans Dictys ?
Fabriciiis remarque , de son côté , que Tzetzès , qui assure rapporter d'après Dictys Ja mort d*£iion^, la raconte autrement que le Dictys que nous connaissons. D'après celui--ci, elle meurt subitement (1) en apprenant lamcMTtdesoo époux; d'après Tzetzès, elle se pend en apprenant la triste nouvetlew Mais U me semble en tout ceci que les doctes critiques accordent beaucoup trop au soin et à l'exactitude de MM. les chronographes byzantins, et qu'on en pourrait aussi bien conclure qu'ils ont lu légèrement leur auteur. Les écarts signalés sont d'ailleurs peu inqK)rtaQt&
Mais voici qui est plus grave. Jean Malalas a inséré dans sa Chronique des portraits (2) de héros grecs et . troyens , qu'il assure devoir à Dictys. Isaac Porphyrogeoètes (3) et Tzetzès (A) en ont fait autant ; il semble que c'était là un liai conmun obligé chez les historiens bysan^ tins de la guerre de Troie, Or , comme ces portraits ne se trouvent pas dans le texte de Dictys que nous poissédons , on en conclut qu'il eu a existé un autre plus complet. En outre, comme le faux Septimius prétend avcnr abrégé les derniers livres de l'original (cinq , selon
(1) V. Dictys, lib. IV, ch. xxi. « Adeo commotam ati amissa mente obstupefierit ac paulatium per marorem déficiente aDimocondderet. » Tzetiès, Lycoph. dit: xaxà xbv A(xTuv 6p55^otç àTra/Osida.
(2) V. J. Malalas, p. i8S et suiv.
(3) V. Jani Rutsenii, Vmr. /ec(ia»um, libri VI, Lugd. EnL EUévir, 1868, p. 509, hdaxCou IlofxpupOYevvTfjTOu xepl Kt^TYjroç xal x*paî*î^p<»>v wv àv Tpola EXX-^vwv Te xat Tp^wv. — Il est à noter que Rutgersius prétend reproduire un manuscrit de la bibliothèque d'Amsterdam, qui aurait été depuis détruit par un incendie.
(h) V. Tzettœ Antehomeritn^ etc. Bekker, Berlin, 1816, p. 80, et Dîdot, 18&0, avec VHégiodê, — V. Hom., Y. 267. Potthom. , 363, A70, il98, 505, 525, 651. Tketiès reproduit les traits principaux de Malalas, autant du moins que le permet la mesure des vers.
i9ll BBNOIT DE SAINTE-MORE
selon le texte de Dictys ; quatre, selon Suidas) (1) , il a pu tout aussi bien abréger les premiers. Mais tout d'abord, même en nous plaçant au point de vue de ceux qui croient à Septimius et à sa lettre , il nous semble que son témoignage implique justement le contraire de ce qu'on en veut tirer , et qu'on y peut trouver la preuve que jamais les portraits n'ont été de Dictys. Cette Tranche déclaration de suppressions faites dans la fin du livre implique l'exactitude dans la reproduction des premiers livres. On est forcé d'en conclure que tout ce qui n'est pas dans les cinq premiers livres du texte latin n'était pas dans les cinq premiers livres du texte grec , s'il y a eu un texte grec. Or , les portraits ne pouvaient pas être dans la partie abrégée. Au début du sixième livre , la guerre de Troie est . finie ; la plupart des héros ont succombé et sont ensevelis ; il serait un peu tard pour faire leurs portraits ; ils ne pouvalent avoir place que dans les premiers livres. Puisqu'ils ne sont pas dans ceux de Septimius , ils n'ont jamais été dans Dictys. D'ailleurs , si un traducteur eût voulu supprimer quelque chose, ce n'eût pas été justement ces portraits qui étaient une des nouveautés et à coup sûr une des curiosités du livre , un développement de « great attraction. » S'il faut chercher ici une explication, il semble plus naturel de supposer que J. Malalas , et Isaac après lui , avaient eu sous les yeux le texte de Darès réuni, comme dans nos éditions modernes, à celui de Dictys, et qu'il les auront confondus. Déjà, avant eux, Isidore de Séville parait avoir, dans un sens contraire , fait la même confusion. En effet , il ne nomme que Darès ; et cependant il donne, à propos de son livre, un détail qui ne se trouve que dans Dictys, en l'altérant légèrement. Il parle de son histoire écrite , dit-on , sur des feuilles de palmier , in foliis palmarum. Et, puisque nous sommes dans les hypothèses , ne pourrions-nous pas de tout ceci conclure que, comme le croyait un critique français, s'il y
(1) On ne peut tirer aucune induction sérieuse de ce chiffre. Quoique appuyé de i*autorité de Suidas» il ne repose, en réalité, que sur le témoignage de la lettre du faux Septimius et il y est très-incertain. Il varie selon les manuscrits et les éditions* Obrecht donne quinque, Dederich quatuor; mais il avoue que c'est lui-même qui a choisi ce chiffre : • sic correxi. • L'édition Ad uium Detpkini donne seulement residua quidem. Le Prologue , qui , dans le système de ceux qui croient à un Dictys grec* appartiendrait à To-uvre originale et devrait, par conséquent, ihire foi, et dont la Lettre^ en effet, n*est qu*une variante, annonçait simplement six livres, de toto hoc bello sex volumina in titias digenit.
a jamais eu un texte grec de Dictys, il a dû être postérieur au texte latin ; que , comme Gauthier Galenius pour Thistoire des rois bretons , quelque écrivain du Bas-Empire aura voulu rendre à sa patrie ce prétendu auteur grec qu'on ne connaissait qu'en latin (1) , et que , pour ne négliger aucun moyen de Tembellir, il y aura joint les portraits de Darès. Cela expliquerait pourquoi les Grecs du Bas-Empire ne parlent jamais que de Dictys et pourquoi ils lui ont attribué les portraits.
