‹ Benoît de Sainte-More et Le roman de TroieChapitre 4 sur 6 · V. encore un discours d*Hector, y · texte numérisé non relu

V. encore un discours d*Hector, y

Li vtliiio» â*tX ; mais il venti De grtnt stiect mise en bante

Que ja mors hom n'aura ami (f* 59). Qui ço bargaigne qu'il n*achate [t* 65).

V. encore v. 2880, 6305, 6Â06, etc. Chrétien de Troyes cite aussi les Proverbes du VHairu On avait fait de bonne heure d^amples recueils de ces locutions populaires ; les Proverbes du Vilain, en huitains aussi difibs que mal rimes, nous sont parvenus dans des copies très-nombreuses et très-diverses. Je remarque, dans le Roman de Thèbes,viTï discours d^Éthiodes (Étéode) qui est des plus curieux, par cette familiarité goguenarde que nous venons de signaler et par les proverbes dont il est émaUlé :

A sot asnon racontez fable^ Sachiei que^bien vos conoision t

Vos paroles semés en sable ; Bien sauries humer oeus moz:

Debatuz vos estes en vain. Lessies ester iceste note,

Bien sauriez par autrui main En autre sens tonotes la rote. Le serpent traire du buisson.

{h) Malgré toute la faiblesse à laquelle on se sent naturellement porté pour son auteur, je ne saurais cependant m*associer aux éloges que le style de Benoît a reçus d'un critique allemand que nous aurons

nosyllabique, peu soucieuse des liaisons, des nuances et des flexions, elle fait penser aux armures djss chevaliers qui ne se plient qu'à angles droits ; mais il la manie déjà avec plus d'aisance que la plupart de ses contemporains. Il aime à faire parler ses personnages et passe sans trop de peine du style indirect au style direct. Il manie même assez lestement Tironie (1). Il a des discours bien faits, largement développés, nerveux, d'un ton ferme et héroïque. Il suflBt de voir le fier et rude langage que tient Thoas à Achille , quand celui-ci parle d'abandonner le siège (2) , ou le mâle discours de Briséida à son père, pour lui reprocher d'avoir trahi son pays (3) , ou celui dans lequel Agamemnon , avec une vivacité et une Jiberté d'allures singulières, pendant soixante vers (/i), essaie de ranimer son frère Ménélas après l'outrage qu'il a reçu (5).

On dirait du reste qu' Agamemnon est l'orateur en titre du trouvère ; c'est à lui qu'il donne la parole dans les grandes occasions. En même

ocGasion de citer bientôt plus amplemenu M. Dunger, Die iage vom troj, Kriege, etc., à propos de Herbort von Fritsiar, le premier imitateur allemand de Benoît, assure que le style serré et nerveux d^Herbort contraste avec VampU expression du poète français. \\ me semble que c*est singulièrement exagérer les mérites de style de notre tronvère.

(1) V. Rim. de Troie, v. 19585-19615, le discours d^Âchille raillant la patience des Grecs.

(S) Ibid., y. I83S8-188S1.

(8) Ibid., y. 13685-18789.

(d) Ihid., y. &980.

De co, fet il, bien tm gardei Qoe jamèf hom de mère oei Se poÎMe aparceTeir ne dire Que Tos en aiei doal ne ire.

Li preisié home de lonc tena Qui tant orent valor et aena.

Ne cooquiatrent pas lea enora En delà en larmea et en plora.

Met quant Ion lor feaeit ledare Si prenoient enging et cure Con il ae poliaent Tengier t lui le font buen chevalier.

Qyi n*a guerre n*aTeraité, Ne damage, ne poTreté, Comenl conoiatra aa valor ?

(5) On retrouve les mêmes qualités dans d^autres passages, par exemple dans celui-ci :

Seignor baron Molt eates prou et de grant nom ; Fort ont été voatre anceiaort Holt ont eu pria et valor , OtiC de riena nule n*aTilièrent Le» dignités qu*il vos leaaièrent.

Deves garder et eaaalcier Quen ne tos en puisse abesaier.

Une telle ovre avei emprise

Que bien savet tuit sans deviae , Se TOS n*en Tenei al desua, Que Tostre pris ne durra plua :

Si périra Tostre puissance ; N*en iert plus faite remembrance.

La grant enor que tos aves , Se TOS ceste ovre n*acheTei, Iert tote ciasée et périe Et TOstre terre tote honie, etc.

temps le poète sait au besoia être touchant. Pour eu avoir la preuve, on n'a qu'à lire le discours d'Hécube se lamentant auprès du cadavre d'Hector (1) et auprès de celui de Troîlus (2).

Sans doute , on est forcé de reconnaître que chez Benoit , comme ches tous ses contemporains , les formules sont souvent excessives et monotones ; chaque héros est toujours le plus grand et le plus preux des hommes ; chaque bataille est la plus horrible. On rencontre chez lui , comme chez tous les trouvères , de ces vers tout faits , qu^ peuvent se j^acer partout : • nus homs de mère nez , III. M. chevaliers et plus , veiant M. chevaliers, • Mais il faut dire aussi que souvent il échappe II cette banalité ; il essaie de varier ses tableaux. Il ne se contente pas de* nous donner de jolies descriptions du printemps, un lieu commun de la l^oésie du moyen-âge, mais qu'il relève par une gr&ce toute particulière (â)et qui fait songer aux printemps de Livry de M— de Se vigne (à) ; il essaie des peintures moins rebattues, comme lorsqu'il nous décrit l'hiver, ou un matin brumeux ; il a vraiment le sentiment de la campagne (5), et dans tous ses tableaux on entrevoit un coin de nature.

Il a des traits saisissants dans le récit de la ruine de Troie : c du carnage les palais saignent , etc. t II ajoute à son texte de touchants détails. Quand Priam ensevelit le dernier de ses fils, il dépose dans la tombe son sceptre et sa couronne , pour les sauver des mains des grecs et honorer le mort , et comme si avec son dernier rejeton il ensevelissait sa royauté même.

Ailleurs, ce sont des vers heureux qui font image. Peut-on, par exemple , peindre d'un trait plus vif la rayonnante beauté d'Hélène ?

Entor li resclarzit la place '

De la resplendor de sa face.

D'autres fois , c'est un trait familier qui saisit ; comme ce portrait

(i) V. Rom, de Troie, v. 16377-16^08. •

(2) ma., V. 21668-21717.

(3) Ibid,, y. 939-9Âil, et ailleurs : • Quant vint al tens que Vers duise. » (&) V. Lettre de Af-* de Sévigné^ édiU Montmarqué, t. Il, p. 268.

(5) On pouvait déjà signaler le même caractère dans la Chronique, V. le passage où Richard harangue la nuit les Danois : « en une place verte, erbue, etc. >

d'Achille sor son coursier de Nobie : f II est assis sur son cheval, ainsi c planté comme sUl y était né (1). »

Il a quelques brèves comparaisons qui rappellent Homère par Tintention , sinon par le développement Nous avons vu à Tinstant celle qu'il appliquait à Achille , il en a d'analogues pour Hector. Il en offre d'autres qui ne sont qu'à lui et qui ont une physionomie toute naïve et toute rustique (2).

Il 3ait s'abstenir de paraître dans le récit , si ce n'est de temps en temps à la veille des grandes catastrophes, oii d'une façon toute lyrique il intervient pour pleurer la mort des héros ou la faire pressentir , par exemple lorsque Hector va succomber et que cette grande tristesse lui arrache des regrets sympathiques, ou lorsque, dans la nuit qui a suivi la première bataille , les Troyens blessés gémissent Quand Hésione est emmenée en esclavage , à la vue de cette grande infortune , l'auteur s'écrie : c Grand ire en ai et molt grant peine. >

Enfin , sachons gré à ce poète d'un temps d'ordinaire si prolixe de savoir se taire à propos. Priam s'évanouit sur le corps d'Hector sans trouver une parole.

Nous ne voulons pas pousser plus loin cette analyse : il nous semble qu'elle suflBt à expliquer et à justifier le long et éclatant succès du poème. Le Roman de Troie est l'œuvre capitale de cette partie de la poésie du moyen-âge , la plus laidement conçue , la plus libre d'allure , celle- où l'imagination s'est le plus amplement donné carrière. Si le premier caractère du poète est le don de création , Benoît a ^ ^ ^ vraiment mérité ce titre. Du fonds le plus sec et le plus aride il a fait jaillir une œuvre des plus variées et des plus vivantes. Des centaines de personnages y apparaissent, s'y agitent, y vivent, y meurent. Les scènes les plus diverses , les sentiments les plus différents y sont représentés tour à tour, c'est tout un monde. Et, de ces êtres sortis de son cerveau, quelques-uns sont entrés en pleine possession

(1) On dirait en un endroit une allusion au mot fameux des Gaulob : voulant dire combien Troie est redoutable , il écrit :

Menacer puet qui ri«D ne cniot, Se deTers le Ciel ne lai Tient.

(2) La farine qae Ton Umiie Gon dan et qaarriali empenei. Ne chiet pas si espètd*aBses

de la vie littéraire , aussi bien que les héros de Virgile et d'Homère* C'est l'Hector de Benoit de Sainte-More que le moyen-&ge a admiré , en qui il s'est reconnu, dont il a fait le type de l'honneur et des vertus chevaleresques. Troîlus est vraiinent le fils de son imagination. N'eût-il pas d'autres titres^ c'en serait assez pour légitimer la longue attention que nous lui avons donnée.

Entre toutes ces nébuleuses qui peuplent notre ciel poétique du moyen-i&ge, et parmi ces écrivains qui se confondent un peu pour nous à cette distance, et que les contemporains eux-mêmes semblent avoir volontiers confondus, comme s'ils ne reconnaissaient entre eux aucune originalité puissante, Benoit de Sainte-More mérite d'avoir une. place à part ; il a son éclat propre. Non-seulement il a créé une branche nouvelle de poésie, mais il y a porté des qualités particulières. Il y a vraiment en lui l'étofie et la qualité d'un poète.

AUTRES POÈMES. — SOUVENIRS DE l' ODYSSÉE DANS LE ROMAN DE TROIE. — LE RETOUR DES CHEFS, ETC. — LA GRÈCE TRAGIQUE, ETC. — L'eNÉAS, LE ROMAN DE TBÈBES. — LE JVUUS CESAR, ETC.

Nous avons dit que le Roman de Troie était un véritable cycle troyen ; et l'auteur ne se contente pas d'y raconter le siège et la destruction de Troie , il retrace aussi tous les événements qui s'y rattachent de près ou de loin. Son livre embrasse presque toute l'histoire héroïque de la Grèce, Il ofirait aux hommes du XII* siècle comme un résumé des cycliques et des tragiques grecs. L'auteur lui a donné pour introductioD l'histoire des Argonautes. Les 2680 derniers vers sont consacrés à retracer le retour des chefs grecs, les courses errantes d'Ulysse, les sombres aventures des Alcides, le meurtre d'Agamemnon et la vengeance de sa mort par Oreste , la jalousie d'Hermione contre Ândromaque et la mort de, Pyrrhus, enfin la mort d'Ulysse. Nous retrouvons là V Odyssée, YAga-memnon et l' Orestie , les Noçoi et la Télégonie.

Benoit a rapidement raconté la mort d*Agamemnon (v. 27925, etc.), en la rattachant à la vengeance de Naulus. Il y a quelque intérêt à voir comment Tîmagination du moyen-âge a refait ces vieux récits, et comment il s'en représente les divers héros. Égisthe est pour lui un vassal riche et renommé, mais t qui n'était ni roi, ni comte, ni duc. » Oreste (1) est soustrait par Taltibius aux coups des assassins de son père , et conduit par lui auprès d'Idoménée% c pour qu'il le nourrisse et Tait cher, tant qu'il le fasse chevalier, qu'il puisse être roi couronné du royaume dont il est né. » Lorsqu'il a atteint l'âge de quinze ans, il sopge à aller venger son père. Mais l'histoire a pris ici un tout autre caractère; le poète du XIP siècle n'a pu se résigner à présenter à son public, comme le faisaient les tragiques grecs, un fils de roi rentrant tout seul , comme un vagabond , dans le palais de ses pères, et accomplissant lui-même sa vengeance. Ici Oreste est accompagné de deux mille chevaliers. Le trouvère ne comprend pas ces habiletés, ce piège où vont tomber les coupables. Tout se passe au grand jour. Oreste rentre de vive force en possession du royaume paternel. Mycènes lui a fermé ses portes ; il la prend d'assaut , après un siège vigoureusement soutenu. L'histoire dans la tragédie grecque était tout individuelle : Égisthe et Glytemnestre ont tué seuls Agamemnon ; ici, ils ont des complices. Oreste, mattre de la ville, fait brûler, tourmenter et pendre à de hautes fourches ceux qui ont consenti à la mort de leur seigneur. L'auteur a trouvé moyen d'ajouter de l'horreur au parricide d'Oreste. Les dieux , comme dans la traditiou grecque, lui ordonnent de tuer sa mère de ses mains c et d'apprendre ainsi au monde comment vengeance a été prise d'elle et de la trahison qu'elle a faite de mettre à mort son seigneur. > A cet ordre affreux, Oreste ne frémit pas; le poète nous dit c qu'il n'entend rien là qui lui déplaise » (v. 28,194), et l'çxécution de l'ordre divin est devenue aussi plus horrible; l'auteur y a mêlé les traditions bibliques aux traditions grecques , Jézabel à Glytemnestre. Oreste saisit lui-même sa

(i) Le moyen-âge a connu une Orettie latine. Sommer {Cat. codd. Bibl, Bern. , 11507) , signale , soos ce titre : Oreitis tragedia, on poème en un millier de vers hexamètres , mêlés de récits et de dialogues.

312 BENOIT DE 5Ali\TE-M0RE

mère, et sous les yeuj de ses concitoyens (ce qui rend Tacte plus effroyable encore)

n méismes à ses mains

Les mameles il trait del cors ;

Esrachier li fîst totes fors ;

« et par les carrefours il la fait Inanger toute aux chiens. »

Le châtiment d'Égistbe est aussi public ; il venait avec une troape de chevaliers étrangers au secours de My cènes , il rencontre une embuscade de chevaliers d'élite qui met sa suite en déroute. É^sthe tombe aux mains d'Oreste qui le fait traîner c .tout nu« sans braies et sans souliers par les rues de la cité, et le fait pendre aux fourches : »

Tant i estut, tant i pendi Que par pièces s'en descendu

Le procès d*Oreste est très-simplifié. Ici, comme dans la tragédie grecque , le parricide est traduit en jugement ; non plus devant r Aréopage, mais devant les plus brillants et les plus sages de la Grèce, « li hait hom, li séné. » Mais au lieu de la grande scène retracée par Euripide , de ce long plaidoyer , de cette grande lutte d'éloquence , nous n'avons plus ici qu'un duel judiciaire.

Ménétius offre « de défendre Oreste contre ceux qui voudront dire « qu'il ne soit digne de l'empire et de gouverner son royaume » ; il soutient c qu'il ne doit perdre terre pour cela, qu'il ne mérite ni « exil , ni déshéritement » ; et « il tend son gage en la cour. • Personne ne se lève pour le contredire. Oreste est absous, et • il est « commandé que cette affaire ne lui soit plus en mal retraite, t Nulle part on ne sent mieux la différence dç génie des deux peuples; on ne comprend mieux comment l'un a pu écrire de si beaux poèmes, si abondamment et si complaisamment développés ; comment, dans un état de civilisation presque analogue, les poèmes de l'autre ne sont que de secs résumés. Là, nous trouvons une race amie de la parole ; la parole est la maîtresse souveraine de cette' société grecque; la vie ou la mort d'Oreste sera le prix de l'éloquence. Ici, nous assistons au

triomphe de la force ; c'est uoe maÎD armée d*uD gantelet de Ter qui va décider de tout.

Après cela le trouvère raconte les aventures d'Ulysse (v. 28/il9). Benoît avait-il lu T Odyssée? cela parait peu probable. Il en avait sans doute entendu quelque lointain écho; il en trouvait dans le faux Dictys un vague souvenir. Il reproduit fidèlement le texte latin , en émaillant seulement son récit de quelques erreurs de noms, écrivant par exemple f Myrre » pour Ismarus ; le brodant> quand Toccasion s'en présente, de quelques enjolivements chevaleresques, et le complétant çà et là par quelques souvenirs des poètes latins, d'Ovide surtout.

Ulysse est arrivé chez Idoménée, le roi de Crète « en deux grandes nefs à marchand » louées par lui. Il a perdu tout ce qu'il possédait , après avoir échappé à grand' peine à la vengeance des gens de Théteimon Ajax et du père de Palamède. Idoménée s'étonne de le voir réduit à une si grande misère. Ulysse lui raconte comment il a passé eB c Myrre » sans accident ; comment, « à Lotofagos i (1), il a pris « port, oh on ne lui fit ni tort ni mal » ; comment ensuite, après deux jours de navigation, un effroyable orage le chassa vers la c Cezile > , et comment f la destinée mauvaise le, conduisit à mauvais port. » Des Lestrigons et des Cyclopes d'Homère Benoît , à l'exemple de Dictys, a Tait deux rois, Lestigorus et Giclopain, frères germains, qui, enflammés de cupiètté à la vue des richesses du prince grec , le dépouillent à l'envi. Bientôt surviennent leurs deux fils, Alfat et Polixénius ( c'est la façon dont notre vieux poète écrit les noms d'Antiphatès et de Polyphème), qui fofit un grand massacre de ses compagnons et enferment étroitement les survivants. Enfin , Polixénius , ému de pitié , leur rend la liberté et les traite avec honneur. Mais le roi avait une fiUe, Destrigora , dont Anfénor (Elpenor) , un compagnon chéri d'Ulysse, devient éperdument amoureux, et qu^il enlève grâce à l'habileté du roi d'Ithaque. Par malheur , les amours d' Anfénor sont découvertes , et ici se place un confus souvenir de V Odyssée qxi^ le faux Dictys n'a pu fournir à notre poète. Dictys (p. 22/i) se bornait à dire : « Ubi res cognita est , interventu parentis « puella ablata per vim , exactus per iEoli insulas , etc. • Benoit fait

(4) Dictys, lib. VI, C. 5, p. 223. Pour Terreur du nom, v. plus haut, chapitre IV.

raconter par Ulysse qu'ils ont été poursuivis, qu'ils ne purent s'éloigner à temps, qu'atteints par Polixénius, ils ont été forcés de laisser entre ses mains la jeune fille> mais qu'ils ont pu eux-mêmes s'échapper. Ce qui est curieux, et ce qui prouve que notre poète n'a pas lu le texte d'Homère, mais quelques arides résumés, c'est qu'il ne connaît paâ le moyen employé par Ulysse. Il croit qu'il a eu recours à quelque procédé magique, mais il n'en sait pas davantage. On dirait qu'il n'a pas lu lui-mèmè ce récit , qu'il lui a été fait par quelqu'un qui en avait oublié les circonstances :

Âteinz fumes ; mes par boisdie^ Par ariimaire et par mesiricy Lor echapames ; n'en sai plus.

L'auteur du Dolopathos , qui a raconté la même histoire , l'a fait bien mieux que Benoît, et s'il a dénaturé le récit d'Homèt'e, il semble que c'est en connaissance de cause. Benoit sait aussi , ce que ne disait pas Dictys, qu'Ulysse a crevé l'œil de Polyphème; mais, évidemment, il ne sait pas comment cela est arrivé , et il déghise d'une façon assez originale son ignorance. < Polixénius , dit-il , nous enleva sa sœur ; mais tout au moins il y perdit un œil, car je le lu| crevai de mes mains. Ce fut par aventure étrange , car la nuit était fort obscure. »

Un peu plus loin, Benoit, suivant encore Dictys, mais brouillant quelque peu son texte, nous dit que le vent poussa Ulysse parmi les ties d'Oloi (Œoli dans Dictys) , et que là il est accueilli par deux belles reines , Cirxes et Calixa. Ici encore il en sait plus long que son auteur. Celui-ci (p. 22/i) se contentait de dire « toutes deux reines des tles qu'elles habitaient, elles attiraient à l'amour le cœur de leurs hôtes par certaines séductions. > Benoît nous dit qu'elles étaient « les repaires clés errants » (veut-il dire seulement les voyageurs ou les chevaliers errants?) ; il sait qu'elles connaissaient arts et sorts, qu'elles enchantaient si bien leurs hôtes, « qu'en eux n'y avait plus ni raison ni sens ; car celui qui était tombé en leurs mains »

Tant estoit d'eles embéuz Et de lor amor deceuz Qu'il ne pensoit jamais ailiers ; Griement vendoient lor amors.

i ET lE ROMâN de TROIE. 315

c Elles dévoraient et prenaient tout et n'avaient merci de nul être vivant. « Elles faisaient pauvre et mendiant maint homme vaillant et riche. » II à raconté assez longuement Taventure de Circé. Il nous parle de a ses « sorceries,de ses oeuvres, de ses conjuraisons, charais et poisons »; il sait < qu'elle transfigurait les liommes et les changeait en mainte semblance i par Tétrange art de nigromance. »

Ce qui montre quMl a connu un autre texte que celui de Dictys , c'est qu'à la suite de ce récit il conduit Ulysse chez la reine Lacafise (Calypso), llont il fait un personnage distinct de cette Calixa , par laquelle il traduisait tout à l'heure le Galypson de Dyctis, et raconte en détail la terreur mêlée de ravissement qu'elle inspire à Ulysse, qui craignait de ne pouvoir triompher de ses artifices. Revenant à son texte , le poète raconte ensuite rapidement le voyage d'Ulysse « à un oracle précieux , « saint et vertueux * , oii on allait savoir « ce que devenoient les âmes « qui des corps sortoient. » Il s'arrête à peindre les sirènes et leurs dangers. « Des périls de mer c'est le plus grand. Elles sont perfides et mé- « chantes. Elles ont des voix^ claires €t angéliques. Leur chant est beau i sur tout autre. Qui l'entend ne peut songer à autre chose ni ne peut « se défendre d'elles. Là où l'on les entend chanter sont tous les grands «r périls de mer. Nul n'a crainte ni pensée, à rien si ce n'est de les « entendre. Elles perdent et égarent les vaisseaux , elles se prennent aux « navires, c'est leur jeu et leur nature, et les entraînent au fond des « mers. » Mais grâce aux sages précautions d' Ulysse , « à ses enchao- « tements , à ses grands arts et à sa maistrie » , nul ne se laisse prendre à leurs séductions. Les Grecs en tuent plus d'un millier.

Ulysse arrive entre Sillain et Garidin, Scyllam etGharybdim, t là où sont t les nombrils de mer que nul ne peut outre-passer » : c'est ainsi que le poète traduit le « illata sorhere soUtinn » de Dictys. Puis il tombe aux mains des Phéniciens, dont l'auteur fait « un peuple de pillards sans merci qui « ne sert point Dieu : qui tombe entre leurs mains est mort sans faute. « Toujours ils sont uslague par mer. » On reconnaît ici les Outlaws , les déshérités saxons qu'a faits la conquête normande. Le poète conduit ensuite le héros chez Alcînon ( AlcinoUs) et enfin à Ithaque. Nous voyons là une nouvelle preuve que Benoît ne connaît pas VOdjjssfie. Gomme Dictys , il fait timide et lâche la vengeance d'Ulysse. G'est la nuit ,

t lorsque les prétendants sont couchés tout enivrés, qu'Ulysse les met t en pièces , aucun n'éctiappe vivant : il les a tous tués et détranchés ; < ainsi , il s'en est vengé la nuit. »

Mais il est temps de laisser le Roman de Troie, et d'étudier les autres imitations des épopées antiques tentées par le moyen-âge. Il y aura d'autant plus d'intérêt à le faire que jusqu'ici nous n'avons pas pu faire cette recherche qui était la première séduction de notre étude ; que nous n'avons pas pu voir comment la poésie française, encore balbutiante, s'essayait à transporter dans une langue nouvelle les grandes inventions de l'antiquité. Il nous a fallu , en effet , étudier le Roman de Troie surtout en lui-même. Les rapprochements avec l'antiquité s'y sont offerts rarement et d'une façon bien vagué. Le caractère même du guide qu'avait choisi Benoit, de ce livre sans physionomie et si complètenjent étranger à tout esprit antique, rendait impossible toute comparaison précise. Les poèmes dont nous allons nous occuper, VEneas, le Jules César , le Roman de Thèbes, qui sont des' imitations incontestables de Virgile, de Lucain et de Stace, vont nous permettre cette étude plus directe ; mais elles prouveront en même temps que , comme nous le supposions tout à l'heure , si Benoît avait été mis en présence d'Homère lui-même , son poème n'eût pas été probablement différent de celui que nous connaissons.

Virgile , Stace et Lucain ont été très-connus du moyen-âge. Leurs œuvres n'avaient point cessé d'y être lues. Elles se retrouvaient dans toutes les bibliothèques ; elles figurent dans tous les catalogues , depuis celui de l'abbaye de Bobbio, qu'on dit avoir été rédigé au X* siècle (1), jusqu'à la Biblionomia de Richard de Fur nival au XIIP. La littérature latine du temps emprunte sans cesse à leurs écrits des citations, des exemples, des allusions. L'imagination de la foule ellemême s'était préoccupée d'eux. On sait, et ce n'est pas ici le lieu de refaire cette étrange histoire, quelle popularité le nom de Virgile possédait au moyen-âge , quel singulier roman on avait bâti autour de son nom. Après en avoir fait un des ancêtres du christianisme, un précur-

(i) Au X* siècle, il y a?ait un exemplaire de Stace dans la Bibliothèque de la cathédrale de Rochester (V. Whartoo, Story of Engl. poeU) ; le manuscrit est aujourd'hui au British Muséum. Lucain figurait daus la cathédrale d'Yorck, à Bobbio, etc.

seur, un voyant, une sorte de saint Jean-Baptiste païen, après Tavoir appelé avec les prophètes et les sibylles auprès du Christ, le moyen-âge en avait fait un magicien , un puissant enchanteur Tavori de Ten^pereur , et un héros ou plutôt un vaincu d^amour (1) ; nous avons tout à Theure fait allusion à ces bizarres imaginations ; rien n'a été plus populaire au moyen-âge que la légende de Virgile. En outre, ses œuvres étaient de celles que le moyen-âge avait le plus lues et citées le plus souvent. Stace n'était guère moins célèbre. On le considérait comme un des ancêtres du christianisme. On ne sait pas. au juste comment il est mort. On a dit qu'admis dans la familiarité de Domitien il avait été , dans un jour de colère, frappé par lui d'un style aigu. Le moyenâge se plaisait à croire que^ rallié au christianisme, il avait essayé de calmer la cruauté de l'empereur envers ses frères, et qu'il avait été puni par la mort de sa généreuse intervention. Aussi son nom n'était-il jamais cité qu'avec respect. On le plaçait à côté des maîtres de l'art ; c'est ainsi qu'il figure dans la Chronique ascendante des ducs de Normandie (2). Dans le Département des livres on lit: « Estace le Grand et Virgile >; Stace est proclamé grand, Virgile n'a pas d'épithète. On explique la Thébaîde dans les épreuves publiques. Il n'est pas d'écrivain latin qui ne lui emprunte des vers. Gerbert l'admire ; Guillaume de Poitiers fait allusion aux héros qu'il a chantés; Pierre Maurice, abbé de Cluny , vante en lui une des lumières de la poésie et de la philosophie ; Guy, évêque d'Amiens , le prend pour modèle ; Guillaume le Breton * l'invoque dans sa Pfiilippide ; saint Bernard le

(i) V. Les faits merveiUeux de Virgile» — ^F. Michel. Quœ vices quaque mutaliones et Virgilium ipsum et ejus earmina per tnediam ' œtatem exceperint, — ^Edel. du Méril. Mélanges archéologiques ; de Virgile enchanteur. — Les faits merveilleux de Virgile ont eu utte immense popularité. Teo trouve les plus scabreux détails concourant d*une étrange façon à Tilluslration d*un livre des plus sérieux , d*un Commentaire des Évangiles: Theophylacti archiepiscopi Bulgariœ in IV Ëvang, Enarrat. Pet.. Vidoraei SumpL 152^. Le frontispice est formé de divers tableaux qui se rattachent les uns aux autres et occupent surtout les encoignures; on y voit David et Goliath, qui sont là quelque peu à leur place, étrangement réunis à Pyrame et Thisbé, et au Jugement de Paris. Dans le haut du cadre, à la place la plus apparente , on voit d*un côté Virgile suspendu en Taitr dans la corbeille, et de Tautre Tétrange et grossière vengeance du poète , la fille de Tempereur renouvelant par le procédé que Ton sait le feu de la ville de Rome, hommes et femmes venant s'y pourvoir. — On attachait son nom à toutes choses. Rabelais [Pantagruel, ch. xxxiii) parle de la pomme qui est à Rome en CagueilU de Virgile.

