Benvenuto Cellini à Paris sous François Ier;
Dans les mémoires de Benvenuto Cellini, qui nous donnent de si curieux et si piquants détails sur la vie et les mœurs de son temps, toute une partie est consacrée au séjour de cinq années que Vartiste, appelé par François /", lit à Paris, de 1540 à 1545.
Là, en style alerte, d'une exhubérance toute méridionale, d'une vantardise à la lois superbe et naïve, se trouvent relatés les menus épisodes — transformés en immenses événements — de la vie iournalière de Cellini dans ce Paris du milieu du seizième siècle, que les arts et la Renaissance étaient en train de transformer : la ville léodale de Philippe- Auguste devenait la ville artistique et monumenhle de François /".
Cette partie des mémoires de Cellini est un document de premier ordre pour Vhistoire de
Paris à cette époque : description topographique des lieux, scènes de mœurs, tout s'y trouve ; comme en un diorama pittoresque et varié, on y voit successivement passer VHôlel de Nesle, le Louvre, le Pont-au-Change, le Quai des Augustins, le roi, les courtisans, le peuple, le Palais, les plaideurs, les tire-laine, les artistes parisiens {fort malmenés d'ailleurs), les paisibles bourgeois et les ribauds. Les ribaudes elles-mêmes ne manquent pas d'y occuper la lort honorable place qui leur est due.
Il a donc paru intéressant de tirer de la demiobscurité où il est demeuré iusqu'ici ce précieux document d'histoire parisienne dont la place était toute marquée dans la collection consacrée par M. Daragon à l'histoire du VieuxParis.
C'est une traduction entièrement revue et nouvelle, serrant d'aussi près que possible le texte de Cellini, qui est donnée au lecteur.
Comme cette publication ne comprend — dans la fort longue autobiographie de l'artiste, — que les chapitres se réiérant à son séjour à Paris, il est nécessaire de donner quelques détails sur sa vie antérieure et sur les événements qui l'amenèrent à accepter en France l'hospitalité dorée que lui offrait François /•*.
Dès la première page des mémoires, Cellini est peint tout entier : c'est par ses ancêtres qu'il
BENVENUTO CELLINI d
débute^ et par le plus ancien qu'il se connaisse : Fiorinus, né à Cellino, lieutenant de Jules César et londateur de Florence, tout simplement ! Quant aux ascendants les plus proches de Cellini, son père, son grand-père, le malheur des temps les avait il est vrai réduit à nètre que de très petits bourgeois, presque des artisans, mais cela n'empêche pas le hautain artiste de parler de (( sa maison » avec la superbe lierlé d'un gentilhomme de vieille race.
C'est à l'ouverture même de ce siècle qui allait renouveler les arts et les idées, en 1500, que dans la ville même des arts, Florence, naquit Benvenuto Cellini.
Son père, à ce qu'il nous raconte, vivait de prolessions très diverses, un peu disparates même à première vue. Il nous le donne comme « versé dans l'architecture » ; il conle ensuite qu'il (( luisait d'admirables orgues en bois, les clavecins les meilleurs et les plus beaux qu'on eut iamais vus, des violes, des luths et des harpes d'une beauté et d'une perledion rares. » Plus loin enfin, il nous dit qu'il obtint une place dans la compagnie des litres de Sa Seigneurie, place qu'il perdit à son grand désespoir. Il se met alors à exécuter « en os et en ivoire un miroir... orné de figures et de feuillages d'un fini et d'un dessin vraiment admira-
hles », ce qui, on en conviendra, semble un travail bien étrange pour un architecte ou un lacteur d'orgues et porte à quatre le nombre des professions successivement exercées par le père de Benvenuio.
De toutes ces professions, celle que le bonhomme avait le plus à cœur était la llûte, et son idée fixe était de faire de son fils Benvenuto {ainsi nommé parce qu'il lavait eu comme premier enfant après dix-huit ans de mariage), de faire disons-nous de ce Bienvenu, un musicien.
Or Venfant avait la musique en horreur et adorait le dessin. De terribles drames de famille naquirent de ce conflit et assombrirent Venfance de Benvenuto. Un four enfin, comme il ne manquait point d'esprit d'initiative, le feune garçon — il avait alors seize ans, — quitta la maison paternelle et l'étude forcée de la flûte pour s'adonner tout entier au travail qui l'attirait ; s'étant rendu à Pise, il entra comme dessinateur chez un orfèvre.
Si amusantes qu'elles soient, nous ne suivrons point Benvenuto dans les extraordinaires aventures de voyages, de guerre et d'amour qu'il nous conte avec une abondante faconde ; nous n'énumèrerons, — ce serait nous perdre en une forêt vierge, — ni les combats un contre dix, ni les coups de poing, de bâton, de dague, d'é-
pée, de rapière, qu'avec une libérale générosité il distribue à droite et à gauche autour de lui à quiconque lui déplaît quelque peu ou le blesse en quoi que ce soit. A Ventendre il sait manier à Voccasion soit les armes du gentilhomme, soit celles du vilain, avec autant de virtuosité que le crayon, Vébauchoir et le ciseau.
Quant aux amours, le compte serait lastidieux des innombrables lilles d'auberge mise' à mal, des grandes dames émues à sa vue et des princesses rougissant en lui commandant un biiou.
Ce court portrait suHit, et c'est Vessentiel, pour bien laire comprendre le caractère de Cellini, sa manière d'être et son état d'esprit.
Avant d'aborder le récit de son séjour à Paris, c'était là une explication absolument nécessaire : vrai Tartarin avant la lettre, il a le don d'exagérer, d'enfler outre mesure — surtout quand il parle de lui — tout ce qu'il raconte. Là oii il écrit dix mille, c'est souvent deux cents qu'il laut lire ; cette mise au point une lois opérée, son récit se trouve être d'une exactitude que peuvent vérilier maints autres documents contemporains.
Ce récit est d'ailleurs d'une extraordinaire puissance de vie : on devient, en le lisant, un contemporain de l'auteur, un sujet de François /*' ; on voit agir, on entend parler le roi. Ses ré-
pliques dans les conversations contées par Cet- Uni ont une vigueur d'allure qui ne s'invente pas ; c'est bien le roi gentilhomme qui parle, avec sa verve d'Homme d'esprit et sa tranchante autorité de souverain.
Ce lut, on le sait, une malheureuse manie de François /" d'aller chercher bien loin des artistes en Italie alors qu'il avait sous la main de merveilleux artistes français . La Renaissance française n'a pas gagné à cet amour du roi pour l'exotisme ; les artistes italiens, par contre, y gagnèrent énormément et c'était à qui, parmi eux, viendrait en France profiter des faveurs et puiser dans la bourse du roi protecteur des arts.
Benvenuto ne fut pas un des derniers à tenter l'aventure. Dès l'année 1537, il vint se présenter à François P\: celui-ci s'apprêtait alors à partir pmir Lyon (1). Un orfèvre, cela ne disait pas grand'chose à son imagination : u qu'il nous suive, dit^il, nous verrons en route. )> Mais arrivé à Lyon, Cellini, vexé de ce que le roi neût pas mis plus d'empressement à s'attacher un artiste tel que lui, prit le parti de retourner en Italie.
C'est à Rome qu'il se rendit alors. Bien malheureuse inspiration,, car, à peine y était-il ar-
(1) Le roi fut à Lyon du 1 au 11 octobre 1537,
rivéj qu'il était arrêté et incarcéré au Château Saint-Ange pour quelques-unes de ces frasques dont il était coutumier et aussi sous Vinculpation de détournements de diamants appartenant au pape, dont il se serait rendu coupable lors du sac de Rome par Varmée du connétable de Bourbon en 1527.