Ces portraits^ d'ailleurs, ne me semblent pas avoir toute l'importance qu'on leur veut donner. Sans doute, si on les compare à ceux de Darès, on est obligé de reconnaître qu'ils n'en sont pas la copie fidèle. L'ordre n'est pas le même. Il en est d'ajoutés, comme ceux de Philoctète, deCalchas, de Glaucus, d'Idoménée. Dans ceux qui figurent chez les deux écrivains on peut signaler de graves difTérences, parfois même des contradictions flagrantes ; mais cependant les traits essentiels , caractéristiques , se retrouvent. Faut-il attacher plus d'importance aux difiérences ou aux ressemblances? Ajoutons que si les portraits d'Isaac Porphyrogénète ne ressemblent pas tout-à-fait à ceux de Darès , ils ne sont pas non plus complètement semblables à ceux de J. Malalas. Faudrait-il donc en conclure qu'Isaac a eu sous les yeux un troisième Dictys? Notons, en effet, que si l'on voulait donner cette grande autorité aux deux auteurs byzantins, leurs textes prouveraient qu'ils n'avaient pas sous les yeux un même original grec. Car certains traits , qui se trouvent les mêmes chez tous deux , ne sont pas exprimés par les mêmes mots , mais par des mots synonymes. Si , comme on le veut soutenir , ils copiaient un Dictys grec qui ne nous est pas parvenu , ils le copieraient îdeutiquenient. Cet emploi de synonymes suppose une traduction d*une langue étrangère. Enfin, quelquesuns des traits ajoutés par Malalas sont tellement vagues, il les applique si indifféremment à une foule de personnages, qu'on est bien en droit de suppose qu'il les doit à sa seule imagination , et que trouvant trop maigres les descriptions de Darès, il les a voulu compléter à sa façon. Un mot d'Isaac Porphyrogénète nous montre qu'il n'apportait pas à ce genre de peintures tout le sérieux qu'y voudraient trouver les critiques. Il nous dit qu'en peignant les traits de ses héros et quelques
(i) MoDtÊiucou (Bibl. Coisliniana, p. 457) assure que le Darès a été retraduit eo grec
détails qui se rattachent à leur extérieur, il a voulu par ce genre d'écrits plaire à ses lecteurs. Ce sont donc, avant tout, des peintures de fantaisie. On est en droit de conclure, en finissant, que Malalas a pris les portrtiits dans Darès en confondant les noms des auteurs, et qu'Isaac a copié Malalas et nommé Dictys sur sa foi.
Dederich ne doute pas plus que Perizonius de l'existence d'un Dictys grec, dont Septimins n'aurait été que le traducteur ; et ce qui le prouve d'une façon plus éclatante , nous dit-il , c'est que J. Malalas, qui a beaucoup puisé dans Dictys, ne savait pas le latin (1) , assertion purement gratuite et contre laquelle protesterait Malalas lui-même : il connatt les poètes latins, il vante Lucain.
Nous voyons, d'ailleurs, dans les livres byzantins, ta preuve que le texte du prétendu Septimius était connu en Grèce. Eudoxie^ page 128, reproduit la légende fameuse de la découverte du Dictys , et elle ajoute que , par l'ordre de l'empereur , un sage romain nommé Septimius traduisit les deux langues ( l'auteur veut dire la version phénicienne et la version grecque) en langue romaine a ol x^ r.poTcà'^\iAii IA^:vr^[Ll^f6ç tiç 'P«-
\iaioq cofbç k%^xip(x^ ty)v Y^ûrrav elç tyiv PojiAïxtjv ^(ov^v jjLSTfjvsTxev. » On pourrait
même conclure de ce passage que c'est cette version seule que l'on connaissait ; sans cela, l'écrivain eût, à ce qu'il semble, parlé, à ce propos, de r original conservé.
Dederich trouve un argument plus concluant encore dans un passage de Guido Golonna. c Guido , nous dit-il , qui a lu Dictys en grec , montre que Septimius, en traduisant Dictys, a omis bien des choses (2). » Mais l'argument se tourne contre son auteur et nous montre ce qu'il faut penser de toutes ces inductions. Sur quoi repose , en effet , cette assertion que Guido Golonna a lu Dictys en grec ? Sur ce que, en un certain endroit, parlant d'un fait qui ne se trouve pas dans le texte latin que nous connaissons , il fait appel à Tautorité de Dictys. Mais ici Guido ne fait (ce que le critique allemand n'a pas soupçonné) que copier Benoit de Saiote-More , à qui revient toute la responsabilité de cette
(i) Achainlre auasi (trad. de Dictys), citant les oonfonnilés de Malalas et de Cedreniis afec Dictys , ajoute : • On ne prétendra pas quils ont suivi notre auteur, dont ils ne pouvaient avoir connaissance. » Et pourquoi ?
(S) V. Dederidi , Introd. , p. xxw.
déclaration* Et cette erreur énorme de Dederich, qui ignore absolument Benoit de Sainte-More et qui , par cela même , tombe si ingénument dans le piège de Guido , nous montre tout le profit que Ton peut tirer de la connaissance de notre vieux trouvère , même pour cette question de Dictys et de Darès (1).
