‹ Benvenuto Cellini à Paris sous François Ier;Chapitre 2 sur 4 · G BENVENUTO CELLINI · texte numérisé non relu

G BENVENUTO CELLINI

ger et de boire, quelques-uns de mes Allemands, meilleurs ouvriers que les autres, essayèrent de lutter avec moi ; ce fut en vain ; jamais ils ne purent résister à ce que je supportais moi-môme avec la plus grande facilité.

Lorsque mon Jupiter d'argent fut près d'être terminé, je m'aperçus qu'il me restait beaucoup de métal ; je me mis alors, à l'insu du roi, a faire un grand vase à deux anses, de la hauteur d'une brasse et demie environ.

L'idée me vint aussi de couler en bronze, le grand modèle que j'avais fait pour le Jupiter d'argent. C'était mettre la main à une entreprise entièrement nouvelle pour moi ; j'en conférai avec quelques-uns des plus anciens maîtres fondeurs de Paris et je leur expliquai les méthodes que nous autres en Italie, nous suivons pour ces ouvrages. Ils me dirent que jamais ils n'avaient procédé ainsi mais que, si je les laissais libres d'agir à leur façon, ils me livreraient ma statue aussi belle et aussi nette que le modèle en terre.

Je passai avec eux un traité qui plaçait la réussite de l'ouvrage sous leur i^sponsabilité, et je leur promis quelques écus de plus que ce qu'ils m'avaient demandé.

A peine furent-ils en besogne que je m'aperçus qu'ils ne s'y prenaient pas bien.

Je commençai alors un buste de Jules César,

BENVENUTU CELLIM 57

beaucoup plus grand que nature, d'après une petite copie d'un admirable antique que j'avais apportée de Rome. J'entrepris encore un autre buste de même dimension, d après une jeune fille d'une extrême beauté, que je gardais chez moi pour mon plaisir. J'appelai cette tête « Fontainebleau », du nom de la résidence favorite du roi.

Quand on eut construit un superbe fourneau pour fondre le bronze et que les moules de mes deux bustes et du Jupiter furent cuits et en état, je dis à mes parisiens :

— <( Je ne crois pas que votre Jupiter réussisse, car vous n'avez pas ménagé en bas assez d'évents pour que l'air puisse circuler ; aussi vous perdrez votre temps. »

Ils me répondirent que si leur statue ne venait pas bien, ils me rembourseraient tout l'argent que je leur avais compté et m'indemniseraient de toute la dépense ; mais que quant à moi, je prisse bien gaixle, car les deux beaux bustes que je voulais jeter à ma façon italienne ne viendraient jamais bien.

A cette discussion étaient présents les trésoriers et les autres gentilshommes qui venaient me voir par ordre du roi, afin d'instruire Sa Majesté de tout ce qui se disait et se faisait.

Les deux vieux fondeurs, qui devaient jeter

58 BENVENUTO CEI.LINI

le Jupiter, tardaient à donner Tordre de la fonte. Ils disaient qu'ils auraient vov.lu auparavant arranger les moules de mes bustes, qu'il était impossible qu'ils pussent réussir avec mes procédés, et que c'était un grand malheur de gâter de si beaux morceaux. Ils en firent parler au roi, lequel répondit qu'ils songeassent à s'instruire et ne prétendissent point en remontrer à leur maître. C'est avec de grandes railleries à mon égard qu'ils se décidèrent enfin à mettre leur moule dans la fosse.

Pour moi sans m'émouvoir et sans aucune démonstration de colère ni de raillerie (malgré l'envie que j'en avais), je plaçai mes deux bustes à droite et à gauche de Jupiter. Quand notre métal fut parfaitement fondu, nous lui ouvrîmes passage. Le moule de Jupiter s'emplit très bien : il en fut de même pour mes deux bustes, de sorte que nous étions tous également enchantés, voyant que nous avions eu tort de plaisanter réciproquement nos procédés.

