‹ Benoît de Sainte-More et Le roman de TroieChapitre 5 sur 6 · HISTOIRE DU ROMAN DE TROIE. — SES TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU ROMAN DE TROIE. — SES TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES

SON SUCCÈS DANS l'EUROPE ENTIÈRE.

Il est temps de revenir au grand. poème de Benoit : nous en avons vu les caractères divers; il nous reste à faire son histoire intérieure et extérieure, à chercher comment la Fraqce s'est passionnée pour lui, comment il s'est répandu dans toute l'Europe , quels changements les nations qui l'adoptaient tour à tour lui ont fait subir pour le mieux goûter , comment il s'altère et sous quelle forme il reparait. Nous

(1) V. Saint-Marc Girardin, Cours de Hiu dram.

allons retracer les transformations et pour ainsi dire les incarnations successives du Roman de Troie.

En France, il passe par toutes les phases ordinaires qu'ont traversées la plupart des grands poèmes du moyen-âge, tous ceux du moins qui ont su conquérir Tattenticn publique , phases aussi régulières et aussi fatales que les révolutions de notre, planète. D'abord, les copies s'en multiplient, on le rencontre dans les bibliothèques des couvents comme dans les bibliothèques princières, depuis celle de Marguerite de Flandre, femme de Philippe de Bourgogne, 1350-1 i!i05 (1), et celle de Charles V (2) , jusqu'à celle de Charles-Quint d'Espagne ; bientôt on le remanie , on en donne une version corrigée, plus tard on le traduit en prose; puis^ le goût des représentations dramatiques naissant et se développant en France, le théâtre s'empare de lui ; on le découpe en mystères. Et, sous ces formes diverses, il défraie pendant près de quatre siècles l'attention et l'admiration de la France. Son succès n'est pas moins éclatant au dehors. L'Allemagne , la Hollande , l'Italie , l'Angleterre , l'Islande, la Grèce même , s'emparent, de l'œuvre du trouvère normand. Nous verrons là une preuve éclatante de la diffusion des lettres françaises au moyen-âge, et de la rapidité avec laquelle, même en l'absence de nos engins perfectionnés de transport, se faisait dans l'Europe entière la communication des idées. Enfin , il est une dernière gloire qui ne lui a pas manqué. Comme tous les inventeurs heureux , il fait école. C'est dé lui évidemment que procèdent ceux que nous avons vu emprunter à des poèmes antiques le sujet et le fond de leurs compositions, comme les auteurs du Roman de Thèbes et du Julius César. C'est à lui aussi qu'il faut rapporter comme à leur véritable inspira-

(i) V. Matter, lettres et pièces rares inédites, ^DdiDS le Catalogue de Tabbaye de Glastoobury ilhl , OQ rencontre Liber de excidio Trojœ avec Gesta Ricardi, Gesta Alexandrif liber de captione Antiochia Galucb legibilis (V. Heames Joan. Glaston. CattU., bibU Glas tan, p. Â85). Dn des livres sur Troie est appelé bonus et magnus. Dans le catalogue de Tabbaye de Petersborough, à côté d^autres romans français on trouve : c la destruction de Troye, Dares Phrygius, Gesta ^nes post destructionem Trojs. » Au collège de Winchester, 1987, Ghronioon Trojx.

(3) V. Van Praêt. Inventaire de la Bibliothèque de Charles V, par Gilles Mallet , et Mém. de CAc des Inserp,f U I, p, 8ii. On lit dans Tlnventaire, no 91, < Roman de Troie, couvert de soye, bien hystorié que dona au roi Monsg' de Berry; le roy Va baillié à Montigny. • —337, id., • en ryme. » — 399 «Troie la grant ryme. • -^ Âi3, id. — 1007, < Histoire de Troye lagrant en latin de Ire courant à une coulombe couvert de cuir rouge sans aiz à IIII lasnes. • (Est-ce Dictys ou Guido 7)

teur les tentatives de ceux qui ont transporté dans l'antiquité le roman d'aventure, et raconté les histoires d'Atbis et de Porphyrias, de Protésilaus, d'Ypomédon, de Partlionopeus de Blois etc. (1), oii il n'y a d'antique que les noms et le théâtre de l'action, bien que les auteurs

mettent une grande insistance à soutenir qu'ils ne sont que des histo-

riens fidèles. C'est du Roman de Troie aussi que procède cette partie du Roman d'Alexandre oii figurent les amazones. (V. plus haut, p. 57.) C'est peut-être en souvenir de lui que l'auteur de Tune des branches du même roman j racontant les Merveilles de l'Inde, y fait figurer les Sirènes.

C'est là une histoire glorieuse ; mais qui est en même temps des plus mélancoliques. Le pauvre Benoît de Sainte-More offre un des plus curieux exemples de spoliation littéraire ; nul plus que lui n'aurait eu intérêt à ce qu'il existât dès lors une bonne loi sur la propriété des œuvres de l'esprit. En effet , de très-bonne heure, les destinées du livre et celles de l'auteur se séparent. A mesure que l'œuvre fait une plus haute fortune , l'auteur disparaît de plus en plus ; sa gloire et son nom même s'éteignent tout-à-fait. On attribue son livre , tantôt à ce maigre Darès qu'il 4 tant embelli, tantôt à Guido qui l'a pillé, tantôt même on le traitait coiome un bien vague. On faisait honneur de ses inventions à une foule d'écrivains, et une façon simple et piquante de le louer serait de rassembler les éloges qu'on a faits de ses copistes sans se douter qu'ils s'adressaient à lui. Et ce n'est pas un des exemples les moins remarquables de l'indifférence profonde du moyenâge pour la propriété littéraire que de voir en même temps des copistes reproduire fidèlement le poème de Benoit avec le nom de son auteur (car nous en avons des manuscrits du XIIP, du XIY^ et même du XV* siècle) et d'audacieux plagiaires le publier sous leur propre nom, un Jean Makaraume le prendre à son propre compte, et un rédacteur en prose qui le copie s'étonner impudemment qu'on n'eût jamais raconté en français l'histoire de Troie d'après Darès.

La question de spoliation est, du reste, ici des plus compliquées. Les

(1) Partonopeu» de Bloii remonte eo effet à Priam et a a siège de Troie, qu'il raconte longuement» n attribue la ruine de la Tille à la trahison d'Anchise qui est en effet dans notre poème un des complices d'Antéuor. L*auteur nous peint la France sauvage avant la venue des Troyens (V., v. iâ3-390). .

détourDcments s'y entrelaceot, s'y euveloppent, s'y déguisent de renvois à des qrigiuaux suspects, et la trace des larcins est d'autant plus difficile à ressaisir que nous avons affaire à une époque qui ne se préoccupait

g^ère de ces détails.

Sorti d'une province de la langue française, le Roman de Troie avait été bientôt adopté par la France entière ; nous en avons eu la preuve en étudiant les manuscrits : aous avons vu qu'on en retrouvait des exemplaires dans nos divers dialectes. Nous avons vu qae dans ce succès même la trace de Torigine première du livre s'était à peu près efEeicée , que le livre normand était devenu un livre tout français ; et sa gloire avait été durable autant qu'étendue, puisque les bibliothèques en ont gardé jusqu'à vingt-six exemplaires plus ou moins complets.

Il était bientôt devenu aussi populaire (1) que THistoire de Cbarlemagne ou celle d'Arthur. Il se place à côté d'elles dans tous les souvenirs, nous en avons donné la preuve au début de ce travail dans l'extrait que nous avons cité du Roman de Flamenca; on trouve un renseignement du même genre au commencement d'un poème anglais sur Richard Gœur-de-Lion (2). Il en est de même des autres poèmes que nous avons ^analysés. On lit dans le Donat des Amants : *

Si peinez garde de Beleine

Et de Didum et de Ymaine (Ismène)

Qaei fîsi Didun pur Eneas

£ Idoine pur Amsidas ?

Pour Itis que refist Yfn,aine

E pur Paris la bêle Eleine ?

E quei fisl Isoud pur Trîslran (3) ?

Ces vieilles histoires de Thèbes et de Troie étaient si connues en Angleterre qu'on y faisait allusion dans des chansons populaires latines(A).

(i) G*est évidemment en souvenir du Roman de Troie et non de V Iliade qu*Hector ûgure dans nos jeux de cartes. *

(S) V. aux Notes le passage cité, deuxième partie, page 39Â, note I. (3) On trouve dans un manuscrit VEneas à la suite du Tristan, {à) V. Wright, Poliiical'Songs,, p. 208.— Cité par M. Éd. du Méril.

Verse pcstilentiae cathedra tu »fdes Qui Thebanas lectitas vel Trojaoas caedes.

N'est-ce pas encore au Roman de Troie et à dos divers poèmes eo langue vulgaire, le Siège (F Athènes, le Roman de Thèbes, VEneas, que Girald-le-Cambrien fait allusion dans le passage de sa préface de la description du Pays de Galles , oii il s'excuse de ne pas traiter de pareils sujets: « Trojano excidio, Thebis et Athenis, Lavinisque litto- € ribus impar et inculta quid addere posset opéra nostra î » Il semble qu'on est en droit de reconnaître là, avec le Siège (T Athènes, le Roman de Troie, le Roman de Thèbes et VEneas. Cela, en même temps, pourrait nous aider à fixer leur date. Dans les premiers vers d'un poème sur la guerre de Troie, contemporain du Troye boke de Lydgate , on place Hector à côté de Bevis , Guy , Gawyn , du roi Richard, d'Owayn, Tristrain, Percyvale, Rouland, Octavian, Charles, Cassibalan, Havelock, etc. Sous le règne de Henri VII d'Angleterre, Hawes, écrivant le Passetyme of Pleasure ou Histoire de Graund Amour et de la Bel Pucel, dit que la Renommée écrit le nom de son héros à côté de ceux d'Hector , de Josué , de Judas Machabée , du roi David > d'Alexandre le Grand , de Jules César , d'Arthur , de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon.

Les événements que Benoit a retracés sont présents à toutes les mémoires : c'est un sujet d'entretiens familiers. Dans le Roman des qvatre fils Aymon , de vieux chevaliers , devisant entre eux , racontent « comment Troye la Grant avoit esté prinse et destruite (1). »

On retrouve partout et dans des écrits de tout genre des allusions à ces souvenirs. Renouart au Tinel si amoureux de sa massue, lui dit: « Certes je ne vous douroie, sire Tinel, por la cité de Troie. » Quesnes de Béthune y songe dans ses chansons, en s'adressant à une dame fière d'une beauté dont il ne restait plus que le renom (2). Si le Dolopathos veut donner une haute idée de la noblesse de l'un de ses personnages, il nous dira « qu'il était bien emparenté, que de Troie « était sa parenté. » Dans le Roman de Très doulce Mercy , écrit en 1Û57 pqr le roi René , on rencontre encore le souvenir de Troie.

(i) V. Rom. des quatre fils Aymon, ch. VIII, dté par M. Ed. du Méril.

(2) Dame, fait il. f ai bien oî parler Qu'ele fu ja de molt granl seignoric ;

De voftlf e pris ; mais ce n'e«t ore mie. Or n*i puet oo que la place IroTcr.

Et de Troie rai je oi conter \

&02 ( BENOIT DE SàlNTE-HOEE

Dans le cimetière d'Amours où sont les blasons des Amoureux illustres, le royal auteur ne manque pas de rencontrer ceux de Paris et de Troîlus (1). Tout écrivain qui se respecte mentionne au moins le siège de Troie. Gervaise de Tilbury en place un récit rapide dans ses Otia Imperialia. Le fameux Barthole rédigeant en 1356, à Nuremberg, la bulle d'or donnée par Charles IV pour régler l'élection des empereurs et les devoirs des électeurs, se souvient, dans son préambule, de la guerre de Troie: prenant à partie quatre péchés capitaux, il s'écrie en un endroit : « Die , Luxuria , quomodo Trojam destruxisses , nisi c Helenam a viro suo divisisses? •

Le souvenir du Roman de Troie ne s'était pas conservé moins vivant en Italie. C'est probablement aux deux poèmes de Benoit que Dante faisait allusion dans le passage souvent cité de son livre de Yulgari Eloquio, où il disait que la langue d'oïl réclamait avec fierté tout ce qui a été rédigé m vulyari prosàico, et, par exemple, toute la suite des Gestes des Troyens et des Romains. Ailleurs il (Parad., cb. XY, st. &2) nous montre les femmes de Florence qui, en filant leurs quenouilles, devisent, avec leur famille, des Troyens^ de Fiesole et de Rome.

VOrlando innamorato de Bojardo, refait par Berni, est plein d'allusions aux héros de cette guerre. Nous voyons qu'Hector y est toujours l'objet d'un égal enthousiasme (V. lib. II, chant 1, st, 29, 30, 31 ) :

Etior di Troja, il tanto nominato,

Fu Teccelenza di cavalleria ,

Ne mai si troverà , né s'é trovato

Ghi in arme il pareggiasse , o in cortesia, etc

Il tue trente rois ennemis dans une journée.

Foi d'ogni altra virtu tanto fu adorno Che non avea il Mondo tullo quanto Il più bel cavalier, il più gentile :

L'uccèse Achille al fin da tristo e vile.

(1) Cité par Téditeur du Troxiu$, Paris, Janet.

ET LE ROMAN DE TROIE. lOâ

Son épée, recueillie par Penthésilée, a passé, après une suite dJaventures, aux mains de Roland. Ailleurs le poète parle de Fâme franche d'Hector (lib. III, c. ii, st. 11), il dit (st. 12) qu'il était la lumière de Troie ; il ajoute (st, 32) :

La franca persona ^ Ch' oggi é nel mondo tanto celebt'ata , D'Ettor dico io , che fu ben la corona D'ogni virtù, ch'è più cerca, e lodata.

Il parle encore de Troie dans son cinquième chant (st. 20-23). On a cité souvent cette piquante anecdote racontée par Le Pogge (anecdoïc qui ne semble, du reste, qu'une variante de celle qu'il avait déjà racontée à propos de Roland), et qui nous montre la popularité de notre Hector se continuant en Italie jusqu'au XVP siècle. On y voit un bourgeois qui, non moins sensible que certains lecteurs de Richardson, attendri profondément par la pensée de la mort du héros troyen , achète pour lui du chanteur de la Geste un répit de quelques jours (1).

Tout auteur tient à se rattacher à ces souvenirs. Nous les retrouvons au début du prologue que J. Le Fèvre a placé en tête de cet^e composition apocryphe de La Vieille ( Vetula) , que le moyen-âge confiant attribuait à Ovide. « Après ce que Troye la grant fut prise et destruite , si • comme les hystoires le baillent et dient, vînt de Frige qu Troye € avecques Eneas un vaillant et solennel seigneur qui de son nom appela « et nomma la région de Sulmone en laquelle avait une ville ou chastel < nommé Pelignes duquel fut nez Ovide Nazon (2), le très-ingénieux « et noble poète. »

Le siège de Troie est pour les gens du moyen -âge une des grandes dates de jl'humanité. « Au quart âge du monde , dit Sezîle , héraut « d'armes d'Alphonse le Sage , roi d'Aragon, 1416-1438, dans son Tniilc « du comportement des armes, fu Troye la grant destruite, et estoit alors 4 nostre office en grant recommandation. > Et, dans son dix-septième

(i) V. Poggio , Facetiœ 81, 82. On retrouve encore V Histoire de Troie dans les Cento Novelle autichi^

(2) L'aatenr noas donpe sur ce surnom cet intéressant renseignement : c Et fut nommé Nazon pour la quantité de son nez. »

Ji04 BENOIT DE SAINTE-MORE

chapitre, il montre Anténor exerçant TofOce de héraut d'armes au siège de Troie.

Le nom d'Hector est devenu tellement populaire qu'il remplace parfois au baptême celui des saints. Parmi les chevaliers « de THostel le Roy » qui se croisent avec saint Louis pour Tunis, je rencontre un Hector d'Orillac.

Nul ne peut parler de combats et d'héroïsme sans évoquer le souvenir des Troyens. C'est ainsi que Sarrazin , auteur du Roman de Ham (après 1278] cherchant pour les héros de son tournoi des termes de comparaison commence pac :

Oï avès des Troïens.

Ou peut dire que tous ces noms rendus fameux par Benoit ont acquis upe sqrte d€ uqtoriétè proverbiale. On les retrouve ainsi employés à toutes les dates du moyen-âge. Ils sont sans cesse répétés par les chroniqueurs du XV' siècle. Molinet (V. Buchon, t. XLIII, p. 21) parlant de « l'heur des princes de la Maison de Bourgogne », dit c qu'il nous ramène à fresche mémoire l'ancienne générosité et prouesse troyennes. » G. Chastelain , dans sa Chronique du bon chevalier messire Jacques de La Loin, fait dire par un père à son fils : « Quand vous auriez le trésor de Salomon et sa grande sapience et la grande noblesse du roy Priam de Troye ,^\ et, dans un autre passage, on lit (p. 386) : t II fut chevalier doux et humble, amiable et courtois, large, aumônier et pitoyable , tout son temps aida les pauvres veuves et orphelins. De Dieu avait été doué de cinq dons et premièrement c'estoit la fleur des chevaliers. 11 fut beau comme Paris le Troyen, il fut pieux comme Éuée, il fut sage comme Ulysse le Grec, quand il se trouvait en bataille contre ses ennemis, il avait l'ire d'Hector le Troyen. Mais quand il se véoit ou sentoit estre au-dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire ne plus humble. » J. Le Maire voulant féliciter Louis XII de ses succès en Italie, ne trouvera rien de mieux que de lui faire écrire une Épître par Hector de Troie.

Troie, voulait dire « la ville par excellence. » C'est ainsi que ce nom

figure dans uu petit poème en octaves en Fhonneur de Londres (l). Le siège de Troie est devena le terme de comparaison ordinaire, pour dire un siège mémorable, un grand désastre. On en pourrait citer de nombreux exemples pendant quatre siècles. Rutebœuf , voulant nous donner une idée saisissante de sa misère , nous dit : « Depuis la ruine de Troie on n'en a pas vu de si piteuse que la mienne. » Un auteur anglais (2), qui a raconté en vers le siège de^Rouen au commencement du XV' siècle, pour nous faire sentir toute l'importance des combats qu'il va retracer, ne manque pas de dire dès les premiers vers : « Depuis les sièges de Troie et de Jérusalem , il n'y en a pas de plus fameux. » Marguerite de Valois écrira au XVP siècle : « comme l'on se plaist à lire la Destruction de Troie, la grandeur d'Athènes et telles puissantes villes lorsqu'elles florissoient. »

Les souvenirs de Virçile tout seuls n'auraient pas donné à, ces èvénenements une telle popularité. Le poème de Benott et les imitations ou traductions qu'on en avait faites et que nous étudierons tout à l'heure avaient dû singulièrement aider à les fixer dans les imaginations françaises.

Enfin, il n'a peut-être pas été étranger même à l'intérêt que l'Église témoignait à^ la ville de Priam. On sait, en effet, quMl y avait des évêques de Troie in partibm ; nous trouvons au début du XV? siècle ce litre porté par Jean Golombi, pénitencier du Pape en Avignon (3).

Nous voyons ainsi l'influence du livre de Benoit se continuer jusqu'à la fin du moyen-âge. On suit sa trace d*une façon bien plus marquée dans les œuvres quMl a inspirées. Mais *a vaut de faire cette histoire il convient de chercher quelles avaient été les destinées du Roman de Troie lui-même. i.

Tout d'abord il avait été remanié et rajeuni. Dès le XIIP siècle un certain Jean surnommé Malkaraume (&), c'est lui-même qui nous

(1) V. Reliq. antiq., t. I, p^ 205, dtê par M. Éd. Du Méril :

Jem of ail joye , jasper of jocundiiie , Stroog Troj in Tigorts and strenuytie ,

Moai mjghtie carbuude of vertue and valure, Of royall cities rose and geraflour.

(2) V. L. Puiseux, Étude sur le siège de 'Rouen en iAlS. (8) V. P. Paris, Manuscrits français,

{à) V. 2* partie , note sur les manuscrits de Benoit, p. à, manuscrit G. ( 903 ), et p. 18, une asses longue citation.

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rapprend « Malkaraumes dis à sornon » s'était emparé du poème de notre trouvère et Tavait intercalé sans façon dans une espèce d'histoire sainte, après le récit de la mort de Moïse (1).

Le procédé employé par Malkaraume pour s'approprier l'œuvre de sou devancier est des plus simples. Il consiste tout uniment à effacer partout le nom de Benoit et à écrire à la place Jean Malkaraume. C'est ce qu'il fait au début de l'œuvre. On a vu comment Benoit avait signé son œuvre. Voici la rédaction que le plagiaire a donnée à ces vers :

Geste estoire n'est pas usée , Ne an gaires de leus trovée Ne ancor ne fust elle traite , Ne fust Jehans qui Ta refaite Malkaraumes dis a sornon, L'a remise an tel mernon Et comencie et faite et dite Et à ses mains Ta tote escrites.

Et plus loin, là oii Benoit écrivait au vers 5050

• Benéiz dit que riens ne let De quant que Daires li retret Ainz velt tôt dire et recouter.

(1) Nous croyons devoir insérer ici tout le morceau, le plissage du sacré au profane.

Quant que MoUex en la mer passa, Ains qu'il morut ne qu'il passa Oiez qu^avint à Teretaige ^ .

De Troies la grant par le outraige Laomedon qui an fu roi^, ^

X Cornent Jason et ses conrois S*eschele et set anmis Mist fors dou port où furent mis, Quant Greu furent le verre querre Qui ettoit d'or, dedans la terre De Oethe, de Colchos jle, Od Jason' espousa sa fille Medea qui tant des ars sout Que le verre li dona tout.

Au revenir fu Troies destruite, Laomedon n'i fu pas cuite (quite) ; Ains i morut par la bataille Où oui depecié mainte antaille.

afin de montrer comment se fait chez Malkaraume

Friamus la refist puis faire Laomedon fils, et retraire En plus grant pooir et gtaat force , Que n'ot esté ; mais li esforce Que Paris fist dis Alexandre De Helaine, la mist en condre.

Quant sa tante ala requerre An Grèce, qu*amenA en serre Tbelamon qui Tout par la guerre.

En .1 . moutier la print Paris De lef la mer, don fu marris Menelaus ; car ert ^sis] maris ; L*ala requerre ou toute Grèce.

Là demoura X ans dei pièce Si con orrès ancor ancui.

Omers qui fu clers merveillox Et sages et essiautrez, etc.

Noire homme écrit (V. manuscrit 903, P 78) :

Jehans Malkaraumes n'i lait Chose nulle que Darës trait.

Il a soin seulement de supprimer en même temps , comme on gratte un nom sur un livre , ce qui était la marque particulière de Tauteur , par exemple la dédicace à la reine Éléonore.

Peut-être après tout le plagiat n'est-il pas aussi énorme qu'il peut nous paraître au premier abord. Nous avons déjà fait remarquer que le moyen, âge n'avait pas nos idées et nos justes scrupules sur la propriété littéraire , qu'il semblait regarder les œuvres poétiques comme impersonnelles. On sait qu'à Athènes on avait le droit ( qui nous seipble monstrueux ) de remettre au théâtre et de signer de son nom une pièce de Sophocle ou d'Euripide, à laquelle on avait fait des corrections» Le moyen-âge usait de la même liberté à l'égard d'auteurs qui n'étaient ni des Euripide ni des Sophocle. Il suffisait pour s'approprier, ou plutôt pour publier de nouveau une œuvre, d'en rajeunir le style. Ainsi a fait Graindor de Douai à l'égard de Richard le Pèlerin. Malkaraume appliquait à Benoit de Sainte-More cette commode jurispiiidence. Il se donnait sans doute pour excuse à lui-même que le livre original était dans un dialecte qui étonnait déjà les lecteurs. Peut-être aussi sa conscience lui semblait-elle suffisamment mise à l'abri par ce simple mot « refaite i , que nous le voyions tout à l'heure introduire dans son début , et par* cet autre mot : « Va remise en tel sarmon. • Il faut remarquer cependant que la déclaration est , à dessein sans doute , bien obscure , qu'il faut y regarder de bien près et avec beaucoup de bonne volonté pour ne pas y voir la revendication d'un premier auteur, et qu'on pourrait en tout temps, pour beaucoup moins , être accusé de plagiat

En réalité, Malkaraume ne fait que copier Benoit en changeant l'orthographe et parfois déplaçant un peu les mots. Il semble, du reste, avoir été médiocrement expérimenté en poésie. On rencontre sans cesse des vers qui n'ont pas la mesure voulue. Dans sa précipitation de copiste , il a par instants détruit la rime en oubliant le vers qui la constituait ou passant à la fois deux vers placés à la suite l'un de l'autre (1).

(J) Ainsi on trouve plm rimant avec amis.

Surtout il est eu général disposé à abréger. 11 n*a pas reproduit le début de Benoît sur les avantages et Timportancè du savoir , ni quelques-uns des détails qu'il donnait sur Homère. Il pense qu'il est inutile d'annoncer ce que contiendra son livre, que le lecteur le saura assez tôt, et il supprime le long résumé que Benoît a fait de son poème , le remplaçant par la courte analyse que nous citions tout à l'heure, et il entre tout de suite en matière par l'histoire de Peleus, père de Jason. Dans te courant même de l'œuvre il continue à rayer tantôt quelques vers, tantôt diÈs passages entiers , et jusqu'à des centaines de vers à la fois : c'est là sans doute ce qu'il appelle refaire (1). Il abrège les descriptions et les discours. Et ces suppressions altèrent parfois le ton général de l'œuvre. Il a réduit à trente-huit vers le récit du dernier combat d'Hector , et il l'a refait en se montrant favorable à Achille. Enfln , procédant plus sommairement encore pour la dernière partie du poème, il la raie tout-à-fait, et , quand il a raconté la mort de Polyxène et celle d'Hercule ( ^ 160 de K ) , il s'arrête et résume en huit vers les trois mille vingt-quatre vers qui restent encore dans l'original :

Des Grizoîs vos dirai la fin ; Asez en ala a déclin :

Ulixes si erra dis ans Parmei la mer à grans abans ; Eneas en Toscane vint , Si fonda Rome et tout latin.

Des Grizois demoura grant part Par mer, par terre et par essart.

Et il achève cette partie de son poème en ajoutant aux vers que je viens de citer quelques vers imités de la terminaison de Benoît, qu'il détourne à son profit et où il prétend défendre l'étrange composition de son œuvre (2).

(i) Par exemple au ^ 109 (T 66 de K) 66 Ters ; au f* liO (66-67 de K) 60 Tera; de même an T 117 ( 76 de K) la description du costume d^Hector et de sou cortège, la suite est réduite à vÎDgt-huit Ters : de même au f^ 119. — Au f" 130 et 181 (2AÂ-255 de K) il omet en. une fois &20 Ters. Au ^ 182, il abrège Tépitaphe d'Hector et la description de sa chapelle, û/., f> 1&8. — Au ^ 181 U passe tout ce qui concerne la recherche de Polyxène.

(2) Ci ferons fia bîeo est mesurt ; Vo» oreiBe», et ma poignîex,

Jehans a dit tant com il dare. Quant ne me poez de rien poindre,

Ha I enTÎouf , por coi dreciei For» que de tant qu*ai fait deajoindre

Quelquefois, cependaDt, il se permet des additions. 11 ajoute des réflexions galantes, ou prête à Achille un monologue de ce caraolère. Parfois il éprouve le besoin de compléter son auteur en intercalant dans son œuvre des morceaux de sa composition , où il fait preuve de lectures. Ainsi, lorsque, dans le conseil de Priam, Hélénus a essayé (V. Bom. de Troie, v. 8967) d'empêcher le départ de Paris et annoncé les malheurs qui en naîtront , Malkaraome fait intervenir Hécube , dont rien n'avait indiqué la présence , et lui prête un assez long discours. 11 trouve là nne occasion de lui faire raconter le songe« qu'elle a eu lorsqu'elle portait Paris dans ses flancs , et les amoors de Paris et d'Œnone, et de traduire des fragments de d^ux Héroîdes d'Ovide. Pour rattacher ce hors-d' œuvre à son poème,. il termine son récit en ces termes :

Que diroie ? ne crurent rien Ce que la dame dit por bien.

De même, dans un autre endroit, lorsque Benoit (v. 23665) raconte que Ménélas est allé chercher Neptolémus , Malkaraume , qui tient à faire montre de son érudition , introduit là le récit en trente . vers de

la ruse employée par Ulysse pour découvrir Achille à la cour de Lycomède ; il ne s'aperçoit pas qu'il a mis tout à coup Ulysse à la place de Ménélas, et qu'un peu après il raconte les exploits d'Ulysse devant Troie en l'absence de Ménélas.

Enfin, il a des scrupules religieux auxquels n'a pas songé Benoit, mais qui viennent naturellement à Malkaraume , faisant entrer le poème de Benoît dans^une histoire sainte. 11 ne veut pas accepter les divinités païennes. Si le poète qu'il copie parle d'un sacrifice offert « à la déesse Diana, » le plagiaire plus timoré écrit « à cest diable dict Dyana. » £t ailleurs il parle du temple où « Dyane diables résonne. «

Ma matière quo comeiuai ?

A lei tantost reTertirai.

De Josùé oïea le livre :

Li mien anmi, toi a délivre Juaques ci je vos ai conté Con cil de Troie furent donté

Par les Griaois et lor bonté ;

Or est bien drois que je tous die

De Josué et de sa vie.

Hors fu Moiseji, con je contoie

Ains que deisse les fais de Troie, etc.

En somme, toute cette partie du volume de Jean Malkaraume .n*est qu'une médiocre copie de plus du poème de Benoît. ^

Il était au moyen-âge un autre genre de succès réservé aux poèmes Tavorablement accueillis par le public, un signe éclatant de leur popularité. Non-Seulement ils étaient lus, répétés, repris de temps en temps sous une forme nouvelle ; mais le récit des aventurés de leurs héros, quelque étendu et quelque abondant qu'il fût, ne suffisait pas à défrayer Tenthousiasme des auditeurs. Si, comme ici Hector, comme ailleurs Roland, le personnage succombait dans le roman même, et qu'il fût par conséquent impossible de donner une suite à ses aventures , Tadmiration remontait, on^luî refaisait lyie jeunesse héroïque , on écrivait ses Enfances : l'intérêt se répandant sur tout ce qui le touchait , il devenait bientôt le centre de tout un cycle, on lui constituait toute une famille héroïque, une généalogie ascendante et descendante. On connaît les Enfances Roland , les Enfances Ogier , les Enfances de Charlemagne. On a chanté toute la postérité de Doon de Mayence, d'Aimery de Narbonne, et la race d'Hardré. Les héros de la Geste ' lorraine, Begon et Gavin , ont donné naissance à toute une dynastie ; . on a chanté leur père , on a chanté leurs enfants et les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième génération^ Leur descendance a été assez nombreuse pour peupler à elle seule ce cimetière tragique de Bordeaux , aussi tragique que celui des Capulets dans Shakespeare, où les deux races ennemies, celle des Lorrains et du vieil Hardré de Bordeaux, se retrouvent face à face jusque dans la mort.

Ce genre de succès n'a pas manqué au Boman de Troie. Seulement nous devons à la vérité d'avouer tout de suite qu'Hector a été moins bien traité que beaucoup de héros du moyen-âge, jet que les deux œuvres qui sont venues se greOer sur celle de Benoît et se sont inspirées d'elle, n'offrent qu'un faible intérêt et témoignent d'une imagination médiocre. On peut donner justement le nom ôl Enfances d Hector à un poème de près de deux mille vers qui , dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale (1), appartenant au XIV' siècle, précède le Roman de Troie»

(1) V. Bibl. imp., manuscrit français, n*" 831, XIV* siècle, ^ i-12. 12 ff cl 1/2, 88 vers à la page, 1988 vers. Le poème n*a pas de titre. Celui que nous lui donnons est indiqué par le sajet. L*aspect du manuscrit, les lettres ornées qu^on y rencontre à chaque pas, certaines incorrections du texte in-

ET LE ROMAN DE TROIE. ftH

et OÙ Ton a voulu raconter le premier exploit du fils Ae Priam. L'auteur^ du reste, reconnaît lui-même que sou livre procède de celui de Benoit ; car il y renvoie expressément en un passage. Parlait de Thumilité d*Hector , il ajoute : « com dist Tautor en cest roman. » Et « cist romans » ce n'est pas son propre ouvrage (1), c'est le Roman de Troie que l'on trouve plus loin dans le même manuscrit.

L'auteur a voulu évidemment faire pour Hector ce qu'on avait fait pour tant de héros, et réparer une lacune de l'histoire. Il n'a pas été en peine de lui trouver un^ adversaire digne de lui et dont la défaite

diquent une main italienne. Ce volume est une Encyclopédie, Il confient: ^ 1-12, Hercules; — 18, Hercules et les Amazones; — 17, le Roman de Don Chaton; — 25, De regimine familiœ; — 27, Boece; — 52, la Passion; — 61, Secretum Secrttorum ; — 11 ^ des Principaux royaumes; — 80, le R^ne des Famés (Amaxones); — 81, le Roman de Troies; — 251, Origine des FrançoiSi Eneas et Romulus; — 267, Histoire de Rome depuis Eneas, « quant Troies fu destruite >, Roman de Landomata ; — 269 , Histoire de Philippe de Macédoine et d'Alexandre. ^

(1) On n*en connaît qu*un second exemplaire (*) que je TOis signalé à Oxford ( ms. Canonici) par M. P. Meyer (V. Miss, se, t V, 2* série, 1868, p. 163 et 250). Les deux fragments reproduits par lui ressemblent beaucoup au texte que nous aTons eu entre les mains, sauf que Torthographe est différente et la versiGcation un peu plus incorrecte encore. On serait tenté de conclure du rapprochement des deux textes et de la nature toute spéciale de leurs fautes (**}, que le poème lui-même était rœuvre d^un Italien, et ce serait une preuve 4e plus du succès obtenu chez les étrangers par le Romtm de TroUm Les Italiens avaient été si fortement intéressés par cette œuvre qu*Us avaient voulu lui donner une suite ou plutôt un commencement. C^est aussi ravis de M. Meyer à propos du manuscrit ^^Oxford* f n (aut donc le joindre, dit-il, au groupe déjà considérable des poèmes composés en français par des Italiens, principalement par des Lombards et des Vénitiens. »

Il est à noter pourtant que £Ous des vers diversement altérés qu*on rencontre dans les deux manuscrits il est aisé de retrouver un vers primitivement correct. Ainsi on lit dans le ms. 821 :

Vers nule ne fu jamais vilJans

et dans le manuscrit d^Oxford :

Contre nuls ne fu Tilains.

Il est fticile de reconnaître entre ces deux versions le vers original :

Vers nul ne fa jamais rilains. '

(*) L« eopiaU du xns. d'Oxford s'est nonun^ à la fia de son travail :

Senei l'escrit scriptor noxnei Et plaattf de monoie ^

Coi Dieu doint vie et saiatè» St d'amor oompUe joie.

(**) Voici des exemples de ces incorrections, fait d'un étranger qui a lu plutôt que prononcé notre langue :

Cil de la vile ne s'arestent Sans meter piez en streveure (f* S).

De bsordier vielz ei jovent (f 12). Une rien mont li vali

Des sor saili li sans paurc Q'armez estoit et bien garai.

BENOIT DE SAIi\TE-MORE

s«ffit à illustrer ses débuts* Hector vengera sur Hercule la mort de son afeul LaornédoD.

Q a, du reste^ justement senti que pour grandir son propre personnage il convenait de laisser au héros grec toute sa grandeur et sa gloire» Aussi Hercule nous est-il toujours présenté comme un fort géant qui ne le cède qu'à Hector (1).

Le fils d'Alcmène est allé assiéger PbylemiaLs dans sa ville de Termacbi. Priam, dont celni-ci est le parent, se désole de ce nouvel outrage d'Hercule à sa race.

Quand Hector, qui n'est encore qu'un enfant, voit pleurer son père.

Par pou de duel quil ne despere , De son cler vis qui fn riant Ëmpalli de mantallant , Le suen esgard devint félon.

c Nul ne te peut reconforter, ni donzellés, ni dames, ni baschelier. « Le preux enfant n'alla pas dormir en lit, mais il prépare son armure, « le hardi enfant » et il envoie défier Hercule. Celui-ci se sent pris de pitié pour son jeune adversaire. C'est l'ébauche du Cid ;

L'enfanz me semble de haut coraige ; Ce poise moi se il volt morir.

Cependant il accepte le défi. De toute la nuit l'enfant ne peut dormir

(i) Nm trovons par escripture

Que Hercules oulre nature Fu fiers, ardiz sortoi et grani.

Sages, legiers et sorpuissaui ; Ne combati jamais i nus Que briemant ne fu vanchus.

De lui tesmoinent petit et granz QuMl sormootait trestoa jeianz Et ocioit ors et lions, .Serpanz centaures et dragons.

Ne fu au suen tans en tôt le mont Tant fier con lui noiras ne blont Fors seulement Hector le pros Qui d'honor querre fu famoa,

Le fils Priam, le noble roi,

Le miaudre home de noie loi.

Celui fo filz roi de Proece

De cortoiaie et de largece

De sans d*ardimant et de mesure

Fu voir parant et de droiture.

En parlier fu sortos plaisani

Vers nule ne fu jamais viUans

Voir que en bataille fu aapre et durs

Plus que n*est perons en murs.

Humble fu sortos et plain

Com di)t Tautor en cist romao.

Ne sai plus dir ne n*en sauroie

Tant bien de lui que pins nVn soie.

de la joie quMl sent à la pensée de sa première bataille. Le leodeflorain, le combat s'engage. Hercule, qui (1) croit avoir boii marché de son ennemi , le henrte et pense le renversa ; mais il tient bon , et c'est Hercnle lui-même qui roule à terre. Hector, aussi généreux que fort et brave , ne veut pas profiter de son avantage ;

Car ne se doit par mortel guerre Ferir nus home qui soit à terre.

La lutte recommence, et Hector porte au chef grec un coup terrible qui le renverse tout sanglant. Hercule s^étonne d'avoir trouvé son maître. Cejpendant au moment de mourir il pardonne à son jeune vainqueur. Il a reconnu en lui l'empreinte divine , il rend hommage à ses grandes destinées. Le poème finit par le retour d'Hector à Troie et le récit de l'accueil, qui lui est fait :

Ouant Priam ot voîrement seu Cornent son fil ot confondu Le fiers jeiant mors et ocis Oai Lanmedon laissa mendis , N'en demandez s'il fu joiant :

Plus de cent fois baisa Tenfanz.

Troie est en fête. Les réjouissances et les plaisirs durent plus de deux mois. Le poète , qqi ne se sent probablement pas la force de les décrire , dit en finissant :

Trop seroit long le parlement ; Por ice ci m'en vuel sofrir :

Ne dirai plus , ainz voil theisir.

(I) Notons en passant quMl eiistail probablement déjà, au temps de Benoit, ane histoire poétique d*Hercule en langue Yulgaire. C'est ce que semblent indiquer quelques vers au début du Roman de Troie (790-797) qui résument toute la vie du héros thébain, comme si c^était là une chose bien connue ées auditeurs. On y devra remarquer entre autres deux vers où il est question de ces bornes d^Hercole ou d*Arcu, qui figurent dans le Roman d* Alexandre:

Et les bornes iluec ficha 0& Alexandre les trova.

Ils prouvent que M. P. Paris avait raison quand il refusait d'y reconnaître les Bornes d'Arthur, C*est Thomas Kent qui le premier voulut placer là un nouvel exploit du rai Breton.

/jii BENOIT DK SAINTE-MORE

Nous venons de voir ce qu'on a fait de la jeunesse d'Hector; le héros troyen n'a pas été plus lieureux dans sa descendance poétique.

L'auteur du Manuscrit 821 semble avoir voulu donner à ses lecteurs un véritable cycle troyen. Dans ce même volume où se trouvent les enfances d'Hector et le Roman de Troie , à la suite de celui-ci aux P** 264-269., entre une histoire des Troyens et de leurs colonies, telle que la racontaient les chroniqueurs du moyen-âge , et une histoire de Daires Philippe et Alexandre qui se rattache à la première, on trouve le récit en prose des aventures de Landomata, fils d'Hector (1). Cette histoire est sortie des entrailles de notre poème , elle appartient en ses origines à Benoit lui-même. En effet , complétant en ce point le texte de Dictys , il avait arrangé tout un petit roman pour un fils d'Hector qu'il appelle Landomata. Il nous dit qu'une étroite amitié l'unissait à son frère d'unv autre lit, Achillides, fils d'Andromaque et de Pyrrhus; que, grâce aux secours fournis par celui-ci, les fugitifs de Troie, sous la conduite de l'héritier d'Hector, furent rétablis en grand honneur et en grande joie; que son frère lui fit porter couronne (v. Rom.^ V. 29575-29628). C'est ainsi que Benoit résumait toute son histoire en regrettant de ne pouvoir la raconter lui-même et semblant appeler un continuateur qui, on le voit, ne lui a pas manqué (2). Déjà, dans une autre partie de son poème, s' écartant en ce point de la tradition homérique, il donnait deux fils à Hector, et ces deux fils ou du moins l'un d'eux échappait au massacre des Troyens. Le moyen-âge, en effet, a besoin d'eux. Ils doivent être lès ancêtres fabuleux des grandes races royales de l'Europe. Pour cela, ils changeront plusieurs fois de nom. Chez Benoit ils s'appellent Landomata et Asternantès ; Francus attend encore dans l'ombre de l'avenir.

Du reste, l'imagination de Benoît et celle de son continuateur n'avaient pas tout à créer ; ils n'ont inventé ni leur existence ni leurs aventures : ils n'avaient eu qu'à développer un thème indiqué tout au

(i) Cette histoire de Landomata se retrou?e, sous le nom de Landromatha ou Landromacha dans le ; manuscrit 7b5. • ^

(2) V. Roman de Troie, v. 39625. !

D'eb TOfl porrions moU retraire ATestoire. if

Mrs dès or veul fjie a chief traire,

moins par des auteurs anciens. Non-seulement Dictys et Darès donnent à Hector deux fils, Astyanax ou Scamander et Laodamas (Laodamanta, on voit où Benoît a pris Landomata) ; mais, dès Tantiquité classique, Anaxicratès, au 2* livre de ses Argoliques, en disait autant ; les noms seuls étaient différents , les enfants s'appelaient Ampbineus et Scamander. Eusèbe, dans sa chronique, raconte (anno 862) que les fils d*Anténor établis à Troie en Turent chassés après 22 ans de règne par les enfants d'Hector. Servius (Œn. , l. 9 , 264) raconte qu' Astyanax, proclamé roi après le départ des Grecs, fut détrôné par Anténor puis rétabli par Énée. Un certain Abas (v. MUller, Hist. grœc. IV , 278) rapporte également que les descendants de Priam reconquirent rhéritage paternel. On retrouve là le thème qu'a brodé assez pauvrement le continuateur de Benoît.

Quelque peu d'intérêt que présente son œuvre, on nous permettra d'en donner une idée sommaire. On lit au début: « Or à ceste partie, dit le « conte , et la vraie ystoîre le tesmoine , si com est trové au latin , il est « translatez au roman que Hector li proz et li vaillant filz Priam , li roi de « Troie, puis sa mort avoit leissé 1 . filz de sa feme Andromacha que len c apelloit Landomata, biax enfanz et jovanciax. » Une grande tendresse unit Achillides, fils de Pyrrhus et d' Andromaque , et Landomata. Devenu grand, celui-ci demande à son frère « qu'il lui départe sa terre et qu'il ira voir en son « pays s'il y trouve encore ceux qui l'ont trahi. * Achillides lui départ sa terre. Il arrive à Troie et « y trouve Drualus, neveu d'Anthenor, « molt cruex et pesme qui avoit forteresses fermées et tribouloit les gens c du paîs de son povoir. Drualus vaincu et pris par Landomata est escorjez « liés à une chaisne de fer, batu et morut en tel ()oine et torment , et « morut enchaenez comme chien. » Pour achever les expiations, Landomata « saisit le vieil Calcas et le fait enmurer en une tourelle où il fina c sa yie. Menelaus s'enfuit pour la double de Landomata, et celui-ci « accueille son peuple. » Ainsi vengé de tous les ennemis de sa race, le jeune prince, par le conseil de ses barons, épouse Themarida, i fille orpheline du roi de Coine , qui estoit et confinoit aux Troyens » , et par cette union double sa puissance. Il en profite pour étendre au loin ses conquêtes, bat le roi « d'Yorgie et va par Turquie sur le roi d'Arménie. • Le roi assembla son trésor « et prit s'en à aler as montaignes où il avait

moult fortes roches , cbasteaux et doignons et autres forteresses. » Seft sujets le livrent à Landomata qui le fait enfermer dans une chartre obscure et ne lui fait servir que de Tor et de Targent, en lui disant que, sMl avait été large envers ses chevaliers, ceux-ci l'auraient défendu. On reconnaît là un confus souvenir de l'histoire de Midas mêlé aux habitudes du moyen-ftge. Landomata poursuivant ses conquêtes soumet la « Sorie » et F Egypte jusqu'à la mer de l'Inde i il revient en Coine où sa femme lui donne un bel enfant, « mais an cest livre ne fu pas mencion i- de ses ncuxs* Ainsi complaît à nostre sire Deu , li rois puissant Lanr domata li pros et li vaillant , eom vos avez oï , trespassa de ceste vie « et fu enseveliz à grant honor ausi com se convenoit à tel roh Et ausi € fenis la veraie ystoire de Landomata, filz le bon Hector de Troie ; ausi 1 com fu trové an un armaire an latin de gramaire, ausi fu retraiz ao « françois por délit et por ciaus qi ne antendent la letre et se délitent ou « romanz lire. Amen. »

€e maigre et insigni^ant petit roman, oii l'auteur a mis aussi peu d'imagination que de géographie, est-il une œuvre originale, l'essai de quelque écrivain solitaire, peut-être du scribe même de ce manuscrit , qui se sera senti pris d'émulation; la composition même du volume telle que nous l'indiquions tout à l'heure autoriserait à le supposer ; ou bien est-ce une traduction ou sûnplement un résumé de quelque conte plus étendu ? La question est difficile à résoudre , et , en présence du peu d'intérêt que présente le livre, semblerait assez oiseuse. La lecture du poème de Benoit, combinée avec l'ignorance courante du temps , suffirait à expliquer une pareille création , sans qu'on ait besoin d'aller chercher quelque roman antique. En tout cas , ce sont là les deux seules branches qui semblent s'être greffées sur l'histoire d'Hector.

€ependant^^ le récit même de Benoît poursuivait son succès. On sait quelles transformations ont subies à une certaine date les oarrations poétiques qui avaient charmé le moyen-âge , et comment , lorsqu'on cessa de les lire en vers, on les lut en prose. Grâce à ce rajeunissement , les Romans de la Table Bonde, Renaud de Montauban, etc.« charmaient encore le XIV et le XV' siècle, comme la première rédac- | tion avait charmé le XII« et le XI 11". Le Roman de Troie devait avoir f

ET LE ROMAN DE TROIÇ. [{il

le même sort (1). Dès le Xlll* siècle, on le traduisait en prose et on le remettait ainsi en circulation ; seulement c'était là désormais pour Benoit un succès anonyme. La fortune envieuse continuant à' s'attacher à lui , son nom et son souvenir s'effaçaient de plus en plus, son œuvre changeait de caractère apparent, et il faut quelque attention pour la retrouver dans ses transformations nouvelles.

Il faut ajouter que les traducteurs de Benoît faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour ensevelir complètement sa gloire et son nom , et faire disparaître toute trace de lui. Ainsi a fait l'auteur d'une rédaction en prose du Roman de Troie , que la Bibliothèque impériale possède, sous le n* 785, et qu'on retrouve avec quelques variantes dans le n* 1612, intitulé Le noble Roman de Troie, dans les manuscrits 1627 et 1631, et dans un manuscrit de St-Pétersbonrg. Il revendique pour lui-même Thonneur de la composition, eu reprenant une formule bien des fois répétée au moyen-âge, mais dont la fausseté et l'impudence se trahissent ici d'une façon éclatante. « Après, nous dit-il, ce que j'ay leu, releu c et pourveu par maint esforz es livres qui sont es aumeires Mgr St- « ' Denis en France , especialement en cellui qui devise appertement «( l'afaire de Troye la grant, je ne me puis trop durement esmerveiller « ne esmayer quant aucun preudomme n'est venu avant qui eust entre* « prins à translater le latin de ce en françois. Car ce seroit une chose « que voulontiers orroient gens povres et riches , mais qu'ils eussent « voulenté de l'escouter et d'entendre belles aventures moult plaisans. < Si m'est venu en voulenté d'en traictier et de le mètre en romant

(1) Il a figuré sous cette forme dans la Bibliothèque des Ducs de Bourbon. Je lis dans le Catalogue de leur Bibliothèque (V. Mélanges de littérature, etc. Bibliophiles, 1850), p. 120, n* 154, le Kvre de ITsldre de Troye, en prose, manuscrit cuir blanc. En fait de livres qui se rapportent à notre sujet, on y trouvait encore , n* 139 , une Ystoire de Troye escripte à la main , satin tasné ; n<* ^9 , le livre des histoires Troyennes; n<> 50, la destruction de Troye la grande, rimée, historiée, n* 210, la destruction de Troye par personnages ; n* 192 , abrégé de la destruction de Troye, en 5 feaillets ; ii* 36 , le livre de Genèse ; n<> 140 bit, Croniques martiniennes.

(2) V. Bibl. impériale. Manuscrit no 785, f. fr. (ancien, 7187 3. 3.) , in-fol. de 138 feuillets du XV* siècle, écrit en gothique cursive qui ressemble à des caractères de civilité. — Ms. 1612, Dou noble Roman de Troye, 1&2 feuillets, XIV* siècle.— Ms. 1627, la dernière Estoire de Troye, XIII* siècle.— Ms. 1631.^La même traduction se retrouve dans la Bibliothèque impériale de St-Petersbourg, n** 12, et souf ce titre, Histoire de la destruciion de Troye la grant translatée de latin en français , manuscrit de 124 feuillets, à deux colonnes, orné de miniatures avec les initiales peintes en bleu et rouge, XV* siècle.

ff tout au mîeulx que je pourray. » L'expression de ces regrets est ici d'autant plus originale que le plagiaire anonyme qui les fait entendre va, comme le faisait Malkaraume, copier tout au long (en prose, il est vrai) Benoît de Sainte-More , l'auteur même de cette œuvre qu'il gémit de ne pas voir en notre langue. On en pourra juger par cette citation : « Et diray en telle manière à l'encommancement que nulz homs , si te comme Salmon dit et tesmoingne et bien le fist escrire en son livre tr ne doit sceler (celer) son sens ne ce qu'il scet de bien , ainçois le n doit monstrer et aprendre à un chascun en telle manière qu'il en « puist avoir proufit et avancement de bien comme nos prédécesseurs * qui trouvèrent les pars et plusieurs autres bons livres et les philoso- « phes qui trouvèrent lies sept ars parquoy tout le monde est enseigné « et aprins. Car se il s'en fussent teuz, tout le monde sceust moult « peu de bien et vesquissent les personnes très folement comme gens « qui eussent peu aprins et retenu en démenant leurs vies comme < bestes, et ne sceust len que feust sens ne savoir et n'eust on fait « que regarder l'un l'autre. •

Il est difficile de reproduire plus exactement un texte: on retrouve jusqu'aux rimes ; et difficile aussi de rencontrer un plus impudent plagiat. La suite n'est pas moins fidèle. « Et pour ce vous commenceray « Tistoire de ce livre et vous metray en Romant afin que ceux qui « sont mauvaisement leltrez mieuk l'entendent en françoys que en latin. « Car l'istoire en est moult plaisante , de belle euvre et de grant fait. « Si vous diray comment Troye la grant fu prinse ; car trop peu en « scet on la vérité. Moult grant temps après que ce ot esté Rome avoit « ja duré auques longuement ; au temps que Saintes qui estoit un riche f « clerc et puissant et de bault parage, advint que iceluy Saintes ot un \ « nepveu qui merveilleusement fu sage et bien lettrez, tellement que « la parole en estoit par tout le pays et tenoit escoles à Athènes, qui « . avoit nom Cornélius. Cestui Cornélius regardoit un jour en une ar- <r moire pource qu'il vouloit traire aucuns livres de grammaire qui | <. estoient dedens, et tant y sercha et quist que il y trouva entre les j <r autres l'istoire que Daires avoit fait et escript en grue langue, r « Cestuy Daires dont je vous parle fu nez nourry en la cité de Troye i « et demoura toujours dedens que onques n'en issi tant que l'ost fu j

departy, où il fist tant de proesses et de chevaleries aux assaulx que maintes gens s'en émerveilloient. Il fa à merveilles bon clerc ; car il scavoit les sept ars plus que nul autre et pour sa grant science volst il mettre en mémoire tous les faiz ainsi cotnme ils estoient

avenuz etTescrit en grec cbascun jour Mais une grande aventure

lui advint telle que son livre fu perdu une grjant pièce , et de long temps ne fti véu et tant serché qu'il fu trouvé à Athènes et le trouva le dit Cornélius qui le translata de grec en latin par son grant engin , parquoi l'istoire nous devons mieulx croire et y ajouter pleine foi. Et bien nous povons dire pour vérité que ceste ystoire est peu comptée ou ramenteue en maintz lieux. Or vous en voulons Tistoire dire et encommancer sans y riens mettre ne adjouster si ce n'estoit que nous trouvissions aucuns bons motz qui bien y fussent seans et poursuivrons la besogne au mieulx que nous pourrons (1). » On retrouve également Benoît de Sainte-More dans la première réponse de Briséida à Diomède. « Briseida fu pros et sage. Sire, dit c elle, à ceste fois n*est il lieu ne raison que d*amer vous tienne « parole. Mais mon bon ami que jamais ne cuyde recouvrer , que « tant amoye et congnossoye , ma len fait laisser à tort et sans cause. « Pourquoy j'en ai moins cher mon corps, qui tant estoit ayant c honneur. Si ne devez pas vouloir que je féisse chose que on déust « à mal retraire. Mais tant vous cuide de hault et de grant parage et c preux selon mon avis qu'il n'ot au monde pucelle, tant soit elle c bonne ne belle pourtant qu'elle voulsist amer par amour que point « vous déust reffuser. Mais d'amer n'ay je couraige ne talant ne « jamais Dieu ne le me doint avoir I car j'ameroye mieulx mourir « prochainement. » « Douce dame, sachiez de vray que en vous ay mis « toute mon espérance. Et quant amour veult que vostre soye à son « gré et à son plaisir, vous ameray d'amour vraie en attendant vostre t mercy. i Se ne puet plus parler et toutes fois il est moult liez de « ce que point ne apparoît qu'elle en soit courroucée (2). »

(i) 11 est à noter que malgré cette fidélité première il se permet pourtant de temps eo temps quelque» changements et corrections qui ne sont pas des plus heureux. Il écrit Thescus pour Telephus, etc. (3) V. le Roman de Troies, ^ 63, et le Roman de Troie, f. 135^7-136^8.

La jolie scène du premier hommage offert par Diomède à Briséida rappelle lout-à-fait le vieux poème. « Diomedes ala jouster à Troylus pour l'amour cjie sa mie , si le trébucha dessus la selle de soo cheval à terre , puis prend son destrier et le bailla à un sien escuier duquel il dist : • Ya-t-en isnellement à la fille Galcas de Troie et lui présente ce destrier de par moy et lui dy que je Tay gaigné au chevalier qui moult est Son enemy et pour Dieu lui dy qu'elle ne reffuse mes prières et que en elle est tout nion espoir. » Si s'en va tantost et descendi devant la tente et salua la pucelle de par son seigneur en lui disant qu'il avoit le destrier de Troylus gaigné et vous mande que il se penne pour vous comme celluy qui est tout vostre. Laquelle pucelle prend le cheval par la resne et dist : < Va à ton seigneur et luy dy que mauvaise amour me porte quant il hait ceulx qui m'ament; mais je croy bien qu'il en prendra retour , ne demourra gaaires. Rar il if est pas home qui grandement ^arde de sa honte vanger. Va et si retourne arrière et me salue ton seigneur. Kar grant tort auroie de lui haïr puisqu'il m'aime > (1).

On aura aisément en tout ceci reconnu la marque de notre poète. Non-seulement les sentiments, )es idées sont les mêmes, mais des phrases entières s'y trouvent textuellement copiées. Toutefois on a pu remarquer que le traducteur abrège , il choisit dans son texte : il met en récit des discours ; le dialogue a moins de vivacité : il supprime certains détails qui donnaient de la vie et de la réalité à la narration (2). En somme le texte de Benoit reste plus riche et plus poétique que la traduction. Cependant il est impossible de ne pas l'y reconnaître.

L'auteur du n"" 1612 ne le suit pas de moins près. Cependant ce n'est pas une simple copie du n*" 785 : il y a là deux coupables. En effet, le début du manuscrit 1612 diffère tout-à*rait de celui que noas signalions tout à l'heure. Il commence par déclarer qu'il n'écrit < non « mie tant seulement por délit et profflt des autres , se nus en est mains' c sachant de moi ; mais pour moi meismes delitier et adrecier à bien. »

(i) V. le Homan de Troies, f<> 66, et le Roman de Troie^ v. lâ2AÂ-lâ802. |

(2) Nous De retrouvons plus Ici la description du pavillon de Briséida , ni le nom de Técujer de i

Diomède. La jeune fille prend le cheval par la rêne. Dans le vieui texte, c*était par Tamielet d'or à f

cristal. k

Il a choisi Thistoire de Troie de prérérence à celle des Romains, quoique celle-ci « soit plus noble et de graignor affaire t , parce que « molt i « ot d'une et d*autre part des nobles bornes de grant autorité et de grant « savoir et de grant fierté aux armes où il esproyèrent merveilleuse- « sèment li un à Tautre vertu ; c'est force de cors et engin de cuer » (1).

Il ne dit mot de Cornélius Nepos; mais il lient à bien préciser le lieu de la scène, et commence son récit par quelques détails géographiques , disant que • Troye fu une partie d'Asie que Ton appelle « Turquie oultre la mer de Grèce, et de la partie dou soleil levant « s'estend la terre de Perse, par quoy l'on vait jusqu'à la mer d'Inde, « et devers le soleil couchant le bat la mer de Grèce, que Ion appelle « bouche d'Ovide (Abydos), qui s'en entre par devant la noble cité de « Gonstantinople. » Il nomme l'Arménie et la Géorgie.

On voit qu'il a lu Guido, et qu'il le mêle à Benoit. C'est de Guido qu'il se souvient lorsqu'il se refuse à décrire les splendeurs de la chambre de Beauté : ^ La chambre où estoit Hector et son lit ne convient pas « descrire les merveilles que il avoit dedens tregetées par art de nigrof mance, que toutes estoient besoignables et choses de grand délit. Et • por ce me sofrera ge; quar il y avoit or et argent et ce estoit la « plus ville chose > (2).

Mais c'est bien à Benoit, et non à son imitateur, qu'il emprunte, comme le faisait le traducteur précédent , le récit des amours de Troîlus et de Briséida. (V. T 50 r°. ) Tous les détails principaux sont textuellement reproduits. Il n'omet aucune des réflexions du trouvère sur la faiblesse féminine; c'est le plus exact de ses traducteurs. On ne lit pas, il est vrai , chez lui le nom de SalomQU , mais on y retrouve son éloge de la fenmie forte et tous les traits du texte : « Il dist fort par la foi- « blece qui est en elles, etc. » (3).

C'est Benoit encore que l'on reconnaît dans le chapitre qui a pour titre : « Coment Diomedes fu en grant dolor par amors (fol. 56-57). > Le traducteur abrège; mais dans ce qu'il conserve. ce sont les termes

(1) V. te Noble Romanz de Troie, manuscrit 1612, f* 4.

(2) V. Id., manuscrit 1612, ^ 56.

(3) V. Id, , f^ 50. 11 nous offre une variante curieuse du vers 13&57 : « Et par le chant de precheours en sont maintes conquises. »

Il^2 BENOIT DE SAINTE-MORE

mêmes du premier auteur ; qu'on en juge (i) : « Mais qui est en joie ne « repos , Diomedes en est tout le contraire ; quar amors le travaille en « tel manière que il ne peut reposer ; quar celui ne peut estre longuement

« en joie qui est tourmentés par amors Et por ce Taloit il maintes

« fois veoir et ceste estoit à merveilles sage ; si conoissoit bien as sospirs « et à regart que.il estoit soupris et por ce li estoit elle .M. tans plus t dure ; quar ce est naturelle chose en feme , que se elle seit que vos M Famés adès vos sera plus orguillouse , et nulle fois ne vos regardera ^ que ses eauz ne soient plains de fierté et de desdaing , et molt vendra « chier le bien avant que len Tait. Et ce est molt contraire chose que « d'amer là où len est haï par semblant. Et grant merveille est cornent « ce peut estre. Et assez plus fort est quant home covient preier celui « ou celé qui le despite. »

Et plus loin , quand il raconte la mort de Troîlus , il n'a fait vraiment que rompre les vers du poète : a Si en fist après grant cruauté et grant « félonie et bien s'en deyoit et pooit soufrir. Dieuz doint que encores « s'en repente , quar maintenant fist atachier le cors à la coue de son « chevaul et le traina grant pièce après $oi parmi le champ. Et quant a la novele fu séue parmi la bataille si véissies Troiens braire et « crier, etc. (2). »

En tout cela nous voyons des plagiaires se parant impudemment des dépouilles de notre vieux trouvère. Le plus piquant de l'aventure, c'est que les voleurs font le procès au volé, et, tout en le copiant textuellement, ils l'accablent de mépris et Taccusent de mensonge. « Si vous ay mené, « dit le manuscrit 785 , jusques à la fin de la vraye istoire de Troye , a selon ce qu'elle fut trouvée en langage des Grégeois , fut mise en latin, « et ge l'ay mise en Romans , non pas par rimes ne par vers comme « font les menestres qui font de leurs langues assez de contreuves pour « faire maintes fois leur proufflt d'autrui dommage; mais par droit « compte , selon ce que je l'ay trovée , sans riens covrir la vérité ou de « mensonge demonstrer. en telle manière que nulz ne pourroit riens « adjouster que pour vérité deust estre tenu. »

(i) Cf. Benoit, le Roman de Troie, ▼. 1^927. (2) V. le Noble Romanz de Troie , ^ 95.

ET LB ROMAN DE TROIE. /i25

L'auteur du mauuscril 1612 répète TinsiQuatioD presque dans les mêmes termes. Seulement, à l*en croire , .soo livre aurait une bien plus illustre origine ; ce n'est plus dans les armoires de St-Denis, mais « en Palmaire de St-Pol de Gorinthe » qu'aurait été trouvé ForiginaK Avis à ceux qui croient à un Darès grec. Voilà un puissant témoignage en leur

faveur (1) I

Mais ce n*était pas seulement sous cette forme que le vieux poème ainsi rajeuni était offert à la curiosité publique. On le retrouve sous des titres nouveaux et là où Ton ne songerait guère à l'aller chercher. Il est devenu livre d'histoire ; ses inventions les plus hasardées, les aventures galantes de ses personnages , sont considérées comme des faits authentiques qu'enregistraient scrupuleusement les prétendus historiens du temps, et dans ces conditions nouvelles un long avenir leur est encore réservé. L'œuvre de Benoit fidèlement «reproduite va constituer à elle seule une des plus fortes parties de ces énormes compilations où le moyen-âge allait apprendre l'histoire de l'antiquité , et qu'il lisait avec tant d'intérêt et de confiance, sous les noms A^ Histoire universelle , ^2'^toires cTOroses, Fleur des Histoires, Mer des Histoires, etc., et qui ne sont la plupart du temps que la traduction en prose des différents poèmes empruntés à l'antiquité païenne ou juive , de ceux en particulier que nous analysions tout à l'heure, comme on peut le voir dans un de ces titres consciencieux comme on en faisait au XY' et au XYP siècle, et qui pouvaient presque dispenser de lire le volume: Histoire Universelle

(i) Nous donnons ici les dernières lignes des deux manuscrits 1612 de Paris et 4 S de St-Pétersbourg, pour qu*on puisse comparer de plus près les trois traductions. — 1613, f* 1A2 : « Si vos ai ore menée « à fin la Traie estoire de Troie selon ce qu*elle fu trovée en Talmaire de Corrinte en griiois lenguage, c et dou grizois Ai mise en latin, et je la translatai en françois et non pas por rime ne por vers où il

• covient por fine force avoir maintes menchoignes com font ces menestriei qui de lor lengues font

• maintes fois rois et amis solacier, de quoi il font sovent lor profit et autrui domage ; mais par droit « conte selon ce que je la trovai sans rien covrir de vérité ou de mencoigne demonstrer. En tel manière « nus ni poroit riens adjoindre ne anurmer que por vraie déust estre tenue. Eiplicit. Amen. Que Dieui « nos garL i

Manuscrit de St-Pétersbourg. • Ainsi vous ay menée à fin la vraye histoire selon ce qu^elle fut « trouvée en langage des Gregoys, et puis translatée en latin et de latin je Tay mise en romans , t non mye par vers ne par rimes, si conmie les ménestrels font, qui de leurs langues font moult de 4 contreuves pour feire maintes fois leur proufit d^aultrui dommaige ; mais par droit compte selon ce t que je Tai trouvé sanz en rien couvrir la vérité des bourdes ou de mencoigne ou par autre teles « manières, s*y que nul n*y porroit adjouster ne joindre qui pour venté déust estre tenu. >

jusqu'à la mort de Jules César. En ce livre y est contenu tout le Genesy de la Bible et le fait des Hebreua:... et d Alexandre et de Ihèbes et comment elle fut destruite. .. et du royaume de Femenie et de Troie la grant , et comment elle fut destraite» et comment Eneas /en partit et comment il régna en Italie. On a reconnu là cinq grands poèmes du moyen-âge , la traduction en vers de la Bible, le Roman' d Alexandre ^ le Roman de Thèbes, le Roman de Troie ^ et Y Eneas : le Roman de Troie y figurant pour Thistoire du royaume de Femenie et de Troie la Grant.

£t ce ne sont pas là seulement des sources ; les vieux poèmes ne s'y retrouvent pas seulement par fragments « disjecti membra r , et en ré* sumé : notre roman y est la plupart du temps textuellement reproduit; ces prétendues histoires ne sont qu'une traduction un peu abrégée du poète.

On en peut juger par un de *ces manuWits , auquel Tauteur a donné pour titre : Les livres des Histoires du commencement du monde (1). L'ouvrage commence par l'histoire de Thèbes, P 1-20, puis par celle d'Hercules , / P 21-2/i. Au P 25 commence l'histoire de Troie ; elle s'étend jusqu'au feuillet 165 v. Il y ajoute le récit des aventures de Landomacha (Landomata) au T 168 ; il nous apprend • comment Landomacha morut. » Et c'est alors seulement qu'il place la traduction des derniers vers de Benoit : c mesure est que nous facions ci fin de cestuy livre ; car nous « avons bien dit et raconté la vraye histoire de Troie selonc ce que les c auteurs en ont dit et retrait* Si que riens plus ne moins y est mis « que droite vérité. • Au P 168-182 commence l'histoire d' Eneas, dans laquelle il intercale (chap. i et ii) des détails sur l'origine des Francs (qu'on retrouve dans le manuscrit du Roman de Troie 821). Le livre se termine par l'histoire des Assyriens , P 182 ; des roys de Mède , 183, et de Rome, 192. L'auteur voulait la conduire jusqu'à la naissance de Jésus-Christo Elle s'arrête au retour de Pompée à Rome , après le rétablissement d'Hyrcan.

(1) V. BiblioUièque impériale, mis. n*" 801 (anc. 6925), in-f', exemplaire splendide. Voir, pour plus de détails , P. Paris, Mss. français. — On lit à la 6d : Ici finiasent les lÎTres des histoires du commencement du monde ; c^est d^Adam et de sa lignée , de Noé , de la destraction de Thèbes et du commencement du règne de Femenie et Tystoire de Troye la Grant et de Alexandre le Grand et son père, et de Cartage etxiu commencement de la cité de Rome.

Tbat ce qui coDcerne Troie n*est, malgré son titre d'histoire, qu'une traduction an peu abrégée de Renott , traduction à certains égards plus exacte et plus agréable à lire que. celle que nous voyions tout à l'heure. Le traducteur n'a rien omis, ni les aventures amoureuses des héros, ni leurs entretiens, ni les réflexions malignes de Benoit sur la légèreté des Temmes, ni même les plus minutieux détails de leur toilette (t).

(i) Nous pensons qu*on noiis saura gré de donner id quelques extraits du manuscrit , pour que l*on puisse juger de la fidélité de cette traduction, la comparer avec celles dont nous parlions tout à Theure et pour qu*on voie quelle bonne grâce cons^rrent en prose les inventions de Benoit, Voici d'abord la séparation de Trollus et Briséida « Quiconques soit en joie et en liesse, Trollus est durement esmaiés pour la fille Calchas. Car bien ramoit de tout son cuer, et elle luy. Et quand la pucelle sont que die la convenoit alor en l'ost, si comença a faire grant dueL Lasse, fait ele, quel douleur, quant me confient laissier la terre ou je fu née et les gens entre qui je fuy nourrie et aler m'en entre gens estrangers. Ha 1 Trollus , biaux doulx amis, qui sus toutes riens m'avez amée , et je vous amoie de tout mon cuer. Donc que je ne scay comment je puisse sans vous durer. Ha , roy Priant , puis qu'il te plaît d'envoyer moy hors de la terre où je ay eu tous les biens et tous les honneurs, à Dieu ne place que je soye vive jusques au jour I Viengne la mort 1 car sus toutes choses la désire. Trollus vint à elle si desconseilles cdle nuit comme dl qui cuide toutes choses terriennes perdre et pleurèrent embedeux ensemble et moult tendrement Car bien scevent que demain seront Tun loing de Tautre, hl que jamais n'auront loisir de lor volenté faire..... Et disoient que en grant ennuy et doleur les amis dl qui départir les fiiit ; et si a joie meslée avec pleur et avec desduit Et ainsi se démenèrent jusques à l'ajournant* Et quand TroHus s'en fu alez, la damoisdie appareilla son erre et fist trousser son riche trésor et ses draps, et puis prist congié de maint qui furent courrouciex.

« La damoiselle fu vestue et appareillée moult richement et out un mantel qui fu fait en Inde la majour par art et par enging de nigromance, et estoit vermdile et blanche et changeoit sa couleur' plusieurs (bis le jour sdon le cours du soleil. Et l'envoia un sage poète de Inde la majour à Galcas par grant amor. La penne du mantd estoit moult chiere. Car elle estoit d'une pel toute entière sans nule cousture qui estoit d'une beste qui s'appdle dindialos qui habite en Orient. Et estoit de gi diverses couleurs que il n'est couleur ne en pierres ne en fleurs de quoy elle ne fnst coulourée. Et prennent celle beste une manière de gent qui s'appellent SchiUochepalli qui ont teste de chien. Et quand ilz la veulent prendre celle beste si se cuevrent de rains de balsamier. Et la beste rient aus foill et s'endort, et dl l'oodst ; et ne flaire encens ne basme si souef comme fait celle beste. L'orie du mantd estoit de une beste de grant pris qui habite d flun de paradis terrestre. Et si fu moult chierement aoumée de pierres précieuses. Si biaux ne si riches mantias ne Ai onques véus ; et moult li avenoit bien. Et d'autres gameflwnts fù elle bien richement aomée.

« La royne Ecuba et dame Hdayne et les autres dames pleurèrent moult tendrement sa départie. Et celle qui moult estoit sage se départi d'elles à moult doulereus semblant ; car trop estoit esmaiée. Trollus avec moult grant compaignie de chevaliers la oonvoia et la prist par les règnes comme dl qui moolt Tamoit. Mais or fondra ycdie amour, pourquoy chascun plouroit tendrement. La pucelle est yrée. Mais il ne li durra mie longuement. Car molt tost ora changié son corage et tomera s'amour envers td qui onques ne la vit ne elle luy. Car telle est la meilleur manière des femmes que leur douleur dure moult peu. Et quant elle pleure à un œil, elle rit à l'autre, et sont muables par nature et moult legiérement changent tout leur cuer , et quanqu'elle aura amé en VII ans elle l'oubliera en 1 jour. Car elles ne sevent continuer en douleur. Encore a feme autre vice que jà tant n'aura méfiait

Il était un renseignement qu'il ne pouvait négliger , qu'en historien

bien informé il devait à ses lecteurs ; ce sont ces portraits tracés si

soigneusement par Benoit. On peut les voir ici avec leurs détails les

plus accentués. Ici , comme dans le poème , t Neptolemus Tu grans et

« Ions et gros par le ventre , assez estoit biaux et moult avoit bêle

de nulle laide chose que il li semble que elle doii e estre blasmée, et ce seroit grant ennuy de raconter toutes ses deffoutes. Et ce dist li sages en son li?re que qui trouve une forte femme si doit Dieu loer. Il dist forte por la foibleur qui congnoist en elles. Car moult est forte celle qui se puet garder et deifendre de folie. Car beausté et chaasté ne s*accorden| mie bien. Car nulle rien n*est tant désirée comme biauté de femme. Et pour ce qui la porroit trouver bonne et loyale nulle chose ne devroU estre plus chier tenue. Et sur ce porroit on assez dire ; mais orendroit n*est pas temps : si retomeroos à nostre matière.

• La damoiselle n'attend autre chose que la mort quant elle se voit partie de celuy que ele soloit tant amer. Et pour ce la prie que se elle onques Tama que elle n^oublle les amours que nous avons eu ensemble. Et il la fiança et il luy par bone foy. Et tant il la convoia que il furent hors la ville et la livrèrent à ceulx qui Taltendoient qui la receurent à molt grant honneur. Ce furent Diomedes et Ulyxes» li roys Thelamon Aiax, li dus d* Athènes et tous les princes de Tost des Gregiois. La damoiselle ploroit si durement que nuls ne la povoit reconforter. Et d*autre part TroUus s*en retoma moult desconfortei.

< Et maintenant que la damoiselle fii entre ses chiers amis Dyomedes se mist de costé lie et li dist : bele, dit-il, bien se porroit prisier celuy qui vraiement auroiX la vostre amour , et je suy celuy qui Tolentiers aoroit vostre cuer en telle manière que je fusse Tostre en tous les jours de ma vie. Et se pour ce non quel il est encore trop tost et que nous somes si près du paveillon et que je tous voy si esmaiée et si pensive, je vous criasse mercy que vous me recevez pour votre chevalier; et sachiés que je ameroie miels la mort que je ne viengne de ceste chose à chief, mais grant paour me fait que vostre cuer ne soit hayneux vers moy et vers ceuls de nostre partie. Car je croy-^que vous amerès miels les gens entre qui vous estes née et nourrie, et de ce ne vous doit nuls blasmer. Mais maintes fois advient de gent qui onques mais ne se virent que ils s*ament de très-fin cuer. Et ce vous dis je pour moy qui onques n^amay par amour ; et ore voy que amour m*a du tout donné à vous.