Dederich, cependant, est convaincu par sou propre raisonnement qu'il a existé un original de la version de Septimius , et il place cette traduction à la fin du second siècle après J.-C, et, ajoutant que pour qu'on éprouvât le besoin de traduire Toriginal il fallait quMl jouit déjà d'une grande célébrité et qu'il fût déjà très-répandu, il en conclut qu'on peut, sans être accusé dé trop d'audace , supposer que le Journal de la guerre de Troie avait été, vers le milieu du premier siècle (il faudrait, selon la remarque du critique lui-même , dire vers la fin ) , c'est-à-dire peu de temps après la mort de Néron ,' composé par un historien crétois ou grec , qui avait gardé un souvenir tout récent du tremblement de terre qui avait bouleversé la Crète. •
On serait, en effet, assez naturellement porté à admettre que le Dictys. a été composé d'abord en grec, et à en chercher la naissance, non point en Crète , mais à Alexandrie. On sait que les Alexandrins étaient coutumiers du fait (2) et qu'ils avaient au plus haut degré ce talent éminemment grec de composer des livres fabuleux. Mais un Alexandrin eût fait probablement une composition moins sage; son imagination s'y serait donné plus librement carrière ; et, d'ailleurs, jamais personne, et pour
(1) C'eût été d'ailleurs un singulier intermédiaire avec la Grèce que Benoît de Sainte-More. Il faut, en effet, dans cette supposition dont nous parlons, admettre qu'il aurait lu le texte original. Guido Colonna , nous dit-on , a pris dans un Dictys grec ces pompeuses descriptions , qui se trouvent aussi dans Benoit. Si Benoît n*est pas Tauteur de ces in?entions , il n^a pu les prendre à Guido , qui vivait cent ans après lui ; il a fallu que, comme Guido, il les prit dans le texte grec de Dictys, du Dictys authentique, qui avait existé à point nommé à ce moment en Occident, sans laisser de trace ni auparavant ni après. Mais Benoit ne soupçonne pas le grec J*en prends au hasard une preuve qui montre en même temps qu'il n*entendait pas toujours très-bieu le latin. Trouvant dans Dictys , livre V , chapitre vi , « eosque non Atridas sed Plisthenidas et ob id ignobiles appellare >, Benoit traduit comme s'il y avait • id esti , au lieu de c ob id », et prend le nom patronymique des Atrides pour une épithète outrageante, et il écrit intrépidement :
PlettenidaB fureut nomé ; Cetl iMi'cnt w^U» en çreieif.
(S) On en trouve les preuves amplement déduites dans YHist, du Roman dan$ CAniiquiié de M. Chassang.
198 BENOIT DB SâINTE-MORE
cause, n'a vu le texte origiual de Dictys ; et ce u'est pas sans raison que Constantin Lascaris , au XY' siècle , affirmait que de son temps , nulle part en Grèce, on ne pouvait le trouver. Il a dû en être de même dans tous les temps, et on pouvait même se dispenser de le chercher, c Au* tant vaudrait se mettre en quête du texte original de Don Quichotte par Gid Hamet ben Engeli (1). > Donner un livre original pour une traduction est une ruse familière à qui veut en décliner pour un moment la paternité, ruse presque ingénue et qui ne prétend à tromper personne. G*est ainsi que Montesquieu assurait que le Temple de Gnide n'était que la traduction d'un manuscrit grec, apporté par un ambassadeur de France près la porte Ottomane. Il ajoutait : c Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu'à nous. Nous recouvrons de temps en temps quelques pièces de ces trésors. On a trouvé des ouvrages jusque dans les tombeauj: de leurs
auteurs On ne sait ni- le nom de l'auteur ni le temps auquel il a
vécu. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieure Sapho, puisqu'il en parle dans son ouvrage. > Évidemment, Montesquieu, lorsqu'il écrivait cela, avait lu Septimius.
Ges histoires de tombeaux sont ordinaires aux faussaires (2). On avait fait à Gléopâtre les honneurs d'un livre trouvé dans les mêmes conditious que le Dictys (âj. Le moyen-âge avait trouvé l'invention trop belle pour ne pas essayer de se l'approprier. L'auteur du poème de Vetula ,
(1) Phrase de M. J.-Victor Leclerc à prppos de Kiot de Provence, invoqué par Wolfram d^Eschembach (V. Hisu lilL, U XXIV, p. 533).
(2) On retrouve des contes analogues à propos des Éffîtres de Martial de Limoges, I*' siècle après J.>C (V. Fabric, Bibl, tat,^ L II, p. 269. — V. aussi les antiquités étrusques révélées par AUatius, et dans Photius, cod. CLXVI, des tables de cyprès, dont la découverte n*avait pas été moins fantastique. — V. aussi Plutarque, De fade in orbe lunœ), Petrus Crinitus, De discipt, honeita, alléguant le témoignage de Pline, Hisu nau^ dit que Dardanus, roi de Troie , « souverain en Tart magique, composa aucuns livres dMcelle lesquelz il commanda estre mis en sa sépulture, mais depuis sa mort un grand philosophe, nommé Abderites Democritus fit tant que les recouvra et les esclalrdt et amplia de commentaires. »
(8) V. le livre indiqué par Fabricius, BibU laU^ t. III,. lib. IV, cl: « D^ priapitmo sive propudiosa libidine Cleopatr» regins ejusque remediis, Epistola Heraclii imperatoris ad Sophoclem philosophura pro expositione libri scnlpti tabulis sneis, Inventique ad caput Cleopatrs regins in suo sepulcro, • La fameuse reine d'Egypte semble , du reste , avoir été le prétexte de toute une littérature en ce genre. V. encore : ■ Sophoclis Sophistœ ad Heraclium. C Antonii Co$, ad L. Soranum de inconlinentia libidinis Cleopatr» Régine. Q, Sorani ad Antonium Cos. de modo medendi ardorem ejusdem Cleopatrc Cleopatra ad Q. Soranum. Q. Sorani ad Cleopatram de medendo ardore libidinis. • Éditées , pour la première fois, par Gasp. S( ioppius. Padoue, de la BibU Goldasti. V. Errares Venerei,