Après une dramatique, romanesque et a très classique » évasion : draps déchiquetés en bandes, murs percés, toits escaladés, glissades le long des murs, mains en sang, iambe brisée, le lugitil était parvenu à se réfugier et à se cacher chez un ami, lorsqu'il lut découvert, repris par les sbires et réintégré au château Saint-Ange, la iambe encore bandée d'éclisses.
Un puissant protecteur heureusement intervint alors en sa laveur, c'était le cardinal de Ferrare, lils du duc de Ferrare Alphonse d'Esté et de Lucrèce Borgia. Venu en France, le cardinal de Ferrare s'y était fixé d'une laçon définitive, avait gagné les bonnes grâces de Fran^ çois /", dans Vintimité duquel il vivait, et avait obtenu du roi l'archevêché de Lyon avec quantité de riches bénélices.
Ayant obtenu du pape la grâce de Cellini, le cardinal de Ferrare engagea celui-ci à venir dans cette France si accueillante, près de ce roi si généreux. Docile à ces conseils et tenté par
cet exemple, Vartisie se mit en route le Lundi- Saint 22 mars 1540.
Voyager en voiture était alors un luxe tout à lait inconnu, même pour les dames ; on ne voyageait qu'à cheval ou à dos de mulet ; soit sur sa propre monture, et c'était là le moyen le moins coûteux mais aussi le moins rapide, soit en prenant de relai en relai des chevaux Irais chez les maîtres de poste. L'expression « voyager en poste était synonyme de « marcher comme le vent » : on luisait au moins dix lieues par lour l
C'est le premier moyen que suivit Cellini. Le cardinal de Ferrure, son prolecteur, lui avait lait cadeau pour le voyage d'un excellent cheval qu'il nommait « Tournon », parce qu'il lui avait été donné à lui-même par le cardinal de ce nom.
Les deux élèves que l'artiste emmenait avec lui, Pagolo et Ascanio, étaient également pourvus de bonnes montures.
Après avoir pris soin de passer par Florence pour y visiter « sa pauvre sœur », très chargée de lamille, Cellini prit la route de France et parvint à Lyon.
« Nous avions tous quatre d'excellentes montures, dit-il {outre ses deux élèves, il emmenait un domestique) ; nous séjournâmes quelques
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iours à Lyon pour attendre le muletier qui avait le bassin et Vaiguière d'argent {deux objets d'art qu'il apportait au roi), ainsi que le reste de nos bagages. Nous lûmes logés dans une abbaye qui appartenait au cardinal. Dès que le muletier nous eût rejoint, nous plaçâmes tous nos paquets sur une charrette et nous nous acheminâmes vers Paris... »
Le roi n'était point à Paris. C'est à Fontainebleau que Cellini dut aller le trouver, dans ce château que, au dire d'un contemporain, le roi avait construit « pour soy aller esbatlre à cause que le lieu est beau et plaisant et propre au plmsir de la chasse » (1), et où il se plaisait tant que « y voulant aller il disait qu'il allait chez soy. ).(2).
(1) Journal d'un bourgeois de Paris.
(2) Androuet Ducerceau.
N.-B.— Comme les notes explicati)<es sur les personnages cites ou. sur les événements contés par Cellini comportent, pour la plupart, un certain développement, on a cru préférable, au lieu de les mettre au bas des pages, de les intercaler dans le texte. Elles en seront distinguées par des caractères ITALIQUES et mises entre crochets [ ].
Pour la facilité de la lecture, le récit a été divisé en chapitres.
Arrivée à Fontainebleau. — Voyage de la Cour
Offres d'appointements
dérisoires. — Fuite dédaigneuse
Ayant trouvé la cour du roi à Fontainebleau, nous nous présentâmes chez le cardinal, qui nous fit aussitôt donner des logements ; cette soirée se passa très bien. Le lendemain, arriva la charrette et nous déchargeâmes nos bagages. Le cardinal apprit notre présence au roi, qui sur le champ voulut me voir.
Tenant en mes mains le bassin et l'aiguière dont j'ai parlé, je me présentai à Sa Majesté.
Dès que je fus en sa présence je me prosternai pour lui bai&er les genoux ; très gracieusement,
elle me releva. Je la remerciai alors de m avoir délivré de prison.
— (( Un grand, un bon prince, lui dis-je, un prince unique au monde, tel que Votre Majesté, se doit à lui-même de protéger les hommes de mérite, bons à quelque chose, innocents surtout comme je le suis. »
Tant que je parlai, ce bon roi m'écouta avec une extrême courtoisie, m'encouragcant quelquefois de quelque parole digne de lui. Quand j'eus enfin fini, il prit le bassin et l'aiguière que je lui présentais et s'écria :
— «■ En vérité, non, je ne crois pas que les anciens aient jamais rien fait d'aussi beau ! De tous les chefs-d'œuvre des meilleurs maîtres d'Italie qu'il me souvient d'avoir vus, aucun ne m'a ému comme celui-ci ».
Tout cela, et d'autres choses beaucoup plus flatteuses encore fut dit en français par le roi au cardinal de Ferrare. Se tournant ensuite vers moi. Sa Majesté me dit en italien :
« — Benvenuto, passez gaiement ici quelques jours, tenez-vous le cœur en joie et soyez attentif à la bonne chère ; pendant ce temps, nous songerons à vous donner les moyens de faire quelque chef-d'œuvre. »
Le roi avait eu grand plaisir de mon arrivée, le cardinal de Ferrare s'en aperçut de suite, il
vit aussi que le peu d'ouvrages monirés à Sa Majesté avait suffi pour qu'elle se promit de pouvoir réaliser grâce à moi, les grands projets qu'elle avait eu l'esprit.
Nous suivions la cour, je puis dire à grande peine : le train du roi se compose toujours, en effet, de plus de douze mille chevaux, pour le moins ; et même, lorsque l'on est en paix et que la cour est complète, on en compte parfois jusqu'à dix-huit mille ; nous devions donc souvent camper dans des endroits où il y avait à peine deox maisons ; on dressait alors des tentes, tout comme les Zingani et l'on avait assez à souffrir (1).
[// est dillicile pour un souverain, d'être plus voyageur et plus nomade que ne le lut François /". Durant cette année 1540, il ne passa, — et cela en plusieurs fois — que vingt-cinq jours à Paris ; son séjour le plus prolongé fut consacré à sa résidence favorite de Fontainebleau où durant la saison de la chasse, le retenait impérieusement ce plaisir. Il y passa — exceptionnelle constance — le mois de décembre tout entier. Tout le reste de Vannée fut consacré par lui à de perpétuels déplacements à travers les
(1) A'oir l'avertissement p. 9. N.-B.
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provinces ; inlaiigahle voyageur on le voit passer de i Ile-de-France à la Picardie, de la Picardie à la Flandre et de la Flandre à la Normandie, traverser Chantilly, Soissons, Coacy, La F ère, Saint-Quentin, Péronne, Amiens, Corbie, Doullens, Hesdin, Abbeville, Noyon, Boulogne, Evreux, Rouen, bouviers, s'arrêter souvent enlin, et loger, comme VaHirme Cellini, en quelque hameau inconnu et presque sans habitants (1).]
Je ne cessais de tourmenter le cardinal pour qu'il sollicitât le roi de m'envoycr travailler.
Il me dit que je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre que le roi s'en souvînt lui-même, et me conseilla de me montrer quelquefois aux yeux de Sa Majesté à son couvert. J'obéis, et, un matin, pendant son dîner, le roi m'ayant appelé près de lui, me parla en italien, me dit qu'il méditait de grands projets ; que bientôt il me donnerait ses ordres, me ferait savoir où je devrais travailler, et me pourvoirait de tout ce dont j'aurais besoin ; ajoutant à cela une foule d'autres choses également aimables.