Dans leur joie, suivant l'usage de la France, ils me demandèrent à boire. Je consentis volontiers à leur offrir une riche collation. Ils me réclamèrent ensuite l'argent que je leur devais et celui que je leur avais promis en sus. Je leur dis alors :

— (( Vous avez ri d'une chose qui, j'en ai bien peur, vous fera bientôt pleurer ; car j'ai remar-

que qu'il est entré dans votre moule beaucoup plus de métal qu'il n'en fallait ; c'est pourquoi, avant demain matin, je ne veux rien ajouter à ce que vous avez déjà reçu. >>

Ces paroles donnèrent à penser à ces pauvres gens, et sans souffler mot, ils s'en allèrent chez eux.

Le lendemain, sans bruit, ils se mirent à débarrasser la fosse. Comme ils ne pouvaient avoir leur grand moule, sans d'abord retirer mes deux bustes, ils débutèrent par ceux-ci'. Ils les trouvèrent parfaitement réussis et ils les placèrent sur pied afin qu'on put les voir aisément. Ils commencèrent ensuite à découvrir le Jupiter ; mais à peine eurent-ils creusé deux brasses, qu'ils poussèrent, avec les quatre ouvriers qui les aidaient, un si grand cri, que je les entendis de loin. Pensant que c'était un cri de joie, je me mis à courir, car j'étais alors dans ma chambre éloignée de plus de cinq cents pas.

Arrivé près d'eux, je les trouvai dans l'attitude en laquelle on représente ceux qui gardaient le tombeau du Christ : tristes et épouvantés.

Je jetai les yeux sur mes deux bustes, et, ayant vu qu'ils étaient en bon état, ce succès compensa pour moi en plaisir ce que l'échec de mes deux fondeurs pouvait me causer d'ennui.

— « Maudite fortune ! » disaient-ils pour s'excuser.

— « La fortune est aussi bonne pour vous que pour d'autres, leur dis-je, c'est votre savoir qui est mauvais. Si je vous avais vu placer l'âme dans le moule, je vous aurais, d'un seul mot, enseigné le moyen de mener votre figure à bien ; il en serait résulté beaucoup d'honneur pour moi et beaucoup de profit pour vous. Quant à moi, il me sera facile de sauver mon honneur, mais pour vous, vous y perdrez du coup et voire honneur et votre argent. Pour une autre fois donc, apprenez à travailler et à ne pas vous moquer. »

Ils reconnurent que j'avais raison, et ils implorèrent ma pitié, disant que si je leur refusais mon assistance, et s'ils étaient obligés de supporter toute cette dépense ils seraient réduits à mendier avec leurs familles.

Je leur répondis que si les trésoriers du roi exigeaient qu'ils payassent le dégât suivant leur engagement, je leur promettais, moi, de les indemniser de mon propre argent, parce que de bon cœur, ils avaient fait tout ce qu'ils savaient.

Par cette conduite, je me conciliai au plus haut point les bonnes grâces des trésoriers et des ministres du roi. Le tout fut écrit à Sa Majesté qui, d'une générosité unique au monde, ordonna que tout se fit comme je le dirais.

Letlres de naluralilé du sieur Bienocnu Cclin

A celte époque, l'illustre et valeureux Piero Slrozzi vint en France et rappela au roi qu'il lui avait promis des lettres de naturalisation.

[Pierre Slrozzi était le |t7s aîné de Philippe Slrozzi, sénateur florentin, qui, pour avoir voulu essayer de rendre la liberté à sa patrie opprimée par les Médicis, avait péri misérablement dans un cachot par les ordres de Côme /". C'est dans le désir de venger son père que Pierre vint en France pour y servir contre Charles-Quint, protecteur des Médicis ; il y devint plus tard général des galères et maréchal de France.]

Sa Majesté [continue Celli ni] ordonna aussitôt qu'on lui délivrât ces lettres de naluralilé, et elle ajouta :

62 ÊENVENUTO CELLINl

— (( Préparez aussi celle de Benvenulo, mon ami, et portez-les lui de ma part, en son hôtel, sans qu'il ait rien à payer. »

[Quoiqu'en dise ici Cellini^ ces lettres, qu'il prétend lui avoir été si spontanément oHeries, il les avait bel et bien sollicitées humblement, comme il résulte de leur texte même :

(( François, par la grâce de Dieu roi de Fran- « ce, à tous présents et à venir salut. Nous avons « reçu l'humble supplication de notre cher et c( bien-aimé Bienvenu Célin, notre orlèvre, natil « du pays de Florence, contenant que, combien « que {quoique) il se soit arrêté et habitué en « cestuy {ce) notre royaume en intention et ler- « me propos de nous y servir et linir le reste de « ses iours, il double {redoute) que, après son <(■ trépas, nos autres oUiciers voulsissent dire et « alléguer qu'il ne soit natil ni originaire de no- « tre royaume, et par ce moyen prétendre les « biens qu'il délaisserait par son trépas nous être « advenus et échus par droit d'aubaine, s'il n'aa vait, sur ce, nos lettres de naturalité et congé « de tester, humblement requérant icelles.