faussement attribué à Ovide » se souvenait évidemment du prologue de Dictys, quand il racontait comment t ce livre Tut trouvé en un petit coffret d*ivoire en la sépulture dudit Ovide GGCC ans après sa mort tout frais et entier (1). »
N'est-ce pas de Dictys encore que s'est inspiré le romancier du moyenâge , qui nous a appris « comment la merveilleuse et délétable histoire de Perceforest a esté révélée aux hommes* i II nous raconte , en effet, que c Tan 1286, Edouard, roi d'Angleterre, épousa la fille du roy de France que on appelloyt le beau roy. Parmi les assistants se trouvait le comte Guillaume de Haynaut qui avait épousé la fille de Gharles de Valois , frère du roi de France , qui tant monta par sa prouesse en honneur et valeur de chevalerie qu'il fut nommé le duc de prouesse. Quand les noces furent passées^ il voulut visiter le pays d'Angleterre. En une abbaye, près de la rivière de Hombre, appelée Burtimer, en souvenir de son fondateur le roi Burtimericus, qui avait vaincu là les païens d'Allemagne, on lui montra un curieux volume. En faisant, auprès de son église, réparer une vieille tour qu'il voulait réédifier pour le service de Dieu , dont les murs avaient 14 pieds d'épaisseur , l'abbé , sous un arc voulté qui était derrière le mur moitié en terre et moitié dehors, avait trouvé une cassette , et dans la cassette un manuscrit grec et une couronne royale. Il avait envoyé la couronne au roi et gardé le livre dix ans sans
(i) \, LiQ VieHUf publiée par M. Cocheris, Paris, Âubr>, J861 : • Ci commence Ovide de La Vieille, translaté de latin en français par Maistre Jehan Le Fêvre, procureur au parlement (traducteur des distiques de Caton et de Théodule], et fut trouvé, etc. Auquel livre sont contenus moult nobles diz et enseignemens et au commencement il traite de la manière de son vivre. • M. Cocheris , s*appuyant sur un manuscrit d*Arnould de Gedhoven, mort en i&Â2, pense que Tauteur était Richard de Fumival. Voici comment est racontée la trouvaille dans la traduction de J. Le Févre : « Toutes voies avint il que ou forbourc de la cité de Dyoscore qui est le chief du royaume de la terre de Colcos, lequel est assiz delez un chastelqu*on nomme Thomis^ quand on trayoit hors du cimetière les sépultures d*aucuns païens anciens, entre les autres sépultures en y ot un trové dont Tépigramme ( c*est la superscription ) estoit entaillée en lettres arméniques du languaige d^Arménie et avecques ce Tinterprétation formoit teles paroles en latin : < Hic jacet Ovidius ingeniosissimus poetarum. Ci gist Ovide du très plus grand engin des poètes. > Et ou chief dMcellui sépulcre fut trové un cofret d*y voire et dedenz estoit cest livre frais et nouvel sans estre souillé ne point gasté de vieillesce.. Et pour ce que ceuls du pals d*Ermenie ne se y congnoissoient , ilz renvoyèrent en Constantinople du temps du prince Huistache. Ou quel temps avoit eu Constantinoble grant multitude de latins. Du commandement duquel prince ledit livre fut baillié et envoie à Maistre Léon, lors prothonotatre du S* Palais lequel quant il l*ot leu et ad>iâé, le publia et envoya en plusieurs parties et climats du monde. • v
pouvoir le lire. Eo6n, au bout de dix années, était arrivé un navire et un clerc du pays de Grèce, fuyant son pays pour homicide ; il avait vu le livre et Tavait traduit du grec en latin, car il ne savait pas le breton. Le comte obtint qu'on lui prêtât la traduction latine et la fit mettre en français par son clerc (1). » Nous avons évidemment ici une édition ra-' jeunie de la même légende.
Rabelais , chez qui Ton est sûr de retrouver toute invention bizarre, et qui a conservé toute la tradition du môyen-âge, n'a eu garde d'omettre l'histoire de Dictys et de sa merveilleuse découverte. C'est en un tombeau de bronze que la Généalogie de Gargantua a été trouvée, « audessoubz de Tolive tirant à Narsay , par Jan Audeau , en ung pré qu*il avoyt, duquel il faisoit lever les fossez (Y. Garg. , ch. i) » ; et Rabelais ne manque pas d'ajouter qu' c elle estoit escripte , non eu papier , non en parchemin , non en cire , mais en escorce de ulmeau. >
Nous avons vu tout à l'heure Montesquieu s'emparer à son tour de ce vieux conte ; malgré tant de rééditions, l'invention n'était pas tellement usée qu'on ne l'ait reprise encore de notre temps. En IS'S/ii, on publiait une Histoire de Napoléon , écrite par lui-même et trouvée au pied de son tombeau ; ^\ dix ans plus tard , une revue bordelaise {La Gironde , fév. 18â/i) , publiant un article intitulé c Installation de Michel de Montaigne comme maire de Bordeaux t , le faisait précéder de cette note: i 11 y a quelques années que des maçons, en travaillant à une maison autrefois habitée par Michel de Montaigne , au coin de l'impasse des Minimettes, à Bordeaux, découvrirent, sous une poutre, un manuscrit renfermé dans une casselte de bois de cyprès. C'était yraisemblablemeut le journal inédit d'un ancien serviteur de l'auteur des Essais, lequel avait sans doute habité avec lui cette maison, t C'était, on le voit, une dernière variante de la lettre de Septimius.