Le cardinal de Ferrare était présent à cet entrelien, car il mangeait presque tous les matins à la petite table du roi. Lorsque Sa Majesté se
(1) Voir Catalogue des actes de François I, tome VIII, Itinéraires,
fut levée de table, il lui dit, comme on me le rapporta plus tard :
— « Majesté sacrée, ce Benvenulo a si grande envie de travailler, que c'est presque un péché de faire perdre du temps à un tel artiste. »
Le roi lui répondit qu'il avait raison, et le chargea de s'entendre avec moi sur les appointements que je désirais. Ayant reçu celte commission le matin, le cardinal, dès le soir même, m'envoya chercher après souper, et m'annonça, de la part du roi, que Sa Majesté avait résolu de me mettre à l'œuvre, mais qu'auparavant elle voulait que je susse quels seraient mes appointements.
— « Il me semble, continua-t-il, que si Sa Majesté vous donne trois cents écus par an, vous pourrez très-bien vous en tirer. Du reste reposezvous sur moi du soin de vos intérêts : chaque jour il se présente d'admirables occasions dans ce grand royaume, et je ne manquerai jamais de vous servir de tout mon pouvoir. »
— « Quand Votre Seigneurie révérendissime, lui répondis-je, me laissa à Ferrare, elle me promit — et cela sans que je l'en priasse — de ne me jamais faire quitter l'Italie si d'abord je n'avais connaissance des conditions auxquelles je devrais entrer au service de Sa Majesté. Au lieu d'observer cet engagement, Votre Seigneurie m'a envoyé l'ordre exprès de partir en poste ; en
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poste ! comme si mon art se professait ainsi ! Si Voire Seigneurie m'eût parlé, comme elle le fait à présent, de trois cents écus, je lui aurais appris que je ne me serais pas bougé pour six cents. Quoiqu'il en soit, je rends grâces à Dieu et à Votre révérendissime Seigneurie, qui a été le grand et favorable instrument choisi par Dieu pour me tirer de prison. Aussi dois-je déclarer à Votre Seigneurie que, si grand que soit le tort qu'elle me cause aujourd'hui, il n'équivaut pas à la millième partie de l'immense bienfait que j'ai reçu d'elle. Je la remercie donc de tout mon cœur, et, en prenant congé d'elle, je lui promets que, partout où je me trouverai et tant que je serai en vie, je ne cesserai de prier Dieu pour sa santé et pour son bonheur.
— Va-t-en donc où lu voudras, s'écria le cardinal irrité ; on ne peut faire du bien à un homme malgré lui. »
Certains de ses courtisans, vrais fainéants parasites, disaient de moi : « Il se croit donc un bien grand personnage, qu'il refuse trois cents écus par an. » Mais les gens de mérite répliquaient : « Le roi ne retrouvera jamais un pareil artiste, et notre cardinal veut le marchander comme une charge de bois ! »
Ce fut, comme on me l'a rapporté, messer Luigi Alamanni qui parla de la sorte. Cela se
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passait le dernier jour d'octobre, en Dauphiné, dans un château dont j'ai oublié le nom (1).
En quittant le cardinal, je me dirigeai vers mon logement, à trois milles de là, suivi d'un secrétaire de Sa Seigneurie, logé au même lieu. Celui-ci, ne cessa en chemin de me demander ce que je voulais faire et quels appointements j'aurais la fantaisie d'exiger.
— « Je m'attendais à tout cela. » Telle est la seule réponse qu'il put tirer de moi.
A mon logis, je trouvai Pagolo et Ascanio, qui me voyant si trouJblé, me forcèrent de leur raconter ce que j'avais. Prenant pitié de la stupéfaction de ces pauvres jeunes gens, je leur dis :
■ — (( Demain matin, je vous donnerai largement de quoi retourner chez vous. Quant à moi, je compte partir seul pour une affaire de la plus haute importance, qui hante depuis longtemps mon esprit. »
Notre chambre étant voisine de celle du secrétaire du cardinal, peut-être cet homme entenditil cette conversation, et écrivit-il à Sa Seigneurie ce que j'avais projeté ; je ne l'ai jamais su.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit II me sembla que mille ans s'écoulaient avant qu'il fut jour et
(1) Le roi ne voyagea pas cette année là en Dauphiné ; c'est la Normandie qu'il parcourait à l'époque correspondant au récit de Cellini.
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que je pusse exéculer la résolution que j'avais prise.
L'aube enfin venue, je fis seller les chevaux, je mis prestement tout en ordre, je donnai à mes deux jeunes gens tous les effets que j'avais apportés, et, de plus, cinquante ducats d'or. J'en gardai autant pour moi ainsi que le diamant que j'avais reçu du duc de Ferrare ; je gardai aussi deux seules chemises et les quelques vêtements de cheval en assez mauvais état, que j'avais sur le dos.
Je ne pouvais me débarrasser de mes deux jeunes gens, qui voulaient à toute force venir avec moi. Je leur fis honte en plaisantant de leur peu d'énergie.
— (c Comment, leur dis-je, un de vous a déjà de la barbe, l'autre va en avoir ; j'ai si bien travaillé à vous inculquer mon pauvre talent, que vous voilà devenus, grâce à moi, les premiers ouvriers d'Italie, et vous n'osez marcher seuls ni sortir de votre chariot d'enfants ! C'est une pure honte ! Et que diriez-vous, si je vous laissais sans un denier ? Allons faites-moi le plaisir de déguerpir ; que Dieu vous bénisse mille fois et adieu ! »
Là-dessus, je tournai bride, et je les quittai tout en larmes.
"Repris par force. — Offres vraiment royales Comme Léonard de Vinci
Je suivis une très belle route qui traversait un bois, résolu à parcourir dans la journée quarante mille au moins, afin d'atteindre l'endroit le plus solitaire et inconnu que je pusse trouver.
A peine avais-je parcouru deux mille, que j'avais déjà pris la ferme résolution de ne plus paraître désormais dans un pays où je fusse connu, et de ne plus exécuter d'autre ouvrage qu'un christ, haut de trois brasses, en m'efforçant, autant qu'il était en moi, de lui imprimer cette indicible beauté sous laquelle il s'était montré à mes yeux.
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[Ceiiiîii lait ici allusion à une vision qu'il avait eue dans sa prison, à Ronie^ au Château Saint- Ange et dans laquelle il crut voir en songe « un soleil sans rayons qui ressemblait à un bain d'or londu. » « Pendant que ie considérais ce phénomène, aioute-t-il, le soleil se gonfla et il en sortit un Christ sur la croix, lormé de la même matière que le soleil. Il respirait une grâce et une mansuétude telles que lesprit humain ne pouvait en imaginer la millième partie. »]
Ainsi résolu, je marchais, bien décidé à aller jusqu'au Sainl-Sépulchre. Au moment où je pensais m être assez éloigné pour que personne ne sût me trouver, j'entendis derrière moi un galop de chevaux.
Je ne fus pas sans éprouver quelque appréhension car ces parages étaient infestés d'une espèce de brigands qui se dénommaient « x\venturiers », et assassinaient assez volontiers sur les routes. Bien que, chaque jour, il eh fut pendu un bon nombre, les autres semblaient n'avoir cure d'un si minime détail.
Les cavaliers qui me poursuivaient se rapprochant, je reconnus un messager du roi et mon jeune Ascanio. En m'abordant, le messager me dit :
« Au nom du roi, je vous somme de vous rendre sur le champ auprès de Sa Majesté.
— Tu n'es qu'un envoyé du cardinal, lui répondis-je, aussi ne t'obéirai-je point. »
Il me répliqua que puisque je refusais de le suivre de bon gré il avait autorité de requérir des gens qui m'emmèneraient ligotté comme un prisonnier.