(2) Ce ne fu mie el teai|>ft Virgile ne Orace

Ne el tea» Alexandre, oc César, oc Orace.

cite ; Nicolas Glamanges l'appelle un second Virgile (1); Dante nous a dit en quelle estime il le tenait (v, de Vulg. Eloquio , II, c. vi) ;. il a fait plus encore : il lui a consacré tout un chant de son Purgatoire (2). Sans avoir une légende, Lucain était fameux aussi. Nous avons vu la grande place que lui faisaient dans Thistoire les narrateurs byzantins. On retrouve sa trace dans tout le moyen-âge. Adhelmus, premier évêque de Sherborn, mort en 709, le cite dans la préface de ses Enigmes. Bède le vénérable vante Lucain « veteranum poetam » et lui emprunte des vers; Alcuin, dans ses livres de grammaire et de rhétorique, lui prend de nombreux exemples. Alardus Camcracensis , dans Touvrage qui a pour titre Livres estrctis de Philosofie et moralité, parmi • les maîtres de clergie t nomme Tulle le premier et Lucan le cinquième « Lucans qui fu soutix et connaissans de maintes clergies diverses » ; il est cité avec éloge dans V Alexandre

Encor le dit Lucans qui est sage auctors Que de tous çaus du siècle fa Aiixandre flors.

Guiot de Provins le place parmi les philosophes, entre Virgile et Stace. La Bataille des^ Sept-Arts lui fait le même honneur. Jean de Salisbury le cite sans cesse. Il figure parmi les historiens , à côté de Suétone et d^ Salluste, au titre de toutes les Histoires universelles du moyenâge , du Faidt des liomaiîis , etc. Quand on voit les poètes latins si répandus , on ne s*étonne pas que la poésie en langue vulgaire , toujours en quête de sujets et trouvant là de vastes magasins d^histoires, ait un jour songé à s'approprier les épopées latines. ïl suffit pour cela de quelque trouvère échappé du cloitre ou de Técole.

V Enéide fut traduite la première. Le roman d'Enéas (3) devança même le Roman de Troie , c'est celui-ci qui nous en a' fourni la preuve ;

(t) Etienne de Tournay, mort en 1200, dans une de ses leltres, emprunte, à la Thebaîde àe Stace, comme à un livre de lecture Tamilière, un terme de comparaison: t Divinam ejus responsionem ut Thebais.yEneida, longe sequor, cl vestigin semper adoro. *

(J) V. Danglard, Sur tes Sylves de Stace^ p. il.

(8) La Bibliothèque impériale possède quatre copies xle VEneas : le ms. 60 (anc. 6787, (^ 148), XIV« siècle ; présente des lacunes. — Le ms. 784 (anc. 7189) , bon \exle du XIII* siècle ; par malhear toute la dernière partie du manuscrit, à partir du f • 33, est ^*une autre main et du XIV« siècle : la fin est écourtée. C*est à lui cependant que nous avons autant que possible emprunté nos citations. — Le ms. 1416 (anc. 75!5), XIII» siècle (1292), nombreuses lacunes. — Le ms. 1450 (anc 7585), le plus

avant de remonter jusqu'à Homère ou aux pseudo-homérisles , on s'était adressé à Virgile. Aux Gestes diverses des barous français un poète avait joint la Geste des Romains , ne voyant dans le livre de Virgile qu'une geste comme une autre. L'antiquité , /du reste, Tavait mis sur ' la voie. Au dire de Servius (lib. VI, c. 7), le livre de Virgile ne portait pas autrefois le titre A^ Enéide, mais celui iï Exploits du peuple Romain , Gesta populi Romani : ce que le moyen-âge traduisait tout naturellement la Geste des Romains; le titre était tout trouvé.

L'auteur ne s'est pas nommé ; mais, à certains traits, il est permis de reconnaître le trouvère habile et fécond qui devait bientôt écrire la longue Chronique des ducs de Normandie et le vaste cycle du Roman de Troie. . »

Entre toutes les traductions de V Enéide ^ il n'en est pas de plus curieuse que celle-là. En présence des autres, on ne peut étudier que le traducteur lui-même ; il n'y a qu'un homme , le talent ou le mérite d'un homme, aux prises avec une œuvre généralement plus forte que lui., et contre laquelle il se débat avec plus ou moins de bonheur. Ici, c'est toute une époque, toute une civilisation en face de la civilisation antique, nous confessant comment elle la comprend et ce qu'elle peut s'en approprier ; quelles sont , entre ses inventions, celles qui lui sont sympathiques , celles qu'elle ne comprend pas ou qui lui répugnent.

Au premier abord, V Enéide se retrouve presque tout entière dans YEneas. Ici comme dans le poème latin, Énée est poursuivi par la haine de Junon (1); jeté par la tempête sur une côte inconnue, il est

complet, non le meilleur. — On en trouve un autre à la Bibliothèque de TÉcole de Médecine de Montpellier, no 251. — Le poèipe commence par ces vers (ms. 784) :

Quant Monelaux ot Troie assise Ainz ti*eu torna tant quMl Toi priae Gasta la terre et tôt le regue

(1) V, Bibl. Impér., Ms. 78 A, ^ 70, Eneas.

Judo vit Eneas en mer :

VII ans tout plains le ira veilla ,

Par pluseurs mers le démena ;

On retrouvée ici sa tendresse pour Carthage :

Pour la Tenjanco de sa famé ; (fenne) La cité priât par traiaoo.

£le hea toute sa geste.

A 1 jour li Tint grant tempeste.

accueilli par Didon , aimé par elle ; et , sur Tordre des dieux , il rabandoDue pour courir à d'autres destinées. Il aborde en Italie , et descend aux enfers pour chercher auprès de son père le secret de Tavenir ; il soutient de longs combats contre Turnus ; il a pour alliés Évandre et Pallas ; pour adversaires, Mézence et Camille. LatinusTaccepte pour gendre ; Âmata le repousse ; cependant il est enfin vainqueur , épouse Lavinie , et donne naissance aux rois d'Albe et à la race des Jules. Le trouvère a conservé également la plupart des épisodes ajoutés par Virgile à la narration principale, comme Thistoire du cerf apprivoisé de Sylvia, Tamitié de Nisus et d'Euryale, etc. Et il ne s*est pas contenté de reproduire la suite des événements , il n'a pas demandé au poème latin seulement un canevas qu'il pù't broder ensuite à sa fantaisie avec les couleurs de son temps : il veut reproduire aussi les détails de l'original : il veut faire œuvre de traducteur, et il y apporte les plus consciencieux efforts ; la version est par moments aussi littérale qu'on pouvait l'être à cette date. Les discours surtout semblent l'avoir charmé ; il s'attache à les rendre fidèlement Dès le commencement de son poème, dans les plaintes désespérées d'Énée au fort de la tempête , dans les

La deeise Jano vouloit Et li roiaume qai i «ont

Que CarUge fiist cbief du mont, A lui fussent trestout enclin.

Mais le poète ajoute qu^elle ne put y réussir. C*est k Rome que les dieux ont destiné la domination de l^univers; c*est au Capltole que sera placé le siège de cet empire. Benoit traduit à sa fiiçon le CapitoU immobilis saxum :

Li Capitoiles sist à destre, Voûtes et an j ot' 11 c«bt.

Hors du chastel à une part Ja nU parlaat mis si très bas

Où lurent par comun esgart Ne foat oii en ellepas

Li sénateur mis pour juger , Par tout 1& Capitoile entier.

Pour tenir droit, pour t6rt plessier ; Li XXIIir sennatour

Ce fu lies pour tenir les plaii. 1 estoient ja vsgardé.

Par menreilleux enging fu fes ; Puis ot Roume la poeste

Molt fu larges et biaus dedeni ; DMluec a molt lointien aage.

Du reste, le Capitole était au moyen-âge le sujet de toutes sortes de légendes (V. les Merveilles de Rome), yen trouve deux descriptions dans les Croniques des ApostoUes de Borne, de Martin Polonois (V. Bibl. impér., n'> li^i3). On y lit, fo 8i^ : « Au chief de ce palais estoit i haute toumelle fermée de haus murs, couverte d*or et de vairre pour estre miroir à ceulz qui le paies de jour regarderoient, etc.,» ê

— Nous abrégerons DOS citations de VEncas, M. Pey (Paris, Didot, i856j en a donné de très-longs extraits, et noiis nous proposons nous-même de le publier bientôt en entier.

paroles quMl prononce en abordant en Libye, on reconnaît les idées et le mouvement du texte latin (1).

Et ce ne sont pas seulement les longs développements qu'il imite : ces traits restés Tameux , ces vers si souvent cités , qui sont comme des médailles de Virgile , où , sous la forme la plus précise et la plus achevée, il a enfermé et comme condensé toute sa tendresse d'âme et Fexpression de son mélancolique et doux génie, le vieux trouvère s'est efforcé de se les approprier et de n'en rien laisser perdre (2). On voit qu'il en comprend la beauté ; c'est là un point qu'il faut noter à son honneur, et qui montre qu'il a déjà quelque sentiment des choses littéraires.

Les lecteurs de VEneas pouvaient donc à la rigueur savoir à peu près ce que contenait V Enéide. Cependant si le tableau est le même, il est vu à travers de certains verres colorés d'une certaine façon, qui l'altèrent parfois, parfois le rapetissent et .le déforment. Très-souvent, là où Ton retrouve les développements mêmes de Virgile, ce n'est pourtant plus

(i) jEneis, lib, I, v. 94. — V. Rneat, ^ 71.

Dans Eneas forment s'escric : Que si inoreusse a tel honte !

Par Deu, fet-il, bon furent né Pourcoi ne m'ont ocis li grieu ?

Cil qui a Troye la cité Molt mont ceulli en hé 11 Deu f ).

Furent detrrnchié et ocis. , Ne puis en terre conrerser,

Pourquoi m'en tornai ge chetif? Et nor ans ja en ceste mer (**)

Mieux vousisse que Achilles Molt longuement m*ont traTeillié ;

M*east ocis et T^tides, Si n*ont de moi nulle pitié. Là où furent ocis tant conte,

Le début du deuxième liyre est rendu avec la même fidélité : « Conticuere omnes, etc. »

Tous se turent pir le paies De celé eure n'aie grant ire;

Et cscoutèrcnt à grant fès. Quant moi remembre du grant deul,

Eneas souffrit un petit Ja ncl conteroie mon vcul.

Et en après si li a dit : ' Mes quant vous plest que je le die

Dame, fet-il , ma grant tristor Ja en orrei moult grant partie.

Me ramembrez et ma dolor. La Térité vous en dirai» «

Ja nel comencerai à dire Car ge i fui ; sel vi et sai.

(S) Par exemple la belle et humaine parole de Didon c non ignara mali » ; le beau contraste entre la royauté modeste d*Évandre et les grandeurs de Rome :

Petite et povre ert et desclose : Qui tout le moot a en destrQit ;

Encore adont iert pou de chose. De toute terre fu roisne.

Puis fist Rome iluec endroit

^) c Li grian » dit k tort 1« taxta.

(**) Bt aoo pas « novaca ai • comme lit la t«zt«

Virgile , ce n'est pins la langue , ni le style , et moins encore Tâme de Virgile, Il est des choses qu'évidemment le trouvère n'a pas comprises , d'autres qu'il a cru comprendre et qu'il a transformées naïvement, d'autres qu'il comprenait sans doute, mais qu'il a repoussées sciemment. Ainsi le second livre, sauf le récit de Sinon (qu'il traduit très-exactement) , est réduit par lui à une trentaine de vers ; cinq vers lui suffisent à résumer le troisième; le cinquième enfin lui en fournil à peine une centaine, dont les «seize premiers contiennent tout ce qui précède l'apparition d'Ânchise à son fils, c'est-à-dire les cinq sixièmes du livre. C'est que le long détail géographique n'eût pas été compris des auditeurs et ne l'était peut-être pas du poète lui-même ; c'est que le moyen-âge ne se serait pas intéressé à la description de ces jeux qu'il ne connaissait pas ; le poète ne garde que ce qui pouvait frapper également les hommes des deux époques. Parfois il est trahi par l'instrument dont il se sert : il ne peut échapper aux défauts de son temps. Dans la traduction des discours dont nous parlions tout à l'heure , il est à la fois sec et prolixe ; il paraphrase longuement (t), il ne sait pas finir, et ajoute une ^ suite aux discours de Virgile (2). De même, pour les passages plus courts, on ne peut guère louer chez lui que l'intention ; mais il y a cependant un intérêt presquç touchant à le voir aborder si vaillamment la lutte avec des armes tellement inégales et essayer de transporter dans sa langue encore balbutiante

(1) Ainsi )e beau vers « forsan et hxc olim memin^ssc juvabit » devient chez lai (V. Eneta, (^ 71) :

Ne vos devez mie eamaier

Se vos avez eu poour

En celé mer mal et dolor.

Ca avant vous délitera

Quant il vos en remembera.

Bon vous sera à raconter

Les maux qu*avez soufTert en mer.

Hom qui s*esmeut eu autre terre

Pour pais et pour pais conquerre

A grant aunor ne puet venir

Se bien et mal ne ptiet souffrir.

Qu\ tous jours a sa volonté

Nonques n'aura mal enduré

Ce m*est avis ja ne sora

En sa vie que bien sera.

Mes se il souffre .1. pou mesaise,

Que il n*ail tout ce qui H pUise,

Ce mVst avis miex prisera

Le bien après quant il Taura

Nous conduiront li Dieu ù fie En Lombardie la majour.

(Eoeas, f 72.)

(S) Par exemple à celai que nous citions tout à Theure (V. p. 921, n* 1).

Promise m'ont ne sait quel terre, N'encor n'en ai o! parler ;

Ne sai ou je la voise qucrrc. Querant la vois à molt Rranl paine

Molt ai truvù illes en mer. Si com fortune me dtmaine.

et demi-enfantine les formules les plus savamment achevées d*un idiome riche , abondant et souple , et arrivé à sa perfection dernière.

Il est enfin des choses qu'il croit bien comprendre , mais auxquelles il donne, sans le soupçonner, une physionomie toute nouvelle, si bien qu'il peut impunément en placer d'autres à côté qui appartiennent à un autre monde et à une autre civilisation ; il a tellement modifié celles qu'il a conservées, qu'elles ne font plus disparate avec celles qu'il y ajoute.

En effet, le poète a beau vouloir imiter Virgile, on reconnaît ici à chaque pas l'inQuence d'un état social et moral tout différent. C'est encore Junon , il est vrai , qui cause les malheurs des Troyens ; mais le poète nous le dit plutôt qu'il ne la montre à l'œuvre. En général, il a supprimé dans tout son livre l'intervention directe , on pourrait dire l'intervention active des dieux. Il connaît Eolus, le roi des vents , qu'il faut tout d'abord apaiser, mais il se contente de. le nommer. On ne voit plus Jupiter promenant ses regards sur la mer et sur la vaste étendue des terres, ni Vénus venant l'implorer. On n'assiste plus à l'entretien des deux immortels ; on n'entend plus le roi des dieux , dans sa majesté sereine de Jupiter Gapitolin , lui révéler l'ordre constant des destinées et le rôle magnifique réservé à Rome ; le poète a supprimé le déguisement de Vénus et son apparition aux yeux de son fils; l'amour ne vient plus prendre la place d'Ascagne. Vénus, il est vrai, intervient encore dans le poème , mais les choses se passent plus simplement. Gommé dans Virgile, elle est inquiète sur le sort d'Énée, « elle le voit entre sauvage € gent. Elle eut d'amour la puissance; quand elle voit qn'Eneas a « mandé son fils, elle vient à lui, le prend entre ses bras et le baise étroic tement, Â ce baiser elle lui a donné de faire aimer grand pouvoir ; « elle défend que, fors la reine et Eneas, nul ne le baise, puis elle c s'éloigne à grands pas (1). » On ne verra pas non plus, dans la partie du poème qui reproduit le septième livre de Virgile, Junon allant chercher une des furies, exciter elle-même la guerre entre les Troyens et les Latins.

Elle ot d'amor U poetté

A lui Tint, en «es brai le prent Baisa le moût étroitement A ce baiser li a donné

De faire amer grant poesté :

Qui après lui le baisera Du feu d^amor espris sera, r/omme ne famé nel bese plus For la roïnne et Eneas.

Alecto ne vient plus infecter de ses poisons le cœur d'Amata et pousser Turnus au combat ; c'est la reine qui d'elle-même va se plaindre à La*^ tin us ; c'est elle qui pousse Turnus au combat. L'auteur du XIP siècle n'a pas la pensée, qui viendra plus tard à ses successeurs , de substituer, substitution facile, ce qu'on a appelé le merveilleux chrétien au merveilleux païen, de mettre par exemple un démon là oii \ii^ile avait placé une furie ; le messager infernal est remplacé par un simple chevalier. En même temps qu'Âlecto, l'auteur a supprimé la grande poésie, cette belle explosion de la colère de Turnus , ce signal de la guerre si magnifiquement donné , ce terrible éclat de la trompette infernale qui ira retentir jusque dans les vers du Tasse.

Les puissances de la terre et de l'air mêlées par le poète ancien aux combats des mortels , toutes les scènes ainsi agrandies , Thorreur des combats faite plus horrible encore , mille détails vulgaires tout à coup empreints d'une souveraine beauté , tout cela a complètement disparu. Le trouvère repousse également le merveilleux physique. Il ne changera point en nymphes les vaisseaux d'Énée brûlés par Turnus. Il dissipe le nuage dont Vénus , dans sa prudence maternelle , enveloppait le héros et son compagnon. Il y a cependant une part encore faite au merveilleux, mais c'est celui qui convient à des imaginations un peu enfantines , le merveilleux des contes. De tous les êtres surnaturels qui passent dans V Enéide, il ne conserve que la Renommée , à cause de ses cent yeux et de ses cent oreilles , et il paraphrase avec une visible complaisance la description antique. Il s'attache surtout au côté anecdotique. Il n'a garde d'oublier le traité fallacieux conclu par Didon avec larbas (1) ; c'est là un beau conte , digne d'un fabliau, et fait pour amuser le moyen-âge. Il recueille ^vec soin le mot d'Ascagne, s'écriaut que les Troyens mangent leurs tables et leurs « tailloirs » ; Taventure et le mot lui paraissent si piquants qu'il les fait redire par Énée. Il n'omet rien de ce qui est seulement singulier.

(i) V. Eneas^ V 72, verso :

Par grant «cas H ala requerre Quil li Tcndiat tant de sa terre Com porprendroit.I. cuir de lor.

Et le prince li otroia

Qui de i'engiog ne se garda.

Dido trencha par courroietes

Le cuir, qui molt furent grellettes.

Il n'a pas non plus songé à reproduire ces tableaux du temple de Junon, où était retracée toute Tbistoire du siège tle Troie , et à la vue desquels Tespoir rentrait dans le cœur d'Énée. Du même coup , il a supprimé Tattendrissement du béros\ ces larmes qu'on lui pardonne cette fois, et ces traits de sentiment si souvent cités : Sunt lacrimœ renim, etc. 11 les remplace par une description éblouissante des splendeurs de la ville de Didon , ville de marbre et d'or , oii il a semé à pleines mains les pierres précieuses, Tazur > le vermillon , les riches peintures» les inventions fantastiques. Nous saisissons ici une différence essentielle des deux Éyiéides. Là où Fauteur latin parlait au cœur , le trouvère s'adresse surtout aux yeux ; à l'émotion il substitue Fétrange , les prestiges âes Mille et une Nuits. Et à ces splendeurs étourdissantes il joint d'autres merveilles que lui fournit l'histoire naturelle légendaire du moyen-âge.

Aussi l'esprit du livre, son inspiration générale ont changé. Cela devait être, et cela marque deux états différents de l'imagination, du développement intellectuel et moral de l'humanité.

Notons aussi que le poète donne à toutes choses les couleurs de son

temps, aux personnages le costume, les mœurs, les habitudes du Xir

siècle (1). Eneas a des chevaliers , un sénéchal : Dido est suivie de cent

demoiselles de prix, filles de comtes ou de marquis. Le chef troyen, fidèle

aux habitudes féodales, consulte ses hommes en toutes circonstances. Dès

le début du poème , au moment de quitter la Troade , « quand il fut

« sorti de la ville, sous un arbre, loin dehors, il a assemblé avec lui grande

« gent; il demande à tous également (communément) s'ils se voudront

% tenir avec lui, et avec lui soufifrir bien et mal ou retourner dans

• la ville. » Il demande l'avis « de ses barons » avant d'abandonner

en Sicile la population invalide et avant d'aller réclamer le secours

d'Evander. De même son rival Turnus, au début de la guerre , se déclare

(1) Le poète a cependant conservé quelques traits de mœurs antiques ; Turnus, rencontrant Pallas, loi demande qui il est, et Pallas s^empresse de répondis à la question. Énée, abordant à Pallantée, tient en main un rameau d^olivier :

Dont tend! ton bras vert la rive Et ii mootra .1. rain d'olive.

Mais le poète a soin de nous dire que c'est là un usage antique, dont son temps a perdu le sens et qu'il se croît obligé d'expliquer. Cependant il raconte, sans s'étonner, que Ton brûle les corps.

326 BEISOIT DE SAlNTfi-MORE

prêt à renoncer au secours des siens , sMls ne croient pas quMl ait pour tui la justice, i Si vous croyez que j*aie tort , je vous en prie , ne me i portez pas secours, mais dites-moi que je me repose. > Mézentius répond au nom de tous quMl a le bon droit pour lui et qu'ils sont prêts à repousser Eneas. Les raisons quMl donne à Tappui de sa résolution sont d'une naïveté parfaite. < Nous ne voulons pas^ dit-il, d'un étranger sur « nous ; nous serions vieux et chenus avant de le connaître, et de long- « temps il ne saurait ce que vaut chacun de nous. Il donnerait nos terres « à ceux qui Font suivi en ce pays. » Mais Mézentius veut qu'avant de lui déclarer la guerre , on le somme de produire ses raisons en public ; s'il s'y refuse, Turnus le fera défier. Turnus, le futur époux de Lavine (Lavinia), a été saisi par avance du fief de Latinus ; « il a déjà recueilli les « tours, les donjons et les hommages des barons. > Quand Eneas implore l'aide d'Evander, il offre de se reconnaître son vassal et de tenir de lui son fief. Il s*est fait accompagner dans ce voyage de ses jongleurs et de ses maîtres enchanteurs, et il leur fait faire devant le roi arcadien c les jeux « de Troie. > Il arme Pallas chevalier. Nous reconnaissons ici toutes les habitudes militaires du XIP siècle , la façon de combattre , les armures, les équipements de chevaux de guerre , le système de fortification. On pourrait, avec les seuls récits de notre poète, reconstruire une forteresse française ou normande du temps de Philippe Auguste et de Henri II ; M. Viollet-Leduc ne les décrit pas plus complètement. Nous retrouvons le^ remparts, les fossés, les hautes tours, les palissades , les chemins de ronde, les bretèches, le hérisson, le pont qui se relève, la porte fermée au moyen du fléau, la poterne par où s'échappe une garnison trop pressée, les fortifications avancées. Toute la partie du poème qui retrace des actions guerrières est en général traitée avet beaucoup de verve : les descriptions de combats, les discours prêtés aux chefs sont pleins de vie et d'entrain, et le ton qui leur est donné est un dernier témoignage des mœurs du XIP siècle ; ici , comme nous l'avons vu dans le Roman de Troie, comme nous le verrons dans le Boman de Thèbes, une certaine tournure goguenarde et familièrement héroïque remplace l'élégance et la .gravité latines (1).

(4) En parlant trun chcvalKr qui lombo frappé d'une flèche, Tauteur ^tVEneas écrit: «Une

Enfin , par une dernière concession à Tesprit du temps, Tauteur a donné à son œuvre un long complément , auquel n'avait pas songé Virgile, une longue histoire d'amour comme les comprenait le XIP siècle.

En somme, on peut dire que VEneas, bien que daus la pensée de son auteur il soit une traduction de V Enéide, est vraiment une œuvre nouvelle et originale.

Le poème s'ouvre par une courte introduction. Avant de reproduire Virgile, et au moment de transporter ses auditeurs dans ce monde tout nouveau et de dérouler devant eux des événements si étrangers à toutes leurs traditions, l'auteur a senti qu'il fallait rappeler brièvement les faits qui ont précédé l'ouverture du poème, c'est-à-dire la ruine de Troie et la fuite des Troyens qui ont échappé aux coups des Grecs (1). Ces premiers vers, qui semblent tout d'abord établir un lien «ntre VEneas et le Boman de Troie, donneraient lieu de penser que le premier n'est que la suite du second , si le témoignage même que nous avons emprunté au Roman de Troie (2) ne prouvait qu'ici, comme dans tant d'autres mites du moyen-âge, l'ordre naturel des dates a été renversé. « Eneas qui tint en héritage une grande partie de la ville de Troie > a vu le désastre des siens. Mais sa mère Vénus, « la déesse d'amour, » lui commande d'abandonner une ville condamnée par le jugement des dieux , et d'aller chercher la contrée d'où est sorti Dardanus, le fondateur de Troie. Il rassemble donc sa c gent et son trésor » , sort de Troie, « menant son fils par la main , et faisant emporter avec soi son père Anchises , qui

leur dit puis d! bien ni mal. » Quand les Troyens fuyant devant Tumus se précipitent dans la mer, Pallas leur crie :

Que querez tÔu» en ceste teer 7 Estez iloec, valet, aTant,

Revoulez tous à Troie aler? Len ne cooqaiert pas en fuiaot.

N^i passerez or pas si tosl.

De même quand Talné des fils de Tirrhus a la gorge percée d*une flèche, « cela lui valut une saignée i, dit le poète ; et de Galésus tué sur le coup • il n'eut à chercher un médecin, ni à s'inquiéter du paiement » Voir aussi le discours ironique d'Amata :

11 lui dourra moll grant doaire, Puisqu'il parti de sa cootrér.

Toute la mer qu'il a siglée,

(i) V. BibL Impér., ms. 78A, f» 70. V. plus haut, p. S19 (note 4).

(2) Nous avons déjà noté, du reste, que l'allusion n'est qu'apparente et que ce bref résumé de VUiade ne peut s'appliquer au poème de Benoit.

39S BENOIT DE SAIISTE-MOBE

était moult vieux homme (1) i . Notons qu'il pe le porte pas lui-même ; le trouvère n'aura pas jugé Tattitude assez digne pour un prince. Il trouve près du rivage vingt-deux barques tout équipées que les Grecs ont abandonnées ; il s'en empare et s'éloigne avec les siens , guidé par une étoile (v. 1-92),

Mais le courroux de Junon va le poursuivre sur les mers ; elle n'a pas oublié le jugement injurieux de Paris. Ici le trouvère a rejoint Virgile et V Enéide: seulement il la complète à sa manière, en. racontant longuement l'histoire à laquelle Virgile s'était contenté de faire allusion»

Je ne veux pas le suivre pais à pas. Dans cette partie du poème, je ne veux m'attacher qu'à ce qui a trait aux aventures de Didon. Le trouvère en ce point a essayé de ne rien laisser perdre de ce que lui oflTrait son modèle. On voit que le beau récit de Virgile s'est emparé de lui ; il a senti que la peinture de cette passion , de cet égarement, de cette mort lamentable devait être un des grands intérêts de son œuvre. Aussi lui a-t-il fait une large place, reproduisant avec toute la fidélité dont il est capable le premier et le quatrième livre de VÉnéide. Notons cependant comme un trait caractéristique de cette poésie que, tout en étant aussi long que le poète latin, le trouvère ne nous donne qu'une partie de son œuvre.