Il est probable qu'il n'y a jamais eu qu'une rédaction unique de Dictys, sortie tout entière, avec son préambule, d'un seul cerveau , qui a créé du même coup Dictys et son traducteur Septimius et inventé, pour recommander son livre aux gens crédules, toute cette histoire de tom-
(1) V. La très-élégante^ délicieuse ^ tnelliflue et très-plaisanle histoire du très-noble roy PereeforeêU Paris, 1528, Galliot du Pré, ^ 3, du cb. m au ch. x. Le livre commeDoe par Phistoire de Brutus^
beau. C'est ainsi que Tioventeur du Darès a imaginé un Cornélius Nepos qui le découvre et le traduit. C'est une manière de renvoyer dans la nuit des temps les chercheurs indiscrets. Darès et Dictys , Septimius et Cornélius Nepos, et probablement aussi Aradius ou Ârcadius Rufinus, n'ont jamais vécu que dans le pays des apocryphes (1).
Le texte que nous possédons aujourd'hui sous le nom de Dictys est i( donc le"* seul qui semble avoir jamais existé ; c'est bien celui-là qu'a connu et embelli Benoît de Sainte-More. Benoit lui-même va nous en offrir la preuve tout à l'heure.
La question que soulevait le Dictys se présente tout naturellement à propos de Darès. Avons-nous là une œuvre créée de toutes pièces par son auteur, ou n'est-ce qu'une traduction, un remaniement d'une œuvre antérieure ? Pour Darès, comme pour Dictys, des critiques ont cherché l'original grec. Dederich (Introd., p. xxv) écrit, à propos de Septimius : « Les mêmes accusations s'élèvent contre Cornélius , le traducteur de Darès. > En effet , en voyant ce sec et maussade résumé , on a peine à croire qu'on soit en face d'un livre original. Il semble tout naturel de
(1) Dès lors une autre question, aussi gravement discutée par Dederidi, disparaît du même coup. En lisant la lettre de Septimius et le prologue de Dictys , on est fnappé de leur ressemblance et en mênye temps de certaines différences, au premier abord, peu explicables. Dedericb, qui les a remarquées, pense que le prologue a dft être écrit en grec par Tauteur même du faux Dictys et que la lettre est Tœuvre du traducteur Septimius. Il suppose que celui-ci a lu assez légèrement Tœuvref dû faux Dictys, quMl Ta citée de mémoire, et de U certaines différences ou même certaines contradictions flagrantes. Il eût (allu ; en vérité, que Septimius eût la mémoire bien courte pour se rappeler si mal un texte aussi peu étendu, quMl venait de traduire lui-même et qu*il recopiait à côté de sa lettre. Il est une explication beaucoup plus simple et plus vraisemblable : c^est évidemment ici le fait des copistes. Nous avons sous les yeux deux rédactions diverses d'une même pièce. Le prologue n*est que la refonte de la lettre , ou la lettre un abrégé du prologue. La question de priorité est très-douteuse. Cependant, il semble quMl faut la donner au prologue.«Il se trouve dans la plupart des manuscrits, dans le Codes, Argent ineitsiSf dans les manuscrits consultés par Mercier et dans ceux de Dederich, tandis que Tépltre manque ; on ne la trouve pas dans les manuscrits les plus anciens, si Ton en croit Mercier, ni dads ceux dont s^est servi Dederich , ni dans trois des quatre manuscrits de la Bibliothèque Impériale, qui commencent par ces mots du prologue : « Dictis Cretensb génère >, ni dans Tédition princeps. Dans quelques manuscrits, au contraire, le prologue manque ; il est remplacé par Tépltre. EnGn 11 se sera rencontré un copbte qui , ayant ces deux rédactions sous les yeux et ne voulant rien perdre de ion auteur, ne vouUnt pas non plus, par scrupule de conscience, les refondre dans une troisième rédaction, les aura données toutes deux, sans se soucier des embarras qu*il créerait aux commentateurs. C*est ainsi que les choses se passent dans un des manuscrits les plus récents de la Bibliothèque Impériale, le n" 6072. Les éditions anciennes de Milan et de Venise réunissent également le prologue et-répitre (dans cet ordre ipême).
supposer tout d'abord que ce n'est que Tabrégé, Tait dans un temps d'ignorance , Mu livre dont parlait Élien.
Qu'il ait existé dans l'antiquité un Darès grec ou phénicien , cela ne paraît pas douteux , après la mention qu'en a Taite Élien. Mais ce livre existait-il encore au temps du potygraphe grec ; était-ce le même que celui que nous possédons ? Â-t-il été connu du moyen-âge et de Benoit ? Remarquons d'abord qu'Élien lui-même en parle d'une façon bieor vague ; il ne dit pas avoir lu le livre, il dit seulement savoir qu'il s'en conserve un exemplaire : ^pù-^a AàpTjxa o3 ^pu-^ia^f IXiàSa Ixt xai vuv àxoffo)Ço|jLévT3v oîSa. t Darès le Phrygien, dont je sais qu'il se conserve encore aujourd'hui une Iliade phrygienfie. » Et qu'était-ce que cette histoire phrygienne ; était-ce une Iliade écrite en phrygien ou dans un sens favorable aux Phrygiens? Quand à Ptolémée Héphestion, il ne nous dit pas s'il a lu lui-même le livre de Darès. On pourrait inférer des détails qu'Eustathe et lui disent avoir recueillis sur ce personnage, dans le prétendu Antipatros, que le livre que nous connaissons sous le nom de Darès leur était absolument inconnu. En effet , des deux seuls faits qu'ils signalent, l'un, le conseil donné à Hector , n'a pas laissé trace dans le Darès que nous possédons aujourd'hui. On n'eût pas, cependant, manqué d'y consigner un fait ai)ssi grave de sa propre histoire et qui montrait bien son importance auprès des premiers personnages de Troie. L'autre, qui a trait à sa mort de la main d'Ulysse, Qst en contradiction formelle avec Darès , puisqu'il nous dit avoir survécu à la ruine de la ville , et que , dans le dernier chapitre, il déclare être resté avec ceux qui s'attachèrent à Anténor.