• Diomedes ala jouster à Troflus pour Tamour de sa mie et le trébucha jus de la sele , puis saisit moult tost le destrier et le bailla à un escuiers et lui dist : va fen, iîBLit il, tost à la tente Calcas de Troie, et dis à sa fille que je li envoie ce destrier et que je Tai gaaignié d*un chevalier qui pour Tamour de elle a huy &it maintes chevaleries et si li di que toute mon espérance d*amours est en IL A tant s*en tourne li escuiers et ala tant que est venu devant la tente et est entré dedans et a saluée la demoiselle* ■ — < Dame, fait il, ce destrier vous envoie Dyomedes mon seigneur par grant amistié et l'a conquesté de

Troilus et mainte proesce a huy fait pour vostre amour. • La damoiselle prist le cheval par la règne et bien cognut quHI estoit de Troilus ; et a dit au message : « je congnois bien le cheval et le vassal de qui il fîi, ne scay comment il Ta eu ; mais il lui aura bien encore mestier s'il ? uet joindre soTent corps à corps à celuy de quy il a gaaigné ; car il est homs qui bien se sara veogier de ses meffais en bleu et en temps. Si dites à vostre seigneur que volontiers lui garderay , et quand il en aura mestier que à son talent le reprenge ancore, et je croy certainement que ce sera assez tost. Et si li dites que puis que il m^aime je feroie que vilaine si je ne Tamoie, et si me le salues et 11 dites encore de par moy que se la force en est soie que il devroit contrester et espargner tous ceulx que il sacroit qui m^ameroient et que je amerois. Et si li seroit tenu à bien grant courtoisie. > Einsi dist la damoiselle et atant se départi li messagiers d'elle et retoma a son seigneur à la bataille où il estoit.

< cbière; ne jà n'eust si chière robe se un ménestrel lui demandast c que il ne li donnast iucoutiDent. Les yelx avoit gros et roons , les « cheveulx uoirs ; moult savoit de plet et de loys et volontiers faisoit « honneur à clers et à lais.

f Pellidri avoit le vis gras et lentillos. Machaons estoit roy à mer- « veilles vaillant et n'estoit pas trop courtois, et. le corps avoit tout « roont ; le chief^ avoit chàuf et moult menaçoit yreement et à toutes « gens estoit fels, et si n*estoit pas trop grant ne trop petit, et moult <i petit dormi. > Le portrait d'Hector est reproduit mot à mot (1). Sur Ménélas on nous donne un détail de plus, on nous dit • qu'il était a débonnaires à merveilles et redoutoit dame Helayne. »

En effet, le traducteur complète de temps en temps son texte. Quelque prolixes que nous aient paru parfois les développements, ils ne lui suffisent pas encore. Il ne trouve pas assez riches les descriptions de Benoit. Il ajoute à la parure d'Hélène des pierres précieuses à chacune desquelles est attaché quelque don merveilleux. L'une préserve de pauvreté celui auquel elle est donnée avec amour; l'autre fait <r apaiser les ires et mautalens, et les courroux pardonner, t si comme dit le Lapidaires (nous reconnaissons la source) , et apaise « les ires des rois , encore apaise plus tost les autres » , dit le conteur avec quelque malice. L'autre, tenue dans la main, fait accorder tout ce qu'on désire. C'est ainsi, qu'Ulysse ramène Neptolemus et qu'il obtient le Palladium. « Il l'avoit et estoit le plus beau parleue et pour c ce disoit qu'il en avoit toujours une pierre précieuse en sa bouche. » 11 y a encore « l'alectoire qui, placé dans la bouche, garde l'homme d'avoir soif. •

S'il trouve sur sa route l'occasion de glisser un récit de plus dans son texte, il ne la manque pas; c'est ainsi qu'il nous raconte la mor^ d'Hercule, qu'à propos de l'énumération des fils de Priam, arrivé à Paris (P â6) , il raconte « sa nativité t et la dispute des déesses , et qu'il nous dit (P* 36 et 37) t comment le roi Priant recongnut Paris son fils, etc. • Enfin il achève de compléter Benoit en insérant dans son texte les Héroïdes d'Ovide « l'Epistre d'Adriane (Ariadne) à Theseo » ,

(1) Ici , connue dans le poème, quand il est blessé , il est soigné par Goz « pins priseï en son temps « quTpocras ne Galien. >

428 BEIVOIT DE SAINTE-MORR

de Laodama à Protesilaus, de Œnone à Paris son mari (T &8, v.), d'Hermine à Orestes , de Pliillis^à Demophoo , de Paris à Tindarida , de Laceua à Paris, voyant là deux Temmes différentes à ce qu'il semble. C'est donc en somme une édition augmentée de Benoît. On voit qu'on était à bon marché à cette date auteur et historien. On voit aussi combien en réalité les traductions de] Benoît ont eu d'éditions.

C'est à Benoit qu'allaient s'adresser ces historiens anonymes , c'est là aussi que s'inspirent ceux qui signent leurs œuvres, comme Jeaù Mansel composant sa Fletir des Histoires. La troisième partie de son premier volume, « qui traite des histoires de Hercules, de Thèbes, de Jason et de « Médée et de la destruction de Troie [faite et exécutée par les Gré- « geois, » nous montre tout ce qu'il doit à Benoît, peut-être sans le soupçonner, n en était de même de ce Jean de Courcy, qui « pour eschiver « vie oiseuse et soy occuper en aucuns labeurs, se ramembrait des anc ciens Taictz et estudiait les vieux histoires, et commençoit, en l'an de • rincarnation l/tl6, compilacions sur le Taict des Grégeois et de pluie sieurs histoires de poetriè (1). ix C'est à la même source encore que va puiser, au moins pour les premiers chapitres de son livre, l'auteur du Recueil des Histoires romaines. Le titre seul (2) le montre déjà clairement. L'auteur, en effet, après nous avoir dit qu'il empruntera ses renseignements à plusieurs historiographes, « c'est assavoir Tite-Live, Valère, « Orose, Justin, Saluste, César, Lucan, Suétone, Eutrope et autres, » confondant sous ce nom d'historiographes les historiens et les poètes, ajoute qu'il a raconté au commencement de son livre « la destruction « de Thèbes et de Troye la grant selon les vrays aucteurs d'icelle, c'est

(i) V. Bibl. imp., mss. n* 339, la Bouquechardière ; n* 698« etc. Compilacions de Jehan de Coercjf^ \y siècle. V. le livre III".

(2) Voici le titre tout au long : « Le Recueil des Histoires romaines » extraits de plusieurs historio- « graphes : C*est assavoir Tite-Llve, Valère, Oroze, Justin , Saluste, César , Lucan, Suétone, Eutropes m et aultres. Avec la deitruction de Thèbe» et de Troye la grant mise au commencement du volume^ « selon les vrays aucteurs d'icelle: c'est assavoir Dicty$ Cretensis et Dares Frigius (c'est-à-dire Benoit « de Sainte-More) : en ensuivant Virgille en aucuns lieux. Nouvellement imprimé à Paris par Francoys « Begnault, libraire juré de TUniversité, demourant en la rue Sainct Jacques, à l'enseigne de l'Ele- « phant, devant l'église des Mathurins, MCCCCCXXVIII in-^. t Le livre a au juste 156 feuillets et 1/2, plus 8 feuillets rfe titre et de table. — M. Brunet en signale une édition datée de 1512. Mais le livre a dû exister d'abord maDuscrit. Comme il va de la destruction de Thèbes à la mort de l'empereur Albert, en 1808, on est en droit de penser que la rédaction première en appartient au XI V« siècle.

« assavoir Dictys Cretensîs et Dares Frigius. t Ce Dictys et ce Darès oous les connaissons , c'est Benoît de Sainte-More , d'après lequel il retrace , du sixième au vingt sixième feuillet de son livre , Thistoire de Troie (1), après avoir dans les six premiers brîèvenient résumé \eIioman (le Thèbes. Il est évident qu'il a eu sous les yeux quelques-uns de ces manuscrits que nous avons signalés et où les deux poèmes étaient réunis, et il en copie textuellement (2) des lambeaux. Seulement plus instruit (3) que nos vieux trouvères, il les redresse ou les complète en certains eudroits , bien que ces corrections de détail n'empêchent pas de monstrueuses erreurs de fond. Il tient à montrer qu'il a lu Ovide et en reproduit assez exactement certains passages , quoique l'imprimeur, seul coupable ici je pense , lui fasse écrire le livre d'Hérodion pour Héroidon (Héroides). Il connaît aussi Virgile , et quand il lui faut raconter l'histoire d'Éuée, il sait préférer V Enéide à VEneas (ft). Notons en passant quelle autorité avait conquise le Roman de Troie, puisque ses inventions les plus hardies étaient admises sans discussion là où Ton repoussait

(i) L^auteur, dans son prologue, nous explique pourquoi il a cousu ce long épisode à son Uire : Pource que plusieurs gens sont qui désirent sçayoir et congnoistre les faits et gestes des Rommains qui anciennement lurent seigneurs et tindrent la monarchie du monde , pour la seigneurie duquel avoir ils ont enduré maintes misères, calamitez et occisions diverses et ont esté avant la mort et passion de notre Seigneur Jésus-Christ, comme insatiables de sang humain respandre , tant de leurs mêmes citoyens parens et amis que de ceulx des loingtaines marches et extremitez de leur règne, je pour satisÊdre au désir dUceulx (considérant que tous n*entendent pas latin, et ne peuvent pas totablement avoir les livres des aucleurs qui font mention et narrent les actes et . œuvres des Roumains) ay concueilly et assemblé en ce présent volume les principales hystoires que j'ay extra ictes de plusieurs honorables et scientifiques aucteurs ou eusuyvant par ordre comment la cité et empire de Rome a esté gouvernée depuis le temps qu*elle fut premièrement fondée , tant par roys, consuls, que empereurs. Mais toutes voyes pour mieux monslrer rorigine et naissance d*iceulx Roumains j*ay commencé ce présent volume (qui est intitulé le Recueil des Histoires roumaines ) i^ la destruction delà noble cité de Thèbes, en continuant l'histoire jusqu^à la destruction de Trôye, obsidion et eiillement des nobles Troyens desquels sont descendus les Roumains. Et, pour ce que fe ne suis pas tel ne n*ai langue convenable pour si haultes matières comme sont celles dont ce présent livre fait mtncion narrer et traicter, j'ai ensuyvy à mon petit povoir les parolles et termes des aucteurs

dMcelles. >

(2) On avpu voir par la fin du prologue que nous citions tout à l'heure que l'auteur n'a aucune piétention à Toriginalité de la forme et confesse ingénument ses^mprunts.

'(8) Il tient du reste à montrer ses connaissances. Arrivé A la mort d'Énée , il en rapporte diverses versions. U écrit volontiers « comme il se trouve en certains passages. »

(à) Je ne vois qu'un seul endroit où il semble s'inspirer de VEneas ^ celui-c*. étant, en ce point, en contradiction avec V Enéide. Quand ou rapporte à Évandre le corps de son fils , l'auteur nous parle • de la douleur de son père et de la royue sa mère » ; mais il peut n'y avoir là qu'une inadverUnce.

absolument VEneas. Derrière celui-ci on voyait le poème original et on y revenait. Uauteur du Roman de Troie avait créé son auteur et Tavait imposé à là confiance publique. C'est à lui , non à Homère, que le compilateur du Recueil des Histoires romaines va demander la vérité sur les malheurs de Troie. Il sait trop bien ce qu'il faut penser d*Homère. 11 a écrit un chapitre tout exprès pour nous démontrer, -en arrangeant à sa Taçon la déclaration de Benoît, pourquoi « ceste histoire est dicte • vraye (1). >

C'est donc Benoit de Sainte-More qu'il a lu et qu'il résume ; car nous n'avons qu'une sorte de résumé général dont l'auteur choisit les éléments un peu au hasard (2) , donnant très-fidèlement la suite du récit , mais ne reproduisant avec tous les développements de l'original que certaines scènes qui lui plaisent davantage : ce qui fait qu'on est parfois assez en peine de savoir si c'est le livre de Benoît ou celui de son traducteur Guido que l'auteur des Histoires romaines avait sous les yeux. Qu'il ait

connu Guido, cela ne parait pas douteux. Non-seulement lui-même le nomme, mais il est impossible de le méconnaître & x^ertains endroits. Cependant tout en reconnaissant qu'il a dû le lire, à ulie foule de traits empruntés bien évidemment à Benoît de Sainte-More , et que Guido , au contraire, avait négligés, on reconnaît de la façon la plus évidente que c'est du poème de Benoît qu'il s'inspire directement. Je n'en veux apporter pour preuve qu'un seul passage du Recueil. On verra s'y manifester d'une manière piquante cette étrange fatalité qui a poursuivi la renommée du pauvre Benoît de Sainte-More , et à laquelle tout le monde a conspiré, depuis Benoît lui-même, qui travaillait si bien à se cacher derrière le nom de Darès. L'auteur des Histoires romaines ne l'a nommé

(1) « II est assavoir que Dares Frigius qui fut aucteur des histoires de Troye fut ung chevalier bon « et seur de la partie des Trojens, homme de très graut prudence : lequel fut à toutes les batailles ■ et dès le commencement mist bien en mémoire toutes les choses et les graves affaires qui adveootent « en la cité. En Tost avoit ung aultre très sage homme nommé Dyctis, duquel Darès s^accointa dès le « commencement du siège et promirent Tun à Taultre que tout ce quMl adviendroit dedans et dehors * Tun le sçauroit par Tautre et par aihsi tout mirent par escript. Ceste histoire fut premier trouvée à « Athènes longtemps après la mort Dares Frygius par ung nommé Cornélius, noble et suffisant clerc , c qui premier la translata de grec en latin. >

(2) L'auteur, en effet, ne brille pas par la science de composition ni par le sentiment des proportions. Il a résumé toute l'Enéide en neuf feuillets, IL 25-36. Il en consacre un presque tout entier à Thistoire de Nisus et d'Euryale.

ET r.B ROMAN DE TROIE. 431

nulle part, et ce qui est plus fâcheux encore et plus compromettant , lui rendant avec le nom de Guido le même mauvais service que lui avait rendu Guido lui-même avec le nom de Darès, c^est lorsqu'il dépouille Benoît qu'il nomme le plagiaire, pour lui faire honneur des traits dont celui-ci n*a pas songé à s'emparer et qui ne se rencontrent que dans le vieux trouvère Trançais. On dirait qu'il prend plaisir à tâcher d'égarer l'opinion, à compliquer les difficultés de la recherche. Voyez, en effet, comme dans l'histoire même de Troîlus et de Briséida (1), la plus originale et la plus particulière invention de Benoît, son traducteur français a tout fait pour produire cette étrange et lamentable confusion. On nous permettra de citer un assez long passage pour édifier le lecteur sur la vérité de notre assertion et pour donner une idée complète du style de l'auteur. C'est dans le chapitre intitulé : t Du dueil que demenoit Troîlus pour

le département de la fille Galcas • c II vint à elle et luy dist :

Dame de moy plus aymée que ne fut oncques créature vivant : fortune fait huy la départie de nous deux. Yous en allez et je demeure à cueur triste et doloreux pour le voâtre qui si m'eslongne et qui tantost me oubliera. Se la mort peut à nul venir pour très parfaictement aymer, bien me devroit prendre. Plus la désire que nulle riens. Car vostre absence me fera vivre en languissant et le regard de voslre face tant plaisant estoit la consolation de ma vie qui tant est mal fortunée. De vous mon cueur ne partira tous temps ; m'amour vous garderay ; jamais ne scauray nulle autre aymer. Belle, fait-il, se oncques m'aymastes qu'il y appaire ; ne vueîUez que nostre amour descroisse (2) ; car de par moy ne sera empirée de nulle chose ; mon cueur trouverez tousjours vray. Ja pour autre ne changera. • Et Briséida ainsi luy promist et jura par sa foy. Car alors elle aymoit moult Troîlus et faisoit si grand dueil pour le departemept dfi eulx deux que sa belle face decouloit

(1) V. ^ 20, V. etc., les chapitres : ■ Comment les trêves furent données et la Glle Clialcas délivrée aux Grégeois.— Du deuil que demenoit Troîlus pour le département de la fille Chalcas.— De plusieurs choses qui advindrent durant les trêves et comment la fille de Chalcus blasma fort son père. »

(2) V. Roman de Troie, v. 13^78.

Bêle, ù$i il, or tiu eo prie Quel o'ameouisera de ricu

S*or in*aima«tef, or i pareite: Uoa cuer aurex (ox jors verai

Ne Toil que vostre amor délbeite. Ja por allre oe yos larai. De iQoie part, vos dl gie bieo

BENOIT DE SàlNTE-MORE

» toute de larmes : et Troîlus n'estoit pas moins angoisseux ; ains deme^ « noît tel dueil que c'estoit pîtîé à le regarder. De ce dit Guide que V nature fist œuvre moult périlleuse pour les aymans de donner faible a cueur à plaisante figure. Ce peut estre dit pour Briséida qui tant estoit « belle, qui si tost et en peu de temps eut son courage mué, et pour « ung autre oubliées ses amours (1), pour lesquelles elle estoit si dou- ^ loureuse. Pour ce dit Guide en ces traictez par manière de complaincte « que le cuer muable a cy douleur et tantost jeye. Douleur ne peut longne- « ment demeurer en cueur de femme; car Tung de ses yeulx pleure et l'autre « rit. A la plus sage qui soit mue souvent le courage, elle a en ung jour ou- « blié ce qu'elle a aymé par sept ans (2). Elle cuyde savoir qu'elle ne doive « uully craindre pour chose qu'elle ayt méfiait, ne qua ^ul blasmer ne « lui doyve (3). Celuy est par trop deceu qui y met son espérance. « Qui femme estable pourroit trouver qui n*eust point le cueur muable « on la debvroit l)ieu chère tenir plus que nul précieux avoir. Forte « chose semble à plusieurs veoir beaulté et chasteté ensemble. II n'est « soubz le ciel chose tant convoitée que beaulté, laquelle est souvent « conquise par les prières de plusieurs. On en pourroit plus dire ; mais « ii est ici saison de cesser pour uostre matière à laqu)elle nous voulons « continuer. »

La forme seule de ce passage suffirait déjà à nous montrer de qui il s'în§pire. La phrase brève et hachée rappelle tout-à-fait le petit vers de Benoit et n'a rien de commun avec la phrase emphatique de Guido^ qui a des prétentions à la période et au beau langage. Mais la démonstration devient bien plus frappante encore si on compare attentivement les lignes

(1) V. Roman de Troie^ ▼. 13405.

Par tent aura tôt oblié Et soo coraget ai mué

<2 V. Roman de Traie, v. i3&i5.

A feme dure delà petit, A Tun oU plore a l'autre rit.

MoU mueot toet li lor corage;

:3) V. Roman de Troie, ▼. 4842Î et 13447. Bien lor pareist de lor taveir * Ja n'aura tant nul jor meffe|t.

Qui fort feme porroit trorer

S'el a or doel, el raura joie.

Aiseï eat foie la plus sage Quant quele a en sept an» amé A ele en un jor oublié.

Li Creator devreit loer Bialtei et cha«téc ensemble

ET LE ROMAN DB TROIE. ÙSâ

que nous venons de transcrire avec le récit de Benoît et celui de Guido. Le discours de Troïlus est tout au long dans Benoît ; Guido Fa remplacé par une appréciation morale de la douleur du jeune homme, et une emphatique et prétentieuse peinture de la douleur de Briséida. La suite des réflexions et des sentences de Fauteur sur la faiblesse des femmes est remplacée dans Guido par une apostrophe à Troïlus et un développement oratoire sur le même sujet. Au contraire, elles se retrouvent exactement les mêmes dans Benoit de Sainte-More, et nous en avons ici non pas rimitation, pas même la traduction, mais la reproduction textuelle.' On en peut juger en comparant les deux textes (1).

Dans tous les morceaux du Recueil ayant une certaine étendue , se présentent les mêmes rapports. Plusieurs des discours sont ici tout entiers transportél%u Roman de Troie, il n'y manque que la rime (2).

(1) De même, quelques lignes plus loin, c^est à Benptt seul qu'il emp^nte la peinture de ces tristes adieux, du chagrin « de la reine, de dame Helayue, et de toutes les autres dames et damoiselles • qui ploroient pour le deuil qu'elle menoit en se partant du palais. *

On trouverait une démonstration du même genre dans le chapitre intitulé : « Comment Hector estoit receu au retour des batailles. » (r* 20 verso). • Il n'est nul qui peust dire la joye et le grant honneur que tout le peuple qui ne yssoit point de Ja ville faisoit à Hector à son retour et cryoient à une voix : Les dieux vueillent saulver le seigneur qui est la soustenance de nostre vie , qui est garant de tout le peuple : car en luy est tout nostre réconfort Telles louanges ne lui failloiant point tant qu'il fust descendu au maistre palais. Là estoit le roy Priam , Andromacha la femme

de Hector, la royne Hélène, Polyxène sa seur toutes ces haultes dames et moult d'aultres rece-

voient Hector et tous les aultres à grant honneur et leur ostoient les haubers et aultres armures ; toutes se penoient de le servir..... Qui veist la royne Hecuba molt fort plorer quant elle regardoit son fils Hector et ses aultres enfans qui estoient ensanglantez , laitz , noirs et défroissez , et que sur tous les aultres Testoit Hector. Et il le devoit bien estre qui tant avoit souffert de peine : car en ce jour avoit ocds mille hommes de sa main, et de telz jours lui advinrent souvent. SI grant douleur avoit la royne que cestoit pitié à ouïr comment elle blasmoit et mauldissoit sa fortune qui Tavoit amenée à ce veoir. »

(2) V. par exemple a les piteuses complaintes que faisoit Hélène pour Paris. • C'est presque textuellement le langage que lui prêtait Benoit, on y retrouve de longs passages mot pour mot (V. Romcm de Troie, v. 228&9J. L'auteur ajoute seulement une réflexion qui rappelle plus Guido que Benoit , en parlant de son immen^ douleur : t mais ce tant lairrons à en parler pour ce qu'il n'est douleur que " femme n'oublie et qu'on ne doyve passer. » 11 n'a pas^ reproduit moins fidèlement le discours de Polyxène. On y retrouve les plus frappantes naïvetés de l'originale. Le Roman de Troie a laissé aussi sa trace dans le résumé que l'auteur a fait de TÉiiéide. Aux noms des héros morts devant Troie dont Énée envie le sort, il ajoute celui de Troïlus (f 28), et plus loin , parlant à Didon , il lui dit qu'il y avait trois choses par lesquelles povoit leur cité estre garantie ■ la première fut l'âme de Troïlus, mais ■ Achilles l'occit et nous l'osta, car en lui estoit l'espérance de notre guarison. > On trouverait encore le souvenir du Roman de Troie , dans les Cent histoires de Troie, par Christine de Pisan (chez Philippe

434 BENOIT DE SAlNTE-iMORE

Maïs les destinées du Roman de Troie n'étaient pas encore achevées. Tandis que personne ne prononçait plus le nom de Benoît de Sainte-More ni ne connaissait plus même son existence, son œuvre, douée d'une indestructible vitalité, reparaissait et s'imposait sous une autre forme à l'insatiable curiosité du public.. On sait qu'il y a eu au XYP siècle une grande révolution littéraire ; qu'à Tamour des longs récits qui pendant si longtemps avaient charmé la foule , s'ajoute et va succéder l'amour des représentations dramatiques: c'est le temps des Mystères. Un des plus populaires a été l'histoire de La destruction de Troie la Grande {i)^ mise par personnages et divisée en quatre journées^ qui a eu des éditions sans nombre et s'imprimait encore en pleine Renaissance (2).

Le titre du vieux drame dans sa naïveté est parfaitement juste et loyal, et il nous rappelle comment le drame du moyen-âge se rattache naturellement et régulièrement à tout l'ensemble de son développement littéraire. Ici , comme partout ailleurs , le drame naît spontanément de l'épopée; il commence par l'animer, la faire agissante, visible, et presque tangible. Les premiers poètes dramatiques n*inventent pas le plan ni les principaux développements de leurs drames ; ils se contentent de mettre en scènes et par personnages les récits épiques» Les Mystères ont été longtemps racontés en de longs poèmes avant d'être représentés. Le Mystère de la Passion a été d'abord X Histoire de la Passion de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; le Mystère de la Destruction de Troie la Grant a été d'abord le Roman de Troie.

Les historiens de notre vieux théâtre en ont fait tout l'honneur à Jacques Millet, qui, vers 1&50, lorsqu'il suivait les leçons de l'Université

Pigouchet, in-&°, goUiîque sans date), et dans son Epiire Othea la Déesse^ que elle envoya à Hector de Troye, quand il estoit en Taage de XV ans. V. BibL impér., manuscrits n** 60& , 606, 8&8 , ii86 , 1187, i6&&. Je ne parle pas de Jean Le Maire et de ses Illustrations de Troie. Jean Le Maire appartient à recelé éruditedu XV*. siècle; il prétend réagir ^ contre rerreur' invétérée de Guy des Colonnes » et par conséquent de Benoit, bien qu*il croie aussi fermement à rauthenticité de Darès et de Dyctls.

(0 Déjà cette même Histoire figurait au XIV* siècle dans ces représentations muettes qui avaieot précédé les mystères. On trouve CEntremest du siège de Troie, joué aux fôtes de 1389, par ordre de Charles V.

(2) Une édition faite un siècle plus tard porte le nom de Jean de Mehun au lieu de celui de J. Milieu Rien ne prouve mieux que cette erreur, en un temps si voisin, cette indifférence que nous avons signalée pour la personnalité des auteurs. J. Millet, du reste a donné lieu aux assertions les plus étranges. Wharton assure (L II, p. 29Â) qu*il a traduit VUiade en vers français vers 1690.

ET LE ROMAN DE TROIE. /i35

de Poitiers, Taurait composé pour charmer les loisirs d'une convalescence. Ils n'ont pas songé à se demander sMl en était bien Finventeur. Tout récemment encore, dans un livre, très-intéressant du reste et bien fait (i), on vante le talent de création de J. Millet, t l'art qu'il a mis à « inventer et à nuancer des caractères » , la variété qu'il porte dans le ton et dans le style. J. Millet eût été probablement lui-même bien étonné de l'éloge. Ou plutôt cet éloge est tout-à-fait juste si on l'applique non à J. Millet, mais à Benoit de Sainte-More. C*est à lui qu'appartient la gloire qu'on a faite à Millet comme celle qu'on a faite à Guido. Millet, et le titre* de son œuvre le proclame avec une parfaite bonne foi, n'a été que l'arrangeur du Mystère; il n'a fait qwtV ordonner par personnages et le découper en scènes. Pour qui a lu le poème de Benoit, c'est là un fait qui n'a pas besoin de démonstration. Je ne saurais dire s'il avait lu le vieux poème lui-même, mais tout au moins il connaissait les traductions en prose dont nous parlions tout à l'heure (2). C'est là et dans le livre de Guido qu'il a pris les éléments de son œuvre, ou plutôt son œuvre même. Cela ressort de certaines paroles de son prologue. Fidèle aux habitudes poétiques du XY' siècle , il est amoureux ; et il a^ sinon un songe , du moins une sorte de vision. Plein de mélancolie , il arrive en un pré où il trouve un bel arbre et une bergère qui en célébrait la beauté. Il y remarque trois écus fleurdelisés qui se détachent sur plusieurs autres qui attirent son attention ; c'est l'arbre royal de France. Il voudrait bien connaître l'histoire de cet arbre merveilleux. La pucelle lui répond : « Si tu veux savoir qui l'a semé , il te faut chercher la racine. » Il creuse et il trouve parmi de vieux écus

Les armes de? Troyans, Dont les Franijois sont descendus , * Passé a près de cinq mille ans.

Lors je me prins à pourpenser De faire l'histoire de Troye , Et à mon pouvoir composer , Tout an mieulx que je pourroye.

(1) y. Étude sur le Mystère du siège tC Orléans^ par H. Tivier. Paris, 4868.

(2) En effet, dans son prologue, dont nous allons parler, il n'est question que de « prose faye» (laïque^ Tulgaire).

Et « comme il sait qu'elle a été autres fois écrite en latin et en prose laye^ pour éviter redite , il se propose de la faire par personnages seulement. 1 II quitte donc la lande , et , retournant à son habitation , il y trouve un livre ouvert t faisant des Troyans mention, et sans plus attendre il compose Tbistoire de Troye, » Il en fait un mystère jeté exactement dans le même moule que toutes les œuvres de ce genre. Jacques Millet n*a aucune idée des sévérités classiques , il en use librement avec les unités de temps et de lieu. Cependant il sent bien que le drame n*a pas les coudées aussi franches que la poésie plus ou moins épique , et il commence par circonscrire son sujet. Il élague tout d'abord ce qui ne touche pas directement à la destruction de Troie ; il supprime ce qui , dans le poème de Benoit , la précède ou la suit; il laisse dans le livre les aventures de Jason et de Médée, et les malheurs de Laomédon. Au début du mystère et de la première journée , nous voyons Priam, <i dont la ville est rétablie mieux que devant », rendant grâce aux dieux ; à la fin , la ville détruite , les chefs grecs se séparent et se font des adieux d'une forme des plus naïves (1) ; mais le poète a pensé avec

(1) Voici un échantillon de ces adieux qui tenninent le poème et rappellent le couplet final de nos ▼audevilles. L'auteur s*j délivre un certificat d*honnéteté et y dégage la moralité de son œuTre.

uiiBSTBv» div,, rTBAaos.

Pyrrhiu, «re, adieu tou. dy. p„„„ ^^ ^^ .^jj ^^„, ^^^

Et Touf, Tho.., mon cher seignenr. p^j^^^ „^„, y^^^^ ^c\xtri^.

TSOAS.

TSOAA.

Qoant h moyi je m*en vay d^icy.

Je m*en revois en ma contrée.

OTOMilM».

DTOKàoU.

Pyrrhuft, tire, à Dieu tous dy.

Et moy aussi sans demoarée,

rTAEBVS. '

Puisque nous avons achevée Certes, je m'en iray aussj p^ „^^ .^„ ,^ demonstranoe.

Dedans Magnisse la majeur.

TBOàS.

MBREiTIVS.

Pyrrhus, sire, adieu vous dy, Or a esté premièrement

Et vous Thoas mon cher seigneur. Par les Troyens ravie Hélène

Et puis les Grecs mis en grant p«ine

Et Troye arse finablement.

TIOAS.

Puisque nous avons achevée . • •

De nostre jeu la demonstrance

raison que ractiou était finie et que le drame n'avait pas à les suivre dans leurs diverses aventures. LMmitation comprend donc du vers 2810 au vers 27000, c'est-à-dire les quatre cinquièmes au moins du poème de Benoit. L'auteur du Mystère a divisé cette matière en quatre journées. La première^ où est retracée Tentrevue de Paris et d'Hélène, s'étend du premier conseil tenu par Priam à l'arrivée des Grecs à Ténédos ; la seconde va jusqu'à la mort d'Hector. Dans la troisième , nous voyons les amours d'Achille et la mort de Paris. La quatrième commence à l'arrivée de Penlhésilée et se termine à la ruine de la ville. Nous croyons inutile d'analyser le Mystère: ce serait répéter ce que nous savons déjà et refaire le Roman de Troie. L'imitateur n'en a rien laissé ; il n'a non plus. rien ajouté d'essentiel, si ce n'est, comme nous le verrons tout à l'heure , l'empreinte très-marquée de son temps. On retrouve dans l'imitation l'œuvre originale tout entière, autant du moins que le permettent les nécessités de la mise en scène. Tous les discours que Jacques Millet rencontre dans le poème de Benoit, il les reproduit avec empressement , souvent même il les étend. Les héros tiennent à faire preuve de courtoisie; les échanges de politesse prennent une place énorme dans son drame; le poète est intraitable sur ce point, il en remontrerait aux héros tragiques du XYIP siècle, qui nous semblent cependant aujourd'hui si fermes sur l'étiquette. Le^ récits du vieux trouvère sont dans ce Mystère reproduits en dialogues, ou, quand le dialogue n'est plus possible, résumés en de brèves indications scéniques. Les batailles, par exemple, que Benoît numérotait avec une si consciencieuse monotonie, J« Millet ne les fait pas raconter comme un poète classique , il les met en action : le texte imprimé le mentionne avec soin et naïveté; puis de temps en temps le combat s'arrête, et les héros échangent à la façon homérique des discours empruntés le plus souvent textuellement au livre de Benoît. Voici, par exemple, comment Millet a mis en œuvre une partie de l'histoire de Troïlus , la rencontre du jeune

DTOMiOB».

Nou» VOUS prions très humblement Que recepvei dVutrnle saine Nos dicti, cafsans chose vilaine Avon» joué rpsbaticmenl.

Tioas.

Or a esté preociëremenl

Par les Troyens ravie Hélène

Et puis les Grecs mis eu graut peine

El Troye arse ûnablemnit.

âS8 BENOIT DE SAINTE-MORE

prince et de Diomède : « Lors d'ung costé et d'autre sonneront tromf pettes et se commencera la bataille tellement que cbascun costé en « doit cbeoir plusieurs morts, et puis cessera le bruit, et adonc Troilas * retournera à Dyomedes et lui dira :

Tenez ce coup et le portez A Briseida vostre amye, etc..

Et doit Troïlus rencontrer Menelas et le frappera et cbera à terre. Et les Grecs faisant grant bruit courront à Menelas , tellement qu'ils le délivreront des mains de Troïlus , et après le bruyt Dyomedes parlera à Troïlus en lui disant : c etc.... Lors Dyomedes frappera tel coup sur le bras de Troïlus que Tespée lui cbeoit des mains et la prend Dyomedes; puis se renouvelle la bataille, et après le bruit Dyomedes dit au sénescbal ce qui s'ensuyt :

Séneschal portez ceste espée A Briseida vistement. etc.... i

On reconnaît dans tout ceci les divers incidents et le mouvement da récit de Benoit. Il y a seulement un trait de mœurs à remarquer; on voit que la civilisation est en progrès : ce n*est plus un cbeval de guerre tout bardé de fer que Diomède fait mettre aux pieds de sa maîtresse , mais Tépée de son rival désarmé par lui. Sauf cette altération de détail amenée par le progrès des mœurs, toute Tbistoire inventée par Benoît est reproduite avec la plus grande fidélité, depuis la désolation de Troïlus et les adieux des deux amants, jusqu'au moment où Briseida vaincue oublie son premier ami et ne se défend plus contre les prières de Diomède. On retrouverait partout cette même exactitude , quel que soit le passage du Mystèi*e qu'on veuille choisir, ou la rencontre de Paris et d'Hélène, ou les amours d'Achille, ou la mort de Polyxèoe. Le poète du XY' siècle donne seulement à ses tableaux, une couleur toute nouvelle , et sur ce point l'avantage est tout entier à l'original : cela tient à la fois à la forme de l'œuvre et au caractère moral du temps. D'une part, ce qui n'était qu'indiqué se précise*; ce qui dans le vieux trouvère, grâce au lointain poétique et à cette langue encore un peu

ET LE ROMAN DE TROIE. ft39

incertaine et balbutiante , avait un certain vague , aimable et poétique , (et ne semblait que naïveté gracieuse, iei traduit en action, mis sous nos yeux, acquiert une réalité brutale (1). Tout cela prend un corps et un corps des plus matériels; ce qui était une esquisse enfantine, une fine miniature dans Benoît, devient ici une forte et épaisse peinture et caricature flamande, et ressemble tout-à-fait à ces bois drolatiques qui ornent le Recueil des Histoires troyennes de Raoul Lefèyre, dont nous parlerons tout à Theure , et où Ulysse et Ajax semblent sortir de la cour des miracles. Rien n'est plus capable de nous faire comprendre la faiblesse de cet art dramatique où manque absolument Tidéal. En même temps, le poète nous avertit rudement que nous sommes au XY^ siècle, dans ce temps bourgeois et vulgaire par excellence, un des plus tristes de notre histoire politique et littéraire, sans idéal littéraire ou artistique, où Ton a pour la laideur une vraie passion, où tout est lourd, où tout est laid, visages, costumes, pensées, un' vrai marais littéraire.

Ce qui chez Benoit était simple et naïf devient ici grossier et grotesque. Briséida est allée trouver Diomède mortellement blessé pour Famour d'elle et essaie de le réconforter, k vous, dit-elle, il appartient de vous en venger;

Mais pensez de ia maladie Si tost que pourriez abregier ; Car certes c'est trop grant dangier Quand on y prent mélancolie.

Il vous fault boire et manger ; Humblement je vous en supplie.

Pyrrhus, au moment de frapper Polyxène sur le tombeau de son père, lui donne la parole ; mais en quels termes I Benoit n*avait songé à rien de semblable.

M'amye se dire vous voulez Aulciine ch^se^ despecbez, / Et ne falotes pas long sermon.

(1) L^auteur, préoccupé de ce besoin de vérité et d'exactitude, ne croit jamais l*aToir asseï marqué. 1 1 tient k bien préciser toutes choses. On sourit quand on roit, lors de la trahison qui va livrer la ville aux Grecs, Ânchise en rédiger soigneusement Tacte et le dater du 2S mai , Tan 38 de Troie nouvelle. C*est à coup sûr une idée originale que cette trahison par devant notaire. H est impossible de pousser plus loin le respect des formes.

hkO BENOIT DK SAINTE-MORE

Là où Benoit se contentait de dire qu'à Tauniversaire d'Hector, Achille était venu à Troie désarmé (v. 47501), Millet, qui, en sa qualité de poète dramatique, tient à le Taire parler, lui met dans la bouche les paroles les plus plates et les plus bouffonnement naïves (1 ) ! Rien n'est plus grotesque que le dialogue de Polyxëne et d'Ândromaque , lorsque , dans le temple de Vénus, elles ont reconnu AclûHe, Tune témoignant naïvement la satisfaction et le plaisir que lui fait éprouver la vue du héros, l'autre la reprenant rudement , et Hécube venant mettre le holà pour ordonner le silence. M°** Jourdan ou Martine, dans Molière, n*ont pas le verbe plus familier ni plus rude (2). Aussi bouffonne est la peinture des amours de Paris et d'Hélène ; aussi plaisant le soin avec lequel l'auteur nous décrit le manège de Paris : « Àdonc s'en vont au temple et doit « avoir Hélène deux ou trois damoyselles avecques elle , et , quand ils t seront arrivez au temple, Hélène fera son oraison. Or doit Paris passer « et repasser par devant elle et la regarder du coin de l'œil et puis se « tirer loing d'elle, i c L'esmerveillement i du jeune prince troyen et la description qu'il fait des beautés d'Hélène s^ont des morceaux incomparables, c Puis, continue l'auteur, il s'approche d'elle en la regardant, « et Hélène aussi le regardera, par plusieurs fois se regarderont l'uo « l'autre, r. Hélène ravie témoigne son enthousiasme avec une étonnante naïveté :

Quand je regarde son beau corps , Noble , de forme perfecUve ,

Sa grand beauté superlative Attire mon cueur en ses mains.

Dieu qu'il est bel et gracieulx !

(i) V. La tierce journée de la Destruction de Troie la grande, (2) V, La deitructùm de Troie ^ ^ 99.

roLuài». Si est de tes membres entier,

Certes il m*est fort gracieux Et, par mon serment, c'est dommaige

Et ha bien la chiere hardie. Qu#nt un tel homme est meurtrier.

AKDaOMAQOB.

Pour Dieu taises tous pour le mieuls

SHl TOUS plaist, il ne me plaist mye. Qr ça taise»- vous, je le veuls ;

vouxàm. Dictes vos heures toutes deui,

.. Si a asses beau visaige, Sans plus ensemble quaqueter.

Plus le regarde , plus me plaist.

Quelz cheveux I quel bouche ! quelz yeulx I

Croisé devant , fendu derrière ,

Vive couleur , bouche riant ,

Quand je regarde sa manière

Tout le cueur me va soubriant;

11 est de corsaige suffisant

Le poète ne s'amose pas à lui donner de longues hésitations , à peindre les combats de son amour et de son devoir ; elle est très-vite et trèçbrusquement décidée :

J'ay mon mary très-fort aymé, Qui est nommé Menelaiis ; Oncques par moy ne fut blasmé ; Mais cestuy cy me plaist trop plus.

Mon cueur n'en peut faire reffus, Quant je pençe à ses larges reins

Homme qui si bel se présente De paix ne me chaut ne de guerre Ne de parents , ne de parente.

Et comme sa suivante Florimonde lui prodigue de sages conseils , Hélène répond hardiment :

Florimonde , c'est par le cours

De nature et de jeunesse ,

Qui quiert toujours avoir secours

De plaisir fondé en lysse.

Dea , ma noiye , pour cela est-ce

Que j'en parle si hardyment.

C'est ainsi que dans l'inàitation de J. Millet toutes choses s'alourdissent et s'accentuent brutalement. On croirait voir des paysans qui s'essaient à représenter à leur façon quelque belle histoire que leur aurait racontée un enfant. On ne peut s'empêcher de penser à ces grossiers artisans d'Athènes qui , dans Le Songe d'une Nuit d'été , prétendent jouer devant Thésée l'histoire de Pyrame et de Thisbé.

Od voit quelle est en tout ceci la part de J. Millet, à quoi se bornent son originalité et son talent de création. Il ne fait que reproduire son devancier. Il lui emprunte le plan de son œuvre ; il lui emprunte le caractère de ses personnages. Il les a trouvés dans Benoit , non pas seulement indiqués , mais complètement développés. C'est à Benoit que revient à cet égard tout le mérite de Tinvention.

J. Millet n'ajoute rien à ce que lui rournissait le vieux trouvère que tes vulgarités de son grossier réalisme. Benoit gagne shigulièremeiit au rapprochement ; en le lisant à côté de son imitateur , on est tout étonné de lui trouver tant de grâce et de délicatesse. Et ce n'est pas, du reste, le Tait de J. Millet seulement , mais celui de toute cette époque , époque de décadence et jde marasme littéraire. Rien ne saurait mieux que la comparaison de ces deux œuvres sur un même sujet, inspirées Tune de l'autre, montrer les différences profondes du XIP et du XV' siècle, et l'incontestable supériorité poétique du premier. Ici en particulier , rien n'aide plus à goûter l'œuvre de Benoit que de lire à côté la traduction qu'en a donnée le théâtre du XV' siècle (1).

[î) Oq pourrait citer encore, comme une preuve de la popularité persistante de ces vieux redis et des personnages qu'ils ont illustrés, un poème où les a fhit figurer Chastelain, auteur de Chroniques inspirées du plus noble esprit chevaleresque: « Les épitaphes d'Hector, fils de Priam, roy de Troye « et d'Achilles , fils de Peleus , roy de Mirmidoine, et est contenu ou procès de cestuy traictié les cooh « plaintes d*iceux chevaliers, présent Alexandre le Grant. >

■ Le poète, dit Goujet (t. IX, p. 401), n'avait pu s'accoutumer à l'idée des indignes traitements • qu'Hector avait subis » ; c'est une réparation d'honneur qu'il lui fait. Alexandre s'arrête auprès de leurs tombeaux et lit leurs épitaphes que rapporte le poète. L'.un et l'autre héros y sont comblés des plus grandes louanges. Mais Achille l'emporte au gré d'Alexandre, parce que, entre tous les (kits glorieux qu'on récite de lui , il avait eu au-dessus d'Hector la gloire d'avoir vaincu Hector lui-même. Celui-d s'irrite de cette préférence , et sortant de son tombeau il condamne le jugement d'Alexandre et lui raconte de quelle manière Achille l'a tué. Alexandre revient de sa prévention et fait ses excuses à Hector. Mais ce dernier , peu content de cette réparation , veut qu'Achille vienne plaider lui-même sa cause et que le conquérant soit juge entre eux. Achille parait et commence par faire très au long soo panégyrique où il dit entre autres choses :

Par UMB j|ikdU Achille» fut ooilué , Fier, courageui, chefalier reoommé , L^un des meilleurs du temps dt* c*iftttj aage , Poissant 4e eorps, de taille bicD formé , Où Dieu sembloit n*aroir rien difforme, Bien rois d*oubli, n^aucuu bien desprimé , Ne en vertu ne en haultain couraige. Comme uog Ijon, comme tjgre anyo^é

Car quant j'estoye a cheTal ot armé

Et qu^en ma main tins mon acier limé ,

J'en ay fait maint hault et terrible ouvrage

Bspandu sang, bras et teste lemé ,

Parmi les champs où je me sub ramé ,

Et tant qu*en fits les voix moult exclamer

L^bonoeur des Grecs et des Troyeus Poullrage.

ET LE ROMAN DE TROIE. lilii

Enfin , pour que rien ne manquât à la gloire du Roman de Troie et qu'il fût dit qu'il passerait par toutes les phases ordinaires , il entre aussi dans la Bibliothèque bleue (1). Le livre populaire reproduit exactement toute la suite du récit que nous savons , en se contentant de Tabréger. On en peut juger par les courts extraits que nous en donnons ici. Voici comment il peint le sagittaire : * Âdonc issy de Troye le roy Epistrqfus « à tous troys mille bons combatanz qui se ferirent en la plus grant « presse des gregoys par si grant vigueur quMlz les firent recuUer bien € loing et mesmement pour la paour dung sagitaire qui estoit en leur « compaignie qui moult occioit et grevoit les Gregoys. Ce sagitaire « n' estoit point armé , mais il tiroit ung fort arc et portoit ung carquois « plein des sagettes. Quant les chevaulx de Gregoys virent ceste beste c venir devers eulx , ils tournoient en fuyte et desordre tellement qu'il c en fist plusieurs occire et ne les pouvoient les hommes retenir pour t la paour qu'ilz en avoyent, etc. . . >

Il n'a eu garde d'oublier l'histoire de Briséida , mais il en donne une sorte de résumé. < Quant Troylus sceut certainement que Briseyda seroit f rendue à son père Calcas qui en Tost des Gregoys estoit , il en mena € si grant dueil que contenir ne se sçavoit. Car ilz s'entraymoient de fl tant grande amour que durer ne pouvoient s'ilz n'estoient l'un avec c l'autre... Entre les Gregoys y estoit venu Dyomedes en grans pompes € lequel tantoçt qu'il vit la grant beaulté de Briseyda il la print en si « grande amour que oncques jpuis ne la laissa , si s'approcha d*elle et

Alexandre convieDt de tous ces exploits et ayoue qu*il est digne d*ètre mis au rang des plus grands héros; mais il désapprouve Finjure qu'il a faite à Hector et tÂehe de le déterminer à reconnaître que la colère remporta trop loin. Achille cherche encore à excuser sa foute. « Je ne me portai à tant de « Tiolence, dit-il à Hector, que par ce que vous ayiex occis Patrocle, mon très amé cousin, mon très c cordial et très cher parent logé au trésor de mes entrailles, en Tépaiigne de mes amours, au coffret c de mes plus intrinsèques pensées. » Mais enGn Achille reconnaît qu^il a tort et passe condamnation sur la manière dont il usa de la victoire. Cet aveu apaise Hector et les deux héros se réconcilient.

Geoiiges Chastclain a donné à son récit, dans le Prologue et la Conclusion, une moralité à Tadresse de ses contemporains. Les plus ftimeux capitaines doivent apprendre par l'exemple d'Achille et de ses regrets à se faire les uns aux autres une bonne guerre, et à désavouer eux-mêmes leur conduite lorsqu*ils se sont portés à des excès indignes d^eux.

(1) V. Hector de Troye, Ci commence Chy$io\re du noble preux et puitsant Hector mirouer et exemplaire de toute chevalerie. Lyon, cheulx Oliv. Amoullet. Sans date. Petit in-â* goth. , 38 fl*. — Les faite et prouesses du puissant et preux Hector mirouer de toute chevalerie, Troyes, Nie Oudot, 1609, in-8* de Â8 ft, fig. sur bois. — Une autre édit. de Paris, Le Roman d'Hector de Troye^ est citée par Du Verdier.

klili

« lacompaigna en devisant et jouant à elle jusques a la tempte de sod « père. En ceste voye luy dist Dyomëdes tout son couraige à quoy elle < respondit en soy excusant courtoysement que son amour ne luy donnoit « ne octroyoit pour ceste foys ; car mon cuer n'est point encores disposé à accepter à si grans chose que me présentez, ne aussi de les refuser ; sire Dyomèdes, il fault congnoistre premier que aymer. Yous savez que la queste d'amour a moult d'aventures et se joue fortune aulcunes foys des amoureux moult diversement. Car aulx ungs donne joye et» lyesse et aulx aultres labueurs angoisses et aulcunes foys la mort. Dyomèdes entendant la prudence de Briseyda se parfonds^ encores plus en son amour que devant , et ainsi en devisant parvindrent devant la tempte de son père Calcas , qui la receut en grant joye ; et Dyomèdes se mist légèrement à pié, et print la dame entre ses bras pour la première foys et par temps elle luy sceut bon gré de son service. En cette descendue luy ousta Dyomèdes secrettement lung de ses gans laquelle chose elle souffrit benignement le larrecin de Tamant en luy gettant ung œil demy riant dont il fut plus content que d'avoir gaigné ung royaulme. •

Et plus loin encore : « Troylus y survint à grant compaignie de bons chevaliers. •... par quoy ils furent contraincts de reculer et perdre terre. A leur secours vint Menelaus a tous troys mille combattans et de la partie des Troyeus vint le roy Ademon qui jousta contre le roy Menelaus. Et labbatit jus du cheval navré au visaige , et le prindrent luy et Troylus, et leussent emmené se Dyomèdes ne leust sîtost secouru à grant multitude des siens et abatit Troylus en son venir et print son cheval qu'il envoya prestement à sa mye Briseyda,^ et lui fist dire par le messaiger que c'estoit le cheval de sou amy Troylus qu'il avoit abattu par sa proesse , en luy priant que doresnavant elle le tenist pour son amy. Briseyda moult joyeuse de ce présent dist au messaiger qu'il dist à son seigneur qu'elle ne pourrait hayr celuy qui si noble présent luy envoyast et qui de si bon cueur laymait. Quant Dyomèdes sceut ceste réponse il neust pas voulu estre empereur du monde et luy esleva tellement le cueur que contenir ne se scavoyt ; et si se ferit en la presse de M ses ennemys. »

Hector meurt comme dans le poème. « Entre ces choses avoît

< Hector prins ung moult riche baron de Crece moult cointement « armé. Et, pour le mener hors de lost plus à son ayse, il avoit c rejecté sou escu derrière son dos , il avoit la poictrine toute des-

< couverte et s'en alla non pensant aulx argutz de Achilles son mortel « ennemy..... Mais Aichilles qui le veit a descouvert luy mist la lance « en la poictrine , de ce coup labbatit mort à terre. » Le livre va

jusqu'à la mort de Penthésilée. C'est une réduction de notre grand poème à Tusage des lecteurs pressés.

LMnfluence de Benoit se retrouve là où Ton serait le moins tenté d'en aller chercher la trace. La tradition popularisée par lui a jeté de telles racines en France, elle s'est si bien imposée à tous les esprits que la première fois qu'Homère se produit enfin à peu près complet dans notre langue , il faut qu'il passe sous les fourches caudines des inventions de Darès et de Dictys; son introducteur lui-même semble avant tout préoccupé de mettre le public eu garde contre ses inven-^ tions , et il attache à son livre comme correctif et comme complément les fantastiques inventions des Apocryphes. Jean Samson (1), lieutenant du bailli de Touraine à Châtillon-sur-Indre , qtii , du fond de sa province , traduit dans un langage lourd et pédantesque , et fait imprimer de 1519 à 1530 (2) au milieu, à ce qu'il semble, de l'indifférence publique, la traduction, non du texte original de l'Iliade, mais de la version de Laurent Valla , Jean Samson appartient encore tout entier à l'école de Benoît. H tient à bien montrer qu'il n'est pas la dupe d'Homère et qu'il en sait plus que lui. S'il ose reproduire THliade à peu près tout entière , il se croit obligé d'y joindre des prémisses et des additions et séquences qu'il emprunte confusément à Guyon de Coulonne, à Darès et à Dictys, et leur influence se glisse même dans sa traduction. On voit que J. Samson gémit au fond du cœur de paraître le complice de ce qu'il regarde comme de pures fables. Plusieurs fois il arrive que la patience lui échappe. Au deuxième

(1) V. sur la traduction de J. Samson, Egger, Mémoires de littérature andenne, p. 170-i7S.

(2) V. Les liiades de Homère, poète grec et grand historiographe, avec les prémisses et commencements de Guyon de Coulonne, souverain historiographe. Additions et séquences de Darès Phrygius et de Dictys de Crète , translatées en partie de latin en langage vulgaire , par M* Jehan Samson , licencié en loys ^ lieutenant du bailty de Touraine à son siège de Chastillon-sur'Vndre, — Jehan PeliU Paris.

cbaut, il supprime sans façon le dénombrement des yaisseaax, parce que 9 sur ce point important , il a préféré transcrire dans ses Prémisses les calculs authentiques de ses historiens. Aa vingt-deuxième chant, lorsque Timpitoyable fils de Pelée frappe Hector, ce modède des preux, le traducteur sMnterrompt pour protester « contre une partialité que t confondent au surplus les assertions contradictoires de tant de témoins c oculaires. > C'est que, fidèle à la tradition du moyen-âge, dont il est le vrai représentant et dont son livre porte encore si bien la marque , Samson voit dans Homère (son titre en fait foi) un historiographe autant et plus encore qu'un poète. Aussi, lorsque ses erreurs lui paraissent trop choquantes, le traducteur s'arrête sans scrupule, invoquant le témoignage souverain de Dictys ou de Darès ; le narrateur tout à coup cède la place au critique , et celui-ci fait ses rectifications. Ainsi lorsque , dans le vingt-quatrième chant (vers 704-706), Cassandre a reconnu son père revenant avec le cadavre d'Hector , Samson faisant preuve de plus de bon sens que d'instinct poétique , écrit : « S'il est ainsi que les Troyens emportèrent le corps de Hector après sa mort , Priam ne l'alla pas requérir et racheter en l'ost des Grecz, comme dit Homère, et encore , s'il y alla , coirime le dît Homère , toutefois , il n'y alla pas luy seul avec s(m hérault ; car Dithis de Crèthe dit que sa femme , la royne Hecuba , et Andromacha , la femme de Hector , avec ses deux ettfants, allèrent avec luy pour plus mouvoir les Grecz à pitié et « miséricorde. » Plus libre encore dans les séquences, s'il raconte la mort de Troîlus , il laisse éclater sa colère contre les mensonges d'Homère, et il emprunte tout au long à.GuidaColonna son apostrophe indignée au poète grec, t Dy moi doncques, Homère, pourquoy c'est « que tu as ainsi exalté Achilles.... Tu as tort de exalter ung « trahistre et laisser les nobles preux qui plus en valloient que « dix mille (1). •

Enfin , si les Mystères devaipnt beaucoup au Roman de^ Troie , on le retrouve aussi dans le drame qui les remplace , dans la tragédie que le XVP siècle essaie d'emprunter à l'antiquité. Un des rivaux de Garnier ,

(1) N'est-ce pas encore un souvenir du vieux poème qui a dicté le choix des personnages de ce dialogue du XIV* siècle contre les femmes a duquel sont entreparleurs Troye , Salomon et Sanson. « V. Bibl. impériale, manuscrit 2377.

ET LE ROMAN DE TROIE. bkl

Antoine de Montcbrestien , écrit une tragédie d'Hector qui est un dernier écfao de Tadmiration que lui a témoignée Benott«

Nous avons indiqué déjà comment, si le poème et le nom même de Benoit de Sainte-More étaient absolument inconnus du XYIP siècle , Tesprit qui ranimait n'est pas étranger aux œuvres de nos poètes, comment il serait facile de signaler bien des rapports généraux entre Andramaqtie et Iphigéme et le Roman de Troie.

Nous avons suivi les transformations diverscis de Tœuvre de Benoit en France. Pendant ce temps-là, elle Taisait son tour du monde , accueillie partout avec faveur , répétée , admirée , mais de plus en plus détachée de la personne et du* nom de son auteur.

La première œuvre étrangère qu'on puisse , je crois , rattacher au succès du Roman de Troie est un poème latin , directement inspiré de Darès et de Dictys , mais dont la naissance a été provoquée sans doute par la popularité de Tœuvre Trançaise, La guerre de Troie, De bello Trcyano, en six livres, composée par Joseph d*Exeter (1) , J. Tscanus ou

(1) Joseph d*Exeter a eu soin de marquer dans son poème et sa nationalité et le temps oit il écrirait U est anglais, il nous l'apprend dans ces vers où il répète le passag;e où Horace mautUt le premier qui s*est confié aux flots.

• • Gulpem ûe ralem qam prima per andM Non noiset Memphis Romam, non Indus Iberum

Ad Dacinufl molita Tiaâ, atqae Atropon auxit , Non Scytha Cecropidem, non noatra Britaonia Gallum.

Ao caoM potiore probem ? Sine remigia usu

Le poème a été composé dans les dernières années du règne de Henri II d'Angleterre, au moment où celui-^i se préparait à la croisade, par conséquent vers 1187 ou li88 ; le poète dit au roi :

Te sacne aisument acics majoraque bella , Tanc dignom majore tal>a.

j(l est dédié à FarcheTéque Thomas Baudofn, qui succéda à Richard-le-Grand sur le siège de Gantorbéry dans les dernières années du règne de Henri II, et mourut & Tyr aix côtés de Richard Cœur-de-Lion en 1191, après avoir rempli les fonctions épiscopales pendant 5 ans 11 mois 5 jours. Cette dédicace se trouve dans des vers qui se placent après le 82* du I*' livre et que le premier éditeur avait supprimés ; attribuant Tœuvre à Corn. Nepos, il ne pouvait laisser subsister un témoignage qui mettait sa prétention à néant. Le poème de Josepb d^Exeter porte d'une autre façon sa date avec lui , il est contemporain de la diffusion des légendes d* Arthur. En parlant de la dbparition de Castor et de Pollux, le poète ajoute : ' ^

j^c Britonum ridenda fides et crtdulus error Arturum eupectat, eupectabiiqae pereDne'(*).

L'auteur était jeune alors ; c'est ce qui semble ressortir de ces vers de son début

Aude tamen ardaa, pubea. Noa animo ; facie, noa pertore.

Mento caneacant alii, noa mente : capiUa ,

{*) V. Joaaph lac, de Bell. Troj,, lib. I. v. 14.

Devonius, en qui Schœlï voulait si étrangement reconnaître l'auteur même du Darès (1), et qui avait composé aussi une Antiochéide: c'était sans doute une reproduction en beau latin de la chanson d'Antioche (2). On pourrait inférer dç ces deux choix de poèmes faits par Joseph d'Exeter que les emprunts .étaient réciproques entre la poésie vulgaire et la poésie savante , et que celle-ci , malgré ses dédains , consentait parfois à s'inspirer de la première. Voie! , en effet , un poète latin qui marche à la suite de deux trouvères.

. Il ne serait pas difficile de signaler dans l'œuvre de Joseph des rapports avec le Roman de Troie. Comme Benott, il a la prétention de rétablir la vérité dans cette histoire :•

et ailleurs

Hoc tibi ludet opas ; succedet serior «Us , Séria succèdent aures meritura pudicas.

Ces derniers vers font allusion à un autre poème composé par lui, à une Antiochéide dont Camden a cité quelques vers. Joseph Tannonçait à la fin de sa Guerre de Troie. C*était on sujet de circonstance aa moment où Ton songeait & la croisade ; car Joseph, comme Ta remarqué Camden, vivait encore en 1223 ; on a conservé' des vers adressés par lui à Tarcbevêque Hubert qui occupait cette année-là le siège de Cantorbéry. Outre les deux poèmes que nous venons de citer, on lui attribue des vers d'amour, des épigrammes et un poème latin De Jnstitutione Cyri, sujet tout classique.

(1) Schœll, du reste, n'est pas l'inventeur de cette idée singulière. Comme Josephus Iscanus avait mis en vers Tœuvre du prétendu Cornélius, on s'était de bonne heure habitué à la confondre avec Darès oa le prétendu Cornélius. En effet, on publiait à Bâle, 1541, in-S**, le poème de Josephus Iscanus, sous œ titre : Daretis Phrygii de bello Trojano lib. VI^ a Cornelio Nepote heroico carminé donati, A la suite des Homeri poematà quœ exstant omnia^ accompagnés d'une traduction latine et du Pindarus, on trouve Daretis Phrygii poetarum et historicorum omnium primi de bello Troj,^ lib. VI, a Corn, Nepote élégante, latino versi carminé. Colon. Allob. sumpU Galdor. Societ., 1606, in-f°. Le poème de Josephus Iscanus, imprimé avec le vrai nom de son auteur, Francfort, 1620, in-A**, a été souvent reproduit avec le Dictys. La meilleure édition est celle qui porte pour titre : Daretis Phrygii de bello Trojano, lib. VI, latfn, carm, a J. Exoniensi redditi, ac emendali cura et studio J, Morini Londini, 1675, in-S". »- Camden avait d'avance protesté contre Terreur de SchœlL II écrivait Britann, /tff., p. 98 : t auctorem non fuisse Comel. Nepotem, ut Germani volunt, sed J. Iscanum » : et encore (ibid., p. 457) « Josephus Iscanus qui Corn. Nepotis nomine circumfertur. »

(2) Les critiques anglais donnent une idée toute différente du sujet de l'Antiocheis, mais ils ne sont ni très-explicites, ni très-d'accord sur ce point. Il ne parait pas certain qu'ils l'aient lue. Wharton signale un manuscrit dans la bibliothèque du duc d^Chandos à Canons. Il ajoute (t. I, p. 28) « dans un passage plein de feu et de dignité, le poète s'adresse au roi Henri II qui éta|t sur le point de partir pour la guerre sainte theintended subject of his Antiocheis, • Camden, au contraire, assure qu'il accompagna le roi Richard I*' en terre sainte et fut témoin oculaire des exploits de ce monarque quHl célébra ensuite dans son Antiocheis. Il n'en connaît qu'une vingtaine de vers qui ne peuvent apporter à cet égard aucune lumière. Ce qui me confirmerait encore dans ma supposition , c'est que Richard n'a eu rien à démêler avec Antioche. — Les guerres saintes avaient produit d'autres poèmes latins, celui d'un certain Conrad et le Solymarium ou récit de la première croisade.

Hactenus Iliacœ questus lamenta ruinse Confusa explicai veteris compendia veri.

Gomme lui il met ses héros à cheval , comme lui il fait de Memnou le roi des Perses. Mais Joseph se tient plus près de ses auteurs. Il semble avoir voulu Taire de sou œuvre une réparation poétique à Darès et à Dictys, une protestation contre le succès scandaleux des inventions de Benoit , une revendication au profit du monde savant d*un sujet qui lui appartenait (1). Joseph, dans la composition de son poème, use des textes de Darès et de Dictys à pçu près comme Benoit. Darès lui fournit le plan général , Dictys des détails et le complément de Tœuvre. Il n'a pas songé à ajouter à son poème ces beautés actuelles (2)* qu'y a jointes Benoît et qui s'adressent à la foule. Nous avons cité tout à l'heure les seules allusions contemporaines qu'on y rencontre. Et c'est là un des côtés curieux duJivre de Joseph. 11 nous montre comme le latin à cette date était bien vraiment une langue morte, bien qu'on l'écrivit encore et qu'on le parlât même. II suffit du voisinage des langues modernes pour que tout de suite on reconnaisse dans ce latin un mort. Voici au même moment deux écrivains qui traitent le même sujet, qui s'inspirent du même livre ; l'un traduit en français , l'autre en latin. Celui-ci reste antique,^ il n'ajoute ni un personnage ni une idée ; on ne trouve pas chez lui une trace de son temps, son œuvre n'a pas de date. Dans cette langue du passé , l'on ne peut avoir que des idées générales, rien de précis, rien de personnel, aucune réalité vivante: nous avons fait déjà cette remarque pour Jean de Salisbury. Au contraire, le poète français est tout plein de souvenirs contemporains; il transforme l'antiquité.

(i; Dès les premiers vers Tauleur marque les obligations qu*il u à Darès. Le sujet de ses chants est merveilleux et pourtant ce n*est que la vérité. Ces combats, le prêtre phrygien les a connus des témoins les plus fidèles, de ses propres yeux :

Mira quidem dicta, sed vera adtertite, paodam ; Biplicuit, pnessos oculus quem fabula nescit.

Nam vati pbrjgio Martem certiuimus index

Chateaubriand eût pu citer Tautorité de Joseph d'Exeter. Lui aussi au début de son poème refuse dMnvoquer les divinités païennes :

Quos superosin vota vocem? Meos conscia veri Proscriptit longe ludentem Gcta poetam.

(2) Il y a cependant comme un écho de la Chanson de Geste et de son enthousiasme guerrier dans ce vers sur TroSlus :

ioaignia dextne Victricis sensi&se dolor , speela»$e voluptas.

Il50 BENOIT DE SifkNTE-llORE

Du moment, eo effet, où le moyen-âge vivant , celui de la langue vulgaire, entrait en communication avec elle, pour lui témoigner son admiration, pour l'adopter vraiment, il fallait qu'il la vît semblable à lui.

Et ce qui rend la différence plus sensible , c'est que Joseph n'est pas un simple traducteur : il ne s'astreint pas à reproduire mot à mot toutes les pauvretés d'invention de son auteur. S'il suit fidèlement l'ordre des faits, il porte dans sa composition beaucoup de liberté, abrégeant ici et là étendant. Il supprime, par exemple, l'énumération des vaisseaux; en échange il raconte longuement l'enlèvement d'Hélène , et consacre quatre cents vers au jugement des déesses. La composition , du reste , n'est pas heureusement ordonnée. On est arrivé à la fin du quatrième chant sur la guerre de Troie qui n'en a que six, sans avoir vu commencer cette guerre. L'auteur ajoute des développements, des discours, surtout des lieux-communs et des moralités. Il aime à soutenir des thèses : faut-il se réjouir ou se plaindre de la découverte .de la navigation ? faut-il croire que la Renommée soit fille de T Enfer ou fille du Ciel ? Il maudit la superstition à propos des oracles. Tout cela est revêtu d'une forme qui ne manque pas d*une certaine élégance (1), bien qu'il affectionne trop ces grâces de style auxquelles on reconnaît aisément son temps. En effet , il est parfois dur (2) , pénible , contourné, plein de recherche, recherche dans les idées et dans les mots. Il aime les termes rares, singuliers. Il fait du bel esprit en latin ; il aime les antithèses, les rapprocheiàents forcés, et un romain de la bonne époque aurait peut-être parfois quelque peine à l'entendre. Cependant il a un certain mouvement et une certaine abondance poétiques, et on pourrait signaler chez lui tel passage qui semble un écho de l'antiquité. S'il raconte la mort d'Achille ou s'il peint Ajax se présentant désarmé au combat (3) , il a vraiment

(i) Josephus Iscanus ou Devouius, à un certain moment, est devenu presque un classique. On le cite à côté des poètes de cet ordre. V. Fabridus, Bibl, lau, t. III, Hambourg, 1722, p. 827. Dans Flores Poetarum de virtutibus et vitiis, dans V Index des poètes qui y sont loués flgure à son rang alphabétique Dares Josephus Devonius.

(2) Il commence un vers par : « In quam, quid, quaire. >

(S) Cela semble un souvenir de Benoît On pourrait citer encore de même d^autres traits sur Ajax. Du reste, la peinture qu'il ùlU du héros est tout-à-foit dans les données antiques. C'est bien chei lui le fils de Télamon , il a gardé sa force et ses armes :

Septeoa coruscat Terga boum : hatta viro querciu jacuUbilU uni.

quelque chose de l'accent d'un poète. Il connaît bien, du reste, les écrivains classiques (1); on voit qu'il a lu Virgile, Horace et Ovide ; il est tel vers de Stace qu'on retrouve dans la bouche de ses héros. En somme, on peut dire que c'est un assez bon écolier des Anciens (2), - 11 a gardé assez fidèlement à ses personnages - leur physionomie antique. Ainsi Benoit est plein d'indulgence pour Paris; il Tait de lui presque l'égal d'Hector : il ne saurait être rigoureux pour ce héros de l'amour. Joseph, plus fidèle à la donnée classique, prend ouvertement parti contre lui. Il faut qu'Hector et Énée viennent à son secours pour le sauver des coups de Ménélas. Il déteste en lui l'adultère et le charge de malédictions (3). Joseph est plus sévère que Benoit. Il ne se platt pas comme lui aux peintures amoureuses; il n'est pas question chez lui de Briséida ni de ses galantes aventures. Il n'a essayé de donner aucune grâce au portrait de Penthésilée; il la peint seulement terrible, ou préoccupée en mourant d'une pensée de pudeur, comme Polyxène dans Hécube. Il n'a Tait qu'une exception à sa sévérité ; il a un madrigal pour Polyxène. Au milieu des Troyennes abattues , elle est la seule, dit-il, dont la douleur ait respecté la beauté :

Sola ore Polyxena floret

Sospite, et in faciem nil possnnl nubîla mentis.

Cependant, on sent en bien des points Tinfluence de Benoit. Joseph partage la plupart de ses préférences. Si Achille n'est pas ici autant sacrifié, il hésite pourtant à se mesurer avec Hector , il a besoin d'être excité et soutenu par Junon et par Pallas : il faut qu'elles le supplient de combattre (A). Ce n'est qu'avec leur aide qu'il peut triompher de son adversaire (5).

(i) Il fait parfois, i^ est vrai, un assez singulier usage de ses souvenirs. Le Spondaos stabiUs d^Horace lui inspire ce vers étrange sur le pouvoir de Vénus :

Tenellot Spoodaeo sUbilit aoimos pede.

(2) V. un discours de Télamon qui rappelle tout-ù-fait la Thébaide, lib, II.

(3) V. J. Iscan., p. ià9,

^4j Excitât ergo SolUeitat, stimulât Pallas , pariterque precantu

iEacidem : non iUe tfuidtm certamioe tanto Pnebcnl haec animos , hec ira», utraque vires. Tentoiset eonferre tiro ; sed Juno neganUvt

(5) iEaccides ensena librat, DiM«ni7u« suaque Prolurbat virlule virura.

C'est pour Hector que Joseph comme Beoott réserve toute son admiration. Voyez quelle haute idée il essaie de nous donner de lui (l) ! 11 le représente luttant seul contre toute une armée. C'est lui qui est vaillant pour tous ceux qui faiblissent. Les Troyens longtemps encore après sa mort espèrent le voir apparaître, « venturus post terga videtur > ; et , comme dans Benoît , les Grecs , quand ils Tout vu tomber , se croient désormais sûrs de la victoire.

Comme Benoît aussi, Joseph d'Ëxeter fait une grande place à Troîlus ; t il surpasse le héros de Pella et Texilé de Calydon » , il est plus grand qu'Hector :

Utque oinnes cjaudam titulos brevis, Hector major.

Les Grecs croient voir renaître en lui plusieurs Hectors ( p. 137 et p. l&O, V. 325). Le même enthousiasme se fait jour , quand le poète pleure sa mort (2).

Peut-être au nom de Joseph d'Ëxeter conviendrait-il de joindre celui de Primat d'Orléans (3) , ce chanoine fameux, au XIl/^ siècle par sa» facilité à improviser des vers latins (4). N'est-ce pas pour avoir traité un sujet de ce genre que Richard de Furnival le plaçait sur le même rayon à côté de Darès et de Pindarus sans doute. On voit, en effet, dans la Biblionomia de Richard auprès d'un Daines en vers et

(1) Occidit, heu ! «pes ana Phrjgum IfaTortitu Hector I Oiia tractunw , maodaswt ; at illum Occidlt, aeteroos cui si natara dediacet ImperiU seDsere suis obsistere Parcao.

Artus, ipse suos jaculandos Jupiter igoes ,

(2) Pour ceux qui voudraient (kire d'autres recherches sur les compositions latines qu*on peut ren* contrer en Angleterre sur 'la Guerre de Troie . nous reproduisons ici les indications que nous firarnisscnt les Catalogues. Index Codd., manuscript. in Bibl. Bodlei. — 1656» Excidium Troje Pergama flere volo ; c'est la pièce attribuée à Bernard de Fleury. — 1779, ^ 7^, de Bello Trojano, — 2017, de Excidio Trojœ,— SOàî^ Excidium Trojœ, — Index Codd., manuscripL in BibL CoUeg. Oxonensiam; Berheid Catalog. lib., manuscript. Angl. et Hib.— 13^3, 66, 3, Bellum Trojanum, — 1514, 227, de Bello Trojano. — 1654, 887 , vigenli versus résonantes de Bello Trojano.

(3) Sur Primat V. la Chroufque de frère Satembene ; Léopold Delisle, Note sur quelques manuscrits de la bibliothèque de Tours, décembre 1866, p. 4 4-16.

(4) Boccace a feit allusion à cette facilité de PrimaL C'est lui que, sous le nom de Primasso, il a pris pour héros d*oa de ses contes. C'est lui aussi qui est désigné comme le rédacteur français des Grandes Chroniques de St-Denis dans le préambule français d'un des plus anciens textes manuscrits de cet ouvrage.

en prose : « Maeonîi Homeri libellas Yliados et versus Primatis Aurelianensis? ^

Pour en finir avec les œuvres latines composées sur ce sujet , citons tout de suite le poème en vers élégiaques fameux au XIIP siècle , sous le nom de Trdilus » que le Trère mineur Albert de Stade publiait d'après sa propre déclaration en 12/i9, et qui se conserve manuscrit dans la bibliothèque de Wolfenbuttel (1).

Ou se tromperait étrangement si , sur la foi du titre , on croyait trouver dans Albert un prédécesseur de Boccace, et dans son œuvre un récit des aventures de Troîlus et de Briséida ; Albert , comme Joseph , n*a pas de ces faiblesses. Son livre est des plus sérieux , il veut instruire ses lecteurs et leur inspirer Tamour de Dieu et du devoir. II y raconte l'histoire de Troie tout entière ; c'est par un rapprochement de mots plus ou moins forcé qu'il lui a donné , comme il nous l'apprend lui-même , ce nom de Troîlus ,

Troîlus est Troîlus Trojano principe nalus , Et liber est Troîlus ob Troica bella vocatus.

C'est une version en vers (2) de Darès ramenée à toute sa sévérité et à sa prétendue réalité historique. Le poète lui-même le déclare expressément à la fin de son œuvre :

(i) Il était signalé par Heyne (V. Virgile, édit. Lemaire, tome II, p. 202 , Excurs. ad jEneid,) — V. H. Danger, Die Sage von Trojanischen Kn'e^e, etc. Leipzig, 1869, 81 pag. in-8«, p. 26-90.— A propos de ce livre où sont traitées quelques-unes des questions que j*ai abordées moi-même, et où je me suis parfois rencontré avec Tauteur, je dois faire ici une déclaration: mon travail, dont des fragments avaient été lus aux Congrès des Sociétés savantes de la Sorbonne, en avril 1868 et 1869, éuit complètement achevé (sauf pour la partie allemande) avant l'apparition du livre dç M. Dunger ; pour que la part soit bien faite à chacun , j'ai marqué très-expressément ies emprunts que je lui ai laits.~Né vers la fin du XII* siècle , mort en 1269, Albert a été abbé du monastère de Ste-Marie de Stade en 1232. 11 a composé des Annales (V. Lappenberg, Mon, Germ, HisU Seripu XVI, 271) et un livre aujourd'hui perdu : Auriga iuper quatuor Evangeiia.