Ascanio, de toutes ses forces me suppliait d'obéir, me rappelant que quand le roi jetait quelqu'un en prison, il l'y laissait cinq ans pour le moins avant de se souvenir de lui.
A ce mot de prison, songeant à celle de Rome, je fus saisi d'une telle épouvante, que je tournai prestement mon cheval dans la voie que m'indiquait le messager du roi. Tant que dura le voyage, cet homme marmottant toujours en français, ne cessa de bavarder jusqu'à ce qu'il m'eut ramené à la cour : tantôt me bravant, disant tantôt une chose, tantôt une autre, à renier Dieu, à me faire renier le monde.
En arrivant aux logements du roi, nous passâmes devant ceux du cardinal' de Ferrare. Comme il se trouvait sur sa porte, il m'appela et me dit :
— « Notre roi très chrétien vous a assigné des appointements semblables à ceux qu'il donnait au peintre Léonard de Vinci, c'est-à-dire septcents écus par an. Il vous payera de plus tous les ouvrages que vous lui ferez, et, en outre,
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pour votre bienvenue, il vous gratifie de cinq cents écus d'or qui, suivant sa volonté, vous seront remis avant que vous ne partiez d'ici. »
Quand le cardinal eut fini de parler, je lui répondis que c'étaient là des offres vraiment dignes d'un si grand roi. Le messager, qui ne savait pas qui j'étais, me voyant faire de la part du roi des offres si magnifiques, se confondit en excuses, tandis que Pagolo et Ascanio s'écriaient :
— « Dieu soit béni ! C'est lui qui nous aide à reprendre ce chariot d'enfant qui fait notre honneur ! »
Le lendemain, j'allai présenter mes remerciements au roi. Il m^ordonna d'exécuter les modèles de douze statues d'argent dont il voulait faire autant de torchères autour de sa table. Il voulait qu'elles représentassent six dieux et six déesses, et qu'elles fussent exactement de sa taille, qui était à peu près de quatre brasses.
Il se tourna ensuite vers le trésorier de ses épargnes, et il lui demanda s'il m'aidait compté les cinq cents écus. Le trésorier répondit qu'on ne lui en avait rien dit. Le roi en fut très mécontent, car il avait recommandé au cardinal d'avertir son trésorier. Enfin Sa Majesté, me dit d'aller à Paris, de chercher quelque place apte à me
servir d'atelier, et il ajouta qu'il aurait soin de me la faire donner.
Après avoir touché les cinq cents écus d'or, je partis pour Paris où je m'installai dans une maison du cardinal de Ferrare. Je me mis aussitôt à l'œuvre en invoquant le nom de Dieu, et j'exécutai en cire quatre petits modèles hauts de deux tiers de brasse, représentant Jupiter, Junon, Apollon et Vulcain.
[Les mêmes appointements que Léonard de Vinci ! C'eût été, de la part de Benvenuto Cellini, faire preuve d'une bien extraordinaire exigence que de ne pas se montrer satisfait. Il obtenait d'emblée, à 40 ans, alors que sa réputation ne faisait que de naître, ce qu'avait obtenu sur la fin de ses iours le plus illustre des artistes de l'Italie.
C'est en Vannée 1515, la première du règne de François /", que Léonard de Vinci, âgé alors de soixante ans, s'était décidé à venir en France sur les instances du roi. Comme résidence il reçut le château du Clou à Amboise. Son âge ne lui permit pas sans doute, de se livrer à de nombreux travaux; on ne connaît de lui aucun ouvrage exécuté en France. On sait seulement par ses manuscrits qu'il était chargé d'ouvrir un canal passant par Romorantin. Cet homme au vaste génie était en effet aussi habile ingénieur qu'ad-
mirable artiste et Von possède de curieux croquis, qui lont de lui le véritable initiateur de la navigation aérienne.
Il mourut en son château du Clou en 1519, dans les bras de François /"', dit-on.]
L Hôtel du Petit^J^esle. — Vn logis conquis de haute lutte.
Sur ces entrefaites le roi vint à Paris (1). Accompagné de mes deux élèves, je m'empressai d'aller le trouver pour lui porter mes modèles. Voyant qu'il en était très content, et qu'il me conmmandait d'exécuter de suite en argent le Jupiter de la dimension convenue, je présentai à Sa Majesté mes deux jeunes gens en lui disant que je les avais amenés d'Italie pour son service ; qu'étant mes élèves ils m'aideraient beaucoup mieux que ne pourraient le faire les ouvriers de Paris. Le roi me dit de leur fixer moi-
Ci) Le roi vint à Paris du 2 au 8 novembre]1540.
même un salaire convenable pour leur permettre de s'entretenir. Je répondis que cent écus d'or à chacun seraient suffisants, et que je saurais leur faire gagner cet argent. Ce fut chose conclue.
J'appris ensuite au roi que j'avais trouvé un local qui me semblait convenir parfaitement à mes travaux. « Cet endroit, continuai- je, se nomme le Petit-Nesle. »
[Afin de mieux me tire en lumière encore les défails si précis donnés plus loin par Cellini sur son habitation parisienne, il est nécessaire de donner ici quelques explications sur cet hôtel du Petit-Nesle et sur son emplacement.
On sait qu'au milieu du seizième siècle, lors du séjour de Cellini à Paris, les quartiers de la rive gauche se trouvaient limités par V enceinte lortiliée construite trois siècles plus tôt par Philippe-Auguste avant son départ pour la Paleslestine.
Cette enceinte, formée d'une épaisse muraille, llanquée de tours de distance en distance, et précédée d'un large fossé, commençait, en aval du lleuve, à Vendroit précis oîi s'élève aujourd'hui l'aile droite du Palais de l'Institut, du côté du Pont-Neuf. De là, cette enceinte décrivant un grand arc de cercle dont le sommet se trouvait au haut de la montagne Sainte-Geneviève {la
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place actuelle du Panthéon), allait en amont se terminer un peu au-dessus du pont actuel de la Tournelle, qui n'existait pas encore.
Les rues actuelles Mazarine et de VAncienne- Comédie formant jadis à elles deux la rue des Fossés Saint-Germain), Monsieur-le-Prince, Malebranche, des Fossés Saint-Jacques, de VEstrapade, Thouin, du Cardinal-Lemoine, et des Fossés Saint-Bernard jalonnent encore, rappellent même par leur nom pour la plupart, remplacement de ces anciennes lortilications et lossés.
Au-delà de ces limites, c'était la pleine campagne, occupée seulement, outre quelques couvents, par des cultures maraîcKères, des champs de blé et des vignes.
Chacun des deux points où cette enceinte joignait le fleuve — ces points se trouvant les plus vulnérables — étaient renlorcés de délenses plus importantes.
Vers le bas au fleuve, cette défense était assurée par une énorme tour, dite d'abord « Tour Hamelin )>, du nom du Prévôt de Paris en fonctions lors de sa construction, puis « La Tour de Neste », depuis qu'un sire de Nesle était venu, vers le milieu du treizième siècle, construire à proximité son hôtel.
Cet ïïôtel, avec ses cours, ses jardins et ses dépendances, couvrait le vaste espace aujourd'hui
délimité par la rue Mazarine, le quai de Conii et la si étroite et si sombre rue de Nevers. Au début du quatorzième siècle, il appartenait encore à Amaury de Nesle, |i7s ou petit-IHs de celui qui lavait construit. Amaurij, en 1308, le vendit à Philippe-le-Bel.
Depuis lors Vhôtel de Nesle fit partie du domaine de la couronne, plusieurs rois et plusieurs princes du sang Vhabitèrent, et c'est là que la légende prête à Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, ces sanglantes et mystérieuses débauches qu'un célèbre drame historique a fait entrer dans Vhistoire.