On croit reconnaître encore la main d'un simple abréviateur à ce qu'à deux reprises , Darès est nommé dans le livre à la troisième personne ; mais c'est ainsi que les trouvères signeront tous leurs compositions. On signale aussi l'étendue disproportionnée qu'il a donnée à certains passages, comme les portraits, l'entrevue d'Hector et d'Andromaque , la mort d'Achille. Le manque de proportion est flagrant, il est vrai ; mais il n'a pas lieu d'étonner de la part d'un écrivain aussi inexpérimenté , c'est quMl a copié tout au long dans son livre un passage d*un écrivain qui lui plaisait, mais non un premier Darès. Ce qui semble le plus probable , c*est que l'auteur de notre Darès n'a connu que la mention même d'Élien et y a pris la pensée de sod livre.
Cependaut, ou nous dit que différents témoignages du moyen-âge semblent indiquer qu'on y a connu un Darës différent^ du nôtre. Beaucoup d'écrivains du temps se réclament de lui ; et pourtant, ce qu'ils racontent n'est pas toujours dans notre Darès. Certains critiques sont disposés à en conclure qu'il a existé dans le moyen-âge un autre Darès , où auraient été consignées les plus notables imaginations de Benoit et qu'il n'aurait eu qu'à traduire. Mais cette insinuation ne s'appuie sur rien , et en réalité, le seul argument de ces adversaires de Benoit, c'est qu'il leur est bien difficile d'admettre que notre vieux trouvère ait eu tant d'imagination. Mais il Tant bien, dans cette hypothèse, que quelqu'un ait eu cette imagination au moyen-âge (car l'œuvre de Benoit en porte l'irrécusable empreinte), et dès lors pourquoi n'en pas laisser le bénéfice à Benoit lui-même ? Il est facile d'ailleurs de retrouver les sources de certaines de ces additions qu'on nous signale. En dehors de ce que leurs auteurs doivent, comme nous le verrons , à Benoit , ils mettent à contribution des écrits qui défraient l'érudition courante du moyen-âge, les Métamorphoses et les Hérdides d'Ovide , Virgile , Homère , Pindare le Thébain , Orose , et deux ou trois auteurs moins connus que nous rencontrerons à l'occasion.
Et pour les additions plus importantes , la vérité se présente encore
plus saisissante. Ce prétendu Darès, c'est Benoit lui-même qui en est
le créateur. C'est ce qui résulte avec la dernière évidence de la lecture
de Guido , chez qui précisément Ton a voulu trouver la preuve de
l'existence d'un autre Darès. « Si l'on ajoute foi à son témoignage , dit
« un critique, il serait resté jusqu'au XIIP siècle deux textes du faux
c Darès, le texte original et l'abrégé. Guido reproche à l'abréviateur
c d'avoir trop résumé , et il cite , d'après le texte le plus étendu , une
c description tellement magnifique de la chambre où l'on a apporté
« Hector blessé , que lui-même refuse d'y croire. »
Cela se trouve, en effet, dans Guido ; mais, en lisant notre texte de Benoit , on acquerra la preuve, et nous-même la donnerons en parlant de Guido, qu'ici, comme en maint autre endroit, l'écrivain italien a été dupe de son plagiat ; il n'a fait que copier le trouvère français , qu'il n'a nommé nulle part et qu'il prend sur sa propre déclaration , et sans autre vérification, pour le traducteur de Darès, et c'est à notre vieux, poète qu'appartient tout l'honneur de la description. 27
Et ce qui montre encore d'une façon plus irréfragable qu*il est le vrai, le seul Darès et le seul Uictys qu'aient connus les écrivains du înoyen-ftge postérieurs à lui, comme Herbert, Guido, etc., que quand ils citent et copient Darès et Dictys , c'est le Darès et le Dictys que leur présentait Benoit, c'est qu'ils reproduisent scrupuleusement , avec les mêmes attributions de fantaisie, certaines confusions singulières faites par Benoit, et que lui seul pouvait faire. Et la preuve en ce point est absolument concluante , parce que là on ne peut pas dire que Fauteur s'appuie sur un Dictys différent du nôtre, parce que Terreur lui est évidemment et incontestablement personnelle. Nous voyons comment elle s'est produite ; il a mal lu et mal compris un texte de Dictys que lious possédons. Nous trouvons chez Benoit (v. 28082) un récit singulier. Il nous dit qu'Énée, demeuré à Troie, est assailli par les gens des environs, et que Diomède vient le délivrer. On a droit de s'étonner de ce retour du prince grec, de son intervention chevaleresque et de sa subite tendresse pour un des vaincus de Troie. Mais c'est que Benoit a mal lu son auteur ; Dictys (lib. YI, ch. ii) disait : « Gognoscit Diomedes ab c ils qui per ejus absentiam ejus regnum adfectabant Œneum multis c modis adilictari , ob quœ profectus ad ea loca omnes quos auctores c injurias repererat interfecit. » Le nom d'Œneus ne disait rien à Benoit; il a lu celui d'iEneas qu'il connaissait bien; Il n'y a là qu'une méprise ; mais ce qui est grave et ce qui montre ce qu'il faut croire souvent de ses allégations, c'est qu'il nous assure que c*est pendant qu'Énée était resté à Troie « si com la letre nos devise » qu'il a été attaqué nuit et jour. Il écrit plus loin (v. 28100) : « Ici Vauteur dit et conte que Diomède vint à Troie pour délivrer Énée. » Il nous assure , en invoquant toujours l'autorité de Dictys (V. v. 28103-28104) , que le combat fut des plus rudes , qu'il dura cinq jours , etc. , etc. , attribuant à l'auteur latin une foule de détails d'un récit qu'il u'a pu faire ( Y. Roman de Troie, v. 28082-28111). Et Guido et les autres traducteurs de Benoît répètent ce récit (Y. Guido, 1. 32). Ailleurs , trouvant une phrase assez amphibologique, où il est question d'Anténor et d'Énée : c iEneas orat... uti « secum Antenorem regno exagèrent; q\i9. postquam Antenori cognitasunt, « regrediens ad Trojam , aditu prohibetur » (Y. Dictys, lib. Y, ch. xvii) , Benoit se trompe de sujet et fait faire à Anténor les voyages que Dictys