Des messagers d'Eneas sont venus implorer la reine de Gartbage. Ils ne l'ont pas trouvée, comme chez Virgile , dans le temple de la déesse, entourée d'armes, assise sur un trône élevé, semblable à Diane environnée de ses nymphes. Ici, le tableau est plus simple : elle est « dans un parloir, sous la tour, avec molt grand barnage »; c'est là, en effet, encore un des traits de la réduction opérée par le trouvère. IL supprime l'image, il supprime les comparaisons , il supprime , hélas I à peu près toute la poésie. Comme dans Virgile, Ilioneus sollicite la pitié de Didon. Celle-ci accueille à merveille les messagers. Le trouvère a fondu en un seul discours les deux que lui prêtait le poète latin ; mais il en a conservé les traits les plus touchants. On ne retrouve pas, il est vrai , au début, cette contenance modeste que le texte latin donnait à la reine; mais le trouvère, en échange, n'a eu garde d'oublier la belle et humaine

(1) O toi en fist porter son père Et par U main mena ton filz.

Anchises qui molt viex hom ert,

parole, la parole fameuse: no7i ignora mali. Elle a appris de ses propres malheurs à compatir à rinfortune (i). Elle offre à Eiieas tous ses trésors ; elle fait plus encore : s'il le veut, les deux peuples ne feroul qu'une seule nation.

En recevant ces agréables nouvelles (2) , Eneas est monté à cheval avec f sept-vingts » des siens. 11 arrive à l'heure de noues en la cité. Ses c Troyens sont devant lui et chevauchent deux à deux ; bourgeois, dames 9 et chevaliers , et des rues et des soliers , les vont à merveille re- « garder (3). » Il n'était pas besoin de demander qui de la compagnie était le seigneur; a sans que nul d'eux l'ouit dire, ils reconnaissaient a tous le roi. L'un le montre à l'autre au doigt. Moult était beau et ave- « nant, et chevalier fourni et grand. A tous en semblait le plus beau (&)• » C'est là ce qui remplace chea le trouvère cette grâce divine que Vénus elle-même répandait sur les traits* et la taille du liéros. Dido vient audevant de lui et le prend par c la main destre. Eu l'entaille d'une fenêtre ils se sont assis loin de tous les autres, et Eneas lui dit comment il est arrivé à Garthage et où il va. Puis il envoie chercher son fils et les parures précieuses qu'il destine à la reine. Priam les faisait garder dans son trésor ; Hécube , la reine , les portait quand elle fut couronnée. » Ascagne arrive avec les présents, c La reine, qui moult belle fut , les reçoit avec grands mercis ; elle les estime moins pour leur valeur que pour celui qui les donna. » Puis elle baise l'enfant.

(1) Je refus ja plus esgarée Pour moi le sai« bien Tai apris. Quant je Ting en ceste contrée. Que je doi bien avoir pitié

• ••••••••. D'ome, sel yoî dcsconseillé,

(2) Nous trouvons ici (^ 74) une forme de style qu'affectionne Tauteur, que nous reverrons plus loin dans Tentretien dernier de Dido et d'Eneas, et dans celui de Lavine et d*Amata :

Encontre eus a!a, si leur dii : Parlastes vous i lui ? — Oil. —

Qu*avez trouvé ?— Moult bien — Et quoi ?— Menaça vos ? — Par foi nannil. —

Cartage. — Parlastes au roi ? ~ Et que dit dont ? — Promet vos bien

Nannil. — Porcoi ? — N'y a seignor Soions séur, n'en douton rien, etc. Que dant Dido, meintient Panor.

(3) Si troyen sunt devant lui Et des rues et des soliers

Et chevauchoient dui et dui. Les vont à merveille esgarder.

Borjois dames et chevaliers

(4) Sans ce que nus d'eus l'oist dire Moll cstoit biaux et avenans Connoissoient trestuit le roi ; Et chevaliers forni» et grant, Li uns le montre iM'autre au doi. A tos en sembloit le plus bel.

âSO BENOIT DE SAINTE-MORE

Molt le besoit estroitement ; El se menoit moult malement , Moût fait que foie qui Tatouche.

Venus y ot la flambe mise, Dydo l'en tret qui est esprise.

Mortel poison Ja dame boit, De son grant deul ne s'aperçoit, 0 les baisiers tel rage prent D'amors qui le cors li esprent.

Dont le rebaisa Eneas , Et puis Dydo eneslepas :

De l'un en but l'autre l'amor.

Cbascun en but bien à son tor.

Qui plus en baise plus en boit ; C'est Dydo qui plus foie estoit ; Ele y a pris mortel yvresce , Ja l'a Amors en sa destresce I Tant à la roïnne entendu A lui baisier , que vespre fu.

On voit ce que sont devenus les six vers du poète latin » comme le trouvère s'appesantit sur tous les traits, et combien, à côté de cette insistance, la poésie de Virgile semble discrète.

Cela est bien plus frappant encore quand le trouvère arrive à Tadmirable quatrième livre. Tout le monde sait sons quels traits Virgile a peint l'infortunée Didon. C'est la plus belle, la plus passionnée, la plus touchante et la moins coupable des victimes de l'amour. Comme bien d'autres femmes, c'est par ses vertus mêmes qu'elle est conduite à sa perte ; c'est l'humanité, c'est la sympathie pour le malheur et la gloire qui ont ouvert son cœur à l'attendrissement. Mais cet attendrissement même ne suffirait pas à bannir le souvenir de Sichée qui veille sur son honneur. Pour qu'elle cède au sentiment qui l'entraîne, pour qu'elle succombe , il faudra l'intervention des dieux eux-mêmes. Enfin, épris de noblesse comme un écrivain du XVIP siècle, Vii^ile s'est plu à l'entourer de grandeur. C'est la plus passionnée des femmes, mais c'est toujours une reine qu'il nous montre en elle. Elle songe à l'intérêt de son peuple; elle veut le faire plus grand par son alliance avec les Troyens. Sur son bûcher , prête à périr, *comme une héroïne

de Gorueille elle pense à sa gloire. C'est une grande âme , une âme vraiment romaine , qui se consolera de mourir en repassant T histoire de sa vie , en se rappelant les grandes clioses qu'elle laisse derrière elle. Cette peinture de la passion la plus ardente, qu'ait représentée Fantiquité est chaste. Ce ne sont pas les enivrements de l'amour que s*est attaché à décrire le poète , mais ses violences , ses fureurs , ses regrets; et surtout à chaque instant il renoue le fil qui rattache cette partie du récit au reste du poème. Le trouvère n'a rien conservé de tout cela. La Dido de VEneas ressemble beaucoup à la Médée du Roman de Troie , par cela même que cette Médée ressemblait peu à celle d'Apollonius de Rhodes. Il n'y a plus ici ni ménagements ni réserves. Le baiser de Vénus dévore cette âme. La passion y éclate tout à coup avec Tureur, et la peinture que le poète Tait de ses ravages est toute physique, naïvement et brutalement physique. Je n'oserais reproduire ici la description qu'il donne de son insomnie et de ses agitations, ni les longs détails dans lesquels il a délayé les cinq vers de Virgile et cette peinture ardentb et cependant pleine de retenue , tant ils sont parfois ingénument bouifons , parfois d'une désespérante crudité (i).

(1) Id Dido conduit le héros jusqu^à sa chambre ; elle assiste à son coucher, t La roinne fu au « couvrir. Elle a peine à en partir, i Quatre comtes la ramènent chez elle. Quand elle 8*7 retrouve seule , fl elle commence à songer à celui pour qui Amour Ta mise en tel émoi • , de lui commença à c penser, etc. •

Torne et retome molt sovent^ Ensemble o lui cnide gésir,

Ele soospire et si 8*estent « Toot nul nu, par graut désir.

Soafle, gémist» et si baaille , Entre ses bras le cuide estraindre ,

Moult se démente et se travaille, S^amor ne puet corrir ne faindre.

Tremble, fremist, et si treasaut ; Ele acole son courertor ;

Le cuer li meut et si li faut : Confort n*i treuve ne amor.

Molt est la dame maubaillie. M. fois baise son orillier

Quant ce est quVle s^entroblic, Tout pour Tamor au chevalier.

C'est ainsi probablement que Tauteur traduit ce que Virgile dit plus loin. • Sola domo mœret vacua c stratisque relicUs incubât. >

Guide que cil qui est en sus Ele pleure, si fet grant deul

Se gise de les lui tous nus. De lermes sont moillé si eul.

Il n*i est mie, aillors estoit ; Molt se retorne la roinne ,

Parole o lui com se le voit. Primes adeoz et puis sovinne (supina).

Kni en son lit le taste et quîert. Ne puet durer, molt se demeine

Quant nel treove des point se 6ert : Ml't tret la nui( travail et paine.

332 BBNOIT DE SAIISTE-MORB

Quand enfin le joar commence à paraître , c au fil de Yznhe ■ , elle se lève en hâte sans attendre le secours de ses suivantes; c de mortelle c rage elle était éprise » , elle va courant trouver sa sœur. Virgile n'avait eu garde de lui donner cette furie , cette course haletante. Elle débute par lui dire : Je me meurs; et dans un dialogue très-rapide, entrecoupé par les questions précipitées de sa sœur inquiète : « D'amour je suis < éperdue , fit-elle ; je ne le puis celer : j'aime ; i mais quand elle veut nommer celui qu'elle aime , elle ne peut parler et se pâme. Quand enfin elle est revenue à elle , elle s'essaie à redire la confession que Virgile a mise dans sa bouche. Elle avoue son admiration pour le héros troyen , sa passion ; elle s'arrête seulement devant la promesse faite à Sicbée. Mais l'aveu ici est bien moins ménagé et plus violent. Elle le fait avec une franchise, une naïveté que ne connaissaient pas en leurs plus grands égarements les héros amoureux du temps d'Auguste et de Louis XIV, mais qui sont familières à ceux du moyen-âge et quelque peu à ceux du XIX" siècle.

Cil a espris le mien courage.

Cil m'a donné la mortel rage , Pour cestui muir tôt à estrous , Se pour ce non qu'à mon espous Promis amor à mon vivant, De lui feisse mon amant.

Cependant elle veut être fidèle à son serment ; elle renouvelle les terribles imprécations que Virgile mettait dans sa bouche :

Miex veull morir que je li meute.

Ainçois parte terre souz moi , Qui toute vive me trangloute , Et feu du ciel m'arde trestoute I etc.

Ici le trouvère ajoute à son modèle. Ce nom , que tout à l'heure elle ne pouvait prononcer, l'obsède; il faut qu'il lui échappe. « Elle n'aimera / personne autre, dit-elle > ; celui-ci, d'ailleurs, ne lui est rien. /

Ainz nel vi mes ne ne conui ^ f

Fors tant que ai ol parler, f

Eneas l'ai oï nommer. f

ET LE ROMAN DE TROIE. ' ââS

Et aussitôt c elle noircit et se pâma ; peu s'en fallut qu'elle ne fût

morte. ■

Eu tout cela, c'est la chair qui parle toute seule; c'est la nature qui éclate, la nature animale contre laquelle Tâme n'a pas tenté de réagir, que n'a refrénée ni contenue aucune culture morale.

Le trouvère traduit assez fidèlement (en mettant à part, bien entendu, l'él^ance et la délicatesse exquises} la réponse d'Anna, l'égarement de la reine, son oubli de toutes choses, tous les travaux suspendus (1). Dans Virgile^ quand l'infortunée est arrivée à cet égarement, Junou s'attendrit, elle demande grâce à Vénus et lui propose d'unir les deux nations. Oubliant en apparence leurs ressentiments^ les deux divinités s'unissent contre la faible mortelle et préparent à elles deux le piège où sa vertu va succombera Habitué à mettre les dieux en dehors de son œuvre, le trouvère ne semble pas avoir compris combien cette intervention des déesses relevait la chute de Didon ; il les a tout-à-fait éloignées du poème. Il a supprimé aussi la solennité de ces noces coupables qui les rachète (2) ; ce n'est qu'un entraînement vulgaire. Enée s'oublie dans le bonheur ; mais un messager des dieux vient lui rappeler l'ordre constant des destinées et le devoir pour lui « d'aller en Lombardie. i Le trouvère n'y fait pas' de façon , il réduit à ce seul vers l'intervention de Jupiter. Aussi l'impression produite sur Enée n'est-elle plus la même. Dans Virgile, quand il a entendu Mercure lui-même lui parler au nom du maître des dieux, il n'hésite plus un instant; il n'a plus qu'un désir, obéir en toute hâte, s'éloigner. Cependant, en dépit de celle présence divine, \^ prompte obéissance du héros nous étonne. Elle a aussi étonné le trouvère , tout moderne en ce point ; et , comme le divin manque chez lui, il donne bien plus de satisfaction à notre humanité. Énée

(1) Ne monte met «i» mun ne ton, Eq lieu haut .1. eo .1. i lieu bu;

De TouTrer n^est conte tenu ; Toul a goerpi pour Enea«.

Li mur purent estre rompu,

Notez qu'il n*y a plus trace du « miuaeque murorum ingénies. > Évidemment la question de style, ici, n'est pas soupçonnée.

(J) V. yCneij, Mb. IV, ?.

.... Prima et Tellus et proouba Juno Dtnt signum ; fulsere igoes et consciua iEther.

hésite, il est fort en peine, il voudrait bien demeurer. Cependant Didon est avertie de son projet de fuite. Avec sa répugnance pour le surnaturel, le poète n'a pas songé, comme son auteur, à mettre, à ce propos, en mouvement la Renommée qu'il avait tout à Theure pris la peine de dépeindre si longuement. « Ne sais, dit-il naïvement, si ce fut homme c ou femme qui Ta découvert à la dame. ■ Il reproduit assez exactement le dernier entretien des deux personnages, les touchants reproches de Didon , les explications confuses d'Énée , la réponse irritée de la reine, sa tentative dernière pour le rappeler. Il supprime seulement les avertissements funèbres , Tappel de Slchée , ces songes , ces apparitions , toutes ces manifestations des puissances infernales qui peu à peu entourent Didon et.Tattirent comme fascinée. Il est un personnage aussi qui s'est singulièrement modifié sous sa plume. La prêtresse massylienne, gardienne du temple des Hespérides, et chargée de nourrir le dragon qui veille sur les fruits sacrés, est devenue une vulgaire sorcière du voisinage (1).

Le trouvère n^a pas reproduit davantage le beau contraste qui est dans Tœuvre latine : cette admirable peinture de la nature tout entière apaisée, tandis que Didon est en proie à F insomnie. Nous la retrouvons seulement au lever du jour, sur la haute tour d'où l'on aperçoit la mer et la flotte troyenne qui s'éloigne les voiles gonflées par le vent. Mais ici le sentiment a tout-à-fait changé , et le dénoûment est tout autre. Dans Y Enéide le cœur de la reine n'est plus ouvert qu'à des pensées de vengeance. De par le patriotisme de Virgile, Didon mourante est condamnée à maudire. De son bûcher sortira l'étincelle qui doit allumer entre les deux grandes nations de l'antiquité une guerre implacable. Avant d'expirer, elle appellera à la vengeance contre les descendants d'Énée les fils de Carthage. Le trouvère s'intéresse médiocrement à la grandeur romaine , aux débats de. Carthage et de Rome ; il a montré en passant le

Molt fort cho8« li est legtere :

Ele devinne et giète sort Et ressuscite home de mort, Le soleil fait bien esconser A miedii et retoroer Droit arrière vert Oriant ; De la lune fait autretant ,

Ele la fait nouvele oa plaine m fois>oo un la semaine ; D>ofer trait infernaus figures Qui li «ferment ses augures El fait amer, et fait haïr.

De toutes riens fait son plesir.

lien du poème avec Tbistoire de la Ville éternelle ; il D*y reviendra pas.

. ÂQSsi, Didon chez lui est-elle moins possédée par le désir de la vengeance. D'ailleurs , îe christianisme a mis sa marque sur ces vieux poèmes. Là où Tantiquité proclamait la légitimité , la sainteté même de la vengeance , la poésie du moyen-âge place le pardon. Dans le Roman de Thèbes, ithes, tombant sous les coups de Tydeus , pardonnera à son vainqueur ; Didon n'est pas moins clémente. Déjà son dernier entretien avec Énée ne se terminait pas , comme dans Virgile , par une malédiction , mais par une

V parole douloureuse et résignée : « Puisque je ne puis le retenir , qu'il « s'en aille ; moi , je n'ai plus qu'à mourir (1). » Elle est désespérée, elle gémit de sa faute , elle ne pourra survivre à l'abandon ; mais sa faiblesse même la dispose à l'indulgence. Quand elle a vu s'éloigner le perfide , l'amour est encore dans son sein ; elle s'évanouit , elle est tantôt brûlante et tantôt glacée ; son cœur bondit et tressaille (pantoise) ; elle essaie encore de rappeler le fugitif : « de sa manche de blanche hermine elle lui fait signe cent et cent fois. » Elle se décide enfin à mourir ; mais sa dernière parole est un pardon ; elle répète expressément le mot par deux fois : « Il m'a ocise à moult grand tort. Je lui pardonne ici ma mort« En signe d'accord , d'amour et de paix , elle baise ses parures et son lit » : Je vous le pardonne , sire Eneas », et le nom d'Eneas est le seul qu'en expirant , étouffée par le sang et la fumée , elle trouve encore le force de prononcer.

Nous avons insisté sur cette partie du vieux poème, parce qu'on y peut juger le procédé de l'auteur ; on y voit ce qu'il emprunte et ce qu'il laisse au poète latin. Je ne prétends pas pourtant le suivre pas à pas, mais signaler seulement ce qu'il y a de plus original dans son imitation.

Entre toutes les inventions de Virgile, celle de la descente aux enfers était faite pour intéresser ce moyen-âge qui accueillait avec tant de

^ complaisance le récit dii voyage au purgatoire de saint Patrick , et qui allait, un siècle et demi plus tard, enfanter le rêve sublime et lugubre de la Divine Comédie. Ici , comme dans Virgile , le héros troyen est conduit au séjour infernal par la sibylle ou «Sébile » ; mais ce n'est plus la prophé-

(1) V. Entas, f- 82.

Aot 5*en ; moi estouvra mourir.

tesse que nous coDDaissions ; elle ne révèle plus à Énée les menaces de Tavenir ; le poète a sapprimé Tadmirable scène de l'inspiration ; quoique Tauteur l'appelle t sage prestresse et très-sage devineresse'», ce n'est plus qu'une terrible sorcière semblable à celle que faisait appeler Dido. Eneas la trouve à la porte du temple, t toute chenue , échevelée ; elle « avait le visage noir et Troncé , la Tace jaune et empâlie ; elle semblait « femme de maie part. » Le trouvère a supprimé aussi l'admirable invocation du poète latin, qui s'arrêtait au seuil des demeures mystérieuses, et demandait avec tremblement aux dieux d'enfer la permission de révéler leurs secrets. La majesté et la terreur des peintures latines vont être partout ici remplacées par la laideur. Cette poésie semble en avoir soif, le mot se retrouve partout. « Au commencement, dit le trouvère , ils c trouvent quantité de c laide gent > : mort et douleur, faim et soufc franco, et puanteur, et plaintes, et pleurs, et félonies. > Il se contente de les énumérer ; les développements poétiques , qui étaient comme une belle draperie enveloppant les funèbres apparitions, ont disparu ; il ne reste que les squelettes. L'entrée de l'enfer dans Virgile était effrayante ; ici elle est < laide. » L'arbre des songes, l'orme ombreux, immense, de Virgile est devenu c un arbre laid , molt ancien, laid et moussu, i Le trouvère ne soupçonne pas < les beautés de l'horreur i. Charon, c le c dieu du passage i , ne peut échapper à cet enlaidissement général. Au lieu du personnage imposant, de la verte, et puissante, et divine vieillesse qu'a peinte Virgile, au lieu de ce titan de Michel-Ange si bien reproduit par E. Delacroix, le trouvère nous peint un vieil homme grotesque. La transformation mérite d'être étudiée de près ; nous surprenons là toute une veine particulière d'imagination, c II était vieux et laid^ et rechigné, c et tout chenu et froncé. Il eut le visage noir et confondu, le chef c mêlé et tout chenu, les oreilles grandes et velues, les sourcils gros et € moussus , les yeux plus rouges que charbon , longues la barbe et la « moustache (i). i Mais c'est surtout dans la peinture de Cerbère que le poète s'est donné

Viels ert et laii et rechingoiez El tous chanai et tous frondes ; Le tU ot oegre et confondu , Le cliief mellé et tout chanu ,

Oreilles (grandes et velue*, SorciUe» grosses et moussues , Les euls plus rouges que charbon Longue la bsrbe et le guernon»

carrière.^ Virgile le représentait seulement immense, aboyant, le dos hérissé de couleuvres. Le trouvère nous peint un de ces monstres fantastiquement effroyables, comme l'imagination peureuse du moyen-âge en tordait en forme de gargouilles, en enroulait dans des mêlées étranges^ à quelque vieux pilier saxon ou aux chapiteaux de ses cathédrales. C'est ici que la laideur triomphe ; Tauteur lui-même nous avertit : c Trop par « est laid à démesure et de trop terrible façon. 11 a les jambes et les c pieds velus et les orteils tout crochus, de grands ongles comme griffon, t le dos aigu et recourbé, le ventre gros et enflé, une grande bosse sur < réchine, la poitrine sèche et maigre, les épaules grêles, les bras gros, t les mains crochues. > La laideur est partout , naïve , franche , surabondante, débordante. Au lieu des sombres peintures du poète ancien, nous avons un enfer tel qu'on le représente dans les fêtes de village pour effrayer les bonnes gens.

Le trouvère a cependant conservé la plupart, des inventions de son modèle : le Fleuve d'oubli, les Enfants vagissants, Minos sur son tribunal, les Victimes d'amour, et parmi elles Dido qu'Eneas essaie en vain de désarmer. Nous retrouvons ici les guerriers morts en combattant, la terreur des Grecs, « la mestre cité d'enfer, une belle cité > , dit pour la première fois le poète , et les principaux supplices. Le poète en a abrégé rénumération , mais il a corrigé son auteur en un point : sous l'influence do christianisme , il a essayé de peindre de couleurs nouvelles l'éternel tourment. Aux rochers, aux roues, à l'immobilité, il substitue une torture d'une autre espèce, une espèce de torture morale, qui, en dehors de tout détail physique, est plus terrible et se suffit à elle-même (i).

(1) Uoec t 1 feu parmeoable,

,N'en ist lomiere ne clartés ; U art et bmle Ut dampaes ; 11 lea art et ai les tormeote.

Ne de repos n*ont nul aUnte , En tonnent sont et en dolor :

Et molt les tormente poour, Pooureui sunt et seuffrent maL Ainsi ne sunt pas li mortal ; Quant aucun «rient .1. fort torment, La poour pert dès qu'il la sent. Mes ceus tormente la poour Gommunalment o la doulour.

Li mal sunt grant et pooreua :

Li feu ârdant e tenebreua ▲ fin u*estraingnent li tonnent ; U durent sans definement.

lluee TÎt Mort, et fin comence , Definement y a croissanre , Destruission restorement , Ne faut por fin ne por torment , Molt les tormente et crucie ; Et si ont pardurable Tie.

A fin les tret parfetemeut Et dure par durablement.

Ils arrivent enfin aui Champs-Elysées « où les saints hommes étaient « en clarté, grand repos et Télicité : en grand douceur ils y étaient ; les « champs étaient tout fleuris, grand joie y abonde, toujours y a liesse et f fête. V Eneas y rencontre son père, qui lui révèle les futures grandeurs de sa race. Mais le trouvère a supprimé le solennel début de son discours, le beau développement platonicien que peut-être il ne comprenait pas bien lui-même , et que son auditoire n'eût point compris . du tout. L'évolution millénaire des âmes est remplacée par un ardent désir de monter sur la terre. De toute la longue lignée des héros de Rome il n*est resté ici que quatre noms : Silvius, Romulus, Julius César le preux, et César Augustus, qui aura le monde sous sa puissance. Anchises annonce très-sommairement à son fils leur gloire et les grandeurs de Rome, et le reconduit en hâte par la porte d'ivoire.

Nous avons, à là suite du . vieux trouvère, achevé la première moitié de V Enéide» la plus belle, de beaucoup, aux yeux des modernes, et nous n'avons encore parcouru que trois mille vers du poème français, c'est-àdire à peine les trois dixièmes de l'œuvre entière. La remarqué a son importance ; on voit que ce qui séduit l'écrivain du XIP siècle, ce ne sont pas les beaux développements poétiques qui nous charment nousmêmes « c'est la partie qui renferme le plus de récits.

Il ne néglige aucun de ceux que contiennent les six derniers livres ; j'y veux seulement relever quelques traits caractéristiques. Le trouvère a élagué ce qui tenait à des habitudes religieuses particulières à l'antiquité , ce désordre sacré où Amata entraînait sa fille et toutes les femmes du Latium ; mais il a conservé soigneusement t la faible occasion et ['assez peu de commençaille » d'où, selon Virgile, est sortie celle terrible guerre, cette histoire du cerf apprivoisé de Sylvia, la fille de Tyrrhus, tué par les Troyens, et il a donné à celte aventure une couleur et une importance toutes nouvelles. Il ne s'est pas contenté de reprendre la peinture de Virgile en y ajoutant une foule de détails merveilleux. Le poète latin , satisfait d'avoir mis les deux peuples aux prises, passait vite ; le trouvère s'arrête avec complaisance, heureux d'avoir à peindre une belle chasse héroïque et chevaleresque, assaisonnée de tuerie et de pillage. Il la prolonge à plaisir. Âscagne s'attache à la poursuite de son cerf avec une ténacité singulière : quand il Ta mortellement frappé, et qlie les paysans

de la contrée essaient de le lui disputer, il enlève sa troupe par un discours jovial et plein d'entrain, où Ton reconnaît l'accent du temps.

Que faites vous franc chevalier?

Le cerf demeure a escorchîer ; Bi^n i pourrons tant demorer Qu'il n'iert mie cuit au digner.

Chascuns à fière de Tespée ; Si i ferons forte penrée.

A la viande devons trere ; Car de ce a chascuns afere.

Il lui faut son cerf, il ira le forcer jusqu'au fond du cbâtelet de Tyrrhus ; pour ravoir, il fera un siège en règle, et emportera la place d'assaut. Enfin , il le tient et l'écorche ; et , ce qui est un trait de mœurs , les Troyens ne négligent pas en passant de tout piller dans la maison , et de charger des sommiers de butin.

La difTérence d'habitudes a mis partout sa marque. Inquiète pour son fils ici comme dans V Enéide, Vénus voudrait lui donner des armes d'or et d'argent si bien travaillées qu'elles ne pussent être faussées ; elle va les demander au dieu qui forgeait les foudres de Jupiter. L'auteur sait que l'entreprise est difScile , qu'entre les deux immortels il y a eu c mautalent maint jour. » Cependant le divin forgeron cède aux séductions de son épouse , et c après trois mois et un petit plus • de travail , il lui remet une armure merveilleuse. Mais le bouclier d'Éuée ne porte aucune sculpture : cette ornementation est trop étrangère aux habitudes militaires et à l'art du temps ; les pierres précieuses, semées à profusion^ ont remplacé le divin travail.