Sous François /", Vhôtel de Nesle qui, à travers les siècles, avait dû subir pas mal de transformations diverses, se composait de deux parties entièrement distinctes et séparées lune de Vautre : le grand hôtel de Nesle, dont les longs bâtiments s'étendaient en bordure de la rue de Nevers actuelle, et Vhôtel du Petit-Nesle, construit sur le mur d'enceinte même de la ville, et dont les fenêtres donnaient, d'un côté sur les fossés, de Vautre, sur une cour séparée par un mûr de celle du grand hôtel de Nesle.
Quant à la Tour de Nesle, elle ne communiquait plus ni avec le grand, ni avec le petit Nesle, et se trouvait séparée de ce dernier par la porte fortifiée qui, de la ville, donnait accès vers le
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Pré-aux-Ciercs, Vabbaye de Saint-Germain des Prés et la cam.pagne.]
« Cet hùiel [continue Ce/Zini] appartient à Votre Majesté qui l'a cédé au Prévôt de Paris ; mais comme celui-ci ne l'utilise point, Votre Majesté peut me le donner à moi qui en tirerai bon parti pour son service.
— Cet hôtel est à moi, répondit le roi, et je sais très bien que celui à qui je l'ai laissé ne l'habite et ne s'en sert pas. Ainsi donc, prenez-le pour les travaux que vous avez à faire pour moi. »
Et aussitôt il enjoignit à un de ses lieutenants de me mettre en possession dudit hôtel du Petit- Nesle. Cet officier eut beau tenter quelque résistance, et dire que cela était impossible, le roi riposta tout en colère qu'il entendait donner son bien à qui lui plairait, surtout à un homme qui travaillait pour lui, que ce château ne servait à rien, et qu'enfin il ne voulait plus qu'on lui parlât de cela.
Le lieutenant ayant toutefois osé ajouter encore qu'il faudrait peut-être user d'un peu de force.
— « Allez, allez, s'écria le roi et si une petite force ne suffit pas, mettez-en une grande. »
Le lieutenant me conduisit alors sur la place et fut obligé en effet de recourir à la force pour
m'y installer. 11 m'avertit ensuite de bien me tenir sur mes gardes si je ne voulais point être assommé.
Dès que j'eus pris possession de mon logis, je m'entourai de ser\àteurs et j'achetai une grande quantité d'armes d'hast ; pendant quelques jours j'eus à subir de rudes tribulations ; car le Prévost était un fort grand seigneur dans Paris et tous les autres gentilshommes m'étaient également hostiles et m'accablaient de tant d'insultes que je ne pouvais y résister.
Je noterai qu'a l'époque où j'entrai au service de Sa Majesté nous nous trouvions en 1540 et que j'avais précisément quarante ans.
Rebuté par tant d'insultes, je retournai vers le roi et le supphai de m'établir ailleurs.
— « Qui êtes-vous ? s'écria-t-il, et comment vous nommez-vous ?
Ma stupéfaction fut complète ; je ne savais ce que cela pouvait signifier. Comme je demeurais muet, le roi, feignant la colère, me répéta les mêmes demandes.
— J'ai nom Benvenuto, lui dis-je.
— Eh bien ! répliqua le roi, si vous êtes ce Benvenuto dont j'ai entendu parler, agissez selon votre coutume je vous en donne pleine liberté. »
Je répondis à Sa Majesté qu'il me suffisait de me maintenir dans ses bonnes grâces et que je ne m'inquiétais nullement du reste.
BENVENUTO DETLINI 31
— « Allez donc, reprit le roi en riant un peu, mes bonnes grâces ne vous manqueront jamais ».
Puis il enjoignit à son premier secrétaire, nommé Monseigneur de Villeroy, de donner des ordres pour qu'on me pourvut de tout ce qui était nécessaire.
[(( // s agit ici de Nicolas de Neulville, seigneur de Villeroy, secrétaire du roi, puis lieutenant général au gouvernement de V Ile-de-France, et enlin Prévôt des marchands. Ce que dit plus loin Cellini de son crédit et surtout de sa richesse est parlaitement croyable, si Von se rappelle que c'est de lui quen 1518 le roi avait acquis pour la duchesse d'Angoulême sa mère, qui désirait sortir de la ville et respirer Vair pur de la campagne, la maison et remplacement dits : « Hôtel des Tuileries » où cinquante ans plus tard, Catherine de Médicis devait construire un palais » ]
Villeroy était intime ami de ce Prévôt à qui avait appartenu le Petit-NesJe. Cette demeure était de forme triangulaire et s'adossait aux murs de la ville : c'était un ancien château fort mais sans garnison.
Monsieur de Villeroy me conseilla d'y renoncer et de chercher une autre habitation, attendu que celle-ci appartenait à un homme extrêmement puissant qui sans nul doute me ferait assommer.
32 BENVENUTO GELLINl
— Je ne suis venu d'Italie en France, lui répondis-je, que pour servir cet illustre roi. Quant à mourir, je sais bien qu'il me le faudra faire un jour ; un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est le moindre de mes soucis. »
Ce Villeroy était un homme d'une grande autorité, magnifique en toute chose et extrêmement riche. Rien au monde ne lui aurait coûté pour me nuire, mais il avait soin de ne point le laisser voir. Il me détacha un autre gentilhomme qui était trésorier du Languedoc et se nommait monseigneur de Marmagne (I).
Le premier acte de ce personnage fut de chercher les meilleures chambres de mon hôtel et de les faire arranger pour lui. Je lui déclarai que le roi m'ayant donné ce château pour y travailler à son service je ne voulais point y souffrir d'autres habitants que moi et mes serviteurs.
Cet homme, qui était d'un caractère superbe, audacieux et vindicatif, me répondit qu'il entendait agir à sa guise, et que pour moi, c'était simplement donner de la tête contre un mur que de vouloir contester avec lui ; que tout ce qu'il faisait enfin il avait commission de Villeroy pour le faire.
(1) François L'Allemant, seigneur de Marmagne,
BENVENUTO CELLlNI 33
Je lui répliquai que j'avais, moi, la propre commission du roi, et que ni lui ni Villeroy n'avaient le droit d'agir comme ils faisaient.
A ces mots, mon orgueilleux adversaire me débita en français une foule d'injures ; je lui répondis en italien qu'il mentait. Enflammé de colère, il fit le geste de mettre la main à sa dague. Aussitôt saisissant la longue épée que j'avais toujours au côté pour ma défense, je lui dis :
— « Si tu es si hardi que de dégainer, je te cloue sur place. »
Il était accompagné de deux serviteurs ; moi j'avais mes deux jeunes gens. Tandis que le Marmagne se tenait comme je l'ai dit, ne sachant que faire, inclinant plutôt vers la violence et murmurait entre ses dents : <( Jamais je ne supporterai chose pareille », moi, voyant les affaires se gâter, je pris à l'instant mon parti, et je dis à Pagolo et à Ascanio :
— « Dès que vous me verrez tirer l'épée, jetez vous sur les deux valets et assommez-les si vous pouvez. Quant à celui-là, je me charge de l'expédier d'abord ; puis nous décamperons vivement tous ensemble, à la grâce de Dieu. »
Effrayé de cette résolution, le Marmagne s'estima heureux de sortir vivant de l'hôtel.
Toutes ces choses, en les atténuant un peu, par modestie, je les écrivis au cardinal de Fer-
34 6ENVENUT0 CELLINI
rare qui* sur le champ, en informa le roi. Celuici, irrité, me donna en garde à un autre de ses serviteurs, nommé monseigneur le vicomte d'Orbec, qilii avec toute la complaisance imaginable, me pourvut de tout ce dont j'avais besoin.