(2) Les vers d'Albert de Stade paraissent être assez médiocres. J. F. Hensinger qui l'a signalé et en a publié quelques fragments (V. Mallii Theodori lib. De Metris, 1766, Lugd. ; BaL V. aussi Comel. Nepos, édit. Staveren , H , p. 385) dit qu'il est inférieur à J. Iscanus. Je reproduis ici le jugement de M. Dunger : « Das Gedicht ist In ziemllch flûssigen , wenn auch nicht rçinen Distichen geschrieben , die « Sprache zeigt grosse gewandtheit , die Darstellung ist lebendig , nur hier und da zu breit , und « namentlich bel Schlachtschilderungen von einer an das Robe streifeuden Derbheit > Die Sage , page 27.

Nulla poetarum posuil figmenta, Daretis Historiam , soliti scribere vera, tenens. Et Phrygius fuit iste Dares, et tempore belli Ipse qnidem miles, prœlia visa referl.

Et il a tout droit de faire cette déclaratioo ; eotre tous ceux qui se sout inspirés de riiistorien apocryphe, nul ne s'est tenu plus consciencieusement à la suite de son original. 11 reproduit les portraits de Darès et le catalogue des vaisseaux^ il numérote comme lui et aussi fidèlement que Benoît les batailles, n'en omettant aucune, bien qu'il s'aperçoive de la monotonie du procédé et fasse assez gaiement les honneurs de son exactitude :

Vocibus instare nos semper oporlet eisdem: Sternuntur, sternunt, millia muita cadunt.

La seule addition qu'il se permette, c'est de prêter de temps en temps à ses héros quelques discours qu'ils ont tenus ou qu'ils auraient pu tenir :

Quœve loquebantur, vel poluere loqui.

Comme Benoît aussi il a demandé à Dictys la fin de son récit , et raconte brièvement ^ d'après lui , le retour des Grecs et les débats qui l'ont suivi.

Cependant il ne craint pas, à l'occasion , de compléter Darès en certains points, soit qu'il le trouve un peu maigre , ou qu'il veuille saisir une occasion de mettre en œuvre ses souvenirs. Ainsi, trouvant dans Darès la brève indication de l'expédition des Argonautes et des aventures de Jason eh Colchide, il prend dans les Métamorphoses d'Ovide un récit plus complet, tout en ayant soin , là où le poète est en désaccord avec son guide ordinaire, de confesser ses doutes sur l'authenticité de ces détails ; il fait aussi de larges emprunts à ses Hèrdides , pour rendre plus ample et animer l'histoire de Paris et d'Hélène. 11 a demandé à Virgile quelques noms et quelques détails accessoires. Il a lu Orose. Enfin , il cite Homère à plusieurs reprises comme un homme qui

aurait eu ses œuvres entre les mains; mais en regardant de près les emprunts qu'il lui Tait, il est évident qu'il ne peut être ici question du véritable Homère» mais sans doute de cette Iliade réduite qu'on attribuait' à Pîndare le Thébain.

Mais on ne peut qu'indirectement rattacher ces œuvres latines au poème jle Benoît. Il avait de bonne heure trouvé des imitateurs plus exacts. L'Allemagne, aussi curieuse alors des productions de l'esprit français qu'elle devait l'être au XVIP et dans toute l'étendue du XVilP siècle, avait tout de suite lu les poèmes de Benoît avec autant d'ardeur que nos Chansons de Geste, nos romans de la Table Ronde et nos poèmes d'aventure: elle y apprenait l'antiquité. Ses poètes s'étaient empressés de mettre ces belles inventions à la portée de tous (1). C'était d'abord Henri de Veldeke qui avait traduit VEneas. Bientôt Herbort von Fritslâr (dans la Hesse), dans son Lied von Troye^ avait reproduit le Roman de Troie. Konrad de Wurlzburg dans son Buch von Troye devait plus tard suivre la même vole. C'était de là sans doute que procédait la Guerre de Troie de Rodolphe de Ems , qu'on n'a pu retrouver encore , mais dont on connaît la pensée générale par quelques mots du poète lui-même. On peut enfin rattacher au souvenir de Benoît et compter parmi ses imitateurs allemands Henri de Brunswick et Hans Mair (2) qui , au XIT"" siècle, traduisaient en allemand le livre de Guido.

Nous avons nommé Henri de Yeldeke le premier. Quand nous n'aurions pas d'autre témoignage de son antériorité, nous en trouverions un dans Herbort von Fritslâr. Là où Benoît renvoie à VEneas ^ Herbort renvoie (v. 10) à V émigration d'Énée, Avswandenmg des Eneas : c'est évidemment le poème de Henri de Veldeke.

Henri de Veldeke (3) écrivait son Enéide de 1175 à 1184; c'est lui-

(1) V. Wackérnagel , Altdeutsches Lesebuch, fo i» — Gervinus, Geschichie der poetischen National Litératur, — Lachinann, AuswalU aus den Hochtdeutschen Dichteu des XIII Jahrunderts. — Cari Léo Cholevius, Geschichte der cleutschen Poésie nacli ihreu autiken Eletnenten (Leipzig, 185â, 8"}. — V. aussi Bartscb, Albrecht von Halberstadt und Ovid im Mittetalter,— V. Aussi Hagen et Busching. — H. Dunger, Die Sage vom Trojan, Kriege (Leipzig, 1869 ). — Massmann Denkmaler der Sprache und Littérature t. L

(2) Mair et non Yair; M. Frommann a rétabli ce nom d'après le manuscrit de &funich.

(3) On n'a pas le texte de H. de Veldeke sous sa forme première,: il y a eu des changements de dialecte faits après coup.

même qui nous Tappreud et qui nous dit qu'elle lui Tut ravie par le comte Henri de Schwarzburg , lorsqu'elle n'était qu'aux trois quarts achevée. Il la retrouva plus tard aux mains du Fameux landgrave de Thuringe, Hermann P% qui fut de 1190 à 1219, dans sa cour d'Eisenacb , le protecteur et Tami des poètes , et qui , très-familier à ce qu'il semble avec notre littérature, leur indiquait lui-même les œuvres françaises à imiter. Ce fut lui qui, vers 1213 ou 12i/t , fit connaître à Wolfram d'Ëschenbach nos poèmes sur Guillaume d'Orange et le décida à composer son Willehalm Ehkurneis; nous l'apprenons de Wolfram lui-même au début de son poème , où il ajoute « ce qui se dit en français écoutez-le en allemand. >

Ce fut également à la demande du landgrave , par conséquent entre 1190 et 1216, et sur l'original français que le prince tenait du landgrave de Leinigen que Herbort , jeune encore , composa son Ued von Troye (1). Dans cet intérêt témoigné par le prince le plus lettré de l'Allemagne pour les nouveautés de notre littérature,^ on voit une démonstration éclatante de son succès au-dehors ; on voit quelle part elle peut réclamer dans la formation de la poésie allemande ; on y trouve en même temps la preuve de la régularité et de la rapidité des communications intellectuelles entre les deux pays. Les traductions s'y succédaient dans Tordre même de la production des œuvres.

Herbort von Fritslâr , au témoignage des critiques allemands et de son éditeur lui-même, paraît avoir été un poète médiocre, de style assez rude, gauche dans sa versification, absolument inférieur à Henri de Yeldeke. Lui-même, du reste, reconnaît son insufiisance avec une modestie qui doit désarmer la critique. Il avoue (v. 18452-57 et intr.) que « sa vocation poétique est faible, qu'il ne veut que se perfectionner par l'étude et l'exercice » ; il nous dit ailleurs qu'il n'est que « un écolier gelarter schuolœre, qu'il sortait à peine de l'adolescence quand il a abordé cette montagne si rude à gravir. » Lorsqu'il doit reproduire la longue digression géographique de Benoît, il confesse naïvement qu'il trouve la tâche bien diflScile.

(1) V. Ilerborl von Fritslftr Ued von Troye, herausgegeben Ton G. Kaii Fromman ; Quellioburg and Leipzig, 1837.

Le poème de Herbort n'est qu'une traduction de Fœuvre française ; c'est un fait qui a été établi de la Taçon la plus complète et la plus loyale par la longue et consciencieuse comparaison des deux ouvrages qu*a faite son éditeur (1). Heri)ort avait été le premier à proclamer ses obligations envers Fauteur français, sans toutefois le nommer expressément (2). Mai!^ si Benoît a soin de s'abriter sans cesse derrière l'autorité de Darès , ou comme il dit souvent « de l'écrit », « du livre » (8) , Herbort n'est pa* moins exact à invoquer l'autorité de « l'auteur », à se référer -« au livre roman », « au livre », « au chant », et à remonter par lui jusqu'à « Darès et Dictys » qu'il n'a évidemment pas lus (&) ; mais dont il répète les noms d'après et avec Benoit.

Quand il n'aurait pas fait cette franche confession, son livre la ferait à chaque page. Non-seulement, en effet, il commence comme lui, et on retrouve ici toute la suite des événements que nous connaissons, et une foule de détails qui ne sont pas dans Darès ; mais il a reproduit fidèlement les descriptions , les peintures , les développements oratoires que Benott seul pouvait lui fournir , et jusqu'à des formules , des locutions proverbiales, des termes mêmes qui, parfois mal compris par lui, donnent lieu à des erreurs assez bouffonnes , et deviennent la démonstration la plus éclatante qu'il ne faisait que reproduire un texte français. Ainsi, dans la description de Troie , si Benoît signalait « li mestre donjon » , Herbort croit voir là le nom de l'architecte , et il nous assure que Troie a été bâtie par maître Donjon. Il prend le mot ténor (l'honneur , le fief) pour le nom d'une terre , la terre de Lenor. Il lit mal son texte , et prenant

(i) V. Herbort von Fritslar and Btnntt de Sle-More , von 1). Y. Kari. Frommann, StuUgart, 1857» Nous renvoyons à ce livre ceux qui seraient curieux de suivre pied à pied le rapprochement.

(2) J'ai relevé plusieurs de ces renvois.— V. v. A7, Diz buch îst frazoys im walsch.— 67, im des welsche bnsches em.— i06, Das welsche buch vo des herre lobe. —1178, daz welsche buch. — &78fi, iMir sageC daz welsche buch sus.

(3) V. 53, Dares. —1617, Dares hat alsus gcscriben.— 209S, Darcs uuder dem fride (imitation des portraits de Benoit ). — 14938, hie saget nus Ytis (V. Benoit, v. 24801 ) ein rilter harte vool geiart. — ik^kh^ die zwene vcreinte sich des Ytis im dares (V. Beo., v. 24309). - 16324, AJsich Ylim hère sa^eo. — 16726, Hie en hore ich Itim niht me sage.

(4) SMl était familier avec Darès et avec Dictys, il y aurait appris que c'est en Aulide qu^Agamemnon a offert un sacrifice à Diane , tandis que lisant dans Benoit an lide , probablement au lieu de Aulide y. il «éeift : der Wait Zyda. Je remarque cependant que c'est diaprés Darès qu'il a dû corriger le nom de Pelias que Benoit avait écrit Peleus.

un 2 pour nu ;? il fait enlever par un ange [angles, angelesen vieux français) le sacrifice qu*un ^^y^? ravissait dans le texte de Benoit. Ailleurs le poète français nous montrait dans une prairie, étendu sur Therbe, Télamon qui était «enseigniez », c'est-à-dire instruit, savant, habile. Le traducteur allemand de ce mot n'entend que les deux dernières syllables , saigné , et , pensant que le héros a eu sans doute affaire à quelque cbirui^ieu maladroit, il traduit « Télamon blessé, i Parfois Terreur tient à ce que Herbert sait mieux sans doute le latin que le français; c'est pour cela qu'il traduit « un cheval de Nubie » par « un cheval qui a la rapidité des nuages. 9

Le plus souvent Herbert suit exactement le texte français et le traduit parfois presque textuellement. Rarement il ajoute, et ces additions le plus souvent semblent presque involontaires et sont le fait et l'expression naïve de son caractère propre et de sa nationalité. C'est ainsi qu'il donne les armes de Hesse (un bouclier bleu dans lequel brillait un lion rouge et blanc. Y. Herb. , p. 16) à un des héros qui viennent assiéger la ville de Laomédon : c'est ainsi qu'on trouve des souvenirs de jurisprudence , des traces de coutumes locales, des détails particuliers de mœurs qui donnent à son livre une forte empreinte allemande. En général , chez lui les mœurs sont plus âpres et plus dures, les caractères plus rudes, les images plus familières ; en même temps on trouve dans ses

additions une affectation marquée de bel esprit, d'un bel esprit pesant qui ajoute à Benoit des grâces rustiques ( V. par exemple l'entretien de Jason et de Médée). De plus, comme on l'a remarqué pour les imitations germaniques de la Chanson de Roland, un certain accent théplogique très-prononcé se fait sentir dans la composition.

Parfois cependant il se permet de corriger son auteur. Â^insi il ne peut consentir à peindre Achille si perfide ; et c'est à la suite d'une lutte ouverte et loyale qu'il tue Hector. H fait adresser par lui au Troyon mourant des paroles empreintes d'une singulière douceur et profondément touchantes (v. 10411). Mais peut-être l'altération ici est-elle involontaire et tient-elle uniquement à ce qu'Herbert a mal entendu l'auteur français, et pris pour un discours d'Achille les lamentations du poète lui-même sur la mort d'Hector. Enfin, soigneux d'éviter tout ce qui pourrait déshonorer Achille , ce n'est pas par lui, mais par un certain

ET LE ROMAN DE TAOIB. l\59

Kalo (1) qu'il fait traîner le cadavre deXroïlus (2). Mais, en général, les développements quMl ajoute sont rares et brefs, et il est plutôt disposé à abréger; il abrège tout, discours, récits, descriptions, réflexions. Le poème de Benoit a plus de 30000 vers ; ici nous n'en avons que 18i!i58. Dans la dernière partie du poème surtout , comme si Tauteur se lassa|t de son travail et avait hâte d'en finir , les changements et les abréviations deviennent de plus en plus fréquents jusqu'à troubler la suite du récit et à y répandre l'obscurité. Mais ce sont là des altérations légères, et on peut en terminant conclure que Herbort est un des plus fidèles et des plus naïfs imitateurs, ou pourrait dire traducteurs de notre Benott.

Herbort devait trouver un imitateur bien plus habile et plus puissant que lui en Konrat von Wurtzburg (3j qui, de 1280 à 1287 , composait sur la Guerre de Troie un poème (A) en /iOOOO vers qui cependant n'est pas achevé (5)^ l'auteur ayant été surpris par la mort. On se demande

(i) Herbort a fait à ce fantastique Kalo toute une histoire.

Uf Kalon er horte (t. 13229) Aehiiles bette groisè sorn

Er sprach do er in uberreit Daâ er Kalon bette Terloru (t3251-5 2).

Kalo mir ist leit (t. 13232'.

(2) M. Dunger loue Herbort d^avoir corrigé quelques-unes des inadvertances (fluchtigkeit] de Benoit. Ainsi il efface Andromaque du nombre des filles de Priam, remarquant sans doute que ce nom fait double emploi. Il ne laisse pas tuer Ajaz par Pftris ; il le fait seulement blesser, le réservant pour la dispute du PaUadium ; il corrige Peleus en Pelias , il supprime la seconde histoire de Palamède. Il faut noter que Benoit n*est peut-être pas en tout cela si coupable : 1° pour Terreur du nom d'Andromaque, eUe appartient peut-être aux copistes : quelques manuscrits, donnent Andromeda ; 2° Bencdt a eu soin de marquer qu*il y avait deux Ajax ; 3° pour cette substitution de Peleus à Pelias, Terreur était probablement dans quelques manuscrits de Darès: la traduction en vers du Darès dont nous avons parlé commet la même faute ; A° nous avons vu les adresses mises en œuvre par Benott pour sauver Tinvraisemblance de ses deux récits sur Palamède. On lui a reproché aussi d^avoir tué deux fois Mérion. Mais il n'y a pas double emploi : le deuxième Mérion est un jeune roi, cousin d'Achille.

(3) V. Dunger, Die Sage von TroJ,, etc., p. 48-60.

{à) Publié par Keller, 1858, aux frais de la Stottgarter litterarischen Verein, d*après les travaux préparatoires de Karl Frommann. — La bibliothèque de Strasbourg possédait un manuscrit du poème de Konrad. Konrad von Wurtzburg, Gedieht von Trojanischen Krieg, in-f".

(5) Le poème de Konrad a trouvé un continuateur, mais qui lui est tout-à-fait inférieur en talent poétique et en invention. Il n*aura pas voulu qu'une œuvre si précieuse pour Tinstruction du lecteur demeurât inachevée, et il Ta complétée en quelques huit mille vers, et pour cela il est allé puiser aux sources ordinaires, Darès et Dictys, sans se mettre en peine d'y rien ajouter, ni feire preuve d'imagination. Contrairement à Benoit, c'est de Dictys surtout qu'il s'est servi, en intercalant de temps en temps dans l'histoire qu'il lui emprunte des récits de Darès et de rares souvenirs de Virgile. On ne Toit pas qu'il ait jamais songé à donner à son sujet les riches développements qu'y avait donnés

460 6BN0IT DE SlINTB-llORE

avec effroi quelle étendue il eût dû atteindre, quand on voit quMl contient à peine un tiers du livre de Benoit , et n*était pas encore arrivé aux grandes inventions. L'écrivain lui-même s'épouvantait de la graiifdeur de son œuvre ; il Ta représentée comme < un immense Océan sans c limites où viennent se précipiter des eaux de toute sorte. > On s'explique, du reste, cette longueur de l'œuvre quand on voit que Konrad , reproduisant toutes les inventions du trouvère français , ne néglige aucune occasion de recueillir sur la route et d'introduire dans la trame de son poème tout ce qu'il rencontre dans les poètes anciens de récits pouvant se rattacher à son sujet.

Konrad est infiniment supérieur à son prédécesseur. « On voit chez lui que la poésie allemande, à cette date, est sortie de ses langes. Tandis que chez Herbert elle a encore à souffrir des gaucheries de la langue , Konrad en trouve une finement développée et comme travaillée pour tous les usages poétiques. Tandis qu'on rencontre chez Tun des inégalités , qu'il lutte péniblement avec l'expression , l'autre montre une étonnante habileté de versification , une diction brillante , une intarissable richesse de pensées et d'images poétiques (1). »

Le procédé des deux écrivains dans le développement de leur sujet est aussi tout-à-fait différent. Herbert , soit par excès de conscience et confiance naïve en l'autorité historique de son modèle, ou plutôt parce qu'il ne possède que des aptitudes poétiques médiocres, se tient au plus près de son auteur et ne s'abandonne jamais à son inspiration personnelle. Konrad ne s'astreint jamais à cette sévère fidélité. Il façonne sou œuvre à son gré. Il suit, il est vrai, des modèles étrangers, mais sans que cela porte jamais préjudice à *ses créations propres.

Le premier de ces modèles qu'il a suivis, celui qui a éveillé chez lui l'idée de son œuvre , son guide par excellence , est notre trouvère Benoit de Sainte-More (2). Il suit Darès , ou du moins fait profession de le

Konrad. — M. Dunger fait remarquer que dans le manuscrit de Strasbourg Tœuvre de Konrad et celle du continuateur se suivent sans interruption; cependant qu'il n'est pas possible de les confondre, noDseulement à cause des diCTérences de forme et de talent, mais parce que le début de la continuaUon ne fait pas suite au poème.

(i) V. Dunger, Dit Sage^ etc.

(2) Konrad parait avoir été très-femilier avec notre vieille poésie. C'est lui enoore qui a traduit Amis et Amile, sous le titre de Engelhart und EngellruU

suivre ; mais c*est le Darès que nous savons , le Darès français, le Darès rçfait par Benoît. Konrad , du reste , ne dissimule pas les obligations quMl lui a ; il reconnaît à plusieurs reprises qu'il a traduit d'après un auteur français cette antique histoire de Troie; et, aussi candide que Benoît et que Herbort, il se reporte souvent à V écrit, au vieil auteur.

On retrouve chez lui tous les événements racontés au début du poème de Benoît : Texpédition des Argonautes , l'histoire de Jason , la première ruine de la ville , sa reconstruction par Priam , l'ambassade d' Anténor en Grèce , l'enlèvement d'Hélène , le retour de Paris et l'accueil triomphant qui lui est fait. Konrad supprime les portraits ; mais il conserve le catalogue des vaisseaux , l'assemblée des Grecs à Athènes , le retard à Aulis , le dénombrement des Trpyens , le départ de Ténédos , les premiers combats , l'ambassade d'Ulysse et de Diomède (dont il change toutefois la date pour des raisons que nous verrons tout à l'heure) , enGn , les intrigues de Palamède. Seulement dans l'auteur allemand, Palamède arrive tout de suite à ses fins , et aussitôt après commence la troisième bataille ; après la quatrième , Agamemnon est rétabli dans le commandement de l'armée , tandis que chez Benoît ce n'était qu'après la huitième bataille et la mort d'Hector que Palamède était élu ; c'est après la douzième , oii meurt Palamède , qu' Agamemnon est rétabli. Là s'arrête le livre de Konrad ; nous avons à peine parcouru les dix mille premiers vers de Benoît, et nous ne sommes pas encore arrivés à la mort de Patrocle.

Dans tout cela on reconnaît aisément l'inspiration du trouvère normand ; on la retrouve encore dans certains noms que Konrad répète après lui et dont il avait toute la responsabilité, comme Parthe (Parte) pour Sparte, Cedar, Eliacin, etc. Jason est ici, comme chez Benoît, le neveu de PeléuSf non de Pelias.

Mais Konrad en use librement avec son modèle. W ne craint pas de le corriger quand il le trouve monotone. Ainsi Benoît, suivant les traces de Darès , promenait patiemment Anténor chez .tous les princes de la Grèce l'un après l'autre ; Konrad les rassemble, à un jour donné, à Salamine, et les lui fait trouver là réunis à point pour entendre son message.

D'autres fois il est obligé à des altérations par ses propres inventions. Paris ne peut pas raconter qu'il a jugé en songe les trois déesses quand le poète nous a déjà raconté solennellement l'histoire de ce jugement.

C'est Mercure qui vient apporter à Paris un t bref » de Yénus , où elle lui promet le prompt accomplissement de ses souhaits. D'autres fois il y est amené par cela même qu'il connaît mieux que Benoit les sources antiques. Ainsi Benoit a placé à Gytarea (Cytbère) toute la scène de Tenlèvement d'Hélène. Conrad à sa suite nous conduit d'abord dans l'Ile de Yénus ; mais , fidèle à la donnée antique , il se retrouve à Sparte à un certain moment , sans que du reste ni le lecteur , ni lui-même , sache conunent il y a été transporté.

Prenant à l'égard de Benoit les libertés que celui-ci prenait avec l'antiquité , il ajoute des noms à son calendrier : on voit figurer dans le catalogue des vaisseaux Cursalion uz Ungeriant , Maubri von Buizen , Acbel von Tenemarken, Leraut von Schotten, Anachel von Engellant, et il fait ainsi le tour de l'Europe pour arriver enfin < à la chevalerie allemande qui s'est conquis un si haut prix. »

Konrad comme Benoît, et plus encore que lui, abaisse l'Olympe antique. Les dieux d'Homère sont devenus chez lui des enchanteurs qui ont un grand pouvoir sur les pierres et sur les plantes , et qui ont été pour cela adorés par les hommes.

Il donne partout à ses personnages le costume , les habitudes , les mœurs de son temps ; et son exactitude aboutit à un réalisme qui s'accuse de plus en plus à mesure qu'on s'éloigne de Benoit , et qui se traduit ici en des images boufibnnes: ainsi Jupiter a convié tous les dieux aux noces de Thétis et de Pelée ; Apollon vient en médecin avec toute une boutique de livres et d'électuaires ; Mercure, le messager des dieux, qui comprend toutes les langues, porte une botte toute pleine de lettres et de nouvelles. Herr Bâche, le dieu du vin , tout barbouillé de vin doux, traîne après lui un foudre de vin. Le dieu Emineus (Hymenaeus) porte le saint livre ; Junon , une cassette pleine d'or et d'argent ; Gérés , des besaces pleines de grain , et Pallas , comme déesse de la sagesse, une charge de livres. C'est une parodie sérieuse.

Les additions sont souvent bien plus considérables. Konrad nous avertit dès le début (v. 276) qu'il n'entend pas s'astreindre à suivre servilement son modèle (1); il veut, au contraire, suppléer aux lacunes et

(I) Ne serait-ce pas cependant encore un souvenir de Benott : • Je ne dis pas que je n*j mette aucun « bon diL •

BT LB ROMAN DB TROIB. 463

aux roanquemeDts du vieux livre (Lttcken und Mangel). Benoit de Sainte-More a raconté Tenlèvement d'Hélène par Paris ; mais comme il a pour les Troyens une prédilection marquée et qu'il ne veut pas mettre à leur charge la première faute , il s'est bien gardé d'oublier le début de Darès, et, mettant au compte des Grecs la première aggression, il est allé rechercher jusque dans l'expédition des Argonautes et la mort de Laomédon les précédents de la guerre de Troie. Par la même raison , il a peu insisté sur ce qui touche à Paris. Il y a là pourtant toute une source de riches développements poétiques qu'avait déjà exploitée l'antiquité. Konrad songe à suppléer Benoît en ce point, et il commence son poème par le récit du songe prophétique d'Hécube (i) et de l'enfance de Paris, par la peinture idyllique de ses amours avec Œnone, sur laquelle il insiste avec une complaisance marquée.

Notons en passant, et nous verrons bientôt plus à loisir, que c'est ainsi que Jean Le Maire de Belges commencera son Histoire de Troie (V. Illustration des Gaules^ liv. P' ) ; lui aussi dépeindra très-longuement et avec un plaisir évident la jeunesse pastorale de Paris , et , ce qui est plus frappant encore, la reconnaissance se fera chez lui comme chez le vieil auteur allemand (2). On célèbre des jeux à Troie ; Paris, encore inconnu de tous, vient y prendre part. Il triomphe à la lutte de son frère Hector , qui furieux est prêt à le tuer et le frapperait sans l'intervention du vieux pasteur qui l'a élevé (3).

(i) Probablement il rayait pris dans Dicly s, qui le devait peut-être lui-même àÂpollodore, et non» comme le veut M. Dunger, au vers 22 de VAchillHde, où il n^y a qu*une allusion très-obscure pour qui ne connaîtrait pas d*autre texte.

(2) Je remarque encore qu*une addition assez bizarre faite à Benoît par Herbort, qui assure que Paris connaissait Platon et sa dialectique, se retrouve également dans J. Le Maire.

(3) La tradition s'est conservée dans une glose que M. Dunger a trouvée dans une vieille édition des Hiroîdes (46, v. 360; Venise, 1Â82) : c Paris palestra et sagittatione valuit, qua superatus Hector, ira « percitus , Paridem Irucidasset, nisi sibi fratrem, a pastore regio, qui illum educasset, esse agnovisset > — J. Le Maire avait pu trouver ces traditions dans Ubertin et Antoine Volsc, commentateurs des Épttres d^Ovide, qu'il cite parmi c les cinquante-sept acteurs authentiques quMI a consultés pour son I*' livre des lUustrations. » Les commentateurs eux-mêmes avaient pu puiser la première idée de ces récits dans les Fables d'Hygin (ch. 91). C'est là sans doute que les avait pris le moyen-Age. — Il est à remarquer que selon Hygin c'est Déiphobus qui a été vaincu par Paris. C'est dans les Trolca de Néron que se serait trouvée la version si souvent reproduite. Servius (/Eneis^ lib. Vj écrit : « Sane hic « Paris secundum Troîca Neronis fortissimus fuit : adeo ut in Trojs agonali certamine superavit omnes,

ipsum eliam Hectorem. Qui quum'iratus in eum stringeret gl dium dixit se esse germanum, quod allatis>

Konrad ne trouvait pas ces détails dans Benoit , mais il avait pu lire quelqu'une de ces amplifications en prose dont nous parlions tout à rheure.

Nous avons vu d'ailleurs le songe d'Hécube et les serments de Paris à Œnone déjà repi*oduits tout au long dans la copie de Malkaraume*

Le poète allemand poursuit en racontant les noces de Pelée et d'Achille, le jugement des déesses, la naissance et l'éducation d'Achille. 11 est facile de voir à quelles sources il a puisé ; il s'est évidemment inspiré d'Ovide et de Stace , très-familiers tous deux , on le sait , au moyenâge (1). Aux Hérdides d'Ovide (¥• Hérdid.^ V) il a pris les amours de Paris et d'Œnone , à VAchilléide il a emprunté le récit de l'éducation d'Achille. Quant aux noces de Pelée et aux prophéties de Protée sur les destinées d'Achille, il les a prises probablement dans Catulle qui n'était pas moins connu du moyen-âge que les deux antres auteurs (2).

Il convient seulement de noter que Konrad , fidèle aux habitudes du moyen-âge et pour faire preuve d'imagination, comme nos trouTères imitateurs de l'antiquité, exagère les prouesses de ses héros. Dans Stace, Achille ravissait les jeunes oursons à leurs mères ; d'après Konrad , il va enlever les jeunes griffons dans leurs aires ; il ne se contente pas de lutter avec les tigres , il provoque les dragons et les crocodiles (3).

Konrad traite du reste les traditions antiques avec la même liberté que les autorités modernes. Il amène Priam avec sa cour aux noces de Pelée , et y met Hector aux prises avec ce dernier ; c'est une tradition du reste qui semble avoir eu cours au moyen-âge ; on la retrouve dans un de nos poèmes.

Konrad a trouvé moyen de rattacher assez ingénieusement ces récits

« crepundiis probavit qui habitu ruitici adbuc latebat. • — Josephus Iscanus avait de son côté raconté longuement (en 400 vers) le jugement de Paris.

(1) V. sur la popularité d'Ovide et de Stace la Biblionomia de Richard de Fumival , le catalogue de Bobbio, ce que nous-même, en avons dit plus haut, à propos du Roman de Thébes,

(2) Je ne puis croire avec M. Dunger que Stace ait été la source unique (V. AchilLt v. 35 et 32). Pour le jugement de Paris, comme tout à Tbeure au vers 22, il n'y a qu'une très-courte allusioo (V« Dunger, p. 46). Quant à Catulle, Ânnius de Viterbe, au XV* siècle, ne croyait pas déroger à sa gravité en en donnant un commentaire.

(3) V. H. Dunger, p. 48, Die Sage.

à la narration même de Benoit et à Texpédition des Argonautes qui la commence. La gloire d'Âcbille s'est répandue par le monde. Pélée est fier d'avoir un tel fils. Mais il est un jeune chevalier que l'on commence à lui comparer : c'est Jason , le propre neveu de Pélée , selon la découverte de Benoît. Pélée irrité songe à se défaire de celui qui lui fait ombrage , et nous entrons ainsi de plein pied dans le poème de Benoît.

Konrad parait avoir une grande affection pour VAchilléide. Arrivé au récit de la reconstruction de Troie par Priam , il abandonne encore une fois la trace de Benoît et insère un nouvel épisode pris au poète latin. Le bruit de la résurrection de la ville s'est répandu dans la Grèce. Tbétis inquiète cbercbe pour son fils une sûre cacbette. l.e séjour du jeune bomme à la cour de Lycomède, ses amours avec Déidamie, jusqu'aux comparaisons de Stace, tout est fidèlement reproduit. Konràd en sait même plus que le poète latin. Il nous apprend qu'AcbilIe a été présenté au roi de Scyros sous le nom de Jocundille, nom que Stace a tout-à-fait ignoré , et naturellement il donne à tout l'épisode les couleurs de son temps ; ce qui , remarque le critique allemand » ne saurait étonner dans un disciple de Gottfried de Strasbourg (1) : mais il ne peut laisser cette bistoire incomplète. Il est trop cbarmé de Stace pour le quitter ainsi , et d'ailleurs il faut amener Acbille à l'armée grecque. Aussi imagine-t-il qu'après le débarquement Ulysse a obtenu une trêve d'un an et demi, et dans l'assemblée des Grecs il représente qu'Hector ne pourra être vaincu que si on lui suscite un adversaire d'une naissance semblable à la sienne. Acbille est dans ces conditions ; mais personne ne sait où le découvrir. VAchilléide (cb. II) fait tou^s les frais du récit jusqu'à l'arrivée triomphante d'Achille parmi les Grecs et aux preuves qu'il donne de sa force. Ici eqcore Malkaraume se retrouve dans les voies de Konrad. Il a raconté aussi comment le jeune héros est reconnu , en remplaçant toutefois Achille et Ulysse par Pyrrhus et Ménélas (V. liom. de Troie, v. 22520 notes).

Plus loin il emprunte aux Héroïdes divers détails pour achever son récit de l'enlèvement d'Hélène , non sans se permettre d*y joindre quelques menus détails de son invention (2). Il est aussi très-familier avec

(1) V. H. Danger, Di Sage,

(2) V. Dunger, p. 53. — Cholevius, I, lAO. — Bartsh. Albert von Albertstadt XXVf ff.

Ji66 BENOIT DB SAINTE-MOKB

les Uâétarrtorphoses. Grâce à ce poème (Y. Métam., XII), il sait mieux que Benoit quels présages ont averti les Grecs en Aulide, et quel prix Diane mettait à la cessation de sa colère. Frappé de la monotonie de cette longue suite de combats qu'il trouvait dans Darès, Benoît avait essayé de reposer le lecteur en insérant dans son livre divers épisodes ; Konrad l'imite et le dépasse en ce point. Dans la trêve qui suit la rencontre de Paris et de Ménélas, les Grecs charment leurs loisirs en racontant les prouesses des anciens héros, Nestor est un des conteurs les plus aimés. Cependant la foule , attentive à sa parole , remarque qu'il n'a point dit un mot du grand Hercule. Nestor répond comme dans Ovide (Métam.^ XII, v. 587), en rappelant combien Hercule a été funeste à sa famille ; ce récit auquel il se refuse, Philoctète va le faire, et redit après Ovide (Métam. IX, v. 101) la mort d'Hercule (1).

On voit comment s'est formé le poème de Konrad ; le Roman de Troie a fourni le fond et la trame première; le poète allemand y a versé tous ses souvenirs des poètes latins (2) et il a fondu le tout dans une puissante et libre inspiration.

Konrad , à son tour , devait trouver de nombreux imitateurs. Nous allons voir tout à l'heure des traducteurs de Guido mettre à profit son œuvre. On en retrouve la trace dans la Chronique universelle de Rudolph von Ems et dans celle d'Enenkel , qui , semblables en cela aux auteurs français d'histoires universelles, ne manquent pas à raconter la ruine de Troie. D'un autre côté, Konrad trouvait comme Benoît d'audacieux faussaires qui usurpaient sa gloire. On conserve à Munich un récit manuscrit de la guerre de Troie (1Û67), qui au dire de M. Frommann (V. Herbert, Naehtrage, p. 352), s'accorde complètement avec le

(1) v. DuDger, Die Sage, p. 56.

(S) Que Konrad ait su le latin, cela n'est pas douteux ; on en a la preuve dans d'autres ouvrages de lui tirés de source latine, comme une Vie de saint Alexis, une de saint Sylvestre, et dans le témoignage d'un contemporain plus jeune, Hugo de Trimberg, qui le nomme comme un des plus savants entre les laïques (V. Dunger, p. 58). Quant à l'objection qu'on a faite que nulle part Konrad n'a cité Ovide ni Stace, tandis qu'il cite à plusieurs reprises Dures, M. Dunger remarque justement que Joseph d'Exeter ne mentionne pas Dictys et Ovide qu'il met à conlribution , ni Albeft de Stade le Pindarus, ni Virgile ni Ovide , ni Guido Benoit ; que les imitateurs allemands de Guido citent tout Darès, jamais Guido; que la Trojamana Saga ne parle pas d'Ovide, bien qu'elle le pille; il ftût observer justement que quand les écrivains du moyen-ûgc citent un auteur, c'est surtout pour donner du poids à leur récit et bien établir son authenticité.

poème de Konrad, bien qu'à la fio un certain Ulricus Weickmann se donne pour Fauteur du livre.

C'est encore sur la même souche qu'est venu se grefifer un grand poème en trente mille vers sur la Guerre de Troie (1) , qui semble appartenir au XIY* siècle et dont Tauteur s'est caché sous le nom de Wolfram d'Eschembach ( Wolfran von Eschybach) ; mais, d'ailleurs, peu soucieux d'entretenir Terreur de ses lecteurs, il cite en plusieurs endroits Wolfram comme son garant. L'ouvrage est divisé en douze livres. On nous dit que les vers ne sont pas très-purs ni très-faciles ; que cependant les peintures témoignent de l'habileté , bien que plus souvent elles tombent dans la platitude.

L'auteur, du reste, traite l'histoire avec beaucoup de liberté, comme le prouve le plus rapide coup d'œil jeté sur son œuvre (2), Agamemnon est devenu Kaiser Agamemnoa ; il est le père d'Hélène ; il donne à Athènes un tournoi où Paris se couvre de gloire. Le poète fait accomplir à celui-ci, comme à tous ses héros , des voyages fantastiques. Il introduit dans son œuvre une foule de personnages nouveaux et un nombre raisonnable de dragons et de géants. Il n'a voulu voir dans le récit traditionnel de la guerre de Troie qu'un thème qu'il pouvait broder librement , un cadre où il pouvait faire entrer ses propres fantaisies,

La Hollande ne restait pas en arrière de l'Allemagne. Elle avait imité déjà douze de nos chansons de geste (3) ; elle n'avait pas été moins charmée de ce nouveau cycle. Vers le milieu du XIIF siècle, Jacob van Maerlant (A) , le plus illustre des poètes des Pays-Bas au moyen-âge, ti*aducteur infatigable , reproduisait le livre de Benoît sous le titre de Guerre de Troie (5), comme il avait traduit déjà le poème d'Alexandre (6). Maerlant a proclamé lui-même tout ce qu'il devait à Benoît (7).

Maerlant lui-même trouvait des imitateurs. Il y a une autre traduction

(i) Conservé manuscril dans le Kloster Gottwich.

(2) V. Danger, p. 70-7A.

(3) V. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne.

(â) Maerlant, laïque, d^origine flamande, de famille bourgeoise, mort en 1300 près de Bruges.

(5) Publié par Blommacrt, Ondolaemsche Gcdjcbten der XII% XIII en XIV Eeuwen, H, 73 tL

(6) Probablement d'après le poème français, et non, comme on Ta dit, d'après Gautier de Chfttillon.

(7) V. Hoffmann tiorœ Belgiea, 31. —V» Danger, Die Sage, p. 30. c Dat bcvet hi in walsc bescrefea

cen hiet Bonoit de Sainte More. »

â68 BENOIT DE SAINTE-MORE

iiéerlafidaise SOUS le titre de < TroJaenscheOorlog^ûeSegev Dieregodgar(l)« Cette production semble s'éloigner en quelques points de l'œuvre française; elle en est cependant évidemment inspirée. L'aatear du reste , en maint endroit, s'appuie sur un original roman qui doit être évidemment notre auteur. On peuC le retrouver encore dan^ ces Tréqueùts renvois que Técrivain néerlandais fait à Darès, et qui ne sont que la répétition d'une habitude de Benoit et Comme uo écbo fidèle de son poème.

L'histoire de Troie racontée par Darès et refaite par Benoit avait un écbo jusque dans l'extrême Nord. Noos avons déjà tu eofUtnent on avait essayé de mettre les Eddas ed barmonie avec la légende troyetane t comment dans la vieille mytbologie du Nord on avait prétendu retfonver toute l'bistoire d'Ilion. C'était l'œuvre de quelque clerc, aussi etftbousiaste de l'antiquité que de ses traditions nationales, qui avait chi faire ainsi bonneur à son pays. Mais les récits de Troie n'avaient pas même eu besoin de ce soutied et par eux-mêmes étaient bientôt devenus populaires. On retrouve en Scandinavie, an XIIP siècle^ ta tradition de la trabison d'An ténor et d'Énée. Parmi les Sagas islandaises conservées à la bibliotbèqUe de Stockolm en manuscrit^ on en tronve une sans nom d'auteur (2) ^ en trente-iin chapitres , intitulée Drqjumùnna Saga^ qui tx>mmence avec l'expédition de Jason et d* Hercule en Colehide, raconte l'enlèvement d'Hélëtie^ le siège et la destruction de Troie , etc. , et où l'on retrouve tous les béros grecs et asiatiques qui ont pris part à cette guerre. Cette légende se retrouve dans tous les idicmies séatt-^ dinaves; la version danoise était un des livres les plus populaires att moyen-âge; un manuscrit de Stockolm (n^ 39, in-&% sur papier) en donne une traduction suédoise qui date au moins du commencement du XV siècle (3).

Le récit a une pbysiodomie populaire très-prononcée ; il s'est teint des couleurs du temps et du pays. I^es anciens béros sont devenus des

(i) V. Dunger, ibid, — Blommaert en a publié un fragment.

(2) V. Wanley, Catal. lib, ont. Sept, et Geoffroy, Rapport sur ta bibU de Stockolm, Arch, des Missions^ 1855, t. IV, p. 22^.— Bibl. de Stock., manuscrit 58, in-f^, et plusieurs antres. Publiée dans les Annales for nordisk oldkindighed , i8&8, p. J. Sigurdson.

(3) V, Danger, Die Sage, p. 75 ; Keyser, Nordmaendenes Videnskabeligh oq Literatur i Middetar* deren a conjecturé à tort que c'était Hauk Erlendson à qui Ton doit une autre Saga*

ET LE BOMAN DE TBOIE. Il69

géaats ç(a Nord; Jupiter s*appeli€ Tbor, Judod Sif, Venus Fregga, les Troyeus sont souvent appelés Tyrken (1). Cependant on reconnaît aisément ici les sources ordinaires oti Fauteur , qui doit avoir possédé une certaine connaissance de la littérature latine / semble puiser directement çt en connaissance de cause (2). Il reproduit avec fidélité non-seulement le fond des récits, mais les noms et les dates. Les auteurs quMI cite sont le Scalde Homère, Darès pour lequel il a hérité de toute la confiance du ipoyen-âge et qui est à ses yeux le plus authentique rapporteur de cette histoire , et Virgile vers la fin de son récit. Il parle encore des « récits des Païens > , du « vieux livre » , des témoignages des Romains a Berichte der Borner. » A ces noms il joint celui de Théodolus , le Tbéodulus des Ecloga, poème latin du VIP ou VHP siècle , où le berger Pseustis et la bergère Alitbium discutent sur le paganisme antique et le christianisme ; réçrivain Scandinave y trouvait une source d'érudition facile, et toute une série de récits mythologiques ^et de passages empruntés aux auteurs anciens (3}.

A rimitation des écrivains allemands de la guerre de Troie quMl a lus sans doute , il complète Darès en passant. Je pense que c'est chez eux plutôt que dans Ovide directement qu'il aura pris ces divers récits. Je vois encore la trace de leur influence en ceci qu'il se montre plus favorable à Achille que Darès et que Benoit. Gomme Herbort il ne peut se résigner à faire d'Achille un traître, et ce n'est pas à l'aide d'une surprise, mais dans un combat loyal qu'il triomphe de TroïUis. Du reste rien n'empêche de supposer qu'il se soit inspiré d'Ovide ; il est évidemment très-familier avec les Métamorphoses et les Héroïdes. J'en trouve la preuve dans un détail de son récit des amours de Paris et d'Hélène, où l'on a cru pouvoir reconnaître une invention personnelle à l'auteur. Lorsque Paris rencontre Hélène dans le temple de Céréam (Cylhère) , il jette dans son giron une pomme d'or sur laquelle sont écrits ces mots :

(1) Dans les Sagas islandaises, les généalogies antiques sont fort altérées. On voit qu'il n*y a là qu'un lointain écbo. Le Remundar Saga Keysarasonar ok EUnar Konungs dottur, manuscrit du XV* siècle en Thigt-six chapitres, est le récit de la yictoire de Remund , fils du roi de Saxe, Rigard sur Achille, fils du roi d* Afrique Énée (V. GefTroy, Arch. des Miss», t. IV, p. 22â.)

(2) Ainsi dans le récit du combat d* Achille et d'Hector, empruntant des détails à Darès et à THomère latin, il dislingue entre les deux témoignages et écrit c So Sagt Dares, So Sagt Homer. »

(3) V. Dunger, Die Sage, p. 76.

< Je jure par les dieux que j'épouserai Paris et serai sa reine. > Elle rougit quand elle a lu ces mots et ne veut pas tenir un serment si perfidement surpris ; mais Paris prétend reconnaître là la volonté des dieux et assure qu'il n'est pas permis d'enfreindre les promesses faites dans leurs temples. Cette galante invention n'appartient pas à l'écrivain Scandinave ; c'est évidemment là un souvenir de YÉpître cTAcontius à Cydippe et de la ruse imaginée par lui (V. Ovid., Epist. XX).

Je ne parle pas de l'Angleterre; nous allons la retrouver tout à l'heure.

En Italie, l'ceuvre de Benoît avait eu une fortune singulière. Le trouvère avait donné son poème comme une traduction d'un original latin ; il devait avoir l'honneur à son tour d'être traduit dans la langue classique. Un siècle après la composition de son œuvre , un sicilien , qui s'appelle lui-même au début et à la fin de son livre « Judicem Guido- « nem de Golumpna Messana > (l), mcft en un latin détestable le Roman de Troie. Seulement, moins honnête qu'Herbort von Fritslâr, il n'a dit nulle part ce qu'il devait à l'auteur français.

Qu'était-ce que Guido ? Nous venons de l'entendre nous indiquer luimême son nom et sa nationalité. Il l'a marquée encore en rapportant dans les premières pages de son livre des légendes locales plus ou moins absurdes sur l'origine des peuples des Abruzzes , et en introduisant ritalie méridionale dans son œuvre d'une façon tout-à-fait inattendue (2). Les académiciens de la Fucina, qui publiaient, en 1665 , à Naples , une traduction italienne de Guido, nous assurent a qu'il était très-versé dans la science des lois, et que pour sa doctrine et son intégrité il fut plusieurs fois, par les rois sérénissimes de Sicile, élu juge de la cité de Messine (3), office qui, parla présence des rois, était de grande préémi-

(1) C'est là le texte du manuscrit de la Bîbl. imp., t latin 5701, p. i, col. 2 (in-f* sur papier, 112 ff: 37 à Uk lignes par colonne ) ; Touvrage se compose de 85 livres. Dans les éditions imprimées on lit « de Messana ou Messanensem : » c lo Guidice délie Colonne di Messana » dit la traduction italienne.

(2) On retrouve encore une signature du même genre au f* A5, vers., col. 1, à propos du nom de Messa (Messe) que Benoit a substitué à la Mysia de Darès ; il y croit trouver l'origine du nom de Me8$an€u

(3) Fabricius (Biblioth, tat. med, et inf, œtat,'^ t. III, p. 13i) écrit en parlant de lui ton dit qu'il était de Messine, qu'il y remplit les fonctions de juge. Mongitore (Bibl, Sicil,^ t. I, p» 165] dit qu'il fut juge de Messine en l'un 127Ô. Mongitore assure qu'Antonio Merelli avait publié en 1665 une Vie

nence et juridictioD. > Ils oublieDt malheureusement de nous dire où ils prennent ces renseignements, et je crains que leur imagination ne les ait tirés de la signature du livre. On lui doit plusieurs autres compositions italiennes et latines. 11 était poète dans les deux langues. Dante fait allusion à un de ses chants , et Léon Allacci lui a donné place dans son recueil des Poeti antichi italiani. Il a été cité avec honneur par les historiens de la poésie , entre autres par Bembo. (Inprosis, lib. 2.)

Yossius nous ^apprend que Guido s'attacha à Edouard prince d'Angleterre, lorsqu'il passa en Sicile pour rejoindre la croisade de saint Louis (1 ) , et qu'il le suivit dans son fie , où il écrivit une Chronique des rois anglais (2)« C'est là sans doute qu'il avait fait connaissance avec le poème de Benoît. Guido, du reste, parait avoir été très-familier avec la langue française. Son livre est tout plein de gallicismes (3).

Si nous en croyons sa propre déclaration , il fut très-rapidement écrit. Il s'excuse de ne l'avoir pas enrichi de plus de beautés littéraires. « Ipsum ornassem dictamine pulcriori per ampliores metaphoras (à quel c danger a échappé le lecteur qui est en droit déjà de trouver qu'il les « prodigue I ) et colores , et per transgressiones occurrentes , quœ ipsius « dictaminis sunt picturae » ; mais il était pressé par le temps. Il l'a

de Guido, in-A*'; mais qu'il Ta vainement cherchée. — One note du manuscrit de Paulmy (Arsenal numuterit 253), confond Guido Colonna et Gilles Colonna ou Gilles de Rome, le fameux auteur du De Reginum principum. Il est presque inutile d'avertir qu'ils n'ont rien de commun. Tiraboschi (Florence, 1806, vol. IV, p. 826) , nous dit qu'il était juge de Messine: c Guido délie Colonne giudice Messinese. > Oudin (De Seripu eccL^ t III, p. 581), soupçonne qu'il était des Colonna de Rome; mais il avoue qu'il n'en a pas de preuves: « Guido deColumnis Messanensis ex nobili génère Golumnarum c ortum incompertum est. » Quelques historiens ont dit, mais à tort, qu'il était membre du Conseil royal de Sicile : Régis Siculx curiœ. V. Vincenz. Ferraroti, De O/pcio StraU

(1) Tiraboschi répète cette assertion, mais ajoute qu'il n'en connaît aucune preuve. Il nous dit que la tradition en remonte à Jean Boston , moine anglais du XIV* siècle.

(2) On lit dans Fabricius: • Chronicon Britatmorum citatur a Tbeodoro Engelburio, Roberto Fabriano, aliisque. Âc sane, prster historiam dé Regibus rebusque Angliae, traditur etiam scripsisse Chronicon magnum libris XXXVI. Non video tamcn qui illa vident. Et Baleus quoque XIII, 36, nihil ejus nisi Historiam Trojanam memoraL »

(8) c Compatriatarum filii naturales. — Ut sensu visionis altendat, qu'il fusse attention au sens de la vision» — Sic quod, 5t bien que» — Se submittere sibi placet, se plaît à se soumettre, — Forma fuit tanUe latitudinis. — Demoliri ad introduction em equi — In eorum hospitiis morantur Gnaliter per complere proditiones suas. — In profundo camere. — Puritas cordis. — Ex eorum parle, de leur côté»'-' Descendere eam de equo. — Assodavit.eam, il l'accompagna, ~ Discretus in factis — Immobilium pos» sessionibus abundans. — Locuples in caslris et dives in villis — infaillibiter, etc. b

hli BENOIT DE SAINTE-MORB

achevé, < perfectum el completiun • , ee trois mais , du 15 sc^teanbre au 15 décembre de l'année de riocarnation 1287 (!)• U avait, ajoute-t^l, composé le premier livre , et non plus , longtemps auparavant (2) à la demande de Messer Matteo da Porta , vénérable archevêque de Salerne , homme de grande science. Or celui-ci avait été honoré de ce titre en 1263 et était mort en 1273. Ce serait donc dans l'intervalle que se placerait le premier essai de Guido.

. De tous les imitateurs de Benoît , Guido est celui qui mérite la plus sérieuse attention. C'est lui qui a été le plus redoutable ennemi de la gloire de son modèle. Par un étrange renversement des rôles , pendant longtemps on a vu dans Guido Colonna l'auteur original , et dans Benoît le traducteur. C'était faire de Colomb le plagiaire d'Amerigo YespucL Mais comme Guido avait écrit en latin , dans un temps où l'on croyait que toute poésie au moyen-âge procédait du latin , où tout auteur latin était vénérable , et où l'on connaissait peu notre poésie nationale , Guido devait fatalement passer pour l'inventeur. Une foule de juges excellents , à conunencer par Heyne et Scbœll (3) , sont tombés dans ce pi^e ; et tel est Tempire d'une idée longtemps reçue que Guido a trouvé faveur, même de notre temps, parmi les hommes les plus sympathiques à notre vieille poésie et aux gloires nationales (&}. Il serait trop long de relever en détail ces erreurs , il suffit de les signaler.

Et ce qui rendait la spoliation plus grave et plus irrémédiable c'est que non-seulement Guido ne .nommait pas Benoît , mais qu'il nommait Darès comme l'auteur de toutes les inventions de Benoit. Comment , en présence de déclarations si précises et si formelles, ceux qui vinrent après lui ne s'y seraient-ils pas trompés? Et non-seulement il a le tort

(1) G*est la date fournie par un manuscrit d* Angleterre (V. Cod» St^Petr, Eborac, col. 30). Le beui manuscrit de la bibliothèque d'Esté donne : « Infra très menées a XV vid. mentis -septembris prime , « indictionis usque ad \XV menais novembris proxinu subsequentis. >

(2) Je vois dans le catalogue de la bibliothèque Riccardiana , Florence » p. 227 , sur Guido Judo t De Casu Trojœ , qu*on lit à la un du manuscrit , quMl fut achevé eo 1266. liais, Tiraboachi dit que ce doit être une erreur.

(8) V. aussi Wharton, t. II, p. 292. Wemsdorf ignore également Benoit II dit « que Gqido a suM Dictys , varia ex suo seculique sui ingenio attexens. 11 faut reconnaître pourtant que c^est bien à Guido que croyait s^adresser Féloge de Lydgate « d^avoir enluminé cette noble hist(^ des fraîches coulean de la rhétorique et des riches fleurs de Téloquence. •

{à) V. rintroduction du Rcnnan de Troilus, où Ton ne Êdt pas la part aaseï large à Benoit.

de ne pas nommer en pareil cas Benoît quMl copie et qu'il gâte en le copiant, mais il semble mêine n'aroir jamais pris la peine d'ouvrir ou dii moins de lire en entier ce Darès dont il se réclame ; car s'il l'avait lu , éfit-il jamais pensé à Ini prêter ce à quoi l'autre n'a jamais songé (1) ? Ainsi la Tante est double ; l'ignorance et la mauvaise foi semblent égales. N^accusons cependant pas trop Guido. 11 a rendu service à Benoit. S'il a fait oublier son nom , il a sanvé son centre. Tel qui eût regardé avec un profond dédain ses inventions rédigées en langue vulgaire, les lisait avec respect quand il les trouvait écrites en latin. Nous avons vu le recueil des Histoires romaines, qui ne lient aucun compte de l'Eneas, copier pieuiement le JRoman de Troie.

Nous toacbons ici ad plus grave problème que puisse soulever la lecture de Guido. Que doit-il à Darès, que doit-il à Benoit? a-t-il oaf>ié teini-ci purement et simplement, on a-t-il eu, ont-ils eu tous deux sous les yeux ce Darès plus complet que nous avons déjà recherché ?

La comparaison la pins rapide et la plus sommaire entre Guido et Benoit suffit pour constater entre eux la plus parfaite ressemblance. Il est vrai qu'on rencontre chez Guido quelques détails qui ne sont pas dans Benoit ; Guido , en effet , corrige et redresse en certains points son modèle. Il se pique d'érudition (2). Il a lu Ovide et Virgile ; il cite Denys l'Aréopagite , Ptolémée , Justinien , Isidore de Séville , Béda. Il précise quelquefois ce qui était un peu vague chez Benoit (8). Celui-ci a dit qu'Agamemnon faisait un sacrifice à Diane ; Guido sait que la déesse avait

(i) S'il avàSt hi aatre chose que le cemmenceiiient et la fin de Darès et de Dictys, laisserait-il sobsister 069 bizarres altératiens de noms géographiques commises par Benott, par exemple : Messa pour Mjsia, Corchiro Menalan poin* Melaenam (f* 99). Simoneta pour Simoenta , et un fleuve devenu un port. Le rot Eothides, ete. (ibid.). 11 n'assurerait pas que ce prince régnait sur la province de Gerbundia, un nom que Dictys ne connaissait pas ; Guido a tout simplement mal lu un vers de Bencrit :

Reis esteit de Gerben et du$^

(2) Cette érudition est souvent du reste plus ambitieuse que sûre. Il conduit Achille dans Tile de Delphos, qui est la même chose, assure-t-il, que Delos. 11 sait cependant que Delos en grec est synonyme de manifestus.

(3) Benoit avait raconté que la sœur de Memnon, après avoir recueilli ses os dans une urne d'or^ avait disparu tout à coup sans qu'«n n'eût plus jamais de ses nouvelles, et que quelques-uns pensaient qu'elle était allée retrouver sa mère « ne sai déesse o fée. > — Guido écrit : « quelques-uns ont dit qu'elle était déesse, ou fille de déesse, ou un de ces êtres que les gentils appellent fées : aut unam ex illis quas gentes fatam appellant. 9 Hist, Troj., f» iiO, v. col. !•

demandé qu'il sacrifiât de sa propre main Iphigénie, sa fille. A la fin du Roman de Troie Benoit renvoyait vaguement à un récit des aventures d*Énée sans indiquer Fauteur, Guido nomme Virgile et V Enéide (l). Benoît s'était contenté de dire que les Troyens célébraient des jeux; Guido sait quels sont ces jeux (2). 11 ne néglige aucune occasion de Taire parade de sa science et de sa culture littéraires. 11 annonce en commençant son livre les prétentions les plus hautes. Il a voulu défendre le public c contre le mensonge des grands écrivains qui n*ont « pas dit la vérité sur Troie et ses malheurs ; il écrit pour Tinstruction « de ceux qui suivent les leçons des grammairiens (3). > Mais il ne se contente pas , comme le trouvère qu'il copie , de faire le procès à Homère , il le fait aussi à Virgile ; il le fait à Ovide dont il parle à plusieurs reprises et qu'il qualifie d'une épithète assez juste , parlant de la prodigalité de son style < prodigo stylo. > Il le prend à partie au sujet de l'histoire de Médée , qu'il prétend assez mal à propos raconter d'après lui (4). S'il l'avait bien lu, il ne dirait pas comme Benoit que Médée est la fille unique d'^étès (5). On peut du reste dire qu'en général ses additions sont peu nombreuses ; elles consistent surtout en quelque lieucommun pédantesque, quelque réflexion (6), quelque trait en passant (7).

(1) «De processibus particularibus lËnest praesens historia non describit, sed qui eorum voluerit habere noticiam, légat Virgilium Eneydarum (sic)^ i •

(2) « Ibi primo adinventa fuenint scacorum solada curiosa, ibi ladi subito irasdbiles alearum inventî.... ibi tragédie et comédie dicuntur primitus instituts , quamris quidam asserant in insula Cicilie inventam fuisse primitus comediam. >

(3) « Ad utilitatem eorum praecipue qui grammatica legunt, ut separare sciant vemm a fabo de bis que de dicta hystoria in libris grammaticalibus sunt descripta. • On lit encore à la fin du llire : • Et Guido de Columpnis judex de Messana pnedictum Dilim grecum in omnibus sum secutus pro eo quod ipse Dictis perfecium et completum fecit in omnibus opus suum ad litteratorum videlicel solatium ut yeram notitiam habeant pnesentis historiae. »

(A) Guido s'est arrêté avec une certaine complaisance à retracer lui-même cette histoire. Il j trouve Foccasion d^étaler son érudition astronomique et littéraire , des plus hasardées et des plus indigestes.

(5) c Patri unîca sola futura hères etiam in regno. •

(6) A propos de la corruption de Theanz (Theano) par Anténor, il y a une longue in?ecti¥e contre Tavidité des prêtres et leur vénalité, qui] rappelle les passages les plus violents de Gautier Mapes contre Bursa, Dans Benoît ( v. 255A0 ) rien de semblable ; c*est tout simplement un marché. — A propos de Delos , il a écrit trois pages sur la naissance et le développement de Tidolâtrie. La traduction italienne supprime cette édifiante addition.

(7) A la mort d*Hector il dira : c Non est aliquis dvium qui non maluisset proprium filiom suum

ET LE ROUAN DE TROIE. ft75

Mais ce ne sont là que des détails; et, en général, Guido reproduit son modèle avec beaucoup d'exactitude. Il n*omet rien d'essentiel ; la marche des événements est la même; ce sont les mêmes mœurs empruntées à la féodalité , les mêmes embellissements. L'auteur italien a conservé toutes les inventions particulières à Benoît , la description de ïroîe, le Sagittaire, les Temmes aux fenêtres, le tombeau d'Hector, le discours de Polyxène mourante, etc. Comme lui, il raconte fort longuement la mort de Patrocle et le combat engagé autour de son corps. Darès exposait le fait en deux lignes sans aucun détail : « Hector Patroclum « eccidit et eum spoliare parât; Merion eum ex acie, ne spoliaretur, « eripuit. » De ces deux lignes Benoit a tiré un récit de 190 vers, et Guido 152 lignes reproduisant tous les détails imaginés par Benoit, supprimant seulement le discours d'Hector à Patrocle, sans se douter qu'il ôte ainsi à sa narration la couleur homérique que le vieux trouvère rencontrait sans la chercher (1).

Comme Benoit, Guido a raconté avec complaisance une entrevue d'Achille et d'Hector pendant une longue trêve, dont il n'y a aucune indication chez le prétendu narrateur phrygien. Le dialogue des deux héros est fidèlement reproduit. Guido a conservé le sens et le mouvement général des discours en éteignant seulement un peu toutes choses et supprimant le retour modeste que faisait Hector sur lui-même et son regret de se laisser aller à ce qui lui semblait une forfanterie. C'est un calque fidèle; il est même tel passage du traducteur qu'on ne comprendrait pas bien si l'on n'avait le texte français sous les yeux (2).

c morti tradere pro vita Hectoris , si hoc &ta vel Dii pro eorum votis salubriter statuissent >; ou à préciser un genre de mort : quand Diomède vient au secours d'Énée, Guido ajoute à son texte : c furca « suspendi a diversis patibulis ut Aires. • C*est à lui cependant que semblent appartenir les deux épitaphes d*Hector et d'Achille , chacune en dix vers élégiaques, après qu'il a dit qu'il en est une d'Hector en un seul vers dont on pourrait se contenter, parce qu'elle résume toute son histoire :

c Troum proteclor , Danaum metus , hic jacet Hector. »

(1) C'est à Benoit uussi qu'il a pris les traits qui caractérisent Dolon, c miles satis dives » ; riche chevalier, disait Benoit : Darès disait seulement « unum e Trojanis. » Guido change quelques petits détails ; mais c'est parce qu'il ne comprend pas : il y avait le bon espié, il lit espée et écrit gladius; veiant III. M. chevaliers, il met avec 3,000 chevaliers; au lieu de Pierre lie il écrit seulement de Petra,

(5) V, Guido, ^ 6A, et le Roman de Troie , v. 12987-13284. « Treuga igitur ipsa durante, Hector « ad Grecorum castra se contulit. Quem Achilles libenler inspicit, eum nunquam viderit ipsum inermem ; « et in ejus tentorio Hector, in suorum uïultorum nobilium comitiva, Achille petente, descendit. Et

Iil6 BENOIT DE SAINTE-MORB

Mais il est un [xassage encore plus frappant (nous y avons déjà fait allusiop) auquel il convient de s'arrêter, parce que Guido, qui n'a nielle part nommé Benoit, y trahit naïvement son plagiat , mettant au compte de Darès les inventions les plus particulières de Benoit. Celui-ci raconte qu'Hector, dans la bataille qui précède celle oii il doit sucçqpiber, a éjLé blessé au visage d'un carreau à triavers la ventaille. On l'a cpn4uit dans la Chambre de Beauté on Chambre de l'Alabastre, cette chapibre merveilleuse du palais de Priam , dans la description de laquelle nous avops vu Benoit se plaire h accumuler toutes les splendeurs de rarcbitecture de son temps et tous les prodiges de la mécanique la plus coinpliqi^ée et la plus ingénieuse. Or, parés n'a jamais songé à toutes ces magnificeqces, et loin de penser à conduire Hector blessé dans un pareil séjour , il n'a pas même parlé d'une blessure d'Hector. Ce qui n'empêcbc pas que Guido , qui est habitué à entendre Benoit se rapporter toujours à son auteur, croit ici faire merveille en s'autprisant du nom de Parés, que Benoît ne prononçait pas , et nous assure que Darès a jéçr^t des choses merveilleuses sur cette Chambre de Beauté que, d'une façon naïve, ï\ traduit dans un latin discutable par • Aula pulchritudinis , nobilis Ilion, « de qua mirabilia scripsit Dares ». Il continue à copier textuellement Benoit qu'il ne comprend pas toujours (1) , ce qiii fait que sa description parfois n'a pas de sens ; et il termine en disant : « Darès a décrit leurs aspects en termes qui ont plutôt l'apparence de vaipies visions que la certitude de la vérité ; quoiqu'il ait commencé p^

« dum ioter se de aliquibus muUa conferrent, Âchilles dixU Hectori bsc Terba : • Hector, Hector, « gratum est mihi quod te video inermem pro eo quod sine annis nunquam potui te videre. Sed gradus « michi esset si tu de manu mea niortem festinanter subeas, sicut opio. Ego in tua yirtute bellandi senti « virium tuarum potentiam niultam esse , cum cam senserim in eflusionem cruoris gravibus ictibus ensit « lui ; et licet animus meus ad boc semper auxietur majori tum affectione concutitur, quod Patrodum « intimum meum michi morti tradideris, quem non minus quam me sincerrime diligebam, etc. b V. anflô rentretien de Briséida et de son père, c Briseyda Tero sola existens cum pâtre suo, etc. i Et la pdotun de Diomèdc en proie à Tamour (ch. xxii, p. i ) : « Diomedes vero qui totus erat in amore, etc. »

(1) V. Guido, Hitt. Troj., lib. XXI. Bepolt avait dit que la Cbambre de Beauté était ornée de doute espèces de pierres précieuses. Guido Colonna écrit : c Dixit enim eam totaliter institutam de duodedm « lapidlbus alabaslri. » Il continue : c Cum et ipsa esset longitudine passuum forte XX. Ejus payimentum c fuisse dixit de cristallo firmatum et parietes ejus pariter incrustatas ex diversis lapidibus predosis. • In cujus quatuor angulis quatuor de cintre erant exlense proceritatis afiixe. Sic erant ejus generis « capitéUa sic (lases earum, in summitate yero columnarum ipsarum de auro quatuor imagines coUocate « mirabili arte matbematica institute* ■

protester que tout cela était vrai , et c'est pour cette raison qu'on a omî» ces détails en ce passage (1). » Il y avait quelque chose de plus sinyple eûèore, c'était de dire que Darès n'avait jamais écrit un mot de tout cela.

Guîdo en fait autant poui^ la description de Galatée, le cheval d'Hector, que Darès ne nomme même pas ; il la copie tout entière et l'altribue à Dàrès : i ....Galatée, sur la taille, le courage, la beauté et les autres mérites duquel Darès a donné de merveilleux détails. » Ainsi chaque fois ^u'il croit copier Darès , c'est en réalité Benoît qu'il copie sans s'en douter, t Hector a tué mille chevaliers, selon ce qu'a écrit Darès » (P 67, V. col. 2). Darès n'a pas écrit un mot de cela ; mais Benoît l'a dit en effet. Ainsi, sans cesse, il prend à la lettre les -assertions du trouvère normand , répétant par habitude : • ce dit l'escrit » ; et Guîdo redit sur sa foi : « Darès a dit cela » ; et il ne s'aperçoit pas qu'il témoigne contre lui-même et venge ainsi celui qu'il dépouille.

Ce qui rend le fait plus piquant, c'est que Guîdo est peut-être moins coupable qu'il n'en a l'air. C'est peut-être innocemment qu'il porte au compte de Darès toutes les inventions de Benoît. Incapable de reconnaître que toutes ces fantaisies chevaleresques n'avaient jamais pu sortir du cerveau d'un grec, c'est peut-être de la meilleure foi du monde qu'il les lui a attribuées , et que , prenant naïvement Benoît au mot , il a cru ressaisir, à travers ce qui n'eût été qu'une traduction, le Darès original. Un passage de son Prologue nous indique comment il a pu s'y tromper : comprenant et rapportant mal les assertions de la lettre qui précède le Darès et les mêlant avec les confusions de Benoît et son invention de Cornélius , neveu de Salluste (2) , Guido nous avertit que Cornélius , en recherchant la brièveté , a mal à propos laissé de côté les particularités de cette histoire les plus capables de charmer l'auditeur : il va combler cette lacune. « On verra donc dans la suite de son livre toutes les acc tions générales et particulières, et quelles ont été les causes de ces

(1) « Dares de earum aspectibus descripsit que magis instar habent inanium scapnorum quam cer- « tiludinis veritaiis, licet Dares fuerit professus en vera fuisse, et ideô de iis obmîssum est in bac parte. »

(2) c Quidam romanus Cornélius Domine, Sallustii magni nepos, « écrit Guido. La traduction italienne a trouvé moyen de conserrer Terreur tout en la corrigeant. Elle sait que Népos est le nom de Cornélius ; mais elle en fbit tout de même un parent de Salluste , employant ainsi à deux fins le mot nepos. Elle écrit : « Uno romano ch*ebbe nome Comelio Nepote, del lignaggio dl Crispo Sallustio. >

inimitiés et du scandale qui a soulevé la Grèce contre les Phrygiens : quels rois et quels chefs grecs se réunirent en armes, combien ils amenèrent de vaisseaux , quelles armoiries ils portaient , quels rois et quels chefs vinrent à la défense de Troie , combien de temps fut retardée la victoire , combien de combats furent livrés , quelle année et sous les coups de qui a succombé chacun des chefs, choses dont « Cornélius n*a rien dit la plupart du temps. » Guido , reconnaissant que Darès ou Cornélius n'a rien dit de tout cela, et trouvant dans Benoit de longs détails, sans autre examen prend au mot Benoit, répétant qu'il tradujt Darès , et croit d'après cela qu'il existe un texte plus complet , que c'est sur ce texte que Benoit a travaillé ; et avec ce dédain que nous signalions chez les latinistes pour les poètes en langue vulgaire , passant par-dessus le traducteur sans le nommer, il se réfère au prétendu texte original, qui n'a jamais existé que dans le cerveau de Benoit. Mais à entendre Guido, on croirait qu'il avait lui-même ce texte sous les yeux (1). Traduisant le petit préambule que Benoit a mis à ses portraits des héros grecs et troyens (2) , Guido écrit bravement : c Âsseruit enim Dares in • codtce sui operis lingua grœca composito , omnes illos suis oculis ins- « pexisse. » Ce « manuscrit grec > , c'est une addition de Guido au texte de Darès ; mais cela assurait une plus grande autorité à son ouvrage, et donnait à ses lecteurs une haute idée de son érudition. On l'a pris au mot en effet , et à ses mérites divers on a ajouté celui d'être un helléniste éminent. Un manuscrit , conservé dans le couvent de S*"- Marie-des-Grâces de Padoue , porte pour titre : « Clarissimi Guidonis de « Columnis translatio Ditis Cretensis e grœco in latinum de Historia « irojana. » Il avait le talent de traduire du grec un livre qui n'y existait pas ! Du reste , on voit dans son livre qu'il a dû n'être pas tqut-à-fait étranger à la connaissance de cette langue.

(1) A moins qu^élendant notre première pensée de rinnocence de Guido dans son plagiat, oo ne veuille supposer qu*il a eu connaissance de la traduction de Benoit en grec politique dont nous parlerons tout à Tbeure, et qu'il Ta prise pour Toriginal ancien de Darès.

(2) On peut s'en assurer en lisant le passage de Guido. V. Hi$t, Troj,, ^ 3Ât , col. 2. « Et quia frigius « Dares yoluit in hoc loco qiionimdam Grecorum et Trojanorum describere colores et formas, qui etsi < non omnium, saltem describere voluit famosorum. Asseruit enim... Nam sepius inter treugas habitatas « inter exercitus, ipse se ad Grecorum teuloria conferebat, unius cujusque majoris formam aspiciens et « contemplans ut ipsorura in suo opère sciret describere qualitates. »

Et cette assurance de Guido a eu de graves conséquences ; elle a paru un argument sans réplique dans cette grosse affaire. Il eût dû cependant, à ce quMl semble, suffire d*un instant de réflexion sur le caractère des contes que Guido croyait emprunter à l'ancien auteur pour désabuser ceux qu'il avait induits en erreur.

Mais voici qui est [plus concluant encore. Il est toute une série de faits qu'on trouve à la fois dans Darès et dans Guido ; mais dans Guido, comme dans Benoit, ils présentent des circonstances toutes différentes de celles que donne le Darès que nous possédons , ou même tout-à-fait contradictoires. Or ce serait la première fois qu'on aurait vu un abréviateur (en supposant que notre Darès ne soit qu'un abrégé), non-seulement altérer son auteur, mais dire exactement le contraire.

Toutes les circonstances où nous avons trouvé Benoit eu désaccord ou même en contradiction avec Darès se trouvent identiquement dans Guido. Comme lui, il attache le corps de Troïlus à la queue du cheval d'Achille, etc. Toutes les altérations du texte latin, les changements de noms que nous avons signalés dans Benoit , etc. , sont reproduits par Guido, aussi bien que ces détails naïfs, cet accent familier et railleur que nous avions déjà relevés chez le vieux trouvère et où nous avions reconnu la marque du temps, et ces superlatifs qu'il affectionne. Hélène ici n'est pas seulement belle comme dans Darès ; elle brille d'une extrême beauté (1). Au renseignement que donnait Darès qu'elle avait un signe entre les deux sourcils , Guido ajoute comme Benoit « qu'il lui avenait à merveille. » Il fait comme lui d'Ulysse le plus beau des Grecs, et il copie fidèlement le reste du portrait tracé par le trouvère (2).

Quand Guido nous peint Diomède, non-seulement il reproduit tous les traits physiques que lui a donnés Benoit , mais encore il fait comme lui allusion à ses souffrances amoureuses (3), tandis que Darès n'a pas

(1) • Que miro modo decebat eam. » « Omnes Grecos speciositate precessiU •

(2) « Mendaciorum maximus commentator , multa difiundens verba jocosa sed leporis fucundia tanta diserlus quod neminem sibi parem habuit io comparatione sermonum. — V. Ddrès , cb. XJI. Romande Troie ^ y, 5115, etc.— V. Rom. de Troie, v. 5190, etc.

(3) « Timendus a multis... libidinosus quidem multum, qui mulUs angustias traxit ob lavoreai amorift. » IV. Rom,, t. 5208, etc.)

dit un mot de ses amours. Guido confond parfbis les persoDniagcS. Il donne à Achille les gros yeux de Neptolemns (Rom., v. 5227), et met à son compte le portrait que Benoit a fait du fils d'Oftée ; mais il le conserve du reste tout entier (1). Il reproduit les détails les plus particuliers imaginés par Benoit et dont Darès n'avait pas le plus léger soupçon. Il nous montre aussi Ajax toujours couvert dé vêtements rares (2); il prête aussi au fils de Télamon des dispositions musicales dont n'avait pas parlé Tantiquité (â). Benoît ajoutait quMl était d'uue grande simplicité, et Guido « qui pompas in suis viribus non dilexit. > On reconnaît également le portrait de Briséida (A). Seulement Guido n*a pas la main légère ; il accuse lourdement les défauts de Théroïne (5). C'est à Benoit aussi et non à Darès qu'appartient ce portrait en caricature de Podaliré, dont le style ici est aussi comique que le personnage (6j, et celui de Machaon (7), et celui d'Énée « un « riche seigneur terrien » (8).