Pour nous donner une idée de la bonté de l'épée, le poète suppose une épreuve qui est bien dans les conditions ordinaires de cette imagination qui ne demandait rien moins à l'épée des preux que de trancher des montagnes. Yulcain l'essaie sur son enclume , large de sept pieds^ épaisse de neuf, et que quatre bœufs ne pourraient déplacer ; l'épée en fait deux parts, • sans plier ou s'émouvoir. ■

Cette même tendance à outrer partout les couleurs se retrouve dans le portrait de Cacus. Ce n'est plus seulement le redoutable brigand de

BENOIT DE SAJNTE-MOBE

V Enéide, mais un anthropophage (1). Il est' à noter en ce point qu*il semble avoir répngné à Fauteur de nous montrer Hercule^ roi et fils de dieu, conduisant des bœufs comme un vilain, il ne s'explique pas sur le larcin de Cacus ; il se contente de nous dire que c le dieu Ta tué pour un « méfait quMl lui fit. >

Le poète du XIP siècle n*a pas oublié le touchant 4 tableau de Tamitié et de la mort de Nisus et d'Euryale. Les mêmes hommes qui s'intéressaient si vivement aux étranges aventures A^Amis et d^Amiles, et aux détails parfois grossiers et révoltants de leur héroïque affection, devaient lire avec bonheur le récit de la tendresse passionnée des deux Troyens. C'est un des passages du poème latin que le trouvère a traduits avec le plus de soin. Il en a conservé presque tous les détails et les a rendus avec intérêt ; Texpression de Tamitié des deux jeunes gens est restée touchante. Le discours que le poète met dans la bouche de Nisus , quand il s'aperçoit qu'Euryale ne Ta pas suivi , a de la grâce et de l'émotion. Il s'y mêle une certaine recherche ; le Roman de Troie portait les mêmes raffinements dans la peinture de l'amour. Le poète croit à une mystérieuse correspondance entre deux âmes qui s'aiment (2). Il ne nous parle pas du désespoir de la mère d' Euryale. Avec une liberté dont il nous donne bien des preuves^ il transporte ailleurs ses plaintes et les prête à la mère de Pallas dont n'avait pas parlé Virgile, qui faisait plus seule la vieillesse d'Évandre.

Cette partie du poème a pris chez lui une couleur toute nouvelle. U a reproduit, il est vrai, les derniers adieux d'Énée à Pallas, qu'il traduit avec beaucoup de délicatesse et de grâce , et la douleur du père ; mais il a modifié d'une façon très-marquée les inventions du poète latin. Celui-ci, soucieux avant tout de l'honneur de son héros et de son rôle providentiel, ne donnait à Ëvandre qu'une douleur contenue. Il pleure son fils, mais il semble avant tout préoccupé de ne point incriminer les Troyens. Dans sa douleur même, il ne veut pas blesser son puissant allié.

Quant il avoit un homme pris Il l*ocioi(, le sanc buvoit ,

<2) V. ^neis, Ub. XI, y, 158-159.

N*est pas encor mort mes amis»

Je sens quVocor est mis cucrs vi* ;

La chair et \^i os en roenjoit ; 11 ue mcnjoit se home non.

S<ï il seutist doulor mortal Mon cuers seotist toute aulretal.

Il sanbte se consoler en pensant qae Pallas est mort pour une si grande cause. Il ne croit pas avoir trop payé de son sang Thonneur de la servir, ïl y a là nne vénération de Rome^ un sentiment de ce qui est dû à sa grandeur, qui Fait songer invinciblement aux courtisans de Louis XiV, et à la réserve monarchique de leurs douleurs en présence du maître; c^est ainsi qu*un familier de Versailles eût pleuré son enfant mort pour le service du roi. Yirgile a eu soin au^si de ne pas amener la mère de Pallas auprès de son cadavre ; il sait que la douleur maternelle Èe saurait garder ces ménagements respectueux : il nous avertit par la bouche d'Évandre qu'elle avait devancé son fils dans la tombe. Le vieux trouvère est à la fois plus héroïque et plus naturel. Il insiste sur les exploits* de Pallas. Les Troyens qui accompagVient son corps montrent an roi avec orgueil les prisonniers qu'il a faits, les armes et les chevaux qu'il a enlevés aux ennemis ; ils comptent ses « che- « valeries. > Du discours d'Évandre le poète français n'a gardé que sa douleur d'avoir trop vécu, et il a transporté ici la peinture qu'avait donnée Virgile de la douleur de la mère d'Euryale en la faisant bien autrement emportée et violente. Nous retrouvons en cet endroit entre Fart antique et l'art du moyen-âge ces différences que nous avons signalées déjà^à propos du Roman de Troie et d'Andromaque. La mère de Pallas maudit les Troyens, elle éclate en reproches et en outrages (1). Elle Hiaudit les dieux qui n'on^ pas su défendre son fils ; elle renonce à leur culte , elle doute de leur puissance ; Femportement de son chagrin va jusqu'au blasphème (2).

Mais ce n'est pas la seule addition que l'auteur du XIP siècle ait faite ici à son texte. Virgile» plus empressé de parler au cœur qu'aux yeux, n'a pas songé à nous peindre la sépulture de Pallas. Le poète

(1) Mar Tit le« onques TroyeiMJ 0Qque»]d*eu5 n*oi se mal noo Et fauteté et traisoo.

Maudite soit lor sorvenué !

(2) Jamet nul deu n^aorermi

Ne hoooor mèi ne lor ferai ; James n*auroDt de moi serrise Mal ai or sauf le sacrefise Que lor fesoie chascun jor.

Lor aaleCoi nous a gffevé,

MaoYCse foi nous i portoient.

Ou il ont esté endormi Ou mes prières n*ont ol , On ne pue^t home sauver Garantie vie ni tenter.

11 m*oot montré mauvesement Que il puiisent onques noiaot.

du moyeù-âge , qui ue laisse échapper aucune occasion de décrire , nous peint le caveau où l'on a placé le cercueil ; il compte « les piliers dorés, c les tabernacles, les œuvres de peintures, les bonnes entaillures, les < carreaux de marbre taillés à bêtes et à fleurs. » Il nous décrit les quatre lionceaux qui supportent le cercueil , le pavé de cristal et d'ivoire, le toit d'ébénus, Taiguille argentée qui le surmonte, ornée d'un pommeau sur lequel est un oiseau d'or, fin , et la lampe oii brûle une pierre merveilleuse, le besto (sic), que rien ne peut éteindre, et qui ne se consume pas. Il raconte l'embaumement de Fallas, et nous rapporte l'inscription qu'on a gravée sur le bord du couvercle de la tombe (1). L'histoire de Camille (2) présente des embellissements analogues (3).

Nous avons signalé en débutant l'allure toute nouvelle que , sous l'influence des mœurs de son temps, le poète donnait aux discours qu'il emprunte du latin. Gela se marque d'une Taçon piquante dans son récit de l'altercation entre Turnus et Drancès. C'est un de ceux où l'on sent le mieux la différence des mœurs , où l'on voit combien celles du XII* siècle sont plus rudes , et en même temps plus franches et plus naturelles. Le ton, dans le poète latin, est plus oratoire; ici il est plus familier et plus personnel encore ; l'auteur a coupé davantage le dialogue , et lui a donné plus de vivacité et de mouvement. Du discours de Turnus il n'a gardé que les outrages à Drancès, qu'il s'est plu à amplifier. Il en a fait une longue raillerie surabondante , excessive, brutale ; Turnus se gausse à souhait de son adversaire. La scène est prise sur le vif : c'est ainsi , avec ce sans-façon et cette verve gouailleuse que discutaient les barons français des croisades.

Par vous conquerré je petit ; Encore est iouz sains vostre escu ,

(1) Nous rayons rapportée plus haut (V. p. 282).

(2) Il a quelque peu modifié sa physionomie :

Ne fu famé de tel MYoir, Molt ert sage preui et cortoise.

de bellatrix il^a fait :

Molt par amoit chevalerie, Le jour if^rt rois, la nuit roioe.

(S) Il a fait dans ce passage des additions d*un autre genre à Virgile. 11 met dans la bouche du meurtrier de Camille un discours où il a prodigué les jo?ialités soldatesques et grossières ( V. Eneai, f> AS). On y retrouve un souyenir de Juyénal :

Bien pourriez être lassép, Mais ja n'en seriea saoulée.

ET LE ROMAN DE TROIE. â/^3

Que en besoing ne fut véu.

Se avions plez à tenir ,

Bien vous i feriez ouïr.

Vous vous deffendriez de touz ,

Uuee seriez vous moult prouz ;

Mes là où Ion se doit combatre

Ne vous voudriez pas embatre.

Tex si embat qui le compère.

N'i a des enfanz vostre mère

Ne mes que vous , si le gardez.

Batail^ a fere n'est sautez.

Vous n'estes pas musars ne fox ;

Car se ne cremissiez les cox

Bien croi que iriez avant,

Et ferriez (frapperiez) dès maintenant ,

Se cil à cui vous combatriez

Aioient tuit les poins liez.

Vos armes sont cbier achatées ;

Si doivent bien estre gardées.

Se vostre escu estoit perciez

Voips en seriez domagiez

Tant com l'aurez ainsint entier

Ne le convendra à changier.

Cheval avez courant molt tost ,

N'a plus isnel en trestot l'ost ;

Mes vous Tavez si bien apris

S'il voit armes , tost est restis ;

Mais molt est bien duisMe fouir,

Ne s'en puet nus à lui tenir.

Quand un po vous tourne à destresse

Plustôt fuiez que chien en lesce

De la langue vous combatez.

Le trouvère semble plus favorable à Drancès que ne Ta été Virgile. II nous dit quMl D*y avait plus sage en la cour, ni qui sût mieux donner un loyal conseil ; seulement il se piquait peu de chevalerie. Il n'a pas ici les habiletés de parole , les savantes perfidies du Drancès latin ; il est plus franc et plus provoquant vis-à-vis de Turnus. Il confesse naïvement l'intérêt qu'il prend à sa propre personne, mais il démasque avec

UD brutal bon sens ce qu'il y a d'égoîsme dans rbérolsme de Turnus. fl II proclame, dit-il, que puisque Latinus lui a donné sa fille et sa terre , il entend n'y pas renoncer , et Eneas ne pourra la conquérir que mainte gent ne le paie chèrement: avant en mourront des milliers d'hommes. Il les met aisément en jeu, car ils ne lui coûtent rien. Il ferait deuil petit si nous y restions tous. Peu lui importerait qui y périt, pourvu qu'il eût en paix le fier. » Et quand Turnus Ta accusé de lâcheté, il lui répond qu'il se pique peu d'héroïsme pour une affaire qui le touche aussi médiocrement. C'est à celui-là de Taire œuvre de prouesse jqui doit en recueillir le profit, c S'il en peut gardef son corps , il ne s'y laissera pas prendre »; il sait que s'il y restait^ « le deuil en serait bientôt pleuré. » Si jusqu'ici, ajoute-t-il, t j'ai su m'en garder, je le ferai mieux encore désormais. » Il déclare au roi avec plus de franchis^ encore que Turnus peut aller chercher sa femme et son fief sur le champ de bataille en face d' Eneas. Quant à nous^ dit-il en finissant, je te le déclare, c nous n'octroyons pas que personne y meure plus, sinon eux deux. »

Nous retrouvons encore une fois les deux adversaires en présence aux portes de la ville. Turnus apostrophe son ennemi; mais il n'a pas le dernier mot : Drancès lui riposte avec une nouvelle verve. L'auteur semble prendre parti pour lui ; c'est une protestation du bon sens gaulois qui trouve assez mauvais que les petits fassent toujours les frais de l'héroïsme et de la gloire des grands. Que de fois les pauvres gens dont on faisait des héros à leur corps défendant n'ont-ils pas dû dire avec le poète :

Par vostre cors fêtes la guerre, ^ Mes de ce n'avez vous talent, ^

Fere voulez par autre gent.

. \ . .Ce n'est pas giex De oombaire vous ent touz siex.

Tant con pourrez gent aramir' Qui se lessent pour vous mourir.

N'irez pas avant au besoing.

Ainçois vous tendrez de bien loing.

Vous avez la tecbe au vilain

Qui en tel lieu huie son chien Où n'oseroil aler pour rien.

Vous voulez par autrui main

Le serpent traire du buisson.

Ne hocherai pas les buissons Dont pensez cueillir les moissons.

Je ne veux pas pousser plus loin cqs rapproebements. Je veux seulement , pour finir , détacher du poème un épisode qui y tient une grande place et qui appartient tout entier au trouvère» Il reocoutrait dans les derniers livres de F Enéide le nom de Lavinia. Virgile s'est contenté do la nommer , sans songer à lui Taire une histoire. Ce n*est pas Tamour qui conduit Énée auprès d'elle, c'est la volonté des dieux et l'ordre immuable des destins. Mais le poète français a trouvé qu'il y avait là une lacune , .que ses auditeurs regretteraient le Roman de Lavirue , et il a voulu suppléer au silence du poète latin. Sur ce nom seul il a bâti toute une longue histoire. Quand Lavine (Lavinia) paraît pour la première fois dans le poème , nous n'en avions pas encore achevé les quatre cinquièmes , désormais il sera rempli tout entier par elle ; c'est à elle que le poète rapportera tous les événements , modifiant ainsi complètement VlEnéide et lui donnant un dénoûment tout nouveau.

Le trouvère a su fixer cette fugitive apparition qu'on entrevoyait à peine dans le livre latin , l'animer et lui donner une physionomie très* individuelle. Il se platt en général dans ces conditions ; il semble que c'est alors seulement que son imagination, se sentant à Taise , se donne libre carrière. C'est ainsi que, dans la Chronique des ducs de Normandie^ il a brillamment développé l'histoire d'Ariette ; que , dans le Roman de Troie , il invente Briséida et ses aventures , et c'est une présomption de plus, et non des plus faibles, en faveur de l'attribution de YEneas au même auteur. C'est là que, n'étant gêné par aucun souvenir, il dissertera librement sur la puissance et les effets de l'amour, qu'il peindra avec délicatesse , parfois même avec subtilité , les troubles et les agitations de deux cœurs , qu'il tracera un tableau original.

Lavine nous représente l'ingénue au moyen-âge. Par elle se complète cette galerie de femmes que nous avons vue apparaître dans le Roman

de Troie, mais où ce type manquait. Polyxène pourrait en avoir quelque chose ; mais la peinture de V ingénuité appartient à la Comédie , à Tamour heureux. Le peintre dé Polyxène , préoccupé de sa fin tragique , s*est attaché à représenter en elle surtout la chasteté fière , la dignité et la résolution dans la mort. Il restait à tracer un gracieux et piquant portrait : celui de Tingénue de la comédie, de la jeune fille qui ignore tout encore, mais qui a la meilleure volonté de tout savoir, qui écoute avidement, et à qui déjà son co^ur en dit davantage , timide et rougissante, et pourtant déjà prête aux plus grandes audaces, et, par sa naïve témérité, déjouant toutes les surveillances. Cette image nous la retrouvons dans cette Agnès du XII® siècle.

On peut dire qu'il y a plusieurs ingénuités, ou plutôt qu'il y a plusieurs façons de la peindre ; il en est deux surtout : Tune qui lui est sympathique, Fautre maligne, qui s'en amuse; Tune préoccupée surtout de nous dire ce qu'elle est, l'autre de chercher comment elle se dissipe; l'une montrant la pureté, la chasteté, l'innocence de l'ingénue; l'autre ses 'curiosités, les embarras où elle jette celle qui la possède, ses ruses, ses roueries naïves ; la façon de l'idylle et la façon de la comédie. La première essaye de remonter à l'enfance de l'humanité , à l'heureuse innocence du monde naissant ; elle indique chez ceux qui essaient upe telle peinture une simplicité d'âme réelle ou laborieusement retrouvée par un savant effort d'imagination ; l'autre appartient à des temps civilisés , où l'on aime beaucoup les femmes et où on les estime assez peu tout eu les adorant; où on les regarde comme des êtres dangereux et charmants et surtout perfides , prêts à tomber dans tous les pièges comme à les tendre tous ; où l'on se platt à étudier le premier éveil de cette malice , de cette adresse , sous les apparences de la simplicité et de l'ignorance absolue. On pourrait dire que , dans notre littérature , la première de ces images , qui est l'innocence plutôt que l'ingénuité , n'a été tracée qu'une fois , n'a été peinte qu'une fois, lorsque le XVIIP siècle, blasé, essayait savamment de revenir à la nature; ce fut la gloire d'un élève de Rousseau. Au contraire, de tout temps, en France, on s'est complu dans l'autre peinture ; on l'a tracée avec plus ou moins de sympathie , plus ou moins de malice. Molière est dans le premier cas ; dans une

pièce d*uDe grande gaieté, avec cette enfant gauche et ignorante qui pourrait être si aisément ridicule, il trouve moyen de nous attendrir presque pour elle, et, dans un rôle dont les situations sont des plus scabreuses , il garde à sa peinture une remarquable délicatesse. Le XVIIP siècle y porte un esprit différent et y prend un plaisir extrême, plaisir de libertin blasé, qu'affriande la très-lgrande jeunesse. On retrouve V ingénue dans tout le théâtre de Favart, dans la Chercheuse d'esprit, dans Annette et Lubin, etc. ; elle est dans presque tous les tableaux de Boucher. Le poète du Xir siècle y met surtout de la gaieté, avec les couleurs de son temps, une franchise de désir quelque peu brutale , une impétuosité de sens qui se révèle dans la liberté du propos et des pensées, un sentiment tout physique de Tamour.

Un jour , Amata qui , dans Benoît comme dans Virgile , favorise

Turnus , est seule avec sa fille. Elle veut s'assurer de Tétat de son

cœur ; elle craint quMl ne se soit laissé prendre aux séductions de

rétranger. Elle lui dit qu'elle doit détester celui qui prétend la

ravir par la violence à Tépoux qui lui est promis et qui pour elle se

jette en de tels périls : elle veut savoir sMl est aimé de Lavine. Mais

Lavine ne sait ce que c'est que l'amour et le demande à sa mère.

Celle-ci évite d'abord de répondre ; enfin a ton cœur , dit-elle , t'ap-

c prendra à aimer. > Cependant comme la jeune fille insiste, elle lui

répond qu'on ne peut en parler sans l'avoir senti , a que celui-là seul

« peut bien parler d'un mal qui eu est souffrant (1). — Amour est donc

« une maladie, demande Lavine. — Nennil, mais bien petit s'en faut,

c répond Amata, qui semble oublier quelque peu qu'elle plaide pour

f l'amour de Turnus. »

Une fièvre quartaine valt ; Pire est amor que fièvre ague :

D'amor estuet sovent suer Et refroidir, frémir, trejnbler, Et sospirer et baaillier

(1) S*or AToies infermeté,

Mieos saroiet par Térité Des angoûses que Motiroiet Et des dolors que tu aroies.

Qui lors t*en vouroit demander M*en saroies tu mieus conter Qui en seroies bien certaine Que celé qui eQ seroit saine ?

Et perdre tôt boivre et manger

Muer color et espasmir Geindre, plaindre, pâlir, penser Et sanglotir, veillier, prier.

A ceile peinture médiocrement séduisante, Lavioe .s'écrie qu'elle ne veut point être malade. En vain sa mère ajoute : a c'est un niai, il est vrai, « mais un mal plein de douceur. — One de bon mal n'ouïs parler » , répond la jeune fille. La reine insiste ; elle veut lui faire entendre qu'Amour guérit les maux qu'il a Taits, qu'à ses douleurs mêmes sont mêlées des douceurs infinies. On voit ici qu'Amata a lu Ovide et le récit des malheurs de Dapbné. c Regarde, dit-elle, au temple, comme ff Amour est peint subtilement, et tient deux dards eu sa main droite < et une boîte en la gaucbe: l'un des dards a une pointe d'or qui fait c aimer , l'aulre de plomb qui fait haïr (2). » Mais elle étale en vain toute son éloquence et les distinctions subtiles et les ingénieuses antithèses qu'on a si souvent brodées sur ce thème, Lavine répond que c'est assez pour elle de l'entendre nommer.

Mais bientôt ses résolutions vont changer, et l'auteur a tracé ici, d'une façon assez piquante , comme une contre-partie de la scène précédente. Ce doux mal qu'elle ne voulait pas connaître, quand il était question du protégé de sa mère, elle va le sentir pour un autre. Eneas, suivi d'un brillant cortège, est venu, sans armes, caracoler sous les murs de Laurente. A sa vue, le cœur de la jeune fille s'est ému ; Tamour tout à coup s'est emparé d'elle : le roman a déjà inventé le coup de foudre.

Le personnage pour lequel Lavine s'est si vite enflammée ne peut être évidemment celui qu'a peint Virgile. Son Énée ne saurait être le héros d'un roman de jeune fille. Aussi le trouvère n'a-t-il pas cru devoir garder les trois traits principaux que lui a donnés le poète latin : f pius, ■ pater, lacrimans. »

(1} Garde el temple confaitement

Amors est paint aoltilemenl Et tient dos dara en sa main destre Et une boiste en la senestre :

Li uns des dan est d*or en som Qui fait aimer, Taltres de plôti Qui fait hoir diversement.

â50 B£N01T DE SiklNTE-MORE

^ Il supprime le titre de père parce qu'il n'a pas la reconuaissance filiale et patriotique de Virgile. .

Je ne vois pas, il est vrai, qu'il ait sougé à le faire jeune; mais il lui a donné tous les mérites chevaleresques. C'est un vaillant et puissant homme de guerre. Quand il a conquis le cheval de Lausus, il bondit en selle tout armé. Il est beau , et sa beauté efface celle de tous les Troyens. Dans Virgile , telle beauté lui était communiquée à certains moments et par un don particulier de^ Vénus ; ici, il est toujours le plus beau des hommes. A Carthage, tout le monde l'avait reconnu à sa fière mine ; quand il paraît sous les murs de Laurente avec les siens, les assiégés admirent la belle prestance des Troyens, la richesse de leurs vêtements et de leurs armures, i Mais tous les « passe de beauté Eneas qui leur seigneur était ; chacun le loue qui c le voit ; ils disent qu'il est moult geut et beau , ils en font grand < éloge par les créneaux. Tous par la cité le louent et de prouesse I et de beauté. » C'est sa beauté aussi qui frappe d'abord Lavine.

Il a toutes les perfections amoureuses que . réclamait la chevalerie , et c'est même pour cela sans doute que le poète, qui, pour être fidèle à sou original, avait été obligé, en racontant son aventure avec Didon, de le montrer dans une situation assez embarrassée , a tenu à honneur, en peignant à loisir sa passion pour Lavine, de ^ lui rendre tout son prestige.

Lavine^ en le voyant, s'est sentie bi*ûler et transir : les développements du poète rappellent la pièce fameuse de Sapho, dont il a trouvé récho dans la littérature latine. La jeune fille écoute avec inquiétude les mouvements de son cœur, f Serait-elle donc atteinte de ce mal doqt lui parlait sa mère? » Et, dans un monologue de plus de deux cent cinquante vers, elle se plaît à analyser ses sensations nouvelles. L'art plus savant de Molière s'est bien gardé de tracer un semblable tableau; son ingénue l'est plus complètement et plus délicatement ; il faut qu'Arnophe l'éclairé sans cesse sur ce qu'elle éprouve, la force à se l'avouer et à se l'avouer tout haut : l'amour s'empare d'elle sans qu^elle le sache el sans qu'elle le dise. L'ingénuité de Lavine a plus conscience d\ ;ii3-même ; ^-^ ^st ^jIus causeuse, et elle cause avec bel esprit. Elle . e souvient % ce que lui a dit sa mère, et son inquiétude joue avec ses souvenirs.

Je sens les maus et les dolors Que ma mère me dit d'amers.

U est li rasoagemens , La boiste et tos li ongemens ?

Ce me disoit ier la roïne Que amor porte se mecine Et qu'il saine soef sa plaie • ••• •••••

Je quit que la boiste est perdue, U li pusons est espandue.

Elle a voulu se sousiraire à la puissance de Tamour, Tamour se tenge d'elle. II Fa Trappée de la flèche d'or qui fait aimer; il a frappé sans doute Eueas du dard de plomb qui fait ba!r.

Or sai je ja d'amor assez

Bien me disoit ma mère voir :

Ne pooie pas tant savoir

Par nule altre come par moi

Molt en suis sage, molt i voi ;

.Âmors à Tescole m'a mise, ,

En poi d'ore m'a molt aprise.

Amors , molt sai bien ma leçon ;

Or ne m'as tu lit se mal non ,

Del bien me redevroies lire.

Le poète se plaît à cette idée de peindre Técolière d*amour ; il va dans un instant mettre de nouveau des idées semblables dans la bouche de Lavine, mêlant Tespril à la naïveté (1). Elle ne peut cependant se faire d'illusion ; elle se sent toute changée et pâlie et décolorée. L'œil de sa mère ne pourra s'y tromper. Si elle l'interroge , elle ne veut pas mentir , elle lui confessera qu'elle aime ; mais comment nommer celui-là même qu'elle lui a défendu d'aimer? Sa mère la tuera. Que lui importe, après tout? Elle ne voit plus à sçn tourment d'autre remède que la mort.

(1) Ta m*apréM hui grant leçon : Repow toi, folo LaTÎne ;

Ifi ot un mot se do mal non ; Bien doia ceste leçon fermer ,

Car me relia do ta mecine... Trop la sai je bien recorder.

On peat remarquer dans les deux passages cet emploi du mot lire, enseigner, C*est de là que viendra plus tard le nom des Lecteurs royaux du collège de France.

Mais Eneas ne soupçonne pas combien il est aimé. Les sensations des personnages de la poésie du XIP siècle sont aussi violentes que rapides ; Lavine, le voyant s'éloigner sans jeter même un regard de son côté,se désole et tombe évanouie. « 11 a emporté mon cœur ■ , s'écrie-t-elle en revenant à la vie.

Après une nuit d'insomnie et d'agitations plus naïvement peintes encore que ne l'étaient celles de Didon (1), la fille et la mère se retrouvent • en présence. Amata a remarqué sa pâleur. L'enrant dit qu'elle a eu la fièvre. Mais la reine ne saurait s'y tromper ; elle a reconnu cette plainte

Et ces sospirs qui si lonc sont D'amor vienent, de molt parfont ; Plaint et sospir qui d'amor vienent.

Sont molt traitis, près del coer tienent Pille , tu aimes , ce m'est vis.

Mais elle ne la blâme pas d'aimer Turnus ; Lavine s'en défend. Et qui donc aime-t-elle? « Vous avez oublié la première question, à savoir si j'aime ou non •, répond l'enfant, décidée à lutter pied à pied. Mais la reine a reconnu « le mal, qui n'est pas mortel et qui^ au contraire, fait vivre » ; et , à force de presser sa fille et de lui demander le nom de celui qu'elle aime, elle parvient à le lui arracher lettre par lettre, syllabe par syllabe (2).

(1) Par droit nient s'ala colchier ; El lit se torne d*en travers , Car tote nuit Testut Tellièr , Primes adens , puis k envers. Et dejeter et tressaillir , Et met son cief al pies del lit : Dcscovrirsoi et recorrir. La nuit ot poi de son délit.

« Assez avait mal en Teillant; ujoute le poète, mais elle n*avait pas mieux en dormant. >

Quant li tresaloient li oel Si eubraçoit son covertor.

Qui sovent erent en remoel,

Dont 11 ert visqn'el le tcnoit : El se tomoit de Tauire part,

' De la joie qu^ele en aToit, Relevoit soi, si s*aseoit ,

Tornoit soi en celé freor , Et dont se recolçoit à droit.

Au milieu de ces peintures d'un réalisme brutal et risible, il y a cependant des traits d*UDe certaine grâce naïve et piquante : a Elle appelle celui de Troie tout $oavet, que nul ne Tentende, et dit entre les dents bellement : Amour, tu n'auras guère de mérite.

Amors ne t*ert gaire de pris Qui ne se puet à toi deffendre.