François 1" au Peiit^JSesle dans l'atelier de
Cellini. —■ Vn apprenti maladroit.
Vne correction intempestive.
Dès que j'eus terminé dans mon logement et mon atelier tous les arrangements nécessaires pour les rendre à la fois commodes et honorables, je mis aussitôt la main aux trois modèles, exactement de la dimension que devaient avoir les statues d'argent : c'étaient Jupiter, Mars et Vulcain, Je les exécutai en terre renforcée d'une bonne armature de fer.
J'allai ensuite trouver le roi qui me fit donner, si je m'en souviens bien, trois cents livres d'argent pour commencer.
Tout en m'occupant de ces préparatifs, l'ai-
30 BEKVENUTO CELLINI
guière et le bassin oval, qui m'avaient tenu plusieurs mois, furent enfin terminés. Je les fis aussitôt dorer avec soin. On les proclama les plus beaux ouvrages que jusqu'alors on eût vus en France. Je me hâtai de les remettre au cardinal de Ferrare, qui me remercia beaucoup, puis les porta, sans moi, à Sa Majesté à qui il les offrit. Le roi en fut ravi et me couvrit de louanges plus flatteuses que n'en reçut jamais un homme, à part moi.
En retour de ce cadeau, il accorda au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente ; il voulait aussi me faire un présent, mais le cardinal l'en empêcha, lui disant que c'était trop se presser, puisque je n'avais encore fait pour lui aucune œuvre.
— « C'est précisément pour lui donner du cœur à en faire », répondit le roi qui était d'une générosité extrême.
— <( Sire, reprit le cardinal un peu honteux, je supplie Votre Majesté de s'en rapporter à moi, car je lui assurerai une pension de trois cents écus au moins, dès que je serai en possession de l'abbaye. »
Jamais je n'eus celte pension, mais j'aurais trop à dire si je voulais raconter toutes les diableries de ce cardinal. Je préfère m'occuper de choses plus importantes.
Je revins à Paris (1). Grâce aux faveurs dont \e roi m'accablait, tout le monde m'admirait. Je reçus les lingots d'argent et je commençai à exécuter la statue de Jupiter. J'avais pris de nombreux ouvriers, et je ne cessais de travailler avec ardeur jour et nuit de sorte que les modèles en terre de Jupiter, de Mars et de Vulcain étant achevés, et la statue en argent de Jupiter très avancée, mon atelier avait déjà fort bon aspect.
Sur ces entrefaites, le roi vint à Paris. J'allai le visiter. Dès qu'il m'aperçut, il m'appela gaiement, et me demanda si j'avais dans mon atelier quelque chose de beau à lui montrer, car en ce cas il viendrait le voir. Je lui expliquai tout ce que j'avais fait, ce qui lui donna grand désir de venir.
Après son dîner donc, il emmena madame d'Etampcs, le cardinal de Lorraine, plusieurs seigneurs, entre autre son beau-frère le roi de Navarre, la reine, sa sœur, le dauphin et la dauphine ; bref, avec lui, vint toute la noblesse de la cour.
[C'était bien là en elfet tout ce que la cour lettrée, polie et artiste du roi gentilhomme comptait de plus ralliné et de plus brillant.
(l)Cellini était probablement allé trouvé le roi à Fontainebleau.
La duchesse d'Etampes, âgée alors de trentedeux ans, et dans tout l'éclat d'une beauté parvenue à sa pleine lloraison, était depuis longtemps delà la maîtresse adorée du roi et régnait souverainement sur son cœur. C'est au sortir de son humiliante captivité à Madrid que le roi l'avait pour la première lois aperçue à Bayonne, dans la suite de la reine mère, accourue pour embrasser son lits. Cette jeune lille d'honneur de la reine avait alors dix-huit ans ; son nom était Anne de Pisseleu ; son père était seigneur de Meudon. Au premier regard, sa beauté et sa jeunesse firent oublier au roi madame de Châteaubriant qui avait jusque-là tenu son cœur. Pour donner dans sa cour un rang à la nouvelle lavorite, François i®"" s'était empressé de lui faire épouser un de ses gentilshommes, Jean de Brosse, gratifié pour la circonsiance du duché d'Etampes. Amie des arts, fine, spirituelle, la nouvelle duchesse se posa de suite en protectrice des poètes, des écrivains, des sculpteurs et des peintres e{ reçut de leur part en louanges la récompense de sa protection : « La plus belle des savantes et la plus savante des belles », tel est le surnom flatteur que lui valut leur reconnaissance.
Le cardinal Jean de Lorraine, était le fils du duc René II, l'héroïque vainqueur de Charles le
BENYPNUTO CELLÎNI 39
Téméraire. Agé alors de quarante-deux ans, c'était comme son frère Claude de Lorraine le premier duc de Guise, comme tous les Guise issus par la suite de cette illustre maison de Lorraine, un seigneur généreux, Ubéral et magnilique. Un jour, à Borne, passant devant un aveugle qui, d'une voix dolente, implorait des passants quelque menue monnaie, il laissa, dans la main humblement tendue, tomber toute une poignée d'or. « Pe lor ! s'écria le pauvre homme tout joyeux au tintement des écus ; il faut donc, généreux inconnu, que tu sois le Christ... ou le cardinal de Lorraine ! »
Henri d'Albret, roi de Navarre, était le beaufrère de François /", ayant épousé cette délicieuse Marguerite de Valois, sceur chérie du roi qui rappelait, tantôt avec une touchante et familière tendresse : « Sa mignonne », tantôt avec une allectueuse admiration : a La Marguerite des Marguerites. » C'est à cette princesse lettrée que sont dûs, et ce joli recueil de contes plaisants, un peu légers même, connus sous le nom d' « Heptaméroii ou les cent nouvelles nouvelles )) et aussi les poésies recueillies sous le titre même qu'aimait à lui donner son royal frère : « Les marguerites de la Marguerite des princesses. » Elle lut mère de Jeanne d'Albret et gmnd'wère d'He^iri JV.
Le dauphin et la dauphine enlin étaient le /eune prince, âgé de vingt-deux ans, qui devait plus tard devenir le roi Henri II, et sa lemme, d'un an plus ieune encore, une princesse alors bien timide, bien eHacée, bien humble, mais dont le nom devait, quelques années après, écrire dans le sang quelques-unes des pages les plus tragiques de noire histoire ; elle se nommait Catherine de Médicis.]
J'étais rentré chez moi,[continue Cellini] et je m'étais mis à travailler.
Lorsque le roi fut arrivé à la porte de mon hôtel, ayant entendu retentir le bruit des marteaux, il recommanda à sa suite de ne point souffler mot. Chez moi, tous étaient à leur besogne, si bien que je fus surpris par le roi à l'instant où je l'attendais le moins.
Il entra dans ma grande salle et le premier qu'il vit, ce fut moi. Je tenais à la main une grande plaque d'argent dont je formais le corps de Jupiter ; un de mes élèves créait la tête, un autre les jambes ; à nous tous nous faisions un épouvantable vacarme.
Précisément à cet instant, un petit apprenti français que j'avais admis chez moi, ayant commis je ne sais quelle sottise, j'étais en train de lui administrer un coup de pied comme pénitence. Le sort voulut que ma botte, l'atteignant
entre le bas des reins et le dessus des jambes, l'envoyât rouler à plus de quatre brasses. Sa Majesté entrait à ce moment ; le polisson tomba sur elle !