prépare à livrer le Palladium aux Grecs; pour cela, il séduit par ses promesses et ses menaces la prêtresse Theano , h qui en était confiée la garde : « Multis precibus vi mixti^ Theano, quœ ei templo sacerdos erat, impulit. » Benoît, qui ne connaît pas ce nom et ne sait pas qu'il est indéclinable, croit y reconnaître Tablatirde Theanus, et de la prêtresse il fait un prêtre , Théanz , la forme francisée de Theanus (V. v. 25â&5 et 25545) ; et avec son habitude de décliner les noms latins , il écrit au vers 25344 : « o Theano le iruis. » Et Guido écrit Thoans ; et Herbert : « Theanus der gute » (v. 1 5645] .. Guido écrit aussi, comme Benoit, Messa (Messe) , là oii Darès écrivait Maesia. Benoit, trouvant chez Darès (c. 14) « Thoas ex iEtolia •, traduit « le vielz Thoas de la cité de Tolias » (v. 5615-16) , et Herbert (v. 3341) : « von siner stat Tholias. » Au lieu de « Diorem, Polyxenum, Amphimachum > donnés par Darès, il écrit : « Anfimac, Dorion, Pôlyxenart (v. 5610) » ; et Herbert t Dorion» Poliseuar , Enfimacus (v. 3336) ; et Guido copie aussi Dorion , etc. De Bœotia Benoit a fait Boèce , et Herbert Boeze. De Paphlagonia Benoit faisait Pafagoine , et Herbert Pafagoye. Tlepolemus, dans quelques manuscrits de Benoît, devient Tbeophilus; de même dans Herbert (v. 3371). Herbert écrit (v. 3388) « der herre von Arysse » , probablement parce quMl a cru que Benoît avait écrit TArisse (La risse). Là oii Darès écrivait « Eumelus ex Pheris » , Benoît a mis c Emelius de la contrée de Tygris (v. 5634) ; et Herbert t Merius von Tygris; et Guido « .Melius de civitate sua Pigris. » De Hippothous Benoît a fait c Hupoz li granz >, et Guido < Hupor ou Hupon grandis t, etc., etc. (1). On retrouve ainsi dans Benoit tous les noms qui embarrassaient les commentateurs des écrivains qui Font imité , et qu'ils cherchaient inutilement dans les textes latins. C'est chez lui, par exemple, qu'Herbert a pris le nom de Fice, par lequel Benoît remplaçait Phœnicia (Herbert, v. 1Û297). C'est donc à Benoît lui-même qu'il faut en revenir. C'est chez lui qu'on
(1) Et encore pour Philoetetei, Benoit écrit Potitenes ou Politetet ; Herbort, PolUetes, — Pour Leofitius, Benoît, Leur tins ; Herbort (v. 9985), Lyoehin. — Pour .^soc/apt, Benoit, Âsealopi ; Herbort, Asealosius» Benott, Capador de Capadie ; Guido, Capenor de Capidxa, — Benott invente le royaume de Botine , Guido de regno Brotino, ^ Pour TTirana, Benoit écrit Theresrhe et Guido de regno Thereo, ^- Vour Adrestiû, BenoU, Agresse ; Guiâo^ Agrestin, — Pour AstyanacUm^ Benoit, Anernantem (v. 15988); •Herbort , A'emantes (?. 9650\ etc. I! en est dC mi-me chez Henri de Brunswick.
peut étudier fructueusement la questiou ; c'est chez lui (ju'en est la solution. En vain la demanderait -on et Ta-t-ou demandée à des écrivains postérieurs ? Qu'ils citent Darès à tort ou à raison ; que, laissant Benoit de côté , ils attribuent à Darès des inventions qu'on n'y retrouve plus aujourd'hui , cela ne peut rien nous apprendre ; nous serons toujours fondés à dire , et nous en aurons des preuves abondantes , qu'ils ont trouvé ces inventions dans Benoît , que c'est sur la foi de Benoit qu'ils les ont attribuées à l'auteur ancien. C'est donc dans le poème de Benoit qu'il faut chercher s'il a connu un Darès et un Dictys plus étendus que ceux que nous connaissons.
C'est la conclusion qui semblerait tout d'abord ressortir de la lecture de son livre. Nous savons déjà de quelle façon naïve Benoit , mettant à m ses récits une étiquette et une marque de fabrique, se réclame à chaque instant de son auteur. J'ai noté soixante-trois de ces renvois (1). Or, souvent, ils sont justifiés. Ainsi, Benoit nous dit au vers 22248 :
J'ai en rescrit Daires trové Que il les a toz detrenchiez.
Darès disait en effet : « Alexander Antilochum et Achillem multis plagis confodit > (2). Il écrivait ailleurs: • Per aliquot dies pugnatur acriter : multa millia hominum ex utraque parte trucidantur. » Benoit traduit naïvement :
Ne trais le terme ne les dis
Que ceste bataille dura ;
Mes cil dedans et cil de là
Ço dit Daires qui partot fu
Milliers de gens i ont perdu (V. 20140.)
(1) V. Roman de Troie^ v. 205i, 29d7, 3107, 3131, d239, 4255, 5108, 5183, 5&20, 5Â90, 6204, 8799, 9957, 12018, 12275, 12303, 12590, 13011, 13988, 14048, 14080, 14333, 14345, 14523, 14883, 15126, 16205, 16210, 16593, 16638, 16982, 17332, 17488, 18726, 18859, 18952, 19272, 19937, 19996, 20020, 20111, 20140, 20560, 20571, 21173, 21395, 21515, 21520, 21557, 22248, 22477, 22518, 23602, 23619, 23704, 23722, 24174, 24257, 24268, 24640, 24801, etc. Darès est encore nommé v. 87, 89, 106.