D* occire une pucelle tendre

(2) Il a nom E,

Dont soupira, puis redist m, Tôt en tramblant le dit et bas.

DMloc a pièce noma As ;

ET LE ROxMAN DE TROIE.

Mais si elle a livré le secret de son amour, elle le défend vaillamment ; elle déclare hautement à sa mère que Turnus ne sera jamais son seigneur, qu'elle a octroyé son cœur à Eneas.

Demeurée seule, elle reste les yeux fixés sur sa tente. Son cœur est livré à de terribles combats. Sans doute Eneas ignore sa tendresse ; elle voudrait la lui Taire connaître. *0n voit que Tingénue du XIP siècle est bien plus hardie que celle du XYIP ; c'est elle qui fait les avances : telle semble être la jurisprudence amoureuse du moyen-âge. Agnès, dans Molière, répondra naïvement aux provocations d'Horace; mais elle ne les cherchera pas , elle ne les fera pas naître. Ici , c'est à Lavine qu'appartient toute initiative. Mais que faire? Portera-t-elle elle-même son message? Elle sent bien qu'Eneas la mépriserait. Âttendra-t-elle que la bataille ait décidé à qui elle appartiendra ? A cet égard elle n'a pas d'inquiétude ; si Eneas est vaincu , elle est toute résolue au suicide , comme une héroïne de roman du XIX"* siècle : « Je me tuerai, je n'en sais plus. > Mais si Eneas savait combien elle l'aime, n'en serait-il pas plus hardi au combat ? Le moyen-âge, en effet, professe que le chevalier aimé d'une dame en sent doubler son courage (1). Lavine se décide donc à lui adresser un message^ L'invention est piquante et ingénieuse. Comme Eneas s'approche de la ville et s'est arrêté en face de la tour à la fenêtre de laquelle est assise la jeune fille , f elle a pris encre et parchemin , l'a mis tout autour d'une flèche barbelée... avec un fil éti'oitement le lia, et un archer en appela (2). » Ce moyen de communication est familier au moyen-âge. C'est ainsi que souvent , du camp des assiégeants , un ami inconnu a fait passer un utile avis à une place attaquée ; mais le procédé de l'ingénue est plus ingénieux et plus compliqué. « Ami , dit-elle à

(i) Car aius que la bataille aoit

Li Toil primes faire savoir :

S*eD ert plus ùen, al mien espoir.

Molt Ten troTera cil plus dur ,

Et ailleurs :

11 en ferist molt mieus de lance ,

(2) Ele a pris enkre et parchemin ,

Si a escrit tôt en latin ; Le brief a plié molt estroit : La damisele a le brief pris, EoTiron la flece Ta mis

Se de m*amor est asséur :

Molt en prendra grant hardement,

S*il set d*amor onques nient.

Et molt en trencast mieus s^espée.

D'une sajete barbelée.

La letre fu dedans tornée , Od un fil estroit le lia ; El un archieren opela.

l'archer , tire-moi vite une flèche à ces hommes sous la tour. Ils sont là guettant tout le jour ; je crois que ce sont leurs espions. Si les trêves venaient à faillir, ils cherchent les côtés faibles de nos remparts, le point par où ils pourraient nous prendre. » Et comme Tarcher se défend, disant qu'il ne veut pas violer la trêve solennellement jurée : « Tu peux le faire en toute sûreté , dit-elle. Je ne te demande pas de tirer à eux pour blesser personne, mais seulement pour les éloigner. Tire devant eux, qu'ils voient la flèche. Peu importe qu'ils s'en efirayent ; pourvu qu'aucun ne soit blessé , tu auras bien travaillé. » On voit que l'ingénue du XII* siècle a autant de ressources en l'esprit que celle du XVIP. Cet ingénieux procédé de correspondance , et ces précautions habiles font songer au pavé d'Agnès ; Molière ne se doutait pas sans doute qu'il n'était que le plagiaire d'un trouvère du temps de Philippe-Auguste.

L'ingénuité de Lavine ne se contente pas de cette déclaration par écrit ; du haut de sa tour elle y joint quelques démonstrations significatives (1) ; le poète n'a pas manqué de nous dire la façon dont Eneas les reçoit Ce qu'il croit devoir à sa réputation de courtoisie , son double manège pour témoigner à Lavine sa joie et pour la cacher à ses compagnons , l'inutilité de ses précautions et les railleries des Troyens, la liberté familière dont elles témoignent (2) : tout cela constitue une scène de mœurs des plus

(1) LavÎDtt vit , si l'eftgarda, BftUa .1. doigt, si li tendi ; Et Eneas bien Tentendi Que .1. baiser li enyaoit ; Ne mes savoir pas ne pooit

(2) 11 Tesgarda molt dolcement, S*il ne s*en tornast por sa ^enU N*i regardoit pas de droit oel.

Celé li tornoil a oi^oel.

Et qu*il ne la daignast amer.

Quant il la ?oloit r^arder , Si començoit de Tautre part , Et puis conduisoit sgo regart Desi qu^en endroit il Tenoit , En itel point ses iels tenoit , Tout com pooit li afiçoit ; En trespassant la regardoit t Maint semblant se firent d'amor.

Quant fint k Tavesprer del jor»

De quoi savor ert li baisers

Tels .c. Ten envois le jor De là ù ele ert en la tor.

Si s*en repaira Eneas , Vers Tost s'en ala tôt le pas ; La cité regardoit sovent, Et dont redisoit k sa gent Que molt par estoit li tors bêle :

Plus le disoit por la pucele Qu*il ae faisoit por la maisiere.

Dont li refist un dolc regart.

Eneas garde celo part Et aperceult que Tesgardot Et sospira que plus n*i pot* Tôt si baron qui Tout véu Se sont molt tost apercéu.

originales , où Virgile aurait eu peine à reconuaftre le Tondateur de la grandeur romaine , mais qui s'accordait bien avec Tidée que le moyen-âge se faisait des perfections d'un prince fidèle à toutes les lois de la chevalerie (1).

Je n'ai pas la pensée de suivre toutes les péripéties du récit du trouvère , de redire après lui le troubledes deux amants , l'insomnie et la pâleur d'Eneas, les inquiétudes de Lavine, qui craint de n'être pas aimée, sa douleur et les reproches qu'elle s'adresse à elle-même quand elle voit qu'elle l'a calomnié , leur ravissement enfin quand ils sont sûrs de leur tendresse réciproque. Il convient seulement de noter comme l'entrée de Lavine dans le poème en a modifié tout le dénoûment. Dans Virgile tout est terminé avec la mort de Turnus. Ici , après une série d'incidents qui , sauf les altérations familières au trouvère , rappellent assez exactement le douxième livre de V Enéide, Eneas a triomphé de son adversaire à peu près dans les mêmes conditions. Mais tout n'est pas fini encore. La question politique est réglée ; mais un cœur ne peut pas se livrer aussi brusquement , et pour le vieux trouvère l'histoire de Lavine et d'Eneas est pour le moins aussi intéressante que celle de la conquête du Latium. Turnus mort , le traité a été loyalement accompli : les « barons » latins ont prêté hommage à Eneas ; le roi Latinus lui a promis que dans huit jours il épouserait Lavine; Eneas, par discrétion, js'est éloigné sans chercher à la voir. Ce prompt départ a troublé la jeune fille. Le poète peint ^ ici une évolution de sentiments assez naturelle et l'ingénuité punie par dle-même. Dans le premier élan de sa jeune tendresse , et sous l'impulsion du danger , Lavine a laissé parler son cœur ; elle a confessé à Eneas son amour. Aujourd'hui que la victoire l'a mis en possession de son héri-

........... Lès ce piler , deçà sor destre :

Mai» iloc estait un archiers

Si^e , font-il , à lor seignor , Qui molt trairoit ça Tolentiers.

Vées molt e»t bêle li tor « Sire , car tous traies en sas.

Mais il a'un piler la sus Que il ne traie à tous ça jus.

Qui alques pent vers nous ça jus Un poi s*en sourist Eoeas

Qui entendit molt bien lor gas.

Molt est belo ceste fenestre

(i) Je note chex le TÎeax poète une pensée chère aux modernes, qui associent la nature entière au iUYissenient de notre âme. Eneas amoureux découvre mille beautés dans le pays qu'habite Layine : Molt m* en. est plus biaus cis pa!s Et molt me plaist ceste contrée.

356 B£N01T DE SiUNTE-MORE

tage et de sa main , elle commence à se troubler. Elle craint le jugement quMl aura pu porter de sa démarche ; ne va-t-îl pas la croire légère et prompte à changer , « nouvellière d*amour > , dit le texte , et douter d'elle pour Tavenir? Eneas n'est pas moins inquiet ; il se reproche amèrement ce retard qu'il ne peut imputer qu'à lui-même et qui peut sembler une marque de Troideur. Le vieux poète , qui aime fort à causer, n'a pas donné moins de. cent soixante vers à ces lamentations et à cette douleur. Enfin , ces huit jours sont écoulés, rien ne s'oppose plus au bonheur des deux époux : on nous peint leurs transports. Le poème , cette fois , est bien terminé. L'auteur se contentera de résumer en quelques vers les grandes destinées de l'empire fondé par son héros.

On voit ce que le poète du XI !• siècle a fait de V Enéide, ce qu'il en a pris et ce qu'il en a laissé, ce qu'il a osé y ajouter. Le caractère religieux du poème a disparu , la majesté romaine également ; de l'antique épopée le trouvère a fait un conte et un roman. Grâce à Y Eneas, toute cette foule du moyen-âge, qui n'entendait pas le latin, connaissait les principales inventions de Virgile ; mais elle ne connaissait pas l'âme de Virgile , ni le génie poétique de Virgile.

A côté de Y Eneas vient se placer le Roman de Thèbes (1) , imitation de la Thébdide de Stacel On sait quelle vénération Slace professait pour Virgile. Le moyeti-âge , sans s'inquiéter des distances marquées par le poète lui-même , avait fait au livre de l'élève le même honneur qu'au chef-d'œuvre divinisé par lui.

Le Roman de Thèbes oflFre à peu près les mêmes caractères généraux que Y Eneas; il s'en inspire évidemment. Le procédé est le même des deux côtés. Ici comme là , le trouvère suit un modèle latin dont il reproduit le plus souvent le plan, la marcbe, les développements généraux (2) et les

(1) Bibli Impér., ms. 60, t* 1A2 ; — ms. 875, f» 35-68 ; — ms. 784, fo 1-70.

(S) n D*est doDC pas besoin, comme Ta fait M. Ëd. du Méril (V. Floire et Blanceflor^ Introduction j, de cherclier au Roman de Thèbes une origine hellénique : < Les personnages, dit-il, sont grecs et le fond des récits conforme à Tantiquité. > Sans doute ; mais parce que le livre est une copie de Stace , il est i nutile de remonter au-delà des Latins. — Ajoutons que c'est probablement dans ce même Roman de Thèbes que Tauteur de Floire a pris ces noms de Parthenopeus, dTpomedon, d*Antigone et d*Ysmaine^ que le sayant éditeur demande inutilement à • des poèmes perdus. > ( V. Introd., p. clxuv et glxxt. )

principaux incideats qu'il ne fait souvent que traduire (1). Cependant il en use quelquefois assez librement avec lui; et Fauteur anonyme du

(1) Noos transcrirons la [réponse d^Éthiocles à Tydeus en la rapprochant du texte de Stace, afin que Ton Yoie une fob pour toutes comment traduit le trouvère et comment par moments il se tient près de son texte,' comment aussi souvent il le traite assez librement. En comparant les deux morceaux, on voit qu*il a supprimé la dernière partie du discours , qu'il en a déplacé le commencement et a mis plus loin, après une réplique de Tydée, les deux premiers vers du poète latin :

Quae fon jusU mihi qu» non indebitiu armis Sceptra dicavit hoDoe, teneo longumqae tenebo.

Mes ja poor rien que aacke» dire , Ne ]a guerpirai por menace

Ne Touldrai jà m^anor guerpir, Que ro)U, ne du» ne qaeni me face.

Tant com la puiiae jà tenir :

Et plus loin :

Ne Tooloit ça rien esploitier Qui de toi fui ton messagier.

Or li di dont de moie part Qoe ce quMl a trèf bien le gart ; Je ne veuil mes dorenatant

Stace disait :

Cognita si dubiis firatris mihi joi^ia ttgois Ante forent

Qa*il m'ftpiaut de oovenant ; Et sache bien de quanque fai Que ja plain pié ne Ten lerai.

Or si Terrons qui m*asaudra , Ne qui plus de nous i vaudra.

Safficeret Tel sola fîdes qua torras et iUam Mente gerens, etc.

Gominus erigitur serpens.

Il a aussi quelque peu modifié le caractère du début, mettant dans Tentretien une variété et des gradations qui n*étaient pas dans le poète latin. Chez lui Éthiocles d*abord se modère , il ^*éclate que sous les yiolences de Tideus. H a conservé le corps du discours en le faisant seulement plus ironique que le latin.

Stace avait écrit :

Dixerat ; ast iUi tacito sub pectore dudam Ignea corda fremunt ; jacto velut aspera saxo

Le trouvère commence :

Ethiocles pas ne s*arguo Et ne pourqaant sa color mne.

Iries fu molt en son corage ; Mes em pes respont au message :

Mon frère mant, fet-il, par voa Riches hom est ; jen &ui joious.

La merci dieu onc si ancestre Do sa richesce ne pot estre.

Se li lessoie cest pais, Il n*i seroit pas estais ; Car il a li tant grans aferes De cestui ne li seroit guères.

Mes por tons li mant une rien t

Lest moi ester ; ai fera bien.

Estre li paet bel an seingnor Se je puis ci viTre k anor ; Car se je n*avoie honnor ça Je m*en iroie k lui là.

Mon frère est-il : lez seroit granz Que fusse povre et il manans.

L& se repost à grant délit O sa Came gise en son lit Et ge deçà me contendré A povreté si com pourré.

Que ameroit si riche famé (*) Comme est là seue en ce règne ?

(*) Il Mt ^Tidsnt qua U tazta origiaal portai» fnmt fimant «rao repu.

Roman de Thèbes va même en ce point beaucoup plus loin que son prédécesseur : on dirait parfois qu'il n*a pas sous les yeux le texte original et quMl écrit avec ses seuls souvenirs. Il choisit à sa guise , il abrège ou supprime tel passage, il allonge tel autre : il introduit dans Tépopée antique des épisodes qui portent Tempreinte de son temps ; enfin , à ce qu'il conserve et croit rendre fidèlement il donne une physionomie absolument différente ; on voit que le sentiment chrétien et l'esprit moderne ont passé par là.

En général , il abrège ce qu'il emprunte à l'auteur latin. Les batailles de Stace, imitateur d'Homère et de Virgile, sont pour ainsi dire touffues ; l'auteur entasse les incidents ; les exploits des principaux personnages se multiplient, et autour d'eux se presse une foule de guerriers qui tombent sous leurs coups ou se frappent les uns les autres. Le trouvère semble craindre que l'attention de son auditoire ne s'égare au milieu de ces détails si abondants; il ramène à deux ou trois événements les complications de chaque bataille. Il vous dira même sommairement que tel héros immola beaucoup d'enneinis ; il semble qu'il craindrait de s'attarder s'il retraçait en détail ses exploits.

Comme le faisait l'auteur de YEneas, l'auteur du Roman de Thèbes dessèche le récit original et en efface toute poésie. Procédant surtout par élimination, il supprime les comparaisons, si abondantes et si riches dans Homère et dans ses imitateurs ; Stace refuserait de se reconnaître dans cette prétendue traduction d*où l'on a retranché tout ce qui lui était le plus cher. Il supprime les images et tout ce qui était vie et détail heureux ; il ne garde que le strict nécessaire , le fait dépouillé de toute parure. Il néglige tous les détails mythologiques , les généalogies.

En foo pals a graot pleoté , Ici auroit grant porreté ; Sa richetce reprocheroit Et toute jour [noa maudiroi| :

Od reconnaît ici les vers de Stace :

Te penea InachiaB dotalia regia dono CoDJugia et Danaa (quid eoim majoribua actia luTideam ?j cumulentur opea : nos horrida Dircea Paacua et Euboicia arctataa fluctibua oraa Non indignati miaerum dixiiae parentum iEdipoden : tibi lai^a (Pelopa et Tantalua auctor)

Elo tenceroit à mon père A mea «ereura et k ma mère.

Honte aeroit que aa mouUera Noua menaat ici aes dangiera.

Nobilitaa» propriorque fluat de sanguine juncto Jupiter, Anne feret luxu consueta paterno Hune regina larem ? Nostre cui jure sorores Anxia pensa trahant; longh quam sordida luctu Bfater, et ea imia auditus forte tenebris OfTeudat socer ille senez.

ET LE ROMAN DE TROiE. 359

les traditions, tous ces embellissements d'érudition qu'un poète d'une époque classique, un André Chénier, par exemple, conserverait avec soin , mais qui auraient été lettre close pour les auditeurs du trouvère. Enfin il supprime à peu près le surnaturel. Les dieux ne sont pas aussi complètement bannis du Roman de Ihèbes que du Roman de Troie. Mais Fauteur, nous le verrons, les a relégués dans un coin de son poème, et, pas plus que dans VEneas^ ils n'ont d'influence sur la marche générale de l'action; il se contente de faire en quelque sorte allusion à celle qu'ils ont dans l'original. Les messagers divins ont aussi .disparu ; toute communication est supprimée entre le ciel et la terre, . le poème est devenu histoire.

Cette disparition du surnaturel change parfois singulièrement les conditions où se trouvent placés les personnages. Ainsi, dans la Thébdide, Bacchus, voulant sauver sa ville natale menacée de destruction, déchaînait sur la terre dne épouvantable sécheresse : les ruisseaux , les fleuves même étaient taris. On comprend moins le désespoir des Grecs quand nous voyons le trouvère, qui, sans doute en sa qualité de fils du Nord brumeux , trouve déjà la chose énorme , se contenter de nous dire que la terre est un mois sans recevoir de pluie.

En de rares occasions, le poète remplace le merveilleux païen par un autre plus familier à son temps. Les fées prennent la place des dieux, mais sans avoir ici, plus que dans VEneas, une part active dans les événements. Elles étaient là quand fut forgée l'épée de Tydeus. Stace avait dit seulement que. c'était un présent martial du grand Œneus; le trouvère ne se contente pas à si peu de frais : c L'épée que lui donna Œneus quand il l'adouba, ni fer ni acier ne la peut retenir. Jamais chevalier n'eut si bonne. Galanz le Fèvrc (le forgeron) la forgea, et Yulcanus la charma ; il y eut trois déesses au tremper , et trois fées au féer; elle était fée eti telle manière... que qui en sera frappé, de la plaie jamais ne guérira. »

Il écarte avec soin tout ce que ses auditeurs ne comprendraient pas, tout ce qui est eu dehors de leurs habitudes. Quand il a raconté la mort d'Archëmorus et redit fort longuement le combat des Grecs contre l'énorme serpent qui l'a dévoré , parce qu'il y a là un de ces récits singuliers qui amusent le moyen-âge, il ne dit mot des cérémonies expiatoires et des

.lioDDeurs presque divins rendus à Tenfant II borne à cent cinquante vers la description des jeux , qui tenait tout un livre de Stace , et en élague sur sa route incidents et péripéties. Il ne donne qu'une vingtaine de vers au récit du crime des Lesbiennes, auquel Fauteur latiu en avait consacré cinq cents.

Il réduit à quelques lignes et à quelques noms le long et pompeux

dénombrement que, fidèle aux habitudes de Tépopée classique, Stace

faisait des chefs de Tarmée grecque. Nous ne trouvons plus ici que

Partbonopex (Parthenopaeus) , « la plus belle créature que nature ait faite

c en ce monde, Ypomedon (Hippomedon) , Capaneus le Grand, qui fut

« du lignage aux Géants x, Amphiaras (AmphiaraUs) , que Stace aurait

peine à reconnaître dans ce portrait : « C'était un archevêque moult cour-

« tois , il était maître de leur loi ; du ciel savait tout le secret. Il prend

« réponses ( oracles ) et jette sorts , il fait revivre hommes morts. De

« tous oiseaux il sut le latin, sous le ciel il n'y eut meilleur devin. »

Grâce à ces réductions et à ces suppressions , le récit de Stace se trouve fort écourté. Le trouvère supplée à ces lacunes par des additions de diverses sortes, les unes nécessaires à l'intelligence de son œuvre, les autres sorties de sa seule fantaisie.

Comme l'auteur de WEneas , il ajoute un préambule à l'œuvre qu'il imite, mais en donnant à ce préambule une plus grande étendue. La Thébaïde commençait à la malédiction lancée par Œdipe sur ses fils. Le trouvère a pensé que ses lecteurs avaient besoin d'un supplément d'instruction , et il raconte au début de son poème toutes les aventures du fils de Laïus, l'oracle menaçant, l'exposition, la rencontre du sphinx , l'union incestueuse avec Jocaste , la reconnaissance ; on peut voir ici ce que devient Sophocle au XIP siècle (1).

(i) Nous citons ici quelques ?ers pour qu^on puisse juger du ton que «prend le récit:

Or TprroDs nous qui pom plus Dont est H Dex 4 fox prov^c ;

Ou ApoUo ou Laïus. S'il escbape des mains as trois

Se li enfes est decoles Poor em puet aroir H rois.

Les serviteurs sont attendris par la gentillesse de TenfanL

Cil fu petit ; ne sot la sort, Comme 4 sa norrice feist*

Ne ne s*aperçut de sa mort, Et poor le ris qu*ifa gité

Tendi les m il us et si tor rist Commeu sont de graot pité.

plaçant sur le passage de Tarmée d'Adrastus, en une gorge étroite et horrible ^ qu'un en Tant de quatorze ans défendrait seul contre mille géants, ne laissera passer les Grecs que lorsqu'ils auront deviné Ténigme. Tydeus enfin devine, et la vieille • aussitôt se pâme, et « devant les barons tombe morte i> (1).

Parfois il ajoute de longs épisodes, qu'il emprunte tout entiers aux choses de son temps. Ainsi quand il nous a dit , d'après Stace , qu'Ypomédon a remplacé Tydeus dans le commandement des Grecs, il nous raconte avec d'amples détails une expédition entreprise par le nouveau chef pour ravitailler l'armée , et dans l'impression générale du récit on retrouve un souvenir saisissant des Croisades et de ces grandes famines qui trop souvent avaiedt décimé les armées chrétiennes. Et à cet épisode il en rattache tout de suite un autre bien plus étendu. C'est l'histoire 'd'un « baron » du roi Ëthiocles (Ëtéocle], auquel a été confiée la garde d'une des tours de la ville et qui la livre pour racheter son fils prisonnier. Mais comme c'est , au dire du poète , « un homme habile , qui a vu maintes cours et sait beaucoup de choses » , il veut , avec un judaïsme naïf , tout en violant le serment prêté à son suzerain sur les saintes reliques , mettre de son côté , comme un autre Shylock , sinon le droit , du moins l'apparence et la lettre. Il y a là une image curieuse de la justice et de la moralité féodales , de l'indépendance des vassaux et de l'appui que, en cas de résistance, ils étaient toujours sûrs de trouver chez leurs pairs.

Mais le trouvère n'invente pas toutes ses additions ; il en est qu'il emprunte à ses souvenirs , à la Chanson de Geste, ou au roman antique de Benoit de Sainte-More. C'est chez le dernier qu'il a pris le goût

(i) V. manuscrit 784, folio j U, la Tnmeuse énigme.

La vielle dit : or eulendcE,

Et que ce est si devinnes.

Qui primes vet a Ilil piez,

Et puis k 11, le tiers après?

Devine ou de la mort es prek.— «

Vielles tu faces m aie fin !

Quel roiex m*en ert se jet devin ?—

Se devtoes, si ro*ocirras,

Et puis après «i passeras. —

Vielle moU es de la mort près.

Jel te dirai ne rivras mes.

Quant hom est viex vet 4 bastons , Quant est petiz à genouiUons ; Quant est en aé de quinze ans Sor II piec vet, lores est grani.

La vielle l'ot ; si s'est paumée.

Devant les barons cbiet crevée.

d6ft

tout-à-fait certaines pages da Roman de Troie et de YEneas. 11 lui doil enfin des développements d'un autre genre. Après les galantes imaginations du trouvère normand , Tamour devait avoir sa place dans tous les poèmes inspirés de Tantiquité ; il ne pouvait pas plus y manquer que dans une tragédie du XYII^ siècle. Il figure en effet dans le JRoman de Thèbes. Toutefois Fimitateur , en nous racontant les tragiques amours des filles de Jocaste , n'a pas su retrouver la variété et la richesse d'invention de son modèle. Les malheurs d'Ant^one et d'Ysmaine (sic) tiennent une place médiocre dans le poème. On nous dit bien qu'elles sont belles toutes deux, c Ni en fable ni en chanson on ne saurait trouver beauté comparable à la leur. > Ysmaine est aimée d'un jeune Thébain nommé Athès. L'amour d'Antigooe est né

£d 1 cuir est Amphiaras Qui fu fet outre S. Thomas :

Vulcans le fist par grant porpeos Et à lui faire mftt lonc tons.

Par estuide et par graot conseil 1 mist la lune et le soleil Et tresgita le firmament.

Par art et par enchantement IX espasces par ordre i fut ; Es la greingnor les signes mist Et es autres qui sont menors Mist les plannetes et les cors.

La neuve mist enmi le monde; Ce est la terre et mer parfonde.

En terre paint hommes et bestes En mer poissons venz et tem pestes.

Qui des VII arz set rien entendre Uuec em puet assex spreudro.

Li jaiant sont en Tautre pan Tout plain d*orgoil et de boban :

Les dieux veulent desériter Et par force des cieus giter.

Au monter sus ont fet eschale, Onques nus hom ne Tit itale ; Car 1 pui ont sor Tautre mis , Plus de vu en i ont assis Et montent sus por les Dex prendre Se d*eas ne se paeent deffendre.

Jopiter est de l'autre part»

Une foudre tient et 1 dart ; Mars et Pallas sont en après ; Cil dui soustiennent tôt le fes, Tuit li autres qui el ciel reinent Isnelement leur armes prainent :

Cil d*eus n*i a qui quiere essoine, Tuit se combattent par le trône Et d perrières et o maux.

Fu ffs derrière li forniax.

Paintes i furent les VU ars.

Gramaire y est painte o ses pan Dyaleclique o argument, Et rectorique o jiigemens, L*abaqs i tient Arismetiqne, Par la game chanta Musique, Painte y est Dyathesaron, Dyapainte, dyapason ; Une verge ot Géométrie Un astreleibe Astronomie...

El curre ot molt sootill entaille.

Bien fu ouvrez qu*il nM ot faille.

Une ymage y ot tresgitée Qui vet cornant a Tamenée Une autre qui tos tens fretele Plus der que rote ne que viele, .. Li pan sont d*or fin trifuire Et li thimon de blanc yvuire, Les roes sont de crysopase, Couleur ont de feu qui embrase.

n Ot traîné par quatre aazoines » (jni ne laissent pas de trace sur la terre. G*est dans Benoit encore que l'anteora dû prendre ces Persans qui figurent dans Tannée d'Étéocle et qui sont d^incomparables archerSi

dans des conditions plus dramatiques ; elle donne son cœur à un ennemi de son pays, au jeune Parthonopex , le plus beau des Grecs. Antigone et lui semblaient faits Tun pour Tautre, c car tous deui étaient d*un même âge , d'une beauté et d'un cœur. » Ils se sont aimés dès quMls se sont vus, et ils se sont vite fiancés (1). Les amours d'Antigone comme celles d'Ysmaine (2) ont un dénoûment tragique ; toutes deux sont condamnées à voir leurs amants périr sous leurs yeux. Le poète nous montré Antigone assise auprès d'une haute fenêtre regardant avec angoisse la lutte qui va s'engager entre son frère et son fiancé. La situation est des plus touchantes : < elle les vit l'un vers l'autre chevaucher : elle ne sait lequel elle a le plus cher ; elle sait seulement en son cœur qu'elle ne demeurera pas sans grand dommage. » Mais le poète se contente de l'indiquer ; et tandis qu'ailleurs il a recueilli les dernières paroles dTsmaine, tandis qu'ici même il nous représente Ethiocles désolé quand il voit mortellement frappé celui dont il aurait lait son ami et à qui il voulait donner sa sœur, et qu'il maudit le «erviteur zélé qui l'a sauvé lui-même contre les lois de la chevalerie , tandis qu'il nous dit les regrets de Dirceus, le fidèle serviteur de

(1) Remarquons que le poète, dans Ibs discours qu*il prête à Antigone, ne s^est pas mis fort en firais d^ltBagiDation. 11 se soutient du Roman de Troie. La première réponse d* Antigone à Parthonopex rappelle en grande partie celle de Briséida à Diomède. Nous la citerons pour la naïveté de certains passages ;

Par Dieu, ce retpont la pucele, Se or toos doiog donner p«role

Cesle amour seroit trop isnele. Bien me poves tenir pour foie.