Je demeurais anéanti de honte et de coni'usion ; quant au roi, il partit soudain d'un grand éclat de rire, me demanda ce que je faisais, et exigea que je continuasse mon travail. Puis il me dit qu'il aimerait infiniment mieux que je ne me fatiguasse point et que je prisse tous les auxiliaires nécessaires pour travailler sous ma direction ; voulant, disait-il que je me conservasse en bonne santé, afin de le servir plus longtemps.
Je répondis à Sa Majesté que je tomberais de suite malade si je ne travadlais pas et que l'ouvrage ne serait point tel que je désirais qu'il fut pour Sa Majesté.
Pensant que ce que je disais n'était que vantardise, le roi me le fit répéter au cardinal de Lorraine, auquel je donnai de si bonnes et solides raisons qu'il en resta émei'veillé : et engagea le roi à me laisser travailler peu ou beaucoup, à ma volonté.
Le roi satisfait de mes ouvrages regagna son palais et me laissa comblé de tant de faveurs, qu'il serait trop long d'en rendre compte.
Le Louvre sous François /'^ — Le Ponl'^ au^Change. — Attaque nocturne
[Si, comme on Va vu plus haut (1), François /" résidait bien rarement à Paris, cela tenait peut-être à ce quil n'y trouvait aucun logis à sa convenance. Très ami des arts, très ami du bien-être aussi, il lui eut fallu une demeure à la lois somptueuse et conlortable ; or dans la vieille cité parisienne, il cherchait en vain un palais ; comme royales résidences, ses prédécesseurs ne lui avaient laissé que des forteresses. C'étaient le château des Tournelles, près la porte Saint- Antoine, en lace de la sombre Bastille, et, à Vex-
(1) Voyez pages 13-14.
44 BEÎ^VENUTO CELLINI
irémilé opposée de la ville, le Louvre, aulre châleau-lort entouré de prolonds lossés, hérissé de hautes tours et assombri par la masse d'un colossal et lourd donlon.
Entre les deux toutelois, cesl encore le Louvre qui parut le moins déplaisant à ce souverain ralliné ; ihôtel des Tournelles, triste, étroit, mesquin, lui déplaisait bien davantage encore par les odeurs nauséabondes des anciens lossés du port Saint-Paul qui parvenaient iusque-là.
Résolu à abandonner les Tournelles pour le Louvre, aîin de donner à ce dernier un peu d'air et de lumière, François /" commença donc, en 1527, par faire abattre le donjon qui, de sa seule masse, obstruait la surface presqu' entière de la cour ; il fit démolir aussi les hautes murailles crénelées qui fermaient le château du côté de la rivière, puis, le terrain une fois nivelé, disposa sur cette longue rive des lices pour les tournois. Bref, comme le raconte un contemporain, « il JU fort réparer le château du Louvre pour soij y loger, et ij fit faire de grands bastiments, tant cuisines et estables que autres choses. » (1),
A Voccasion du passage de Charles-Quint à Paris au commencement de janvier 1540, de
(1) Journal d'un bourgeois de Paris. — Edition Soc. Hist. de France, p. 329-30.
nouvelles réparaiions lurent laites au vieux château pour le rendre digne de recevoir un hôte si illustre et si magnilique. Des milliers d'ouvriers couvrirent les murailles de peintures et de tapisseries, grattèrent, Irotièrent et polirent pierres, bois, métaux, murs lambris et menuiseries, et redorèrent iusqu'aux girouettes.
C'est en cet état assez disparate de vieille lorteresse léodale dorée, peinte, remise à neuj que se trouvait le Louvre lorsque Benvenuto Cellini y lut, à diverses reprises, reçu par François /".
On peut voir encore te tracé de remplacement de cette ancienne demeure des rois, ligure sur le pavé de la cour du Louvre actuel ; elle occupait le quart environ de cette cour. La salle des « cariatides » a été construite, au temps de Henri II, sur les londations mêmes des vieux bâtiments.
Après ces explications sur Vhabitation de François I" pendant ses rares et courts séjours à Paris, reprenons le récit de Cellini après la visite si flatteuse et si mouvementée que lui avait laite le roi.]
Le lendemain, il m'envoya chercher pendant son dîner. Le cardinal de Ferrare était assis à table. Quand j'arrivai on était au second service. Dès que je fus près de Sa Majesté, elle me dit que le beau bassin et la belle aiguière qu'elle
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avait de ma main avaient besoin d'être accompagnés d'une salière, et qu'elle voulait que je, lui en fisse un dessin. Elle ajouta qu'elle voulait le voir au plus tôt.
— « Votre Majesté, répondis- je, verra ce dessin plus promptement qu'elle ne me le demande, car tandis que j'exécutais le bassin, je pensais qu'il lui faudrait une salière pour pendant. Mon dessin est donc prêt, et si Votre Majesté le désire, je le lui montrerai de suite. »
Le roi agréablement surpris se tourna alors vers le roi de Navarre, le cardinal de Lorraine et le cardinal de Ferrare, en s'écriant : « Voilà un homme qui mérite vraiment d'être aimé et recherché de tous ceux qui le connaissent ! »
Puis il me dit qu'il verrait mon dessin avec plaisir. Je partis et fus bientôt de retour, car je n'avais que la Seine à traverser.
[Le trajet était en eUel court et lacile pour aller du Louvre à Vhôtel de Nesle situé juste en lace, de Vautre côté de la rivière. Pour traverser la Seine, Cellini disposait du bac établi par ordre de Louis XII en 1501. Au temps de Cellini on accédait à ce bac par un escalier pratiqué perpendiculairement dans le quai du Louvre {quai récemment construit en 1530); sur Vautre rive, on abordait à un escalier montant en biais sur le quai des Augustins, en lace de Vhôtel de Nesle.]
bÈNVÈNUÎO CELLlNI 47
J'apporlai[confifiue Cellini\un modèle en cire que j'avais fait autrefois à Rome, à la demande du cardinal de Ferrare. Lorsque, devant le roi, je découvris mon modèle, Sa Majesté fut saisie d'admiration :
— « Cet c/uvrage, dit-il, est plus divin cent fois que je ne l'eusse imaginé ! Quel merveilleuse chose qu'un tel homme ! il ne doit jamais songer au repos. »
Se tournant ensuite vers moi, le visage rayonnant de joie, il me dit que ce modèle lui plaisait infiniment, et qu'il voulait que je l'exécutasse en or.
Le cardinal de Ferrare, qui était présent, me regarda en face, et me donna à entendre qu'il reconnaissait ce modèle pour celui que je lui avais fait à Rome. Alors je lui rappelai que je lui avais promis d'exécuter cet ouvrage pour celui qui serait digne de lé posséder. Le cardinal se souvint de mes paroles ; convaincu que j'avais voulu le mortifier, il s'en irrita et dit au roi :
— « Sire, voici une bien grande œuvre, je n'ai qu'une crainte, c'est de ne jamais la voir terminée. Ces habiles gens qui ont en tête de si grandes idées, en commencent volontiers l'exécution sans songer quand et comment ils la termineront. Quant à moi, si je commandais un
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ouvrage de celle imporlance, je serais anxieux de savoir quand je pourrai en jouir.
— Oh ! répondil le roi, si l'on s'enquérait si subtilement de la fin des choses, on n'en commencerait jamais aucune ».
Et il disait cela sur un Ion qui monlrait que les œuvres dont il parlait n'étaient pas de celles que put entreprendre un homme de faible esprit.
— « Quand les princes, dis-je alors, encouragent leurs serviteurs comme le sait faire Votre Majesté, les plus grandes entreprises deviennent faciles ; et puisque Dieu m'a accordé un si admirable protecteur, j'espère que je pourrai mener à bonne fin de grands et magnifiques ouvrages. »
— Je n'en doute point, me répondit le roi en se levant de table.
Puis il me mena dans sa chambre, et me demanda combien il fallait d'or pour cette salière.