(2) Il nous dira à propos d*iine ambassade envoyée à Troie par les Grecs, qu* «il ne saurait nommer cenx qu'ils y députèrent, qu*il ne le trouve pas écrit et que Thistoire ne le lui dit pas » ; et , en effet, le texte latin , en parlant de l'ambassade, ne nommait pas les ambassadeurs. Voyez encore le passage où il nous apprend que Nestor avait mandé Ménélas à Pylos ; il avoue n*en pas savoir le
b*autres fois, le détail que donne Benoît était tout au moins en germe dans l'écrivain latin« Mais, vingt-huit fois au moins, Darès n*a pas songé à dire ce que lui fait dire Benoit. Je ne parle pas de certaines altérations du texte qui sont telles à nos yeux , qui ne Tétaient pas pour le moyenâge. Ainsi Benoit reste très-exact quand, trouvant dans son auteur que Néoptolème, à son arrivée au camp grec, recevait les armes de son père, il. traduisait (v. 23721)
Des armes de son père Achilles Ço DOS reconte et dit Dures Le firent en l'ost chevalier.
Mais voici qui devient une véritable infidélité. Ainsi Benoit tient à marquer avec précision le nombre des tués et des blessés dans chaque rencontre , en invoquant Tautorité de Darès (v. lûSSS, 16026), et Darès n'a donné aucun chiffre ; à marquer les dates , et Darès n'en a pas indiqué (v. 21515, 23705, 28268).
11 aime aussi à prendre Darès pour garant chaque fois qu'il emploie à propos d'un de ses personnages une formule admirative (v. 5/^20, 2135), et Darès n'avait rien dit ; ou tout au moins Benoit donne plus de précision et quelque chose d'absolu aux jugements de son auteur. 11 nous dit qu'Ulysse était le plus beau des Grecs (v. 5183); Darès disait seulement « formosum. » C'est ainsi également qu'il désignait Hélène : <t formosam • ; chez Benoit,
Sormontoit de bialté Hélène Tote rien qui nasqui humaine ; Ço dit Daires qui ço reconte.
De même, Darès n'a pas dit, et pour cause , qu'Hector c fu flors de chevalerie » (v. 5&20) , ni même rien d'équivalent. Mais on peut dire que ce sont là péchés véniels et que toutes ces admirations et ces en-
BOlif : c Je ne sais dire pourquoi. » Darès, en effet, n'en aTait rien dit De même, en parlant d*iEson, Benoit dit qu'il ne sait • s'il fut comte ou duc , car le li? re ne lui dit rien de plus. » Et le livre, en effet, disait seulement: • iGsonis frater s, etc., etc.
tbousiasmes étaient ea puissance dans les récits de Darès, à propos desquels Benoit les exprime.
Parfois , c*est tout simplement , à ce quMl semble , pour les besoins de la rime que vient Findication : c'est un vers tout fait qui tient une place vide» Parfois , cela devient comme un tic que Fauteur a contracté.
Mais ailleurs , il y a des additions qui n'appartiennent qu'à lui. Ce qui était vague et à peine indiqué dans Darès , chez lui est précis et détaillé. Darès nous dit que Priam est venu avec Hécube et Polyxène à la tombe d'Hector ; Benoit décrit le cortège des dames qui les accompagnent , en mettant cela au compte de Darès :
Ensemble o eles dame Heleine Mainte dame et mainte pucele , Et mainte riche dameisele Avait o eles de grant pris , Issi corn gie el livre lis.
C'est d'après lui qu'il donne à Paris un arc de t^uir ; il n'y en a trace dans le latin. Darès a dit ailleurs : < Priamus... Jovi aram consecravit. > Benoit sait la place de cet autel , la richesse étrange dont il était ; il sait qu'il était fait ' du meilleur or qu'on pût trouver , et il a lu tout cela dans Darès. Mais ce qui est plus grave, et ce qui semble autoriser là croyance qu'il a connu un autre Darès, c'est lorsqu'il nous donne, en les appuyant de son nom, des faits dont il n'y a pas même trace dans le livre de Darès qne nous possédons. Ainsi , Benoit met à son compte l'éloge de Célidis, quand Célidis n'y est pas même nommé. Il l'invoque pour garant des prouesses de son fantastique sagittaire ( v. 12275 et 12281) ; et Darès n'a pas même parlé du sagittaire. C'est une invention de Benoit , qui a probableinent combiné avec ce qu'il savait des Centaures ''un passage où Dictys raconte les exploits de Pandarus et le montre tué par Diomède dans des conditions analogues (Y. Dictys, lib. II, c. xli). L'auteur nous montrant, dans sa septième bataille, Hector tout saignant d'une blessure qu'il a reçue, ajoute : c II n'est pas dit comment il l'eut, ni qui la fit. • Mais il y avait une bonne raison pour que Darès ne nommât pas l'auteur de la blessure : il ne savait même pas qu'Hector eût été blessé à ce moment, etc.
Benoit a raconté, avec de longs détails, comment succombent sous les coups d'Hector Epistroz et Scedius. Il nous dit qu'ils étaient jumeaux , s'aimant d'une tendre affection, et il raconte en cent-dix vers le combat qu'ils soutinrent contre Hector. C'est de Darès, assure-t-il, qu'il tient tout cela (v. 12118) : « ainsi comme Daires le fit jécrire, je vous dirai comment il leur advint. » Or, Darès avait raconté leur mort en deux mots, les conrondant avec une foule d'autres guerriers (V. Darès,