Pucele sui, fiUe de roi , Pour ce ne di, celer nel quier,

Legierement amer ne dot; Ne vos éuiae forment chier

Ne doi amer par legerie S'esliez de si haut linage

Dont lem puisse dire folie : Que tous fussiez de mon parage

Ainsi doit-on prier berchières Et ce fust chose destinée

Ou ces autres famés legieres. Qu*à famé vous fusse donnée ;

Ne TOUS connois n^onc ne tu» tî Car biax estes sor tote gent

Ne mes ore que tous toi ci. One ne vi mes homme tant gent

(S) Nous feroii», à propos d'Ysmaine« la même remarque que nous avons faite à propos de Médée ; le mérite de la délicatesse est tout entier du côté de Fauteur antique. Dans Stace, comme dans Sophocle, Isnèoe est timide et pleine de pudeur. Dans la Thébàide , elle rougit à la seule pensée de son mariage :

Ecce ego, qua thalamos, nec si pax alta maneret, Tractarem sensu (pudet heu), connubia fidi.

Id, au contraire, Ysmaine, que le poète nous représente du reste comme • une toute petite touse •, prodame de la façon la moins équivoque sa bonne volonté pour Athès et parle de ses plaiéirs sans aucune retenue (V. Thèbes, ^ 80).

366 BENOIT DE SAINTB-HORB

PartboDopex , il n'a pas seulement essayé de peindre la douleur d*Antigone.

Le souvenir de la Chanson de Geste se retrouve, et dans certaines allusions directes et précises du poète , et dans les débris de couplets monorimes , et dans la façon dont il décrit les batailles. Il ne comprend pas bien la guerre antique et ne s*intéresse guère à des incidents si difTéreats de ceux qu'il connaît, et, pour la peindre, il se sert de ces chants qui retentissaient de tous côtés à ses oreilles. C'est certainement à la Chanson de Geste , qu'il doit l'invention saisissante de cette troupe d'honneur , qu'on voit aux côtés du roi de Thèbes et que nous avions déjà vue auprès de Gharlemagne, toute composée de chevaliers « de grande race », vétérans de cent bataiHes, qui laissent « leurs barbes blanches flotter sur leurs cuirasses » , et bien d'autres traits encore.

Mais ce qui n'est pas moins intéressant que ces additions , ce sont les transformations qu'il fait subir à son auteur. Elles sont d'autant plus curieuses à observer , que Técrivain lui-même n'en a pas conscience ; il n'entend pas du tout altérer les choses : il les voit ainsi Mœurs, habitudes , caractères, vêtement (1), tout a pris un aspect nouveau (2) et porte l'empreinte du XII® siècle. Le poète en cela ressemble à ses prédécesseurs ; mais il y a dans le détail des diversités qui rendent l'étude encore piquante.

L'auteur du Roman de Thèbes semble attacher une grande impor-

(4) Il y a par exemple dans rarmement des détails qui ne manquent pas d*originalité. Ainsi, sur Técu d'Éthiodes, on voit • en olifant » peint d'azur un grand chatel ( ^• 89-&0 ) :

DevaDl ot fet par gaberie Peindre les jambes de sa mie, f

(5) On peut faire la même remarque pour les noms des personnages. Le vieux trouvère a, il est Tiai,

conservé les principaux héro^de Stace (en' écrivant quelquefois leurs noms à sa façon] ; on retrouve dani'

son livre Amphiaras ( Amphiaraûs ) , qu'on prononçait Amphiaraus , Adrastus, Éthidiodes ou Éthiodo^

^-*---u«\^ polinices, Tydeus, Parthonopex ( Parthenopeus), Créons li vielz et 11 chanuz Aymes (Aymonl

'•-«^res noms antiques pris au hasard, comme s Anthenor, un de ceux de Trojf

tance au costume ; ou dirait que c'est là que se porte reffort de sou

imagination. Il abrégera les discours et les peintures de sentiment ;

maïs sur le costume il est intraitable : il ne néglige aucune occasion

d'habiller qu de chausser ses personnages. Il décrit avec le même soin

les ameublements, les splendeurs de la chambre c'demeine » du roi

d'Argos, « le payement bien entaillé > et la tenture « d'une courtine

« envoyée d'Egypte par la reine 'Sémiramis , et qui était l'œuvre de

« celle qui mpurut pour la déesse qu'elle vainquit », etc. En tons

ces détails on reconnaît l'art du moyen-âge :• on le retrouve encore

dans la peinture du verger où Hypsipyle gardait Archemorus. « Il est

« de toutes parts enclos de murs épais ; on y entre par une porte

« d'ivoire entaillée d'œuvre trifoire ;.... la voûte qui la couvre est

« toute peinte. »

Les mœurs n'ont pas moins changé : on sent partout une autre civilisation et un autre esprit; cela se marque jusque dans les plus petits détails. Dans Stace , fidèle à la tradition homérique , Adrastus, apercevant la jeune Hypsipyle , croit voir une déesse. Chez le trouvère, les choses se passent plus prosaïquement et plus gaiement, a Tydeus, a sous un laurier, aperçoit la demoiselle » qui, selon la naïve esthétique de tous ces poèmes,-* est si belle, si belle, qu'on chercherait « vainement plus belle en toute la terre ; elle tenait un petit enfant « et lui tendait de blanches fleurs. » A la vue des soldats, elle s'enfuit effrayée ; mais Tydeus « court après elle , sur le col du cheval se et baisse , la saisit par son bliaut, puis lui a dit tout en riant : Demoitt selle, vous êtes prise. > Ainsi en maint endroit un certain entrain joyeux et familier remplace les poétiques illusions de l'épopée antique.

Les habitudes aussi sont difl'érentes. Le trouvère a trouvé dans Stace des jeux longuement décrits. Il ne se contente pas, comme Benoît de

Versialx et Gironde et Silaciel du lignage d*Israel, et jusqu*à un Pancrasus, duc de Roussie. Éthidiocles a dans son armée 1000 Achopars et 500 Turs, Adrastus fait une allusion à Nabuchodonosor.

On y trouve aussi des souvenirs évidemment contemporains, par exemple des Anglais que l'auteur a connus, un Godeschal ou Godechaux, et surtout un Goodrich qui y est traité fort honorabiemenL

1 eu y ot qui fu englois ; NI a nul de si grant conroi

Godriche ot non, iiiolt fu cortois : Fors seulement le cors le roi.

Bon chevalier ot en Godriche. Sor Arondel sist de Nichole,

Et si avoit escu molt riche ; , (Nichole u*e8t-ce pas Lincoln ?)

Saînte-More eo pareil cas, de dire : « Ils célèbrent des jeux » ; il essaye de les représenter à son tour. Il y a quelque intérêt à voir comment il comprend ces luttes antiques , et comment il les modifie pour les rendre accessibles à Tauditoire du XIP siècle. Il n'en a conservé que trois : la palestre (1), le jet du disque, qu'il appelle la plomée (plombée) et conte à sa façon ; et la course des chevaux , montés par les écuyers, qui remplace la course des chars. Le poète a décrit en détail cette dernière épreuve (2). On peut la comparer à une scène semblable dessinée dans le roman de Renauld de Montauban , et qAi se termine par la déconvenue de Charlemagne. Ici, Adrastus fait crier par toute F armée « que qui a cheval coure tôt ; le vainqueur aura deux chevaux de prix n et deux manteaux verts ou gris. > Aussitôt, on voit se presser dans la prairie une foule de bons chevaux sans selle ; le$ plus riches et les meilleurs ont fait venir les leurs ; les écuyers les promènent et les font valoir. On compte soixante-trois concurrents. Tydeus les conduit à la lisière du bois. A partir de là , il y a une lieue de plaine sans montagne et sans vallée. Les chevaux s'élancent. On dirait une course moderne sur le terrain de Longchamps ; ce sont les mômes incidents , la même

(i) Voici comment le Trouvère nous la décrit ; on n'y reconnaîtra pas le jeu antique.

Li plus seiagnor et li plus mestre Luitent à force et à pooir ,

Firent le jeu de la palestre : Cbascuns se garde de cheoir.

Ce est uo jeux , ce dit Testotre , Li quiex que puet son per aquerre

Dont cil qui vaint a molt^grant gloire. Tant que cbeoir le fet à terre

Or TOUS dirai des joueours Cil a le los et la coronne,

Qaele est la painne et li labours. Et grant louier le roi li donne .

Quant en la place sunt venu Ou par enging ou par savoir

Si se despouUent trestuit nu ; Convient iluec victoire avoir.

N*i remeint nule créature Qui bien ne s'i guete et afaite

Chauce soûler ne vesteure. Cil a tost maie perte faite ,

|)*uile font bien lor cors enoibdre. Car ses compains souz soi le met

Puis si se vont ensemble joindre , Ou soit par force ou par jambet.

(3) A propos de la plomée je relève un détail qui, à Tappui de ce que nous avons dit de Benoit en pareil cas, nous montre ce quMl faut penser de ces appeb à roriginal latin. Le trouvère nous dit {t* 18) :

Forment redoutent itel jeu ; Amenez est devant le roi,

Hom foibles n*i a point de leu , Chevaux et armes et conroi

Si com Estace le raconte, Li fait le rois sempres doner

Qui de cel jeu son per sormonte Et dç lorier bien coroner. '

Or il serait inutile de chercher ces détails dans Stace, qui fait donner aux vainqueun une peau de tigre, un arc, une épée»

ET LE ROHÂN DE TAOIE. 369

tactique. Deux chevaux ont de beaucoup dépassé tous les autres. « L'uo « appartient à Ampbiaras, il est grand, large et tout brun; mais celui « qui le monte le travaille trop , il lui Tait sentir Téperon et lui lâche c la bride sur le cou. Le cheval court à toute vitesse ; s'il lui eût tenu € la bride, il fût arrivé le premier au but. L'autre était bien rapide..., « il avait les jetmbes plates , le col court , la tête bien faite. Il était tout « noir, sauf un des pieds. Il valait deux cents livres. Parthonopex Tavait « conquis Tannée précédente dans une guerre que led Persans firent en sa « terre. »

Cil qui sus sist iert veziez ; II çourgies tient en sa main :, Forment le serre et tient le frain, Des espérons nel volt toucher, Devait qu'il dut ï'ost aprocher.

Devers désire le brun costoie, Sel fait aler la droite voie.

Quant il vindrent bien près de l'ost Le bon cheval lesse aler tost Les espérons li heurte as flancs ;

le coursier noir dépasse son concurrent de toute une portée de trait.

c Aussitôt, un grand tumulte s*élève entre les chevaliers et tes a sergents. Ils vont regarder le bon cheval et font autour de lui grande « presse. » Ne se croirait-on pas dans l'enceinte réservée, en présence de Tenthousiasme bien senti des gentilshommes du turf se disputant l'honneur de contempler de plus près les formes exquises, le garot et les jambes incomparables du vengeur de .Waterloo ?

Mais l'empreinte du moyen-âge est bien plus visible encore lorsque le poète veut essayer de peindre les choses religieuses. On ne peut voir sans sourire ces étranges et naïves transformations. Les souvenirs de la Bible viennent chez lui tout naturellement se mêler aux événements de la Thébaïde. Quand il nous a raconté , d'après Stace, comment Amphiaras disparait tout d'un coup , dévoré par un abime (1) , il le compare à Abiron et Dathan que la terre engloutit. Et lorsque ,

(i) Un solsis (alias sousci), dit le poète (f* 3â). Ce mot que je ne trouTe dans aucun glossaire et qui veut dire éridemment fente, solution, de solvere^ se retrouve encore en Normandie. Uy a près de Bayeux la Fosse de Soussy où disparait une petite rivière.

> poursiiivaDt son récit , il veut nous apprendre comment les Grecs ont remplacé le devin, nous sommes transportés bien loin de la Grèce païenne , nous retrouvons tous les noms , toutes les cérémonies , toutes les habitudes du christianisme du XIP siècle.

Les Grecs , désolés d'avoir perdu leur guide spirituel , songent à la retraite. Mais le roi d*AmycIes, un vaillant homme aux cheveux blanchis , « qui préfère les chevaleries à la chasse et à la pêche » , veut d'abord qu'on remplace le mort et qu'on « élise un autre évéque > : quand ils l'auront nommé, « que tous alors confessent leurs péchés et qu'où apaise la colère de Dieu. »

Les barons sont fort en peine , quand « un poète antique qui avait

en bois vécu maint jour, religieux de sa loi, vient à leur aide. » Il monte

sur un perron et leur fait un bref sermon. € Diva, fait-il, c'est à bon

c droit que Dieu vous a mis en cette détresse. Car entre vous régnent

« péché, convoitise et méchanceté. Pour nos péchés, Dieu nous appelle et

€ nous flagelle de son fléau. Il prend vengeance de nos péchés , à nous

a d'en faire pénitence. Dieu est de grande miséricorde ; aisément nous

d aurons son pardon. C'est pour uos péchés, je crois, qu'est mort le maître

« de la loi. Nous n'étions pas digne , sans doute , d'avoir sur nous tel

« pasteur. C'est pour notre grande félonie que Dieu a abrégé sa vie.

€ Mais il ne nous a pas si bien abandonnés qu'il ne reste encore de

€ sa race ; nous avons encore de ses disciples dix ou douze, cinq on

€ six. > Et il propose de choisir Mélampus ou Tbéodamas, qu'Ampbiaras .

a instruits dès l'enfance. Toutefois , Mélampus est bien vieux pour un

si lourd fardeau , et , suivant l'avis de Termite , les Grecs décident

que c Tbéodamas aura l'étole. > Mais, comme un père de la primitive

Église, comme un autre saint Ambroise, Tbéodamas s'excuse fort. Sa

résistance ne fait qu'accroître l'ardeur dés barons à le. nommer , et

ils le font évéque malgré lui.

Li gria par grant dévotion

Firent icele eslection^

Qu'astre son gré , sanz symonie , ^

Theodamas ot la baiUie.

Quant fu sacrez , touz les aune ,

Trois fois les fist faire jeûne ;

Au tiers jor^ après bore none , Or vestu une nove gone , Et après sa char une hère , Procession comanda fere.

Ne semble-t-il pas qu'on lit une page de T histoire des Croisades ? Nous sommes à coup sûr bien loin de Stace.

Âmphiarafis lui-même n'a-t-il pas bien changé de physionomie ? Il est devenu chez le trouvère

Un archevesque molt cortois ; Il esloit mestre de lor loy, Du ciel savoit tôt le secroi.

Il prent respons et giete sors Revivre fet les homes mors , De touz oisiax sot le latin ; Soz ciel n'avoit meillor devin.

II D'est qu'un épisode qui ait gardé sou caractère , c'est le récit de la mort de Capaneus foudroyé par les dieux qu'il a osé braver, récit que le trouvère emprunte au dixième livre de la Thébdide. Il semble avoir voulu concentrer là tout le surnaturel de son poème ; c'est là seulement qu'il fait paraître les dieux , qu'il les fait parler et agir en leur conservant à peu près le rôle que leur donnait l'épopée antique. La scène mérite d'autant mieux qu'on s'y arrête , que , dans toutes les compositions du même genre , on eu chercherait inutilement une seconde du même genre.

Il est permis de supposer que le trouvère aura été frappé du caractère de la situation , originale et neuve dans la poésie du moyenâge. Il ne connaissait pas encore cette poésie de révolte, ces peintures hardies, si bien faites pour saisir fortement les imaginations puissantes, de l'humanité enivrée de sa force, jetant un défi à un pouvoir qu'elle sait supérieur à elle, et finissant par succomber , terrassée , mais non vaincue. Tels avaient été chez les Grecs d'abord les héros de la puissance physique, les géants s'attaquant aux dieux; puis Prométbée, Gapanée , Ajax ; plus tard c'est la révolte de grandes âmes indignées

contre la destinée. Chez les Romains, elle trouve son expression dernière dans le vers fameux où Lucain a divinisé Caton et montré ce grand amoureux de la liberté balançant à lui seul la faveur des dieux, et gloriûant contre eux la cause quMl a embrassée. Chez les modernes, c'est le Satan de Milton; c'est Nicomède raillant Rome qui Técrase, c'est don Juan , ce sont les personnages de lord Byron appelant la foudre.

Le vieux trouvère semble avoir été aussi tenté par ces audaces, et il les a naïvement traduites. Gapaneus, dont il a fait c un géant » , gémit de voir tant de guerriers périr sous les murs de Thèbes. Il veut prendre la ville par adresse. Le lendemain, les Tbébains doivent, vers l'heure de midi, célébrer une fête a de Tancienne geste » en Tbonneur de Gadmus ; les Grecs en profiteront pour s' approcher à petit bruit d'une partie des murailles plus basse et mal gardée. En effet , pendant que toute la ville est en liesse et que c tous les anciens tt hoDm[ies et les sages sont tout au jeu et à la rage » (traduction naïve de V orgie antique), Gapaneus, avec ses compagnons armés de piques et de maillets \ agrandit une brèche faite la veille à une tour par une pierrière, et bientôt il atteint le sommet. De là il fait pleuvoir lés débris de la muraille sur la ville, brisant c murs, tours et églii^s (i). » Il ne peut plus contenir sa joie; il insulte, il provoque les Théimins (2). Le trouvère s'est complu dans ce morceau ; il y a versé tous les trésors de son érudition , il s'y est abandonné à son éloquence avec toute la

(I) On reconnaît ici le texte de Stace. V. Théb., lib. X» «.661.

Diiii et alteroo captiva in mcnia greara

G^panena monte la frète

A graot «aploit, Teapée traite ;

Simol inaultaDa greiauque manuqae Moliboa obitantea cuoeos tabulataque a«fua

L|tnce titfx carriax contreTal Comme «eat la tate d*an cheval,

A haute irois onrilile et fiere Les cootralie en tel manière :

« Gent plus d'autre malénrée, Qnl tante poîne aa cndtirée, Bien Tooa ai là tons enacrrei, Li mora eat frains et aterrei.

Surgit ovana.

A gnnt caploH la ^reCe poie.

Abttruit et truncas rupea in temple domoaqoe Précipitât frangitque soia jam mcniboa urbem

Lance carriax et pierrea biaea Froiase cea mura ton et égliaea.

Voua ofteron toatea lea pierrea Que Ampbion voatre harpieme Asaembla ci par arlimaire Et par la force de grammairoi Et par le chant de aa viele ; N*i remandra tour ne touroele. •

prolixité familière à ses pareils. Capaneus ne se contente pas de ces provocations ; il s'attaque aux dieux eux-mêmes avec autant de naïveté que de violence.

N*i vaudra rien deu ne déesse ,

Lire sautier , ne chanter messe.

N'i vaudra rien veu ne promesse

Que clers en fasse ne clergesse.

Ou sont ore tuit vostre dé ,

Mars Venus et Hermyone ,

Juno et Leuthocoe ,

El Palamdn et Agave ,

Qui por le despit de lor dé

Furent puis mort et forsené ,

Et Bacus le fiuz Semelé

Qui ont Deu devin apelé ?

Et Amphyon et Niobe ,

Et cil qui dedanz furent né ,

Dans Ethion et danz Galcas,

Dame Juno , dame Pallas

Et Manto et Thiresias ,

Et Pantheus et Athamas ,

Et tuit H dieu de ceste vile ? •

Neis s'il estoient UI mile ,

Viengnent rescorre la cité ,

Tuit à moi seul viengnent combatre.

Ja n'ai d'eus tous poor ne dote :

Ja n'en îert si pleine la rote Que sempres desconfit ne soient , Et trestuit cil qui en eulz croient Ma destre , m'espée et ma lance Ce sont mi deu , c'est ma créance ^ C'est ma vertu , et c'est ma gloire.

Ne dieu du ciel, ne dieu de terre Ne pueent pas soflfrir ma guerre.

Dieu ne déesse n'est el monde Que ma destre main ne confonde.

Néis dant Jupiter lor mestre

Ferai je croire en ma main destre.

De la sus le ferai cheoir.

Et touz les autres ensement Ferai vivre com autre gent ; D'eus ferai tout le mont délivre.

(B. deThèb.yf'^d.)

Les dieux de Thèbes et ceux de Grèce étaient dans les cieux réunis» autour de Jupiter, attendant avec respect ce qu'il allait décider du sort des deux armées en présence.

Car il le tienent à lor mestre.

Devant lui sont trestuil ensemble , Li plus hardiz de poor trembl e Li plus hardiz n'ose mot dire.

Ils gémissent sur les terribles épreuves auxquelles sont livrés les peuples qu'ils protègent, ils déplorent leur propre immortalité qui ne leur permet pas de mettre un terme à leur affliction. Pour en finir ils en viendraient volontiers aux mains ; mais ils redoutent la colère de leur maître. Celui-ci leur explique à la façon du XIP siècle Tordre des destinées.

Dit lor que chose destinée Ne puet tolir neif ne gelée.

Dès que je suis Dieu apelez , Que fu primes li mons fondez. Que j'ai seur terre devisez Les langages et les régnez, Et par tantes divet'sitez Vos otroié vos deitez , Dès lores fut fet voirement , Ne puet ores estre autrement.

Tout maintenant , sanz nule faille Convient que soit ceste bataille.

Les dieux sont désolés de cet arrêt du sort; « mais tous sont muets

« pour sa présence. » Junon « la dame de tous » ose enfin prendre la

parole: elle se plaint avec amertume du mépris que lui témoigne son

époux. Elle ne peut rien faire pour la nation qu'elle aime et qui Ta tant honorée. Elle la voit tomber sous le glaive de Fennemi sans pouvoir lui porter secours. En vain elle est la sœur et l'épouse de Jupiter. Puisque son peuple succombe ainsi , elle renonce à Tamour du roi de l'Olympe.

Inquiètes des paroles de Junon , toutes les divinités qui sont nées à Thèbes se lèvent à leur tour. Bacchus et Hercule , se tenant par la main, implorent le maitre des dieux, et, lui rappelant l'amour qu'il a porté à leurs mères , le supplient de ne pas sacrifier Thèbes à ses ennemis. Au milieu de leurs discours, les provocations impies de Capanée sont arrivées jusqu'aux dieux. « Jupiter entendit la parole « qui mouU était outrageuse et folle. » Tout d'abord il en veut prendre vengeance :

Des la bataille des jaianz Ne fu liiez outrages si granz Qui se Youdrent à dos combats Et par force du ciel abatre.

Pour ce covient que je l'en face Tiex enseignes et tiex venjance Qui nos soit mes en remembrance Que jamès nule créature N'ose penser si grant injure.

Consultés par lui, les dieux l'engagent à lancer son tonnerre , « que f sous ses coups, l'audacieux soit tout embrasé, et que de lui rien ne « reste ! » Le ciel s'allume , t tremble le ciel , tremble la terre » ; Capaneus tombe foudroyé. Tout ce passage de manque ni d'une certaine fierté d'accent, ni même, par moments, d'un certain mérite de forme : on y a reconnu la trace de l'antiquité. Mais que de changements pourtant il serait encore facile d'y signaler I

Quand toute chose prend ainsi une physionomie nouvelle , les caractères ont dû se modifier aussi. De toutes ces transformations, ce n'est pas la moins curieuse ; c'est celle qui demande à être étudiée le plus attentivement. Voyez par- exemple ce qu'est devenu Tydeus. Au premier abord , c'est à peu près le même personnage ; des deux côtés il a les mêmes aventures , il fait les mêmes exploits, il meurt à peu près de

la même façon, il est le héros du poème français^ comme il était celui du poème latin, et cependant ce n'est pas le même homme.

Et tout d'abord il faut s'entendre sur ce mot de héros. Tydeus est un vaillant homme, ce n'est pas un héros à la façon du XTII* siècle. Quoique sorti d'un poème latin, il n'a rien d'un Romain tel que les peindra Corneille ; ce n'est pas à lui qu'on reprocherait de ne rien garder d'humaiiié La nature chez lui piarle wec une parfaite ingénuité , et nous retrouvons là cette franchise de sentiment qoe nous avions déjà signalée dans YEneas.

Le courage de Tydeus est incontestable , c'est lui qu'on charge de tôdie$ tes missions difficiles. Polinices veut envoyer à son frère on mesi^gei^ pour réclamer son royaume, nul ne consent à accepter cette tâche ; Tydeus seul ose s'offrir, t II s'en va , chevauchant jour et c nuit, ayant faim et soif et dur lit > Arrivé à Thèbes, il rappelle hardiment au roi les promesses qu'il a faites à son frère. Nous le verrons plus loin lutter seul héroïquement contre cinquante chevaliers qu'Éthiocles, désireux de se venger de celui « qui l'outragea à son < manger > , a envoyés l'attendre dans la gorge où se cachait le Sphinx. Mais le poète nous dira naïvement que Tydeus voudrait biep ne pas y être: < Aperçut les, n'i volsist estre. » De même quand il se trouve en présence du Sphinx , il fait tout ce qu'il peut pour se dérober à l'obligation de deviner l'énigme ; il ne rougit pas de confesser que le monstre « l'effraye. >

...•Ja sui ge chevaliers ; Plas sa! dé mes armes porter Que je ne sai de deviner. Sire compaing, car devinez, Si vos d'augure rien savez.

£n maint mal pas ai ge esté One ne fui mes si effraé ; Cest deable que vous veez Nous a trestuiz enfantosmez.

Mais celte concession faite à la natore , il ne se comporte pas moins bravement. Quand il est tombé dans Tembuscade, il voit bien qu'il est

« trahi , nous dit le poète , mais il ne s'est pas étonné ( esbaïz ). » C'est ainsi que le moyen-âge peint le courage, et Tbistoire en ce point donne tout-à-fait raison aux romans renouvelés de Tantiquité et à la Geste ; Joinville, en pareille circonstance ^ sent et se comporte comme Tydeus ou Guillaume d'Orange. Différents en cela des personnages du roman de la Table-Ronde ou du XVIP siècle, les plus vaillants à cette date n'ont pas la prétention d'être des héros ; ils ne font pas profession d'être de bronze, ils ne craignent pas de dire qu'ils voient le danger ; ils avouent même qu'ils aimeraient autant être ailleurs ; ce qui ne les empêche pas de faire héroïquement leur devoir.