(i) c Aroplam pectus et scapulas, bracbia grosse, renés largos. » — V. Aom., ▼. 5161, etc.

(3) • Delectabatur in cantu dum ?ocem haberet , commode cantaconum et suarum in multa ctiriosîtate repertor. » — Benoit prêtait le même goût à Neptolemus. Guido a foit ici un changement, probablement parce qu*il n'a pas compris le texte français « de plait saydt molt et de lais. > fRonu, y. 5239.) Guido a lu lois et traduit : « doctus erat tegibus et exercitio multo causarum. »

(à) « Multa speciositate décora, nec longa nec bre?is.... lacteo perfusa candore, genis rosds. » — V. Rom., y. 5257.

(5) Au trait c superdliis junctis > il ajoute « quorum junctukn, dum multa pilositate tumesceret , modicam inconyenientiam prssentabat. 9 — « Auquetes li mesayeneient. » (Ram, , y. 5262.)

(6) « Multa erat plenus grossitie et tanta pinguedine tumeftictnsj quod yix se ipsum ducere poterat aut stare multum erectus : animosus multum, sed multum stiperbia ceryicosus, letari non noyit et semper erat in nimiis cogitationibus curiosus. » ~ V. Rom, , y. 5227.

(7) « Fuit equali forma compositus, dum non esset multum longus, nec mulia brevitate correptus, tum multum nudatus fronte calyicio et qui nunquam de die dormiyit. • (V. Rom,, mes molt se dormeit à enyix.)

(8) • iEneas autem grossus in pectore, panrus autem corpore, mirabiliter discretus in fectis et temperatus in dictis, eloquentia multa refùlsit, sanis consiliis satis plenus, mirabiliter sapiens et multa literatura peritus. Vultum habuit multa alacritate jocundum , dum ejus oculi essent yarii et multa speciositate lulgentes. Inter alios Trojs majores nuilus exstitit qui tanlorum ynunobilium possessionibus habundaret locuples in castris et diyes in villis. » — V. encore le portrait d*Hector : « Balbuliens in loquela, habuit membra durissima sustincntia pondéra magna laboris. » (V. Rom,f y. 5310, 5S16, 5319, 5221.) Guido n'oublie pas de noter que Cassandre était lentilteuse. — On aura remarqué en tout cela cette disposition aux gallicismes que nous signalions tout à Theure : Vix se ducere poterat — il pouyait à peine se conduire. Dormir de jour : dormiyit de die.

De tout cela la conclusion ne saurait être douteuse. Guido n'a pas suivi Darès, mais Benoit. Il n'a pas connu ce fameux Darès plus étendu, que nous poursuivons vainement; il n'a coonu d'autre Darès que celui qu'avait inventé Benoît, c'est-à-dire Benoit lui-même abritant ses inventions sous le couvert de l'historien apocrypbe.

On en a une dernière preuve dans la fidélité avec laquelle il a conservé aux personnages principaux la couleur que leur avait donnée Benoit. Comme lui , il est plus favorable à Hector qu'à Achille. Hector est pour lui le premier des héros (1) ; Achille ne triomphe de lui que parce qu'il lui a été livré désarmé. Et ici, comme dans Benoit, Achille , même vainqueur , est toujours littéralement battu. Meoyion se jette sur lui , le frappe , le renverse de son cheval et le laisse pour mort sur le champ de bataille. De même , s'il finit par terrasser Troïlus , ce n'est qu'en le faisant entourer par ses Myrmidons et l'écrasant sous le nombre. De même encore, abusant de sa victoire, il outrage indignement le cadavre de sa victime. Et l'auteur a si bien pris parti contre lui qu'il interrompt son récit pour lancer un véritable réquisitoire contre Homère et contre son héros (2).

Ajoutons, pour en finir, que si Guido reproduit Benoit, c'est en générai en l'abrégeant. Parfois ces suppressions sont justifiées ; par exemple. Il réduit à une trentaine de lignes le long et monotone résumé que Benoit

(i) c Hic fait ille qui sao tempore omnes alios in Yirtute potentia superavit. • (2) « Sed, o Homère, qui in libris tufe Acfaillem tôt laudibus, tôt preponii) e&Culisti, que probabilis ratio te indfmt ut AchiJlem tautis probitatum meritis ac titulis exaltasses, ex eo precipue quod dixeris Achillem ipsum , in suis viribus duos Hectores peremîsse , ipsum Heclorem videlicct et Troyluin, fortissimum fratrem ejus. Sane si induxit te Grecoram aflectio a quibus originem diœris produxissc, nulla vero mot«« diœris ralione, sed potius ex furore. Nonne Achilles iortissioiuin Hectorem, cui nullus in strenuitate fuit similis, neque erit, proditorie morti dédit, cum Hector tuoc regem quem in bello ceperat, ipsum a bello abstrahere tota intencione vacabat, scuto suc tune post terga rejecto, qux quasi factus inermis tum ad nichil aliud intendebat quam regem captum aminus extrahere , ut ipsum captum suis bellantibus asûgnaret. ?fonne si revoluto relociter le opppsuisset, eidem qui Aïohillieiii multis gravare dispeadiis consul yerat, sic et fortissipium Troylum quem non ipse in sua virtute premit, sed ab ils mille militibus expugnatum et yictum interficere non erubuit, in quem nullam resistenciam defensionis invenit non mum... sed quasi mortuum interfedt ? Ampltus numquid Achilles dignus laude, quem scripsisti multa nobilitate décorum, qui nobilissimum régis filiun^, ?irum tanta nobilitate et strenuitate yigentem, non captum, neque devictum ab eo, ad caudam equi sui dimisso.pudore detraxil ? Sane si nobilitas eum movisset, si itrenuitas eum duxisset, tum paasione motus, nunquam ad tam crudelia declinasset. Sed Ipse ad ea moTeri non poterat que vere non erant in ipso Achille. »

a fait de son poème ; il supprime cette description du monde qu*il avait placée au-devant de Thistoire de Penthésilée. Mais aussi il réduit ou supprime les discours comme inutiles et les descriptions parce qu'elles lui paraissent invraisemblables. II réduit les récits. On dirait que Tâme de Darès a passé en lui ; c'est ainsi que Tapocryphe , s'il avait pu connaître le poème de Benoit , aurait traduit son traducteur. Voyez, par exemple, ce qu'il a fait du joli récit des amours de Troîlus et de Briséida. Il est impossible en lisant le texte latin de douter que son auteur n'ait eu le texte de Benoît sous les yeux ; il en reproduit textuellement divers passages. Cependant on ne retrouve plus ici le piquant fabliau que nous savon;. Guido gâte tout-à-fait les chevaleries de Benoit; il supprime les malices , . les agréables bavardages, les galants développements. Que l'on compare , par exemple, à la peinture que trace Benoit du manège et de la coquetterie de Briséida, lorsque Diomède l'implore et laisse éclater la violence de sa passion, et que la jeune fille, avec une joie malicieuse, s^aperçoit de sa puissance, le passage de Guido qui en est le sec résumé (1). Ce n'est plus qu'un pesant procès-verbal de l'histoire si légèrement contée par Benoit. Le traducteur n'a gardé consciencieusement que les moralités qu'il travestit en les alourdissant. Là où il y avait dans Benoit un malicieux conteur qui tout eji raillant l'inconstance des femmes serait f&ché de les trouver autres, parce qu'il y perdrait une occasion de raillerie, et parce qu'elles ont ainsi une grâce plus piquante, nous n'avons plus qu'un lourd sermounaire. Guido, du reste , fait aux femmes dans son livre la plus petite place possible. Les dames ne désarment plus Hector après lès batailles. Il a supprimé l'éloge de la femme forte; il n'a laissé que les attaques. Ce latin a pourtant son prix ; il fait valoir le français, il montre tout ce que ces histoires gagnent à être contées dans ce vieux et naïf langage.

Nous avons dit qu'il ne reproduisait pas plus exactement l'éloquence de Benoit : la partie oratoire est aussi sacrifiée que la partie narrative. Ainsi quand Hector a succombé, Benoit ne s'est pas contenté de nous

(i) c illa, que multum vigebat sagacitatis astutia, spem Diomedis sagacibus macbinaUonibus differre procurât, ut ipsum afflictu amoris incendio magis afDigat et ejus vehementia in majoris ardoris augmenlum extoUat, unde suam calamitatem non negat et velle in expeclalionis fiduciam contra ponere Dyomedem. >

ET LE AOHAN DE TEOIB. tôS

parler de la douleur des Troyens ; il introduit successivement ses frères, Hécube, Ândromaque, Gassandre, Hélène^ etc. On entend leurs lamentations, il nous redit leurs discours* Guido se contente d'en donner une brève analyse, et il remplace l'expression de leur désolation par une banale déclamation sur la loquacité des douleurs féminines (1).

l\ a gâté de même le discours de Polyxène. Le trouvère nous l'avait montrée touchée au fond du cœur de la perte d'Achille et protestant devant les Grecs qu'elle a été étrangère à sa mort. Guido traduit cela : « De morte Achillis se verbis humilibus phirimum excusavit , jam de morte ejus se dixit nimium doluisse. *

On voit comment Guido altère tout-à-fait l'esprit de l'œuvre originale et la fait plus pesante et parfois brutale ; comme les développements du trouvère, quelque peu prolixes, mais empreints souvent d'une grâce naïve , sont remplacés dans ce latin par une barbarie pédantesque et un ton doctoral. Cela tient un peu peut-être à l'idiome qu'emploie Guido. Le latin du moyen-âge est une langue sérieuse , la langue des hommes graves , elle oblige celui qui s'en sert Mais il y a encore une altération d'un autre genre et déjà très-sensible ; on reconnaît à travers ce latin un ancêtre de Boccace. Benoit a de la malice et se joue , Guido a du bel esprit , de la recherche et de l'effort dans son style , tout barbare qu'il est On a pu le remarquer dans nos citations (2). Un critique a eu raison de parler de la plume ambitieuse de Guido (3).

En somme , l'histoire troyenne de Guido n'est qu'une maussade ré-

(i) « Quid dketur ergo de Regina Hecuba, matre sua et ejus sororibus, Polixena videlicet et Cassandra, quid de Andromata ejus uxore, quarum sexus fragUitas ad doloris augustias et lacrymas flu- TÎales facit ad longam querelanun seriem promo?ere. Saoe lamentalionis eanim particularibiis explicare sermonibus cum minime necessarium videretur in hoc loco, utpote inutiles tunt obmissœ, Cum certum sit apud omnes quod he affectuosius diligebant majoris doloris aculeis Yexabantur , et mulieribas sit insitum a natura quod dolores earum nonnisi in multarum vocum clamore propalant, et impiis et dolorosis sermonibus divulgent. > V. Guido, tiist, Troj\, fol. 797, col. 2. — De même il se contente de dire qu* Andromata a eu un songe et de résumer les reproches d*Hector : « Eam in multa Terbomm acerbitate castigat asserens non esse sapientis vanitatibus ardere sompniorumque sompniantibus semper illudunt. ■

(2) Noos prenons un exemple au hasard. Voici comme il peint la douleur de Polyxène. Ses cheveux semblaient a non capiUi sed potius auri fila ; quos dum Polixene manus ad disrumpendum insorgerent, manibus tangi non Tidebantur humanis sed nimia effusione lactis aspergi. >

(8) V. Gandar, Ronsard.

diYctfon, tantôt sèche et tantôt emphatiqvû dé Fœavre de notre vieux trourère. Le tradnctenr ev a ôté toute k grâce , tous les développe* ments iiigénusr, toute la poésie naïve. Et cependant fa gtoîte de Guido detait bientôt effacer celle de Benoit; ill allait prendre dafls la mémoire des liomnaes la place* de celui qu'il n'avtait fait que traduire. Sou livre avai^ conquis tout dé suite une immense pepularilé. Le nombre énorme des manuscrits qui en sont restés Tatceste. Si la bibKothèque Iiiq)énal« a treize mannserifs de Benoît elle en » dix-huit de Gnido (1). C*est son nom qu'on prononcera désormais toutes les km qu'il sera question de la fabuleuse Iliade du meyen-ftge. I^ premier traducteur français d'Homère, Jean Samxon, le proclame souTeraiu Idsteriograpke. De savants commentateurs de Virgile citent Guido et ne ccmnai^sent p» même Benoit.

Le livre de Gnido n'atait pas tardé à se dépouiller de sa forme latine pour en prendre une plus accessible à la foute. Il avait été traduit dans la» langue de son pays natal. Lltalie n'avait pas voulu être privée fosgmoips de lire dass sa langue ces belles inveiMSmis de l'uu de ses enfants» La France en avait fait autant, et les înwntioiB de Benoit^ refaites et gâtées par Guido Colomia (2) , n'ataiettt pas tardé à y rentrer sous leur

(1) De«s seulemeat de ces maninerits appaitiement an XIV« siècleé les autres' datent du XW — Lt catalogue de Zanetti nous montre qu'il était aussi très-répandu en Italie. V. Cad. lat,^ p. 162, a* &0i; p. 168, no Â05, p. 239 , Cktdd, ItaL, no &7. — Il est mentionné à douie endroits différents dans le catalogue de Hoenel, autant de fois que Darès.

(2) Si Ton en croyait les académiciens délia Fucina, qui publiaient en 1665, à Naples, une traduction àe la guerre de Troie en langue Tulgaire ( Vid. La Storia délia guenra di Tvoja , tradotta in lingua Yolgare da M. Guido délie Colonne messinese, data in luce da Gli Academici délia Fuciiia , Napoli, per Bgidin Lungo li66ô, et dédiée à Tillustrissime sénat de la aoble et exemplaire dté de Messine), oe serait Guido lui-même qui, jaloux sans doute de montrer qu'il excellait dans les deux laioigues, aurait pris la peine de se traduire* Leur opinion était celle du patriotisme italien. Bembo cite Guido Goloona comme un des excellents auteurs italiens qui fleurirent afant Dante. La Gnisca le range parmi les aaleurs de son vocabulaire. Cette prétendue traduction de Tauteur par lui-même semble quelque chose d*a8sei inirniiifin Uable. Il parait plus naturel de l'attribuer comme un ancien manuscrit (c*est sans doute an exemplaiie de cette traduction que M. Valéry a rencontré dans la bibliotlièque de Turin , et qui Ta tant étonné par rinvraisemblance des costumes. V. Fby. h\$t, et litt, en Italie, t. V, p. 95 ) à Matteo di Ser Gio?anni Bellebuonis qui Taurait lait en ISdS , ou', comme un autre manusorit ,.à Filippo ou Cristoforo CeiB, citoyen da Floreoee , qui aurait écrit en 132^» Dès les premiers jours de Fimprimerie on en donnait not édition à Venise {htoria délia guerra di Trojadi Guido Golonna. Venise ou Milan, Phil. Ceffi flomntm ou Nicolas Ventura Siennois traducteur , ou, selon d'autres, scriba ou librariqs. — V. laSîoria Trcjana

fbrme notifrelle. Les tradadtiom fraoçafises 4e Gaido forent dooibreuses. La i»bUothèq»e de rArsenàl, sous le n"" 253, in-^, possède an manuscrit do X¥' dècle dont les 85 premiers feuillets draoent une traduction du Hvre de Guido assez librement faite et beaucoup plus agréable à lire que te mauvais et prétentieux latin de T^riginal. On en pourra juger par de oonrts extaralts q«e nous prenons au hasard : par exemple le portrait du sagittaire, • IDe quel forme le sagitaire. Grant ennui seroit de raconter et de dire ce que chascun fist endroit soi et la grant merveiUe et Toccîsion qui y fut d'une part et d'autre ; mais dirons que en la inlle oC h roy de Liconie qui mer?eilles amena de gent avec« soy pour le secours de la cité : Pistropleus fu apelez. Si estoit molt sages d'escriptures. £t quant il ot que Gregiois tenoient Je champ contre les Troiens si s'en issi de la ville bien airec IIIL M. chevaliers bien armés et amena avec luy .1. sagittaire qui moult estoit félon et horrible à veoir. Car il estoit en forme d'homme du nombril en amont ; mais non pas molt avenant. Car il n'avoit autre vesture que de son poil , et par toute Tautre partie du corps estoit de forme de clieval , la cbière avoit noire comme atrement^ «t li œil 11 relqysoient en la teste comme II chancteles si clerement que on le peust choisir de II|I lieues et estoit si parfaitement horrible qu'il n' estoit chose vivant ou monde qui n*eust grand hideur de luy regarder. Un arc portoit en sa main non mie de fust, mais de cuir

de Guido de la Colonne.' Veneiia Antonio da ÂfeiandHa della PagKa, iki-^, 902 ff. à 3 coK V. Fabridus, BibL lat., eiDiaritm erudU&rum Italiœ , t. XIII, p. 258).

Les éditeurs de 1666 nous disent qœ c^est pour ré|x>ndre au désir, depuis longtemps manifesté par leurs compatriotes , de connaître cette histoire écrite par Guido dans une langue que tenaient en estime en son temps les gens de bon jugement , qu*ils en ont avec beaucoup d*efforts fait Tenir de loin une copie ; et les bibllotbéoaiies de 9t«Laurent, à noropce ( la laurentian'e) , dans une pièce jointe au U?re , attestent qu'il est la reproduction d'un ancien manuscrit qu'ils possèdent. Nous donnons ici un court échantillon de cette traduction : « Poiche Troîlo conobbe chera volonta del padre che Briseida fosse conceduta alli Greci, la quale elli eon desideratiya virlute d'amore ardentimente arnava, con molto dolore si confonde e travaglièsi, >e cou angpsciose lagrime quasi tutto sistrugge in amari sospiri, e non è alcuno che di ciô il possa consolare. Ma Briseida la quale era yeduta di non meno amare Troîlo teneramente, con voci lamentevoli, manifestoe li suoi dolori, bagnandosi tutto di correnli lagrime, si che pareva che continui rivi abbondanti d'acqua uscissero daHe font! de suoi occhi. Allora Trodo le rascÎQgoe le lagrime del Tolto, le quali in tanta abbondanza erano scese giu per le vestimenta che se state fossero premute hoverebbono renduta acqua in quantitade. Ella si stracciaya con le sue unghie la lenerissima foccia, e li sui capelli d'oro, etc. ■ {Stor. Troj,t p. 213.)

u bouli et de glus soiildés par grant maistrie; et à son costé portoit u cent saietes de fin acier; et dist on que teles manières de bestes « babitentes cofynes devers mydi. Et ainsi ^ issi cel roy lors de Troye

c et ala encontre Gregois qui ja près de la ville estoient veniiz

« A donc laissièrent aler le sagittaire ceux qui le tenoient et li monstrè- « rent par leur signe auxquels il deust traire et lesquels il deust grever. « Lors sailli avant criant et démenant grant joie et crie et braie si € hideusement que il est partout cremus et redoubtez ; et molt furent K ceulx de Tost espoventez quant il virent tel dyable qui si fort traioit « contre euls et maintenant se traistrent en sus de luy : et cil les suit « qui leur fait estrange domage. Car à un seul cop on occioit quatre , « si que en peu d'eure en ot maint occis et li issoit de la boche une < escume enveminée , de quoy il touchoit ses saietes ; et se cil torment « eust longuement duré, ja n'en fust un des Gregois vif eschapés , « car à cel jour en a ocis plus de II mil. »

Le livre de Guido gagne beaucoup de vivacité et de piquant à cette naïve traduction, qui cependant suit fidèlement son texte, comme on le peut voir dans cet entretien de Briséida et de son père: « Calcas receut sa fille a grant joie , et quant il furent à leur privé, elle dist à son père en pleurant, « haa mon père, comment a esté ton sens failli, qui souloies estre si sages, toy qui estoies le plus honnouré et amé en la cité de Troie et gouvernois tout en icelle, qui y avois

tant de richesses et de possessions en ce pais dont tues traistre

et si les deusses avoir deffendu jusques à la mort. Mais tu as laissé tes richesses et tes possessions et as mieulx aimé vivre en povreté et en essil entre les ennemis mortels de ton pays. 0 comme ce te doit tourner à grant vilonnie qui soloies estre en tel honneur entre les tiens. Certes tu n'auras jamais tant d'onneur comme tu as acquis de vilonnie , et si ne seras pas seulement blasmé en ta vie , ains après ta mort tu en seras griefment puguis en enrer. Et me semble qu'il nous vaulroit mieux aler demourer en sus de gens en aucune isle de mer que demourer avec les Gregois en telle vilonnie de deshonneur. Cuides-tu que les Gregois te tiengnent pour loial qui es publiquement desloial envers tes gens ? Certes les dieux t'ont abusé par leurs faulx respons qui t'ont fait faire si grant folie. Certes ce

« ne Tu pas le dieu Apollo qui te donna tels répons ; ains Tu une « compaignie de deables. > Et comme Briseida disoit telles paroles à son € père , elle plouroit fourment pour le grant detplaisir qu'elle en c ovoit. f Haa , ma doulce fille , ce dist Galcas , cuides-tu que ce € soit sûre chose de despiter les respons des dieulx , meismcment en ce « qui touche mon salut? Je scay certainement par leurs respons que « ceste guerre ne durera pas longuement que celle cité ne soit des- < truite et les nobles hommes de léans occis et les bourgeois. Et par « ce il nous vault trop plus estre icy que morir avec les autres » ; et « lors finirent leur parlement (1). »

LMmprimerie devait, dès les premiers jours s'emparer de cette traduction et la répandre à profusion (2).

Le livre de Guido fut popularisé en France par une traduction bien autrement fameuse. L'un des livres, en eflfet, les plus répandus à la fin du XV* siècle fut le Recueil des histoires de Troie (3), par vénérable

(1) V. BibL de TArsenal, manuscrits français, n*> 253. — Le manascrit commence par ces mots : • Comment il soit coustume de mettre les choses par escrit , etc. » Le caractère de l*écriture et les costumes semblent le placer vers i&20, sous Charles VI. Au début d*un des livres, on voit dans un blason un cranequin , qui figure dans les armes de la maison de Croy. L^auteur a joint à sa traduction les Epistres des dames de Grèce d leurs maris (Héroïdes d'Ovide). On lit à la fin du livre : « Cy fine le livre de la destruction de Troies que composa maistre Guy de Coronnes, Tan de grâce 1287. > A la suite Tauteur a placé une«courte généalogie des divers peuples de l'Europe : « d'Anthénor descendirent Vénitiens, d'Eneas Romulus et Rome, de Brutus Bretons et Anglais, de Corineus Cornuaille, de Franco le fils Ancbises ceux de Franconie en Allemagne, Franco eut pour fils Griffon, Griffon Balsigus, B. Indupingus, de Ind. Alpgisus, de Alp. Acdutfus, d'Acd. Ansgisus qui eut pour fils Pépin, qui eut pour fils Charles Martel duquel descendi Charles-le-Grand qui Ai roy de France et empereur de Rome, s — La bibliothèque de St-Pétersbourg, sous le n* 2, possède un exemplaire d'une traduction semblable, ayant pour titre : La vraie histoire au long de la destruction de Troie la grant, C^est un manuscrit à deux colonnes orné de soixante-douze grandes et très-belles miniatures et de cinquante-cinq petites. Il est de la fin du XVI* siècle* U se termine par ces mots : « Jasoit ce que on doit croire que ou la bouche de preudhonmie n*a que vérité. Et Ditis recompte de ce qu*il vit et seeut depuis qu'il eut perdu la compaignye de son boa compaignon Darès. Ci finist la vraye histoire de Troye la granle devant dicte. ■

(2) V. dans Brunet, Guido Columna, traduction française. ^Histoire de la destruction de Troie (s. 1. ni d.), in-f» goth., probablement vers 1^80. — Prologue. « Celluy qui a ceste histoire commencée à tous. » Texte 115 ff. — c Ce livre traicte dont procédèrent ceux qui édiifièrent Troye la grant quant en généalogie par quelz gens elle fut dcslruictc et Toccasion pour quoy, de la persécucion aussi de ceulz qui la destruirentelde ceux qui se portèrent pour la destruclion. » Dernier C*, fin : « veuille donner et ottroyer. »

(3) Voici le titre exact et complet tel que le donne Fédition que j'ai entre les mains, celle de Anthoyne du Ry, Lyon, le second jour de décembre Tau mil cinq cens vingt et neuf, et où du reste les fautes typographiques abondent: « LE RECUEIL DES HYSTOIRES DE TROYE. Le premibb volumb du Recueil des histoires et singularités de Troye la grande contenant troys parties, auquel est amplement

bopime, Raoul Le Févre, prêtre et chapelain dti dite Philii^*le-BoD et son historiographe. Sa versHm ressemble beaucoup à la précédeiie et 00 serait tenté de les attribuer au même auteur. Il n'y a gue 4es différences de détail.

Par un juste retour des choses d'ici-bas, Ra^nl lie Fêvre t bit pour Guido ce que Guido avait fait pour Benoit ; il n'a nulle paît aosgé à le nojppmer. Quand il cite un nom, c'est celui de Darès; et oevx qui ont parlé de Raoul Le Fêvre n'ont pas petisé non plus à rechercher si son livre était original Gel: oubli , Guido Ta^it mérité ; mais n'^st-il pas attristant de voir dans la patrie même de Benott on écrivain passer ainsi ^ côté de lui sans soupçouner son existence, et retraduite son maigre et maussade traducteur ? Mais on ne lisait plus guère nos lâeox poèmes, et i'éoole savante à laquelle appartenait R. Le Fêvre les dédaignait plus que pei^sonne. D'ailleurs la langue changeait souvent et vieillissait vite , le latin restait plus jeune (1).

contenu Thistoire de Jupiter et Saturne et de leur noble progéniture et Tertueulx fois, des prouesses de Perstus, et comment il conquist la royne Méduse, de Torigine et nobles fais d*armes du preulx Hercules, et comment Jason conquist la toyson et aussi comment la noble cité de Troye fpt troys foys édifiée , et par les Gregoys troys foys destruicte, avecques plusieurs belles hystoires et cromiques. Le tout composa par excellent hystoriographe , vénérable homme Raoul Le Févre , prestre et cbapellain de très-hault et très-puissant seigneur, Monseigneur Philippe, duc de Bourgoigne. » — Le livre de Raoul Le Févre a été souvent réimprimé au XV* et au XVI* siècle, jusqu'au triomphe définitif de la Renaissance; il le Îvl% douxe fois en un demi-siècle. Outre la première édition sans lieu ni date, mais qui doit être voisine d^ la composition, c'est-à-dire de iàdà^ M. Brunet cite onze éditions de iàSà, i486, i&90 par deux foi&» 1&9Â, Gérard Leeu, Anvers entre 1^80 et i&90, Vérard sans date, autre en 1510, 1522, 1529, On en publiait un abrégé en 15ÂÂ. — * La traduction de R. Le Févre avait Thonncur d'être traduite à son tour en anglais par W^. Caxton , sous ce titre : Le Févre Raoul , The Recuyell of the historiés of Troye , sans lieu ni date, probablement imprimé à Bruges, 1^72, i&Th. V. British, Mus,, cb. II, col. i et p. 25 du Catalogue des livres imprimés par Caxton. — Celui-ci, de temps en temps, complète K, Le Févre à si| façon avec les souvenirs de son érudition personnelle. Ainsi, à propos de Troîlus, il renvoie à Chaucer, où, cfit-il, on pourra trouver toute Thistoire.

(1) Je ne veux pas faire Tanalyse du livre du vénérable chapelain, je préfère citer celle qu'il en a faite lui-même (V. Préambule de l'auteur, f» 10 ) : « Quant je regarde et congnois les opinions des hommes nourris en aulcunes singulières hystoires de Troye, voy et regarde aussi que de icelle faire un recueil je indigne ay receu le commandement du très noble et très vertueux prince Philippe par la grâce de Dieu faiseur de toutes grâces, duc de Bourgoingne, de Lotrique, de Brabant et de Lambourch, etc., etc., certes je trouve assez à penser. Car des hystoires dont vueil recueil faire, tout le monde parle par livres translatez de latin en françoys moins beaucoup que n'en traicteray. Et aulcuns en y a qui s'aheurtent seullement à leurs particuliers livres, pourquoy je crains escripre plus que leurs livres ne font mention. Mais quant je considère et poise le très cremeu commandement de iceluy très redoubté prince qui est cause de cest œuvre non pour corriger les livres que j'ay solennellement translatez »

BT LB MMAN DE TAOIB. 2^89

R. Le Fâ?rè a tcooyé moyen de rattacher à son récit la mythologie tooi efttière. Oo y trouvé toute rbfeioire de Jopiter , qui n'est jA^^ iti te sMiTtraio Oîés âieax , mais « le fils da premier roi de Crète , qui avilit H trouvé plusieurs sciences, pourqui^i te peuple le tenait en gtand c bODoevr cMQme dieu. > Os y reDcoQlre Calisto » Danaé , Persée , Médée , Bellérophon , etCé 0» y voit tout au loiig le récit des prckiësses d'Hercule ; elles occupent un livre entier. Qnelques-uûid dei^ titi^ de chapitres surprendraient étrangement les genfs les ptus familiers avec Tantiquité. Ils seraient étonnés d'apprendre entre autres belles choses que Proserpine était la femme d'Orphée , que t Pluto Tayaht ravie , les « iioMes et vaillants chevaliers Theseus et Pirithoùs se combatirent contre « lé grand Gerberas, portier de la cité d'Enfer. » Ils ne seraient pas moins stirptfs de constater coBHtoent Tauteur complète les renseignëmetifs fbâmis par Fantiquîté stit sei plus illustres personnages et comment par exemple t Aerctiles , ayant pris le roy Atlas , commença à estndier

ainçois pour augmenter, je me rendray obéissant, et au moins mal que pourray, je feray trois livres qM mis èa ling prendront pont* nom Recueil de» Troyennes histoireê, f)u premier livre je traictei^ai de Saturne et de Jupiter et Tadvenement de Troye et des faicti de Perseus et de la merveilleuse nativité de Hercules et de la première destruction de Troye. Du second je traicteray des labeurs de Hercules en deitaOnstrant comme Troye fut édif&ée et destruibte j^r ledict Hercules la seconde fois. Et au tiers je tsaieieray de la dernière générale de^trection de Troye fàlcte par les Ûregoys à cause du ravissement de dame Helayne femme du- roy Menelaus. Et y adjoHSteray les fiiicti et grans prouesses du preaix Hector et de ses frères qui sont dignes de grant mémoire. Et aussy traicteray des merveilleuses advcilntài^ et périlz dé mér qui advindrenr aui Gregoys ' à leur retour : de la mort du noiïle roy Agmkieiiuion qui tat due de Toit et des grandes fbrtunes da foy Uliace et de sa merveilleuse làarL Si requier et supplye celuy qui est cause de cest œuvre et tous ceolx qui le liront par oysiveté éviter, que si rudement je metz ma plume es hystoires nommées, il leur plaise avoir regard non à mon povre concevoir , ainçoys à Tobscur abysme où je les ay recueillies par obéissance et sous toutes trèshumbles eorrectioBS. ià^àh » Plusieurs cboses sont à remarquer dans ce préambule : la notoriété du sujet proclamée par Le Févre lui-même, la diffusion des traductions de Guido, enfin cette prétention de tirer ces récits d^un si profond abîme. — A propos de ce livre, M. P. Paris (Les Manuscrits français àéfû BibU dm Roi,L V, p^ 878) a soulevé une question de propriété littéraire. Trouvant au début du manuscrit 697 ( ancien 7188 ), qui n'est que la reproduction exacte d'une partie des Histoires troyennes , une attribution du livre à messire Guillaume de Failly (sic) , évèque de Tournay, il pense pouvoir y reconnaître Guillaume Fillastre et être en droit d'en conclure que a les deux premières pacties de la tiHlOgie troyenme auraient été l'œuvre de Guillaume, et qne Raoul Lefêvre se serait approprié plus tard ce tiavalh ■ Mais les dates seules , à ce qu'il me semble , s'opposent à cette conclusion, et il parait plus naturel de croire à une confusion du copiste , qu'à une si complète et si impudente usurpation du chapelain du duc de Bourgogne , usurpation d'ailleurs à peu près impossible, du vivant dn véritable auteur, et avec la notoriété et la condition des deux personnages.

c la science d'astronomie et les sept arts libéraulx. • C'est chose bioD curieuse de voir , au moment où Tantiquité est cependant très-étudiée , où Ton en porte le respect jusqu'au pédantisme, où toute Técole flamande et bourguignonne en particulier fait profession de connaître et d'imiter les anciens , combien on les ignore et on les défigure , combien surtout on méconnaît leur esprit, comme on ne l«s voit encore qu'à travers le moyen-âge , comme on est loin de la vraie Renaissance , comme on ne peut se détacher ni s'élever au-dessus de ce qu'on voit autour de soi, ni arriver à concevoir un autre état de choses , d'autres idées , d'autres mœurs. Le roman de Benott a une supériorité infinie sur ces imitations. Saps doute Benott avait bien des naïvetés et bien des ignorances ; mais il paraissait soupçonner qu'il y avait eu jadis autre chose que ce qu'il trouvait autour de lui , une religion , des mœurs différentes , ou tout au moins il laissait à ses peintures un certain vague qui laisse tout supposer. Ici on croit faire merveille , et avoir réalisé un progrès énorme , en précisant lourdement toutes choses ; on assimile pesamment l'antiquité au moyen-âge, et les gravures qui accompagnent le texte achèvent de marquer ce caractère, ce vulgaire et grossier réalisme. Ce sont surtout les légendes religieuses de la Grèce qui ont souffert de cette disposition d'esprit C'est pitié de voir comme, prétendant en saisir le sens caché, on les interprète par le plus épais bon sens , comme on les ramène à des proportions bourgeoisement et brutalement humaines. Pour n'en citer qu'un exemple, Pluton, pour R. Le Fèvre, est « un roi de Molose qui se « tient d'habitude en une cité de Thessalie , en une cité basse qui estoit « appelée Enfer : ils faisoient tant de maux qu'ils estoient comparés aux • dyables et leur cité estoit nommée Enfer. >

C'est la mort même de l'imagination qui a perdu ses ailes; elle manque tout-à-fait à sa condition première, qui est justement de prendre librement possession de l'espace et du temps , de tout concevoir et de tout admettre, de créer des mondes. Au contraire, ces lourds esprits sont invinciblement condamnés au terre à terre ; rivés à leur vie de tous les jours , ils la veulent retrouver partout. Rien ne saurait mieux expliquer la vulgarité de toute celte littérature , son caractère brutalement et irrémédiablement bourgeois.

C'est au troisième livre seulement de son Recmil, que R. Le Fêvre

raconte véritablement Thisloire de Troie. Il reproduit fidèlement Guido, et à travers sou œuvre , l'auteur original du Roman de Troie. Tout chapelain qu'il est, il n'a pas même omis la violente sortie de Troïlus contre Hélénus et il en garde l'esprit avec une naïve fidélité : « N'est-ce < pas, dit-il, la coustume des prestres de tremer les batailles par pusillac nimité et de amer les délices et eulx engresser et emplir de bons vins « et de bonnes viandes ?» On croirait lire une pâle et faible traduction de Benoît, traduction alourdie , où l'expression devient plus grossière. Il appuie sur tous les détails , marquant par exemple les dates avec une précision bouffonne. Paris nous apprend qu'il a rendu son fameux jugement « à l'entrée du moys de may un jour de vendredi. »

Nous avons remarqué que Guido aimait à moraliser. Le chapelain du duc de Bourgogne le suit fidèlement en ce point ; c'est le goût du temps et sans doute un hommage qu'il croit devoir à sa profession. Il interrompt le cours de son récit pour adresser à ses personnages de graves moralités renforcées de proverbes. Quand Priam s'est décidé à envoyer une expédition en Grèce pour venger le rapt de sa sœur, € Hélas, roi Priam, s'écrie R. Le Fêvre, dy moy quelle aventure te

• donna si grant hardiesse de courage pour toy oster de repos , et f ne peulx restraindre les premiers mouvements de ton couraige , « lesquelz combien qu'ils ne fussent pas en ta puissance , toutefois V sur iceulx te dévoyés conseiller meurement et avoir en ta mémoire c ce que len scait dire communément : tel cuide vengier son dueil ff qui l'acroist. Ce te eust esté plus seure chose de toy souvenir du « proverbe que len dit : qui bien est ne se remue; car qui siet en « plaine terre ne doit avoir doubte qu'il chée. » Ailleurs, nous trouvons une autre moralité à l'adresse d'Hélène. Quelquefois cependant il abrège les mercuriales de son modèle. Il réduit à deux lignes son long réquisitoire contre Homère et son héros; il dit seulement : « 0 quelle « vilennie , traîner le fils de si noble roy qui estoit si preulx et si « hardy! Certes si noblesse eust esté en Achilles, il n'eust point fait

• ceste vilennie. » Le Févre a des prétentions au savoir, cependant il laisse toutes les altérations de noms : il parle de Thelamotus , de Thelagonus. 11 met Edemon, comme Guido, là où Benoit avait mis Mennon, etc. Il le corrige pourtant en un point; il supprime ses élégances préten-

tieuses, ses formules d'une recherche barbare; Raoul Le Fèvre est tout simple et tout uni.

L'alleuiagne n'était pas en reste avec la France. Dès 1392, Hans Mair de Nordlingen le traduisait en allemand. Vers le même temps , un certain Henri de Brunswick écrivait sur Tordre de son maître un autre récit en prose de la guerre de Troie. Le dernier éditeur de Dictys, Dederich, avouant quMl n'a pu se procurer le livre de Guido , en donne l'analyse d'après un manuscrit de l'ouvrage de Henri de Brunswich (XY*" siècle, Bibl. de l'Acad. publiq. de Senkenberg), qu'il a eu entre les mains , et dont il a fait des extraits. Le résumé qu'il en donne montre clairement que Henri , qui connaissait le poème de Konrad ne s'est pas voulu priver de ses inventions et ne s'est pas tenu aux récits de Guido (v. Dederich, Introd.^ p. XXII). Il commence son livre avec la naissance de Paris , son exposition , son éducation parmi les bergers , sa reconnaissance par Priam. Il y insère le récit des noces de Thétis et de Pelée et le jugement des déesses. On retrouve aussi chez lui la naissance et l'éducation d'Achille. Alors seulement on arrive à l'expédition des Argonautes. En tout cela, le souvenir et l'imitation de Konrad sont évidents. On est donc fondé à croire qu'il a suivi Konrad jusqu'au moment où celui-ci suspend son poème, et que dédaignant l'œuvre de son continuateur, il a désormais suivi la trace de Guido.

Dans le catalogue des Grecs , dans le catalogue des Troyens , on retrouve l'imitation frappante de Konrad. Ce sont les noms qu'il a inventés : le sultan de Babylone Salmyledeck von Raldet ( Konrad Salmiledeck von Baldac] , Wirsilion von Medon (K. FUrsilyon der Mêder) Florimander Konig von iEgypteu (K. Florimander) , etc.

La seconde partie offre des conformités avec Guido, par exemple dans le récit des funérailles d'Hector, dans certains détails sur le Palladium, dans les funérailles d'Achille à la porte Tymbrée, dans les voyages d'Anténor et son arrivée dans le pays de Gerbendia où il fonde la ville de Ménelan. En tout cela, on rèconuatt Guido traduisant Benoît. La popularité de ces récits nous est attestée par les nombreux manuscrits qui en sont conservés dans toutes les bibliothèques de l'Allemagne , à Munich, à Cobourg, à Golha, Breslau, Ulm, Giesen, Vienne, etc.

La gloire de Guido Colonna ne restait pas renrermée dans les limites du continent européen , elle passait la mer ; l'Angleterre et V Ecosse le lisaient à Tenvi et se disputaient Thonneur de le traduire. Dans le XIY* siècle et au commencement du XY' , on n'y comptait pas moins de quatre poèmes qui reproduisaient avec plus ou moins d'exactitude rhistoire de Troie telle que Pavait faite Guido d'après Benoît de Sainte^More.

Le plus connu de ces récits est celui qu'a écrit le plus brillant des disciples de Chaucer, Lydgate (1), moine de l'abbaye bénédictine de Bury eu Suffolk.

Lydgate avait voyagé en France et en Italie , et était très-familier avec les littératures des deux pays. Nous en avons ici même la preuve, car il a importé dans sa langue deux de nos poèmes ; avant de raconter le Roman de Troie, il avait écrit le Siège de Thèbes. Et ce qui suffirait à montrer, si l'examen de ces œuvres ne l'avait fait déjà, que ce n'étaient pas là des sujets réservés à un public érudit, mais goûtés par le peuple à l'égal des sujets les plus populaires , c'est le cadre dans lequel Lydgate a placé ce poème sur la ruine de Thèbes (2). Il en a fait comme un antre conte de Gantorbéry ajouté à ceux de son maître. Après une longue maladie il est venu en pèlerinage au tombeau deXbomas Becket. Il descend à l'auberge des pèlerins de Ghaucer et y trouve nombreuse et bonne compagnie. Un joyeux compère , apitoyé par sa mine défaite et son mince équipage, l'invite à partager son solide et copieux souper, et demande que pour payer son écot il conte le lendemain une histoire ; Lydgate s'exécute: cette histoire c'est le Siège de Thèbes. Si l'auteur anglais a lu le médiocre Roman de Thèbes , comment pourrait-il ne pas connaître cette œuvre bien plus riche et plus saisissante du Roman de Troie ?

Le poème qu'il en a tiré avait une origine des plus pompeuses ; c'était

(i) Wharton pense que son talent était en pleine fleur en iUSO, que pourtant plusieurs de ses poèmes avaient dû paraître avant cette date. Il fut ordonné sous-diacre en i 389, diacre en 1393, prêtre en 4897.

(2) Wharton est allé chercher bien loin les sources du poème de Lydgate , faute de connaître celle-là. n cite Guido Colonna et Sénèque le tragique, et quand Lydgate fait appel à celui qu*il appelle « myne auctor » il croit que c*est Stace ou Guido. Nous avons vu tout à Theure quel est le véritable original.

à la demande du roi Henri lY qu'il avait été commencé en iliik. Achevé en l/i20, il fut dédié à son successeur. C'était grâce encore à une intervention royale qu'en devait paraître le premier exemplaire imprimé. C'est par l'exprès commandement du roi Henri VIII que le Troi/e Boke or the Sege of Troye fut imprimé en 1513.

Lydgate en écrivant son poème avait sous les yeux le texte de Benoît et celui de Guido ; c'est ce qu'il semble du moins nous dire lui-même , déclarant que cette histoire existe en latin et en français :

As in the latyn and the french yt is ;

et il y a ajouté ses propres imaginations. Il donne aux inventions de ses auteurs des grâces de style toutes nouvelles ; il les complète de temps en temps par son érudition plus riche. Il ajoute à leurs anachronismes, joignant l'artillerie aux autres c bastons de guerre » dont Benoit avait déjà enrichi l'armement de ses héros.

Quelle part faut-il faire dans son œuvre à Benoit et à Guido ? lequel a-t-il le plus volontiers consulté? Nous avons déjà dit combien toute conclusion précise à cet égard est difficile , Guido reproduisant la plupart du temps Benoit avec une scrupuleuse fidélité.

Quant aux obligations qu'il a à l'auteur italien , elles ne sont pas douteuses. Lydgate le suit fidèlement, il l'avoue lui-même, et le cite à plusieurs reprises dès le commencement de son poème, et ce commencement lui-même est la reproduction exacte du très-étrange début de l'écrivain italien. Aucun doute n'est possible à cet égard. Il suffit de lire les premiers vers du poème anglais (1). Il a aussi conservé et reproduit soigneusement la division de ses livres.

(i) Nous les citons ici pour donner en même temps une idée du style et de la manière du traducteur :

In the reygoe and laode of Theasalye

The whiche is uow named Salonye

Vhere wac a Icynge called Peleus

Wysc and discrète, and aiso vertuoiiSi

The whiche, as Guydo lysle to specyfye,

Held the lordshyp and the regalye

Of this yle as gOTernoiir aud kynge,

Of whiche the people, by recorde of wrytynge.

Myrmidoncs were callyd in the dayes Of whom Ovyde sayneth io his sayes Metamorphoseos, where as ye may rede How this people soth fastly ib dede, So as myn auctour maketh mencion, Were brought echooe to destruccioa With sodayne teœprst and with fyry le?ea By the goddese sent dowue from the hevcD.

Quant à Benoit, on peut supposer que c'est de lui que parle Lydgate lorsqu'il nomme Darès , comme par exemple dans la description du palais de Priam, que Guido a écourtée et à laquelle Darès n'avait pas même songé, et qui ne pouvait d'ailleurs lui appartenir, puisque tous les traits en appartiennent à l'architecture du XIP siècle , et que l'imagination de Benoit seul les a recueillis et mis en œuvre. C'est à lui qu'appartiennent ce pavement de cristal , ces diamants, ces saphyrs , ces émeraudes semées

For they of yre withoal more ofFence lato a wood, for to make his mone,

With the cwerde aod «troke of pettileoce Sool by hyoïMlfe, ail dUconsolate,

Oo this yle whylom toke Tengaunce, la a place thaï stode ail desolate,

Lyke ic U put ia remembnuace ; Where this kyage romyage to aad fro

For this people distroye et were certayae Complayoyoge aye of his fatall wo,

With thuader dyat aod with hayle and rayoe And the harmys that he dyde endure,

FoU oawarely, as Guy do lyst descryye ; XyU at the laste of caas or aventure

For there was noae of theoi lefte alyve Be^de aa holt he sawe where stode a tree

la ail the lande, that the vyolence Of fuit great heyght and larye of quantytee

Escape might of this pestylence, Hole by the roote as he cowde knowe etc. Ezcept the kynge the which wcnt aloao

Nous empruntons ces vers à rexen^klaire sylographlque (bloc book) du British Muséum : The Hystoire, Sege and Dystruccion of Troye translated by John Lydgate. Pynson, MCCCCCXill. Une petite note manuscrite sur le volume dit : c This version of the greatest rarity in the first édition. I hâve been able « to trace only three others copies, one on vellum Pepys library Cambridge, one paper at Glasgow, and « one d* at the British Mus^eum. » L'exemplaire est magnifique; à la première page sont imprimées les armes d* Angleterre , avec ces vers :

Ilac rosa virtutis de cobIo missa sereoo Eternum floreoi regia sceptra feret.

Au revers, deux gravures entourées de roses et de chardons représentent le siège de Troie avec fiiuconneaux. Le livre de Lydgate était publié de nouveau à Londres en i555, sous ce titre copieux : c The auncient historié and onely treue and syncere cronicle pf the warres betwixte the Grecians and the Troyans and subsequenlly of the fyrst eversion of the ancient and famouse cytyc of Troye under Lamedon the king, and of the laste and fynall destruction of the same under Pryam ; wrytten by Dares a Troyan aud Dictus a grecian both souldiours , and présent in ail the sayde warres ; and digested in latyn by the leamed Guy do Columpnis (who wus the compiler of the work) and sythes translated in to englyshe verse by S. Lydgate, moneke of Burye (edited by R. Braham], B. L. Thomas Marshe, London, 1555, fuL W^ithout pagination, the pre£ice occupies one leaf.~Ce volume est, sauf quelques différences d'orthographe , comme londe pour lande, roys p. royse, spécifie p. specifye, lordshepe p. lordshyp, regalie p. regaly, etc,, la reproduction d'un manuscrit de la Bodieienne (Cold., Mss. latini, 1833, Digby, Ms. S32) ainsi désigné < an old English poem of Troy, with the king's picture and the author's: on thick vellum 157 leaves, il 3/& inches by i2 1/â in., with illuminated capitals and pictures ; c. 1^10. a Le manuscrit commence par un prologue , dont voici les premiers vers :

0 myghti Mars that with the sterne light That with shynyoge of the stremes rede

In armys hast the power and the myght By influence dost the bridle lede

And named art from Est til Occident Of chyualrie as soueieyn and palrown

The myghti Lord, the god armypolent Fui hoot and drye of complexioun, etc.

de toutes parts, et les ricbes piliers sarmoDtés d'images d*or et toutes ces couleurs brillantes, toutes ces richesses de description, toutes ces ciselures et ces peintures.

La fin du poème reproduit Guido avec autant d'exactitude que Tavait fait le début (1).

Mais Lydgate n'avait pas été le premier en Angleterre à traiter ce sujet, il n'avait Tait au contraire que reprendre un thème déjà connu. Un autre écrivain demeuré anonyme avait écrit sur le même fond , mais dans une autre mesure, un poème qui, à en juger par la splendîde exécution d'un manuscrit conservé à Oxford (2) , avait été accueilli avec une grande faveur.

On reconnaît aisément que cette version a pu être antérieure à celle de Lydgate. La forme eu est plus archaïque. Certains caractères moraux amènent à la même conclusion. Le prologue de Lydgate est tout classique et païen. On voit que , comme son maître Ghaucer, il a été touché par la Renaissance italienne dont Boccace a été le grand héraut ; par lui il a été initié à la mythologie grecque et latine. Aussi Lydgate au débat

(1) This manly mao Thelagonyus Aod bothe two to Jupyter they weode

And his brotber Thelamonyus (Thelemachus) To reygue tbere amooge the slerres bryght.

Reygued aUo in hU regyon But uow the lanterne and the clere lyght

Seventy winter a« made ia mencyon I* wasted out of frygiuf Darea

And after that Ihey made a royall ende Wbyloni of Troye wryter and poyele.

Et après quelques vers T auteur dit nalveineiit :

I baye no more of latyn to translate And me to adde aoy more therto

Afler Dylia Dares oor Gaydo ^ Tban myo aactours «pecefye aod aeyne.

Le volume, après la date de la traduction, s*achève par Tëloge du roi Henri.

This lytell booke lovely i betake Of the mott noble eicelleut pryoce

It to aupporle and Ibus an ende I make Kinge Henri the fyfth

LaiM deo Explicit liber quintua et ullimus

Après quoi Ton rencontre deux pièces beaucoup plus étendues dans le manuscrit que dans rimprimé ; la première, intitulée Lenvoye, se compose, dans Tun, de 18 couplets de 7 vers, dans Tautre, de 8 vers seulement; la deuxième « verba translatoris ad librum suum b a ici 2 couplets de 8 vers, là un seul couplet. On lit à la fin du manuscrit : « Edward Atkenson bis booke 1600 • ; à la fin de Timprimé : « Hère endetb the Troye boke other wyse called the Se^ of Troye, etc. »

(2) Oxford, manuscrit Laud, 595, 275 fî; 68 vers par f*. — Wbarton le désigne en ces termes : c a prodigieus folio Ms. on vellum. » 11 a été le premier à le signaler. 11 nous dit (The HisL of eogl. Poet, 18^0, t. il, p. 30A) que jusqu*à lui on Tavait confondu avec le Troye boke de Lydgate, mais qu^il n*y a pour cette attribution d*autre autorité qu^une note manuscrite du volume de la Bodieienne du temps de Jacques I*'.

de soD œuvre invoque-t-il « le puissant Mars, celui qui entouré 4' un « éclat redoutable a pouvoir et domination sur les armées, celui que c de Torient à. l'occident on nomme le puissant seigneur , le dieu de « la guerre < armypotens. » (l). Le prologue de l'autre poème, au contraire , a tout-à-rait la couleur du moyen-âge : « Dieu tout puissant, « Trinité , Dieu de vérité en trois personnes , Père , Fils et St-Esprit, « en qui est Tintelligence et la toute-puissance , sois au commencement « de ce conte et sois aussi à la fin. »

L'auteur suit avant tout Guido Colonna , cela ne peut faire doute

un instant; on retrouve Guido dans tout son livre, et lui-même nous

a averti des obligations qu'il lui a. Après avoir annoncé les sujets qu'il

traitera, il nous dit (f 2, v, 21) : « Que toutes ces choses ont été rap-

« portées par Darès, le héraut de Troie, et par Dites, qui était du

« côté des Grecs ; ils étaient chaque jour sur le champ de bataille et

« tous deux ils écrivaient leurs actions, etc.... » « Après eux, ajoute-

« t-il , mêlant au souvenir de Guido celui de Cornélius et arrangeant

« le tout à sa façon (v. 31) , est venu maître Gy (Guy) qui était

■i un notaire de Rome. Il trouva leurs livres à Athènes ; plus tard ,

« lorsqu'on fut en paix, il les traduisit de grec en latin et les écrivit

c sur beau parchemin en la façon que je vais dire > Il appelle le

livre de Guido, la vraie histoire (the right storie). Cette rédaction anglaise offre une particularité curieuse ; elle semble à des signes irrécusables avoir été faite non sur le livre même de Guido , mais d'après une version française qui aurait été elle-même écrite eu vers. Elle en a gardé des traces, on y trouve non-seulement une foule de mots qu'elle n'a pu prendre du latin et qui, au contraire, sont évidemment français (2), mais des rimes qui sont évidemment la reproduction de rimes françaises (3).

(1) 0 myghti Mars that wilh ihi «terne light Tbat with shyoyoge of tbe stremes rede

Iq army» hast tbe power and the myght By influence dost the briddle lede

And named art from Est til Occident Of- chyualrie as souereyn and patrown

The mighti Lord, the god armypoCent Fui hoot and drye of complexioun.

(2) Gestes, fo i, ac mangeres (mangiers), festes (festins) au lieu de feastes, batayle p. battle, Griu,

Graes (P* 27/^), Grèges, ^ 7, Gregeys, t* 106, pour désigner les Grecs, baronage, make surment, fo 13 , Médée, P ià, Knyzt of pris, in my bandoun^ f" 12. Je rencontre là un mot assez curieux , Gestoures, les auteurs de Gestes, « Gestoures dos of hem gestes. »

(3) Paleis rimant avec burgeis^ ailleurs avec curteis, oelcs ou cetes rimant avec in pes (en paix) |

Si nous inclinons à penser que ce sont là des souvenirs d'une version Trançaise de Guido et non pas du Roman de Troie, comme il semblerait plus simple de le supposer, c'est que certains détails pour lesquels l'auteur invoque Tautorité du Roman « as the Romaunce (1) the sothe telles » (I^ 9, v. 6), se trouvent dans Guîdo, et non pas dans Benoit.

Cependant il est évident qu'il a lu aussi Benoit. On en trouverait aisément la preuve en divers endroits de son poème, mais cela est surtout frappant dans le prologue. Après le début que nous avons signalé, passant en revue les divers héros de Gestes en possession de la popularité (2), il annonce qu'on n'a pas encore parlé ^ spekes no man c ne in roumaunce redes » du plus vaillant de ces héros et du plus fameux de ces exploits. Car il y avait d'un seul côté soixante rois et • ducs de prix , etc. L'idée qu'il nous donue d'Hector, • le duc de Troye », rappelle tout-à-fait celle qu'en donnait Benoit en traçant le portrait du héros, etc. On y rencontre aussi de certains termes particuliers qu'il n'a pas pu trouver dans le latin et qu'il rencontrait, au contraire , dans Benoit, c II écrit de l'acheson » disait Benoit : c what was the forme enchesoun « , dit le texte anglais. Ajoutons qu'il a donné à son poème la forme même que Benoit avait donnée au sien, le vers de huit syllabes.

Du reste, il en use assez librement avec le texte latin. Il n'a paa conservé les divisions. Il ne se croit pas obligé de le suivre pas à pas, de garder tous les embellissements que prodigue son érudition , de répéter tous ses renvois à Ovide comme le fera le traducteur dont nous allons parler tout à l'heure. Il donne à son imitation une physionomie

parchemin rimant avec latin, meyne le mot français mesnie, (Ve simple est toujours dans cette rédaction pour f, y ou ee), rimant avec cite (city), etc.

(1) A propos de ce mot de Romaunce, nous devons faire remarquer que Wbarton a mal saisi le sens du passage qu'il cite en rempruntant à la fin du poème. L*auteur, en cet endroit , ne foit pas allusion, comme le croit Wbarton, à un poème français, il n*a entendu parler que de sa propre composition. Le vers que je souligne ne saurait s^appliquer ù un auteur mort depuis longtemps.

Nbw god thai died upoo the tre, » •

Aod he. that this romaunee wroght aud madc

Grauot us aile ia benysoon Lord in hevene tbow him glade

Gode lyff and gode eodyng And godt ly^ in ertkt to Ud«,

(2) Nous ne reproduisons pas ce morceau ; Wbarton Ta donné ( t. I, p. 134 ) et nous Tavons nous-méme traduit au début de ce cbapitre.

plus personnelle, plus nationale (1). Il semble aussi s'être lassé avant la fin. Les dernières feuilles de vélin du manuscrit toutes réglées sont restées en blanc. Arrivé aux dernières lignes du livre XXX de Guido l'auteur, après avoir raconté la chute de la ville, nous dit en grande hâte qu'Âgamemnon invite les Grecs à regagner leur patrie, et il termine son œuvre par quatorze vers où il invoque pour ses auditeurs et pour lui-même la bénédiction du « Dieu mort sur la croix » , et finit eu disant :

And graunte hit mot se be.

Sayelh aile amen for charité !

Les aventures des Grecs au retour , les Noçoi, racontées par Benoît en près de quatre mille vers , sont résumées en ces deux lignes tracées à Tencre rouge à la fin du manuscrit: c Hic bellum de Troye finit. Et Greci « transierunt versus patriam suam. Finis. »

L'£cosse, toujours en rivalité avec l'Angleterre, n'avait pas voulu se laisser ravir l'honneur de posséder en sa langue un si beau livre ; Guido y avait été de bonne heure traduit en vers. Grâce au zèle pieux d'un savant antiquaire, le vieux poème reparaît au jour en ce moment même (2). La traduction est des plus exactes; on y retrouve la plupart des embellissements que l'érudition de l'écrivain latin avait cru devoir joindre à l'œuvre de notre trouvère (3). Le traducteur , du reste , a eu le soin de nommer Guido plusieurs fois dans son Prologue : et , après avoir fait le procès à Homère , répété que les vrais historiens de Troie sont Darès et Dictys , et ajouté, comme Guido, les noms d'Ovide et de

(1) Ainsi Médée prodigue à Jason des termes d*affection tout anglais « my derling » f^ 12 (aujourd'hui darling ).

(3) V. The Gest Instoriate of the destruction of Troy^ an atliterative Romance, publié pour la Early English Tcxi Society , par le Rev. Geor. A. Panton , and David Donaldion , London, Trubaer 1869 ; d*après te manuscrit unique du musée Hunter de TUniversité de Glasgow. La composition de ce Ms. est due à des mains différentes ; une partie est belle et correcte, dans Tautre la rédaction est parfois sauvage et récriture baroque. Le vol. a pour titre : c A stately Poem called the destruction of Troy wrote by Joseph Exeter. t C'est là une erreur complète, et le savant éditeur, M. Panton, n'a pas eu de peine à reconnaître une traduction de Guido.

(3) Ainsi, dans la première partie du livre, à propos de la science magique de Médée, je retrouTe ( vers à2ù et suivants ) les protestations de Guido contre une semblable crédulité, et contre Tautorité d'Ovide, et cette déclaration que la course régulière des astres n'a été interrompue que par la mort do. ChrisL

è0O BENOIT DB SAINTE-MORE

Virgile à fies auteurs « il déclare que Darës a été traduit eu latin par CkiroeliuB Nepos, mais avec trop de brièveté (1) ; c'est Guido qai lui a iumné plus de clarté et de développement.

L'auteur de ce poème semble devoir être Huchowne of tbe Awle Royale (ou Boyal Palaoe), dont le vieux chroniqueur Wynton parle Goaune étant Tauteur de 6râie^(m^ et d'autres ouvrages. On nous dit que c les ttiots, le style, les tournures , etc. de ces divers écrits ressemblent singulièrement au style du manuscrit de Glasgow (2). i

Du reste , et cela prouve le grand succès de notre vieux poème , la tentative de Huchowne n'avait pas été la seule faite en Ecosse ; et dans deux manuscrits du Trot/ Boke de Lydgate conservés en ce pays, on retrouve des fragments d'une autre version écossaise du même livre faite par Barbour.

Avec la venue de l'imprimerie une gloire nouvelle allait commencer pour Guido Colonna. Les presses du monde entier allaient travailler à répandre son texte (3) et les traductions qu'on eu faisait dans toutes les langues , en français , en italien , en anglais , en espagnol , en haut allemand, en bas saxon, en hollandais, en danois. Plus heureux que bien des classiques, il était traduit même en flamand et en bohémien.

(1) But he «hope it so short tbat oo shalke might For he brought il %o breff aud «o bare leogt. (t. 73).

Hâve knowledge by^ course how the case felle. ,

(3) Je m^empresse de déclarer que je dois ces détails sur le vieux traducteur de Guido et la coimaiflsance du texte lui-même à Toblig^ance du Rer. Georg. A. Panton, qui a bien voulu me le conununiqiier au cours» de Timpression. Nous hâtons de tous nos vœux Tapparition de Tlntroduction quMI promet d*y joindre.— Entre autres preuves de Torlgine écossaise du poème, M. Panton signale certains noms de métiers, comme Baxters, Sauters, Websters, Walkers^ etc. indiqués au vers i58Â, etc. Le poème dont nous avons parlé tout à Theure ( Man. Laud. 595 ) a environ 18700 vers ; le poème publié par M. Panton, 3A000 ; mais le premier emploie les vers de huit pieds.

(8) La première édition datée est celle de Cologne, 1A77, in-&*, 153 ff. Voici la désignation qu*en donne Brunet^ Manuel, 1860, t. II, 170. (V. aussi Grasse Gr. Sagerkr. des Mittelatt. S. il9.)< Guido de Columna Messana : Hystoria Troyana à Gwydone de Columpna prosayce composita. Per me Amoldum Tiierhumë Golooie impressa. Ann. dom. MCCCCLXXVIl die penultima mensis novembris. • 31 L'gnes à la page. Bientôt il en paraissait une à Utrecbt, deux à Cologne, avec les caractères d*Ulricb Zell, trob à Strasbourg, 1^86, 1A89, ià^lif in-Â* ; bien d^autrés encore sans date« ni lieu, ni nom dMmprimeur. La version française de Guido n^avait pas un moindre succès. M. Brunet en dte trois éditions, dont deux sant attribuées à Tannée 1/^80, et Ton pense que ce n'était même pas la première édition; une à Tannée 4505. On lisait au titre : « Ce livre traicte dont procédèrent ceux qui ediflierent Troye la grant quant en généalogie , par quels genz elle fut destruicte , et loccasion pour quoy, de la grant persecucioo ausii ^e ceulx qui la destruirent et de ceux qui se partirent pour la destruction, b Nous avons dit que Jea>

Pas un seul des traducteurs ne soupçooDait saus doute que ce chdsiqae nouveau n'était en réalité que Tœuvre af^auvrie d'un vieux trouvère fraofais ouMlé.

.Entre toutes ces traductions il en est uie à laquelle je veux m'arrèter un instant, parce que nous n'avons pas encore signalé de version de Guido en cette langue ; je veux parler de celle qu'en donnait en espagnol Pedro Nuoez Delgado, sous ce titre: « La cronica Trojana e q se cotien < la total y lamentable destruycion de la nobrada Troja. » (Séville, 1502.) Le livre commence en ces termes : c Prologo. Comiença la Tamosa Gro- « ilica Trojana dirigida al muy reverentissimo et muy magnifiée senor « don Matbea délia Puerta arcobispo de Salema, compuesta et copitada « por el famoso poeta et historiador Guido de Columna y aora nnie^ a vamente emendada, » Le début rappelle tout-à-fait celui de Guido. « Âcos tnmbra se muy magnifico senor , cerca de los antiquos poner « en escripto los hechos de los altos hombres et grandes senores « porque dellos quedasse memoria para los que despues dellos subudies- € sen porque la alabança de los sus grandes et famosos hechos no vimesse <t in olvido ni quedasse sin perpétua memoria segun sus grandes merci-

Samxon, en 1530, le traduisait en français et en faisait le préambule de sa traduction d*Homère. Paris, Jean Petit, 1530. — La traduction flamande paraissait en 1&79 (Goude, ger. Leen.), Harlem, 1^85. — En bohémien, Pibiitz, 1Â75; on croit que la traduction datait de 1Â68. Une autre, Prague, 14B8, diaprés deux autres manuscrits. Cette traduction était appelée à un long succès. On la réimprime en 1603, 1790, 1812 et même en 18^3. L'Allemagne n'avait pas traduit Guido avec moins d'ardeur. On en tcouve une traduction in-f» dès 1Â75, Angsbourg, Bamler. De cette date à Tan 1500 il en paraissait sept éditions, dont trois à Angsbourg, 1Â70, 4^82. iàSS, deux à Strasbourg 1489, 1500. Il est assez difficile, d'après les explications données par les critiques allemands, de décider si c'était la version de Hans Mair ou celle de Henri de Brunswick qu'on reproduisait ainsi. Les imprimeurs en usaient du reste assez librement, ajoutant ou retranchant, et, pour rendre leur édition plus intéressante, y intercalant des ioputations de Konrad et d'autres. -^ V. Historische und eygentliche Beschrelbung der berûmbeten uiid alten Stadt Trcja von irer Zerslorung , etc., Kœnig., 1599, in-8*>, ou d'après le titre plus pompeux encore de Pédit. de 1612, que je traduis textuellement : « Description historique, véridique et particulière de fantùiue et universeUement célèbre ville de Troie, de sa première destruction, son .rétablissement e*: sa perte Anale, extraite des écrits du Phrygien Darès et du Cretois Dictys, avec un appendice de ce qui est arrivé aux Grecs après la destruction de bon et de mauvais dans leur retour, et comment ils furent pnnis par des maux se succjdant les uns aux autres. Tout cela nécessaire pour l'instruction et le ressouvenir, de plus agréable et gai à la lecture. L*ouvrage a été traduit d'abord en latin il y a CGC ans par le très-savant et très-excellent herr Guido de Columna, juge à Messine, et ensuite traduit en allemand par David Forteren, 1598. Rien de semblable n'avait jamais été publié en langue allemande. » Imp. à Bàle»> Joh. Schroter.

« mentes. » Il anDODce que chargé d'écrire la Chronique de Troie , entre toutes les histoires antiques une des plus rameuses et des plus dignes de mémoire , il ne s'est pas contenté de suivre les plus fameux poètes et historiens , Virgile , Homère , Ovide qui en ont parlé copieu* sèment , mais il a voulu suivre en tout et partout Darès et DIctys,

Cette dernière assertion est faite pour étonner à bon droit ceux qui jettent les yeux sur son ouvrage. Car ajoutant un commencement et une fin à GuidOy il a rapporté des choses auxquelles n'avaient pas songé les deux apocryphes. On dirait qu'il a lu Malkaraume ou nos auteurs à^ Histoires universelles. Dans un livre en huit chapitres, ajouté de toutes pièces à l'histoire italienne, il raconte l'histoire de Noé; il parle de la Tour de Babylone (sic)^ de la race de Sem et des premiers conquérants. Dans le deuxième chapitre il est question d'un tils de Noé qu'ils appelèrent Yomius ; dans le troisième, du géant Membrot qui bâtit Babylone ; dans le quatrième , du premier conquérant. Les quatre derniers chapitres sont consacrés à l'histoire de Saturne et de Rhée.

C'est là une sorte d'introduction à l'œuvre même de Guido ; elle forme le II* et le IIP livre de la traduction espagnole. Le second livre, en AO chapitres , raconte les aventures de Jason et d'Hercule. Le troisième, en 62 chapitres, raconte Thistoire de Paris et le siège jusqu'à la trahison. Le quatrième^ en /i9 chapitres , retrace l'histoire d'Éuée, la fondation de Rome, la dispersion des Troyens, l'établissement de Brutus en Angleterre. On voit que le traducteur a singulièrement agrandi le cadre du livre original. Guido cependant s'y retrouve, par exemple au chap. xxxiv intitulé : « De l'amor de Diomedes et Briseida i ; mais nous trouvons en même temps dans ce passage la preuve que le traducteur a lu Benoit lui-même ou tout au moins ses traducteurs français. Pour Benoit, cela n'aurait rien de surprenant ; le livre était connu en Espagne, puisque nous en avons trouvé un exemplaire dans la bibliothèque de Charles Y. Guido, lorsque Diomède a envoyé à Briseida le cheval de Troïlus, faisait dire seulement à la jeune fille : < Die secure domino tuo quod illum odio « habere non possum qui me tanta puritate sui cordis affectât. > Le traducteur espagnol écrit : o Por dios gran mal es este tan noble cavallero < ser tan maltraydo : y mucho me maravillo d'elle. Mas bien se q autes q

€ este juego se parta el se fera bien eniendar. Y dixo al escudci o que se

c lo traxo; desilde a vestro senor Diomedes q le tengo yo en merced el c présente mas que con otras donas pudiero yo ser contenta. E desilde q « este cavallo es my bueno y duiera lo guardar para si q a quel cuyo c fueno querra estar sin emenda. » Ce qui rappelle tout-à-fait les paroles du Roman de Troie.

Le narrateur espagnol tient autant que Guido à faire preuve d'érudition. Il se platt comme lui à marquer que telle forme ou telle pensée est empruntée à Oyide. Après avoir blâmé Finfidélité de Briséida , il ajoute : c Y tan brève comienca ya de variar su querer y voluntad en todas cosas c como el Ovidio escrive de sus amores. » Quand Guido a raconté la mort d'Hector, il écrit : « Bien qu'Homère (1) , Virgile et d'autres his- « toriens disent que le corps d'Hector resta au pouvoir des Grecs et fut c traîné trois fois autour des murs de Troie sous les yeux de tous les c siens , et que depuis le roi Priam le racheta très-chèrement , d'autres t disent que les Grecs le rendirent per ruego di gracia. »

A la fin de son livre l'auteur , après avoir reproduit en l'abrégeant la dédicace de Guido à l'archevêque de Saler ne , rappelle c d'après l'histoire des Français > les synchronismes de l'histoire de Troie et la séparation du peuple troyen en deux branches sous Francien, fils d'Hector, petit-fils de Priam , et Turco , fils de Troïlus. H termine galamment son livre en défendant contre Virgile l'honneur de Didon. « Je ne veux plus, c dit-il , écrire ici qu'une chose, pour que ceux qui la liront prennent c exemple de chasteté en la reine Didon , que plusieurs ont cherché à « diffamer et principalement Virgile c por alabar a Eneas i , assurant « qu'elle s'unit au Troyen , ce qui est faux. Aussi saint Jérôme dit-il « que pour cela seul Virgile mériterait être en enfer (2). »

Nous n'avons étudié jusquMci que des imitations complètes de l'œuvre de Benoît. Un illustre écrivain d'Italie devait en détacher un seul épisode pour en faire tout un poème qui devait avoir une existence à

(1) Od sait qu*Homère n'a rien dit de semblable.

(2) Ce n*était même pas encore assez pour TEspagne , et elle pouvait lire les mêmes faits racontés par Joachim Romero Cespeda : t La antigua, mémorable j sangrienta destrujcion de Troya sacada de yarios autores, repartida en dlez narrationes y Teinte cantos, Toleda, 1583. » On en retrouverait encore la trace dans les « Historias e conquestas dels excell. et catbol. reys de Arago. Mossen de re Tomicb cavalier, 1534 > ; ioi'h? gothique avec figures.

part et toute une hisloire. Avec cet iustinct littéraire auquel on peut reconnaitre eo lui un des vrais imitateurs de la Renaissance, Boecace sotlsissaml dans Fcvovre du trouvère ce qui était vraiment original et piquant , et laissant là les Grecs , les Troyens et leurs intermimibles combats, s'est contenté de raconter les amours de Troïlus et de Briséida» C'est le sujet même du Filostrato ou le vaincu (Tamovr (4).

Mais Boecace s'esta! inspiré directement de Benoit (2) ou ne Fa-t-U connu qu'à travers son traducteur, Guido Colonna ?

Il est à noter d*abord que Boecace ne traduit pas, que l'œuvre qu'il a bâtie sur ce thème est presque de tout point ori^nale. Il s'est contenté de prendre les traits généraux de l'aventure, la passion de Troïlus , l'amour ardent et la trahison de Briséida. On voit qu'A a reçu une impression forte, mais qu'il compose sur des souvenirs déjà lointains ; car il ne garde presque aucun trait de l'œuvre originale. . Dans ces conditions , il semble que c'est l'œuvre naïve du Tieux trouvère plutôt que le sec et froid résumé de <jnido qui avait dû frapper son imagination et y laisser trace. Boecace avait dû lire dans le texto français Thistoire qui Ta charmé. On sait combien il était fanîKer avec nos vieux auteurs. Fils d'une parisienne , il est reveiUL à Paris deux fois ; il y vivait à l'ige oii l'esprit est le pins ouvert aux impressions poétiques , où l'on se passionne pour elles , où on ne les onblie plus.

Do reste, entre ses mains, l'aventure a tout^à-fait changé de carac* tère* Du fabliau malicieux Boecace a £aic une UMichaftte histoire, un poème en l'honneur de l'Amour : « d'Amour contre qui nful se peut « deffendre , et qui y essaie labottre en vain ; car plus y travaille plus « tost p^ist (3). •

Benoit ne s'inquiétait pas de peindre la tendresse de Troïlus et de Briséida.

(1) V. Filostrato. Âmb. Didot, Paris, i.lt>o, 228 p., 3 stroph. de 8 vers à la page, environ 5,500 vers.

(2) Voici un passage pris au hasard (dans une traduction dont je parlerai tout à Theure), qui rappelle tout-à-fait BenolL II s'agit de Briséida. • Les quelles choses aloit pensant neantmoins toutes ses dou- « leurs et ne savoit que faire ou de le fouyr ou de le approucher. Cecy lui fist refroidir le courage et « le pensement que elle avoit de retourner. Cecy lui Gst passer son hault couraige que elle avoit envers c Troïlus et la nouvelle espérance fist aucunement retourner Tangoesse et le tourment que elle sentoit • paravant. Et de cecy vint Poccasion parqv.jy elle ne tint pas la promesse qu*elle avait faite. >

(3) On reconnaît ici une phrase de Benoit parlant de la passion d'Achille.

Ge qui le touchatt et rintéressait, c'était la vdpiée volte-faoe de celle-ci ; il bous faisait tout d'abord assister à la séparation des deux amants et menait lestement T^venture avec Diomède : il nous faisait rire de la légèreté de la femme. Boccace veut nous attendrir sur les dOHksurs de Tamant trahi ; il veut nous intéresser au récit de cet amour si complet, de ce dévouement si entier, de cette douceur et de cette résignation désolées. Il nous raconte longuement le bonheur ; il nous peint la douleur de Troîlus, son inquiétude, son attente, son désespoir. Benoit nous montrait surtout Briséida ; ici c'est Troïlus qui réclame toute notre attention; dès qu'elle n'aime plus Troïlus, Briséida (ici Griséida) disparaît. Et l'auteur a fait l'histoire d'autant plus émouvante qu'il y a mis son propre cœur et ses propres souvenirs, qu'il y a peint des plaisirs qu'il a ressentis , une séparation dont il a souffert , des angoisses et des tourments qu'il a connus luiHBême; qu'il y a représenté, en les faisant plus tragiques, en remplaçant les tristesses de l'absence par les désespoirs de l'abandon , ses propres amours avec cette fille charmante de roi , cette Fiammetta qu'il a tant célébrée. Lui-même, avec quelques précautions nécessaires, nous a prévenus au début de son œuvre (!}. Il est, nous dit-il , désolé d'être séparé de sa dame ; il n'avait pas assez senti jusquelà combien sa présence lui était douce et nécessaire; il est prêt à en mourir. Pour tromper son chagrin (2) , il songe à chanter de quelque passionné comme il était et comme il est lui-même : < d'alcuno passionnato c siccome io era e sono : tanto' viene a dire quanto uomo vinto ed abbac tutto da Amore. > Il feuillette les antiques histoires pour y retrouver sa secrète et amoureuse douleur ; rien ne lui parait s'y prêter mieux que le valeureux jeune Troïlus : i Alla cui yita , tanto per amore e per la lon- « tananza délia sua donna dolwosa (se fede alcuna aile antiche légende « si pué dare) pokhe Griséida, da lui sommamente amata, fu al pâtre « renduta , e stata la mia simillima doppo la vostra partita. s Boccace prévient les réflexions malignes du lecteur en assurant que, s'il a peint le l^onheur de Troïlus , t sa propre fortune ne fut jamais si prospère. » Ge qu'il a peint fidèlement, cessent les larmes, les soupirs, les angoisses.