■ — « Mille écus », lui dis-je.
Aussitôt, le roi appela son trésorier, qui se nommait le vicomte d'Orbec, et il lui ordonna de me remettre sur le champ mille écus en vieil or et de bon poids.
Après avoir quitté Sa Majesté, je fis appeler les deux notaires qui avaient assiste au payement de l'argent de Jupiter et de divers autres
ouvrages, et ayant passé la Seine, je pris chez moi un petit panier à deux anses, que m'aVait donné lors de mon passage à Florence une de mes cousines, religieuse dans cette ville. Ce fut un bonheur pour moi d'avoir pris ce panier et non un sac.
Pensant que mon affaire serait expédiée de jour, car il n'était pas tard, je ne voulus ni déranger mes ouvriers, ni emmener un valet avec moi.
Quand j'arrivai chez le trésorier, il avait déjà les écus devant lui et il les choisissait comme le roi le lui avait recommandé, mais autant que je pus en juger, ce larron de trésorier s'arrangea adroitement pour différer jusqu'à trois heures de la nuit la remise de cet argent.
Moi qui ne manquais point de prudence, j'envoyai dire à quelques-uns de mes ouvriers de venir m'accompagner, car c'était chose d'importance. Ne les voyant pas paraître, je demandai à mon messager s'il s'était bien acquitté de ma commission. Ce coquin — un serviteur du trésorier — m'assura qu'il l'avait exécutée, et que mes ouvriers lui avaient répondu qu'ils ne pouvaient venir. II ajouta qu'il porterait volontiers mon argent. Je lui dis que je me chargerais moi-même de ce soin.
Pendant ce temps, le contrat avait été expé-
50 benVenuto cellLm
dié, les deniers comptés, je les fourrai dans mon panier ; puis je passai mon bras dans les deux anses, et, comme il n'y entrait qu'avec difficulté, les écus se trouvaient assez serrés et plus faciles à porter par conséquent que s'ils eussent été dans un sac.
J'étais armé d'une bonne cotte de mailles à manches, avec mon épée et ma dague au côté. Je me mis donc en route.
[Durant la nuit, le trajet du Louvre à Vhôtel de Nesle, au lieu d'être facile et court ainsi que dans la iournée, se trouvait au contraire des plus compliqués et des plus longs. Le bac ne marchant plus, il lallait par un long détour, gagner le Châtelet, passer sous sa sombre voûte, traverser le Pont-au-Change, alors couvert de maisons à haut pignons pointus, traverser de part en part, par la rue de la Barillerie, Vite de la Cité, et, après avoir passé encore le pont Saint- Michel, gagner le quai des Augustins qu'il fallait suivre dans toute sa longueur avant d'arriver enfin à l'hôtel de Nesle.
Jusqu'à la rue des Augustins, le quai était bordé de maisons, mais à partir de là, l'église des Augustins d'abord, puis les murs de clôture des cours des deux hôtels de Nesle se déroulaient sur un long espace désert qui, la nuit, pouvait être favorable à une embuscade et à une attaque.]
Au moment où je mis en route, {continue Cellini], je remarquai plusieurs valets du trésorier qui, parlant à voix basse, sortaient précipitamment de la maison et affectaient de prendre un chemin différent du mien.
Marchant à grands pas, après avoir traversé le pont au Change et le pont Saint-Michel, je suivis, le long de la rivière, un petit mur qui conduisait à mon hôtel.
Quand je me trouvai en face des Augustins, endroit fort dangereux, car bien qu'éloigné seulement de cinq cents pas tout au plus de l'entrée de ma demeure, il y avait encore de là, la même distance à parcourir pour arriver à la partie habitée du manoir et l'on n'aurait point entendu ma voix si j'eusse appelé. Arrivé, dis- je, en face des Augustins, je me vis tout à coup attaqué par quatre bandits armés d'épées. Prenant aussitôt mon parti, je cachai lestement mon panier sous ma cape, je tirai mon épée, et comme mes adversaires me serraient de près, je m'écriai :
— <( Sur un soldat, il n'y a que la cape et l'épée à conquérir, et, avant de vous abandonner les miens, j'espère vous les faire payer d'un peu de vous-mêmes. »
Tout en m'escrimant bravement contre eux, j'entr'ouvris plusieurs fois ma cape, afin que,
s'ils avaient été apostés par les valets qui m'avaient vu recevoir l'argent, ils pussent penser avec quelque raison que je ne l'avais point sur moi. Le combat ne dura pas longtemps. Ils reculèrent peu à peu en se disant dans leur langue :
— « C'est un brave Italien, mais non pas celui que nous cherchons, ou, si c'est lui, il n'a pas les écus. »
Je leur parlais italien, et, frappant sans cesse à coups d'estocades et à coups de broche, je me vis plusieurs fois bien près de les toucher à mort.
L'habileté avec laquelle je maniais l'épée leur persuada sans doute que j'étais en effet plutôt un soldat que tout autre chose, car ils se réunirent en groupe et s'éloignèrent peu à peu de moi, se consultant toujours à voix basse dans leur langue, tandis que je leur répétais encore :
— (( Qui veut ma cape et mes armes ne les obtiendra pas sans peine ! »
Je commençai alors à presser le pas : ils me suivaient à distance ; mes appréhensions redoublèrenl, car je craignais de tomber plus loin en quelqu'emliuscade de leurs pareils vers laquelle ils voulaient me conduire ; aussi quand je ne fus plus qu'à cent pas de chez moi, pris-je ma course à toutes jambes, en criant à tue-tête :
BENVENUTO CELLINl 53
— « Aux armes ! aux armes ! Alerte ! alerte ! on m'assassine. »
Quatre de mes jeunes gens, armés de longues piques, accoururent aussitôt ; ils voulaient poursuivi-e les bandits qu'ils apercevaient encore, mais je les arrêtai.
— (( Ces quatre poltrons, leur dis-je, n'ont pas pu, contre un homme seul, faire le joli butin de ces mille écus d'or qui me rompent le bras. Débarrassons-nous d'abord de cette somme, puis, avec ma bonne épée à deux mains, je vous accompagnerai où vous voudrez. »
Nous allumes serrer les deniers. Mes jeunes gens, désolés du danger que j'avais couru, me disaient d'un ton de reproche :
— « Vous avez trop de confiance en vous-même, et un de ces jours, vous nous donnerez à tous lieu de pleurer. »
Je leur répondis, ils répliquèrent ; pendant ce temps mes bandits prirent la fuite. Quant à nous, allègres et joyeux, nous allâmes souper, riant de bon cœur des tours que joue la Fortune, tantôt en bien, tantôt en mal ; nous n'en prîmes d'ailleurs guère de souci et nous nous comportâmes comme si rien ne se fut passe.
Cette insouciance est une faute ; on se dit à soi-même : « Tu profiteras de la leçon pour une autre fois ».
Bien mauvais raisonnement, car les choses arrivent toujours par des voies différentes, et qu'on ne soupçonnait point.
Mésaventure de deux maîtres fondeurs parisiens
Dès le lendemain matin, je commençai la grande salière, et j'eus soin qu'on s'en occupât activement ainsi que de mes autres ouvrages.
J'avais pris plusieurs ouvriers, tant pour la sculpture que pour l'orfévre^'ie. Les uns étaient Italiens, les autres Français ou Allemands. Souvent j'en avais un très grand nombre, selon que j'en trouvais de bons ; car chaque jour j'en changeais, choisissant les plus habiles. Ceux-ci, je les poussais de telle sorte au travail que, voulant faire comme moi qui étais soutenu par une constitution plus robuste, ils succombaient souvent sous la fatigue.
Pensant réparer leur vigueur à force de man-