Le Tydeus du roman de Thèbes est tout différent de ce qu'il était dans le poème latin. Stace s'était attaché à le peindre féroce. Envoyé auprès du roi de Thèbes, dès le début de son discours il éclate en menaces ; à chaque iustant , le poète latin lui prête d'horribles violences ; il ne craint pas d'accumuler les détails les plus repoussants, il va jusqu'à le montrer en un passage rejetaat à ses adversaires les membres que sou fer leur a tranchés (1). Enfin , pour achever le portrait , lorsqu'il se sent blessé à mort , sa douleur devient de la rage et se traduit par un acte atroce : il supplie ses compagnons de lui apporter la tête de son ennemi qu'il a frappé en tombant (2). Ceux-ci volent et ramènent Ménalippus blessé. Tydeus lui fait trancher la tête, t II prend dans ses mains et contemple avec fureur ce visage ennemi et tiède encore , ces yeux égarés et qui n'ont pas eu le temps de se fixer. Ce n'est pas assez : Tisiphone vengeresse , ajoute le poète , lui demande p4us encore. > £^ quand Pallas revient , apportant l'immortalité au héros qu'elle protège , elle s'enfuit épouvantée en le voyant « tout souillé des débris de ce crâne qu'H a brisé ,. et Ibuvant à longs traits le sang encore tiède ; ses compagnons ne peu<rent lui arracher sa proie. > On dirait que Dajite s'est souvenu de la Thébaîde en peignant Ugolin. Stace ne aent pas que} oootraste cboquaot il y a entre cette horrible et ref)oiissa«1e peintuire tel les éléganees irechepdiées >ée son style. Homère , dans une ^époque pnimitive , voulant peindre la douleur désespérée d'AchiUe tet ^a* (fuimif 4e

(4) Theb., lib. VIII, T. 700.

(2) Ibid.

Captit, o Capot, o mibi li qois Apportât, Menalippe, tnom

vengeance , n'a osé que lui prêter un vœu analogue , mais devant lequel il recule, et que déguise et adoucit encore Texpression. Virgile, dans une civilisation analogue à celle du temps de Stace , a compris que de tels tableaux étaient impossibles avec son beau langage ; et , voulant peindre en Mézence la tyrannie et Textrême férocité , il lui fait ordonner d'horribles cruautés ; mais Mézence ne les accomplit pas lui-même. Stace, ici, est un éclatant témoin de la dépravation de cœur et d'imagination de la Rome impériale.

Notre trouvère n*a eu garde de reproduire le tableau de Stace. Il ne comprend pas qu'on peigne un chevalier comme Tydeus sous des traits si odieux , il a déjà à cet égard les instincts des poètes du XYÏI* siècle. Son Tydeus est le plus vaillant des hommes > mais il n'a rien de féroce. Tandis que le personnage latin est toujours tendu et emphatique en son langage , le Tydeus français est plein de bonne humeur et d'entrain. Sa gaité ne se dément pas dans les plus rudes épreuves. Il gouaille volontiers ses ennemis, c'est déjà l'image complète du courage français.

Quand il les vit ainsi trembler Si les comença à guaber : a Geste ôevre , mon escient , Vous est prise de hardiment.

Se de cest mal guérir volez •L seul petitet m'atendez ; Geste espée vous en garra , Gar reliques molt forz y a. »

Il est généreux et ne veut pas combattre plus faible que lui. C'est tout-à-fait contre sa volonté qu'il tue le jeune A thés, qui tombe victime d'une bravade chevaleresque. La bravade , la folle prouesse est presque une condition de la chevalerie. En effet, bien différent de l'esprit militaire et de Tesprit guerrier, l'esprit chevaleresque n*est pas seulement une des formes du courage , c'est un enthousiasme , une exaltation, une religion. Comme elle , il a ses martyrs , il a ses dévots et ses mystiques : on peut dire la folie de la chevalerie comme la folie de la croix. La prouesse , un mot qui a une double valeur , qui indique e" la perfection de la vertu chevaleresque et les actes qui en naissent, ne

se contente pas des preuves du plus intrépide courage ; elle veut avant tout que Ton parle d'elle. C'était le souci de Joinville en Egypte : 1 il en sera parlé dans les chaiàbres des dames » ; et un des personnages du Roman de Thèbes dit : « Où sont les grands coups dont t vous vous vantez auprès des cheminées? » Le preux chevalier ne doit ressembler à rien ni à personne : la prouesse doit étonner , frapper les imaginations ; il y faut des entreprises extraordinaires , des actes inouïs. Elle ne reculera pas devant les actions les plus étranges et les plus folles : ce sont elles dont on parlera le plus. Ainsi, dans le Roman de Troie ^ nous voyons Ajax aller désarmé au combat; un chevalier du- Roman de Thèbes s'y présente nu, n'ayant que le bouclier et la lance (1); Athès à son tour abandonne une partie de ses armes dans des conditions toutes particulières. Lldéal du chevalier est d'être aimé. 11 ne saurait l'être s'il n'est vaillant ; mais la beauté est aussi nécessaire à l'amour * et selon l'esprit que nous indiquions tout à l'heure, il fait parade de sa bravoure et de sa beauté, et il se pare d'autant plus volontiers de celle-ci qu'il peut y avoir danger à l'afficher, et que par là, pour ainsi dire, sa beauté est plus brave. Athès, dont le poète s'est plu à nous représenter la grâce, a quitté son haubert pour faire admirer à tous l'élégance de sa taille. Tydeus l'a trouvé sur sa route , mais il l'a évité. « Il le voit enfant et désarmé , il en eut pitié, » Mais l'enfant n'accepte pas cette générosité dédaigneuse , et il heurte rudement son adversaire. Celui-ci voudrait seulement repousser l'attaque ; mais en vain a-t-il essayé de mesurer la force de son coup : Athès tombe frappé à mort. Tydeus, à cette vue, se désole ; il jette au loin sa lance, il ne veut pas prendre le cheval du vaincu , il veut au moins mettre ses restes à l'abri

(é) L*auleur en a lait le sujet d*un épisode comique. Les poètes du XIP siècle font peu de théories littéraires. Mais ils ont, pratiquement, devancé le romantisme, et mêlent le comique, non au sublime, mais au terrible. Ici les Grecs respectent Tliérolque imprudence du chevalier, et nul ne veut porter la main sur lui ^ ni de Toccire être boucher. > Alexis, un riche comte d'Arcadie, lait alors , nous dit le poète , ^ une gaberie, que tous tinrent à courtoisie. > Il appelle un sergent, lui fait cueillir une branché flexible^ et, en frappant le chevalier, le met en déroute.

Bien H bat le dot et le ventre. L'an à Faulre le montre an doi,

SoTent le fiert tor le trepon Par le tornoi du gab se rient,

Gome le mestre son clerçon. D^ambede ua pane grant bien en dicnt. Tuit le virent par le tornoi ;

des outrages, et appelant de jeunes garçons quMl aperçoit à Técart, il leur dit d'emporter le corps de Teufant pour qu'il ne soit pas déchiré par les chiens. Ainsi , partout Tydeus s'offre à nous sous des traits plus aimables et plus humains.

Le trouvère n'a pas moins changé le caractère de Polinices et donné ainsi au dénoûment de son poème une couleur morale toute différente. Dans la Thêbdide , quand Polinices a blessé Étéocle, il insulte à sa chute. Tout entier à sa joie sauvage, au triomphe de son ambition , il veut qu'on lui apporte tout de suite la couronne et le sceptre , et que son frère ait cette dernière et horrible douleur de le voir, avant de mourir , paré des insignes qu'il lui a ravis. Le poète français est révolté de cette peinture, et il donne à Polinices de tout autres sentiments. On dirait que c'est son récit et non celui de Stace qu'a lu Racine, ou plutôt une même pensée les inspire tous deux et les oblige à donner à notre sensibilité une satisfaction à laquelle n'a pas songé le poète latin, en lui permettant de s'intéresser au moins à l'un des deux personnages. Ici , quand i^olinices a vu tomber son frère mortellement blessé , il oublie sa haine et son ambition, il ne pense plus qu'au lien qui l'unit à son adversaire ; il descend de cheval t et court à lui ; il voit la plaie c toute vermeille du sang qui s'échappe. Pitié l'en prend; il ne peut f s'empêcher de l'aller reconforter. Parmi le corps il embrasse son frère, « il lui baise les yeux et la face , puis lui a dit : t Beau sire frère, « dans une heure mauvaise noils porta notre mère. Par votre orgueil « je vous ai tué, il n'y a plus de remède. » Et lorsque son frère, sans se laisser désarmer par cette douleur, l'a frappé traîtreusement, Polinices ne trouve encore que des paroles touchantes et mélancoliques.

Frère, lit-il, por coi m*as mort ?

Ce saches que fet Tas à tort.

Descendi ge en bonne foi.

Or a fine ci nostre guerre ; Ne je ne tu u*aurons la terre.

Aucuns de ces autres l'aura Qui nul gré ne nos en saura (1).

(i) Par une inspiradon heureuse et touchante, Fauteur, dans une autre partie de son poème, nous a donné comme la contre-partie de cette scène, et en face de la haine sacrilège d'Éthiocles et de Polinices,

Le poème s'achève, ici comme dans Stace, par la peinture de la désolation des femmes d'Argos à la recherche des corps de ceux qu'elles ont perdus. A la nouvelle de leur désastre , elles avaient quitté leur patrie et s'étaient dirigées vers Thèbes pour leur rendre ces derniers honneurs auxquels les anciens attachaient tant de prix. Hais Créon , pour venger la mort de son fils , a juré de laisser sans sépulture les cadavres de ses ennemis. Averties en route de ces sinistres résolutions, elles vont à Athènes implorer le secours de Thésée. Cette expédition étrange a séduit l'imagination du trouvère. Seulement, peu au* fait des mœurs grecques et sentant peu l'importance de ces détails , il a changé quelque peu le motif de leur voyage. Toutes, nu-pieds , échevelées , elles se mettent en route ; la veuve de Tydeus et la veuve de Polinices marchent à la tête du funèbre cortège. Elles s'en vont par les plaines et par les montagnes, pleurant, supportant la faim , la soif, les mauvais gites. Elles arrivent à une vallée profonde toute peuplée de serpents , de lions , de dragons et de léopards ; les bêtes féroces s'enfuient épouvantées à la vue de cette multitude étrange. Elles parviennent enfin jusqu'à Thésée, aux pieds duquel elles tombent, jurant d'oublier leur douleur s'il les venge des traîtres. Thésée , dont les messagers ont été renvoyés par Créon avec

il a représenté la tendresse persistante et l'inconsolable désespoir de deux frères victimes de cette guerre impie et devenus fratricides sans le savoir. Il a développé là avec bonheur un trait dramatique qui était conune perdu dans Stace, que celui-ci n'avait fait qu'indiquer et que Voltaire devait recueillir plus tard et placer dans sa Henriade, sans se douter qu'il avait été devancé par un obscur poète du XIP siècle. Stace raconte en cinq vers que deux frères jumeaux, placés dans les deux armées ennemies, se sont frappés sans se connaître. Ce n'est que lorsqu'on leur arrache leurs armures qu'ils s'aperçoivent de leur erreur et la déplorent amèrement. Le trouvère a senti qu'il y avait lu le germe d'un développement touchant, et son récit ne manque pas d*un certain intérêt. « Grand deuil fut fait, nous dit-il, de deux frères qui s'entretuèrent Ils étaient jeunes tous deux, et de haute naissance ; après le roi, il n'y avait en la ville plus noble parenté. L'un d'eux avait répondu à l'appel de Polinices, l'autre était resté dans la ville, il y avait deux mois à peine que le roi l'avait fait chevalier. Il était sorti pour le tournoi. Regardez quel péché le pousse. 11 rencontre son frère en la place. Sans se connaitre ils se heurtent avec fureur ; tous deux tombent de leurs chevaux mortellement blessés.

A terre conéu se sont ; La mort se pardonnent et plorent«

L'uns pleure Tautre, graut deul font. Et tant com pueent por els orent.

Cbascuns plaint l'autre plus que soi ; Ll uns baise l'autre et embrace,

Car molt ierent de bonne foi, Ainsi se muèrent en la place.

Ils s'entramoieat à merveille. {H. de Tfiibet, (* 36, v. c. 2.)

De leur sanc fu l'erbe vermeille.

382 BENOIT DE SAlNTE-MORE

d'horribles menaces , marche contre Thèbc;? suivi t de Tarmée des « dames. > Celles-ci prennent part à Tattaque ; sans souci de leur vie, armées de maillets d'acier , de pics aigus , elles sapent les murs ; une partie se fend et s'écroule. Le trouvère semble pressé d'en finir et de liquider vite son poème. Thésée entre par la brèche, met le feu à la ville, fait pendre Gréon, qui a tenté de se défendre, et fait restituer aux dames leurs morts. 4vant de partir , il veut faire service (faire rendre les derniers devoirs) aux deux frères. Nous pouvons voir ici une dernière fois comment le trouvère traduit Stace, exagérant et outrant tous les détails.

.1. ré i fist faire mannois , ,

Dedanz ont les .II. frères mis ,

Mes sempres ta li feu demis ,

Ne se povent enlr'aux sofrir ;

Aiuz les virent entreferir

£t durement s'entrecombatre

Jusqu'à .m. fois où jusqu'à .mi.

Li dus en a molt grant merveille ;

Tout environ soi sp conseille.

Ce li dient tuit que la cendre

Face d'iluec ceuUir et prendre,

Si soit mise dedanz un ves ,

A tant sera d'aux .11, remes.

.1. ves d'or ot de l'or de frise ,

Dedanz ont celé poudre mise.

Puis que dedanz fu scellée

Sempres comença la mellée ,

Dedenz f u la bataille grant.

Et ce fu bien apert semblant ,

Seneôance fu, ce croi ,

Des deus frères de pute foi

Qui onques jor ne s'entramèrent

Ne puis la mort ne s'acordèreni

Onques en vie bien ne firent

Neis à mort ne se souffrirent.

(1) Dans Stace le dénomment était moins lugubre. Créon était presque la seule Yictiiiie. Après sa mort les deux peuples faisaient la paix. Les poètes du moyen-âge outrent toutes les inventions de rantiquité.

Li vos nel pot pas retenir , Hors en estut la poudre issir.

Tout ice le dus esgarda , Â deables les comanda.

Le trouvère a complété à sa façon le poème de Stace en y ajoutant une naïve moralité à T usage de ses lecteurs. Si les deux frères ont trouvé une fin si misérable, c'est, nous dit-il, quMls furent nés contre nature (1).

La Pharsale est le dernier des grands poèmes latins que notre moyen-âge ait essayé de s'approprier; et par ce mot de dernier nous ne prétendons pas absolument faire un classement chronologique , nous n'avons pas pour cela tous les éléments nécessaires. Le Roman de Julins César. (2) ne nous a été conservé que dans un manuscrit qui porte , il est vrai , la date de \ 280 ; mais cela ne nous apprend rien pour la composition elle-même. Il est évident , en efiet , que ce n'est

(1) Aiosint la guerre le défioe. Pour ce leur fu si destiné Destmite en fu et degastée Qui plains furent de félonie, Toute lor terre et lor contrée. Bien ne porent faire en lor vie. Bfolt chai paine et grans abaus Pour Dieu, seignori prenex i cure, Et maudiçons sor les enfant. Ne faites rien contre nature,

Car li pères lour destina, Que n^en veingnies k itel fin

Et Fortune lor olroia. Com firent cil dont ci defin. Contre nature furent né ; Esplicit li Roumanie de Thkbet,

Le manuscrit 375, youlaot rattacher le Roman de Thèbes aux autres hbtoires antiques, termine ainsi le poème:

Geste estoire aTons definée , Ne ne fu puis en moh grant pose.

Si comme Tebes fu gastée. Romulus fu de cel linage ,

Ele fu molt d^antiquilé ; Qui furent mené en serfage ,

Et si i ot noble chité. Et de Troies furent n&ené ;

De Rome nesloit nule cose , Cil fonda Rome la chité.

(2) V. Bibliothèciue impériale, manuscrit fr», n<* 1457. ^-Manuscrit de 169 ff., trente vers à la page ; le dernier f> n*a que Î5 Ters. Le poème commence au 4* , ce qui donne environ 9840 yers. Il porte pour titre : Le Roman de Julius César, Une note signée G. D. L. R. , proteste , et dit avec raison que c^est une traduction de Lucain avec un supplément asseï ample. Le texte est en général asses correct Voici la division des Uvres : liv. I, ^ 1-19, ▼.— Liv. H, ^ d9-29, ▼.— Li?. III , ^ 29-88, ▼.— Li?. IV , ^ 88-54, T.— Li?. V, f 55-68, ?.— Li?. VI, ^ 68-76, ?.— Li?. VII, f» 76-89, ?•— Li?. VIII , ^ 89-98, ▼.— Li?. IXf fo 98-109, ▼. — li?. X, fb 109^84.— G*est ici qu*il feut placer le titre placé mal à propos par le copiste au f» 109 • Ci commence Tlstoire après Lucan. » — L*exemplaire est unique.

hSk BENOIT DE SAINTE-MORE

pas là le manuscrit origiDal ; on y trouve par moments ube grande confusion et des indications erronées sur les livres correspondants de Lucain , qui ne sauraient évidemment être imputées à Tauteur luimême. On peut cependant admettre qu'il est postérieur à VEneas et au Roman de Troie ^ aussi bien qu'au roman de Tristan : car, en parlant de la beauté de Gléopàtre , il la compare à celle d'Hélène et à celle « d'Yseult, pour qui Tristan a enduré tant de peines; < tandis que ni le Roman de Troie , ni VEneas HQ font aucune allusion au Romande J. César. 11 a dû précéder le Roman de Thèbes ; car, dans un passage où Tauteur de celui-ci veut donner une haute idée de préparatifs militaires, il évoque le souvenir de plusieurs poèmes fameux, et il ajoute qu'on n'avait jamais « vu tel rassemblement d'hommes, sauf ceux < qu'avaient faits César et Pompée. » Il est vrai qu'on ne voit pas bien si ce n'est pas de la Pharsale latine qu'il se souvenait ici.

Nous sommes mieux renseignés sur la personne de l'auteur. Il a pris soin de consigner son nom en différents endroits de son livre (1) : il s'appelait Jacques de Forez (Jacos de Forestz). Nous savons aussi combien a duré la composition du poème. Solicitant dans les derniers vers l'indulgence des lecteurs ( car le livre est destiné à être lu , non à être chanté, «à celui qui sera ce livre lisant >), Jacques nous dit c qu'il a en moult petit de temps rimé ce livre, car dedans quatre *

mois il fut l'accomplissant. >

Le roman de Jules César ne saurait se rattacher aux poèmes que f

nous venons de parcourir ; il s'en distingue par la nature des déve- \

loppements et par sa versification. Jacques de Forez se tient beau- f

coup plus près de son texte que les autres imitateurs de l'antiquité ; il \

est de tous celui qui donne le moins à l'invention personnelle ; il fait \

véritablement acte de traducteur; s'il est infidèle, c'est à son insu; les [

habitudes du temps et la langue ne lui permettaient pas de faire [

davantage; delà, les répétitions, les redondances et la prolixité dans r

la sécheresse qu'on rencontre chez lui. Mais il suit pas à pas son texte sans rien ajouter d'important ; seulement il complète le poème que Lucain avait laissé inachevé , et nous en sommes avertis par ce titre qu'on

(1) V. le Roman de Julius César, ^• !1, 18A, 168.

ET t,E ROMAN DE TROIE.

lit au feuillet 13&: « Ci commeuce Tistoire après Lucan >, et il le conduit jusqu'à Feutrée triomphale de César dans Rome. Il ne s'est pas servi du petit vers de huit syllabes à rimes plates qui semblait décidément adopté par ces imitations de Tépoque antique, il est demeuré fidèle à Tantique couplet monorime de la Geste ; seulement , au vers de dix syllabes des vieux trouvères , il a préféré l'alexandrin , consacré déjà par le récit dés exploits du héros macédonien. Il doit au choix de ce rhythme , qui se prêtait bien mieux que le petit vers de Benoît à la traduction des sévères inspirations de la muse latine , une certaine ampleur et fermeté d'accent. Il semble aussi que l'esprit de la Geste l'inspire, et nous trouverons de temps en temps chez lui, et surtout quand il sera question de Caton, de l'énergie et comme un lointain écho du poète latin. Jacques de Forez a cependant changé l'intention générale de l'œuvre. Loin de partager les rancunes de Lucaiv contre César , il est pour lui plein d'admiration et écrit son histoire avec complaisance. « Celui qui fit tant en sa vie , bien est droit , ce « m'est avis , dit-il, pour qui y entend raison , qu'après sa mort il en « soit loué par toute gent ; c'est l'empereur César qui , par sa baronnie, 1 conquit et mit en sa puissance la plus grande partie du monde ; qui , c par sa valeur, conquit si amplement cités, bourgs et châteaux, aussi t loin que les deux couvrent le monde et que la terre s'étend; qui « soutint si grandes batailles et tant de sursaillies , tant de combats, tant c d'assauts, tant de rudes attaques (1). » Il pense que les puissants

(i) V. le Roman de JuUus César , f^ A* Nous donnons tout au long ce début du poème.

Un pensen qui mon caer eoUlente et csprent De trover me semont, et à dire m'aprent. Selon restoire rraie, en droit mon escient, L^estoire des Romains, et porquoi et comment Jolius César li preus, qai tant ot hardement, La guerre commença et mena longuement Vers les citains de Rome, quMl par esforcement Eni es chans de Tessale desconfi plainement, Et qui par sa valor, se Vestoiro ne ment. Cites, bors et chastiax conquist si amplement Com li cieiu le mont cœuvre et la terre s* estent. Bien est droit, ce m^est tîs, qui raison i entent, Qae de celai soit fais romans nouvelement, Por son pris essaucier, et por ce ensement

Que haus bom qui tient par son droit ûeuement.

Pour tant quMlsVn maintiengue mieuls et plus franchement

De bonté prendre ^$iej example et bon enseignement

A la Tertu du sien et k son hardement.

Qui tant fist et conquist que li nons seulement

De Idi fu redoutes desi qu^en Orient,

Et de là jusqu'au lieu c*on apele Occident :

Qui tant fist en sa TÎe bien est droit voirement

Qu'après sa mort en soit loex à toute gent.

De Temperor Gesar, qui, par sa baronnie.

Le plus du mont conquist et mist en sa baillie.

Qui fist tante bataille et tante sorsaillie,

Tant essor, tant assaut, tante dure envale.

Dont mains bers et mains cors d^omme à chi6re hardie

BENOIT DE SàlNTE-MORE

qui possèdent légitimement de grands fiefs, pour s'y maintenir mieux et plus franchement, pourront prendre exemple de bonté et bon enseignement en la vertu et la hardiesse de César. Il va redire ses exploits « selon Tbistoire vraie de Rome »; car il y a deux choses auxquelles il tient surtout : à réclamer la priorité pour sou œuvre , « qui n*est pas molt ouïe, car il Ta toute du latiu en roman changée », et à être un historien véridique plus encore qu'un poète.

Il faut reconnaître quMI fait pour cela tout ce qui est nécessaire. Gomme Benoit et ses imitateurs, il supprime tout d'abord tes compa-

Bt maios bons chevalien a perdue la vie, Qu^il deaconfi Pompée od sa chevalerip Et les citaJDs de Rome par bataille arramie; De celui fet Tauctors, que qu*aQvious en die.

Ces vers de tel malere qui n^est pas molt oie ; Car il Ta du latin toute en romans changie Et de la vraie estoire de Rome départie.

On nous permettra de citer encore dans ce même début, le passage où il expose, d*aprè8 Lucain , les causes de la guerre cifile. On y ?erra comment il imite et comment il amplifie.

Seignors, ceste descorde, dont puis fu mainte Tie,

A duel et à corros de cors d'ome partie.

Fa entre les Romains esmure et essaucie

Par Pompeum premier et par la grant envie

Et par la grant fierté de cels de Romenie.

Quar envie et orguels ont fait par mainste fie

Mainte mellée emprendre et mainte autre folie

Et ice seulement as Romains n*avint mie

Mais & moult d'autre gent avient que felonnie

Et li envie d^els et Toutrecuiderie

Qu^entreprendre lor fct tel chose et tel atie

Dont il et autre gent est souvent empirie.

Li envie qui éH en Rome tapissahs

El qui or se voloit monstrer par maub semblans

Et li delis d* savoir, qui fesoit sorcuidans

Les citsins de la cit et mesentreprendans ,

Si comme il fet encore orguillir les auqoans ,

Et ce que quant fortune a fet les gens joians

Qu^ele selon son us les refet tost dolans

Et n^avient pas souvent que looc tens soit durans

Trop grande seigoourie , n'orgueuls ne grans bobans ,

Mais qui plus monte haut et qui plus est poissant

Tant chiet plus tost li bon), si com li fais pesans

Qui se fait jus bouter por ce qu^il est trop grans,

Et ce que Pompeus' estoit moult convoitant

De poesté tenir et d*onor desirrans

Ne nului ne voloit qu^il fust pars ne partans

De seignorie à lui, ne baillie tenans,

Ains vouloit que seur tous fust gardés ses commans ;

Et ce c*on ne voit pas souvent bien assentans

D*une terre tenir U chevaliers poissans,

Por ce du tôt Pompée qui auques avoit dans

Et qui molt amoit loi et le prisier des gens

Que par le los César ne fust li siens perdant

Et qu^abaissies ne fust por ce que plus vaillant

Estoit molt plus de lui et molt plus conquérant.

Et Cefar d^autre part qui molt iert de cuer frant

A grant desdaint tenoit et molt ert desprisans .

Ce qu*il desoubt autrui fust humbles et souffrans

Siert U uns orguilleus et Tautre despisant.

Cil voloit eslre sire et que cil fust seijanx.

Et César revoloit par poeste et par bant

De Tonor as Romains tenir les meillors pans\

Que sèment fu entreus la discorde naissanx

Et fête la bataille en Tcssale ent es chant.

Ou Pompe s^enfoi de Testor recreans

Et mains bers i remest mors et navres sanglant ;

Et de ce rtst Jacos son conte recitans

Si con selonc Testoire le commença Lucans (1).

Roman d* Juliut Caur, f* il.

(1) L» belU comparaison d* Pompée st«c un viaux chêne au front d^couronntf, mais encore entoura de respecta, est ^»»9% bien rendue par J. du Bellay, Antiq, 4e Romtt sonnet ZXVIII

raisons. On chercherait vainement ici la belle image par laquelle Lucain npus représente la vieillesse encore imposante de Pompée , ce vieux chêne découronné et dépouillé de ses rameaux, qui, au milieu de la forêt , attire encore la vénération des peuples. Lucain n'abusait pas du merveilleux ; le trouvère a fait disparaître le peu qui lui en était resté. Il a supprimé du même coup et l'apparition de la Patrie en deuil essayant d'arrêter César au passage du Rubicon , et les hésitations du général romain. Rien de plus simple que cette partie de son récit. Le Rubicon est gonflé; César n'y voit ni pont, ni bateau ; il fait descendre dans la rivière « des sergents à cheval » qui rompent le courant , et l'armée tout entière passe à leur suite : voilà toute l'histoire. (V. Julius César, f* H.)

Son goût pour la vérité historique ne va pas pourtant jusqu'à garder aux hommes et aux choses leur physionomie antique. Comme tous ses contemporains, il donne à ses personnages le costume, l'armement, le langage du XIP siècle (1).

A cela près, il reproduit la Pharsale avec assez d'exactitude. Voici le siège de Marseille (V. f^ 38 , v. ) , moins sa forêt merveilleuse. Plus loin nous voyons César confiant à une frêle barque au milieu de la tempête sa fortune et celle de Rome (V. f* 61 ). L'auteur a reproduit avec complaisance son discours, en appropriant les noms aux habitudes de ses auditeurs (2). II nous le montre prêt « à combattre Pompée « Talosé. » Nous assistons à la fuite de celui-ci et à sa mort. Nous entendons son éloge prononcé par Caton, et les plaintes de Cornélie (3).

(i) Il y a cependant chez lui, il Êiut le reconnaître, quelques traces des mœurs romaines. Il se plaît à décrire à deux reprises, et siutout à la fln de son poème, le triomphe de César. Le moyen-â^^e était, du reste, très-préoccupé de ces grands spectacles. On se rappelle que Frédéric II , vainqueur des Milanaise Corte-NuoTa, iSS7, envoyait à Rome leur caroccio, en annonçant aux Romains dans une pompeuse épitre qu'il comptait , à l'exemple des Césars antiques, venir dans la vi^ie étemelle recevoir des mains du peuple et du Sénat les lauriers du triotnphe.

|>4 (2) Certes quant de moo cors la vie partira De moi après ma mort ; car chascuns en dira :

Mains estors, mains poigais, mainte guerre en faudra. Ha I com César fu proz, qui les fraoçois mata,

Certes quant je morrai honors pour moi morra. Et Boma^os et Anglois à ses lois atouma,

. . . • , Li mons parlera Et les Bretons aussispar sa force donta I

(5) y. Julius César, f» 98.