(i) V. FUostrato, Argomento delCautorem

(3) c Da piu util consîji^Iio commosso mutai proposito e pensai di voler con alcuno onesto mezzo di rammarichio cacciar quello dal tristo petto. »

Ce sont aussi les charmes et les mérites de Griséida : c E quante volte » c valorosa donna , le beilezze e qualunque altra cosa laudevole in donna « di Griséida scritto troverete , tanto di voi esser parlato potrete in- € tendere. >

On retrouve les mêmes pensées au début du poème lui-même , dans rinvocation passionnée qu'il adresse à sa dame. D'autres implorent Jupiter ou Apollon ou les Muses ; TÂmour lui a Tait changer cette antique coutume :

Tu, donna, se la luce cbiara e bella

Tu mi sei Giove , tu mi sei Âpollo Tu le Mie Muse.

Il veut, pour son départ qui lui a été plus terrible que la mort,

Piu grave a me cbe Morte e piu noiosa

écrire quelle fut la vie désolée ( dolente ) de Troïlus.

Adunque, bella donna , alla quai fui E saro sempre fidèle e soggetto, 0 vaga luce de begrocchj , in cui Amore a posto tutto il mio diletto , Bella speranza e sola di coin!

Ghe t'ama piu di se d*amor perfetto , Guido la nostra man, reggi Tingegno Neir opera^ la quale a scriver vegno.

Boccace, du reste, aurait pu se dispenser de nous faire cet aveu; nous aurions aisément deviné dans le poème le souvenir de Fiammetta. On y retrouve des traits qui appartiennent à la vie de Boccace. On nous dit que ce fut dans une église quMl rencontra pour la première fois celle qu'il a tant aimée. C'est dans les mêmes chrconstances qu'a lieu la rencontre de Troïlus et de Briséida. Troîlus est dans le temple de Pallas où sont rassemblées , pour fêter la déesse , les plus belles entre les Troyennes. < Il advint adonques comme Troylus se aloit moi^uant c puis de l'un , puis de l'autre , puis ccste cy puis ceste là regardant ,

c d^aventure par entre les gens son œil tresperça et joignit jusque-là ou « estoit la plaisante Griseida. • Celui qui raillait tout à Theure la faiblesse des autres est vaincu à son tour. Et ici on peut noter un changement dans le récit qui nous montre comme il est en effet personnel. Dans Benoît , Briséida était une jeune fille ; Boccace , fidèle à sa propre histoire , en a fait une veuve parée de toutes les grâces et de toutes les vertus.

Je ne veux rien dire de la première partie , où le poète peint avec une voluptueuse complaisance, sans ménagements et sans réticences , le bonheur des deux amants , les ravissements de la possession , les nuits ardentes, les ravissements sensuels d*un amour tout méridional. Cest Tamour naturel , sans réflexion et sans théorie , trouvant tout son mérite dans son ardeur seule. Notons cependant que Tautcur y joint un sentiment déjà raffiné , cette sorte d'épouvante de son propre bonheur , cette résistance à y croire , cette crainte de le voir échapper , ces inquiétudes enfin que notre nature imparfaite mêle à nos plus complètes jouissances, c Doulce nuict tant désirée, s*écrie Boccace ou son interc prête , quelle joie et quel plaisir donnastes vous à ces deux amans ! < Si la science que onques eurent les poestes m* estoit donnée , si ne « sauroit par moy estre desinée ne déclarée la grant contentesse et « plaisir que avoient les deux amans ne la grant chaleur qu'ils sen-

c toient et encores doubtoient ils qu'ils ne fussent Tun o Tautre ou

« qu'il ne fust pas vray qu'ils se tinssent embracez comme ils faisoient « et que ce fust songe. Et souventes fois s'entredemandoient : est il vray « que vous tiens icy entre mes bras , ou si c'est songe. Puis s'entre- « disoient : ma seulle amour, se peut-il faire que ce soit vous que je tiens « icy entre mes bras? Dites le |moy que Dieu vous aïst; et souvent s'enc trerespondoient et s'entredisoient de telles gracieuses paroles. >

La seconde partie a un autre caractère. Le sort a séparé les deux amants; Troïlus ne connaîtra plus désormais que les souffrances de Tamour ; le poète nous les peint avec un sentiment ému et des traits touchants. La tendresse de Troïlus est pleine de délicatesse , pleine de dévouement et de confiance. Griséida en le quittant a promis de revenir dans dix jours ; le dixième, Troïlus vient l'attendre aux portes de Troie : il l'y attend inutilement jusqu'au soir; mais il cherche des explications

^08 BENOIT DE SAINTE-^ÉOKfe

à son retard. II veut èfspérér enèore: il se blâme tei-nsême die n^avoîr

pas songé plus tôt que, ïlîscrète et réservée oomme est Grt^éida, eHe

aura voulu attendre la ttuît pour ne pas trahir le secret dé leurs amours.

Aîusî toujours il est prêt à lui ièherdier des excuses , tant son cœur^est

sincèrement épris. En vain les jours se succèdent , il se reprend ^ la

tndîûdte lueur d'espoir, tl luï écrit ; car il y a encore ici cette diffèrëttie

avec le poème de Benoit, que Troîlus et Griséida demandent vol(Mî1fers

papier et plume, et composent de longues épîires plus ou moins inspirées

Ûes Béroïdes d*Ovide. Troîlus écrit et il se ptalt à croire que Griséida va loi

rèpoudre. Il implore une espérance, il voudrait ^•^He i*aidât à se tromper

lui-même. « Si vous me dotinez espérance je attendmy, combien qvele

a attendre me ennuyé et grève outre mestfre, «t si vous me ostez l^^es-

a perauce , je me tueray et donneray Hû à ma dolonte vie. Mais qt^aldt

<( ce adviendra , la honte en sei^a vostre et le dommage mied , quant on

« saura que à si viHainc mort avez conduict et mené iiAg vo^rë et

c loyal serviteur, sans ce que jamais vous Téist faulte. «

Mais bientôt, ce qui est encore de la térité dé céeur, tet honMke tout à l'heure désespéré jusque vouloir ëù inonrîr, ëraint maintenant (de mécontenter celle quMl aime. Il la â^pplie de M parâonnér si, en écrivant cette lettre « il a sans le sçavoir aulèunétaient fallly. » Il avoue lui-même qu'il cherdie à se faire illusion : « Je votïs aimoye plus que « moy mesme, et tout trompé que j'^estoye , «i ne le povoyeje ct^e. »

Sa désolation n'éclate pas en colère ni en plaintes amères. Ses pat*oles sont au contraire toutes pleines de douceur, d'une douceiir mëlaiicéfiqtie et attendrissante. Au lieu de maudire il supplie. «TBélas, GriSéida, c s'écrîe-t-îl , ma mye, ne me foictcs mourir de Si aspre douleA*. ■ Quand enfin il ne peut plus douter de son infidélité, lorsqu'il a vu sur une riche cotte que Dîomède portait sur son harnais , et que Deyphebus lui a enlevée, un fermail d'or (t) qu-îl avait donné à Griséida, « alors « que arec grant douleur il prînt congé d^élle ■ , sa plainte garde enetire ce même caractère de touchante doucenr. • Las ! tfàvîez votîs pas t d'àultre Joyau pour donner à vostre nouvel amy sinon ceïoy qiie je

(i) 'On Toit ici comme les mœurs ont changé aussi bien que les caractères ; comme les mœurs galalites ont succédé aux mœurs purement chevaleresques. Il n'<est plus question du tout dans Boccace de ce cheval de Troîlus que Diomède, après avoir renversé le cavalier, envoyait en présent à Briséida.

ET LB lOlfAN DE TBOIE. 59d

« TOUS doDiioy avec taat de lermes et de souppirs , affin que mus eussov» 9 autcttue souvenancQ de B»oy maleureux. ? •

IluoDtreca jusqu'au bout ce même dévouement ré^né. C'est Iui*môme et Lui seul qu'il punit des fautes de sa dame ; il ne songe pas à se vengée.

Le Troîlus que nous peint Boccace appartient plutôt au Roman de la TaUe-Bonde qu^ celui de notre vieux trouvère ; c'est un frère de Tristan» Dans le Roman de Troie , il était désolé de Tabsence de sa dame ; mais il n*en perdait pas un coup d'épée. Dans Boccace toute sa force L'abandonne. Quand il ne peut plus douter de son malheur , peu s'en faut qu'il ne tombe malade : % Toute la vertu du corps s'en estoit partie c et luî estoit demeuré es membres si pou de force que à pou se povoit c soustenir (l). > Bientftt même il succombe , et c il reste longtemps « en son Ut feUe et failly. » Et ce n'est pas le corps seulement qui est faible chez lui, c'est l'âme aussi; sans cesse nous le voyons pleurant avec son ami , et quand il est seul , le poète le peint encore « doleat et c plein de lermes. t

Enfin , quand il a perdu tout espoir , il veut se tuer ; et par là encore, comme par sa faiblesse morale , il rappelle tout-à-fait les héros de la Table-Ronde. Cette pensée de suicide se présente souvent à lui , tandis qi&'elle n'est pas venue une seule fois au vieil auteur français. Le Troilua italien a voulu se tuer lorsque dans la nuit des adieux il a vu sa maîtresse évanouie entre ses bras. Il veut se tuer^ encore quand il est trop sûr de sa perfidie ; « et une trop mieulx me tuer moy mesmes que vivre plus c en cest estât puisque fortune m'a à ce conduict. La mort me sera t plaisante là où la vie me seroit ennuyeuse et desfilaisante. Et cecy dict • courut prendre une dague , laquelle pendoit au chevet de son lit » Il faut noter pourtant que tout vaincu qu'il est par l'amour , il se ranLoM quand on lui parle de combats» Son confident révçille son courage en hii disant : c On diroit de vous que vous pleurez de couardie et de poour c que vous avez pour la guerre et non pas pour amour. »

Ce n'est pas Troîlus seul qui a changé. Le poète italien a également amolli la peinture de Briséida ; il l'a représentée sous des traits plus

(1) Roman de Troîlus, ^• 276, 282 et 290.

aimables ; elle a plus de délicatesse morale ; elle se défend plus longtemps. Jusqu'au jour où elle a aimé Troïlus , son honneur avait été sans tacbe* a Amours , dit Fandoro , a mis vostre cueur en tel lieu qu'il ne le povoit « mieux loger, pour ce vrayment que elle vault trop en courage, en c beauté , en coustume et en doulceur , en gracieuseté , en honneur et « en noblesse. Oncques dame ne fut plus plaisante ne qui plus doulcement ft et sagement parlast, ne plus gentement et joyeusement se voulsist main- < tenir , qui tant Tust plaine de toutes vertus ; et si vous dy qu'il n'est c au monde chose si haulte ne si grande qui appartenist à honneur de t dame que elle u'osast bien entreprendre, tant est de hault et de noble a corage 1 Une chose tant seullement vous nuyra que ma cousine en c oultre toutes aultres choses s'est tenue et tient plus honnestement que c nulle aultre dame , et c'est celle qui plus mesprise les faîK d'amour. »

Son infidélité est moins brusqué. Dans le camp des Grecs elle gémit ,

elle pleure t de ne plus veoir sa doulce amour. Il n'est nul qui s'il

« i'eust veue en celle douleur et angoesse qui s'en fustcpeu tenir de

c pleurer , tant la Taisoit piteux veoir ; car à toute heure que elle povoit

« avoir temps , son mestier n'estoit fort de gémir et de plaindre. »

Les mœurs sont aussi plus élégantes. On reconnaît ici l'Italie et la race artiste par excellence , éprouvant • le besoin de répandre son bonheur, de le dire au soleil, à la nature, de chanter ses amours comme l'oiseau. Ainsi fait Troïlus heureux, c Et comme celui qui est c du tout hors de mélancolie, lyement commançoit à chanter ainsi « que bien faire le debvoit de droit et de raison pour sa fortune qui si c douce et si gracieuse estoit • ; et quand il est abîmé dans sa douleur , c'est encore à la musique que ses frères vont demander pour lui des consolations. Par leur ordre, Polyxëne, Andromaque, Hélène, Cassandre viennent le visiter • menant avec elles toute manière de instrumens pour c le povoir resjouir, et ce faisoient pour l'oster hors de mélancolie où c il estoit. » Troïlus ne répond pas à leurs amicales instances : c Autre « chose ne faisoit que regarder puis l'un, puis l'autre et en son piteux « cœur lui souvenait de Griséida et ne povoit tenir que aucune' fois il c gectast des souppirs. Mais toujours sentoit il aulcune douceur de la c mélodie des sons qui là estoient. •

A ce sentiment de l'art , Boccace joint le sentiment de la nature ,

dont il y avait da reste déjà rindication dans Benoit. Deyphebus voulant consoler Troïlus , lui dit : c Le printemps est venu , et fait « dehors si trés-bel que les prez et les arbres et toutes aultres choses < reverdissent. Si vous devroit tout le cœur resjouir quand vous veez cest « beau temps. •

D'ailleurs , Boccace , dans ce poème , se soucie aussi peu de la fidélité historique et morale que Benott lui-même. Non-seulement il nous montre Troïlus se délassant à, chasser la grosse bête, Tépervier sur le poing, ou, pour reconduire Griséida, montant à cheval en semblable équipage, mais il donne des . armoiries à ses héros. Troïlus a vu en songe Griséida foulée aux pieds par un sanglier ; il pense qu*un danger viendra de Diomède c pourquoy son ayeul tua le sanglier de Calidona « et cecy savon certainement par les anciens; et oncques ne fut que c tous les siens ne portassent les sangliers en leurs armes. • Son héros enfin pense un moment à pénétrer dans le camp des Grecs « en habit dissimulé en guise de pèlerin ou aultrement, parquoy il c ne fust pas congncu. »

Boccace ne s*est pas contenté de ces changements. Aux trois personnages dessinés par Benoit , il en a joint un autre dont il n'était pas question dans le Roman de Troie , et que lui-même met souvent en scène : c'est ce Pandarus (1) à qui le drame de Shakespeare devait faire un si fâcheux renom. Boccace ne Ta pas tout-à-rait peint des mêmes couleurs. C'est, il est vrai, un gentilhomme de mœurs faciles, comme le conte et la comédie italienne devaient en offrir tant d'exemples, un épicurien peu chargé de scrupules, trop convaincu que la beauté passe vite et qu'il Tant se hâter d'en jouir, et qui ne porte aucun héroïsme dans l'amour : cousin de Griséida et désireux de servir Troïlus auprès d'elle, il pousse un peu loin le dévouement à l'amitié ; mais ce dévouement est sincère, et du moins il ne Tait pas de ses services le honteux trafic que lui réserve le drame anglais du XVI® siècle. C'est d'ailleurs un vaillant homme qui , lorsqu'il voit Troïlus vaincu par le chagrin et prêt à mourir , lui donne de hardis conseils et le pousse à chercher au moins une mort glorieuse , qu'il est tout prêt à partager avec lui. La présence de ce personnage , sa moralité facile ^

(1) Sylvius i£neas, De Eurialo et Lucretia, appelle Pandalns un de ces amis obligeants.

5i2 BENOIT DE SAINTE-MORS

sat façon d'entendre les devoirs de Tamitié, sa complaisance pour les foiblesses de ses amis , et Tindulgence qu'il trouve chez Fauteur , suffiraient' à nous apprendre que nous avons ài faire à un autre temps et à. un autre pays.

Le style enfin est plus difTérent encore, et tout rapprochement sur ce pfoint devient difficîfe. Au lieu de la phrase brusque, sèche et courte, un peu' nouée, un peu enfantine du narrateur français, la langue ici est souple, abondante, Imrmoniense, élégante, déjà classiique. Le poète déploie un luxe d'images et de grâces poétiques qui nous rappellent qu'il était le contemporain de Pétrarque. Il nous foit songo* aussi que déjà Fltalié sonfirait de la maladie du bel esprit ; on le retrouve même dans la vieille tradfictiou française (1).

Boccaee a terminé son poème par une sorte de moralité amoureuse oh les formules de la dévotion se mêlent assez étrangement à la galanterie» Il engage les jeunes gens à s'instruire par l'exemple de Troîlus et à refréner leurs désirs :

0 giovinetti, a quali con Tetate Sorge per donna il fervente desio ,

1 vostri desideri reffrenate !

Il leur indique la dame à laquelle il convient de s'attacher. On retrouve dans ces strophes ua souvenir des réflexions de Benoit ;

Donna perfetta ha sol fermo il desio Dî far si amare^ e d'amor si diletta.

Queste con sicurtà son di seguire.

11 réclame leur sympathie et leurs prières pour Troîlus:

Siate dunque avreduti, e compassione Di Troïla abbiate, e di voi insiamente, Anzi fate una lugubre orazione Per esso al dio d'amore pietosamente Che posi in pace.

(i) Je prends un exemple au hasard. Troîlus , depuis que Grisëida est partie , prend plaisir à regarder les tentes des Grecs qu'il ne regardait jusque là qu'ayec colère « et quant aucun ventellet Tenoit de celle part qui luy frappoit au visage, il disoit que c'était des souspirs que Briséida lui enToyoiL •

Qae le dieu tear accorde à dux-mêmes la grâce d'ainer joyeuseme&t ( accorti) et 'de ne pas mourir tristeraetit pour une dame. :Le poème s'achève par ^buit strophes <iue Tauteur adresse à son œuvre, gradease et humble supplique à *sa dame, c alla donna gentil délia mîa mente. »

On voit conibien ^afVBc ces grâces un peu molles , avec cette tendresse ^éjà eflR§minée, avec cette élégance de la forme nous sommes loin de Benoit. Rien ne saurait marquer plus sensiblement que ces deux œuvras kl diffërence de génie dès 4eux races, la différence surtout des dates et ées civilisations.

La France qui ne lisait plus guère à ce moment >le poème de Benoit,

ou qui, comme nous Tavous vu , le lisait sous une forme nouvélte, et

sans plus savoir le nom de son auteur, n'allait pas tarder à s'approprier

le rédt que lui devait Boccace. A la fln du XIV* siècle ou ^out-à-fait

an début du XV', il avait été traduit par un Beauvauqni ne dit pas son

prénom, mais qui doit être Pierre, premier du nom, sénéchal d'Anjou et de

Provence, fils aîné de Jean II, mort à Naples en 1391, capitaine duchft-

tëàu et cité de Tarente (1). Pierre était, comme son père, attaché à œtte

maison d'Anjou qui ne put garder un trône au^elà des monts, mais s^y

était initiée à la Renaissance et en avait rapporté la oonnaissanee ^«t

Tamour de l'ItaTle et des choses italiennes. Pierre en avait eu sa bomie

part. C'était un digiïe aïeul de cette noblesse française du temps de

Louis Xli et de Françds V% qui dut unir le goût des lettres à la valeur

guerrière et à la pratique des affaires. Homme de guerre et diplomate,

^Pierre Tut attaché à Louis II d'Anjou qui le désigna pour 'un de ses

%xéeuteers testamentaires, et à Louis III dont il négocia le mariage ,

en l/iSl, avec Marguerite de Savoie. Il avait pris une vaillante part aux

'guerres de lia Erance contre les Anglais. On le voit figurer, en l/i.16,

parmi les chefs de l'armée française en Normandie, près de HonneDeor.

En ili^li, il était aux côtés de Jean II d'Alençon quand celui-ci défit les

Anglais et fit leur chef prisonnier; il était parmi les seigneurs angevins

qui les battirent, en l/i29, près de Beaumout, dans le Maine. En li!i31, il

était de ceux qui forcèrent Willougbby et le bâtard de Salisbury à lever

(1) V. Nouvelles françoises du XIV* siècle^ Inlrod., p. en et cm. M. de Pauimy, sur un manuscrit qui lui a appartenu, indique à tort Louis ae Beauvau comme Tautcur de cette traduction. L'éditeur du Trollus a remarqué qu*un'des manuscrfts a appartenu à Valenline de Milan, morte en 1408.

le siège de Saint-CéleriD (1). Ce vaillaDt homme Taisait en même temps profession d'être amoureux comme il convenait à tout homme bien-né du XY® siècle, et il a chanté ses amours. C'est lui qui nous rapprend à la fin de son livre : c Le joyeux temps passé souloit estre occasion que t je faisoie de plaisanz diz et gracieuses chansonnettes et balades. » Un Jour, se trouvant dans une situation de cœur tout autre, aussi triste que Soccace ou plus malheureux encore, Pierre rencontra, à ce qu'il nous assure, dans la Librairie du roi, son maître , le Filostrato de Boccace, qu'il a le tort d'appeler Potréarque (2) (Pétrarque), et y trouvant un écho et un allégement de ses propres chagrins, il le traduisit pour la consolation des âmes souffrantes et trompées. Le bon sénéchal ne paratt pas s'être nourri d'habitude d'aussi tristes pensées; il s'étonne quelque peu lui-même d'avoir entrepris une œuvre si mélancolique : a Je me suis « mis à faire ce traictié d'affliction contre ma droite nature. • li n'y voit lui-même d'autre raison que t de réduire à mémoire les très-divers « tours et estraoges termes que sa dame lui a faicts et le tort qu'elle « lui a tenu et tient encore. » Il est, du reste, heureux de l'avoir entreprise, car ses douleurs lui semblent en être allégées (3). Je ne veux pas m'arrêter à parler de cette traduction elle-même ; elle a été publiée avec grand soin {h). Notons seulement que l'éditeur a eu raison de signaler les qualités littéraires du livre du sénéchal d'Anjou (5) , l'accent tout personnel qu'il a su y mettre, la richesse et la variété de son expression. C'est là une lecture facile et intéressante.

Le poème de Boccace a été comme une branche détachée d'un grand arbre, qui mise en terre devient un arbre nouveau. On sait quelle

(i) NotODS en passant que Pierre de Beauvau a été un des ancêtres de Henri IV. La ûlle uniqne de 8on fils Louis de Beauvau épousa, en iA5A» Jean II de Bourbon, comte de Vendôme, dont elle eut huit enfants. L'alné des fils fut François de Bouii)on, bisaïeul de Henri IV. On retrouve toujours ainsi à tous les grands hommes des origines liltéraires.

(2) C'est le nom que donne le Ms. de T Arsenal 25S, et le Ms. de la bibl. Imp. Id67. Le Ms. iA7S écrit Peire Artme, id., 1Â9G.

(3) V. le préambule du Troîtus,

(à) V. Nouv, franc, — Aux quatre manuscrits delà bibliothèque Impériale 1A67, 1Â72, 1Â96, 1501, et à celui de Tours que signale Téditeur, il convient d*en joindre trois que possède TArsenal , 251, 252, 53 ; ce dernier in-f", du ^ 101 au f" 168.

(5) C'est sans doute en souvenir de cette traduction que le roi René, dans son Roman de très-douleé Mercy^ a placé le blason du fils de Tauteur^ Louis de Beauvau, à côté de celui de TroUus.

fortune il devait faire en Angleterre. Le plus illustre des poètes anglais

du moyen-âge , Chaucer recueille les inventions du poète italien , les

mêle avec celle du vieux trouvère normand et en fait une imitatioD

qu'il publie vers Tan 1360, sous ce titre • hère followeth Boke of

Troïlus and Cresseide. > Le livre est resté Tameux .en Angleterre. Les

éditeurs et commentateurs du poète anglais n'en ont parlé qu'avec le

plus ardent enthousiasme. Robert Hendersou le complétait au temps de

Henri YIII et y ajoutait c le lamentable et douloureux testament de

la belle Greseide. * Tout le monde connaît le drame de Troilus et

Cressida, attribué à Shakespeare (1). Vers le même temps Decker et

Chettle composaient sur le même sujet une tragédie intitulée d'abord

Troyelles and Cressida^ puis plus tard the Tragedy of Ayamemmon (2).

Ou a trop parlé du poème de Chaucer et du Troïlus de Shakespeare (3)

*' (i) Donné en 1600 selon Chalmers, 1601 selon Nathan Drake {Shakespeare and his time, 18&3), 1602 selon Malone. '

(2) Autorisé par le maître des Rôles, le 3 juin 1599, et joué sur le théâtre de M. Henslowe.

(3) Nathan Drake signale comme origines du drame de Shakespeare Chaucer, les Reeuyles of destruction of Trèy from Le Fêvre, et les sept premiers livres de PHomère de Chapman. — \\ est curieux de voir Penthousiasme que ce drame inspire aux critiques anglais. Godwin y voit la plus singulière et à certains égards la plus frappante (strikiug) de ses productions. N. Drake ne Tadmire pas moins ; il ne fait qu'une réserve , c'est qu'il ne se trouve aucun personnage à qui Ton puisse s'intéresser ; mais « c'est une œuvre unique pour sa perfection au point de vue de la construction et de l'effet. C'est un « continuel sarcasme, une copie ironique du grand tableau homérique > ; il éprouve cependant encore quelques doutes sur le point de savoir si Shakespeare a bien eu le mérite de l'invention , ou si cela ne reproduit pas des narrations gothiques dont il s'est inspiré. Cependant il pense que, comme il avait sous les yeux l'excellente yersion de Chapman , c'est bien Shakespeare qui « est l'auteur de la parodie. « Il a bien eu le dessein marqué d'exposer les absurdités et les folies de la guerre de Troie , la nature « méprisable de son origine, les discordes funestes qui en ont retardé l'issue. C'est lui qui a dépouillé « les caractères homériques de toute leur pompe épique ; • he bas laid them uaked to the very heart. > « C'est lui qui , leur enlevant ce caractère général que leur avait donné Homère en faisant des êtres « abstraits plutôt que des personnages vivants, les a individualisés avec un pinceau si puissant, si délié , « et si distinctif ( discriminating ) , que nous entrons en connaissance bien plus intime avec eux comme « simples individus que par toutes les descriptions splendides du poète grec > . Godwin a encore plus exalté • la force sans parallèle et la netteté de caractérisation déployées dans cette pièce. Tous les c personnages de Troïlus, en tant qu'ils dépendent d'une riche et originale veine d'humour dans l'au- « leur, sont dessinés avec un bonheur qui n'a jamab été surpassé. Le génie d'Homère a été l'objet « d'un long tribut d'admiration ; mais ses caractères ne supportent pas la plus légère comparaison avec « les traits que leur a donnés Shakespeare. Du reste, le critique veut bien excuser Homère , parce que « les dispositions des hommes n'avaient pas été suffisamment déployées en ce temps , les rayons det « l'humour n'avaient pas été distingués par le prisme ou rendus durables par le pinceau du poète. U « admire surtout Thersite. Shakespeare est le Prométhée qui leur a donné l'âme ; jusque là, ce n'étaienL • que des formes inanimées. »

^fc6

pour que je veuille entrer ici dans le détail de cette étude qui a été djéjà faite et bien faite (1).

C'est encore du Roman de Troie par la traduction de Guido que proisède un poème italien (2) en vingt chants et en octaves , intitulé : < Il t libre del Trojano », qui date probablement du XV siècle. On Ta généralement attribué à Fra Jacopo di Carlo, bien que selon la remarque d'Ébert (n'' 11850) et d*après le titre même, ce nom, qui figure sur la première édition et qui ne se retrouve plus dans les éditions postérieures à l/i90, semble indiquer non pas Tauteur mais Timprimeur , qui exerçait à Floreace de l/iS? à i/i89 , et qui peut bien avoir imprimé à Venise en l/i91 4e Trojano sans en être Fauteur. Ébert se demande s'il ne faut pas chercher son nom dans un acrostiche que présentent les trois dernières stances du XX^» livre , et où Ton lit : • Ângilus Johannes Franci ad Ant dream f. » La date de composition du livre ne doit pas être de beaucoup antérieure à sa publication. L'auteur , on le voit par les allusions de son début (3) , connaît déjà les poèmes sur Roland et sur Renaud, et il a assisté à tout ce grand développement de la poésie chevaleresque italienne que TÂrioste allait bientôt résumer et couronner si brillamment

Il veut chercher une voie nouvelle , et laissant de côté toutes ces

(1) V. surtout Nouvelles françaises en prose du XIV* siècle* Paris, Janet, 1858, Intr., p. xcni , ci et czxv-cxxxii ; et E.-G. Saudras, Étude sur Chaueer considéré comme imitateur des trouvères , Paris »

(2) V. < // libro del Trojano composto in lingua fiorenlina. » — On lit à la fin : c Finito il libro detto Trojano stampato e composto in lingua fiorentina nella magna et triomphante cipta di Vinegia per me Ser Jacopo di Carlo poeta Gorenlino lÂ9i >, in-8<*, 110 ff.'à 2 col., âO Kg. à la page. Brunet signale les éditions suivantes: 1Â9!, 1509, Venise; 1509, Milan ; 1515, 1518, 1536, 15Â9, 1553, 1587, 1615, etc. V. Melzi dizionario di opère anonyme e pseudonyme , t. 111 , p. 477. — Ginguené , Bisi. de la liit. ItaL, t. V, p. 2.

(S) Per far ne a piu grnte diaciplina Vulgar tradotti Topera latina

losieme de Trojani et degli Greci

Cattleren, qael cbe Virgilio ne scrive

S quanto Of idio ancbor par che n*a preci.

Et quanto da Salostio ne dérive

De Ditia greco et Darete Trojano

Çhe Tedendo ne icriiie da aaa ma no.

Quivi non si scriiae come Saraceni

Orlando mandi , ne a Rinaldo quanti, Come caminando i PaUdjni TroTaason, per le «iepe i gr^n Giganti Ne come cercando fuor di lor confini Andar gia molli caTalier erranti.

Qui non e chi le carte empi de sogni Per cui conTen ch*el vulco eraote agogni.

Qui ai dira per che cagiooe al fondo Troia si miaie, e per che caso reo, etc.

values inventions c Qui non e chi le carte empi de sogni » , traiter des sujets plus sérieux.

Uauteur du Trcjano, en effet, a peu donné carrière à son imagination ; son œuvre est médiocre et d'un médiocre intérêt. Il la présente dès le début comme une traduction du latin. Dans la première* stance du premier chant , il dit :

Fer far ne a piu gente disciplina Vulgar tradussi Tistoria latina.

Cependant il ne Tant pas prendre cette assertion à la lettre ; il s'inspire de Guido plutôt qu'il ne le traduit, commentant, amplifiant et corrigeant. D'après les titres des diverses éditions , l'auteur , avec grand talent , c con gran ingeuio » a ramassé pour ainsi dire toutes les Tables poétiques. « Il traite de la destruction de Troie faite par les Grecs pour <r l'amour d'Hélène qui , par le troyen Paris , fut ravie au roi Ménélas : » il dit comment par cette destruction furent bâties Rome, Padoue, Vérone et beaucoup d'autres cités italiennes ; et il raconte les batailles qui furent faites en Italie par Ënée , et comment il alla en enfer et en revint avec beaucoup d'autres histoires décrites par divers auteurs (1).

Dès le commeucemenf le poète se met à l'aise ; il consacre trois chants à raconter l'histoire de Jason et de Médée , les amours d'Achille et de Déidamie. On sent partdnt qu'il n'a pas le sérieux de notre trouvère et qu'il s'amuse de son sujet. Il nous assure , à propos de Médée , que le talent d'enchanteresse était un de ceux dont se piquaient volontiers eu Ce temps-là les filles de roi. 11 donne à ses personnages les plus glorieux des épithètes peu héroïques : c il bon Hettor , il bon Paris. »

Il accentue aussi le rôle ridicule de Ménélas ; il nous le monti*e plein de complaisance :

Helena fe sedere intro la festa.

Il re ebbe ad Helena a comandare

(1) t TrojanOf il quai traita la deslrussione de Troia per amor dt Helena grecca laquai fu tolla da Paris Trojano al re Menelao, e corne per tal destrution fu edîGcala Roma, Padova et Veroiia. Moite cittade in llalia per Enea troiano, corne intenderai. » Bibl. Imp. Y 3549, in-i6. Avec une gravure représentant Tenlèvement d*Hélène , un grand bois assez énergique , en tète du i*' chant ; de petits bois misérables aux autres.

Che de parlar al Trojan faci festa ; Ela ne fu contenta a non fallare.

MéDélas fait bénévolement les honneurs de la ville à Paris :

Re Menelao si monto a cavallo , Il bon Paris meno par la citate Ogni cosa mostrava. ( cb. vi. )

Le poète a consacré la moitié du chant YI^ et tout le YIP à raconter cette histoire :

Paris si nando nel dolce letto «

Sopra d'EUena comincia a pensare. etc.

Cependant on retrouve chez lui la plupart des développements que Guido avait empruntés à Benoît, jusqu'à Ténumération des vaisseaux et des chefs ; mais heureux Térudit qui pourrait retrouver ici les héros antiques : leurs noms déjà altérés par Benoit et son traducteur sont ici dénaturés à plaisir. Nous retrouvons là du reste les personnages inventés par notre trouvère : au lY' chant Gedar tué par Castor ; au IX* Malgareton (Margaritonj , le frère d*Hector, tué par Achille. Aux inventions de ses devanciers il ajoute les embellissements ordinaires de la poésie italienne. Cassandre donne à Hector une épée enchantée , et Tautenr saisit cette occasion de rattacher son poème à la grande tradition épique italienne :

Fa quella la quai bebbe poi Orlando Pero cbe 11 Greci la porterano in Franza.

Il précise les généalogies. Ainsi le roi Filimeno devient chez lui le frère d*Hécube. Il a gardé toutes les préférences de Benoit. C'est Hector, c'est Troîlus qui sont ses héros de prédilection. Hector, au moment de mourir, immole sept rois couronnés et une foule de victimes plus obscures.

. * . . . . Sette re di corona Molti ducbî e conti a non mentire Si corne Dares lo vide qui sona , Apresso cio duo millia cavallieri Occise con sue mani il po' guerrieri.

Gomme dans Benoit, Achille ne peut avoir raison de lui qu'en le frappant en trahison , pendant qu'il dépouillait de ses armes un guerrier que le poète appelle Mason (Guido ne lui donnait pas de nom, c'était « quemdam regem Grecorum. •) Hector tombe mort à terre,

Hettor il fior d'ogni ultro cavalliero.

Le poète le pleure et maudit son meurtrier :

Cosi mori colui cbe più d'un hom era D'ogni virtu , e qnesto non si sangue , Di gran ricbezza e cortesia sincera , Di gran prodezza e di nobil sangue , Del corpo bello e angelica ciera« Guistizia di lui si dole e si langue , E Carita , Prudenzia e Temperanzia ; Piange di lui Fermezza e Costanza.

0 quanta infamia ad Achille corre Si qui e quando a Troïlo die morte.

Le poète en effet a Tait aussi une belle place à Troîlus, il a pour son nom les épithètes les plus louangeuses ; c'est « il l)on Troïlo ardito , « Troïlo valente, forte Troïlo, Troïlo franco. » C'est par affection pour lui qu'il maudit au début de son sixième chant Galchas :

Gio fu Galcante quel falso trojano.

11 connaît ses amours avec Briséida , bien qu'il y ait quelque confusion dans ses souvenirs; chez lui c'est Troïlus qui prend le cheval et l'écu de Diomède, et l'envoie à Troie par un écuyer.

Per vergogpia de Diomede gueriero Per amore di Oriseida so piacente.

Il sait que Griséida a donné tout son cœur à Troïlus.

Ma come piacque a la Fortuna fella Cotai voltare poco gli durone.

520 BBNOIT I>B SAINTE-MORE

Mâ[is il n'a pas raconté ses aventures , arrêté peut*être par le souvenir de Bocca^e. En échange il n'a rien omis des prouesses de Troilus et de sa (térnière journée de bataille. Darès, dit-il, nous iqofNrend que ce jour-là Troilus à M seul tua bien* mille Grecs de sa main.

£ dicîano Trojani a non roentire Che il spirito de Hettor di gentilezza Si era intratoadosso a Troîlo sire ; Tanto era ardito e pieno di francbcza.

Le poète continue ainsi à dérouler tous les événements racontés par Benoit, lis remplissent les douze premiers chants de son poème. Les huit autres sont consacrés à une reproduction de VÉnéide et à une courte histoire de Rome. On retrouve jusqu'au bout le souvenir et la marche de nos vieux poèmes, le Roman de Troie et YEneas (1).

La gloire du Roman de Troie avait dépassé même les limites de ritalie. Il avait pénétré jusque dans cette Grèce si (ière de son passé, dans cette Grèce mère de toute invention et si dédaigneuse pour les barbares de TOccident. Elle rapprenait Tantiquité chez nous. Des hommes qui avaient pu lire V Iliade traduisaient en grec vulgaire la guerre de Troie racontée par nos trouvères. Le chevaleresque mensonge semblait à toutes les imaginations plus touchant et plus beau que Tantique récit grec. Notre vieux poète , dont on oubliait déjà le nom en France , avait cette gloire de triompher d'Homère dans sa patrie même (2).

La bibliothèque Impériale possède un poème en grec politique , de 8000 vers environ , sans rimes, qui n'est que la traduction de l'œuvre de Benoit. Le manuscrit est tronqué (3), le commencement et la Tin

(1) N*est-ce pas encore à Benoit de Sainte-More, ou, si l'on veut, à son traducteur Guido Colonna , qu*Albertino Mussato, un Alfieri latin du XIV* siècle, a dft la première idée de son Âehittéide? {y. Chassang, Hist. du Roman et Essai sur te théâtre latin nu moyen^âge.)

(2) Chassang, Roman^ p. Â38. • La< quatrième croisade eut de profondes conséquences ; les conquérants établirent en Grèce et en Morée leurs lois, leurs mœurs et jusqu'à leur littérature ; plusieurs de nos romans de cheyalerie furent traduits ou imités en grec moderne, et les plus illustres familles de Tempire crurent s'honorer on se créant une généalogie imaginaire qui inscrivait parmi leurs ancêtres les paladins français, les Roland et les Olivier. > — V. Fauriel, Chants popul. de la Gréce^ préfacé, p. 15. — Stnive, article sur les romans grecs. Journal général de l*inst. publ., 17 sepL 1835.

(3) V. Bibl. imp., Ms. n* 2878 (ollm 3352), in-« du XIV« sièele; 217 ff. 2h Ters à la page. En tout de 8 à 9000 vers. De grandes places avaient été réservées pour des^ miniatures ; «inq seulement de ces

manquent ; mais dans tout ce qui nous a été conservé, on trouve presque littéralement reproduite (1) Fœuvre française. Il n*y a pas à chercher^ la traduction d'un Darès plus étendu que le nôtre. L'auteur nous apporte lui-même la preuve qu'il n'a pas lu Darès. Il ne connaît que le Daires «du trouvère .qu'il traduit naturellement par Aipioç. Il ignore l'histoire ancienne de son pays, sa mythologie, même sa langue d'autrefois. Il ne sait j)as reconnaître des noms antiques dans le livre français. Mars devient 'Chez lui non pas 'ÂpYjç mais Mopoç. Merion se change en Mepbuv. Ce qui montre encore qu'il travaille sur un texte étranger, c'est tonte une série de termes qui ne sont pas de sa langue, qu'il emprunte au français, en les déguisant à peine sous une terminaison grecque (2) ; ceux: qu'il ne comprend pas il les supprime. Il est plein d'expressions où on reconnaît Ja tournure française, et qui font en grec une étrange figure.

L'auteur de cette version n'a pas dit son nom : du moins il ne se trouve pas dans la partie qui nous a été conservée. Le manuscrit semble ap» partonir au XIV siècle. Ce doit être à peu près la date de l'œuvre ellemême. En effet, elle n'a pu être écrite au lendemain de la conquête. Il fallait qu'une certaine familiarité^ que de fréquents rapports, un échange d'idées et de langage se fussent établis déjà entre les conquérants et les vaincus pour que ceux-ci songeassent à transporter dans leur langue les récits qui charmaient leurs vainqueurs, ou pour que les auteurs de ces traductions pussent espérer intéresser leurs maîtres. En effet, rien n'empêche de supposer que le livre a été composé par l'ordre de quelque seigneur français naturalisé en Grèce et se plaisant à parler sa langue ; un de ces Francs nés d^une mère grecque , que leurs frères d'Occident affublaient du nom de poulain , une façon goguenarde de traduire le mot luouXoç (7UG)Xo(;) synonyme de ouatç. Notons que le choix fait par le traducteur grec est une preuve nouvelle de la vitalité que Benoit avait su donner

MsHis ont été tnM^ très-guMsièrement à la plume et plus grossièrement enluminés. VHisu litt. dit que c'est sans doute le même ouyrage que la Guerre de Troie ^ cité dans le nouveau Ducange. — Boivin avait TU dans ce livre roriginal du Bonum de Troie ; et dans notre manuscrit D on a copié sur un des feuillets de garde quelques vert du poème, et on a par des notes marginales renvoyé au texte.

(1) V. Gidel. Études sur la littérature grecque moderne. Imitations en grec de nos romans de chevalerie. Paris, i866, p. 97-229. — L'auteur, par de larges ciutions, a établi sans contestation possible rexactitude de la copie.

(2) V. Gidel, Étud.^ etc., p. 226.227.

à son livre ; il montre que ce n'était pas là une œuvre pédantesque , mais^ au contraire, toute vivante et sympathique aux imaginations populaires (1).

(1) Les recherches que nous yenons de faire sur le Roman de Troie pourraient être continuées pour chacune des œuvres de la même école. Leur histoire n'est pas aussi variée ni aussi éclatante» cependant elles ont eu une histoire. Les manuscrits qui nous les ont conservées sont bien moins nombreux ; ellet ont pourtant saisi vivement Tattention publique. La France les a lues et relues ; elles se sont répanduei en Europe. Nous en avons déjà donné des preuves (V. plus haut, p. 317). N*était-ce pas de VEnea$ plutôt que de VÉnéide que Gotfried de Strasbourg se souvenait quand il nous dit qu*il ne veut pat nous apprendre comment Tingénleux Vulcain forgea de ses mains Farmure et Tépée de Tristan, et lorsqu'il nomme Dido parmi les amants illustres dont s'entretiennent Tristan et Iseult?

VEneas , en effet, dès les premiers jours de son apparition , avait été traduit en Allemagne par Henri de Veldeke, avec une grande fidélité (V. VÉnéide de Henri Veldeke publiée par Etmûller , Zurich, 1851 , et Pey, VEnéide de Henri de Veldeke et le Boman d'Eneas, Paris, F. Didot).

Au )^* siècle, Chaucer reproduira le Roman de Thèbes dans ses Contes de Canterbury,

Comme le Roman de Troie, ils avaient passé bientôt à Tétat de documents historiques. Déjà, sous leur forme poétique, ces œuvres étaient réunies par les copistes, classées à Tordre de date des événements qu'elles retraçaient : ainsi fait le manuscrit 60, qui commence par le Roman </« Thèbes et poursuit par celui de Troie, et le titre du livre nous indique le lien que veut établir le copiste : c Cy commence le Roman de Thèbes qui fu racine de Troie la GranL • Bientôt on les mettait en prose. Dans Tinventaire de la bibliothèque de Charles V, n** 521, on trouve L'histoire de Thèbes en prose. Sous cette forme nouvelle, elles prenaient place dans ces vastes compilations, sous des titres divers, où le moyen-âge entassait tout ce qu'il savait d'histoire, Histoires Universelles, Histoires d'Orose, Mer des Histoires, Fleurs des Histoires, Livres des Histoires du eommencement du monde. Miroir du monde, etc. Nous les y voyons réunies dans des titres comme ceux-ci : « Histoire universelle jusqu'à la mort de Jules César.

En ce livre y est contenu tout le Genesy de la Bible et le fait des Hébreux et de Thèbes et coipment

elle fut destruite et du royaume de Femenie et de Troie la Grant et comment elle fut destruite et

comment Eneas s'en partit et comment il régna en Italie », etc.

L'auteur du Rectuil des Histoires Romaines a évidemment lu le Roman de Thèbes, C'est dans les malheurs d'OEdipe et la ruine de Thèbes qu'il va rechercher les origines de son livre. S'il s'est contenté de résumer l'ensemble du vieux poème , il en a reproduit exactement tout le commencement. C'est d'après lui qu'il raconte en détail les aventures d'OCUipe. Il le conduit également à Foches, en présence de Sphinx (Pin dans le Boman ): « celui-ci faisoit une question que ceux du pays nommoient devinaille.» Ici comme dans le vieux poème,OEdipe s'arrache c les deux yeulx et les gette devant ses fils et ils passèrent par dessus et les escachèrent pu» le devallerent en une grande fosse parfonde où il mourut. •

Toutes ces traductions offrent les mêmes caractères que celles du Roman de Troie que nous avons longuement signalées.

Le poème de Jacques de Forez passait par les mêmes aventures. Moins lu , moins souvent reproduit sous sa forme poétique, il était dès le XIII* siècle (les manuscrits en font foi) traduit en prose. Dne de ces traductions, œuvre d'un picard, dont il existe un double exemplaire (Bibl. de TArsenal, n^ 218 B, Belles-Lettres, XIII* siècle, manuscrit sur vélin, petit in-folio d'une bonne écriture, asseï bien conservé, décoré de grandes et de petites lettres ornées, sans miniatures. 86 feuillets formant 172 pages à 2 colonnes de 30 lignes ; provenant de la bibliothèque du marquis Paulmy-d'ArgensoD, a fait peut-être partie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne. ) et bibliothèque du Vatican , n« S84 da fbnds de la reine de Suède ( beau manuscrit de SA feuillets parchemin , deux colonnes, in-À*. Au bas de la première page on lit : « Histoire de Jule César en romans ex dono Anne de Pisseleu... • et au-

Il est temps de nous arrêter. On voit quelle étrange fortune a eu le livre du vieux trouvère. Parmi les écrivains modernes , en est-il beaucoup

dessus : AJexander Petayias senator Parisiensis 16&5.) porte dès les premières lignes le nom de Tauteur. Par malheur , ce nom est évidemment altéré , et altéré d'une façon différente des deux côtés. • Chi commence, dit le manuscrit deTArsenal, les estoiresde Julius César que t/c A ans Deruum (que M. Paulmy a cru, mal à-propos, pouvoir lire Jehans de Rome) translata de latin en romans, selon les dis livres de Lucan. • « Ci commcnche li histore de Julius César ko lehans detuim translata, etc. n, dit le manuscrit du Vatican.

Nous reproduisons ici le début des deux volumes; on les pourra comparer. 1* Manuscrit de F Arsenal : c Chi conunencent les estoires de Julius César que Jehans deruum translata de latin en romans selonc les dis livres de Lucan. Aprùs les X livres de Lucan y est coment César escapa dAlixandre et de cens de cui il fu sousprins en mer. Et comment il les desconfit Comment il vainqui le roy Tholomeum. Coment il prist AJixandre. Et comment il prist Cleopatram la roine. Comèl il vainqui Servacc. Comment il passa en Aufrike. Comment il se cobati encontre Scypion. Coment Scypions fu mors et Juba, li rois Sabura, Perceus et Aflrenes et mains autre haut baron. Apres i est comment Catons fu mors. Comment César retourna en Espaigne. Coment il vainqui le joule Pompée. Coment li joules Pompées fu mors. Et puis après coment César fu reçeus. Et comment il fut esleus et couronnez k estre emperères de Rome. Telz sunt li carpile (sic) de chest livre. Or commenche Jehans deruu son prologue et dlst en tel manière... » Le dernier paragraphe se termine ainsi : • Adonques fu plenièrement Césars esleus a estre emperères de Rome et levés et couronnés. Et fu lors toute sa volonté acomplie outrement. Ensi fu Césars emperères de Rome et fu li plus poissans princes du monde à celui tans. Car il avoit desous lui iij parties du monde qu*il avoit conquises toutes. Rois ne emperères ne conquist tat a son vivant comme fist Césars. Et ore pour che que nous avons tant mené nostre conte que Césars a mené à boine fin tout son desirier , si le laisserons a tant et nous en tairons. — Explicit li romans des emperaours de César et de Popée.

2'* Manuscrit du Vatican : « Ci commenche li histore de Julius César ke lehans de tuim translata de latin en roumans selons les X livres de Lucan apries i est conment César escapa de la vil fu souspris en mer par chiaus dAlixandre. Conment il les desconfi. Conment il venqui le roy Tholome. Conment il priut Alexandre. Conment il fist Qeopastra reine. Conment il venqui Farmabem ( ? le mot est à demi effacé). Conment il passa eu Aufrike. Conment il se combati encontre Scipion. Conment Scipion fu mors. Jubba li rois Sabbura. Petreus et Afrennis. Et maint autre haut baron. Apries conment Cathons fu mors. Conment César retoma en Espagne. Conment il venqui le iouene Pompée. Conment li iouenes Pompée fu mors et par apries conment César fu rccheus en Roume. Conment il fu receus pour empereour de Roume. Et conment il fu couronnes. Tel sont li capitre de cest livre. •

On remaniait le livre, on le complétait à Taide de Suétone. Sous cette forme nouvelle, ^hi^loire de César fut très-répandue au moyen-âge. On Ty trouve tantôt seule, « le iivre de Julius César, ou le fait de César, ou les faits César b; tantôt réunie aux traductions des autres poèmes du même genre. Ce qui montre sou immense popularité, c'est qu*on en trouvait jusqu'à huit exemplaires dans la bibliothèque de Charies V.— V. Catal. de Gilles Mallet, Van Praet, 1886, et Mém. de CAcad. des Inscr., t. I, p. 313. On y voyait entre autres: • Un livre qui commence de Gencsis et aussi traicte des fais Julius César appelé Suetoinc : Le fait des Rommains en un volume, o— Un autre est ainsi désigné: « Commence de Geiiesis et traite aussi des fais Julius César et des Rommains et est couvert de veluyau vert à deux fermoers d'argent et s'appelle Lucan et Suctoine bien escript et bien historié. » Un autre portait pour titre i c Chroniques assemblées de Julius César et de Godefroy de Billion. » La réunion de ces deux chroulques Suffit à nous donner une idée de la couleur qu'on donnait à ces récils. La bibliothèque Impériale qui a.

qui puissent se glorifier d'un pareil succès, aussi longtemps soutenu, se renouvelant ainsi sous toutes les formes, défrayant en France pendant trois siècles et demi la curiosité publique, revendiqué tour à tour par la poésie, par l'histoire, par le drame, franchissant enfin nos frontières et sMmposant à la curiosité des étrangers , qui se hâtent de le traduire î C'est là pour Benoit de Sainte-More un titre de gloire qu'il convient de revendiquer hautement. Il a contribué pour une large part à cet irrésistible ascendant que la France au XIP et au XIIP siècle exerça sur r Europe entière par le talent de ses poètes , obtenant dès lors, grâce à eux , cette royauté littéraire que devait conquérir aux jours de la Renaissance le génie évoqué de la Grèce et de Rome, et qu'elle devait elle-même retrouver au XVIP et au XVIIl* siècle.

LES TRADrnONS TROYENNES APRÈS BENOÎT DE SAINTE-MORE.

Pendant que le Roman de Troie poursuivait ainsi ses destinées , ces croyances troyennes, qui en avaient provoqué la conception, devaient

ajouté à ces richesses n'en possède pas moios de treize exemplaires. Manuscrits français (XV* siècle) : c Anciennes Histoires des Rommains translaté de latin en irançais« selon Lucan, Suetoine etSolosie ( Saluste) «, et à la Gn : « Cy fini le livre des fais de Julius César. Le livre débute ainsi : ^ Chascuns homs à qui Diex a donné raison et entendement se doit peiner > et finit par « de ces gpreflTes meismes dont il orent occis César* Cy fine le livre des faits de Julius Cesar. » Nous donnons les titres de quelques chapitres pour qu'on puisse juger du ton : c La première chevalerie de J. Gesar. — Comment Cesar fiist pris des larrons. — Chap. VIII. il voult estre vesque; c*est souverains sires et mestredes temples et des sacrifices. •— 6& (XV* siècle).— 3â6 (XIV* siècle).— 251 , e Li fais des Rommains (XIV* siècle]. • ^-281 (XV* siècle). L'histoire de César va jusqu'au folio 238. On lit ensuite : c Ci après s'ensieuvent tous les empereurs qui ont esté depuis Octavien jusqucs à présent et daucuns de leurs fais en brief. i Le livre va jusqu'à Frédéric III. — 293 (XV* siècle). —2 9ii, La vraye histoire de Julius Gesar (XV* siècle). — 295 (XIV* siècle). — 678, « Le fait de Cesar » (XV* siècle). — 726 (XIV* siècle). — 4890 (XVI* siècle). — 1391 (XI H* siècle). —1394 (X1II« siècle).— Un autre manuscrit, n* 687 (XV* siècle ), Le Livre des Histoires d'Orosc, se termine par ces mots : c Romme avait esté fondée et estorée ; mais pour ce que j*ay encore fait peu de mémoire de Julius Cesar, je vous en commencerai d après selon Saluste et Lucan. s VHiitoire de César était dans toutes les bibliothèques de rEurope* Les Commentaires de Cisar avaient aussi été souvent traduits en prose. V. bibliothèque Impériale, manuscrit n" 38, traduction anonyme de 1&82. — 279, trad. anonyme. — 280, trad. Jehan Da Chesne (XV* siècle), sans compter celle de Robert Gaguin, n«» 728 et 1392 (XV* siècle). — Un titre de chapitre ( manuscrit 279 ) suffira à nous montrer la physionomie de ces traductions : c Ghap* II» Comment Gassius se combatit aux Turcs que le roy Orodes avoit envoie en Syrie, i

grâce à lui retrouver une vie nouvelle et se répandre bien plus encore. Nous allons voir rapidement ce qu'elles sont devenues. Si elles témoignent d'une invention médiocre , si elles ne sont pas intéressantes en elles-mêmes, elles le sont au moins par l'intérêt qu'on y a porté. L'histoire d'une idée, dès lors qu'elle devient vraiment une histoire, est toujours attachante. Celle-ci, malgré ses apparences pédantesques, se rattache à ces croyances populaires que nous étudions si curieusement aujourd'hui. Il peut y avoir profit à voir comment et par qui elle a été reçue, comment elle s'est répandue et modifiée, à marquer son degré d'intensité , les causes de sa diffusion et de son long succès. On a fait l'histoire de la légende arthurienne ; il convient d'étudier aussi la légende troyenne, au moins aussi populaire en France au moyeu-âge.

Quelques années à peine après Benoit de Sainte-More , le moine Rigord'(l), historiographe du roi de France, écrivant et dédiant au prince Louis une histoire de Philippe Auguste (2) , y enregistrait pieusement la légende de l'origine troyenne des Français. Il l'y introduisait d'une façon tout-à-fait inattendue, â propos du pavage des. rues sous Philippe Auguste : il nous dit que le roi travaillait ainsi à faire tout-àfait perdre à Paris son ancien nom, ce nom de Lutèce, qu'il devait à la fange dont il était empesté : « lutea enim a luti fœtore prius dicta < fuerat. » Les habitants , ajoute-t-il , prenant ce nom en horreur, l'avaient appelé Paris de Paris Alexandre, fils de Priam, roi de Troie (3). C'est là, aux yeux de Rigord, un point indiscutable faisant partie intégrante de notre histoire nationale c legimus in gestis Francorum. • Il nous apprend cependant que déjà de son temps ces récits n'étaient pas acceptés sans contestation, c Attendu, nous dit-il, que beaucoup de f gens doutent des origines de la royauté française , et ne veulent pas f admettre que les rois de France descendent des Troyens, nous avons c rassemblé avec attention tous les témoignages que nous avons pu

(1) Né dans le bas Languedoc, et qui, ù cause de cela, se dit Goth de naissance , médecin de profession, puis moine clerc de St-Denis.

(3) Qai va de Tannée 1300 à Tannée i208 , date probable de la mort de Tauteur. V. Beeueil des Histoires des Gaules, t. XVII, introd.

(8) V. Recueil, t XVII, p. 16. Rigord nous dit qu'il y a aussi une autre tradition qui ftit Tenir le nom de Parisii du grec « Parisia quod interpretatum sonat audacia* • ;

« recueillir dans Tbistoire de Grégoire de Tours, dans les Chroniques c d'Eu3èbe et d'Hidacius, et dans beaucoup d'autres écrits, afin d'établir « nettement ce point de notre histoire. » Et il lious raconte que Priam , père de Marcomir , père de Pharamond , descendait de Tan tique Priam par Francien, fils d'Hector. 11 donne un tableau généalogique où de Priam sortent Hector, ses frères et Troïlus, de Troïlus Turcus (1) , et

(1) C'est dans Rigord et dans Guillaume le Breton que se complète et s'achève la légende d'une parenté en Priam entre les Français et les Turcs , dont nous avions vu le germe dans Frédégaire. Le chroniqueur parlait déjà d'un peuple des Torchi et de leur roi Torchotus; quelques manuscrits écrivent même Turci, forme que les copistes de Frédégaire au XIII' siècle ne manqueront pas d'adopter. Par quelle étrange puissance de divination Frédégaire parlait-il donc des Turcs plusieurs siècles avant leur apparition dans le monde ? Il semble y avoir là quelque chose d'inexplicable ; faut-il y voir une interpolation ou seulement une rencontre des plus bizarres ? Il y a ce me semble une explication plus simple et qu'il ne faut demander qu'à cette habitude qu'avait le moyen-âge de rarranger à sa manière et avec le plus étrange sans-façon les noms antiques. Le Torci de Frédégaire n'est probablement qu'une orthographe fantaisiste du mot Teucrû Que Frédégaire ait inventé ou qu'il se soit contenté de reproduire une tradition répandue avant lui, celui qui en fut le premier auteur, trouvant chez les écrivains latins ces deux mots Trojani et Teucri employés tour à tour pour les Troyens, en aura conclu qu'il y avait là deux peuples différents.

Avec les Croisades le renseignement donné par Frédégaire va se préciser. L'imagination populaire ^ saisi bien vite le rapprochement , et les deux peuples mis en présence par la guerre sainte semblent accueillir cette parenté avec la même complaisance. On retrouve là cet attrait de notre gloire exercé plus tard par les Français de Bonaparte dont Chateaubriand signalait avec une joie patriotique le' traces en Orient (V. /tin. de Paris à Jérusalem), Nos vieux chroniqueurs du XVI» siècle proclament c que les Ottomans, à cause de Turcus , s'appellent à présent Turcs, et disent pour ce subject que « nul homme ne doibt estre dict chevalier s'il n'est Turc ou François par la générosité du courage de « Hector et de Troïlus dont leurs ducs premiers sont issus. » On croirait reconnaître là une traduction poétique de l'alliance conclue entre les deux nations au temps de François I*', si nous ne trouvions ces assertions étranges formulées avec précision bien des siècles auparavant. Les Turcs avaient dû accueillir d'autant plus aisément ces inventions qu'ils avaient un plus grand mépris poHr les Grecs vaincus par eux. On lit dans V Histoire de la V Croisade, de Baldric (né à Mehun-sur-Loire , abbé de Bonrgueil, 4078, évèque de Dol en 1108, et qui écrivait vers 1110. (V. Gesta Dei per Francos, Hanovia, 1611, p. 98, 99.)— Duchesne, Hist, fr. Script., t. IV, p. 251-278. Baldric fut un poète latin illustre en son temps, en relation intime avec Marbode : « Non enim , dit-il, Turcos imbelles audemus dicere...

< Jactitant se de Francorum stirpe duxisse genealogiam, eorumque proatavos a Chrislo descivisse. « Dicunt etiam nullos naturaliter debere militare nisi se et Francos. Si tamen ad Christianitatem redi- « rent, tune demum de Francorum prosapia exortos sese gloriarentur recte. Hoc ad prssens suflîcit , « quoniam indubitanter viri sunt callidi ingeniosi et belllcosi ; sed proh dolor a Deo alienati. Obfuscatur

< igitur ingenuitas illa qua sicuti dicunt oriundi emanaverunt, quia venr olive qus Christus est

< nequaquam inserti sunt. »

Le même jugement se retrouve presque en termes identiques dans un fragment cité par Mabillon {Musœum Italicum , l. Il , p. 181) sous ce titre : Historia de Via Uierosotymis, « Quis unquam « poterit describere audaciam et fortitudinem Turcorum ?.... dicunt se esse de Francorum generatione, « et quod nullus homo débet esse naturaliter miles nisi Francus aut Turca, etc. •

non plus Torgotus ou Torchotus ; d'Hector , Francion , Priam , Marcomir, etc. Rigord avait déjà sous les yeux, à ce qu'il semble, une de ces listes légendaires de rois francs qui seront plus tard si scrupuleusement reproduites, c Marcomir était fils de Priam, roi d'Aus- « trasie, qui était descendu de Francion, petit-fils du roi Priam de « Troie , par une suite de générations qu'il serait trop long dénumérer

Il est à noter cependant que Teudbode de Poitou, que suivent id Baldric et la rédaction anonyme, ne disait rien de cette parenté ; on ne trouve ciiez lui que cette phrase : ■ Turci quoque , iicti gens c barbara, miserunt nuntios • (Teudbode, de Hiersolyim Jtiner,^ ap. Ouchesne, L IV, p. 781 )•

Sylvius /Eneas, sans croire à la tradition, la constate cependant dans sa Cosmographie, Dans sa description de TÂsie , il a tout un chapitre sous ce titre : < de Turcorom origine », où il déclare que son intention en récrivant est de réfuter Terreur de ceux qui croient les Turcs d'origine troyenne et qui leur donnent le nom de Teucri. (V. Sylvius iEneas, Cosmog.^ p. 212.) Il y revient dans la description de l'Europe et dit : c Je vois dans notre siècle beaucoup d'auteurs, non-seulement écrivains de profession ou poètes, mais historiens, donner mal à-propos aux Turcs le nom de Teucri. » Il croit que leur erreur vient de ce que les Turcs possédaient le terrain où s'élevait la Troie des Teucri. (V. Id.. ibid., p. 231.)

Nicolas Gilles, dans son Histoire de France^ répète le propos glorieux pour notre nation : « id a c quam plurimis haberi in confesso neminem admittendum ad equestrem ordinem nisi qui fuerit aut < francicœ progeniturae aut turcic». « Un Vénitien , qui a écrit en trois volumes une histoire de Turquie, reconnaît aux Turcs une origine commune avec les Français, sortie d'une habitation commune en Scythie, près du Tanals.

Enfin, Montaigne se fait encore l'écho de ces légendes. Parlant d'Homère et de sa gloire (V. Essais, liv. II, ch. XXVI, p. 225, Lefèvre, 1818). « Rien n'est si congneu et si receu que Troie Hélène et ses guerres qui ne furent à l'adventure jamais. Nos en&ns s'appellent encores des noms qu'il forgea i| y a plus de trois mille ans ; qui ne cognoist Hector et Achilles ? Non ^ulement aulcunes races particulières, mais la plupart des nations cherchent origine en ses inventions. Mahumet second de ce nom, empereur des Turcs , escrivant à notre Pape Pie second ; je m'estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens et que j'ai comme eulx interest de venger le sang d'Hector sur les Grecs , lesquels ils vont fevorlsant contre moy. » Qui se fdt attendu à trouver un musulman aussi dévotement classique ?

On peut penser que c'était par la tradition, semée elle-même par les poèmes populaires, que ces idées étaient arrivées jusqu'aux Turcs. C'était par là qu'ils avaient reçu l'histoire de Roland, qu'il proclamaient un chevalier turc et dont ils montraient Tépée à Brousse ; c'était par la même voie qu'ils avaient dû recevoir la légende troyenne. — Si l'on en croyait un passage du livre de M. Moet de la Forte-Maison sur les Francs , il serait facile de retrouver une source historique à cette légende des Turcs: elle serait dans l'incursion en Pannonie (et non dans les Gaules), en 565, des Arabes ou Avares • qui étaient une tribu des Turcs orientaux descendus des Monts Altaï (V. Les Francs , U I, p. 131). Mais on peut répondre à cela que : 1* personne à ce moment ne s'est avisé que les Avares étaient des Turcs ; 2<» on nous parle d'amitié faite avec eux par les Francs , non de parenté ; d* l'invasion des Avares était trop récente pour avoir déjà enfanté une légende ; A* par cela même qu'on savait que tout récemment ils étaient venus des terres lointaines et du fond de l'Orient , on ne devait pas être amené à supposer qu'ils avaient dès le début partagé les destinées de la nation franque.

528 BBNOIT DE SàlNTB-MORB

f ici. » Et Rigord rapporte avec quelques variantes toute cette histoire que Dous connaissons (1) : la fuite de Troie , le séjour de toute la nation sur les bords du Danube , la division des Troyens en deux peuples sobs deux chefs, Francion et Turchus : Turchus s'établissant dans la Scythie, où il donne naissance aux Ostrogoths , aux Ypogoths, aux Wandales ; et toutes les descendances troyennes d'Anthénor, d'Énée, de Brutus et de Corineus. On peut remarquer qu'à cette histoire du prétendu Turcus Rigord ajoute un détail qui n'était pas dans Frédégaire et qui n'est pas sans intérêt pour nous ; car il nous montre combien le livre de Benoît était tout de suite devenu populaire et avait pris place parmi les sources de l'histoire de Troie. Rigord nous donne le nom du père de Turcus, c'est Troïlus , ce personnage qui doit à Benoit toute sa notoriété et presque son existence ; car c'est lui qui en a fait l'égal glorieux d'Hector. Dans la. généalogie naïve que Rigord a donnée des rois francs, nous voyons marquée cette égalité des deux frères et leur supériorité sur tout le reste de la famille de Priam. Hector et Troïlus sont les seuls que l'auteur daigne nommer , les autres sont réunis sous cette désignation vague : les frères d'Hector « Hector, fratres, Troïlus. »

Le continuateur de Rigord , Guillaume le Breton revient à la charge. Bien qu'il ait lu cette histoire tout au long dans son prédécesseur , il veut la raconter à son tour. l\ annonce qu'ayant à parler d'un roi des Francs ou Français ( Francorum ) , il doit conunencer par parler de leur origine, ut cognita eorum origine historiam gestorum competentius ordiamur. Car € lorsqu'on parle des gens , il faut s'informer de ce qu'ils sont avant de t demander ce qu'ils ont fait » , et, s'appuyant comme^ Rigord sur l'autorité d'Eusèbe, d'Hidacîus, de Grégoire de Tours « et sur tous les f témoignages anciens » , il répète les mêmes faits.

Helinand a parié de la gueiTe de Troie , et , d'après Eusèbe et Darès, il l'attribue tout entière au jugement de Paris.

Cette histoire avait sa place marquée dans le Spéculum historiale de Vincent de Beanvais (1200-1264) , cette vaste encyclopédie des connaissances et des erreurs du moyen-âge (2). Non -seulement il reproduit Darès

(1) 11 eit à noter seulement que dans TexpUcation da nom de franc- il a corrigé heareuiement attica tingua en aretiea, m V. Spee. hiiî., lib. M , •» iix.— lib. XVI, ^ 197, c lxi-lxu. ^ V. aussi Helinand.

en Tabrégeant (1), mais il a un chapitre spécial sur V origine des Francs. I) y rapporte les faits que nous savons : voilà, dit-il, ce qu'on lit dans la Chronique des Francs.

Bientôt la légende sort du latin et prend place dans notre premier grand monument national historique. Au XllP siècle , au^ environs de 127/i, un auteur, qui n'a pas voulu se nommer, < por ce que aucun t ne s'en gabast (2), » s'indigne que c l'on doute de la gloire des rois « de France, et que l'on dise que s'ils eussent fait nulle rien on en < trouverait à Paris aucun mot écrit. > Pour répondre à ces injurieuses insinuations , il traduira leurs historiens ; il est impossible du reste d'y mettre plus de modestie : il déclare expressément qu'il n'est « mie « faisierres ne trovieres » de ce livre, il n'est t que compilières et rat contières des paroles que 1i ancien et li sage ont dit. »

Les Chroniques françaises de Saint-Denis , nées de cette pensée , n'ont garde d'omettre ces belles histoires. On lit dans le prologue des Chroniques : « li commencement de ceste estoire sera pris à la haute t ligniée des Troyens dont elle est descendue par longue succession > ; et le prologue de l'auteur commence par mots: c certaine chose est « donc que li Roys de France par les quiex le Royaume est glorieus t et renomez descendirent de la noble lignée de Troie (3). •

Les premières pages des mêmes Chroniques s'empressent de justifier cette glorieuse assertion par quelques détails, c Quatre cens et quatre c ans avant que Rome fnst fondée , régnait Priam en Troie la grant. • On nous raconte le rapt d'Hélène , la ruine de Troie. « Mais aucun , continue le chroniqueur , eschaperent de ceste pestilence et plusours 1 des princes de la cité qui s'espandirent en diverses parties du monde,

(1) Il faudrait joiiidre encore à la liste Thomas de Locties et Paul-Gonstanlin Phrygien.

(2) On croit que c*est un ménestrel d'un des frères de saint Louis, Alphonse , comte de Poitiers.

(3) V. Recueil des Hist, de France, L III, p. 153.— On trouve dans ce prologue une assez piquante histoire de la marche et de la transmission de la civilisation selon le moyen-âge. « Si comme aulcun Teullent dire, dergié et chevallerie sont touz iours d'un accort , que Tune ne puet sans l'autre , touz ionrs se sont ensemble tenues , et mon Dieu merci ne se départent elles mie. En troiz régions ont habité en divers tems. En Grèce régnèrent premièrement ; car en la cité d'Athènes fu jadis le puitz de la philosophie et en Grèce la flour de chevalerie (l'auteur évidemment met Troie en Grèce). De Grèce vindrent puis k Rome, de Rome sont puis en France venues. Diex par sa grâce veuille que longuement i soient maintenues à la louange et à la gloire de son nom , qui yit et règne par tous les siècles des siècles. •»0n trouve au début du Cliget un développement tout-à-fait analogue.

« pour guerre nouvelle babitacioos comme Helenus , Elyas et Aotbenor c et maint autres. » Après avoir rapporté les aventures d'Énée, son arrivée en Italie c qui par sort lui était destinée selonc les Tables a ovidiennes » , les aventures de Brutus et de Corinée « descenduz de « la lignée d'Antbenor (1) », t Turcus et Francîon , nous dit-il, qui « estoient cousin germain (car Francions fu filz d'Eslor et cil Turques <r filz Troylus qui estoient frère et fil au roy Priant » allèrent babiter en Tbrace sur la Dinoe (2) et là ils se séparèrent, etc. Venu en Gaule, un de leurs rois « Marcomir mua le nom de la cité qui devant « estoit apelée Leutbece qui vaut autant comme ville plaine de boe, a et li mist nom Paris , pour Paris, Taiuz né fil del roy Priant de « Troie dequel lignée il estoient descendu. »

C'est le préambule obligé de toute histoire de France. On le trouve reproduit dans un manuscrit 5714 (fin du XlIP siècle) Chronica francorum, dans une rédaction assez bizarre, qu'on croit pouvoir attribuer à un habitant de Vienne en Uauphiné : c Co est li comencemenz de la gent dans Trans

c e de lor lignea ; et dans faiz deus reis En aisa e una citez qui en dita

Ylion, Ici régna li reis Heneas. Cela gent furent molt fort combateor encontra lur veisins. Li rei de Grezai se toruarent contra lui et ot grant ost conbaterent se encontre lui ; ot grant bataillie e mori grantz genz daus troianz. E li reis Eneas senfoi et reclot sen en la cité de Ylion, e qui lo combaterent XVII anz. Prisa la cité senfui et ot sa gent en Lonbardia. E pria celés genz qui erent foi de Troja par mer qu'il li aidassent, donc Priamus et Antenor furent prince, e firent citez delez les meautines paluz e apelerent en mémorial daus Sicanbriam. E qui furent mains anz e creurent en granz genz. En ceu tens estet empereire de Roma Valentiniens. Quant la gent deus Alainz rebella contra l'empereor il acosta granz genz daus romainz e combatet sei encontra eus e venquis les il s'enfuirent dedenz les meautines paluz. Li emperures dist qui poiret giter celés cruausgens de laenz il

(1) Ici, on le voit, les Chroniques, comme Rigord, sont en désaccord avec le Brut de Wace , et on peut remarquer , à ce propos , que le moyen-âge traite assez librement ces traditions et que chacun sMnquiète peu de démentir ses devanciers.

(2) C'est le nom vulgaire du Danube au moyen-âge. J. Lemaire écrira encore : c le noble fleuve Danubius qui se dit en langue vulgaire le Dinoe. »

ET LE ROMAN DE TROIE. 53f

« li otreerel son treu X anz. Adonc s'ajosterent lî Franc qui avoent esté f chacié de Troia, e aparelies lorz genz de totes parz si corn il le savoient € bien faire e giterent les de celés paluz e tuèrent les toz. Lors les apela « li empereires frans , ço est a dira fiers e de for cuer , etc. »

Le manuscrit de la bibliothèque Impériale 821, qui a dû être écrit

en Italie au XIV* siècle et dans lequel on trouve un texte du Roman

de Troie et les aventures de Landomata , nous offre aussi son histoire

des Troyens après la ruine de la ville. Il nous apprend ( f** 250 ) :

c comment, quand Troie fu destruite, quatre manières de gens s'en

« partirent , que il Turent , où il alèrent et quels teres ils tindrent et

• poplèrent. Une partie des vaincus s'en alla en Macédoine, d'autres

« alerent en Sardaigne et vindrent à un port appelé la cité de Venise et

€ firent une motte qui fu franche. » Les fils d'Hector attaquent et chassent

Anthénor et bâtissent une nouvelle Troie et une ville appelée St-Johan

de Salogres. « Énée eut un fils appelé Frige et celui-ci un filz qui avoit

nom Francho. Et ala tant qu'il vint en Europe et la porprist il lo

reigne... où nus n'avoit onques habité. Il poplèrent ceste terre. Car

d'aus ausirent rouit grant lignées et de cens dient li plusors que les

Franchois en firent et orent nome Franchois por Francho qui estoit proz

et hardiz. Et tex i a qui distrent quil vindrent d'une isle qui Saviete

est apellée. Et si mostrent ceus qui ce dient telle raison que celle

terre franche fu voisine au reigne qui fu au roi Latin qui père fu à la

roine Lavine que Eneas oit à famé. Et Eneas an noma les Latins François,

parce que pris li estoient an aide à ceus de France poplée. Car an

cel tems i ariverent molt d'uns et d'autres. Mais n'est mie certaine

« chose qui en oit la seignorie ; mais en cet tens fu elle poplée. » On

voit quelle confusion il y a en tout ceci. Après nous avoir redît les histoires

que nous savons et conduit les Troyens jusqu'au Rhin , le manuscrtt

ajoute : t Sous Theodosus vesquist roi Feramond primier rois de France

« et qui premier la conquist. Et ce est au plus haut que nus en poons

c trover. Et de cestui descendi et vint la lignée de France. Et ansint

€ com ge vos ai devisé ades. . . vos en ai tant toché por ce que de Troie

« ausi la primiere semence de Franchois. Et si sachiez que quant Feramons

t an fu premier rois si estoit ja France grantment poplée; mais elle

< n'avoit mie nom France mais Galle , por la blancors des gens et por ce

c quMl estoient veiiuz de Galatie. Et por les Franchois que Feramont i c amena perdi ella son nom de Galle et fu France apellée (1). »

Raoul de Presles (XIV' siècle) , dans sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin , résume les mêmes traditions en s'autorisant de Hugues de Sai nt- Victor , de sa Chronique et de t celluy qui fist les Chroniques de France en son livre qui s'appelle: In exordiis rerum (2). » Les traditions troyennes sont aussi consignées dans la Généalogie des rois du monde (Bibl. Imp. , 6738) et la Chronique de Jean de Courcy, dite de la Bouquechardière (Bibl. Imp., Ms, 6739) (8).

Elles sont encore toutes vives à la fin du XV* siècle. Gomme si c'était là une formalité obligatoire , les historiens les plus graves se croient obligés tout au moins de les mentionner. Nicolas Gilles publiant, en 1492, les Annales de France (4) , divise d'abord l'histoire du monde en six âges; puis dans un chapitre intitulé : < d'où vindrent ceulx qui premièrement fondèrent et habitèrent Troye la grant , » il dit : « pour en venir à nostre propos et prendre fondement en cette matière , est à sçavoir que Jupiter, ancien chef de noblesse entre les autres, eut deux fils principaux , l'un nommé Danus et l'autre Dardanus. De Danus vinrent les Grecs. .... de Dardanus , qui fut roi du pays de Fngie , vindrent les Troyens , dont sont descendus Françoys , Vénitiens , Roumains , Ângloys , Normans , Turcs et ceux d'Autriche (5) dont la noble lignée dure encore, » Il raconte ensuite toute l'histoire de Troie jusqu'à rentière ruine de la ville, en invoquant Darès Frigius, « chevalier grant

(i) L^auteur d'une traduction française de Guido Golonna (Arsenal, n° 35d, XV* siècle) complète son auteur, en indiquant les ualions sorties des fugitifs de Troie. Après avoir conduit Anténor à Venise, Ëneas à Rome, Brutus dans la Grande-Bretagne ^avec Corineus, qui eut en partage la terre des Géants et l'appela Comouailles , il ajoute : « De Franco le filz Anchises issirent ceux de Franconîe en Alemagne , Franco engenra Griffon, Griffon Balsigus. • De Balsigus par Indupemagus, Alpgisus, Acdulfus, Ansgisus, il arrive à Pépin « père de Charles Martel qui fu prince de France duquel desceodi Charles le Grant qui fu roy de France et empereur de Rome. •

(3) Cité dans les Nouv, franc, du XIV* siècle. Intr., p. 65.

(8) Cité par Éd. Du Méril.

(à) V. Les c Annatet et Chronicques de France depuis la destruction de Troye jusques au temps du roy Louis XI, jadis composées par M" Nicole Gilles, en son vivant secrétaire indidaire du roi Louis XII et contrôleur de son trésor. « Galliot du Pré, 1553. — Il y a une édition de 1560 corrigée tt annotée par It seignear Denis Sauvage de Fontcuailles en Brie, puis par Belleforest et Chappuys*

(3) Pour la maison d*Autriche , voir pkii loin sur Jean Le Maire*

« historiographe, qui estoit lors en la dicte cité de Troye, lequel € a escrit la vérité de Thistoice et comme récite Vincent de Beauvais au € Lxxiii^ ch. du IIP livre. La renommée du roy Priam est si congneue f et si publiée par toutes terres qu'il ne se trouve pas que nul autre i homme mortel qui ayt esté par cy devant soit si congnu par escript es € anciennes histoires que luy. » Gilles raconte après cela , d'après Hugues de Saint- Victor et les Chroniques de France, l'histoire de Francion et la fondation de Paris par un duc nommé Ybros , 830 ans avant Jésus- Christ. 11 nous apprend que les Francs portaient en leurs enseignes « de gueules à un pal d'or au mylieu, qui avoit esté le blason des armes a de Paris, fils du roy Priam. ^ L'auteur, du reste, raconte très-sommairement tous ces commencements d'après les vieux chroniqueurs, qu'il ne contribue pas à éclaircir. Il semble penser que les Francs avaient peu de goût pour la monarchie ; assurant que de Francion à Pharamond ils n'eurent que des ducs.

Robert Gaguin (1) enregistre à son tour la tradition. Il écrït sans discussion que le premier chef dont la domination fut reconnue par les Francs fut Marcomir qui , descendu par une longue suite d'aïeux du roi troyen Priam , était l'objet d'une grande vénération. Gaguin , du reste , parait attacher une importance et une foi médiocres à divers points de la légende. Il doute que le nom de Francs ait été donné à la nation par Valentinien le Jeune. Il prouve qu'il est antérieur au règne de cet empereur. Il remarque que César a parlé des Sicambres comme établis sur la rive droite du Rhin près des Ubiens ; 3trabon de même. Us étaient donc sur le Rhin bien avant Valentinien , ou il faudrait supposer deux nations des Sicambres. Il s'étonne qu'aucun des historiens français n'ait encore fait cette remarque. Mais lui-même hésite à s'engager dans la question et la quitte bien vite en disant : « restons fidèles à la brièveté c que nous nous sommes imposée. > Et signalant encore quelques contradictions des chroniqueurs , il leur laisse le soin de les expliquer et se contente de dire : quant à moi , je ne suis pas fixé sur la véritable origine des Francs , mihi minime comperta est.

Paul Emile écrivant en 1500, sous les yeux de Louis XII , les premiers

(i) V. R. Gaguioi Rerum g^llicarum Annales. Paris, i&99.

livres de son histoire de France , inscrit en quelques lignes la tradition. « Les Français, dit-il, se disent descendus de Troye, laquelle saccagée « et mise en cendres , plusieurs des plus nobles citoyens eschappez du t feu et de Tespée , s'en allèrent avec leur duc Francion vers les Palus « Meotides, etc. (1). •

Nous la retrouverions encore en 1507, avec des additions de Pomponius Mêla , dans le supplément que Symphorien Cbampier a ajouté à son Trophœum Gallorum (2) et où il se propose de retracer en abrégé la généalogie des rois de France, d'après les écrivains anciens et modernes.

La politique même s'emparait de cette popularité de la légende, et Louis XII la consacrait officiellement, sans se douter qu'il imitait les Mérovingiens. A un moment de son règne , il prenait pour devise : t Ultus avos Irojœ » , pour exprimer que par le gain de la bataille de Bavennes il avait vengé les injures faites aux Français en Italie.

Cependant , la France n'avait pas gardé le monopole de ces belles choses. La légende troyenne, née chez les historiens de France, s'était de bonne heure implantée chez les peuples voisins et y avait porté de nouveaux fruits. Un Flamand , auteur d'une chronique rimée (3) , Philippe Mouskes , annonce au début de son livre l'intention de mettre eu rime l'histoire' et la lignée des rois de France, d'après les chroniques de St-Denis: il eût pu ajouter d'après le. Roman de Troie; car il le copie souvent. C'est là évidemment qu'il a recueilli ce jugement sur Hector :

Ri flours iert de cavalerie ; Jou truts de lui c'on os bien dire Que CDU fu des armes le sire.

(1) V. Pauli j^milii de rébus gestis Francorum, lib. IV. — < Histoire des âiicts, gestes et conqncstes des roys, princes, seigneurs et peuple de France, par noble et sçavant personnage Paul JRmïie Veronois, et depuis mise en françois par Jean Henart, gentilhomme angevin. • Paris , Morel , 1598 , p. 8.

(S) V. Symphorien Cbampier, < Trophœum GaUicvm quadruplicem eorumdem complectens liistoriam in quatuor partitam libres partiales. Lugduni expensis honest. bibliop. Steph. Gueynardi et Jac. Huguetani, etc. > 1507.

(3) Publiée par M. de Reiffemberg, Bruxelles, 1836. — Philippe Mouskes, né à Gand dans la prendère moitié du XIII* siècle, en 12Â2 chanoine et chancelier de la cathédrale de Tournai, en 1S7& éTêqae de Tournai, mort en 1283.

Mouskes fait du vers 50 au vers 93 uu résumé rapide de la guerre de Troie. 11 arrange du reste les faits à sa façon. Ce n'est plus Francus, mais Marcomir qui est le fils de Priam; il est sauvé par sa nourrice et remis à Énée. « Ils s'en vont tant qu'en Ytale sont venus. Or est « Ytale Lombardie. »

Toute cette histoire est ici plus confuse que jamais et la chronologie plus hardiment traitée. En effet , l'auteur , après avoir établi comment, par l'émigration d'Énée , ses compatriotes sont Troyens d'origine , raconte qu'Anténor vient en Pannonie, y fonde Sîcambre • au temps € où estoit empereres Yalentiniens premerains » ; puis brouillés avec l'empereur , comme on sait , les Troyens quittent Sicambre et conquièrent la Gaule après avoir fait Anténor leur seigneur. Quand celui-ci meurt, la nourrice de Marcomir révèle au peuple sa noble origine, on le nomme roi et il règne 3/i ans. Son fils c Faramond » lui succède. Ce qui place Pharamond à 3& ans de distance de la mort d' Anténor et tout près , par conséquent , de la ruine de Troie. Ph. Mouskes nous apprend encore que Cloevis fu de Troïens c li prime- « rains rois crestiens. >

Des écrivains de prétentions plus savantes, Rucler, Clérambault, Lucius de Tongres, Hugues de Toul, avaient aussi voulu assurer à leurs nations la gloire de ces pompeuses origines» On a même ajouté à cette liste des écrivains dont l'origine est assez curieuse, comme un Bucalion ou Buscalus qui aurait composé une histoire de Tournai. C'est Jacques de Guise qui est l'auteur de cette belle invention. Il dit avoir découvert récemment une histohre fabuleuse en vers vulgaires < quemdam novellum fictum historiographum rithmatizatum in vulgari » dont le nom semble être Bucalio ou Buscalus. Il a pris pour le nom de l'écrivain le nom du héros qui y est célébré; c'est la chronique de Tournai ou histoire de Bustalus.

Clérambault avait rédigé en rimes françaises l'histoire des Belges. Lucien ou Lucius de Tongres avait, vers le XIV* siècle, écrit en « gros « français > l'histohre de son pays. Il semble avoir été un de ceux qui ont le plus contribué à répandre les légendes que Yan Yaemewych et tant d'autres devaient répéter après lui. Nicolas Rucler avait retracé en vers latins , et non sans art , l'histoire des Morins et des Flamands.

Molinet , au cbap. xlyi de ses Chroniques , le cite au nombre de • ces < vénérables docteurs autorisés « desquels il s'appuie. Ils avaient à Tenvi ajouté un nouveau héros à la lignée troyeune et « récité en leurs « volumes que, Tan de la création 2783, Bavo roy de Phrygie cler astro- « nomien et de singulière dévotion aux dieux, cousin germain du roi € Priam , son comilîtant et frère d'armes , se partit de Troie bien « acompaigné, lorsque tout fu consommé en cendres et.... tirant vers € Occident, s'arresta au pays de Haynaut (1), »

Les contes rapportés par eux avaient été soigneusement recueillis et amplifiés par Jacques de Guyse (2).

Homme de grande littérature et diligence , nous dira Jean I^emaire de Belges, il avait composé à la requête du comte Guillaume de Haynaut une histoire latine de la Belgique, en deux grands volumes que l'on conservait encore en 1509 au couvent de St-François de Valenciennes. Humble et modeste, tout dévoué à ses princes et à la gloire de son pays , il avait voulu en retracer l'histoire complète , ne négligeant pour cela ni travail, ni recherches, et frappant à toutes les portes, sans se laisser décourager par les refus (3).

Son livre est une histoire universelle en même temps qu'une histoire du Hainaut. H raconte brièvement la guerre de Troie d'après Darès.

(i) Barthélémy Glanville cité par J. de Guise, p. 126 : « MulU de Trojanis post Trojs excidium, fiicta classe, per diversas muudi partes sibi sedes qussierunt..... et ex ipsoram progenie prodienint in posteram poteDtissinue nationes seculi , sicut diversarum regîonum di?er8Îssims historié attestantnr , prout didt Varro? »

(2) De rOrdre des frères mineurs, né à Mons au XIV« siècle, d*ane ancienne famille dn Haynaut, rune des {dus considérables de sa ville, et mort en 1398 , docteur en théologie , pendant 31 ans il professa cette science et la philosophie et les mathématiques aux jeunes religieux dans différentes maisons de rOrdre.

(3) On a souvent cité sa dédicace qui est d*une modestie touchante. Il s'intitule : c Jacobus non c solnm J.-C. servus sed servus suorum. » Rappelant avec reconnaissance tout ce que son pays , Téglise, sa famille et lui-même doivent aux princes de Hainaut c ea propter dictus Jacobus suorum c vestigia nitens insequi genitorum, sed de quibus tantis principibus servire non habens, quia pauper c et mendicus abiit ob hoc in agrum Booi cum Moabide, et illuc post terga metentium , non sine c tabore , recollegit spîcas et in manipulum circumiigans etiam duo minuta cum vidua ( le denier i de la veuve) in gazophylaceam principis Hannoniae humiliter repraesentat. » V. Chron, de J, de Guise, publiée par Fortia d'Urban, p. 66.

ET LE ROMâN de TROIE. 537

Selon son exemplaire, les Troyens avaient perdn 676,000 hommes avant la trahison, 276,000 après la ruine, les Grecs 880,000 hommes. C'est à la page 180 que commencent « les Annales de Thistoire des illustres « principes de Haynaut descendants de Bavo. > Si Ton veut Ten croire. Tan du monde 2783, d'Abraham 82/i. et 330 ans après la sortie d'Egypte régnait Bavo , fils de la sœur de la mère de Priam. Il était versé dans toutes les sciences libérales « in astronomia pcritus , diversis « aliis praestigiis insudabat. » Les sorts et la divination jouent un rôle énorme dans toute cette histoire. Le chroniqueur raconte très-longuement comment, pendant que se prépare l'expédition pour aller réclamer Hésione, Bavo jette quinze sorts qui lui révèlent l'issue de la guerre et de la fortune ; mais Priam méprise l'astronomie terrestre et ne tient compte de ses avis.

Cependant Bavo est venu au secours de son cousin avec une muL titude innombrable de peuples. Les historiens de l'antiquité sont bien coupables de n'avoir pas parlé de lui ; car il a joué un grand rôle dans fe guerre de Troie : c'est à lui qu'était confiée la garde de toute une partie de la ville. Le siège se prolonge. Jupiter consulté par Bavo lui révèle que Troie tombera, « que la noble lignée des Troyens sera extirpée < d'Asie pour estre plantée en Europe, « sub Treberos ad montem Beli. » « Pensant que c'estoit pour néant de regimber contre l'esguillon et de soy « cuyder revenger contre la voulenté des Dieux et destinées fatalles des € hommes, il luy sembla qu'il valoit mieux ployer que rompre, et fleschir « par obéissance que estre déraciné par obstination. » Après avoir engagé inutilement Priam à conclure la paix , rassemblant ses trésors et tout ce qu'il peut recueillir de son peuple et de sa famille , de ses nobles et de ses adhérents , il prend la mer avec deux cents navires. Une foule de Troyens se réunit à lui. Après une navigation qui parait avoir été des plus difficiles et des plus tourmentée;» (car il rencontre les colonnes d'Hercule avant d'arriver dans la mer de Toscane , il y trouve la flotte d'Anténor et d'Énée, qui, battue par la tempête et privée de ses chefs, s'en était donné de nouveaux, que n'a pas connus Virgile, Mosellanus, Torquatus, Clarienus et Morcenus) , il aborde non loin des lieux appelés plus tard Hainaut. lin loup blanc le conduit à trois journées de marche dans un pays boisé dépendant des Treviri , où se trouvait un temple

élevé en Thonneur de Belus, père de Nîdus, roi des Babyloniens; et appelant des architectes et des Ouvriers d'Europe, d*Âsie et d'Afrique, il y fonde une grande cité qu'il nomme Belges en l'honneur du dieu. Jacques de Guise est un esprit critique : il ne croit pas comme Bucler et Clérambault que Bavo a bâti tous les temples, toute la ville, tous les palais, mais comme Lucius qu'ils a furent élevés par divers* > Sonuné de payer tribut à ceux de Trêves, Bavo leur fait la réponse des Francs à Valentinien, prend Trêves , « double ses idoles troyennes des idoles assyriennes a de Trêves , fait faire sept temples en sa cité , sept portes en l'honneur <r des sept planètes, sept routes pavées, élever mille tours et édifier f son palais par amplitude et magnificence extraordinaire, i Lucius, que cite Jacques de Guise , a mesuré la ville , il sait le nombre et la hauteur des tours , l'épaisseur des murs. Lucius décrit exactement toutes choses * le pavement » , le palais, la partie royale et sacerdotale, où Bavo se retire avec ses prêtres pour sacrifier. Hérodote ne connaissait pas mieux la Babylone de Sémiramis. On dirait du reste qu'il y en a là quelque souvenir mêlé à ceux de l'IIion de Benoît, L'histoire de Bavo , en effet, a une couleur très-particulière, assyrienne et égyptienne, astronomique et théologique, tout en y mêlant des souvenirs d'une tout autre provenance. Au centre de tout cela, Lucius, en effet, place assez étrangement un temple à Bacchus,

Après avoir achevé ces merveilles, Bavo s'occupe de régler la succession au trône. « Après en avoir délibéré on décide que le gouvernement « ou le pouvoir se transmettant par la succession dans l'ordre naturel « présente plus de chances de bonheur que celui qui se renouvelle c souvent par l'élection et le hasard. • Mais en même temps remarquant a que les dieux sont plus nobles et plus puissants que la fortune même t ou établit la théocratie r < tous les princes et l'état tout entier doivent « être soumis après les dieux, sans intermédiaire, au prince des Druides a sous peine de mort. » Au-dessous de lui il y a sept archiflamines, au-dessous sept druides. Le chef suprême des Druides est à la fois druide et roi. La royauté est héréditaire dans l'ordre de succession naturelle. On institue des chasseurs, des chevaliers, des augures, des mages, des pasteurs, élus par la communauté des comtes. Le peuple nomme des questeurs , des chiliarques , des censeurs. On leur confie le gouver-

ET LE ROMAN DE TROIE. 5o9

Dément de la cité et du royaume. Tous les dieux , Bélus , Baccbus, Saturne, Jupiter, le Soleil, la Lune, Vénus, consultés solennellement, consacrent le nouvel état de choses et donnent chacun leur oracle qu*on fait graver sur la porte de leurs temples.

Nous avons vu à qui, selon Fauteur, Belges ou Bavais devait son nom ; selon un procédé étymologique facile, et que nous verrons tout à Fheure employé avec Tureur , il procède de même pour plusieurs autres villes. Bavo II , tout seul , pour suffire à toutes les étymologies , a quatre-vingt-cinq fils et cent filles. Nous n'insistons pas ; nous retrouverons toutes ces origines en parlant de Jean Le Maire.

Jacques de Guyse établit avec une apparente rigueur toutes les dates de cette histoire. II compte onze druides dans un espace de liOl ans jusqu'à la 1'*' Olympiade. Mais les plus belles institutions ne sauraient être éternelles. Aux druides succèdent des rois dont le premier est Ursus. Après son dixième successeur Leopardinus, il y a deux ans d'interrègne , puis seize autres rois qui occupent à eux tous 72 olympiades et deux ans , puis des ducs pendant 26 olympiades. Puis les rois reparaissent et le royaume des Belges finit à Jules César.

Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui , au-delà de nos frontières , ont recopié cette histoire. On la retrouve partout , en Allemagne comme en Italie. Elle est dans Taunaliste germanique Sebastien Munster (Cosmographia Franconica). Elle est tout au long racontée par Conrad d'Ursperg. C'est la reproduction dans une langue meilleure de nos vieux chroniqueurs. Hubertus Thomas Leodius ( in cap. de Sicambris) croit à toutes les étapes des Sicambres troyens (1) ; il retrouve leurs traces dans le voisinage du Rhin (Foresta Dardaniae, Dionantum Diones Yeneris templum, Tunguris origine des Tongriens, un Xanthum dans le duché de Clèves près de Passburg). Il pense que le nom de Frise vient de Phrygie, et que Groningue en Frise a été bâtie par le troyen Grunnius. En Italie , Flavius Blondus (2) , accueille la légende. Elle figure aussi dans la cosmographie de Sylvius iËneas (Pie II). II. est vrai que

(1) V. aussi Lazius, De aliquot gentium tnigrationibuê,

(S) FlaYîo BioDdo , né à Forli en 1S88, mort à Rome le à juin 1Â63. V. Flavius Blondus Oisio^ riarum ab inclinatione Rom., imp. ad annum làAO, Decad. III Venet. ii&83, in-fo De origine ac gestis Venetorom.

celui-ci semble avoir hésité dans sa foi. Dans la Description de (Asie il se borne à constater la prétention des historiens français (1). Dans son Europe (2), il est plus explicite; en parlant de la c France, cette « noble province » , il est tout-à-fait affirmatif. Il raconte toute Tbistoire que nous savons , en disant que ce sont là des faits constants « constat. > Il change seulement le nom de leur premier chef, qui est, selon lui, Priam , fils d^une sœur de Priam.

La légende troyenne était plus vivace encore en Angleterre. Nous avons vu combien elle y était populaire et répandue au temps de Benoît Tandis que les chroniqueurs latins et le trouvère normand les racontaient aux savants et aux courtisans de Henri II, un prêtre saxon , Layamon , au début du XIIP siècle, les répandait parmi le peuple en ^traduisant, dans ridiome de la foule , le Brut de Wace.

La politique à son tour essayait d'en tirer profit, et Edouard III , dans une lettre adressée au pape Boniface , et signée du roi et de ses barons, prétendait trouver dans les origines troyennes de T Angleterre une des plus puissantes démonstrations de sa supériorité sur TÉcosse. Il soutenait que la couronne d'Ecosse était vassale de celle d'Angleterre du chef de Brut, le fondateur de la monarchie Bretonne. L'importance que ses adversaires mêmes accordaient à une aussi étrange revendication montre que ces croyances n'étaient pas moins répandues en Ecosse. Nous avons vu tout à l'heure combien le poème de Benoit était populaire dans les deux pays.

La littérature ne cessa pas d'y entretenir ces traditions. Nous avons marqué comment Chaucer et Lydgate y avaient puisé quelques-unes de leurs inspirations les plus fameuses. On les retrouve dans les poèmes les plus connus du XY' et du XVP siècle, dans la Reine des Fées de Spencer comme dans le Polyolbion de Drayton (3).

Ce qui prouve combien ces histoires étaient connues de la foule, c'est que le théâtre naissant va chercher là des sujets. Nous savons les em-

(i) Ilium Têtus et TrojaBorum regio ex qiia originem cuncU se ducere jactitant qui nobilissimi videri volunt ; nam et Franci et Angli et alii complures hinc majores suos Yenisse traduDt. Sed Bomanorum

genus ab llio profectum multi autores prodidere, quitus fides abunde est — V. Anem Sylvii opéra

Helmstadii, Sustenuann 1690. Cosmogvaphia , cfa. lxvii, p. 139.

(S) V. IbicU, p. 299, cb. xixix. — A propos du surnom donaé par Valentimeo, il ajoute : Iiali certe Franco» liberos vocant,

(3) V. Bûchner, Lts Troyens en Angleterre , p. 18.

pruDts qa*y a faits Shakespeare ; on trouverait encore çà et là dans ses drames bien des allusions qui montrent combien ces souvenirs lui étaient familiers. Ainsi, dans Henri VI , le messager qui raconte la mort du duc d'Yorck à ses fils le compare à Hector tenant tête aux Grecs. Et Henri VI lui-même dit à Warwick : « Adieu, mon Hector ^ solide « espoir de mon Ilion. > Des allusions du même genre viennent tout naturellement se placer dans une foule de pièces contemporaines.

« Ces vieilles légendes sont si bien entrées dans Tesprit de tous , le « renom des Troyens , de leur vaillance, de leur supériorité dans tous les « exercices , est si bien resté proverbial , quMl fournit au drame un « terme de comparaison populaire. S'agit-il de faire tomber sous la table « un convive réputé pour son intrépidité devant la bouteille, le perte sonnage comique de la pièce s'écriera : Je le griserai , quand ce serait « un Troyen. Dans une pièce de Ben Johnson , Chacun selon son humeur, c paraît un vieux juge plein de bon sens et de bonne humeur, une « espèce de personnification du Merry old England. Pour reconnaître sou « mérite par un éloge énergique, un personnage rappelle le plus honnête « vieux troyen de Londres (1). >

Notre excursion en Angleterre nous a entraîné loin. W est temps de revenir sur nos pas. JnsquMci nous avons toujours marché dans la même ornière ; c'est toujours , sauf quelques tentatives de Jacques de Guyse , le vieux récit de Frédégaire , plus ou moins bien arrangé et adapté aux besoins de chaque peuple. La légende troyenne allait , dans les dernières années du XY' siècle, prendre une bien autre physionomie et de bien antres développements. Il allait lui venir des auxiliaires nouveaux ; on allait découvrir dans la nuit des temps , aux origines mêmes de l'histoire, les récits authentiques de témoins presque contemporains. C'est à l'Allémagne et à l'Italie que devait appartenir l'honneur de ces précieuses trouvailles , qui allaient donner des pendants au Dictys et au Darès.

Annius de Yiterbe ou Jean Nanni (2) , dominicain , professeur de

(i) V. BQclmer, Le% Troyen» en Angleterre, p. 21.

(S) Né en l&dO, Voaeias fisait à tort ii87» mon en 1502. — V. Bibom Chaldaei sacerdotis reliquoramque coosimilis argument! auctomm de Antiquitate Jtaliœ ac totius orbis. Cum F. Joan. Annii

viterbensis theologî, ordinis prsdicatonim sacne theologi» professons commentatione, Lugduni, 1555.

Annios était, ém reste, femilier avec Tantiquité classique, il avait commenté Catulle, Tibolie et Properce.

théologie et maître du sacré palais, retrouvait à Mantoue les œuvres si longtemps perdues de Bérose et de Manétbon , et les publiait à Rome en i&98, avec d'autres ouvrages qu*on a pu croire apocryphes, soit quMI les ait audacieusement inventées , soit quMl ne fût que Téditeur convaincu d'un faussaire antérieur à lui.

Annius de Yiterbe, dans ce livre fantastique où tous les peuples retrouvaient leurs parchemins , a donné acte à la France de ses origines troyennes. On trouve chez lui la trace du grand respect qu'elle inspirait au moyen-âge à tout ce qui s'occupait des grandes études. Parlant d'un de ces rois fabuleux des Gaules dont il a écrit l'histoire, il lui attribue la fondation de Paris, < cette ville fameuse supremarum artium omnium * gymnasiis (1). » Mais il se borne à constater la croyance et passe légèrement. Dans le prétendu Supplément de Manéthon on lit, p. 352, que, tandis qu'Ascagne régnait sur les Latins, Francus, issu des fils d'Hector , régnait sur les Celtes ; et Annius ajoute , dans son Commentaire : « Quel était ce Francus fils d'Hector ? A quel titre a-t-il été nommé roi par les Celtes, je ne l'ai lu nulle part. Cependant Vincent de Beauvais, très-scrupuleux historien, assure qu'il a passé en France après la destruction de Troie, et que son incomparable valeur le fit bientôt chérir des Celtes et de leur roi, qu'il épousa même la fille du roi et obtint après lui la royauté de la Gaule. Il eut la même destinée que son concitoyen Ënée, qui s'allia de la même façon au roi Latinus et devint son successeur au trône. On assure que c'est de lui que la France a pris son nom. » Francus, d'ailleurs, a un lien de parenté avec la dynastie qui règne en Gaule , car Dardanus , fondateur de Troie , était fils de Jasius Janigena , roi d'Italie et de Gaule , dont nous allons tout à l'heure trouver l'histoire.

On le voit, Annius insiste peu sur ce point et semble attacher aux origines troyennes de la France une assez médiocre importance. Mais elle né doit point y perdre ; loin de là. Ce qu'il ôte à la France il le donne au centuple à la Gaule. Qu'était-ce, en effet , que cette antiquité dont elle avait été si fière jusque là, et qui ne remontait qu'à Troie, à côté de celle que retrouvait Bérose et qui remontait jusqu'à Noé lui-même ?.

(i) Son patriotisme ajoute : « Et beat! Aquinatis nostri Thom» stodiis et schoUs indyta. t

ET LE ROMAiV DE TROIE. 5/1.5

« Bérose, nous dit Annius, était Babylonien de naissance et avait le € titre de Chaldéen « patria Babylonius et dignitate Ghaldaeus , > comme « le marque Josèpbe, c'est-à-dire prêtre; car les Chaldéens tiennent le € rang de prêtres en Egypte. » Il fnt notaire et secrétaire public, les prêtres étant seuls investis du droit de rédiger les annales du pays. Il vécut avant le règne d'Alexandre , car Métasthènes , prêtre persan , écrivant au temps d'Alexandre Tempora Monarchiœ Assyriorum, l'a copié. Il savait le grec et enseigna à Athènes les sciences chaldéennes et surtout l'astronomie. Les Athéniens charmés lui élevèrent, d'après Pline, dans le gymnase public , une statue dont la langue était dorée. Sa gloire fut cause que les Grecs traduisirent , en les abrégeant , les traditions chaldaïques qui complétaient et redressaient les Annales de la Grèce , qui avant lui ne remontaient que jusqu'à Pboronée. Il leur donna l'histoire du monde jusqu'à la fondation de Troie. Les Grecs, jusque-là, avaient été réduits à piller les annales égyptiennes et y avaient porté beaucoup de confusion, prenant souvent pour Tannée le mois ou un espace de deux ou trois mois. On appella son livre Defloratio Berosi chalddica : c'est le terme par lequel les Orientaux désignent ces brefs résumés de l'histoire de tout un peuple, au témoignage de Joseph (Antiq. Jud. liv. I) « Berosus c omnem chaldaicam déflora vit historiam. > Là oii Berose lui manquera, Annius le continuera par Manéthon « Manethonis supplemeuta ad « Berosum » que citait également Josèphe (V. Antiq. Judaiq. et Contre Appion.)

Bérose connaît toute l'histoire du monde à ses origines. 11 connaît tous les fils de Noé et leurs descendants. Il sait quelles régions ils ont occupées. Toutes ces origines, dont Annius va demander la révélation à Bérose , avec lequel il fait sans cesse accorder non-seulement la Bible , mais des auteurs qui eussent été bien étonnés de ces rapports, s'ils en avaient eu connaissance, comme Tacite, Pline, Varron et Diodore, sont sans doute bien confuses et bien peu scientifiquement établies ; souvent il ne fait guère que mettre Scythes et Babyloniens là où l'on mettait avant lui Latins et Grecs. Cependant la tentative est intéressante. C'est un essai de réaction contre les tendances excessives de la Benaissance classique qui vont s'accentuer davantage encore tout à l'heure, contre le culte exagéré de la tradition gréco-latine, un retour

5&/i BENOIT DE SÂINTE-MORB

vague encore et à demi inconscient aux origines asiatiques de l'humanité.

Annius de Yiterbe fait une guerre impitoyable à la Grèce , il attaque avec une véritable fureur ses prétentions et ses impostures i quidquid

« Grscia mendax > Il accuse les Grecs de n'avoir raconté sur Tao-

tiquité que des fables et des puérilités. Il leur oppose les traditions babyloniennes, dépositaires de la vérité conservée par leurs prêtres dans des archives et des bibliothèques publiques, sous la foi de tous « publica et fideli et probata fide » , en accord avec les témoignages de Moïse, et ne transmettant qu*une doctrine ferme et authentique. ^ Il s^empare avec bonheur du témoignage de Diodore (liv. 3) opposant les Chaldéens aux Grecs et disant que la culture de la philosophie est pour les premiers Toccupation de toute la vie et une profession traditionnelle , tandis que les Grecs s*y appliquent tardivement et en font métier et marchandise. Il les représente sans cesse en quête d'opinions nouvelles, mettant toujours en discussion les points les plus essentiels de la doctrine et semant ainsi Tincertitude dans Tesprit de leurs disciples. Il leur reproche leurs contradictions , leurs perpétuels combats , et les élégances mêmes de leurs discours, où les grâces de la forme voilent les perfidies de la pensée. Il les accuse d*avoir abandonné la tradition « doctrinam majorum » la vérité même t veritas rerum erat • que les Barbares, au contraire, ont suivie. Il croit que les races primitives possédaient une théologie , une philosophie , une divination naturelle, une magie qui faisait Tadmiration du monde , et que les Grecs ont altérées (1). Il ne restait donc aux Grecs, qui avaient déserté cette

(i) Au sortir du déluge, dit Po6tel, d*après Bérose, « les hommes sçaYoient tout ce qui est possible àe sçaYoir, voire et aux plus nobles sciences du monde connu. Théologie, astronomie et magie vraye esIxûeDt plus que exercitez. i Gomer avait répandu ces notions dans la Gaule, les Druides les avaient reçues de lai. « Il ne fault aulcunement doubler que étant Gomer parent et Docteur de la Gaule et ayant receu de Noe le droit de Taisnéesse du monde que ledlct père Noe avec son fils aisné lapet et son paisné Scm néussent tellement instniict le dict Gomer pour estre prince du monde qu*en premier lieu il sçavoit très parfaictement la raison de la religion vraye et entre les sainclz et justes (des quels Noe était le prince) utiles. Car ayant este destruict le monde senblement par faulte d*avoir bien observé la Religion et crainte de Dieu, cela est du tout certain qu'il ne fut chose tant reconmiandée comme la vérité et observation d*icelle au dict Gomer. Noi pères y ont par Noe receu les chroniques du paravant du déluge tant en livres comme en mémoire, t

vérité, découverte et vérifiée par les ancêtres , qu*à inventer des fables et de vaines paroles.

Et Ânnius ne se contente ps^s de leur reftiser la possession de la vérité, il leur conteste même la supériorité de culture intellectuelle. Non seulement ceux que les Grecs appellent barbares ont eu des historiens, « qui se primos rerum utilium indagatores asserunt atque « scriptores et multorum memoriam apud se fuisse conservatam » , bien supérieurs à ces Grecs, « ut Ephorus mendax et Diogenes fabulator qui « somniant et non probant » ; non-seulement c'est « chez les Barbares et t non chez les Grecs que la philosophie a eu ses commencements » ; mais les Barbares ont partout précédé les Grecs. Les lettres , les arts et Tinstruction de la Phénicie et de la Syrie ont devancé de 1500 ans les plus anciens théologisants de la Grèce ; la philosophie et les lettres s'étaient développées sept cents ans plus tôt en Espagne que chez les Grecs, c'est des Gaulois et de Samothes qu'ils tiennent leur alphabet. La &* année du règne de Ninus, 253 ans après le déluge de Noé , c'està-dire mille ans avant que la Grèce jouit d'un pareil bienfait , le géant (1) Tbuysco avait donné aux Germains l'écriture et une législation , Samothes en avait . fait autant pour les Celtes et Tubal pour les Celtibères. On peut consulter à cet égard Âristote In magico et Sinon, historiens véridiques. Mille ans et plus avant le déluge , les hommes connaissaient les lettres , l'art de fondre les métaux, de faire la brique et de prophétiser l'avenir. C'est à Adam lui-même que remontent ces connaissances. Ce n'était pas la Grèce qui avait colonisé

(i) Le moyen-ftge a été trè8-préo€cupé des géants. A partir du XVI* siècle on osera les regarder en riant. Ils ne seront plus représentés que par Gargantua, ou Fogre du Petit Poucet. Mais au moyenâge, ils inspirent ou le respect ou la terreur. On les rencontre partout Wace les plaçait aux origine^ de TAngleterre. On les retrouve dans la Table-Ronde, V. aussi V Alexandre, Geomagot , etc. V. sur Geomagot, Leroux de Lincy, Analyse du Brut, p. 200. F. Michel, Chronique des ducs de Normandie, T. 370. Ils ont occupé Alexandre qui a c enfermé derrière les portes Caspiennes les Goths et Magoths. t Hs avaient leurs titres de noblesse dans le livre d'Enoch, œuvre d*un juif helléniste, attribuant ce récit au septième descendant d* Adam. Dans un verset de la Genèse, dont ce livre n'était que le développement poétique, c les enfants de Dieu, ayant eu commerce avec des hommes, enfantèrent les géants », etc. Annius dit que Noê et ses fils étaient géants et que les géants ont enfanté les Titans qui , . au témoignage de Bérose et de Moise ont fondé en Egypte Titan um ou Tanim. (V. Nomb. c 48). Pour les géants, la vieillesse ne commence qu'à 600 ans, Tadolescence s*étend jusqu'à 200 ans , jusqu^à &00 la virilité^ après 600 commence la décrépitude.

la Gaule (1), comme elle le prétendait, mais la Gaule qui avait donné à la Grèce et à l'Asie des colonies, les lettres et les sciences, et par la Gaule il remontait à Noé, quMl appelle aussi Janus.

Annius , en effet, et c'est là un des caractères frappants de son livre, mêle sans cesse et essaie de concilier les traditions mythologiques et les livres saints. Et on voit ainsi de quels éléments s'est formée son érudition. Il s'inspire surtout de Josèphe ; mais il y joint Diodore de Sicile. Il semble avoir connu son chapitre aujourd'hui perdu sur l'Évhémérisme; c'est à celui-ci, et aux Atlantes de Diôdore qu'il emprunte ses Saturnes , ses Jupiters , rois divinisés ; et Diodore rencontre chez lui la Bible et le Talmud. Car Annius à la connaissance des langues classiques unit celle de l'hébreu. Il nous dit lui-même qu'il a eu des relations avec les Talmudistes; il invoque souvent leur autorité , tout en prenant ses. sûretés contre des relations compromettantes pour un homme de sa robe. Il proteste en effet qu'il ne leur demande que des explications, et sous bénéfice d'inventaire ; et, du reste, il les appelle « menteurs et artisans de faussetés t et il leur reproche d'être habitués à contester les témoignages des divines écritures. .

Annius donnait aux Gaulois les plus antiques origines; il devait plaire à une société qui , par sa constitution aristocratique , était si jalouse des antiquités de race. Il faisait remonter leur nom jusqu'à Japheth ou Japhet. Il trouvait dans un Xenophon apocryphe, Xenophoo fils de Gryphon , qui dans la 95* Olympiade avait écrit un livre de jEquwocis , que les Babyloniens avaient donné à Jupiter , l'aïeul de Ninus, le surnom de Gallus , parce que, échappé à l'inondation, il en avait sauvé d'autres, et avait été l'auteur d'une longue suite de générations. Il est en effet à noter, dit Annius, commentant ce texte, que, chez les Hébreux et les Araméens, Gallym signifie onde et inondation, « comme me le disait notre talmudiste Samuel, m'expliquant « ce passage. • Car il assure qu'on donne ce nom de Galli à ceux qui

(4) U eo faisait autant pour la Germanie, Tltalie et TEspagne, des origines de laquelle il chassait Hercule « pari forma et Hispania nostra non habuit genitores fabulosos Pyrenum , Lasum , Uerculem et alios Graecos , quia haec falsa et fabulosa sunt , ut in III* îiau HisU Plinius significat , Graeco» deridens, sed ut ibi asserit Varronem secutus et Berosum, atque dlvinas litteras, a Scytliis^ Iberis, etc.

ont subi une inondation et des pluies excessives , et Ombri les peuples sortis des premiers (1).

Japbet, selon Annius, a huit fils: Gomerus Gallus, ainsi appelé du surnom paternel , c Gallus epitheto paterno dictus > , Medus , Magogus , Samotbes ou Dis, Tubal, Moscus, Tyras, Ion. On reconnaît là les noms des enrants de Japhet ou Japbetb tels qu'ils sont donnés par la Genèse (cb. x.) et parle I" livre des Paralipomènes. Gomer (rwjxip), Magog (MaY<î)ï) , Madaï (MaSoi) , Javau (iwOav) , Tbubal (ewôéX) , Meschecb ou Mosocb (Mo(j<5x) et Tbiras (©eipiç). Seulement Annius a ajouté un buitième fils , Samotbes ou Dis pour en faire Tancêtre des Gaulois : n Celtas sive Gallos francigenas condidit Samotbes » , Fauteur , dans son patriotisme , réservant à Talné , Gomerus ou Gomer , Tbonneur de donner naissance aux Italiens. « La dixième année du règne en Baby- « lonie de Saturne, père de Jupiter, Belus Gomer avait, nous assure- « t-il, fondé des colonies dans le pays appelé plus tard Italie. » On reconnaît là le souvenir du passage de Josèpbe sur Gomer, fondateur de la nation des Gomares que les Grecs appellent Galates, souvenir arrangé par la fantaisie et le patriotisme d* Annius (2).

Le faux Bérose nous donne à partir de Dis ou Samotbes la suite non interrompue des rois gaulois en établissant leur concordance avec les rois assyriens, italiens, espagnols, allemands, qu'il connaît aussi sûrement. Samotbes ou Dis était le plus sage des bommes de son temps ; c'est à cette supériorité de sagesse qu'il a dû son nom de Samotbes , qui passa ensuite aux Gaulois et surtout à leurs pbilosopbes et théologiens, ses disciples. Samotbes a pour successeur son fils Magus, nom scytbique (3) , nous dit l'auteur. Puis vient Sarron qui a donné

(1) C*est pour cela, ajoutait-il, que Caton, dans ses Origines ^ et d'autres disent, non sans raison, que Janus est venu de Scythie avec les Galli, pères des Ombri. Et Solin qui les suit dans ses CoUectanea^ dit M. Antonius, assure que les Ombri descendent des Galli. C'est pour cela que les Étrusques appellent geUaSf et les Babyloniens et les Sagae de Scythie galleras les navires qui sauvent des inondations.

(S) V. Les GèteSj F. -G. Bergmann. Paris, 1859. Journal des Savants. Avril 1869. Maury, Les Gètes, — F. -G. Bergmann, les peuples primitifs de la race de Jafète, 1858. -» AnnioS faisant sortir les Troyens d'Italie pour les y ramener plus tard est d'accord avec Virgile :

Quae vos a stlrpe pareutum * Accipiet reducM, yEn., m, 94.

Prima tuiit tellus vos eadem ubere Ideto.

(8) • Les Gaulois, en effet, assure Bérose, ne parlaient encore que le scytbe. Les Perses appellent magus

son Dom aux Sarronides dont parle Diodore de Sicile, « qui ut coiitl- « neret ferociam hominum recenlium publica studia litterarum instiluit » ; puis Namnes, puis Dryiusi plein d'babileté; puis Bardas, fameux cbez les Gaulois par TinventioD des vers et de la rauslqae. A Sârdus succède Loogho qui donne son nom aux Lmigoties ou LyngoM9^ à Longo Bardus-le-Jeune , ainsi appelé, ajoute sagement héroié^ pùtit le distinguer , cela ii'est pas douteux , de Bardas TAncien dont nous avons parlé plus haut ; à Bardus Lucus, d*oii les Ludi et les Lucenses, près de Paris, dont parlent Ptolémée et les CosmograpbeSr Annlus ajoute que le nom ne vient pas du latin luce, mais d'un mot seytbe voisbi de Tétrusque, d'où est venu Lukios, Lacères et Lucumon* Lucus a po^r fils Celtes , sous le règne duquel les plus grandes montagnes des^ Gantes prennent leur nom d'un incendie de leurs forêts : < A qoo nomen « babuerunt montes illorum maximi a conflagratione sylvamm. » Annius , expliquant ce passage , dit que Gelta est formé de deux mots pbéniciens , Cœli et Itus , et que cela veut dire « joviana c conflagratio > , incendie allumé c sub Jove Galatba > , que , aOrtrefois, on appelait les rois c Joves et Saturnos. » Ce rm avait une fille , nommée Galatbée, d'une beauté, d'une taille et d'une force incomparables. Gomme en ce temps-là Hercule , fils d'Osiris , ou l'Hercule Libyque passait d'Espagne en Italie et traversait le territoire des Celtes , la jeune fille c admirata Herculis tum virtutem , tum cor- « poris praestantiam , permissu parentum , ejus concubitum expetivit. » De cette union, en souvenir de laquelle Hercule bâtit Alesia, e» bébreu Alasa , en égytien Alésa ou Alsea , par transposition , ce qui veut dire union, mélange, parce qu'Hercule, en cet endroit, unit son sang au sang gaulois, naquit Galatbes qui conquit tous les pays voisins et leur donna son nom. Annius remarque à ce propos que les peuples de la Gaule ont souvent changé de nom , s'appelant d^abord

un philosophe. Les Scythes prononcent magog et ce mot exprime chez eux un palais couvert, comme magdel veut dire toun Ce roi fût appelé Magus, c*est-à-dlre bâtisseur et couvreur, parce que le premier il fil construire aux Gaulois ^es maisons et des villes. C*est de lui que plusieurs villes gauloises ont pris Jeur nom, comme Noviomagus en Aquitaine^ Neomagus dans la Lugdunaise, Rolhomagus, etc. c Oppida et tecta dicta a primo inventore Mago et non Magus ab eis. » 11 *cite diaprés Ptolémée • Juliomagus et Ccsaromagus Julii et Caesaris oppida et tecta » et ne s'aperçoit pas que par tous ces exemples et leur explication il combat sa propre interprétation.

du nom de leurs souverains , Samothes , puis Celtes , puis Galates » puis. Belges; les Roinains ensuite les appelèrent Galli, et enfin ils se npmment Francigenae. Après Galatbes, nous trouvons saccessivemeut Narbon (il est certain, dit gravement Annius, que c'est à (% fils de Galathes que la Gaule Narbonnaise doit son nom) ; Lugdus , de qui est yetfxx un nom de pKOviiiceet ud: nom d'homme (Ludovicus dempto g). 1 Lugdùs a habité la Lugdunaise, le nom en est la preuve • ; Belgius d'oti vient la Gaute Belgique, Jasins Janigeua; Allobrox ou Allodrox, mot composé de deux termes araméens qui veulent dire < australem cojQjmixjljlimiem » , par.ce qu'il a conduit des colonies mélangées, dans la l^f^pia australe d^ la Narbonnaise; Paris t on ne saurait douter que ce 96 soit ce mênie Paris, qui donna naissance aux Parisli de la Gaule Uigdunaise, doqti 1^! métropole s^appelle» encore Paris. » Lemannus, contemporain de Tros. Anntus, fidèle à sa formule, dit: il n'est pas dpqtjeux que ce ^t ce* prince qui a donné son nom aux Lemani et l(^ lac Lémaq., dans la> Narbonnaise. La liste se termine par Olbius, contemporain de Cadmus et de Rhamses, Galathes le jeune, Namnes qui a donné son nom aux Namnetes ou Nannetes, Remus d'où est venu Rémi , < quis fuerit nundum comperi » , dit naïvement l'auteur. C'est pendant qu'il régnait en Gaule, que Troie fut détruite. Là s'arrête l'histoire des rots Gaulois. Le faux Manetbon et. Annius ne disent pas*, mais de leur silçnce même on doit conclure, que c'est sous son' règne que la légende gauloise v inventée par Annius, se soude à la légende treyenne^ dans les termes que nous citions tout à l'heure.

On voit aisément comment a pu se former cette liste de rois sans que l'auteur ait eu à faire une trop grande dépense d'imagination. Pour composer ses dynasties, il a pris au hasard tous les noms que lui four* nissait l'histoire de la Gaule; noms divers et successifs de la nation, nom de clauses comme Bardes et Druides, noms de provinces et de villes, même celui d'un lac ont servi à baptiser les souverains (1). Et aussitôt en possession de leurs noms ce sont eux , contrairement

(i) U est vrai que celle opinion pourrait invoquer l'autorité de Rabelab qui , assurant plaisamment queCliinon ou Cagnon vient de Gain, ajoute : « de son nom la nomma Cainon comme depuys ont à sou imitation tous autre» fondateurs et instaurateurs de villes imposé leurs noms à icelles : Athene, c^est en ^rec Minerve, à Alhèpes ; Alexandre à Alexandrie, etc. » (Liv. V, ch. xxxv.)

à la vérité, qui nommeut les peuples, les villes et toutes choses. On Yoit comme tout s'enchaine et comme l'homme porte partout le besoin d'unité et de déduction logique. Sous le règne du droit divin tout doit descendre du roi , jusqu'au nom de la nation , de ses villes et de ses bourgades ; c'est de lui que viennent toutes les appellations ; dans ce système , les peuples, s'ils n'avaient point eu de rois, seraient demeurés anonymes.

Toutes ces belles inventions allaient avoir pendant un siècle le plus éclatant succès (1).

L'Allemagne n'était point en reste avec l'Italie. Aux autorités babyloniennes, si heureusement mises en lumière par Annius de Yiterbe, allaient venir se joindre des autorités scythîques. L'auteur de ces heureuses découvertes était Jean Tritheim (2) ou Trithême , religieux de l'ordre de saint Benoit, d'abord moine, puis, au bout de deux ans, abbé de St-Martin de Spanbeim (1482) et de St- Jacques de Wurtzbourg (1506) , un des plus savants hommes de son temps (3) et qui

(i) Annius trouvait partout des adeptes. Il suffira de citer, outre J. Le Maire, dont nous allons parler, Anselme Rid Bernois, chronographe, frère Jacques de Bergame, Uubertus Thomas Leodius (Tungrorum et Eburonum hist,) Joannes Lucidus, lib. VI, ch. n. Nuenarius Cornes et Mutius, Paul Constantin Phrygien, Jean Funciou de Nuremberg, Pietro Francesco Jambulario, florentin ; des espagnols, etc.

(2) Né à Trittenheim, sur la Moselle (duché de Trêves), en 1^61 ou 1^62, mort en 1519 (1516 selon d'autres). — V. Joh. Tritthemii Opéra Francof, 1601. Il a résumé son tra?ail Breviarium primi voluf minis Ckronicorutn sive Annalium de Origine gentis et regni Francorum, p. 1-63 ; terminé le 20 novembre 151â. Le livre s^étend jusqu'en 7^9, date de la déposition de Childéric. On trouve dans le même ■ volume, p. 63-90 : Compendivm de Origine francorum in quo etiam pnesulum Wiroepui|^ticim enumeratio, qui va jusqu'à la mort de Louis-le-Germanique. On lit à la fin : Abhinc nomen Francorum cum Gallia regibus Gallix mansit et paulatim e germanis defluere cœpit. Nos Franci Germani, illi autem Galli, 151 A. On sait Tusage qu'a fait de son nom Voltaire.

(S) V. son éloge par André Thevet d'Angoulême, Cosmographius regius. (Comment, de vir. iUuiU liv. III, ch. 80). On lit au bas du portrait de Tritbemius :

HumaDOS supra captus sensusque sophorum Quidquid bumo summum, quidquid in axe poli ?

Et mentes genium, cui fuit ingenium. Desine mirari. Vir tantus ad omnia doctua

Non querit dia superare Tritbemius arle Naturae instinclu totus acumen erat.

Tritheim a écrit encore : « De sepiem secundeis id est intelligentiis sive spiritibus orbes post Deum jnoventibus libellus, sive Gironologia m>stica, multa scitu que dignn mira brevitate in se complectens arcana. b

Thevet lui reproche que, « trop curieux des sciences noires et occultes de magie, il a écrit en son livre intitulé la Stéganographie plusieurs choses superstitieuses et indignes d'un homme ecclésiastique.. ... joint qu'il est estimé avoir pénétré plus avant et avoir eu communication d'esprits familiers, ce que je ne Tondrais approuver. • — Tritheim disait qu'il y avait deux magies, l'une naturelle, l'autre superstitieuse!

avait visité les universités les plus célèbres, philosophe, mathématicien, poète, orateur, historien, un peu sorcier. André Thevet, qui a écrit son éloge, le proclame c une phare esclairante de son aage t auquel les lettres demeuroieut ensevelies , et est un de ceux qui c premier les a ressuscitees et esclaircies. »

Jean Trithême avait écrit sur des données toutes nouvelles une histoire des Francs, < non parvi laboris tria volumina magna, t II enregistrait les histoires que nous connaissons déjà , mais il leur apportait un bien précieux supplément. Il avait eu le bonheur de retrouver une histoire , en dix-huit livres , des Francs , depuis la destruction de Troie jusqu'à la mort de Glovis : histoire incomparable, car elle était Tœuvre d'un témoin oculaire et d'un franc; et ce franc, Hunibald, que Trithême proclame « le solide historiographe » de la nation, et sans l'aide duquel on ne saurait , assure-t-il , voir clair dans cette histoire si confuse des origines des Francs (1), avait pu lire et citait deux historiens Scythes, le philosophe Dorac et Wasthald (2), avec plusieurs autres écrivains des plus anciens : un historien franc et deux historiens scythes, il n'y a que le XV* siècle pour de pareilles bonnes fortunes ! Notre temps , qui a exhumé tant de choses , n'a pas encore retrouvé d'historiens Scythes (3).

Seulement la fortune envieuse ne devait pas nous permettre de contempler de nos yeux ces incomparables monuments ; Trithême seul devait avoir ce privilège et il ne devait pas même en jouir longtemps. .

(1) « DWersas opiniooes neminem posse Tel disceraere Tel concordare credimus quem Hunibaldi compilatio non illustrât •

(3) WasUiald avait écrite en douze livres , Phistoire des Francs jusqu'à la mort de Marcomir, ^40 avant J.-C. ; Hunibald, six livres jusqu^à la mort de Clovis.

(3) La Scythie a beaucoup préoccupé Tantiqulté classique. C'était avec Tlnde la terre des prodiges. On y plaçait des peuples sauvages et de mœurs bizarres, des animaux fantastiques, des pierres précieuses gardées par des animaux monstrueux. C'était le pays des étemels frimas , qui ne connaît pas le retour des saisons, « damnata pars mundi > , un pays maudit plongé dans les ténèbres sans Gn, horrible séjour de Taquilon. Homère avait placé le séjour des ombres au Bosphore Gmmérien. C'était aussi le pays du Mystère et la terre de l'Idéal. Les Palus Méotides figurent dans beaucoup de récits fabuleux. Les poètes y mettaient volontiers le siège de quelques-unes de leurs inventions, les moralistes celui de la Sagesse. On y rêvait une société idéale , une nation de sages. Au IV* siècle avant J.-C, Hècatée d'Abdère avait écrit un roman moral sous le titre des Hyperboréens , et déjà avant lui le mythe des Hyperboréens était très-répandu en Grèce (V. Chassang, Hist, du Roman), Des noms scythes avaient en Grèce un renom légendaire, Anacharsis, Zamoixis.

552 BENOIT DE SMNTE-HOKE

Au premier bruit de sa découverte, Frédéric, duc-électeur de Saxe, dans un mouvement de curiosité bien légitime , ayant écrit à Trithême une lettre , que Leibnitz dit avoir eue entre les mains , pour lui deinander communication de la précieuse chronique , Tcitliéme (}At M irépQndrç qu'ayant sur ces entrefaites passé de Tabbaye de Itir^cbau à celle de Wirzibui^ , il n'avait plus le manuscrit à sa dlspQsUiop çt ^e savait ce qu'il était devenu. La réputation de véracité de J^ Tritli^^me a, souffedj^ de ce douloureux accident ; la postérité et le XIV siècle en, particulier , naturellement incrédule , en ont conclu qu'il avait i^ye^té Huuibald.

Mais le XY' siècle n'avait pas ce scepticisme, et la légpn^ aii^si renoun velée allait trouver une vitalité nouvelle. Elle aUaJlt prei^i^ au9^ uq^ autre physionomie. Ce ne sera pas seulement une tra4îtipn) un peu, vague ; Trithême devait aux autorités qu'il avait inventé^; de cppstitueif d'après elles toute une histoire ; il n'y manque pas.

Le triomphe des apocryphes I ce qui leur assure diç leur ten^pS; un éclatant succès et les condamne tout de suite dai)ft les J^ critiquer, c'est qu'ils sont complets, qu'ils ont réponse à. tQi|^ les dpiUQS,, qu'ils n'hésitent devant aucune difficulté. A cet égard* il n'y, a aucun reprocha à faire à Trithême, aucun regret à ressentir. lia donné la liste exaçti^ de tous les princes francs issus de la lignée de Troie en remoptao^ jusqu'à Hector ; il est impossible de souhaiter uq chroniqueur qqeux informé.

Je ne veux pas essayer de reproduire eu détail toutes ces iqyentipq^ ni essayer de marquer ce qui s'y mêle de vrai, ce ne serait pas ici le lieu. Quelques traits suffiront à marquer avec quelle hardiesse il comble les lacunes de l'histoire.

De Francus est venu Sycamber, pqis Vjmsjkf Hector, etc., jusqu'à Trpgotus. Sou$ celui-ci et sous Troîades (380 ans après la ruine de Troie) une bande de Troyens quitte la Pannonie pour les bords du Rhin; d'eux sont venus « les Tungres , Gimbres , Gueldroys. » Ites, autres étaiçnf demeurés eq P^uqonie pendant 729 ans. L'an A&O avant Ji-*G., sous le règne d'Anténor, ils sont attaqués par. uqe race cruelle descendue des tles scanzianes et appelée Gothique. Ânténor e&t tué avec un girand nomb]|;ie des siens, c Au mois d'Hecatombœon (avril), l'an &33 avant J;-G., « sous la conduite de Marcomir, fils d'Anténor, de ses frères. Sunnon.

c PaDtbénor et Prîam , et de son oncle Nicanor , les Sicambres , au rf nombre de 489,360 ( dont 175,658 guerriers ) , sans compter les f^ Serviteurs et ehambrîères »; se mettent en marche vers Toccident Tritbême sait le nom de tous les ducs qui accompagnaient Marcdmir ; il en cite jnsKjii'à trente : duc Helenôr, dilc Menander, Edrasius, Getbenusi Helan, Lolan, Masan, Maldà, étûé L'écrivain n*est embarrassé pat aticune question ; ît ei^t prêt à répondre à toutes. Beaucoup d'auteurs se sont inutilement demandé d'où venait le nom de Sicambre ; Tritbême le sait A Anténor , deuxième roi des Francs en Germanie , il fait épouser Cambre, fille de Belinus, roi de Bretagne, c la plus bette de son royaume, c et de si gi^ande prudenôe que par son Conseil le roy et les pritiées f françoys moderoient et gouvernoient ta chose publique. Elle reforma

< les rudes moeurs des Françoys encores sentàns leur Scytbie , fist bastir

< et ediflSer citez et cbasteaux, monstra es femmes à filer et cbarpier € laynes et en foire vestemenâ , ordonna loix et si estoit grant nigro- € mancienne. *Les Francs eurent en si grande admiraciou la prudedcé « et science de la reiiie Gaihbre que durant son vivant et après soil « trespas, quand ils congnoissoient quelqu'un prudent ou 6ien parlant;^ c disoient en leur langage vulgaire qu'il estôit sicambre, c'est à dire «' qu'il estoit pai^eil à Cambre. > (1). Voilà où en est Tritbême pour les étymologies.

Tritbême est informé des plus petites particularités ; il sait qu'un Aeveu d' Anténor, héritier du duché de Hollande , s'est noyé en courant sur la glace; que Priam, frère d' Anténor, a bâti Gruuin sur la mer. Son livre est plein de renseignements de toute sorte dont la précision devait ravir ses lecteurs; il nous apprend que les Francs changèrent trois fois d'ançoiriës, « qu'ils apportèrent de Scythie l'escu d'argent à • trois raynes de leur couleur, aulcuns disent que c' estoit crapaulx « (proh pudorl) en souvenir des marécages meotid^. .... Lorsque' « Clovis fut baptisé , il eut divineibent l'esdti d'or à trois fleurs de lys. » H sait quMls aTaient piour cri de guerre : Hic Franc , hic Franc. Il note avec soin tous les progrès de leur civilisation , les changements de

(1) Pour garder autant que possible à ces légendes leur physionomie naïve, nous empruntons autant que possible nos traductions à de vieui auteurs. Celle-ci est de Jean BoucbeL

leur langue et de leur religion. Il sait que c*est sur le conseil du philosophe Hildegast qu'ils laissèrent leur rude mode de vivre et prirent nouvelles mœurs approchant de celles des Grecs et des Romains. Car Hunibald n'est pas de ces chroniqueurs courtisans qui n'ont d'hommages que pour les princes. A côté d'eux il ne craint pas de nommer leurs historiens , « l'historien franc Âmerodagus et le savant Dechtanus , a extrait de royale lignée , facond et expert en langue grecque et latine» f grant astromancien et médecin , etc. »

Il nous apprend que c'est sous Priam , fils unique d'Anténor , que les Francs abandonnent le scythe et usent de la langue de Pannonie, retenant toutefois quelques restes de la langue grecque dont < ilz avoient ff autrefois usé ainsi que pourroient cognoistre ceux qui entendent l'une « et l'autre. » Voilà une autorité dont Henri Estienne n'a pas songé à s'appuyer dans son Traité de la conformité du langage françois avec le grec. Les Francs avaient du reste une remarquable aptitude pour les langues, parlant troyen à Troie, scythe en Scythie, germain en Germanie et gaulois en Gaule. Énée aussi, selon Trithême, parlait troyen dans sa patrie, mais en Italie il s'était mis à l'italien.

lis avaient une ville lettrée, « Neomage, où les prestres enseignoient € les enfans des princes et nobles en meurs et science. Ils faisoient ( aussi remémorer par eux les gestes des nobles et haulx enseignements « en mètres et en vers vulgaires, t

Trithême , tout en refaisant l'histoire des Francs , a trouvé moyen de recoudre aux faits qu'il invente ceux que lui fournissait la tradition. Il y rattache aussi une foule d'histoires qu'il ramasse sur sa route, comme par exemple celle des onze mille vierges ; il y fait entrer également les noms les plus illustres de l'Église. Il assure que sous ce même règne de Marcomir, qui avait vu le supplice de sainte Ursule, Maximus, usurpateur de l'empire , « fist et establit son siège à Trêves, où il fist un concile d'évêques » auquel se trouvèrent saint Martin , archevêque de Tours ; saint Ambroise , archevêque de Milan ; Ansone , archevêque de Bordeaux, qui fut grand orateur. Et, ne croyant pas encore la réunion assez brillante, il nous dit que « saint Jherosme lors estant en Beth- 9 leem y envoya au dict lieu de Trêves ung livre des conciles que ff saint Hilaire avait de nouveau composé. »

ET LE fiOMAN DE TROIE. 55ft

A cette richesse de renseignements Trithême joint les charmes de la rhétorique, saisissant toutes les occasions de prêter des discours à ses personnages ou de leur faire .écrire des lettres.

Trithême n*est pas moins précis ni moins complet pour les rois francs que Bérose et Manéthon ne Tétaient pour les rois gaulois. Il en donne une liste non interrompue où il enregistre quarante noms. On y retrouve les noms de la guerre de Troie mêlés à des noms de physionomie germanique. Ce n^est pas la (^partie brillante de son livre , il y déploie peu d'invention. Les mêmes noms reviennent souvent avec de légères variantes : Clodius , Clodomir , Clodomer , Clodomerus , etc. L'auteur s'est dit que cette longue suite de rois pourrait sembler un peu monotone à ses lecteurs , il a semé un nombre raisonnable de batailles dans leur histoire , et il a essayé de donner à chacun une physionomie. Ainsi Marcomir, fils de Nicanor, c fut modeste , clément , piteux et prudent, c bien instruit en toutes sciences mondaines, mesmement en astronomie, < divinacion et interpretacions de songes, t Hélénus, leur quatrième roi, « estoit cruel à ses ennemis, sacrifiant leurs enfans à Pallas et € aultres ydoles , mais estoit begnin et gracieux à ses peuples, i II est vrai que Francus a les mêmes traits , mais nous en sommes séparés par treize siècles.

On distingue encore Basan-le-Grand c à qui pour la grandeur de

« prudence et des choses magnifiquement par lui gérées , non-seulement

c lui exhibèrent les royaulx honneurs , mais aussi les divins , et n'y avoit

« homme de son royaulme qui lui contredist sur peine de mort cruelle. »

Il faut avouer que nos rois modernes les plus redoutés semblent bien petits

à côté de ces rois francs, et que Louis-le-Grand lui-même, avec son

titre, sa devise et ses emblèmes ^ est peu de chose auprès de Bazan-

le-Grand pontife et roi, investi de toutes les grandeurs spirituelles et

temporelles (était-ce une tentation ofi*erte aux Césars germaniques?)

et armé des deux glaives : « et si en tous les lieux où il allait publi-

a quement, en signe de justice faisoit porter une corde et un glaive

c tout érigé et nu. » Et ce n'était pas une vaine exhibition : « il ayma

c tant justice qu'il ne voulut pardonner à son propre filz qui avoit

€ délinqué. » Joignez à cela « qu'il estoit si très grant nigromancien

€ que ses ennemys le redoubtoient plus pour sa science que pour sa

c fox^ce, » Sa mort fut aussi imposante que sa vi^. a La 36* année « 4e, çoq règne ^ }e jour de sa nativité , après avoir couronné son fils, « il prit congé de tous les princes, entra a» temple de Jupiter qu^ « l/enoia s^vr 1^ et clepuis ne fui veu« >

F^nçiis e^t ici le dix-septième de la liste. Son règne devait néeessalremeiftt êt^ei marqué par quelqiies événements considérables. En effet, 4è.s la première année de son règne 11 Tait « une perpétuelle aUia^çe avec les Germains Saxons et Thuringiens du consentement de tous les^ 4uz de Sicambre, qui fut escripte et insoulptée en tables d'^iTgent, » (X^sX SQUS son règne aussi que t les nations siomibriennes laj^^sèrçnt leur nom ancien et pour la grant amour qu'ils eurent à leur roy se nommèrent Françoys. Et non seullement les ducz et princes de Sicambre, mais aussi toute la noblesse et le commun populaire se délectèrent tant en ce nom françoys qu'ils prièrent leur roy Francus que par edict public fust ordonné qu'ilz ne seroient plus appelez Sicambriens , mais Françoys ; ce que Francus voulut liberallement tant pour complaire à ses subjectz, que pour son nom perpétuer. » Cependant Trithême est agité d'une crainte légitioâe, il pense que ses lecteurs pourront s'étonner que toutes ces belles choses aient été révélées si tard, a Et aulcuns pourront penser et dire que les historiens approuvés ne font mention de toutes ces batailles ni des Sicambriens fors les^ commentaires de César. Pour à ce repondre et élucider ce doute, on pourra songer que les Françoys changèrent plusieurs foys

de nom qu'après qu'ils eurent aprinz la langue de Germanie

et de Saxonie , furent appelez Germains et Saxons , desquels les historiens romains font ampla mention ; et l'erreur est venue de ce . que les Romains ont esté peu cijrieux de sçavoir leur origine et qu'ilz les ont tousiours repufez de la nacion où ils habitaient. » Trithême a conduit cette histoire jusqu'à Tan 395 après J.-C. , où le roi Marcomîi: est tué, et i|s restent 26 ans sans roi. A ce moment, encouragés par la décomposition de l'empire romain et l'exemple des autres barbares , ils songent k se faire aussi leur part ; et pour mieux concentrer leurs forces , ils se donnent de nouveau un roi. Après avoir chassé les « Wuendels » de Gaule ils se réunissent dans la cité de Durciburg et y proclament Pharamond. Le narrateur qui nous a donné si

exactement la nomenclature des chefs francs lors de leur première arrivée sur les bords du Rhin ne pouvait être moins complet tâads une circonstance aussi solennelle. Aussi apprenons-nous par lui qu'à cette assemblée se trouvaient , outre Pharamond , duc de France orientale, Marcomir, duc, et Sunnon, dud, frères dudit Pharamond ; Glodius, duc, son fils ; Dagobert, duc, fils de Marcomir ; Nicanor, duc ; Pharabert, duc, etc., etc. « Aussi y éstoient des prestres et philosophes « françoys , Salegast , grand podtiffe de Juppiter ; Gasthald , Herbald, « maistre epistolaire ; Winsogasthald , prestre de Diane ; Rutanictis , « Adebhridus, Richer el autres, plusieurs tant nobles que du commun « populairCé » II est impossible , on le voit , de pousser plus loin la sûreté et la prédsion de l'information , et aussi , on Tavouera , la hai*diesse de l'invention.

Et voilà oomment , grftce à Annius de Yiterbe et à Trîthemius , gi'àce à l'historien des Gaulois et à Thistorlen des Francs, aux précieux monuments découverts par eux et à l'imposant accord de ces vénérables témoins des temps , les lacunes laissées par Frédégaire se comblaient el la France possédait une histoire complète de ses origines.

Cette vieille histoire allait prendre un éclat et un retentissement tout nouveau lorsque le maître du XYP siècle commençant, de cette période de transition entre le moyen-âge et la vraie Renaissance , celui que ses contemporains proclamaient un Salluste et un Homère, que, par une rencontre rare , G. Matot et Ronsard vénèrent également , cefltli que la maison de France et d'Autriche se disputaient, le puissant et pédàntesque Jean Le Maire , s'emparant de ces inventions , en fait le résumé triomphal dans ses Illustrations des Gaules et singularitez de Troie (1) : c'est le nom que l'auteur nous dit leur avoir donné « par appella- 1 lion décente. *

Quelque bizarres que soient ce titre et lé livre lui-même , par lé nom de son auteur , par sa forme littéraire , par l'ampleur de ses développements , par le succès qu'il a eu en son temps , par l'oubli aussi où a été laissée cette période de notre histoire littéraire, il mérite

(i) V. Les Illustrations des Gaules et AntiquUet de Troie^ avec les deux Ëpitres de PAmant ▼ert, composées par Jean Le Maire , cum privilégia régis amplissimo (Lyoo, 30 juU. 1509), imprimé à Lyon par Eftleane Baland.

de nous arrêter un instant II a pour nous, d'ailleurs, un intérêt particulier. Il réunit en une seule œuvre ce double récit que nous venons de poursuivre parallèlement, le Roman de Troie et la légende troyenne. Uauteur attachait à cette œuvre une telle importance qu'il a mis, nous dit-il lui-même, neuf ans à Tachever, de 1500 à 1509, et les neuf années où Tbomme a la pleine possession de son talent, de 27 à 36 ans. Il y avait déjà six ans qu*il était en faveur auprès de la « très « noble et plus que très superillustre princesse M""^ Marguerite Auguste, « fille unique de Tempereur Maximilien, veuve de Philippe le Beau », qui a laissé le souvenir de ses tristesses et de ses épreuves dans sa mâancolique devise « Fortune infortune fort une » , quand il Tacbeva. Et ce ne fut pas même encore assez de cette longue préparation. Le premier livre seul avait vu le jour cette année-là, Fauteur déclarait que le troisième « avait encore besoin d'aucune revue, correction et^ampliation, « à cause de sa grande importance et de la meslure et diversité des < choses qui y estoient desduites. » Il voulait aussi que « son travail « lui fût en quelque sorte arraché par Tapprobation publique. > Ce D*était que lorsque le premier livre aurait subi cette épreuve, « impétré c faveur , recueil et grâce devant les magnificences et benignitez de la « cour et de toute la chose publique de France » qu'il voulait « lui livrer c le reste de son œuvre, >

J. Le Maire , en un discours que pour plus d'autorité il place dans la bouche de Mercure « jadis réputé dieu d* éloquence , ingéniosité et bonne « invention , héraut et truchement des dieux » , nous expose les raisons invincibles qui Font poussé à composer son livre. « C'est que plusieurs et. presque tous escripteurs en langue gallicane ont toujours erré et moins satisfait que la dignité de ^histoire ne le requérait. Dont au moyen des dictz escriptz imparfaitz et mal corrigez s'est ensuivy que toutes painctures et tapisseries modernes, de quelque riche et cousteageuse estofie qu'elles puissent estre , s'elles sont faictes après le patron desdites corrompues histoires, perdent beaucoup de leur estime et réputation entre gens scavanz et entenduz, laquelle chose doit trop déplaire à tous cueurs rempliz de générosité. Attendu que la glorieuse resplendissance presques de tous les princes qui dominent aujourdhuy sur les nations occidentales consiste en la rememoration véritable des

BT LE ROMAN DE TROIB. 559

• haulz gestes Troyens (1). > C'est Mercure lui-même qui, coDsidérant le danger d'une telle c décadence et dépravation rugueuse d*une si noble c histoire », a poussé Le Maire à récrire en trois livres.

Le Maire croyait élever (un monument patriotique en Thonneur de la race de sa protectrice, c de la maison troyenne. t En effet, les maisons princières d'Allemagne et les Habsbourg en particulier n'attachaient pas moins d'importance que la France à cette noblesse classique d'origine (2). Il n'avait pas été difficile, et le moyen-âge avait en ce genre réalisé bien d'autres merveilles, de rattacher l'Autriche à la guerre de Troie. Nous savons que les similitudes de nom jouent le premier rôle en tout ceci. Or, celui de Péonie est incontestablement homérique , il figure souvent dans l'histoire du siège* Abusant d'un rapport plus ou moins lointain, le moyen-âge de bonne heure avait lu Pannonie au lieu de Péonie. c La Pannonie, dit intrépidement J* Le Maire, s'appelait Péonie du temps de Troie > , et ainsi la Pannonie ou archiduché de Basse-Autriche et Bude en Basse-Hongrie figuraient dans la légende troyenne.