Far monlt petit d*onor fu li cors enterres " Et qui ert en bas leu dedans terre et fosses ;

De Pompée, qui ert ja en cendre muet« Mes 11 espirs de lui est molt plus haut montes ;

Nous suivons Caton dans les sables de la Libye, où sa mâle éloquence relève seule le cœur des Romains abattus (1). Tout favorable qu'il est à César, le trouvère professe aussi pour Théroïsme de son rival une ardente sympathie. Ce grand caractère de redresseur désintéressé des torts que lui a donnés Lucain a séduit le vieux poète, et cela nous explique le rôle que va bientôt lui donner Dante. 11 me semble qu'il convient de noter aussi dans un auteur du XIP siècle ce sentiment profond et ce vif amour de la liberté. Le trouvère ne se séparera pas de Caton avant de nous avoir fait assister à son glorieux trépas. Il est à remarquer quMl ne songe pas à blâmer son suicide , et que , du reste, le suicide a déjà sa place dans les poèmes de la j fin de ce

Car près du firroameDl desus Tair est aies. Si con Lucans te^moigae, se croire Ven volez.

Chaloos qui molt vaillanz et de graut cuer estoil. Et qui toz jors garder sa franchise voici t,

(i) V. le Roman de Julius César, f> 101-103.

Si a à eb parlé Et dit : « Avoi seignor , avei vus oublié Les granz orgueus César et la grant crualté Que velt estre de Rome sire por poesté ?

11 mest avis que vos avez plus enamé Seignor avoir sor vos, comme sers arenté «

Et de mauves cuer vient que on a volenté De franchise lessier et manoir en vilté Desoz malves seignor cruel et sanz bonté. Certes vos n^avcz pas mon corage emprunté ! Car se mésaventure m'avoit a ce mené Que guerpir m^esteust franchise et loialté Ou morir maintenant, je vos dit par verte Qu'a mes mains mourroie ainçois que rsprové Me fust que j*eusse faite deloiailté.

Car nVst pas frans de cuer qui plus aime et mains hé

La vie de son cors que franchise et bonté I

Ahai gcnt esfrée comment serez sofTrant

Seignorie et danger sor vos d*ome puissant

Qui franchise et hofTior soliëz destrrer tant ?

Voir bien porra tenir chascuu por trop errant

Cesar, qui vos verra sozgis à son commant

Ne desos autrui estre nullement ne deignoit, Et qui Cesaire molt mesprisoit et haoit, Por ce que la franchise des Romains abessoiti Toz les barons de Rome a Tasembler pooit, Por passer vers Aufrique avec lui amassoit.

Sanz ce que vos par force ne len ferez noiant

Aincois serez de gré en sa merci metant?

Mes coment servirez celui à escient

Par qui il sont remez morz et navrez ou champ

Enz el champ de Thasale vos père ou vostre enfant

O vos parcnz qui près vos sont apartenant

Se vos par vos franchise n*estes entreprendant

La guerre vers Cesar. Soiez donc combatant,

Por Tanger cela qui sont ocis à dolor grant.

Si soiez de proesce et d*onor remembrant ;

Car tuit cil qui de ci partiront en fuiant

Bien mostres ont par oevre quil sont vif recréant.

Et a tos cels qui sopt a bon cuer si faillant

Doige congié de gré, por ce que li vaillant

Por lor mauves confort ne voiscnt dctreant

Dcntreprendfe et de fore hardement aparant

Car malc compaignie d^ome trop mesprendant

Vait tôt ausi les prouz et les bons enpirant,

Com la beste malsaine vet celi entochant

Qui tient sa compaignie et ali vait frotant . •

Et, quant ainsi ot dit Caton a son semblant.

Par sa haute parole trelot ont maintenant

J^i grant volenté et ausi grant talant

De demorer o lui, com il orent devant

Que ce que vers la terre se fussent retraiant.

XII' siècle si chrétien, comme dans le roman du XIX*' (1). Après nous avoir raconté sa mort, il nous fait entendre les regrets de ses soldats. Ils ont le tort d'occuper près de cent cinquante vers ; mais quelquesuns de ces vers, par le sentiment et Texpression, ne sont pas indignes de Lucain, et le mérite y est d'autant plus grand quMcî le trouvère avait perdu son guide : Lucain s'était arrêté bien ayant la mort de Caton (2).

L'amour n'est pas absent du poème. L'auteur trouvait dans son modèle latin le nom de Çléopâtre et le récit de sa première rencontre avec César, la peinture de sa séduction et des splendeurs au milieu desquelles s'étale sa trioivphante et redoutable beauté. Il se gardera bien de négliger ces tableaux. Seulement Lucain , se souvenant des dangers que les attraits de Gléopâtre ont Tait courir à Rome , dans son patriotique ressentiment, maudit l'enphanteresse égyptienne ; le trouvère , au contraire , se plaît à peindre son charme et sa grâce victorieuse lorsqu'elle entre en la salle « qui de sa grande beauté « est toute illuminée » , en ajoutant de longs développements sur la puissance de l'amour (3). On peut ici en passant relever un trait de

(i) Nous retrouvons un suicide dans le Roman de Thébes,

(2) A propos de cette mort de Caton, le poète tient beaucoup à nous apprendre quMl possède la véritable tradition. 11 la défend contre une autre qu*avaient mise en circulation les c maîtres d'Orléans. » Nous voyons là une preuve et de la gloire des écoles d'Orléans et aussi des libertés qu'on y semble avoir prises avec Thistoire. Revenant un peu plus loin (P* iQU) à Caton il nous répète

Que ensi astoit mort cod dit tos ai devant : Que Caton fu ocis par venin de serpaut

Il méiames s'ocist à Tespée trenchant ; Dont il s'envenima par ire et par tonnent.

Mais non porquant li mestre d'OrKens en vont contant Mais Testoirc à ce pas ne se vatt asseutant. De sa mort autre chose ; car il vont fabloiant

U revient dans un autre passage (fo 166) aux maîtres d^Orléans et les accuse d'avoir aussi faussé rhistobre dans le récit de la mort de Pompée; mais ici le coupable est le vieux trouvère qui ne sait pas que Pompée a laissé un fils. -•

Ensi fu mors Pompée con je tos ai conté ; Mais comment que li maistre aient de ce parlé

Mais 11 maistre d'Orliens en ont el contrové Ce est voirs qu'il est mors bien a mil ani passé.

Qoil dient que César en Mondain la cité Et Cesar a puis si esploitié et ouvré

A Pompée assegié et si fort atrapé Quil a Mondain saisi et Cordes la cité. Que par destroit de faim l'a conquis et tué,

(3) Mes ainçois qu'el palais fust gueres séjornei Par bêle dame i fu requis et visites.

n la compare à Hélène et à Yseult la reine.

Que Tristan désirée Ot maint jor et por lui mainte paine endurée.

mœurs, une modification apportée au caractère du principal personnage. Comme dans Lucain ^ le repas est assaisonné de graves entretiens. « En la chambre , qui toute était fleurie , et peinte de fin or « qui moult y reflamboie, et qui de douce odeur était bien remplie, € car il y eut mainte épice et mainte herbe fleurie » , Achoreus explique au général romain la religion et les coutumes de l'Egypte. Mais le trouvère a sans doute jugé peu galante Tatlention que César donnait à ces savantes explications ; il n'y prête ici qu'une oreille distraite. « Par semblant à son dire il entendait, mais cependant son « cœur d'autre aOaire pensait »; et le trouvère brusque le dénoûment de l'aventure avec des détails d'une naïveté et d'une jovialité toutes gauloises. (V. f» 129.)

On sait que le poème de Lucain est demeuré suspendu au milieu du dixième livre. Jacques de Forez n'a pu consentir à laisser ainsi son œuvre inachevée ; et quand il a traduit les derniers vers si dramatiquement interrompus, après avoir naïvement disculpé Lucain (1), le trouvère, devançant Thomas May, achève la Pharsale et la conduit jusqu'à l'entrée triomphale de César dans Rome (2). Là il prend congé de ses lecteurs , en leur recommandant de repasser souvent en leur mémoire « les bons dits » qu'ils ont entendus , car on ne peut manquer ainsi « d'échapper à folie et autres messeants (3). »

(i) A rencontre li sont cil d^ Alexandre aie, Si est vertez que il malement le ûna ;

Si Tont sans chevalier soupris et alrapé, Mais ja pourtant nul blasme li bons clers n*en aura ;

Neporquant autre ^cnt avoit il a plenté. Quar il ot ochoison qui de ce TefTorça.

Et César qui de lui autre conroi ne se Car la mort le souprist qui son cors assomma,

Que du deffeudre bien, a pris garde el pensé Si que finer ne pot ce que il comença :

A Sccvan 1^ baron, cl si a rameobré, De ce fu ce grani duels que si tost de?ia.

Qui seuls se delTendi par sa grande fierté. Mais Jacos de Foresta, qui son cuer mis i a,

Et tote Tost Pompée ot arrier retorué, Del eslore et du conte encore ?os contera ;

Ainz qu'il fusseot^as murs qu'il gardoit Irespassé. Hais ce iert par consent que le voir en dira,

Lucans en tel manière l'estore entrelaissa. Par rimmcs et par vers, plus briement qu'il porra.

(2) Il raconte successivement le combat de César contre les Égyptiens, la défaite du roi Déjotanis , )i facile victoire sur Pharaace (fo 141 ), Texpéditîon en Cilicie et à Tarse , rarrivée de César à Adnimelum, la prise de Leptis, le siège de Thapsus « le cbastel Tabsum » (^ 148), la défaite^ de Scipion et de Juba ; nous voyons Labiénus et Scipion engageant le roi numide à mourir, Caton se donnant la mort , ^ 161 ; César en Espagne (f" 161 ), le retour à Rome et le tiiomp'ie ( V 168 ).

(3) Quant li paîs d'Espagne fu trestoz aquitez Que de nului ne fu guerroiez ne grevez Et que César ot louz ses anerais matez Lors est 1» ber à Rome eu joie retournez ; El as autres se fu si en pais racordes Si fu donc receuz à Rome el honorez

Nous savons main tenant ce que nos vieux trouvères ont fait de l'épopée classique. En réalité , leur œuvre n'a rien d'antique , ni littérairement , ni moralement. Des qualités littéraires des chefs-d'œtfvre de la Grèce et de Rome ils n'ont rien ': ni la science de composition , ni le sentiment de l'anité , ni l'ampleur des développements , ni la perfection de la forme , rien enfin de ce qui constitue l'artiste ; il n'est pas même bien sûr qu'ils sentent bien ce qu'elles sont ni ce qu'elles valent à ce point de vue. Et , par cela même , ces poèmes offrent un intérêt qui les dépasse , pour ainsi dire : ils jettent une vive lumière sur la poésie du moyen-âge tout entière. A certains égards, la comparaison n'est pas Tacile entre les œuvres de l'antiquité et celles du moyen-âge avec des ressources et une civilisation

Del aior du triomphe qui \li fu présentes. , Li triomphes cest ce qu*ainçois quil fust^entres En Rome la cité contre lui est «les Et li poeples de Rome et trestouz li ber nei. Et si li fu un chars contre lui amenés Qui toz estoit d*argent et d^or enlumines. Et lUI blanc cheTaus i avoit acouples Que por traire le char i avoit ajoustez. Et quant César li ber fu vestus et parez A vesteure d*or, sor le char est montes, Et toz 1m poeples iert entor lui ajoustez. Ensi com coustume iert César lor a contez Les estors qu*il a fais, ces a briement nomes Les barons et les princes que il avoit mates. Et les pais aussi qu*il avoit conquestez ; Et quant iço lor ot conté briement assez Lors fa de tôt le people hautement saluez, Et princes et poissans hautement apelez, S*ot cntor lui granz chanz et granz deduiz menez, Si ot tinbrss, tabors, cors et flaioz sonnez. Si en est parmi Rome en tel guise passez Tant qu'au maistre palais de Rome «t arestez. Et lors descent du char, si monte les degrez Dou palais principal qui de marbre ert paves. Et quant enz el palais ot trestoz assemblez Les barons de la cit, granz dons lor a donez, Si a terres et fies as plusors divisez ; Et adonc fu César csluz et eslevez, A empereour fu de Rome couronez.

S*ot donc li ber emplies ses pluseurs voleutez Por que de Rome fu emperere apelez.

Knsi fu emperere César li combatanz,

Et si fu dedens Rome a son vouloir regoanz ; Si fu plus que nuls homs en ces siècle puissans Que des trois parz du siècle qui moU est lez et granz Fu en sa poesté la plus grauz pars tenans. Que totes ot conquises li bers entreprendans. Si conquist en sa vie plus que nus hom vivans Ne rois, ne empereres, ne fu aine conqueranz. Et portant s'en doit eslre prisiez li ber vaillanz ; Ensi ert il tosjorz tant com Rome est duranz.

Mais a ces vers son conte est Jacos definanz, Qu*avis li est qu'assez eu ait esté contanz Por quil a tant mené César quil est regnanz, Et quil a ce parfait quil esloit desirranz. Et a ce est venuz quil estoit covoitanz ; Cest ce quil fust lempire de Rome maintenanz. Mais Jacos en U fin doucement est prianz A celui qui sera cestui livre lisanz Que, s'il i a nul mol ne nus dit mais seanz, Que blasmez nen soit pas comme fox non sacbanz ; Quar molt loer covient qui lonc tanz est parlanz S'en sa parole nest à la fois mesprandans. Et si doit bieu encore ji ce cstre pensanz, Por ce que des mesdis le soit plus deportanz. Qu'en moult petit de tems fu cest livre rimanz; Car dedens IIII mois le fu il complisans. Et à ce prendre garde doit cil qui lest lisanz Que des bons dis quil troeve soit souvent recordanz ; Car cil qui as bons dis quil ot est entendaoz Ne puet faillir que il ne s'en soit retraianz ? De folie à la fois et d'autres messeaoz.

Explicit le Roumanz dt Jvdiu* Cesmr.

si différentes. Ici , à propos du même sujet , elle s'impose , pour ainsi dire. En rapprochant ces compositions de leurs modèles antiques, on voit mieux les lacunes et les impuissances de cette poésie , on comprend mieux ses bégayements. On sent ce qu'était Tesprit français réduit à lui-même , avant de s'être donné , par le contact avec Tantiquité, des qualités qui lui manquaient, Tesprit français avant d'avoir fait ses classes. Il n'est qu'une chose que les trouvères aient su peindre , parce que la chevalerie elle-même y excellait , c'est l'héroïsme guerrier. La poésie du moyen-âge n'a été sublime qu'une fois, en peignant Roland à Roncevaux. Et à ce propos on peut remarquer combien le Ion général de ces œuvres diffère de celui des œuvres latines qui leur ont servi de modèle. Tandis que celles-ci nous offrent partout une gravité et une noblesse soutenues , nos vieux poèmes mêlent tous les tons. A côté des plus terribles et des plus dramatiques peintures on rencontre des joyeusetés inattendues. La vieille galle gauloise perce à tout instant. Le ton est volontiers familier, même dans les situations les plus solennelles. Les auteurs ne semblent pas affamés d'idéal ; on ne saurait leur adresser le reproche qu'on a fait à notre tragédie du XYIP siècle de nous offrir des caractères factices ; les leurs sont en général du plus naïf réalisme. Us pratiquent par avance des théories fameuses de ce temps-ci ; nous devons supposer qu'ils les pratiquent d'instinct et sans réflexion; car nous ne savons rien de l'esthétique de ce temps. Les auteurs ne nous disent nulle part ce qu'ils veulent et ce à quoi ils tendent ; il est probable qu'ils ne se le sont jamais demandé.

Si, au point de vue littéraire, la copie diffère à ce point de l'original, elle ne s'en distingue pas moins par l'esprit général. Le poète du moyen-âge s'attache surtout au récit, au côté anecdotique des œuvres de l'antiquité ; il s'adresse aux yeux , à la curiosité ; il remplace le merveilleux et le surnaturel par le singulier et le fantastique ; il met l'énorme à la place du grand , et la laideur à la place de l'horreur ; il combine ces deux éléments dans les créations qui doivent remplacer les inventions tragiques de l'antiquité. Son imagination peureuse et enfantine substitue des images avec des contours mal définis , des fantômes enfants du brouillard et de la nuit, aux statues de marbre de l'épopée antique. <

Enfin , le changement n'est pas moins considérable au point de vue du sentiment moral. Ni les caractères ni les mœurs ne procèdent de l'antiquité. Celle que prétendent peindre les trouvères est sortie tout entière des entrailles du moyen-âge. On ne saurait trouver à cet égard de documents plus curieux et qui marquent d'une façon plus saisissante la différence des deux, sociétés et des deux civilisations.

Rien ne montre mieux non plus combien, pour le développement de l'esprit humain et l'intelligence de son histoire , la Renaissance a été un fait utile et nécessaire. Et , à ce propos , il convient de marquer qu'il n'y en a eu vraiment qu'une, celle qui a eu sa pleine floraison au XV et au XVP siècle. A divers moments du moyen-âge, on croit saisir des commencements de renaissance, et on a beaucoup dit de ^ notre temps qu'il y en avait eu toute une série , qu'on lui avait assigné jusqu'ici une date beaucoup trop tardive, que les anciens n'avaient jamais cessé d'être connus. C'est là qu'est l'erreur. Les anciens ont été lus et pratiqués par le moyen-âge ; ils n'ont point été vraiment conmis ; ils étaient connus de nom, ils n'étaient pas connus dans leur esprit et dans leur valeur vraie. Il faudra qu'épris de la beauté antique , quelques hommes de puissante intelligence essayent de se refaire anciens, de parler la langue des anciens, de revivre de leur vie, de retrouver leurs sensations, leurs sentiments, leurs pensées, de se faire citoyens d'Athènes et de Rome. Les entrainements païens et les folies cicéronîennes de l'Italie du XV* siècle sont l'expression originale comme le suprême excès de ce retour au passé. A ce prix seulement on ressaisira l'esprit de l'antiquité. Mais au XIP et au XIIP siècle , le moyen-âge , dans toute sa vitalité , était encore impénétrable à l'esprit de l'antiquité aussi bien qu'à ses qualités littéraires. Il avait trop de jeunesse et une individualité trop forte pour pouvoir être autre chose que lui-même. Immédiatement , instinctivement, inconsoiemment , il marquait de son originale et forte empreinte, il transformait en sa propre substance tout ce qu'il touchait. Ce n'est que lorsque la croyance chrétienne aura pâli , lorsque la forte construction féodale aura disparu , lorsque l'art sorti de là se sera éteint, que, découragé de son épuisement, le moyen-âge ira chercher ailleurs du secours et remontera à l'antiquité.

Cependant , tout infidèles , toutes bizarres et Tausses , à tant de points de vue , que sont les œuvres que nous venons d'étudier , elles n'ont pas été inutiles à la connaissance des œuvres classiques. Elles habituaient le moyen-âge à Tantiquité ; elles rendaient les noms antiques populaires avant que les choses elles-mêmes pussent Têtre ; elles les Taisaient entrer dans le courant littéraire, dans le bagage ordinaire de Fesprit français ; elles empêchaient parmi la foule la prescription de Tantiquîté.

Mais cette étude devait nous présenter un autre intérêt (1). Nous n'y cherchions pas seulement jusqu'à quel point les poètes du moyenâge s'étaient rapprochés des poètes épiques latins ; nous savions qu'il y fallait surtout voir en quoi et pourquoi ils s'en éloignaient , jusqu'à quel point ils altéraient les œuvres antiques. Par là, quels que soient l'intérêt propre et la valeur de ces œuvres, elles méritent d'occuper une grande place dans l'histoire de l'esprit français et de ses rapports avec l'antiquité classique. Etudiées en elles-mêmes, elles nous apprennent comment le XIP siècle l'a comprise et ce qu'il a pu s'en approprier ; rapprochées d'œuvres similaires d'un autre temps, quand des deux côtés nous rencontrons des tendances toutes semblables , nous pouvons constater là ce qui , dans cette direction, appartenait à telle date du moyen-âge, ce qui appartenait à la constitution même de l'esprit français et à ses aptitudes naturelles. Gela nous permet, sur cette question, de l'étudier et dans le temps et en lui-même et dans son essence.

Le Roman de Troie , comme YEneas , comme le Roman de Thèbes , nous montre qjue l'éducation classique de l'esprit français, la connaissance plus ou moins précise des sujets antiques, nonseulement pour l'élite des intelligences, mais pour la foule, datent 4e loin. La prompte diffusion et la popularité de ces compositions le prouvent ; la foule ne s'intéresse à l'histoire des gens que .quand elle les connaît déjà un peu.

INous voyons ici que , de bonne heure , la France a aimé ces sujets ,

(i) Le fait de rex'stence de ces potoes à cette date et de leur succès populaire est d*autaot plus •^téressant, pour Thistoire de rinfluence de Tantiquité, qu'à ce moment même et grâce au lèle ayeugle de certains docteu«^, ivres de scolaslique , les études antiques étaient très-combatlues. J. de Salisbary 8*en plaint et nous dit : « Poetae et hislorici habebantur infemes, et, si quis incumbebat laboribus antiquis , notabatur. »

et nous voyons aussi comment ellQ les a aimés, comment elle voulait qu'on les lui présentât. Nos vieux poèmes, sous une forme naïve, révèlent exactement les mêmes tendances qu'ont montrées , sous une forme plus savante et plus raisonuée , certaines œuvres des trois derniers siècles. Ils nous aident à comprendre le long succès d'un genre qui nous semble si faux, à comprendre les erreurs et la séduction de ces romans de l'antiquité (1).

Il ne faudrait pas vouloir pousser trop loin le rapprochement ; il y a entre les deux époques des différences trop essentielles. Le XYIP siècle est remonté à la noblesse continue du style ; il a tenté de ressaisir le merveilleux antique : dans ses essais d'épopées , il ne craint pas de reproduire toutes les machines poétiques de l'antiquité: Boileau en fait même la condition de toute poésie, etc. Cependant aux deux époques, on retrouve des caractères communs qui peuvent se résumer en deux traits essentiels et significatifs. Dans l'une et dans l'autre, le poète peint les mœurs de son temps , et il substitue le roman à l'épopée. Des deux côtés, le public se passionne pour les héros de l'antiquité et les adopte tout-à-fait comme des héros nationaux; mais c'est à condition de se reconnaître en eux. Il les aime parce qu'ils sont anciens et modernes en même temps. Par cela même qu'ils étaient anciens, l'imagination du lecteur était reportée dans un lointain favorable à la poésie. Au XIP siècle comme an XYIP , on ne cherchait pas à leur assigner une date précise ; c'était là ce qui faisait un des charmes de ces récits. Les faits avaient pour théâtre et pour date le passé poétique de l'humanité ; il était question de la plus grande royauté , de la plus noble ville , du siège le plus fameux qui eût été. On pouvait prêter aux héros les mœurs les plus polies , les sentiments les plus délicats. L'imagination se mettait à l'aise et étalait toutes ses splendeurs. Ajoutez à cela le prestige classique qui agissait déjà sur tous les esprits cultivés et par eux sur la

(1) 11 est une remarque importante pour Tliistoire littéraire que suggère la lecture de ces œuvres. Quand les écrivains du XVI* siècle à ses débuts, Rabelais ou les Marot, mêlent si naturellement et si confusément aux souvenirs français du moyen-âge ceux de Fantiquité, quand Jean Marot dans la Vraie disante Advocate des dames, quand Clément à propos de Maguelonne évoquent Hélène et Paris , JasoQ et Médée, il ne faut pas croire, comme on Ta dit si souvent, quMls fassent œuvre de pédantisme ; ce n^est pas Térudition qui les entraîne et les inspire, c^est la poésie populaire du moyenâge.

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foule toujours prête à admirer sur parole ce qu'admirent ceux qu'elle voit au-dessus d'elle. Mais en même temps, sous des noms anciens, Benoit et ses contemporains peignaient les mœurs, les caractères, les sentiments du XI? siècle ; c'était par là et par ce complet mensonge qu'ils réussissaient. Ces personnages héroïques, parés de tout le charme de l'idéal et du lointain indéfini de la poésie, et qui accomplissaient de si grands exploits, étaient en même temps très-vivants. La foule s'associait aisément à des joies, à des passions, à des tristesses qui ressemblaient si fort aux siennes. L'œuvre du poète parlait à la fois à l'imagination et au cœur.

Et s'il rapprochait les héros antiques de son public par les mœurs, il les en rapprochait aussi en humanisant son œuvre» Nous avons vu comment il avait soigneusement banni le merveilleux de son œuvre, nous avons lu les vers où , protestant expressément contre l'intervention des dieux dans V Iliade, il y voit un grossier mensonge, une misérable invention, une merveilleuse folie. Nous pouvons sourire en lisant le passage et y voir la preuve que le sentiment des grandes beautés poétiques a manqué au trouvère. Mais, au fond, c'est là une image naïve des tendances mêmes de l'esprit français en tous les temps.

Notons en passant combien cela crée pour l'écrivain des conditions poétiques inférieures, et comme, au contraire, une inspiration nationale le soulève et le soutient. Benoît de Sainte-More, le père de cette école qui imite l'antiquité , ne le cède en talent à aucun trouvère, et pourtant son œuvre est, comme intérêt, bien au-dessous de telle ou telle chanson de Geste ; c'est le fait même de son sujet.

Mais il fallait suppléer à ce merveilleux absent ; pour retenir le lecteur^ il fallait essayer d'intéresser sa sensibilité; et c'est ainsi que le trouvère était amené à peindre ce qui est humain avant tout , à étudier le cœur et ses mouvements ; et à la place de ces prodiges qui le choquaient , il introduisait l'amour. Le Roman de la Table-Ronde^ plus complètement moderne, achèvera la révolution. Benoit, en effet, et ses imitateurs ne font de la passion qu'un incident; le Roman de la Table-Ronde en fera le ressort même de ses inventions. En altérant ainsi les sujets antiques , nos vieux poètes ne cèdent pas à une pure fantaisie : ils obéissent ins^ tinctivement au besoin même de leur situation ; ils savent qu'ils s'adressent à une autre race , à une autre civilisation» On peut reprocher à Benoît

cooime à Racine d'avoir choisi des sujets antiques; mais, une Tois le sujet accepté , leur reproclier d'avoir fait leurs héros amoureux , c'est leur reprocher d'avoir parlé à des hommes du XIP et du XVll® siècle et d'avoir voulu se faire oompreAdre d'eux.

Mais se passer de merveilleux, et cependant parler à la curiosité, et faire une large place à la passion , c'est substituer le roman à l'épopée , car c'est là ce qui constitue l'essence du roman. Sans vouloir jouer sur les mots, et quoique ce soit dénaturer un terme du moyen^âge et lui donner- un sens tout moderne , on peut dire que Benoit de Sainte-More et ses imitateurs ont écrit vraiment le Roman de Troie et le Roman de Thèbes.

Un critique ingénieux de ce temps<-ci (1) a dit : « Le merveilleux épique est le fait des sociétés anciennes ; le romanesque , des sociétés modernes. > L'histoire de la poésie du moyen-âge prouve la vérité de ce jugement La Chanson de Geste se passe de surnaturel : elle est seulement énergique ; elle n'a de commun avec l'épopée grecque que les proportions et la force de ses héros. * Dès que l'esprit moderne, dès qu'une civilisation nouvelle s'accentuent dans le moyen-fige, le romanesque s'introduit dans la poésie et vient y prendre la place du merveilleux : on le trouve dans deux ordres de récits, la Table-Ronde et les sujets antiques. ,

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