Bientôt son cadre s'élargit» Entre le premier et le second livre des Rhistrations il était survenu un grand événement dans la vie de Jean Le Maire ; il avait passé de la cour de M*"* Mai^uerite , dont il était c le secrétaire indiciahre » , à celle de la reine Anne de France. Jean Le Maire avait été de bonne heure une conquête du génie français» Clerc de finance du service du roi et de Mgr le bon duc Pierre de Bourbon, il avait, à vingt-cinq ans (1/198), rencontré à Villefranche en Beaujolais Guillaume Crétin, trésorier du bois de Yincennes, cha* pelain ordinaire de Louis XII, considéré alors comme le prince et principal maître des orateurs et poètes de la langue française. Celui qu'il proclamera plus tard son vénérable précepteur et maître

[i) Ainsi se justifiaient les prédictions que Le Maire prête à Héléaus « que combien que Troie la grand en son édifice et structure fust démolie, neantmoins son nom ne serait jamais aboly de la mémoire des hommes , ainsois tant plus deviendroit le siècle vieil , tant plus rajoveneroit et reflouriroit le refreschement de la mémoire de Troye et seroit restaurée en ItaUe, Hongrie, Bretaigne, Gaule, Belgique» Celtique et Armorique. >

(3) On voit en 1526 Ferdinand remercier Tauteur d*une généalogie des maisons d'Autriche, Habsbourg et France (Hagueiiau, 1527, in-â* goth.) qui, sMnspirant de Jean Le Maire, avait mis en allemand ces belles inventions. L'empereur le félicitait de son travail et exprimait l'espoir que le livre se répandrait parmi ses sujets (V. Gandar, Étude sur Homère).

en rhétorique française Tencoaragea à mettre la maio à la plume , et il devint soudain enclin à Tart oratoire. Désormais il s*enhardit à écrire en « ceste nostre langue française et gallicane, qu'il firodame « la plus élégante congnue et usitée es nobles ooqrs des princes >, Jean Le Maire était déjà français de oœur sinon de nation. Il fait en maint endroit profession de tendresse pour notre pays, i Je ne fus « jamais, écrit-il, malivolent à homme de France, posé ores que je « n'en soye natif, et mes œuvres précédentes déciairent assez Taffection <r que jay eue tousjours au bien publique de la nation française. » Il pouvait le faire sans qu'on raccusât de passer à Tennemû Son premier livre était écrit au moment de la conclusion de la paix entre Maximilien et Louis XII , sous Tinfluence même de la régente (i). Il était consacré « à l'honneur des princes des deux nations citramontaines , c'est à c scavoir françoise et gallicane lesquelles combien qu'elles usent de « langues diflfêrentes , c'est à scavoir germanique et thyoise vallone ou « romande françoise , ont cependant une origine commune. »

Dans son troisième livre , l'intention de .les réunir est plus aiarqnée encore. Il promet d'y montrer (p. 277) « comment les dictes deux c nations d'Allemaigne et de Gaule ont pour le plus du temps esté « conjointes et alliées ensemble comme sœurs germaines, et par ce c« moyen dompté et suppédité tous les autres sans grand difficulté, c Mais quand elles ont esté séparées et que chascune s'est tenue à « part ou souspeçonneuse l'une de l'autre » dles ne sont point venues < à leurs intentions si facilement. Car elles deux enscanble c'est la « plus grande force du monde. •

Jean Le Maire trouvait ainsi moyen de satisfaire à son double attachement. Et la tâche devait lui sembler d'autant plus facile que, allemande

(I) On peat à ce propos remarquer en passant la grande place que les femmes tiennent dans ce Une, et nous y trouvons la preuve qu*au temps de Loub XII il y avait chei elles beaucoup de goût littéraire, d'amour de la lecture, même de lectures érudites. Les trois livres sont dédiées à trois princesses : M*« Marguerite, 1509; Claude, fiUede France, mai 1513; Claude, reine de France en 1515. Le second est, en outre, composé c à Tbonneur et intention des nobles dames de la nation gallicane et françoise. > L'auteur, dans une dédicace spéciale, déclare « qu^ destine son livre en particulier à toutes princesses, dames et demoiselles et aultre noblesse féminine de langue françoise, qui mettent entre leurs gracieux et honnestes plaisirs et pa$se4emps la lecture de divers volumes. Elles y trouveront occupation voluptueuse et non pas inutile en cueillant la substance de ceste œuvre. >

par son père, mais française par sa mère, fille de Cbarles-le-Téméraire, et sortie de cette maison de Boui^ogne qui n'était elle-même qu'une branche de la maison de France , Marguerite d'Autriche semblait réaliser en sa personne cette alliance que l'écrivain prêchait aux deux peuples.

Pour la consolider, il lui Indique un grand but, qu'on imaginerait difficilement aujourd'hui , la reprise de Troie, leur commun berceau (1)« Cette forme nouvelle de la Croisade à tenter nous montre le triomphe ée la Renaissance. J. Le "Maire veut qu'on déclare la guerre aux Turcs infidèles ; mais c'est ao nom de Virgile et de Darès , plus qu'au nom de PÉvangile. L^objectif qoil montre aux futurs conquérants de l'Asie , ce tt^est plus Jérusalem , c'est la: ville de Priam.

L'ouvrage de Jean Le Maire est très-bizarrement composé , ou plutôt on peut dire que l'auteur ne ssdt pas encore ce que c'est que composer. Les Illustrations des Gaules sont formées de trois livres, et non-seulement chacun de ces livres a une physionomie toute différente, noaseufement on trouve dans le premier un roman , dans le second un poème , dans le troisième une histoire ou quelque chose du moins qui a cette prétention ; mais cette histoire même n'est pas tout entière enfermée dans le troisième livre , elle occupe aussi les premières pages du volume, le récit des aventures de Paris et du siège de Troie a été encadré par Tau tew entre F histoâre fabuleuse des dynasties gauloises qu'il emprunte au faux Bérose et une histoire légendaire de Pépin et

de la généalogie des Brabons et des royautés franqnes , qui , pour plus d'étrangeté , vient aboutir à l'histoire véritable. Rien de plus singulier pour nous que cette alliance de la fantaisie avec l'érudition et T histoire, que de voir uu livre, comisencé sur l'Ida, « près du fleuve Xanthus

(/() « Plust à Dieu , dit-il ( liv. Ul» ch. 18* p. S9A) , et il revient ailleurs à cette idée, que tous nos hauts princes de cbrestienté fussent ensemble si bons amys que jamais il n^y eust que redire ne que radouber en leurs querelles mutuelles...... ains alassent unanimement ayder aux Hongres... qui sont

sur les frontières des Tartares et des Turcs. Alors ce seroit un beau passe-temps ù la très noble et très illustre nation françoise et britannique (bretonne) procréez du vray sang légitime de Troye d'aller voir •n passant par le pays de Hongrie, Esclavonie et Albanie les sièges de leurs premiers princes et parens etd*iiec tirer en Grèce pour contempler la ruine d*une nation si audacieuse qui eut jadis Thonneurde déflaiieet rainer la grand cité de Troye et d^lee passer à Constaatinople en la mer Hellesponte, c'est à dire le bras Saint-Georges, et puis planter leurs enseignes triomphantes en la terre ferme d*Asie la mi** ■eore, qu'on dit maintenant Natolie ou Turquie, et recouvrer par justes armes le propre héritage et le» doute royaumes que tenoit jadis le bon roy Priam, ayeul de Francus, fili d*Hector. ■

t et dans la belle yallée de Mesaulon sur le fleuve Scamandre , et par « les amours du bei^er Paris et de la belle nymphe Pegasis Œnone » » s'achever par le récit c de l'institution du duc Pépin le Bref comme roi de France par le consentement des barons du royaume et par l'autorité du pape Zacharie » , et l'énumération des terres que Pépin, Charles le Grand et Loys le Débonnaire ont données à l'Église.

Si le vieil auteur ne sait pas ce que c'est que l'unité de plan, il ne connaît pas mieux l'unité de ton. Tantôt il résume assez sèchement les renseignements que lui founiissent ses divers auteurs , tantôt il s'arrête avec complaisance à certains récits , il donne à tel ou tel passage de longs développements, et traduit à loisir une héroîde d'Ovide ou presque tout un chant d*Homère. Ici vous rencontrez un maigre chroniqueur, là un poète se débattant parfois avec peine contre l'ampleur même de la draperie dont il s'aiTuble. Parfois écrivain ambitieux et emphatique, comme au début de son deuxième livre, il n'est en d'autres moments qu'un commentateur qui fait lourdement étalage de son érudition (1), citant avec une conscience laborieuse ses autorités, les produisant à la fin de chaque phrase ; ou bien il insère dans la trame de son récit de longues digressions plus ou moins critiques sur Philoctète et les flèches d*Hercule ou sur la mort d'Hélène. J. Le Maire , qui fait si ingénument parade de ses talents de rhétoricien , eût dû en user un peu plus en ces rencontres.

Les dix-huit premiers chapitres des Illustrations sont consacrés à reproduire les généalogies gauloises d*Annius de Viterbe. Le Maire professe une grande admiration pour ce commentateur et inventeur de Bérose et Manéthon d'Egypte, t homme, dît-il, de grande littérature, ff et auquel la nation française est beaucoup tenue à cause de ses labeurs p et diligences quMls nous à communiquées , de laquelle communication i- faisant à la chose publique , pour mieux honorer les princes , je

(i) J. Le Maire est très-j^lotix de son mérite d'énidit Non-seulement il a eu le soin de mettre à la Gn de chaque livre la liste des auteurs où il a puisé ; mais à la fin du premier livre il dit expressément : • Nous nous rapportons au jugement des nobles lecteurs bénévoles combien il y a pu avoir de peine et d'industrie d'avoir recueilly et assorty tant de matières diverses et de tant d*acteurs authentiques pour les faire servir tant à propos. > Parfois il semble lui-même confus et itnigissant de soa propre savoir.

*? m'ose bien vanter sans arrogance avoir esté le premier inventeur t quand jeuz recouvré les œuvres dudit commentateur à Romme. » A sa suite (1) , il remonte le cours des âges et montre t que les Gaulois t et Troyens ont non-seulement grand adhérence tant ancienne comme v nouvelle ; mais sont si meslés que on ne les peut bonnement discerner « ne séparer Tun de Tautre ; que si les uns descendent de Jupiter le c Juste, les autres descendent de Saturne surnommé Dis et que les

< deux races se sont réunies en la personne de Galates, fils d'Hercule, c et de la belle Galatée, en Dardanus, Trère cadet de Jusius Janigena. » Dans toute cette partie, les auteurs apocryphes exhumés par Ânnius fournissent le fond des récits de Le Maire avec un grand renfort d'additions et de corrections mythologiques et historiques. L'auteur a beaucoup de lecture et une riche mémoire; c'est par là qu'il a provoqué l'enthousiasme de ses contemporains. Il ne néglige aucune occasion de rattacher à ses descriptions les trésors de son savoir. A propos de chaque nom éclatent les fourmillements de son érudition, érudition des plus diverses et des plus mélangées. Darès et Dictys y coudoient Virgile et Cicéron ; les épttres de saint Paul y sont citées à côté de V Iliade et de VIphigénie d'Euripide traduite par Érasme ; Donat et les commentateurs modernes des Épîtres d'Ovide y rencontrent Strabon et Annius de Viterbe. C'est un mélange singulier d'un savoir très-varié et d'une fantaisie puérile.

Arrivé là, le chroniqueur légendaire fait place au poète. Il écrit le ronian de Paris et d'OEnone. « Son ambition est, nous dit-il, de mettre « en avant ce que les autres ont obmis, et de rassembler tout en un « corps, le plus curieusement et véritablement qu'il pourra, ce que « les anciens acteurs authentiques ont couché des gestes de • Paris , « Hélène et Œnone en escritz divers et menues particularîtez , pour

< en forger une histoire totale, laquelle chose n'a esté encores attentée « de nul autre que je sache en françois et en latin. » Il passera rapidement sur les faits connus , comme la première rencontre de Paris et d'Hélène (IP liv.) « Car toutes ces choses sont bien à plein et bien t élégamment couchées es autres œuvres escrites en françoys et mes-

(i) Il copie aussi Jacques de Guyse et son histoire de BaTo.

« mement es Episfres d'Ovide QpuveUeoient transls^t^es çt mis^ eo € impressioD. » Un déta^ curieux, à npte^ et qui c^xi^çXén^^ \% tf^mps, c'est la gravité^ avec laquellp, Jeap Lç, Maire racoq^. tpiitcis ces h|$i|)()Mre|f établissant avec aq^qt de sois, appuyant, d'autant 4)aujt|(N^it^;l9) géi|^logie d'Œnone et l'auth^qticité 4^ son, mariage avec^ Pârfi$i , quç; l64; £liits et gestes de Pépin le Bref,

Nous croyoi;!^ tf^u^ à fait inutile de nous arrêter à cea, ri^its. U est cependant un caractère, partiquU^ qu'il con vient' 4'y. signaler. Lfe TpgiaD de Pâ,ns es]t avant tout un récit pastojral, et onp^mt. faûrç à Jq^Oj Le Maire l'ixonneurd'avpir inyenté le genre. Yp^làbij^p ce r^èye^d'JQQQC^oce champêtre et de naîv^eté élégante. PlusiqcirS; de çe^ p^ça(Qn;mie^,SM^ewr: toute rustique 5 un^ grâce naïve, un vratseqtliqçqf apUquç» Enlis^Qt^ce^c peintures de l'enrance et de l'adolescepce , de Paris, le r(§c|t; t dç^ s^» divertissements champêtres, d& ses Jeux, de[ sesi;C))asi9e9, de sesl^ttQft avec Içs bergers (1) , dp ses combats plus, s^rjiçwx, coatne, des vwin» ravisseurs, il seDU)le lire la pastorale de Lqpgu^i» tmduite par, Amyoti (^e sont Içs mêmes tabl^uj., Ia,mêiq« abondance; de détails « et déjà par momçQts la même langsue., Gellp de Jean Le Maire. a pourtant, upcaracr tère.à part. Elle i^e ressemble eq rien à ce français parisiem qui trionoip^ra plus tard, langue corrpctp, châtiée 9 SQumise à un , goût séyèc?^ iq^ pçu maigre, un peq timide. Celle-ci se senV^^ses origioçs. Eliç>at avec la chaleur bourguignonne, l'ampleur, le mouvement d^r4oDflé>» 1^ riGhçi^se d'uqe pe^pture, de RqJ>eps.; elle. a dç cesiéqu^iératioi^ts éinorpies ap^quelles Rabe^is, se complaira ; elle entassj^ , (i^tails ;Sur détails^ e^^ esi toute débordante et comme bpiulBe de nu^ts. Trè^rj^vante e^ très-, trpaillée , elle, offre un cur^eui: écbantilloq, d^ .cette, pro^^ étrap^e df^i^ franç^.et demi-latine, pleiqe,d,e voçal^les ardus, tout é]taAn<^ ^>SQ trouver en français, naïve à la fois et epuphatique et pé^anfesitmf^;» et surtout surabondante (2) , qu'avaient mise à la mp4e leii^i r)iétqncieus (c'es^ le^.titre que se dquqaientt^ noq saqs . raison , les.;poètç^,dU; t^n^)

(i) y.JUvstraudes Gaules, p. 60, etc. — V. aussi le passage où il engage le jçune Charles d'Aotridie à suivre ces exemples.

(2) 11 est impossible, en les lisant, de ne pas songer au costume du teipps, si emphatique et si pea modelé sur la nature, à un seigneur allemand ou flamand du temps de Maximilien, avec ces maDcbet enflées, et tailladées, et ces énormes touffes de plumes qui chargent la tête»

de réeole flafmande et boui^uignonne, ce premier ban de la Renaissance» qui enflaient et dénaturaient lé -français , et méritaient iiiien mieux que Ronsard le fameux anathème de Boileau. Cependant, au milieu de èes nfonstraoïSRtés riiétoticiennes (1) , Jean Le Maire , il faut le répéter , a parfote bieD de la getatilnësse et bien de là grâce (2) ; et même cette Bdlveté travaillée, ce Mélange 'à'enfaùce, d'archaïsme et de savoir ^t loin d*ètre sains cbafme et sntiôiit sans intérêt.

lie «deiitiètaie livré s'éïève jusqu'à Tépopée. L'auteur qui aime tant les soluyetifirs antique^ pourrait s^'up^liqùer les vers qu'on a pi^êtés à Vfrgîfe:

IHe ego qùlqusndsm. ......

. at nunc horrentia Martis

Arma

Cette partie de son œuvre est tout entière consacrée au récit de la guerre de Troie, c'est à certains égards la refonte de notre poème. L'esprit et la tendance en sont les mêmes. Acbilles , par exemple , est peint des mêmes couleurs ; il ne triomphe que par une trahison. Héritier du sentiment du moyen-âge, Le Maire l'appelle le félon Acbilles (IIL, p. 237) , il se réjouit de sa mort : « ainsi fut trompé par faulse et

< vilaine trahison celui qui autrefois en avait usé envers le très-noble « Hector, duquel la mort fut lors vengée. • Cependant l'auteur du lYP siècle paraît ignorer complètement Benoît de Sainte-MOTe, ou plutôt il est probable qu'il partageait cette erreur déjà répandue que Benoît n'était que le copiste de Guido, et qu'il le comprenait dans le mépris qu'il professe pour tous les imitateurs de l'écrivain sicilien. Nous le voyons , en effet , à la fin de son livre , ne pas vouloir supposer un instant qu'à cette sienne œuvre laborieuse c et bien digérée on « préfère l'erreur invétérée de Guy de la Colonne et de ceux qui l'ont

< ensuivy tant en rime comme en prose lesquelz il ne veut pas nommer. » Et il repousse comme indigne de la gravité de l'histoire ce qui appar-

(1) V. Illustrât,, p. 104. Les discours des déesses à Paris et celui de Mercure : c l'équiparatioii de la formosité de vos divines corpulences, etc. »

(9) V. Jd,, p. iOÂ. Dans le jugement des déesses la peinture de la muette admiration de la nature.

566 BENOIT DE S4INTE-M0RB

tenait en propre au vieux trouvère , toutes les inventions amoureuses, les aventures de Briséida et la passion d'Âcbille.

En échange J. Le Maire a une foi entière en Darès et en Dictys. Il est aussi convaincu de leur existence que Tétait Benoît lui-même ; la fin de son second livre répète exactement le début du Roman de Troie. « Le poète Homère , nous dit-il , florissait seulement cent ans après « cette guerre; mais Dictys de Crète et Darès de Phrygie ont rédigé « en mémoire tout ce qu'ils veirent et entendirent faire d'un costé et

< d'autre pendant le siège de Troye. Le livre d'iceluy Darès lequel

< estoit de la nation troyenne , fut trouvé escrit de sa main propre en

< l'Université d'Athènes, au temps de Julius César, par un grand orateur « nommé Cornélius Nepos, natif de Vérone eu Italie, et par luy mesme « translaté de grec en latin , puis envoyé à Romme au très noble historien

< Crispe Salluste. Et l'œuvre de Dictys de Crète vint aucun temps après « en lumière, c'est à savoir du temps de l'empereur Néron. Iceluy « Dictys souvent allégué en ce second livre fut chevalier stipendiaire « du roy Idomenée de Crète et fut présent à toutes les batailles • , etc. Nous savons le reste.

Plein de confiance en eux , il s'empresse de faire justice des paradoxes de Dion et du livre où il a soutenu « que Troye ne fut oncques prise « par les Grecs » , livre ^ alors très-répandu , selon le témoignage de J. Le Maire, grâce à la traduction de F. Philelphe, « très lu par pluc sieurs nobles hommes et autres gens modernes et tenu par eux ea c grand estime. • J. Le Maire ne peut avoir nulle confiance dans le témoignage d'un homme < qui vivait mille et trois cents ans après la c captivité troyenne. •

Cependant, malgré sa vénération pour ses deux auteurs, force lui est bien de s'apercevoir qu'ils ne sont pas toujours d'accord. Parfois il en prend aisément son parti , se contentant de signaler les différences sans se mettre en peine de les concilier ou de donner raison à l'un d'eux. Ainsi , à propos de la passion d'Achille pour Polyxène il nous dira : « Icy y ha contrariété apperte entre ces deux anciens acteurs Darès « Phrygien et Dictys de Crète. Car le dict Darès met que Hector estoit « déjà mort , et que le jour que Achilles s'énamoura premièrement de € Polyxène on faisait l'anniversaire d'Hector. Quoy que soit, je n'ai pas

c entrepris de les mettre d'accord. • De même , indiquant combien diffèrent les divers récits de la mort de Troîlus, il conclut avec bonhomie : ^ Combien qu'il soit, il mourut parles mains du dit Âcbilles ou par son c commandement. » Et ailleurs encore , lorsque Dictys a gâté le beau récit d'Homère conduisant Priam aux pieds d'Âcbille, Le Maire qui l'a suivi exactement se contente d'ajouter : « Toutes fois Homère , au dernier ff livre de V Iliade, met qu'il n'y alla que Priam tout seul avec Ideus le c héraut. » Quel est le récit que Le Maire a préféré ? il ne s'inquiète pas de nous le dire. On voit qu'en tout ceci le sentiment critique ne le tourmente pas beaucoup.

Cependant on* s'aperçoit aisément et à plusieurs reprises qu'il a une préférence marquée pour Dictys. C'est son livre qui est < la véritable < histoire • , c'est à lui qu'il recourt dans tous les cas désespérés , c'est lui qui l'aide « à confondre toutes les oppositions et argumentations « frivoles et malevoles des contredisans » , lui qu'il oppose à Euripide, à Ânaxicrate, à Homère, et qui lui prouve qu'Hector a eu un second fils appelé Laodamas. H marque expressément sa préférence pour lui. « Si fait à noter qu'en plusieurs passages il y a discordance entre les « dits deux acteurs... ja soit ce qu'ils fussent tous deux présens à la ff guerre troyenne, mais ils estoient de deux partis... Toutes voyes des « diflérens qui sont en leur narration originelle je me passerai de léger « en ensuy vaut principallement l'ordre de mon acteur Dictys pour ce c que sa composition est plus ample et plus diffuse et s^ussi plus vraifl semblable et mieux ordonnée. Joint à ce que les nobles œuvres du « prince des poètes , Homère , et de Virgile et aussi d'Ovide sont ff presques uniformes à icelle. • (1). H s'aperçoit, en effet, que Darès s'éloigne plus souvent des témoignages antiques , et il l'indique en plusieurs endroits. Cependant il ne songe pas à en inférer que Darès ne mérite aucune confiance , et il lui garde malgré tout le même respect superstitieux.

Nous venons de voir Homère cité avec une considération à laquelle

(i) De même à propos de la mort de Déiphobus, trouvant Dictys et Darès en contradiction, il écrit t « Je m'arreste plus aux dicts deux acteurs très sufBsans Dictys et Virgile, lesquels joints ensemble sont è préférer à un seul. • On toit combien le procédé critique est simple : c^est une puie question d^arilhaé tique.

568 BENOIT DE 5Amtte-M0Rfe

Doos ti^avoDS paâ été iiabitvés jusqu'ici. Le Maiite tient compte de son témoigiiage ; il se ^platt à moiinrer que Dictas ^ rM^ntre ^vec lui {1). Cest qu'eu effet il a lu V Iliade. Ce qd ne wiit pas dîns qu'il ^lielie le grec ; fl nous apprend lui-même que c'en dans la traduôâcm ^ Lmrènt Talla (2) qu'il a fait connaissance « w^ lâeltty mVte ^noe des « poètes grecs, »

J. Le Maire a trop d'instinct littéraire pour n^avoir pas senti tout le mérite du grand épique. Non-seulement 11 a pour lui te& titrer d*)iônneur que nous citions tout à l'heure , mais H compriebd toute la gmndeur et la beauté des récits homériques. On voit que la waié Bettaimattiô6 approche et que la beauté antique a renôoâiré «^n* ^s adorateurs intelligents. Il essaie même de s'approprier les iMxautés â'Boittière. arrivé à ce combat de Parte et de Ménélas , il nous dit qu'il veut 4 D'ar^ « Tester un petite le descrire, pour ce qu'il est beau et deleictâbk, iBt sent « bien son antiquité ; qu'il est bien oouiouré de Aenrs poétiques » , et, pour ne rien laisser perdre du mérite de l'original , il promet de « translater presque mot à mot le dit Homère sur oa passage • (S) et en effet il insère dans son récit une reproduction asseï fidèle du IIP chant de V Iliade (&), qui, dans son éloquence gauloise et sa prétention ingénue, mérite d'attirer l'attention de tous les lecteurs do poème grec. C'est ainsi qu'en jugeaient les contemporains. Ces beaux lambeaux de Tanti^ quité transportés par notre auteur dans sa prose ambitieusement naive les ravissaient. Ce n'est pas sans raison que Ronsard a vénéré le souvenir de J. Le Maire, Il est vraiment le père 4e la Pléiade. Il a été le premier à concevoir ces grandes ambitions , à vouloir transporter dans la langue française les hautes qualités des littératures classiques. Il était animé d'un grand soufDe et a essayé de le répandre. On le s^itait bien autour de lui ^ on l'admirait d'autant. Ce n'étaient pas seulement les anteurs

(1) Par exemple pour la mort de SarpedoD, et la rencontre de Ménélas et de Pftris.

(S) La traduction latine de Laurent Valla avait été imprimée & Paris en iàlà»

(S) V. lUustr.f p. 335. Le récit occupe sept fprandes pages in-folio. 3 (6) Ce n^est pas que Le Maire, on plutôt son guide, L. Valla, comprenne toujonn bien complètement roriginal. Il y a parfois des contre-sens énormes. V. entre autres les vers 56 et 57 de Y Iliade, eh. m ; plus loin, au vers 386, le tradocteur ftit du datif de ^çiJôq , YP^^ ^° °o™ propre, Gtea^ suifafitft d*Hélène.

d« professîoii, mois la foulfi des, Iççteiirs quii se plaisaient à le proclamer. P^n^.iHi exeinplaûre de réditjpn de 15Aa,^ à çô^é des passages qui peuvent ^M9 4i«ft noMs pawtt«C!î ewpbatig^^, mais, oî» l^autew s?est essayé à ifij^ve uqp; t^lffm^i péripdjflue, wuwift^ de beaux roots sonores,, remplie 4'iff»g9s^ retevéj; de çomp^cî^sfifl^^ ime mm d« XVP siècle, à deux rejfrisfls, aj ^crit ^ Uh qwrge;;< beUfls paroles françoyse^l i

Cepfipdaiït, malgré, qep> laigfiS: emprunts kVJUatk^ Dictysg^de toute WP autorité. La poésie^a up in^tal^fc ejntralné J. Le Maire » il a fait, l'école bnissoimière sqr la twce d'BomiôPe: ; mais il. revient bien vile à soa WteiiiT', qnîil] 8?agissei de raoQQter I^ blesspw de Ménélas ou la mort diflectQr. Il sîalt qi^ v Darès met: autrement la mort du dit Hector ,, que V le poète Hemère ajosEnl eUiSpn. Ifiade la, récite autrement » ; mais.,, continue le narrateur, t. je iniedblM:e plus à mon acteur Dictys, lequel «imesBieesteîtd^ la nation. grecq{ae,etinéantmoiQs la vérité du fait Tba <. contraint de réciter la mort d'Hector au grand désbonneur d!Acbille. > Dictys reste rtustorien par excellence, comme aux plus beaux jours 4» moy€ai-4gi^.

Le Maire, en effet, en porte la marque bien visible et par là même il est un témoignage inténessjSMP^t. de la période de transition. H a, trouvé moyen « de relier à la trame de. s^ narration les vieilles cbansons de geste qui chairmaient le X^IIt siècle. Il a soin à, propos de Gharlemagne de. nous parler de sa mèrd BeiUbe et dUndîqiieir. le lieu de sa sépulture dans, une Ji^baye dftte4e b^iNoyelMsei au j)ied,du MoatrCenis. .11 ne se.contente: pasidenous parler des fits jde; P^épiq^ GarkwaaQi et.Gbarles , il nous dit. qu'il ;ettt aussi une fiUe, uiai<ç autre Eiertbe, qui fut mariée àMilon^ comte du* Mans ^ et fut mèce da>preux,RQlaAd« Eo£n, un autre de , ces récits qu'il fait avec de loue^ydé^ils surr Charles Ynacb, fils de Godefroy, et s^femme^ swnominéevSwane;, n*est; qu'une. ver^ongitée,. ou. rectifiée sek)Bk( riwtemr, dencett« légende du , Gbeyalier au iGygne si. cbère aux Fikmdres :{i),f

Oii.peut du rester à proposidece^e teinte de moyenrâge ,» appliquer àiFœuivre deJ. Le Maire la réfl^iop. iqMC nons faisions nagnères à propos .

(i) Le Maire a placé encore le Cygne de Clèves dans son Paradis des Oiseaux. V: II* Epistre de FAmant Tert.

du mystère de J. Millet. Elle est beaucoup plus loin des mœurs antiques que le poème de Benott. Comme le Mystère de la destruction de Troie, toutes les fois qu'il veut les peindre , il se fait un point d*bonneur de reproduire exactement la physionomie de son temps. Benoit , en pareille circonstance , par cela même qu'il était le représentant d'un art enfant » n'essayant pas de trop préciser les choses, restant dans un certain vague ^' n'offrant qu'un crayon léger , échappait au ridicule. Ses successeurs , au contraire, se piquant de plus d'exactitude, appuient davantage, et ils nous offrent ainsi des tableaux du réalisme le plus grossier et le plus bouffon sans qu'ils s'en doutent D'ailleurs, quand Benoit eût appuyé davantage , en ne peignant que son temps sous des noms antiques , il eût été moins grotesque, parce que, comme nous l'avons remarqué, il y avait encore, au XIP siècle, des rapports frappants entre les deux civilisations. Mais , au milieu du XY' , au début du XYP , nous sommes décidément sortis de l'âge héroïque , nous sommes entrés dans un temps qui fait avec les mœurs homériques le plus frappant contraste, dans l'âge le plus bourgeois de notre histoire littéraire, dans l'âge anti-poétique, scolastique, pédantesque, moralisant et narquois.

La civilisation moderne a déjà pris forme , et l'étiquette est née avec ses sévérités , ses classes rigoureusement observées , ses formules emphatiques. J. Le Maire , en sa qualité de poète de cour , n'a garde d'y manquer ; il croirait trahir son plus strict devoir d'historien et rabaisser ses héros, s'il n'avait pour des personnages aussi fameux les mêmes égards que pour ses contemporains. On peut imaginer les grotesques effets que produisent ces formules du XVI® siècle , appliquées aux personnages antiques , quand on voit par exemple « le très-noble chevalier Hector « achevant son pas contre son neveu , Mgr Eurypilus de Mysîe , ou la « très-gracieuse nymphe Pegasis Œnone se trouvant au devant du roy « et de la royne, en compagnie de Messieurs les bastards Gebrion et « Mistor et des damoiselles que la royne avait envoyées avec elle. » Le premier soin de Priam, quand il a reconnu son fils, est de lui constituer une maison et de t donner ordre total touchant Testât de Mgr Paris et « de M"' Œnone , sa femme. • Les héros Virçiliens ont reçu des titres féodaux. Nous retrouvons à un des degrés de la hiérarchie un parent probablement de Nisus (Nisus erat portae custos Hyrtacides)^ le

))aroD Asius Hyrtacides, seigneur d*Abydos ; nous y saluons les qiuitre gentilshommes , Nisus , Euryalus , Gyas et Gloantbus.

J. Le Maire nous doune en grand détail la liste des conviés à un grand festin de Priam ; il semble entendre un béraut d*arnies de Bourgogne ou d'Autricbe. On appelle « le roy Eetbion de Tbèbes en Cilicie , c père de ma dame Andromaqne , et ma dame Tbeano , sœur de la royne , <fl femme du prince Antenor , et conséquemment par ordre , ma dame « Astiocbe, femme au roy Telepbus de Mysie ; ensemble les enfants d*bon-

f neur, Polydorus, Astyanax, etc et le grand bastard Pborbasetles

« autres princes et princesses, seigneurs et dames privez et estrangers, c selon leurs degrez et prééminences. ■ Benoit de Sainte-More n'offrait rien d'analogue.

Le Maire n'a garde d'oublier que la nymphe < Pegasis OEnone estoit « gentil remme et de haute extraction ; le pays de Gebrine où elle est née c lui est constitué en fief, et les Gebriniens sont de sa seigneurie. > Les chefs des deux armées n'en viendraient pas aux mains, si on ne leur donnait leurs titres. % Ils s'adressèrent les uns vers les autres par grant : « animosité , c'est à^ savoir duc contre duc , roy contre roy , baron contre c baron. • On voit comme chacun garde ses distances , même dans la fureur du combat Partout la couleur du temps est reproduite avec la même fidélité minutieuse. Quand Priam envoie Anténor en* ambassade auprès des princes de la Grèce , il lui fait c sur ce depescher par délire beration de son privé conseil certains amples mémoires et instructions c pour ce faire • ; et J. Le Maire en donne « le mémoire en brief. » c Les dames avaient pris le noble Paris et l'avaient mené aux eschaSauts > où ell^s l'entretenaient en devises plaisantes et s'enqucraient de sa « fortune merveilleuse •: et quand il est tombé sous les flèches de Philoctète et qu'on rapporte son corps à OEnone, « elle se met pour lé < voir aux fenestres de son hostel. >

Du reste , Ronsard lui-même , qu'on représentait autrefois comme si complètement grec , est encore tout plein du moyen-âge français , il est familier avec nos vieilles Gestes, nos vieux poèmes, et il en a gardé l'impression toute vive ; ce n'est pas pour rien qu'il parle avec amour des vieux Gaulois, V Iliade '^^l pour lui « le Roman d'Homère \ , et dans sa préface de la Franciade i\ parle encore a des chevaliers troyeus et des

Sfl2 BENOIT VE afflnX-MORS

c chevaliers pecsy absens si kii^emps de lextrA^ fettnms , eèraust et « maisons (1). •

Ces vieilles l^endes grecques si connues* preinent sons lar plimié de J« Le Maire une pbysionaBiie origkiale ei piquante* Reoonnaissezi^voiHl Tliésée et Piritliells dans ees c deux gentilsboiâme», qui éstoîent tMm f> deux de grande noblesse et descaenduz 4e la/ l^eée éei cKeux, et qui fl. chercboieat voulontiers hautes et: difficile» aventures^ ensemble comme A preux chevaliers ^rans? > Hélène encore jeune fille c s'énamoure c dr* un des jeunes gentilshommes de la, maison de sob père, y < Diomèdes ft. a do& chevaux merveUleux et féeSé » < Le éaé AchiUes a* pour mère f. la jeune Tbetis , qui estoit fée et magicienne* •'

Quand on aurait perdu tout autre renseignement sur la vie privée , te vêtement, ^ameublement de cette partie du XYK siècle, ou le retrouverait ici tout entier^ L'auteur nous décrit avec un soin pieux les oostumes^ des personnages, des clairs luminaires, vaisselle » bagues et tapisseries , les fl. grandes tasses pesaates et massives , toute's. de fin: or enrichies d:ê c. pierres précieuses et de somptueuse eamaillure , les tafpis. et pourpi^ t. et de cramoisy, les jeux, oomédiesr, miemeries,, barboins et aufres « diverses manières d'esbatemeus. i C'est mt^ lecttive fort piquante , une très-amusante mascarade de Tautiquité accomplie fàivecm parfeit sérieux (2)»

11 est encore un point sur lequel J. Le Maire se distingue de ses prédécesseurs. Il ne se couteute pas d'être mirrateur , il tient à faire aussi œuvre de moraliste. C'est là uo des caractères les plus frappants de cette école littéraire de Louis XII, et ce qui distingue ces écrivainis de leurs successeurs»; de la Pléiade surtout, artistes par rinspiratiom Ceux-ci sont moralistes avant tout; làsf veulent de toute bistoibe dégager le sens Boiraly rinstruclion , dégager aussi le sens'Cadié;. Défont temps dans notre France, fort amie de T allégorie, il s'est trouTé des esprits ^ui,

(I) reû troure encore des exemples frappants dans cette même prêfoce de la Franciade : c:Blicofe ?aftdroit-llt mleax, èomme un bon boèli^eeis où eftoyen, rediercKe^ et fiAi^ tta lëxicon déà fieU&mots d*Actas« Lancelot et Gauiain, ou oommeoter le Romantde 4a Rfoae, gaetatâmascr à: je ne sail ^elle grammaire latine qiii a passé sourtemps. • Ronsabb, prftfiMe de la Frandadt,.}^ 80.

(1) V. ^ 9d lie co^me dés déesses, t la haute déesse Juno ayant sa fille Hébé, déesse de jeunesse» ••prèi d*eUe,' el;s8é njmphes «derrière q«i luy porColênt la qaeuei •

BT Xf BiOMAN DE nf>K. 97S

goûj^Qt fiftf^ }^ jpo^ pour ïeUe-iXfttaie , k plaisaâeaM ^rtout à y vcOr l^DjireloM;^ aiuiaVte d*#De Ic^o Mi^ale^ & cl^erobar partout dang 1m ^(^yes jsuâ^aibles Tiiwtge 4es j^Ubés MteUeotiieUefi. G^est ilà te rrésuii^t patucel d'ui^e ^^qlture $pjiriM)i2di$te trè^f^axaltée , le £puit ^naturel du Ohrisli^Dibuie enseignant aux bommq^.que les cboaes de Tâme ont seules une wiatitiè véi^itable^ que les ckPS^es «visiUes sont passagères et ne sont tjue \f^ MXiagjes des Idéalités éterneUes squi ne passent pas. C'avait été le cacac- Xàrid du moyen-âg^^ C<est ainsi que renseignement religieux avait façonné V/d$prit .pul)UG^ voyant partout 4es figures , dans la Jérusalem terrestre Ifi Aguv^ ide Ja Jérusalem (Céleste et impérissable , dans réponse du Cantique des iCantiquieis réponse du Christ, r%lise. L'interprétation est une des foraues iiabitueltes du travail intellectuel du moyen-âge; il awe le symbole » il le iQbercbe et le voit partout. Au grand étonnement des &g€^ modernes il .^onivertit ^eo morale les chpses qui s'y prêtaient le vcdna. On sait «comment tel prédicateur en chaire faisait de deux vers d'une chanson plus que mondaine le texte du sermon le p\ns édifiant Qt)le plus ortfaodose. Oiride a la môme fortune, ^t il u'est pas ée compoaÊioB pks ipopukire j(|He r Ot72â^ momlisé (4)^ Ce n'est pas le moyen-âge,' eu rjeslf , <pi .a JnvMté x^tte tendance. Comme sur tant d'antres points, il a ioané «m développement énorme à certaips eosdgneoEiettts de ses maîtres lorsqu'^s s'accordaient avec sa propre pensée. Boèoe, l'un des iœttitiiteBrs idu >Bioyeii4ftgie , avah (donné cet exemple en introduisant dans JSQO Irahé De^Comolattane phiiosophiœ Thi&tiÂre d'Orphée et d'Eu* qpiice, eten feisantiiiM sorte de parabole où H trouve la preuve qu^H ne (font «pas a^baisser .«es >regards vers la teire , ni se laisser vaincre et âttaitber aux choses i^ki*èas , mais contempler cehii qui est <a source du Ue« (â). lOotte partie du XVr^ède, où paraît triom-

-.(^) Le»J^é{fmorpfiçs^d\Qiiti^, n^ffUlécs,par P>,ilipp!B4e Vj^ry (V. P.îPwàp, Ms.;F„ t H^, :p.,«79). — rLe moyen-âge goûtait tant ce genre de travail ((u*on l'a recommencé souvent. Y. aussi Métam, tCOvfde^ lîioralisées par Th. Walleys, dominicain anglais, qui a écrit contre Fhérésie du pape Jean 'XXII. On lit 4m»'»! txemplAiie manuscrit de la ^ilbl. ilin|iériàle, s* 6063 (V. P. I^a^ Mfi. F;4. iV) : • Je ?uefl istltcur sdon n;(o° m^\w OMe le» fèbki$ de Vaacien ^9)p»,que)^^^{mlit.^c|AS;fi c^ik^|!|9ft le« entende; plusieurs ^ ont essayé à ce fais sans Taccomplir etj'asoit pe que en moy nait plus de se^ que en cealx qui ce cuidèrent faire en Dieu mets ma Ûanse qui aux saiges choile les affaires et aux petits humbles les révèle. »

(2) Félix qui potuit boni Félix qév ^imit gravit

Footem visere locidom l Terra i ohere Tincnla !

phalement J, Le Maire, a sur ce point recueilli Tesprit du moyen-âge. Héritière du XY* siècle, pédantesqiie , lourdement et bourgeoisement rafiBnée, elle ne se contente pas de prendre les choses en elles-mêmes et pour ce qu'elles sont ; elle veut voir au-dessous. C'est le temps des absiracteurs de quintessence. Celui-là même qui les a baptisés ainsi, le maftre des railleurs, Rabelais, ne compare-t-il pas son livre à ces Silènes qui estoient jadis petites boytes* . . peintèà au dessus de figures joyeuses et frivoles comme deharpyes, satyres, oysons bridez... mais dedans

Ion reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris C'est

pourquoy Tault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est deduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur que ne promettait la boyte : c'est-à-dire que les matières icy traitées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus preteniloyt (1). » Et, bien que Rabelais semble aussitôt après se moquer de sa prétention , la postérité a voulu sucer cette moelle cachée de ses écrits»

De même J. Le Maire, auquel Rabelais pourrait bien avoir pensé, quand il raille ceux qui ont prêté à Homère c tant d'allégories et doctrine

< absconse et très haults sacremens et mystères horrificques (2) , Le

< Maire nous apprend que ceste histoire véritable est toute fertile et

< toute riche de grands mystères et intelligences politiques et philoso--

< phalles, contenant fructueuse substance soubz l'escorce des fables « artificielles. » Ses trois livres devront représenter les trois âges de

Paris et < chacun d^eux sera consacré et intitulé aux seigneuries

(X et hautesses de trois grandes déesses, c'est asçavoir Pallas, Venus t et Juno. > Le premier livre c est consacré et intitulé particulièrement c au nom très-renommé de Diane Pallas pour ce que la jeunesse de

< Paris y est principallement descrite , auquel aage il mena vie palla- « dienne, c'est-à-dire contemplative en habit pastoral et humble for-

c tune dont il appert que qui veut tirer ceste matière à sens moral,

c on la peut appliquer à l'instruction et doctrine d'un chascun jeune

< prince de la maison royalle comme estoit Paris Alexandre. » La belle chose que l'interprétation I Et Jean Le Maire ne perd pas de temps pour

(1) Rabelais, Gargantua, Ut. I, proL, p. i et 3.

(2) ItL, ibiéU, p. 8.

rapplîcalîon de sa pensée : • Ne scay ge qui mieulx puîst figurer le personnage du très-bel enfant royal Paris Alexandre que le tien trèscher nepveu l'archiduc Charles d'Autriche et de Bourgogne, prince des Espaignes et quant sera encores en estât de pastoureau, c'està-dire de douce simplesse sans rusticité ne malice, alors je luy presenteray la pomme, c'est-à-dire son propre* franc arbitre et le feray jugfe de la beauté des trois déesses, c'est à scavoir Prudence, Plaisance et Puissance, lequel (comme saige) choisira la meilleure et la plus belle. » Que voilà le jugement des déesses moralisé, et que nous sommes loin de Benoit I

Nous ne soupçonnerions jamais tout ce quMI peut y avoir d'instructif dans Thistoire des amours et des fautes du bei^er de l'Ida , s'il n'avait pris la peine de nous le dire au commencement du second livre c pour c l'instruction des dames de France > ; c*est encore pour leur enseignement qu'il a retracé l'histoire « des deux femmes de Paris , la ver- < tueuse Œnone , la déloyale et très-vituperable Hélène » ; qu'elles méditent ces deux existences si contraires (1).

On ne saurait imaginer non plus tout ce que J. Le Maire , i donnant explication totalle des habits , aornemens , valeurs et puissance des deux puissantes déesses, Juno et Pallas » , trouve de significations merveilleuses à chaque pièce de leur costume , et ce que c le lecteur qui bien y voudra viser et les dites choses pourra cueillir de fruict allégorique et moral soubz couleurs poétiques. • « La noble vierge Pallas^ déesse de Prudence et Fortitude , estoit habillée de trois riches vestes

mens de diverses couleurs la triplicité dMceux trois acoustremens

estranges et entrechangeans leurs couleurs inusitées denotoit que Sapience est fort celée et couverte aux ignorans, et que peu de gens

peuvent discerner sa variété merveilleuse et sa beauté intérieure

Elle avoit un escu cristallin qui est ferme, cler et transparent, etc

Elle portoit oultre plus une lance banerée et armoyée , dont le bois estoit de grand longueur pour dénoter que la parole d'une sage personne fiert de loing Sa vue estoit fière et regardant de travers

(i) On cherche partout renseignement. Orne ans plus tard, 1519, J. Samxon, traduisant Homère^ 7 Toit t une bible des guerriers» »

iW6

BENOIT DE 6àlNTB*llOAE

i« -fiour ce qu'on me eoDgiK>it jasiais l'inteatiofl d^me permime pvaddiite

« à i^iPhère etc. (1)^ •

fiians son aoaour Aes iûterprétatioM » I^o Maire se reneoAtre lavec

Possuet {21, q^and il ex^plique la CQn4)osition de V Iliade «t^les intestioiis

4'|Iomère. * Â bon droU^ diMl, ifeiQt :1e ^poètie Bomène que ie 4ieau

« ,P^;is )fut soustrait de )a tetaiile :par ia 4ees$e ^^qs, (C*et^-è-dm rpar

A sa pollesse , jkiaçJMé et peu vatoir. Attendu que iuy qui isoul^tc/istre

4%^ ep force et ¥eritu ^à fion ;frèn& Hecior,, <le plus rude i^ejraJier du

monde , est devQQu » iKès-^eigiainiaé «t si «appatttatdy qii'il ft*a s^tas

vigueur ne courage, lequel exemple fait bien à noter pout tousigoiè-

til?;j(HHiimes modero^. 0r fmi ouHre iihisfle ixiète Hirpière en plualeurs

passages de s^n volume de ÏJliade , vque ladite déesse 'VeoMS MkAt

pour le^ Trayeus ;à cw$e du iugemeiit .fait par Pâds eu fiweur d'ettii,,

dénotant q<ue lendits Troyens est^teat plus adonaciz à délices i€it A

mignotisQs luxurieuse que n'^eatment ]A$>G,r$0S3 tcttim^t wssi f|ie;juap

,et Pallas estoient 4u :QOfi^ des Grec^., fioiir loe qu'itts ^ato^tf .bons

gendarmes et avoient richesse gui i^ désignée ;par Juao «t pfttdeofte

de^guerroyer qui e$t signlfiée^par Palla^^...' et; plusieurs autres «ebles

fantasies dudit poète peut-ron veowr eQ ^son «œuvre d^ VJli^,, tou^ot

lesdits dieux et dee^es «^naat di^^faea ten^. Mais<iiHKi intenlM* ne

mon pouvoiir aussi ii'e»t mie 4'expliquer toutes lesdites fiotioAS (H). ?

Cependant, quoi qu'il en dise. Le Maire tient à es^rfiquAr AwtQS cboees.

^Qs les feits rapportés» par HopèGe , tt ne neut pas vx»r ides tradiltons «

wm des allégories. Il en est de même de tow les iiéK^its «otiqoes.

X'4ilstoire d'AchiUie plongé par.Qa m^e dans tes eaux 4iii &(yx »et iwpda

invulnérable partout » si ce n'est à la plante du pied (c'est la ^yeii^oii de

J^ Mafire) , veut dire , selon lui., f tque sa im^e Vomdti fait «nourrir on

.1 tous exercices ^bprieu^ et appartenans^^.la.guerrf. > Il lient s«iriloiit

^ ne jpasrparailre dupe ides in(veiitions du paganisme ,et n^iuône, eonoie

Je ffait Bér^se ,;à des propontîaas/buaiaînes et >ua(ur»Ues . ses idiviinîté^ et

4»f»$ légeodQs. Si TâAtiquHé £sult de rPliitoo>4e dieu ides ienfers^ < vC)eat:4u'il

^ testait jroy ^ basses regiei^^i, ^^9ik iM^oir de NL^rirnse qui .est

(i) V. JUust, des Gaules, p. 101-102.

^iÈ) > y. jBoMwrt, iDisc^mêt l'BisWumiv. Paris»^ili^68«iqp.jAa6. (8) V. lUusU des Gaules, p. 288.

m LB ROMAlt DE TROIE. 577*

é* édnt hi priKrcipalfe ville s'appelait Dis. Hélène fut renommée pcyuf lat 4 plus beîte créature que jamais on eut veue sur terre , et c'est la pïini ci^âlIlë riaiisoâ pour quoy elle fut dite et estimée fille du dieu Jupiter. > Si les fables antiques racontent que celui-ci se métamorphosa etf cygne , drïà veuf dire < (|a'il se feit beau et plaisant comme utf cygne et chanta é- si' doux par ses belles paroles qu'elle le coucha en son giron. > Il faut ât6uer que la poésie gagnait peu à ces bourgeoises explications des fables stiitiques , et ^ne la connaissance même de l'antiquité ne pouvait qu'y [ierdre. Si le noronde eût continué dans cette voie, on n'y eût jamais soupi^hté lés belles découvertes de notre temps snr ses religions.

Ee troisième* lîvré des Illustrations est consacré [à retracer la gértéalogie

âë € très-saînct, très-digne et trèîs-chrestién empereur Gharlemagùe,

é- depuis Francus , filz légitime d'Hector de Troye jusques à Pepiû le

fl Bref. • Dans la premièfre partie, les Gimbres issus de Sicambre, fils de

W-ancus, aboutissent à Austrâsius, duc de Tongres et Brabant, « très-en

fl* ^eur auprès de Clovis, et qui tant estoit prudhomme > qu'il donna

s6ii nom: au pays plutôt que les rois. Dans la seconde, faisant Tbis-

toîre de la linaison de Bourgogne descendue de Yandalus , descendant

Ibi-même de Tuyscon le géant, premier roi dé Gernfianie, fils de Noé,

il Donà montre le sang de Bourgogne et de France se mêlant en Glovis.

£a' troisième nous apprend € comiâent le sang romain et la généalogie

<i d'Autriche furent meslez^ avec celles de France et de Bourgogne ,

1^ c6i!nment la très-profônde illustrité de tous le$ nobles lignages dés

i su^ts du sang des Francs orientaux et occidentaux , des Bourguignons

« et des Aù^trasiens ou Austricbois , eurent tous ensemble concurrence

tf en^ là généalogie du très-chrestien empereur Gesar Auguste Gharles le

t grant monarque, à

La merveille de ces étonnantes histoires, c'est que l'auteur n'y est jàxùâis embarrassé. Quand Le Maire a vanté les splendeurs « de la trèsé tfoble cité de Sicambre , édifiée par les Troyens snr le merveilleux ^ ffèuvef Dunoe eu beau p^s^ fertile et fort à merveille , et que vante la i Chronique de Bucalus, en ceste terre si bonne et si riche de toutes « choses, mesmement de minières d'or •, ravi lui-même de ses éloges, il se demande ingénument « pourquoy ne là gardèrent-ilz ? • H a bientôt tHôttVé une explication , • c'est qu'il semble que la destinée des Francoys

%. Sicambriens les menast à telle rortune , afin que tousjours ils fussent c plus illustres et mieux exercitez aux armes. Car mutation de paîs fait t les hommes plus] dextres et plus robustes » comme on le voit commua nement. »

Il n'est pas plus en peine pour rattacher les unes aux autres les diverses dynasties qui se sont remplacées dans le gouvernement de la France. « Childeric, filz de Theodoric, fut le dernier roy de la lignée f de Meroveus , yssu des Troyens de la Haute-Sicambre. Voyant la d divine providence la succession de Meroveus et de Glovis abastardie « et toute anihilée en vertu , diligence et prouesse , elle suscita, comme « bien estoit lors grand besoing et nécessité urgente à toute la chose € publique de chrestienté, ou plutôt elle resveilla et feit esclaircir au « monde le très-noble sang des Pépin et des Charles. De même , Charles c qui mourut prisonnier en la cité d'Orléans fut le dernier de sa gene- « ration, yssu des Troyens de la Basse*Sicambre, qui possède le royaume de « France. • Mais la descendance troyenne n'est pas compromise pour cela» et Jean Le Maire trouve moyen de relier aux Carlovingiens les Capétiens qui les ont dépouillés. Il assure c avoir trouvé aucunes vieilles histoires € qui tiennent pour cuyder plus autoriser la généalogie de Charles le « Grand que sa mère fut fille de l'empereur Heracleon, de son fils € Heraclion. i Les dates il est vrai répugnent à cette prétention , c mais € par aventure pourroit-il bien estre vray qu'elle fut descendue de la «génération du dict empereur Heracle et par ce moyen se sauveroit la « dite conjonction de sang entre l'empire oriental et occidental. Car ce « n'est pas chose estrange et nouvelle que la noblesse des hauts lignages € antiques se continue et recouvre aucunes fois par le costé féminin. « Quand la couronne de France par la voulenté secrète de Dieu fut par- « venue es mains des roys très-chrestiens successeurs de Hue Gapet, la € ligne de l'empereur Charles le Grand rentra et eut nouvelle alliance en

< la maison de France par le moyen d'une dame Isabelle, fille de Philippe»

< fils de Baudouin, comte palatin de Haynau et d'Artois descendant « d'Ermengarde, fille de Charles le Simple et engendra Loys, auteur et « conservateur de ceste famille, et far ce peult on congnoistre qu'il ne « tarde gueres pour mieux fortifier et santifier icelle que le sang du

/ saint empereur Charles ne se rassemblast avec celui de France..... dont

c il est Tacile de conclure que ceste très-chrestieune maison , à Texemple « de ses prédécesseurs , a esté et est toujours eslevée et conservée en € si grand degré par choisissement de la Providence céleste. »

Nous sommes arrivé au terme de cette longue compilation. J. Le Maire, cependant, n'eût pas voulu la borner là. En fidèle croyant de la légende troyenne, il se proposait de faire Thistoire des Turcs descendants de Troîlus , « et de raconter tous les voyages, passages et croisées jadis c faicts en Turquie par nos princes d^Europe jusques au temps moderne, t et Teffet et conséquences dMceux. » Il voulait joindre à ces récits € la géographie , c'est-à-dire description de la terre de Turquie et Grèce f et les isles circonvoisines , quand son prince et princesse lui en donc neroient commandement et loisir. » Louis XII et Anne de Bretagne eussent sans doute encouragé volontiers une si haute entreprise, et il eût pu être curieux de voir les Croisades racontées par Jean Le Maire ; la mort de la reine ne le permit pas. Le livre des Illustrations n'en devint pas moins un livre classique au XYP siècle. Ses nombreuses réimpressions suffiraient à le prouver.

Une chose avait dû aider à sa popularité : c'est que ce n'étaient pas seulement deux grands peuples , mais une foule de villes et de familles qui y trouvaient la satisfaction de leur vanité et la constatation de l'antiquité de leur noblesse. A mesure que la croyance aux origines troyennes s'était répandue et fortifiée, le goût de l'érudition s'unissant à un patriotisme peu éclairé, il n'était fils de bonne mère qui n'eût voulu réclamer cet honneur pour sa cité. Une fois l'idée trouvée, rien n'était plus simple que Texécution. Il suffisait d'introduire à un endroit quelconque de la généalogie acceptée par tous un personnage dont le nom eût quelque rapport avec celui de la ville ou de l'homme que Ton voulait glorifier; on s'emparait pour cela des plus lointaines ressemblances. Quand le héros n'avait pas existé on l'inventait. On lui faisait un nom avec le nom même de la province ou de la ville. Gela était devenu un procédé des plus ordinaires et des plus puérils. C'est ainsi que notre Bretagne dispute à la grande île l'honneur dé porter le nom du troyen Brutus. Le Croisic, que J. Le Maire appelle le Croisié, devrait, d'après lui, s'appeler le Troisié ; c car il fut fondé par ce mesme Brutus , proneveu d'Eneas , sous< € le nom de Troie, i L'auteur de l'oraison funèbre d'Anne de Bretagne

^ura soio de faire remonter son origine jusqu'à Brutus et Ymoge , fille fle Papdrasus, noble empereur de Grèce (l), J. Lefêvre, natif de Dreux, voulant, en 1532, glorifier sa ville natale dans son poème intitulé Iqs Pleurs et Antiquitez c(es Gaules , ne se contente pas de vanter , p^r un Ingénieux rapprochement de noms « Dreux où jadis ont régné et fl^rj c nos Druydes grans clercs et souverains philosophes » ; il fait remonter jusqu'au Dryus de Bérose la fondation et la gloire de Dreux.

Toulouse devait son nom au prince troyen « Tholosus de la compagnie « de Brutus • : J. Le Maire as3ure que tous les écrivains concordent en

ce point.

Tolède avait été fondée par Toletus que nous trouvons dans une lutte aux côtés d'Hector; Vepise, parVenetus; Barcelone, par Barchus, couk pagnon du même héros ; Plaisance, par Placentulus ; Yerceil et Novare, par un certain Elicius , qui , par uoe modestie bien rare dans cette histoire , avait négligé de leur donner son nom. Les Troyens étaient à coup sûr ud des peuples les plus constructeurs que puisse citer Thistoire.

Rotterdam se rattachait aussi aux djn^sties troyeones. Elle avait étéi bâtie par un des rois d'Hunibald, Rather, le vingt-troi3ième de la dynastie, qui fut enseveli à Rotterdam , qui n'existait pas encore.

Mais c'est surtout aux environs du Rhin , dans la patrie de Le Maire et de Jacques de Guyse , que se retrouvait la trace des exilés de Troie et que leur ardeur à bâtir s'était exercée. Il y a des familles qui ont eu ep ce genre une véritable spécialité. Les Brabançons doivent leur naissance à un certain Braboo , issu au vingtiènie degré d'un autre Brabon , fils d'Hector c et gendarme de Gesar. » Un de ses petits-^fils, Tungris , fils de Torgotus , fonde la ville de Tongres ; Teuto , fils de Tungris , donne sou nom aux Allemands ; Agrippa, (ils de Teuto, donne le sien à Gologne, à la confusion des historiens romains qui lui reconnaissaient Agrippine pour marraine ; Ambro, son fils, d^qne sqn qou) aijix Ambrons ; Thùringus, fils d'Ambrp, à la Thqringe; Gimber, fils de Thuringus, aux Gimbres; et Gamber , fils de Gimber , au G^fDbrésls^ et ^ Gaoubron en Hainaut

Jacques de Gqyse avait dpiiné pour ço^^pagnoqs ^ Bam quatre due&

(1) V. Dom Lobineau, Hist. de Bret. , t 1, p. 187. — Les partisans des origyies celtiques ont leur part dans ces légendes. Si la Gaule doH son nom à Oalateus, les Celtes bretons sont descendus de Celtes, fil^ d*Herca|^ et de Celline.

qui n'avaient pas manqué de baptiser des villes. C'est Mosellanus qui fonde Metz ; Turguninus qui fbude Tongres ( nouB avons vu Tongres elle-même prérérer ud autre patron) } Morinéus^ qui bâtit Moridum ou Thérouane ; et Carineus ou Clarineus , qui fonde Carinée oïl Clarinée « où J. Le Maire , à reteniple de J. de Guyse , reconnaît Gand ou Glermont en BeauvoisiSi Graves vient d'un « Gravius, vainqueur d'un terrible géant, nommé Druon, baut de quinze coudées, plein d'horrible et cruelle tyradnie , qdi , au lieu oii est Anvers , se tenant sur la rive d'Escaut , obligeoit totas passads à laisser la moitié de leurs biens. Juliers n'a pas manqué d'être fondé par un Julius , petit-fils de Sâlvius Bràbo. >

La patrie de ileuchlid « une bonne Ville de Franconie, nommée Phorcen, près de Ulm/là où l'on fait les bonnes fuleanes (qui eût imaginé danâ les futaines de telles ambitions I) et peuples circon voisins se prétendent issus d^aucune bande de Troyens par deux princes^ Phorcys et Âscanius , vassaux de Priam , comme le prouve Homère* >

Ce sodt encore les Sicambrieds c qui, 280 ans après la ruide de Troie , 200 ans avant Rome , sous leurs ducs Troiades et Torgotds « descendadt le Rhin , ont fondé Rome et consequemment Zanthqs dans le duché dé Glèves, en souvenir du Xanthe. C'est là que l'on fait de ces fines toilettes qu'on nomme comnoludement de Hollande. (On voit que décidément la fabrique en ce temps-là rêvait aussi de noblesse. } Elle s'appelle Troja francorum es anciennes chroniques, comme on peut le voir dans la légende dé St^Victor au monastère de cette ville. • Mayenne avait été foddée naturellement par un troyen appelé Maguntius. Trêves allait chercher plus loid son auteur : elle se disait bâtie par un certain Trabeta, fils de Ninus, fuyant les embûches de sa marâtre Sémiramis, qne Le Maire appelle « merveilleuse femme », mais aussi t la plus terrible femme du monde. »

A Metz , sur les limites de la France et de TAUemagne , Philippe de YigueuUes, qui connaît bien ces héros puisqu'il a mis leurs gestes en prose , affirme , dans son Histoire selon les Chroniques de Lorraine , que le bon duc Hervis et l'illustre Guérin , sou fils , ont eu pour ancêtre Hector ; et vers la même époque la Chronique rimée , que dom Calmet attribue

à Chastelain , veut que la porte Serpenoise et les paraiges de Metz , les Gournay, les Baudoche , doivent leurs noms à des Troyens (1).

On retrouvait dans Croîa en Epire la petite Troie fondée par Hélénus, dont parle Virgile (2) , r devenue Croye par langage corrompu. •

Bude était aussi une ville troyenne ; elle avait succédé à Sicambria. On en trouvait la preuve dans l'existence de ruines voisines, appelées Cambri.

De grandes familles allaient chercher aux mêmes sources un nouvel honneur pour leurs généalogies. La maison de Tournon sur le Rhône se disait issue des Troyens. Les preuves qu'elle en donnait étaient bien fortes. < Ladite maison de Tournon porte en ses armes un lyon rampant en champ mesparty qui sont les armes de Troye ; l'autre costé semé de fleurs de lys qui sont les armes de France. » Ce n'est pas tout. En ce quartier fut trouvé, du temps du roy Loys unziesme encore estant daulphin, la sépulture et les os d'un géant ayant de hauteur vingt-deux pieds , selon ce que montre sa pourtraicture , estant aux Jacobins de Valence en Dauphiné. Et aucuns de ses os nous donnent foy et conjecture de la proportion de sa corpulence. Car desdits os il y ha partie

à la saincte chapelle de Bourges, dédiée par le roy René Iceluy

géant , comme jay ouy dire estre contenu es chroniques du Dauphiné , estoit seigneur du pays ; et, comme il est vray semblable^ estoit yssu ou allié de la noblesse troyenne. > Quelle démonstration plus éclatante et plus originale pourrait-on demander ?

é Pareillement se glorifiait estre d'extraction troyenne la maison de « Neufchastel en la Franche Comté de Bourgogne. Cette maison d'Orange € et de Neufchastel qui se dit troyenne a esté volontiers alliée avec celles c de Bretaigne et de Bourbon qui sont de mesmes (â). i En Italie , la maison Frangipani , au XIIP siècle , se vantait des mêmes origines. Forts de l'autorité de J» Le Maire , les historiens vont répéter avec une ardeur nouvelle la légende troyenne. Jean Bouchet , dans ses

(i) V. Gandar, Etude sur Ronsard, {2} V. ^'leis lib. II.

Panram Trojanit •imolataque magoit Pergama.

(3j V. lUust, des Gaules^ p. 289.

Annales cT Aquitaine , a la discrétion de ne pas faire venir les Poitevins des fugitifs de Troie ; il trouve cependant moyen de rattacher les deux histoires. Les Poitevins sont par lui mis en contact avec les Troyens et ils ont Tinsigne honneur de les vaincre. Non-seulement il emprunte à Bérose le roi Galatheus, premier roy d'Aquitaine , mais il va prendre à la chronique de Geoflfroy de Monmouth » qu'il appelle Jean de Mon* mouth, le récit de la descente des Troyens de Brutus en Armorique, leur incursion en Aquitaine, leur rencontre avec Groffarius Pictus, roi du pays, qui d*abord est vaincu par eux, mais qui, soutenu par les douze rois des Gaules , les oblige à la retraite. C'est là , nous assure J. Bouchet , la seule chose qu'il ait pu trouver du pays d'Aquitaine et de la ville de Poitiers, en ce temps, a qui soit digne de mémoire et dont « il y ait témoignage véritable (1). »

J. Bouchet est bien autrement copieux dans un livre (2) qu'il dédie

en 1528 au chancelier Du Pré (Duprat), et qui contient entre autres

choses « les faictz et gestes de quarante roys et deux ducz qui ont régné

« sur les françoys avant le roy Pharamond , que nos historiens appellent

• le premier roy de France avec leurs généalogies et mesmement la

« généalogie de ce Pharamond par longtemps aux français incongneue (3). « Par là on congnoistra de quelles ténèbres le «nom françoys a si longc temps esté couvert , et pourquoy les Romains ne les ont ainsi nommez c par leurs histoires avant le règne de Pharamond. * Malgré ce mot d'inconnu, J. Bouchet ne prétendait cependant réclamer l'honneur que

(1) On troQve chez J. Bouchet un curieux exemple du sérieux qu^on portait alors dans la recherche 4es étymologies. Le nom de i PictavI, colonie scythe >, rient selon lui de PUta vis, à cause de leur peinture et de leur force.

(2) V. Les anciennes et modernes Généalogies des rois de France et mesmement du roy Pharamond, avec leurs épitaphes et eiDgies. Et sont à vendre à Paris, en la rue Saint-Jacques, et à Poitiers, etc.. par Jacques Bouchet , imprimeur au dict Poictiers'; Tauteur est Jean Bouchet et le privilège est daté du là avril 1538.

(3) c Nos historiens latins et vulgaires en ont esté trop négligens^iont je sub esbay. »

J. Bouchet attache d*autant plus dMmportance à cette généalogie qu'il y rapporte, ^ns interruption, les trois dynasties qui^e sont succédé en France, et c à la troisième desquelles appartient François I*** du nom qui règne en ce moment. Et combien quMl y ait quelque mutadon es dictes générations, toutes fois toutes sont descendues et dérivées de Francus, filz d^Hector, par pure ligne masculine et féminine. » Et pour rendre la démonstration plus claire et saisissante, Tartiste qui a tracé le portrait des rois a donné à la plupart et surtout aux plus anciens une ressemblance marquée avec François I*', et surtout le nez. bien connu du roi-chevalier.

lui Tait UD de ses amis (1) d'être le premier à raconter cette histoire. II avouait ingéDument ses obligations à Tritbemius et à J. Le Maire, « deux « grands historiographes modernes, lesquels ont esté plus curieux et <i laborieux de s'enquérir de Tantique extraction des Trançoys que tous « les aultres de ce pays de France. »

Ce livre , en tête duquel on voit une image de Troie en flammes, d'oà sortent en trois groupes Anténor , Énée , Francus à la tête de leurs che*valiers , commence en ces termes : « Les historiens antiques et moderues « se accordent assez que les Françoys sont descendus des Troyens. > Mais raccord cesse quand il s*agit de savoir Torigine de leur nom. Bouchet est d'avis ( comme Trithemius ) qu'il serait impossible de concilier des opinions si diverses , s'il n'avait pour guide Hunibald«is appuyé du philosophe Doracus et de Thistorien Wuasthaldus, ainsi que le récite Trère Jehan Trithemius, abbé de St-Jacques-le*Majeur , c es fauxbourgs de « Wircipui^ au premier volume des Annales qu'il a faictes et mises à « lumière puis peu de temps, i Le bon sens français de J. Bouchet est bien un peu étonné parfois de ces récits. Il trouve par moments que la Chronique de Hunibaldus , « au moyen des choses * merveilleuses y conc tenues , semble estre plus fabuleuse que véritable. » Mais cependant il continuera a le copier.

Il nous raconte rapidement le siège , la ruine , la trahison d'Enée le Boux (souvenir de Benoit) , et rétablissement des enfants d'Hector en Pannonie. Il maintient T honneur d'avoir conduit cette expédition à' Francus, fils d'Hector, contre l'opinion du pape Pie et d'AntoniUs Sabellicus qui l'attribuent à un certain Priam , neveu du grand Priam de Troie. Mais J. Bouchet ne peut les en croire c veu quMls n'allèguent « leur auteur et que M** Vincent de Beauvais , historien très-renommé , « a escript en son Miroir historial le contraire, etc. » Il croit avec Trithême que les Français c non sans propos » ont été appelés successivement Troyens , puis Scythes , puis Sicambres , Germains et François. Notre auteur fait profession de le suivre, tout en raccordant, tant qu'il pourra, < es crouicques anciennes des Rommaius él autres. >

(i) On Ut, au-dessous du titre> huit vers latins commençant ainsi :

IglDorabantur notlM primoidia gentis, Quadrigiiita iUuia fed praoeitÙM receiueti

Fraucorum primus rex Pharaœundus erat; O Bouchete, gravit oonditor hiatorûi.

J, Bouchet est en effet nu bistorien âes plus conciliants. Il trouve moyen 4e faire marcher ensemblei Trithême et Jean Le Maire , lorsqu'ils ont dit des choses diamétralement opposées, et dans ces fabuleux récits il intercale les Commentaires de César et des souvenirs de Tacite. Il accepte toutes les contradictions , les signale et dit gravement : « toutes lesquelles « opinions peuv^t estre, vrayes, » Il est inutile de reproduire toutes ces fantastiques inventions ; c'est assez de les avoir vues dans Trithême. Je veux seulement remarquer que Bouchet se préoccupe des Gaulois. Il ne cherche pas , comme quelques historiens du temps , à les confondre avec les Francs , mais à réttoir les gloires des deux peuples. Rappelant les grandes actions des Gaulois y il dit : « Et si tout^ ces choses n'ont esté « par les Françoys faictes^ mais par les Gauloys, neautmoins la couronne a de final honneur en appartient ^ux Françoys. > C'est ainsi que Robert Geneau dira trente ans plus tard : « Franci Gallorum extinctores non « sunt sed illustratores. •

L'anonyme qui remanie en 1544 le Mystère de la destruction de Troie

« et , selon sa petite capacité , le réduit en langue française peu plus

a élégante selon son primitif et propre original > , dédiant son livre au

dauphin , a parce qu'il prend en gré les œuvres tant des petits historio-

« graphes que des grands et plus savants orateurs », est convaincu

que le prince y prendra un intérêt de famille. » Car il y « trouvera

€ contenus plusieurs grands faits d'armes et actes de chevalerie , insigaes

« et dignes de mémoire comme la grande prouesse, les vertus et la

« magnanimité du preux Hector, commencement, très-debonnaire prince,

« de vostre très-noble lignée » ; et il lui parle encore un peu plus loin

des « mirables et excellents faits du preux Hector , auquel , lui dit-il ,

« estes conjoint par vertu et proximité de lignée royale. »

Rabelais écrit dans le prologue de son tiers-livre de Pantagruel, 1546 : « Et piiys vous estes tous du ^ng de Phrygie extraictz , ou il me abuse. » Et, dans le nouveau prologue du IV* livre, il parle des « apologues du « saige Esope le françois; jlenlends phrygien et troyen, comme affirme « M. Pl^ipudes/, duquel pe^uple , selon les plus veridiques chroniqueurs, « sont les Françoys descendus. »

En 1 552 , La fleur des antiquitez et singularitez et excellences de la ville de Paris , rivalisant avec J. Bouchet , donnait une généalogie de

François P', qui le faisait remonter à Hector^ par soixante-quatre générations de rois. Semblable est l'histoire que raconte Ferrand de Bez ^ mêlant les inventions gauloises d'Annius à la vieille légende de Frédégaire (1).

Un écrivain plus sérieux, Du Bellay, seigneur de Langey, dans son Epitome de F antiquité des Gaules et de France , 1556 ; donnait encore accueil à la légende. Il semble avant tout préoccupé de ne laisser rien perdre des inventions de ses prédécesseurs, de rassembler sur la route et de fondre leurs diverses imaginations. Il croit que le premier qui vint habiter eu Gaule fut Samothes , fils de Japhet ; il croit que les Gaulois ont dû leur nom au roi Galathes ou Galatheus ; il croit aussi que les princes ont plus affectionné telle ou telle partie des Gaules et y ont fondé des villes de leur nom, Langres, Lyon, Paris, etc. Arrivé au siège de Troie, il reprend les récits que nous connaissons, en' les compliquant encore et les francisant davantage. De Gaulois arrivés trop tard au secours de Troie et des débris de Troie qu'ils recueillent il forme trois établissements: l'un aux embouchures du Tanaïs dans les Palus Méolides , sous le nom de Celto-Scythes et de Scytho- Troyens, ou Troyens Scythiques ; un autre en Pœonie ; d'autres Troyens enfin, accompagnant ceux des Gaulois qui se retirèrent en Gaule, « allèrent « habiter entre les confins des Celtes et des Belges au pais des « Parisiens, et quelque temps après, y édifièrent, en une isle de la rivière « de Seine, une ville qu'ils nommèrent Lutèce en langue grecque, dont € ils usoienl alors, laquelle ville a depuis esté si grandement multipliée « qu'elle est capitale de ce royaume et l'une des principales villes du € monde. •

Du Bellay n'oublie aucune des branches de la légende troyenne , aucune des traditions qui ont eu cours avant lui ; mais sachant combien le patriotisme français est jaloux en cette question , il a soin de bien établir l'antériorité de la colonie française.

Il a nécessairement son histoire de Francien ; mais il l'a retouchée en combinant la vieille tradition avec les légendes que lui ont léguées les

(i) V. Ferrand de Bez : In omnium regum Franconiœ et Franco^Galliœ res gestas a Pharam^ndo ad Tegnvm^ Francisci, ïn-k'*, 1577.

divers conteurs du moyen-âge. On nous permettra d'analyser rapidement la version qu'il en donne , c'est, la rédaction dernière et Tachèvement de la légende de Francion ou Francus.

Du Bellay ne se contente pas de Tiustaller parmi les Péoniens qui , à l'instigation d'Hélénus , c interprète respecté des oracles , augures et présages, le prennnent à roy et à seigneur. » Hélénus ne borne pas là ses bîenraits à l'égard de son neveu ; il songe à assurer l'avenir de sa race, et l'engage « à prendre party en mariage » : guidé par sa connaissance des oracles , il désigne à sou choix la fille unique du roy Rémus. C'est de cette union que sortira avec Sycamber une dynastie nouvelle. Mais ce n'est pas encore assez pour Du Bellay d'avoir installé Francion dans la Gaule et de l'avoir remis à sa place dans la généalogie de nos anciens rois, il va lui faire faire une sorte de tournée générale chez toutes les colonies troyennes. Et, à ce propos, on ne saurait admirer quelle était selon les auteurs du XYP siècle la facilité des communications dans l'antiquité, comme on y voyage et comme on s'y retrouve. Nous avons vu que, d'après nos vieux romans, le fils d'Hector avait en Asie toute une histoire ; Du Bellay la recueille et la développe avec une aisance qui rappelle les romans d'aventure. A peine Francion a-t-il vu l'avenir de sa race assuré par la naissance de Sycamber que, le laissant auprès de son beau-père, il se met en marche, passe en Péonie, en Chaonie, chasse de Phrygie les enfants d'Anténor, y ré* tablit ses frères, de là passe en Scytbie pour y visiter les colonies troyennes , et de là revient en Péonie oii il reçoit des ambassadeurs de Gaule auxquels il ordonne en attendant son retour de c recevoir à roy et à seigneur son fils le prince Sycamber. > Après quoi on perd sa trace. Du Bellay sait seulement « qu'estant acheminé pour aller en Gaule, il cheut en maladie dont il mourut entre les habitateurs des rivages du fleuve Yahalis. » Mais il peut mourir ; l'historien a fait avec lui un règlement de tous les comptes troyens. Ces diverses fractions de la nation troyenne que les historiens du moyen-âge rencontraient tour à tour en tant de points, et ne reliaient les uns aux autres que] par des migrations successives, Du Bellay les nuit en la personne de Francion.

Ses fils se partagent sa succession : Sycamber règne dans la Gaule , Francion II sur les Scytho-Troyens , et Scamander en Péonie. Mais

s 88 BENOIT DE SAINTE-MORE

les descendants de Scamander ne possèdent qu*uné partie de la Gaule; elle est selon l'auteur partagée en plusieurs souverainetés et divisée en trois régions: Belgique, Cettiqùe et Aqaïtanîqûe, Cà^mmeùt Sortira de là l'unité française ? Rien n'embarrasse Thistoîre à cette daté. L'iïnité se fait par des mariages entre les princes les plus faritastiques : tous les droits sont confondus, et les diverses parties de la (Saule rapprochées par une suite d'alliances providentielles entre les diverses maisons régnantes, dont la descendance mâle s'éteint successivement pour venir aboutir aux seuls descendants de Francion. L'héritière unique d'Hérisbraudus, neuvième descendant de Bavo , porte à Gargustus , onzième roi de Bretagne, issu de Brutus, ses droits sur la Gaule belgique. Leur petitefille apporte les deux royaumes réunis en dot à Camber , roi des Celtes, dixième descendant de Francion.

Et voilà comme on écrivait l'histoire générale en 1556 (1) I C'était dans le môme goût que s'écrivaient les histoires provinciales. Nous avons vu J, Bouchet à l'œuvre, Jean Chaumeau, seigneur de Lassay, racontant l'histoire du Berry (2) , reprend au début de son livre les contes de Bérose « pour ce qu'il y a peu d'auteurs qui pour l'envie a qu'ilz ont à l'antiquité gauloise se sont opposez à tant de notables « historiens qui, hors (le tout soupçon, en ont si dignement traicté , € voire contre l'émulation grecque. ^

César de Nostradamus , dans son Histoire de Provence , admet la tradition dans toute son ampleur. L'historien appartient à une famille trop poétique et se croit lui-même trop naïvement poète pour admettre qu'on puisse révoquer en doute les témoignages de la poésie ; « ce seroit ,

(ij II ne faut pas du reste prendre trop ù la lettre tous ces gens du XVI« siècle quand ils racontent avec ce grand sérieux tons ces vieux récits. Pour beaucoup dVnlre eux sans doute , c*était une sorte de respect, de convenance et de condescendance, et ils en pensaient ce que pensaient La Boêtie f Servitude voloniairej et Pasquier de, Thistoire de Toriflammc et des fleurs de lis :« le^uelles, bien qu'elles ne soient aidées d'auteurs anciens, si est-ce qu*il est bien siéant d tout bon citoyen de les croire pour la majesté de Cem-pire » (V. Pasquier, Recherches, liv. VIII, c. 21).

(2) V. Hist, du lierrj/y par J. Chaumeau, seigneur de Lassay. — Lyon, 1566. Jean Chaumeau est un écrivain d*un patriotisme délicat. Il ne pardonne pas à Tite-Live • d'avoir dit que les Celtes alechez de la friandise du vin choisirent les terres d*Italie. • Il le déclare pour cela c ennemy de fhonneur gaulois, loin de vérité i> ; il assure que la vigne était plantée en Gaule depuis IâOO ans, et n^admet pa^ que Gomer et Samotbes en eussent été négligeants ou ignorants. • Il préfi^re ik Tite-Live Plutarque , parce qu'il parle avec plus de ménagements des appétits de nos aïeux.

€ nous dît-il , trop imprudemmeut blasphémer contre les sacrez poètes « lumières de Tantiquité , qui ont esté demy prophètes et les premiers c historiographes du moude après le diviu Moyse. » Il croit aux ori^ines^ troyennes des Français comme il croit à « Dictys et à Darès , témoins c oculaires de la ruine de Troie et de ceste cruelle désolation. • Ce qui i^e l'empêche pas d'avoir une foi entière dans Annîus de Viterbe. Il admet sans hésitation et sans discussion toutes ses rêveries ; et il en donne une raison curieuse. « Il faut biep , dit-il , de nécessité inférer « que le bon père Noé faisant le toqr de la terre pour la despartir à ses « enfans et neveux , passant par les rivages des Gaules , sur les quartiers « qu'on a dit depuis Languedoc et Provepce , laissa du peuple et des « bestes pour alimenter et npurrîr ces nouvelles colonies. » Nostradamus croit à « ces témoignages nombreux et très anciens qu'il ne faut, dit-il, c à mon avis , légèrement ou impudemment rejeter par une opinion « singulière et malade, puisqu'estant tels escrivains plus proches et voisins « de ces âges tant reculez et plus croyables en leurs historiques depo- C sitious que les recens et nouveaux , ils assurent par leurs escris d'avoir c appris de leurs ancestres que les anciens Celtes estoyent descendus de « Japet. »

Nostradamus reproduit fidèlement la liste des rois Gaulois et, arrivé à Rémus qui c régnoit eu Gaule au temps de Ménélas » , il répète quMl a eu pour gendre Francus* Seulement il ne sait pas bien s'il était fils d'Hector ou d'un certain Hiccar , prince boiaire contemporain de cet hercule troyen. t Quoi qu'il en soit , la Gaule avoit alors pour roi « pe Fraucifs dont la commiine opinion a tant gaigué que nos très

< chrestienset très illustres monarques tirent leur première origine. » Il faut pourtant donner acte à Nostradamus de cette addition : « ce « qui est l^ien téqébreux et reculé dans les abysmes d'une obscurité et

< fabuleuse incertitude et vanité. • On trouverait des développements du même genre dans V Origine des Bourguignons de Pierre de St-JuUen, 1530; mais il serait inutile de pousser plus loiu ce voyage à travers nos vieilles Chroniques provinciales.

Il est encore pourtant un livre de çç temps dont il convieut de dire quelques mots, à cause du nom de son auteur, et parce qu'il nous permettra de constater une fois de plus la popularité de la

légende, en nous montrant comme ou y rattachait les plus étranges systèmes.

Le savant et bizarre Guillaume Postel a repris aussi ces histoires avec des apparences plus savantes. En sa qualité d'hébraîsaut , il reproduit pieusement la légende bérosienne. Il croit en Bérose et pour ses conformités avec Moïse et pour ses diversités ; il voit en celles-ci la preuve quUl n*a pas pillé les récits du législateur hébreu , mais qu'il a pris , t là oîi elles étaient gardées longtemps paravant le déluge , les livres et a mémoires des choses passées » ; il voudrait qu'on écrivit en lettres d'or le peu qui nous en reste. Il attaque avec chaleur ses contradicteurs , disant qu'ils n'ont procédé contre lui que par injure , que ce sont des calomniateurs, « non gentz , mais plustost bestes ; des athéistes , ennemys « mortels des escriptures et autres choses divines (1) » , qu'ils méritent d'être exterminés eux et leurs œuvres.

Il a fondé sur cette croyance , de la façon la plus inattendue , tout un système politique et patriotique , qu'il a consigné tout au long dans un petit livre devenu fort rare, V Histoire mémorable des expéditions des Gaulois (2). Nous allons résumer sa théorie en la dégageant autant que possible du style et des développements confus dont il l'a enveloppée ; car cet homme , qui , au dire de ses contemporains , entendait toutes les langues alors connues, ne brille pas par la clarté ni la simplicité, quand il parle sa langue naturelle.

(i) G. Postel n*a pas moins de foi en Jeanne d*Arc II combat Yi?ement (s^inspirant de Martin Franc et réfutant d'avance G. Naudé) ceux qui veulent faire preuve d^esprit fort en citant son histoire c comme ayant esté une fiction astuce et menterie ou tromperie de Tennemy ou stratagème sous aulcune espèce de vérité. » Pour lui, il accepte pleinement t les miracles et faicts merveilleux de la Pucelle (^ 62), estant divin motif et à la vérité le plus miraculeux œuvre qui oncques fust, comme lisant les histoires de ce temps là se peut veoi^. » G. Postel est un adversaire très chaleureux du « très pernicieux et malheureulx auteur Machiavel en son livre du Prince. »

(2) V. L'HiSTOiBB néMORABLR dts expéditions depuys le déluge faictes par les Gauloys ou Francoys depuis la France jusques en Asie , ou en Thrace, et en C orientale partie de l'Europe^ et des diverses commoditez ou incommoditez des divers chemins pour y parvenir et retourner, le tout en briefou Epitome pour monstrer avec quelz moyens l'Empire des Infidèles peult et doibt par en la estre deffaict , 1552* L'auteur y a ajouté une seconde partie ayant pour titre et sujet V Apologie de la Gaule contre les détracteurs de la Gaule et des privilèges et droictz d'icelle , avec supplément des histoires malignement par plusieurs scripteurs obmises et des très anciens droictz du peuple gallique et de ses princes, et comment sa jurisdiction despend du commencement du Monde,

Le livre de G. Postel a, en apparence, un but tout pratique. L'auteur, obéissant à la préoccupation de tous les lettrés de la première partie du XVP siècle, J. Le Maire, Érasme, Sadolet, etc. , veut lancer de nouveau l'Europe contre le Turc. Les Français doivent être à la tête de cette expédition, < suivant les traces de leurs ancêtres, qui, par diverses foy's, f ont entreprins tel voyage. » Mais la conquête de Jérusalem n'est pas un but, ce n'est qu'un acheminement au but que poursuit l'auteur, une manifestation particulière d'un principe bien plus haut et bien autrement important. G. Postel, en tous ses écrits, est guidé par une pensée unique, c'est lui-même qui nous le dit (1) ; il croit avoir trouvé ce fondement stable des sociétés que nous cherchons encore ; il a pénétré les plus secrètes pensées de Dieu, ses vues sur l'humanité et son gouvernement, et il va révéler aux hommes « la force de la divine Providence au « monde (2). » Par avance il prend le rôle de Bossuet dans le Discours sur r Histoire universelle; mais il est encore plus absolu que lui. Dieu a voulu établir la Monarchie dans l'ordre spirituel et temporel, la Monarchie dans le sens le plus rigoureux du mot ; on n'a jamais poussé aussi loin que Postel le culte de l'unité. Il voit dans la non-existence de cette monarchie la cause de tous les malheurs du XYP siècle , « les mauvais esprits, ne comprenant pas ou voulant détruire la préordination divine , veulent maintenir tout le monde au désordre qu'il est à présent , et disent tacitement qu'il n'y a nul empire plus ordonné de Dieu que l'autre , et que le meilleur droit est seulement en l'espée et plus grande force , ce qui revient à prétendre que Dieu n'a point de cure des choses humaines. »

Cette monarchie est nécessairement d'institution divine ; « car là où l'on n'obéit au prince ou chef que comme à l'homme ou prince, sans bavoir crainte de Dieu , comme instituteur du^dit magistrat ou prince» il est impossible qu'un estât dure • (f» 80).

(i) Cette idée, Postel la soutient par od Téritable apostolat en toutes les langues. Il Teut tàiie sa propagande en Italie, en France, en Allemagne, • principalement enhébrieu, latin, françoyset italiea. » — Sur G. Postel , V. Niceron , t. VIII et X. '

(S) « Les deîix bras du monde sont vraye religion et vray règne ou souverain bien d*esprit et souTerain bien du corps* > 11 ,n*y a au monde que deux droits, Tun civil, rautre canonique oa spirituel , ^ 38.

Dans Tordre temporel , cetlq moDarchie légitime « la seule durable » , indispensable au bonheur et à la paix du monde , Dieu < Ta donnée aux princes Trancs et à leurs peuples gauloys avec rénovation et confirmation divine et céleste plusieurs fois répétée. • La vraie monarchie a été fondée non par Constantin ou César , mais par Charlemagne , le premier légitime César. Elle n'a pris fondement que du consentement et force du peuple Gaulois », on ne peut le nier, « sans être éverseur de tout divin et humain droict. Les Gauloys ont toujours esté les premiers peuples du monde, c'est à savoir que plus volontiers à qause de la vraye religion ont toujours despendu la vie avec tous les biens du règne. La royauté françoise est la 1res cbrestienne et preipière majesté de ce monde. Le prince des Gauloys , moyennant qu'il soit du saint huile céleste sanctifié et des divines armoyries du lys céleste légitimement .fourni, légitimement, dis-ie, par le peuple gauloys, selon la loi ancienne en tout et partout corouné, avec actifz et passifz sermentz, luy seul en tout le monde est digne de la monarcI;i|e. » Les Gaulois sont appelés à ce grand rôle par droit de naissai^ce ; eu effet, ils descendent en droite ligne de Gomer ou Gomerus, qui, par son fils atné , Âskenaz , a été aussi la souche des Allemand (c'est la légende de Bérose quelque peu arrangée par le patriotisme de G. Postel).

Dans la seconde partie de son livre , G. Postel revendique très-vivement ces origines « du céleste règne des Gauloys » contre ceux qiii les ont omises ou attaquées. Il accuse Paul Emile d'impiété et d'envie pour n'en avoir rien dit. Lui et ceux qui imitent son silence « ne peuvent « éviter d'être jugés ou très ignorantz , ou très malicieux , ou très atheistes et nyantz la divine Providence. • Il ne peut pardonner à ces écrivains français qui ne veulent pas par Berôse louer avec lehan Le Maire , les choses galliques communes. Ayant toutz leu le Josefe, encores que le Berose ne leur pleust pas, ils ne pouvoient faillir à faire à leurs ancestres cest honneur que de les nomer enfantz de Gomer aisné de ce monde. » Il blâme aussi Garion , qui , pour flatter les Césars germaniques , a laissé dans Tombre nos gloires.

La race gauloise a donc c Taisnesse » , et les diverses expéditions des Gaulois € ont été faites sur l'ordre exprès de Dieu, pour maintenir

t partout ce droîl de l'aisBesse du monde et empêcher la prescription » « et dioiitrer comment il a cure des choses de ce monde. ^

Au milieu de tout cela, G. Postel ne répiidie pas absolument la légende troyetide ; elle est ane des «tapes historiques et reconnues de Thistoire des Gallois. Seulement elle n'a plus ici qu'un inlérôt secondaire. Qu'est-ce que cetPe antiquité à côté de celle qui remonte aux origines du monde , à côté de cet arbre généalogique qui a ses racines dans l'Édcn lui-môme ? Postël pourrait diPe à nos vieux chroniqueurs qui s'en contentaient ce que disaient à Hérodote les prêtres égyptiens: Vous autres Grecs , vous n'êtes que des enfants ; vos annales ne datent que d'hier. Il se montre aussi conciliant pour Trithemius et son auteur llunibald , acceptant sur leur parole l'histoire des Francs.

Mais les Gaulois n'ont pas seulement pour eux ce droit de primogéniture , mais toutes sortes d'influences supérieures , et par exemple la SBpériorité de leur angç , ou gardien , ou genius. En elTet , Postel croit fermement que les bâtions comme les hommes ont < des anges gardiens « qui sont motif et cause première de victoire et de perte, ministres ou « conservateurs de la force du destin, ou fat , ou divine Providence. »

Enfin, la France est la première des nations de par l'astrologie. Postel, en effet, « ne veut pas accorder à Gerson qu'il soit incertain qu'une f estoille ou signe domine et donne influence à ung pays plus que à ung « autre t . Il est convaincu, et « toute la faculté de théologie tient , nous € dit-il , pour résolu que à Adam et aulx pères anciens a esté révélée € l'astrologie et donnée longue vie pour la pouvoir observer. C'est à la « différence des étoiles que tient la Grécîté ou propriété des Grecs , la « Germanicité des Allemands, la Gallicité des Gaulois. » C'est ainsi que Postel résout et accepte la question de nationalité. Or, la Gaule est sous r^Mcidentale influence du signe d'Aries , qui est le premier et en ordre de nombre et en ; vertu qui soit au ciel. La France a donc tous les droits à la>fi9onarchie temporelle.

Dans Tordre spirituel , la monarchie c'est le Saint-Père héritier . du Christ par saint Pierre. Il semble qu'Ici Postel manque à son but et que ce- ^a«d adorateur de l'unité n'a réussi qu'à constituer le dualisme. Mais il a pris d'avance ses sûretés, en limitant strictement l'action du pouvoir spirituel, et établissant en réalité sa subordination visrà-vis

59ft BENOIT DE SAINTE-MORE

de la monarchie temporelle et gauloise : c ayant à lesus Christ esté c donnée totalle puissance en ciel et en terre , en pontificat et en c empire , ou aultre puissance ordonnée que ce soit , de lui à saint (C Pierre , vray vicaire de Christ , et à ses successeurs romains , # papes ; lesquels, ayant toute puissance, ont trèbien transféré le dict ■ règne et empire , pourvu qu'il ne le missent en autre part qu'en son « lieu. »

La papauté, du reste, selon Fostel, n'a pas toujours été fidèle à Fesprit de son institution. Ainsi, elle n'a pas assez tenu compte des Conciles, c La papauté a voulu se mettre au-dessus des Conciles, « auxquels Conciles et Jésus Christ , et les saints, et les anges , et c Dieu sont subjectz tellement que au Ciel nest lyée ne desliée < chose qui premièrement n'aye estée au Concile lyée ou desliée. » Mais, en outre, et dès l'origine du monde, elle est sortie de ses conditions vraies et fondamentales. En effet , dès la naissance de la première famille. Dieu a, dans les enfants d'Adam, marqué la séparation des deux pouvoirs, c Caîn avait le droit de la papauté comme c bavoit Abel de l'empire universel » ; c'est pour cela que Caïn était destiné à la vie pastorale , à la communauté ; Abel à l'agriculture , c'està-dire à la possession, à la division de la terre, à la vie civile et régulière des sociétés civilisées avec la division de leurs intérêts. Mais Caïn, au lien de se contenter de son lot , « ou vrayment de ne posséder rien , ou bien d'être pasteur comme les saincts depuis ont esté, voulut passer oultre et venir jusques à l'agriculture et possession temporelle, qui, non à luy, mais à son frère Abel, appartenoit, et ainsi envahist la tyrannie sur le monde... Estant ainsi tyranniquement avec fratricide occupée la puissance temporelle du monde par le Pape et Père spirituel, elle fut hors de son lieu entre les Caîniques héritiers jusques à ce que Noê et Dieu ensemble en donnèrent le droit par Jafet à Gomer , père des Gaulois. Elle a été ainsi par sentence divine restituée à l'aisnesse de Jafet et gardée dedans le peuple gallique avec le miraculeux nom du divin Bénéfice. Donc le droit de la temporelle monarchie du roi des Gaules est instituée dès le commencement du monde et restituée au déluge. Son ordre est purement spirituel. Le magistrat sacré doit être sans aucune propriété personnelle et pour tant que le

c Papat auparavant avait dépouillé Tempire, il est commaudé par Dieu c à Jafet quMl habite aux tabernacles et possessoire de Gain qui estoit c toutefois constitué pape. C'est t an roi très chrestien Japetite » que Dieu, a remis l'exécution de la sentence t et cela est tellement juste c et nécessaire d'être fait par lui que là où il différera de le faire depuys « qu'il congnoistra son droit , il sera coulpable de tous les desordres du

< monde jusqu'à ce qu'il l'ait fait. • C'est lui c qui doit mettre fin à ce c monde présent mal ordonné et encommencer le monde nouveau , dès c le commencement de celui-ci préordonné par Dieu. ■ La papauté < s'est

< armée contre Dieu de ses biens mesmes , il faut lui oster ce qui luy c nuist. Il faut qu'elle restitue au très cbrestien successeur d'Abel , de c Jafet et de Gomer son droit de la monarchie ; incontinent à son refus c ou delay , doit-il habiter dedans les tabernacles. »

Le roi de France doit , à la tète de l'Europe , reconquérir Jérusalem , • recouvrer la propriété de Jésus Christ et y fonder l'éternel siège du t Papat , là où Gain le debvoit justement exercer. Que le Pape abanff donne Rome et la laisse au roy et prince du peuple Gauloys , qui sera c dedans Rome paisible et roy et empereur des Romains comme habitac teur des tentes, tabernacles aux lieux empruntez de Sem , pour restituer c ledict Sem ou Gain, ou Levi, ou Pierre, dedens le premier siège, c Jusque-là jamais le monde ne sera en paix. »

Nous voilà bien loin de la légende de Frédégaire et même de Bérose , et G. Fostel a donné une singulière extension aux conclusions politiques des Mérovingiens.

La poésie du XVP siècle venait , à propos de la légende troyenne , en aide à l'histoire ou à ce qui prétendait être l'histoire. Le plus grand poète de la France , à cette date , nous montre combien étaient vivantes ces traditions. Â l'apogée de ses ambitions et de sa gloire , il conçoit la noble pensée de doter son pays d'un poème épique , l'œuvre maîtresse , celle qui seule c donùe le prix et le vrai titre de poète • : il cherche un sujet national ; il prend le nom et l'histoire de Francus (1).

(1) On retrouye ces histoires dans tontes ses œuvres ; par exemple dans V Hymne à la France (1549) : Le François qa*il estime Bofant d^Hector, sa race légitime»

On peut ajouter qu'il y portait un intérêt tout personnel ; c'était sa propre noblesse qu'il célébrait en

Et Ronsard en cela ne faisait pas seulement œuvre de pédantisme , sa muse ce jour-là ne parlait pas latin en français ; il ne s'adressait pas seulement aux érudits, mais à quiconque savait lire. Ce qui, à cette distance , nous semble une pure conception de lettré infatué des souvenirs .antiques avait à ce moment un tout autre caractère. Il faut nous rappeler de quel fervent patriotisme , de quel sentiment vraiment français était animée la Pléiade , avec quelle tendresse jalouse elle retenait tout ce qui flattait Tamour-propre national ; et que ce qui nous semble aujourd'hui la froide et pédantesque invention de quelque moine ignorant et d*un érudit à vue bornée était alors une croyance patriotique. C'était bien là < un sujet reçu de la commune opinion. > Ce long résumé a dû l'établir suffisamment, et Ronsard Ta marqué expressément. • Le bon poète, « dit-il , jette toujours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles « annales du temps passé ou renommée invétérée , laquelle a gagné crédit « au cerveau des hommes , comme Virgile sur la commune renommée « qu'un certain troyen nommé Énée est venu aux bords Laviniens , etc. « Sur telle opinion déjà receue du peuple, il bastist son livre de l'^Ënéide. Homère , auparavant lui , avoit fait de même , lequel fonda sur quelque

vieil conte de son temps comme nous faisons des contes de

Lancelot, de Tristan, de Gauvain et d'Artus, fonda là dessus son

Iliade Or, imitant ces deux lumières de poésie, fondé et appuyé

sur nos vieilles annales, jay basty ma Franciade (1). i Et ailleurs: Voyant que le peuple françois tient pour chose très assurée , selon les Annales, que Francion, fils cT Hector , suyvy d'une compaignie de Troyens , après le sac de Troye , aborda aux Palus Mœotides , et de là plus en avant en Hongrie , j'ay allongé la toile et l'ay fait venir en Franconie , puis en Gaule , où il fonde Paris. Désirant de perpétuer mon renom à l'immortalité , fondé sur le bruit commun et la vieille créance des Chroniques de France, je n'ay sceu trouver un plus excellent sujet que cestuy cy. • Nous n'avons pas la pensée d'examiner ici ce que vaut le poème né de cette inspiration , cette Franciade si longue-

Ulustrant celle de la France ; le berceau de Franctts était aussi , assuralt-U , celui de sa fomille. 11 se plaisait à dire qu'elle avait habité jusqu'au XVI* siècle, qu'une de ses branches habitait encore, non loin des lieux où Ton plaçait la seconde demeure de Francus , de la Ihbuleuse Sicambre. (i) V. Frmeiade , prébce , p. 28.

ment méditée, si impatiemment attendue, saluée par avance de tant d'hommages , et qui , après vingt ans de gestation , après avoir pendant tant d'années , comme au siècle suivant , la Pucelle , son héritière , passionné l'attente publique , appelant inutilement les encouragements des princes , devait s'arrêter, inachevée, devant la froideur et l'indifférence générales. Jetée dans le moule où le XYIP siècle mettra ses soi-disant poèmes épiques , péniblement copiée sur l'épopée classique , péniblement remplie de souvenirs ramassés de toutes parts , et de tous les passages des anciens qui ont pu s*y adapter, l'œuvre est d'un intérêt médiocre. Elle a été d'ailleurs analysée avec un soin pieux (1) qui dispense d*y revenir. Nous avons voulu seulement donner cette preuve nouvelle de la vitalité de la légende troyenne (2).

Et ce qui montre que Ronsard se trompait moins que nous ne serions tentés de le croire , et que le sujet choisi par lui était bien véritablement sympathique aux esprits du temps , c'est que nous le voyons repris au début du XVIP siècle par Pierre de Laudun , seigneur d'Aygaliers (3). Le seigneur d'Aygaliers semble tout à fait de la race de Scudéry. Il avait préludé à son épopée par un Art poétique, petit traité en prose , où , lorsque les citations des grands auteurs lui font défaut , il se cite lui-même, sans autre embarras, et par un recueil de poésies {li) , < œuvre autant docte et plein de moralité , dit le titre , que les matières y traitées sont belles et récréatives. » Il nous déclare lestement que « tout cela a été composé pendant qu'il étudiait en philosophie. Il n'avait pensé tout d*abord qu'à le faire recopier seuUement ; s'il l'a imprimé , ce n'est pas pour en tirer profit ni honneur , mais pour satisfaire au désir et importunité de ses amis. Il ne le destine pas du reste aux doctes , mais aux nouveaux désireux d'estre advancez en cette sainte et sacrée vocation de la poésie. » De même, pour la Franciade,

(i) V. Gandar, Ronsard considéré comme imitateur d'Bomère, p. 35-66.

(2) Od trouYe, en i59&, une tragédie de Godard, intitulée la Franciade,

(3) Conseiller ordinaire du prince de Gondé.— Une ?éritable cour poétique semble s*6tre formée autour de celui-ci au temps où* premier prince do sang, il était Théritier désigné de Henri IV, encore sans enfimts. C^est à lui qu*étaient dédiées les tragédies de Montchrestien , etc.— Belot loue d*Aygaliers d'avoir chanté notre grant Franeus,

{h) V. Bibl. de rArsenal, Pierre Laudun d*Aygaliers:— Lea poésies contenant deux tragédies, la Diane, Mestanges et Acrostiches, etc., 1596.— LMrt poétique, 1597.— La Franciade en neuf liTres, 1604.

• mal content des jugemens qu'on avoit Taits de ses poésies , il gardait K ce nouveau poème en son étude »; c'est son oncle c qui, usant du f droit de commandement que la nature lui avait donné sur lui , la < lui a arrachée, en la passementant d'arguments, notes et commentaires.» Les violences de Toncle sont , du reste , assez douces. En faisant l'anagramme du nom de son neveu , il y a trouvé c lèvre de Pindare. »

Le sujet de la nouvelle Franciade, c'est la guerre de Francus, seizième roi des Sicambriens et des Cambrions , demeurant en Franconie , contre Domitius Galvisius et Asinius Pollio , consuls romains , l'an 3929 de la création, 15 ans avant J.-C, 71/i ans après la fondation de Rome. On ne saurait rêver une épopée plus exactement datée. L'auteur l'a divisée en neuf chants , en l'honneur d'Hérodote et des vertus particulières du nombre neuf. On ne s'attend pas à ce que nous analysions ces neuf chants , plus froids et plus vides que la première Franciade. Le livre se termine par une généalogie en prose des rois de Franconie et de France. L'auteur , qui est plein de confiance en Hunibald et en Trithéme , compte cent quarante rois et deux ducs , de Marcomir à Henri lY. Francus est le 16* ; la liste est toute germanique.

Garnier écrivait aussi dans la préface de sa Troade : c Voyant nos c ancestres troyens avoir, par l'ire du grand Dieu ou par l'inévitable mac lignite d'une secrète influence des astres, souffert jadis toutes extrêmes c calamitez, et que toutefois, du reste de si misérables et dernières « ruynes s'est peu bastir, après le decez de l'orgueilleux empire romain , « ceste très florissante monarchie. >

On voit , par tout ce qui précède , quelle longue possession la tradition troyenne (1) pouvait invoquer en sa faveur, il y avait vraiment prescription. Cependant elle ne devait pas échapper à la loi à laquelle est soumis tout succès en ce monde : ce n'est souvent que la veille d'une ruine.

Déjà du Bellay que nous venons d'entendre répéter sans sourciller toutes ces antiques inventions , du Bellay ne se dissimulait pas qu'elle

(i) V. encore Gaudentius Menila, de Gailorum CUalp. Antiquitate, 1588.— ^ Le Recueil de Cantique préeellence de GauU et des Gaulois, GaiL leRoyille d^Aleiiçoii, 1651 .—Jean Picard, </e Prisea Celtopedia^ 1556. — Jacques du Poys, Antiquités gauloises et françaises^ 4579.— G. Bernard, Chroniques de France^ Lyon, 1580.— Dntillet, Recueil des rois de France, i5S0.—Gosaéimf Historia Gailorum ««(emm, Cadomi, in-8*, 4636.— Ms. Z. Boxhoniii, Orig. gallic., 1654.

pourrait trouver des contradicteurs, qu'on leur pourrait appliquer ce qu'il dit en général du récit des origines des peuples qui transmises, altérées, embrouillées par leurs déplacements et leurs migrations , t en les allérguant maintenant autres qu'alors ils n'estoient, ou en nommant villes ou peuples dont aujourd'buy n'est plus de nouvelles, il semble à plusieurs qui en jugent superficiellement et sans meurement peser le tout ainsi qu'il apartient , qu'on leur allègue de bourdes et songes de féerie. > < Plusieurs et bien scavans personnages , dit-il ailleurs plus expressément, font des objections à rencontre de cette ancienne extraction de Gaule et de France, parce qu'elle ne se trouve déduite au long et en forme d'histoire continue par aucuns des anciens aprouvez bistoriens grecz ou latins , mais par autheurs inelegans et barbares qui , par faulte de littérature , ont moins trouvé de foy envers les doctes et scavans hommes. » Mais du Bellay a une foi robuste, t Si est-ce que tout ce discours me semble si consonant à vérité que , s'il nous est (ainsi qu'aux autres nations) loysible de prendre es choses si anciennes le vraysemblable pour vérité , je ne fauldray à le tenir pour vraye histoire. * Il convenait cependant de l'appuyer d'autres autorités. Déjà, en eflTet, la tradition était attaquée. Ce n'était pas le sentiment critique qui s'était d'abord inquiété ; mais le patriotisme ombrageux des nations voisines avait donné l'éveil à la critique. Un écrivain français de ce temps, défenseur vigoureux de l'honneur national, le marquait en termes exprès. Il accuse Peutinger t d'avoir essayé de battre en brèche la gloire des t Français et de leur enlever l'honneur de l'origine troyenne pour le c réserver aux siens, de même que quelques écrivains italiens qui veulent • être les seuls à descendre des Troyens (1). » L'Italie, en effet, habituée dès longtemps à compter au nombre de ses titres de noblesse ces origines chantées par son plus grand poète , voyait d'un œil jaloux cet envahissement de ce qu'elle regardait comme son patrimoine. Si le savant et spirituel Boccace avait pris assez légèrement la chose , disant avec une ironique désinvolture tout à fait de mise en ce sujet : • que bien qu'il c n'y crût pas beaucoup , toutefois il ne voulait de tout en tout la

(1) V. Roberti Cœoalis, etc., 1557.

c nyer , veu que toutes choses sont possibles à Dieu « ; d'autres , comme rhistorieu de Naples , Michel Rizzio , réclamaient sérieusement pour leur pays le monopole de cette descendance.

En Allemagne, Peutinger, Nuenarius, Beatus Rhenanus C///^/r(?/<'om> Germanicœ libri duo{i)j attaquaient vivement ces prétentions. J. Nauclerus ( Germanica Historia ) doutait que les Francs et les Sicambres eussent formé une seule nation ; il s'étonnait qu'aucun des historiens les plus autorisés n'eût signalé cette concordance. Albertus Crantzius, faisant l'histoire des Vandales , écrivait : t Trojanam originem habuere Franci : < Sicambriam ad Mœotidas paludes urbem insignem coluere : unde

t Yalentiniani jussu expugnavere Alanos, etc in Germaniam tran-

• sierunt. Haec est Gallorum omnium cantilena , Trojanos origine Gallos t quis credat nullis per tôt secula ducibus commemoratis ? Quasi nuUa c gens Clara prodierit nisi illa stirpe. De qua cum Romani glorientur , c Franci quoque , si Diis placët , eo se contulerunt. »

On n'attaquait pas avec moins de vigueur l'autorité de Trithéme , d'Annius de Yiterbe et du faux Bérose. Un de leurs partisans s'écrie avec douleur : « Fidem historiœ ac venerandœ antiquitatis radicitus c evellere contendunt. Berosus et Manethon in sua vetustate venerandi « authores apud illos fiditii sunt (apocryphes) ac merœ larvae et historioc graphorum inania spectra, i Beatus Rhenanus osait écrire : c Omnium c ineptissimus est Annius in Berosum autoris fabulosi fabulosior interc près* Nam quoties ille hircum mulget juxta proverbium, hic cribrum « supponit. » Tout en reconnaissant qu'il ne manquait pas d'un certain savoir, il lui reprochait l'abus qu'il faisait des étymologies hébraïques empruntées à la littérature mystérieuse des Talmudistes.

Mais de telles attaques ne pouvaient rester sans réponse dans la France du XVP siècle. La croyance aux origines troyennes y était encore trop vivace, elle répondait à de trop chères et trop notnbreuses sympathies. Le pays y était attaché par son éducation classique ; les lettrés du temps étaient heureux de trouver dans ces écrivains qu'ils admiraient des témoins de l'antiquité de la nation. D'un autre côté , on gardait une sorte

(i) Parmi les érudits qui ont traité ces questions avec le plus de sérieux , il coD?ieiit de citer encore J. Pontanus, né à Elseneur en 1571, mort en 1639, qui, dans son livre Origin, francic, lib. VI, feit justice de la légende troyenne et des fantastiques imaginations du iaui Huniliald.

de teodresse de cœur , un pieux respect instinctif et involontaire pour une tradition depuis longtemps acclimatée dans le pays, qu'on retrouvait au début de toutes les Chroniques, à laquelle on s'était habitué à attacher T honneur même de la nation» C'est encore ainsi qu'on traitait les questions historiques au XYI^ siècle; on en faisait des affaires de sentiment , le patriotisme y primait la critique et l'érudition. Et il trouvait à ce moment même un aliment nouveau. L'espérance caressée par Le Maire ne s'était pas réalisée ; l'alliance intime qu'il rêvait entre la France et l'Allemagne avait fait place à la guerre ouverte. La rivalité de la Maison de France et de la Maison d'Autriche se poursuivait sur cet autre terrain; l'histoire de Francus ou Francion et de Samothès, le gomérite et le gallique se rattachait étroitement (qui l'eût soupçonné?) à la question de nos limites naturelles. Au moment oti l'on essaie de réveiller l'antagonisme entre les deux races et où des débats du même genre se renouvellent (1), cela donne un intérêt particulier , moral , politique , historique en un certain sens , sinon scientifique , au gros livre latin qu'un savant homme, Robert Ceneau , évêque d'Avranches , dédiait en 1557 au roi Henri II , et où il consacrait tout un long chapitre ( de Francorum Sicambrorum Sarmatigenarum origine prisca pei digressionem (2) ) à soutenir avec énergie la tradition troyenne et à en démontrer l'authenticité. Il l'admet tout entière sauf quelques points de détail, soit que son érudition proteste comme lorsqu'il nous dit et démontre sans peine que le nom de Francs est antérieur à Yalentinien, soit que son patriotisme soit en jeu. Ainsi, il veut bien que les Francs aient été battus et chassés par les Romains, mais qu'ils aient été domptés et tributaires , jamais ; sur ce point il est intraitable.

Ce qui frappe surtout dans le livre de Ceneau , c'est un sentimeot anti-germanique (3) très-prononcé. Il ne veut pas admettre que les

(1) Nous croyons devoir rappeler que tout eed était écrit à la fin de 1809.

(2) V. Robert! Caenalis, etc. p. 71.

(3) La même tendance et la même préoccupation anti-germanigue se retrouyent chez d'autres écri- ▼ains bien plus connus du même temps. J. Bodin , Historiœ methodus , feit sortir les Francs d*iiiie colonie gauloise, établie en Germanie, dans la Franconie orientale , donnant nue grande extension à on passage de César qui dit {Comm, lib. IV) ; que des Voles Tectosages se sont établis dans la partie la plus fertile de la Germanie , auprès de la forêt Hercinienne. Bodin f du reste ^ n'abandonne paf

Francs soient d'origine germaine ; ou >si , poussé par l'évidence , il est conduit à le reconnaître à un moment donné, il les ramène bientôt par un détour à une origine purement gauloise. Il s'indigne que c quelques écrivains nouveaux , cédant à je ne sais quel sentiment c d'envie contre la gloire indélébile de l'antiquité des Français , ne t semblent préoccupés que de faire d'eux de purs Germains indigènes

< et de nier leur origine troyenne, appuyant leur dire d'injures et c d'attaques violentes plus encore que de raisons. »

Geneau consent à reconnaître que les Francs sont sortis des Sicambres des deux rives du Rhin , c comme le dit Ptolémée cosmographe > ; mais il prétend que cela ne nuit en rien à la tradition qui , remontant plus haut , fait venir les Sicambres eux-mêmes des Troyens fugitifs (1). Les Francs , selon lui , n'ont fait que passer par la Germanie et rentrer dans leur famille et revenir à leurs origines en s'établissant dans la Gaule, et Geneau n'entend pas qu'on réduise celle-ci. Il remarque qu'elle s'étendait autrefois jusqu'au Rhin et qu'ainsi elle a droit de réclamer Cbarlemagne comme un de ses enfants, que le lieu de sa naissance « Engelim » (Engelheim) appartient à la Gaule rendue à elle-même. Geneau est un grand partisan des frontières naturelles, et nous le signalons à ceux de nos publicistes qui les réclament. G'est là et non dans la langue qu'il voit le critérium des nationalités. En vain lui dit-on que la Germanie franchit le Rhin et s'étend jusqu'à l'Escaut, et lui donne-t-on en preuve la langue : c La c langue, dit-il, passe, mais les limites naturelles demeurent et celles

< de la Gaule sont nettement indiquées , du Rhin aux Pyrénées et à « la mer. G'^st là qu*est la France, une, bien que parlant des langues

tmit-à-fait la légende et ne fait que la reculer d*un degré ; car il voit dans les Gaulois eux-mêmes des descendants de colonies trojennes et grecques. On trouve dans Bodin, un principe sérieux de critique pour la recherche des origines des peuples. Il veut qu*on en cherche Tindication dans leur langue : f multum in eo iitum ad faciendam originU fidem prœtidii > ; il avait formulé cela en principe • ncan. unde gentis inde et Hnguœ arcessendam originem, » Et il avait cherché avec grande préoccupation Tandenne langue des Gaulois.

(i) Ceneau sait bien qu*on pourra lui opposer Tautorité de Grégoire de Tours , qu'il reconnaît luimême si grande pour tout ce qui touche à notre vieille histoire ; mais il répond que le manque d'auteurs, Taltération des manuscrits n'ont pas permis à Grégoire de Tours de pénétrer les ténèbres de Tantiquité, qu'il n'avait pu connaître les manuscrits de Bérose , de Manethon, de Diodore de Sicile et autres écrivains d'un passé rectilé, supprimés par le temps et qui ont reparu tout récemment au jour.

c diverses. C'est la langue qui est Taccessoire, et la Dation le principal ; « la langue vient et s'en va, le nom et le génie de la nation. Tranc çaise demeureront à tout jamais. De toute éternité ont été constituées f à la Gaule ses frontières qu*ou ne saurait franchir, que ni les t violences de la guerre, ni la force, ni la perfldie d'une domination c usurpée ne sauraient déplacer. A Dieu ne plaise que ce domaine de € la nation française, marqué par ses limites naturelles, dépende jamais « de l'usage d'une langue vulgaire, mobile et flottante au gré du caprice c du premier venu ! » On voit que la revendication de la frontière du Rhin D'est pas nouvelle en France, et que, si l'Allemagne , éprise de tradition historique, nous la conteste au cri de c Teutonia I » , nous pouvons réclamer en notre faveur une assez belle antiquité an nom de la vieille Gaule.

C^est pour Ceneau un point de doctrine que les Gaulois sont les plus anciens entre les anciens, f vestustorum vetustissimi. » La venue des Francs n*est qu'un événement tout moderne de leur histoire ; avant les Francs , il y avait les Gaulois. Robert Ceneau entrevoyant ici la vérité, affirme et signale, un peu vaguement , il est vrai, dans les Gaulois le fond même de la nation, t Les Gaulois , demeurés fidèles t à leur nationalité, ont absorbé les Francs , plutôt qu'ils n'ont été « conquis par eux. Tous les historiens , en effet , s'accordent à dire « que, renonçant à leur antique barbarie , les Francs adoptèrent vo- < lontairement les mœurs et les lois des Gaulois. •

Mais, avant les Francs , les Troyens avaient laissé trace dans notre pays. Selon les auteurs de la Chronologie française , nous dit Ceneau , six ans après la ruine de Troie (qu'il place l'an du monde 2896) , deux ans avant la fondation de Ternoventum , en Angleterre , c'est-àdire au temps de Samson, des Troyens, jetés par la tempête sur les côtes de Gaule, remontaient la Seine jusqu'à l'île des Parisii et y fondaient Lutèce. c La force de Paris , jusqu'à présent inexpugnable, et sa t puissance qu'on ne saurait comparer à nulle autre, dépendent plus de la

c volonté du ciel que de la nature du sol et de ses difGcultés et Paris

c ne succombera pas sous les coups d'une puissance étrangère, il ne t pourra périr que par sa propre grandeur. >

Ceneau, à cette occasion, signale la parenté des Gaulois et des Romains, mais en maintenant la supériorité aux Gaulois qui ne sont

60/i BENOIT DE SAINTE-MORE

pas seulement Troyens, mais vrais Priamides. II semble avoir une assez médiocre idée de la noblesse d'Énée. Il sait qu'il y a une barre à Técusson du héros de Virgile ; il ne trouve pas que cette maternité de Ténus, dont on a fait beaucoup de bruit, mérite tant qu'on se vante, t Ea a verbâ subindicant parum legitimo complexu prodiisse aEneam. > Il n'a pas non plus grande vénération pour la naissance de Romulus et sa louve ; il trouve que « cela laisse supposer des origines assez f obscures. » Au contraire, < la descendance d'Hector, noble et pure de « toute tache , n'a jamais été l'objet de ces mauvais bruits » ; et cela , aux yeux de Ceneau , n'est pas d'une petite conséquence pour la gloire du nom français.

Mais , avant les Troyens eux-mêmes et leur entrée dans notre histoire , la Gaule avait déjà un long et glorieux passé ; Ceneau en trouve la preuve dans les récits de Bérose et de Manéthon. Car il ne doute pas un instant de l'authenticité des écrivains révélés par Annius de Yiterbe : il plaint les historiens de l'antiquité qui ne les ont point connus, c Peut-on , nous dit-il gravement , s'étonner de leurs ignorances , à-propos des Francs, quand ils connaissent à peine même les noms de de Bérose, de Manéthon, des Chaldéens ou des Hébreux et de tous ces historiens de l'antiquité qui seraient restés éternellement ensevelis dans la nuit de l'ignorance sans le juif Josèphe qui, dans sa lutte contre Apion le grammairien , a remis en lumière ces noms des anciens auteurs arrachés aux ténèbres d'une longue antiquité (1) ? » Ceneau du reste est convaincu que les Latins et les Grecs ont connu ces

(i) Pierre de St-Julien, dans ses Origines deê Bourguignons , ne défend pas avec moins de rigueur l*autorité d* Annius, ?. p. 5. « Reste encore ropinion de frère Jean Annius , de Viterbe , homme de si rare scavoir et personnaige si excellent en la cognoissance et interpretacion des clioses plus anciennes que mon ayis est , que si Beatus Rhenanus eust daigné prendre la peine de lire les labeurs de ce simple bonhomme sans transport d'affection et excuser qu^en ce temps là la purité de la diction latine n'ëtoit telle ni si élégante que depuis elle est devenue par la restauration des bonnes lettres , il eust pensé trois fois avant que d'attaquer si outrageusement ou plustost furieusement la mémoire de ce bon Tieillard, qui, malgré les ténèbres d'ignorance que la malice du temps d'adoncq avait produit , s'est trouvé instruict en tant de langues que cela ne semble manquer du miracle. Moins eust il aussi Tomi sa colère contre Bérose , autheur tant recommandé par diversité de temoings... qui es siècles passés se sont aidez de son authorité et depuis voire de nostre aage ont receu non-seulement firuicti inestimables de la succincte brièveté de son dire, mais aussi esclairdssement incroyable pour le regard des mots et af&lres déjà demy oubliei à cause de leur vieillesse et antiquité. >

narrateurs des origines du monde, quMls les avaient entre les mains (1), mais que par un sentiment de patriotisme étroit et jaloux, craignant qu'une gloire étrangère ne fit tort à celle de leur pays, ils les ont supprimés avec obstination.

Venu lorsqu'ils avaient été rendus au monde par le bienfait d'Annius de Yiterbe, Ceneau sait que le nom Gaulois remonte aux enfants de Noé, à la famille gallique par excellence (les Gaulois sont les atnés de la famille gallique), qu'il a commencé 3392 ans avant la naissance de Jésus-Cbrist, 986 ans avant la ruine de Troie , 1388 ans avant la fondation de Rome. Mais le nom de Gaulois et celui de Francs ne tardent pas à se confondre ; car , au plus lointain de leur bistoire, on trouve le vieux Francus dont parle Manétbon et c duquel les vieux Gaulois peuvent à juste titre s'appeler Francigenae, et ainsi l'on peut dire que ce sont les Sicambres qui sont descendus des Gaulois francs plutôt que les Gaulois des Sicambres. • Les Gaulois sont Francs à double titre , t par leur ancienne origine de Gomérites et par l'alliance plus récente des Sicambres avec les Gaulois indigènes, les Gaulois Senonais, Francs par l'origine et franco-gaulois par cette alliance. Enfin ce nom glorieux se renouvelle une troisième fois en la personne de Francus, fils d'Hector, comme le montre Vincent de Beauvais, renseignement confirmé du reste par l'accord de tous ceux qui ont traité l'bistoire de France. Ainsi, les Francs mérovingiens mêlés aux Gaulois sont trois fois francs , tergemini f rancir ou si Ton peut ainsi dire Trifranci ou Francisstmi (2). »

On voit avec quelle ardeur et quels efforts d'érudition Ceneau soutenait ce qu'il croyait la cause nationale contre les jaloux de la France, mais au même moment elle avait des transfuges dans la France ellemême. En cette année 1557 , il s'y trouvait des téméraires qui osaient tourner en raillerie ces érudites inventions et ces vénérables origines des Celtes, des Gaulois et des Bretons. L'auteur d'un Discours non

(1) 11 cite à Tappui de son dire, p. 7i, ce prétendu ?ers de JuTénal, sat. ià :

Tradidit arcaoo quodcunque Tolumine Moms.

(2) H est à noter que, dans un autre passage , Ceneau donne une autre yaleur au nom de Franc , « hoc etenim esse francum quod esse liberum, •

€06 BENOIT DE SÂINTE-MOBE

plus mélancolique que divers de choses mesmement qui appartiennent à nostre France (1), ne craignait pas , au risqué de venir en aide aux. témérités germaniques , de traiter dans la langue et avec Tesprit de Rabelais ces hautes questions. « Entr'autres bonnes choses , disait-il , ils ont Tait cela de galant qu'ils ont tiré du sang de ces gentils Troîens, voire maugré nature, non-seulement les François qui ne sortirent de la Germanie que mardi eut onze ans , mais aussi nos grands pères les Gaulois : comme que cela estoit autant bien convenant ausdits Gaulois et François qu'ans Romains et autres qui se ventoient par trop bravement estre descendus du grand dieu Jupiter, de la belle commère Venus, d'Enée et de tels autres. Est-ce pas cela songé bien creus?... Que les Gaulois, dès lors, eussent jamais enduré le deshonneur d' estre issus du couart Paris , de la trahison d'Enée , d'An-

tenor , plustost mourir; ores qu'Hector aye déGé le plus fort des

Grégeois et que Cassandrc, la belle, aye esté tant rebelle et obstinée que de reruser le dieu Âpolin. Ce seroit un moult grant bien pour la chose publique que ces gentils escrivans eussent aussi belle envie de se taire et repenser que de mettre tels songes par escript pour monstrer qu'ils scavent je ne scay quoy de bon plus que les autres. » Bientôt, des livres plus sérieux allaient reproduire les mêmes doutes. Hotman ( Franco- gallia , 1573), laissant de côté ces légendes, ne parlait que de Torigine germanique des Français (2). Bodin (Methodus ad facilem historiœ cognitionem) cherchait nos ancêtres non . à Troie mais dans les forêts de la Germanie. Nicolas Yiguier , dans son Traité^ de r Origine estât et demeure des François anciens, profosse peu de respect pour les origines troyennes des François. Quant aux longues et prolixes narrations (3) que certains c escrivains allemans et flamans

(1) V. dans le Recueil de Leber, Discours, etc. , et à la fin , La Manière de bien et justement €ntoucher les guitemes et tues, Poitiers, 1557.

(2) « Nos ex ea regione Francos primum ortos animadvertimus que inter Albim et Rhenum interjecta Oceano alluitur, ubi fcre Cliauci majores et minores collocantur, populus, ut ait Tacitus, inter Germanos nobilissimus. « La pbrase de Tacite n^était probablement pas étrangère au choix de cette origine : «ela flattait Tamour propre national.

(3) V. Sommaire de Chistoire des François, extrait de la Bibliothèque historiale de Nicolas Vîguier de Bar-sur-Seine. D. E. M., 1579, et dans le De Statu et origine Francorum , du même, ïhlh, « qui Francorum originem a Trojanis repetere conali sunt haud quaquam firmioribus testimoniis nituntur. •

de ce siècle ont digérées des Tables de Trltbemius et d'Âunius de Yiterbe, ou d'autres aut^irs peu certains, les enrichissant et embellissant de beaucoup d'autorités et témoignages de bons auteurs mal appliquez et mal entenduz , pour extraire les Françoys des Troyeus et des Cimmériens de TAsie , je les quitte à ceux qui font estât et gain de mettre toute matière en œuvre, sans discerner la vraye d'avec la faulse, et de bastir aussi des gros escrits des labeurs et inventions d'autruy. »

Le Véritable Inventaire de l'Histoire de France de Jean dé Serres est plus net et plus vif encore. Après avoir cité quelques noms francs qui figurent dans l'histoire des derniers empereurs romains, il ajoute : c Qui peut croire avec raison tout ce que les registres de Hunibaud et Trithemius ont paraphé touchant ces rois plus anciens? Laissant ces subtilités à ceux qui ont le loisir d'y alambiqucr leurs esprits , ramenons nos yeux à la lumière d'une plus solide vérité. >

Papire Masson (Annalium lib. IV), ne voulant donner que des faits authentiques, commence son récit à Clodion , disant qu'il ne trouve pas même le nom de Pharamond dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien. 11 se contente de nommer auparavant , d'après Glaudien et Sulpice-Alexandre, Marcomier et Sannon au temps de l'usurpation de Maxime et d'Honorius.

Claude Fauchei (Antiquités gauloises et françoises, 2' liv., p. 29, 1590), rappelle tout d'abord la vieille tradition et dit que c'est l'opinion de la plupart de ceux qui ont écrit des Français. Mais il remarque que e nous c n^en avons aucun bon auteur entre les Romains ne les Grecz, ains c seulement quelques abrégés de Chroniques • , que Grégoire de Tours ne fait mention de cette à descente de Troie » ni du traité fait avecYalcntinien, et lui-même « ne sait oii loger les premiers Francs, ni conter leurs rois c avant Cloyon. » Il fait observer avec bon sens que , ces nations qui naquirent tout à coup après la ruine de l'empire romain n'ayant pas d'histoire, les c auteurs du temps ne sca voient qu'en dire. Tellement c que ceux qui en parlèrent depuis, les voulans favoriser (ou plustost c par ignorance de l'antiquité), eurent assez moyen de feindre et d'escrire « tout ce qui leur vint en fantaisie. »

Pasquicr en ses Recherches , Paris , 1C55 , mentionne encore la tra-

dltion ; mais c'est pour la combattre. • La commune résolution est € que les Françoys, extraits premièrement des Troyens, depuis appelez c Sicambriens, etc. Telle est Topinion de Grégoire et de Gilles qu'ils • ont tirée de Sigebert, laquelle je souhaiterais toutefois estre plus c curieusement remaschée. En premier lieu que nos premiers François c soient descendus des Troyens , quel auteur ancien de nom avonsc nous qui y puisse servir de guide et de garend ? » Pasquier montre toutes les invraisemblances de la tradition. Il conclut en disant : c parquoy sans aller chercher d'une longue traînée ni les Troyens, ni « les Sicambriens dedans les Palus Meotides (dont nous ne saurions « avoir autheur certain ne asseuré fors quelques moines), les Françoys c furent peuples assis en pays marescageux, costoyant le Rhin, etc. • Pasquier , quelques pages plus loin , fait justice de cette vieille illusion et s'en amuse. « Au demeurant, quant aux Troyens, c'est vrai- « ment graut merveille que chaque nation , d'un commun consentet ment, s'estime fort honorée de tirer son ancien estoc de la destruc- « tion de Troye. En ceste manière appellent les Romains pour leur c premier auteur un Enée , les François un Francion , les Turcs c Turcus, ceux de la Bretagne Brutus, etc. , comme si de là fust sortie é une pépinière de chevaliers qui eust donné commencement à toutes c autres contrées et que , par grande providence divine , eust esté c causée la ruine d'un pays pour estre l'illustration de cent autres, c Quant à moy , je n'ose ny bonnement contrevenir à cette opinion , « ny semblablement y consentir librement : toutes fois il me semble que « de disputer de la vieille origine des nations , c'est chose fort chac touilleuse ; parce qu'elles ont esté de leur premier advenement si i petites que les vieux autheurs n'étoient soucieux d'employer le temps c à la déduction d'icelles : tellement que petit à petit la mémoire s'en « est du tout esvanouye on convertie en belles fables et frivoles : fl laquelle faute nous voyons semblablement advenir à ceux qui se f peinent en vain de nous représenter par quelque superstition et

c rapport des noms les fondateurs de chaque ville desquelles qui

c se voudroit informer qui auroit jeté la première pierre se trouveroit c aussi empesché comme tous nos annalistes qui n'ont recours qu'aux c Troyens et croy à la vérité que ce que nous nous renommons de

c Tancicn estoc des Troyeos soit venu pour autant que nous voulons

c faire des nations comme des familles esquelles Ion fonde le principal

« degré de noblesse sur Tancienneté des maisons. » Il pense que c'est

pour cela qu'ils sont allés chercher une des plus anciennes histoires

dont les fables grecques fassent mention. Pasquier remarque qu'ils ont

été assez mal avisés en ce point et que c ce n'est pas grand honneur

< d'attribuer son premier estre à un vaincu troyen , et eust esté de

c meilleure grâce le prendre d'un victorieux Gregcoys qui , par un

« naufrage , au retour de sa conqueste , eust esté transporté en une

c autre région. Mais je demanderois volontiers si Troyc ne fust jamais

• saccagée , ainsi que vouloit soutenir l'ancien Dion de Pruse en son

• livre intitulé c De Troye non détruite ny prise > , vers quel saint adresc serons-nous de ce costé nos vœux ? t

Quant à ces généalogies si complètes et si correctes, « cette longue « suite de roys ou de ducs^ selon les autbeurs, que nous tirons file c à file depuis le premier roy troyen », Pasquier en montre toute l'invraisemblance. Il fait voir, en s'appuyant sur divers témoignages authentiques , que les Francs avaient plusieurs rois ; et il reproche surtout avec beaucoup de bon sens à nos vieux historiens c pour ne € s'estre arrestez aux autheurs qui parlèrent des choses advenues de « leur temps , ains s'estre seulement amusez en quelques imaginations € de moines , qu'ils ont esté trouver je ne sçay quels roys supposez et c obmis ceux qui avaient été recitez par gens fidèles i (et il les cite), remarquant avec raison que « Trithème et ses semblables auroient dû , « pour donner fueille à leur dire , insérer dans le calendrier de leurs c roys ceux-ci lesquels il est certain avoir régné. »

Ainsi la légende troyenne était en pleine déroute à la fin du XYI* siècle, mais ce n'était pas encore l'histoire vraie qui devait regagner tout de suite le terrain perdu par elle ; la légende hébraïque créée par Annius de Yiterbe allait encore quelque temps garder la place.

Philippe Cluwer (1) ne croit pas aux origines troyennes des Français ; il remarque fort bien que Grégoire de Tours n*en a rien dit et raille sans pitié les vieux historiens qui l'ont admise; cette transformation

(1) V. PhU. Claferii, de Gerwumia amtiqua^ libri HI, Lagdiuil Bat 1610, Id-^.

successive des Troyens en Anténorides, puis en Sicambrcs, puis eu Francs , il n'hésite pas à la traiter de folie : < Deliraverunt Paulus € JSmilius et Sîgeberlus. 0 egregios historicos I 0 les merveilleux « écrivains I > Mais il croit lui-même à la légende d'Ânnius. Il réunit sous le nom de Celtique rillyrie, la Germanie, la Gaule, TEspagne, les Iles britanniques , et il donne pour père commun à tous ces peuples c Aschenas (Aschkenas ou Ascenez), Gis. de Gomer et petit-fils de Japhet. C*est le système des auteurs rabbiniques, chez lesquels la langue française s'appelle la langue d'Aschenaz (1), »

Tel est aussi le cas de notre naïf historien Scipion Dupleix (2). Tout d'abord il éconduit la vieille légende , avec bien plus de ménagements toutefois que l'écrivain allemand ; on voit qu'il obéit à un reste de pieux respect instinctif et traditionnel pour une tradition qui a fait si longtemps partie du domaine national. « Pour les Troyens , dit-il , il y a peu 4 d'apparence , combien que les Auvergnats se glorifiassent d'estre c descendus de cette nation fugitive en ces vers (où il prétend traduire Lucain) :

Les auvergnas trop vains se jactent d'estre frères Du peuple latien, et d'avoir eu pour pères Les belliqueux Troyens.

11 faut avouer, en effet, que la légende s'était étrangement adressée, et que les Auvergnats étaient singulièrement choisis pour être les descendants d'un peuple venu par mer. Dupleix rejette bien plus loin encore l'histoire des Bavo et des Turchot. 11 voudrait bien cependant faire tu moins une petite place aux fugitifs de Troie. Il admet « qu'auc cuns Troyens ont pu se retirer en Gaule, vu qu'Ammien Marcellin c en fait mention, liv. XY. •

(i) Cette opinion a été reprise de nos jours par le savant M. Knobel, Die Volkertafel der Genetiê^ Giessen, in-8*, 1850, qui fait Tenird^Aschkenaz les Germa ins.V.yuurna/ des savants^ 1869, p. 23^.— Samuel Bochart, avec cet entraînement de tout énidit pour Tétude où il excelle , abusait aussi des sources hébraïques. H veut que les descendants de Javan, fils de Japliel, aient donné au Rhône et aux Gaulob le nom de Rhodanum • qui, comme rhadini en arabe, veut dire blond et jaune. >

(3) V. Mémoires des Gaules , depuis le déluge jusqu'à Cestablissement de la monarchie franfoise Paris, Sonnius, 1619, in-Ào, Hv. !•', ch. 1, p. 2à.

Mais si les Troyens lui manquent , il retrouve à point au:c Français une autre et plus imposante antiquité. Il est curieux de voir sur quelles considérations s'appuie la critique naïve de Dupleix. « Il n'y a pas c d'apparence que l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Pologne et « autres régions de l'Europe , tant du continent que des fies , trouvent i leurs fondateurs et premiers colons entre les fils et neveux de Noé, t et que la seule Gaule, qui est plus tempérée et plantureuse, ne puisse « nommer le sien plus de 300 ans après le déluge. » Ce serait là, en efiet , quelque chose d'indécent et de monstrueux , et le patriotisme de Dupleix ne saurait le permettre. Bérose ou plutôt Annius de Viterbe se trouve à point pour lui donner satisfaction , pour lui apprendre que le nom de Gaulois est aussi ancien que le déluge , etc. Cependant , il y a un petit embarras : Gomer Gallus , bien que destiné à donner son nom aux Gaulois , ne s'arrête pas en Gaule ; c'est Samothès , son frère ou réputé tel et tenu' pour son propre frère, comme sou compagnon fidèle, encore qu'il ne fût que son neveu ou parent proche , dit Dupleix qui s'aperçoit qu'Annius a greffé une branche nouvelle sur le vieux tronc de la Genèse et qui veut essayer de légitimer l'addition , c'est Samothès qui se fixe en Gaule , la police et y règne ; et , ajoute Dupleix , mal-àpropos empressé de bannir de ce système le seul point qu'il ait de solide, ce serait s'abuser lourdement de prendre pour les Gaulois gomériques les Galathes d'Asie. Les Gaulois remontent donc à Samothès, le même que Dis, que César reconnaît pour le père des Gaulois, et qui, selon Bérose, régna en Gaule l'an lY de Niuus II, 282 ans après le déluge , 1939 ans après la création, 2062 ans avant J.-C. On voit que , pour ne pas descendre d'Hector , notre race peut se vanter d'une assez belle antiquité et qu'elle n*a pas trop à se plaindre de Dupleix.

•Une fois décidé ainsi pour la tradition d'Annius de Viterbe, Dupleix l'accepte tout entière. 11 connaît Magus , Dry us , etc., et ce fils d'Hercule et de la belle Galathée , dans lequel se rajeunit et se retrempe le nom de Gaulois. Francus paraît à son tour en cette histoire pour épouser la fille de Rémus , comme l'avait imaginé le faux Manélhou. Hâtons-nous d'ajouter , pour être juste envers Dupleix , qu'il déclare expressément ff qu'il y a peu d'apparence en de telles fictions », et qu'il a hâte

f de pQsser à cfi qui est de la vérité de Tbistoire (^ Gaule (1). > Cest à la même école qu'appartient encore Jacques de Cassan , jugç ^e Beziers , qui » dans les premières années du r^gne de Louis XIII , publie Les Dynasties ou Traité des anciens rois des Gaulois et des. François, ^puis Gomer jusqu'à Pharamon^ (2) ou plutôt jusqu'à la mort de Mérpvée. L'auteur modestement « n'a pas voulu iutituler son livre I^istoire, pour laquejl;le dresser une exacte connaissance des temps eût été nécessaire , n^ais Dynasties , pour faire vo^ l'état des Gaules et de la France avoir, esté toujours monarchique , et la monarchie des ancien^ Gaulois avoir esté unie et continuée en celle des roys des François, Qommç n'ejstant ceux-ci que Gaulois originaires ny partant qu,'un ^éme peuple avec les premier^. » Jacques de Cassan est éclectique , il accepte des roi;^ de toutes les provenances. Annius de Yiterbe et Tritbème, J. Le Mairç et Jean Bouchet, concourent également à former ses listes oii, à côté des Samothès, des Magus, des Dryus, etc., OA trouve Sigoyèse , B^çllovèse , Senoo, Coqan , Carapionfi , Brennus,, Çelate , Gongolitan , Yerçingetorix » etc. De Gomer à Méçovée , il compte soixante-sept rois qu'il divise en trois classes: de Gomer à Arogylus,

Ci) CepcDdant, en dépit de ee désareu de rtutear par lui-même» eidépH deces protestatlm^ If ▼ieUle tradilion gardait encore des fidèles* Claude Malingre, en son Traité de la loi Salique^ arme^^ blasons et devises des François, Paris , i6iÂ> petit in-8*, citait encore tout au long Hugues de St-Victor, et, parlant des diverses origines assignées au nom français , il concluait en disant : « Mais pour ce que fl tous les autbeurs qui ont escrit jusques an temps de Maxime. .••• ne font aucune mention des Fiançoii « et.A^emans , cela me fait croire que le nom françois ne print alors son commencement, ains long-temps « auparavant , scavoir est après le ssc et la destruction de Troye la grande* •

(2) Voici le titre exact du livre qui pourrait dispenser de ranalyser c Les Dynastiestf etc. , esqueUes % on voit Tantiqnité deJa monarchie avant' le roy Pharamoné, demônstrée par le nombre des aoy»^

• lesquels régnèrent successivement depuis f<?oni«r, jïremier roy des Gaules, jmqu^à Mirovée, avec çê

• ^ttt est arrivé de plus mémorable dans le monde durant leur régne, ensemble plusieurs autres antiquitet

• et recherches^ servant à l'honneur de la France et d la couronne de nos roys, oubliées par les historiem f françays , par Jacques de Cassan , juge en la temporalilj^ de 1^ ville et evesçhé de Bexier^ > Le frontispice, traduisant ce titre aux yeux, nous montre Louis XIU jeune, assis sur son trône eu manteau royal Eiis Samothès d*un o6té, de l*autre Celtes, lui viennent offrir chacun leur sceptre. Quatre médaillons dé rois forment rencadrement ? ils représentent Ambigat et Pharamond, Brannus et Verdngetorix* Au bat, à gauche, la France, jeune fnnme élégant^, en collerette à la Marie de Médids, sceptre en mAin, ti^tt an écu fleurdelisé ; à droite, la Gaule vieille et simplement vêtue porte un bouclier orné d*un narire.

L*auteur, trouvant InsuflBsante la noblesse de douxe siècles qu*0Q donne à la monarchie, nous déclan dans sa dédicace qu'il a voulu y ajouter c des trophées nouveaux recueillis des anciens .Golysén , des médailles usées et des toml^ux escornés et moussus des plus vieux monarques. >

coDtëmporâiid de la fondation dé Rome , de cette date à Yercingetôrix , de Yercingetorix à la conquête française. Il n'a pas oublié de faire urtè place (p. l&S) à Francus du Laodama^. Le chapitre commence pai^ un^ Uointnage à lai légende, c Comme, ][)ar un commod consenf^ tènyent de tous les historiens , il demeure pour certain qu'après I^ rvAtÉe de Troie les Troyèns furent dispersés en diverses contrées du mfrade. » On y voit Francus avec quelques Troyens aborder en Gante et épouser la fflle de Bémus. t Ge qui , ajouté l'auteur , peut ôter Wtii s^ijet de douter de la vérité de cette histoire c'est que des auteurs très-approuvés' de l'antiquité nous enseignent que les Troyens eurent non-seulement communication avee les Gaulois , mais s'unirent avec eux. » GMnme- Annius, Jacques de Gassan assure que les Gaulois parlaient le grec^; ce sont eux qui l'ont donné aux Hellènes. Cette découverte philologique nous donne la mesui'e de Térudition de l'honnête juge de Bëziers (1).

AfÉissî curieuse et sortite dés mêmes sources est V Histoire généatô^ ffique des rois de France^ extrait de V Histoire universelle du sieur Jacques de Monceaux par Thomais Biaise, 16S0. Celui-ci est plus exigeant encore qilié Jacquéiâ de Ca^an. G^er ne lui sufGt pas. Il remonte jusqu'à Adam ; et même Adam n'est que le second sur la liste généalogique des rois de^ France. C^est Dieu lui-même qui est en tête de la liste. Et, comme Féditeur nous donne les portraits de toute cette longue suite de souverains, c'est Fimage de Dieu, fijguré par une étoile lumineuse au centre* de la création et sur laquelle on lit son nom entre Fa et Fû , qui commence la galerie. Les rois de France viennent en droite ligne et par liUe suite non ititerromt^ùe de Charles, le grâhd empereur ; ils vieunent de Clôvis , ils viennëiit d'Adam , iis viennent de Diëii: Et F^tu-^ tettt déclare que cette généalogie d'est pas fabriquée à ftlàisir cotnioié' beaucoup d'autres : • des medisans et des ignorans seuils^ ëû pour^* é roieut douter » ; et, pour les confonde, il a marque en' ûïdirge lés' ff< auteurs coufiriuatifs. » Ok2 y voit àgtirer Ffeculphus, évéque de LisiëUïV

(i) Aodigier dans scn Uttc de VOrigiM du Prtmfoi'*. ût de Uur ompire. Paria, 1676, S tôI. in*lS , se crojait encore oVli^é de constater lé* succès dès légendes troyennes. Rapportant dbaze opinions sur cette origine il dS^it : ■ la sixième qui'seufe a tenu la campagne depuis le déclin de la maison de CIotIs*^ jusqu'au dernier siècle est celle qui va fouiller les français dans les cendre» dfe Trbié. >

et Armonius moine qui est probablement Aimoin , et J. Boucbet , J. Le Maire , Ronsard , Constantin Phrygien , César de Nostradamus , etc.

Thomas Biaise ne se contente pas d'établir que la race de nos rois est la plus noble qui ait été ; elle est aussi la plus nationale , et Tauteur est terriblement exigeant surfies Conditions de cette nationalité. Il Taut qu'elle ait été de tout temps vraie et pure gauloise depuis qu'il y a eu une Gaule. % Par tous les chapitres de cette histoire , nous dit l'auteur , on reconc naîtra toujours les Françoys pour vrais et originaires Gaulois , et non « pour originaires Troyens , Scythes, Hongres ou Allemands, t Ils ne sont et n'ont jamais été que Gaulois , vrais fils du sol français (1).

La première partie du livre n'est , quoi qu'il en dise , que comme un préambule général appartenant à l'humanité tout entière. L*auteur sait par le menu la filiation et l'histoire des enfants de Seth , et à côté de la race choisie de Dieu, il ne dédaigne pas de suivre d*un œil attentif les destinées de la race maudite sortie de Caîn. Il établit entre les deux branches de la race d'Adam un synchronisme régulier. Et non-seulement il nous dit que les enfants de Caîn ont encouru la colère céleste par leurs crimes, leurs incestes, leurs fornications abominables cum matribus » filiabus, sororibus, masculis et brutis ; mais il sait encore quelles générations sont sorties de ces hideux accouplements, t De là est à croire que ff sont issus tous les géants et autres monstres épouvantables mentionnez c dans les escritz de Hérodote , de Diodore , de Mêla , Pline et autres c anciens cosmographes historiens. » Voilà un savoir en vérité qui vous rend plein de vénération pour une complète ignorance !

C'est à partir de Gomer , fils de Noé , surnommé Gallus , que décidément cette histoire nous touche : c'est lui qui vient le premier occuper le pays. L'écrivain n'est pas bien sûr que Noé n'y soit pas venu luimême. Les sujets de Gomer , pour ne point perdre de temps , fondent tout de suite des villes : Chartres , Périgueux , Noyon , peut-être même Bourges et Cambray , et • portèrent pour enseigne un navire d'argent en champ de sinople pour témoignage de leur navigation t , et c'est ce qui fait

(i) Thomas Biaise est plus hardi encore dans ses étymologies que tous ceux qui l'ont précédé. Quand les noms de rois lui manquent , il recourt bravement au français moderne et explique par lui le gaulois, n trouve dans c longues brayes • Tétymologie d^Allobroges.

probablement que Paris a un navire pour armoiries. Nous savons le reste, ces listes non interrompues de rois fantastiques, ces fondateurs de villes qui n'ont jamais eu d*autre titre à l'existence que le nom même de ces villes qu'ils sont censés avoir nommées , et les prouesses § totallef ment admirables » de ces souverains peu connus. Le seul point qui puisse offrir quelque intérêt c'est de voir comment le généalogiste légendaire essaie de concilier sa. tradition avec Thisloire vraie qu'il ne peut plus ignorer et, par exemple, les successeurs de Francus avec Thistoire de la Gaule et son occupation par les Romains. Francus étant resté longtemps en Pannonie , plusieurs chefs s'emparèrent d'une partie des états de son beau-père , et il y eut une assez longue éclipse de la légitimité en Gaule. Les successeurs de Francus restaient aux limites de la Gaule et régnaient sur les Sicambriens , et à chaque règne de ces problématiques souverains l'auteur écrit : « Et estoient encores lors les Gaules • divisées en plusieurs petits royaumes , principautez et republiques. » Cependant, pour qu'ils ne laissent pas prescrire leurs droits, « un certain ff Francus, deuxième du nom, rentrant courageusement en Gaule en c portant pour enseigne une fleur de lys d'or en champ d'azur, y recouvre € une bonne partie de son royaume , et dès lors commença la vraye « origine du nom et de la monarchie des Françoys , lesquels se trou- « vèrent tous issus des Gaulois et non des AUemans. » Les Français attendent, en faisant la guerre aux Gaulois, sujets de Rome, aux Goths et aux Hernies , etc. , que l'empire romain succombe.

L'auteur n'est pas plus embarrassé que J. Le Maire pour rattacher les unes aux autres les diverses dynasties. Il fait descendre Pépin de Clodion le Chevelu ou d'un autre Clodion « dont appert en toutes manières qu'il estoit issu du sang royal, et en ceste qualité portoit aussi des armes d'azur semées de fleurs de lys d'or sans nombre, t Arrivé à Eudes, il nous assure que son origine remontait soit à Lothaire, fils de Louis le Débonnaire, soit à un fils de Charlemagne ou de Saint-Arnoul, comme Pépin , et il conclut comme pour celui-ci : ■ dont on voit en toutes manières qu'Eudes estoit < descendu du sang royal des François.... et au surplus il se maintint € très-bien en la possession du royaume. » Le dernier argument me paraît le plus solide ; mais il faut avouer que l'histoire ainsi comprise n'offrait plus ni obscurité , ni embarras.

6i6 BENOIT DE SÂINTE-tNORS

On trouvera peut-être que nous nous sommes trop longtemps arrêté à raconter les destinées de la légende troyeane ; mais elle avait sa place Hiarquée dans notre étude ^ elle en devait former le dernier chapitre» Elle se rattache étroitement au livre de Benoit ; il est on de ceux qui ont te plus contribué à la répandre. En racontant tout au loi^ les exploits dies héros troyens, en les entourant dMdtérèt poétique et romanesque, il avait acbevé/ de les rtodre populaires. Le long triomphe de la^ légende est une preuve de plus de Téclatant succès du poème;

Tous^deux invinciblement réunis doivent donc av<rir leur place dan^ l'histoire morale et littéraire' de mtre pays. La filvenr durable qu'iU ^ ont trouvée tous deux n'était pas le fouit dki hasard, elle tenait à des causes pirofoudés.

Absolument Tausse au point de vue de l'histoûre proprement dite , ne reposant sur aucun fondement sérieux ^ inadmisi^Ie en ses développe^ ments, d'une invention médiocre, la légende troyenne a pourtant son intérêt littéraire» Non*seulement on peut, sans en sortir, apprécier cd qu'était la Critique et faire son histofare au moyen-âge et au XYP siède , mais elle mérite d'occuper un chapitre de l'histoire de la» Renaissance^ Elle y avait préparé les intelligences ; grâce à cette illusion si oonstam*ment entretenue , l'antiquité classique n'était pas pour elles une terre étrangère , mais un pays ami^ Il y avait là d^ailleurs: comme une image symbolique et un vague sentiment de nos origines latines. Cette parenté , vainement réclamée au nom de la race et dd sang, allait, au moment même où Ton constatait enfin l'inanité de cette prétention , se manifester dans les choses de l'esprit» Cette Troie, sortie de l'Enéide , c'est bien vraiment la patrie première du génie poétique de la France, tel qu'il allait se dé^ger du XV!* slèole.

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