<( Pour ce est-il que,... désirant bien et lavo- « rablemeni traiter ledit suppliant en laveur et « reconnaissance des bons et agréables services « qu'il nous a devant laits, lait et continue cha- « que jour et espérons qu'il nous lera cy après...

BENVENUTO CËLLlNt 63

« A ces causes... à iceluy avons permis... qu'il u puisse tenir et posséder en ceslmj notre ro- (( yaunie... les terres, seigneuries et biens, tant « meubles que immeubles quil y a et pourra a avoir ci-après et dUceux... disposer par testa- « ment... donation au autrement, à son bon plai- « sir...

(( Donné au mois de juillet, Van de grâce mil « cinq cent quarante-deux et de notre règne « le vingt-huitième. Signé : François. » (1).]

Les lettres du grand Piero Strozzi lui coûtèrent plusieurs centaines de ducats ; les miennes me furent apportées par un des premiers secrétaires du roi, nommé messire Antoine Le Maçon (2). Ce gentilhomme me les remit avec mille gracieusetés de la part du roi, en me disant :

— « Le roi vous fait présent de ces lettres de naturalisation, afin que de meilleur cœur vous le puissiez servdr. »

Il me conta ensuite combien de temps, combien de sollicitations il avait fallu à Piero Strozzi pour obtenir les siennes, tandis que le roi m'envoyait celles-ci de son propre mouvement, insigne faveur qui ne s'était pas encore vue pendant ce règne.

(1) Arch. nationales J. J 256< fol. 64.

(2) Antoine Le Maçon, secrétaire de Marguerite de Valois, sœur du roi (v, p. 39), Antoine Le Maçon, est le traducteur du Decameronet l'auteur de plusieurs autres ouvrages.

64 BENVKxNUTO CELLINI

J'exprimai la plus vive reconnaissance pour les bontés du roi, puis je priai le secrétaire de me faire la grâce de m'expliquer ce que voulaient dire ces lettres de naturalité.

Ce gentilhomme, aussi instruit que courtois, parlait très bien italien. Il ne put d'abord s'empêcher de rire, puis ayant recouvré son sérieux, il me dit dans ma langue à quoi servaient des lettres de naturalisation et m'apprit que c'était un des plus grands honneurs qui se put donner à un étranger.

— (( C'est bien d'autre chose, ajoula-t-il, que d'être fait gentilhomme vénitien. »

En me quittant il retourna près du roi et lui raconta noire entrevue. Après un bon éclat de rire, sa Majesté dit :

— ■ (( Je veux qu'il sache pourquoi je lui ai envoyé des lettres de naturalisation. Allez et faitesle seigneur du Petit-Nesle où il demeure et qui dépend de mon domaine : il comprendra cela bien mieux. »

Un messager m'apporta ce présent: je lui offris une gratification, mais il ne voulut rien accepter et me dit qu'il agissait par ordre de Sa Majesté.

Lorsque je revins en Italie, j'emportai avec moi ces lettres de naturalisation, et Tacte de donation du château, et quel que soit le pays où

j'irai et où je finirai mes jours, je ne m'en séparerai jamais.

Maintenant, je vais poursuivre le récit de ma vie.

Je travaillais avec ardeur aux ouvrages mentionnés plus haut, c'est-à-dire au Jupiter d'argent, à la salière d'or, au grand vase d'argent et aux deux têtes de bronze. Je m'occupai aussi du piédestal de Jupiter ; je le jetai en bronze et je le couvris de riches ornements, au milieu desquels je sculptai en bas-relief, d'un côté l'enlèvement de Ganymède, de l'autre, Léda, avec son cygne. Ce piédestal réussit parfaitement à la fonte.

J'en fis un autre du même genre destiné à la Junon, en attendant que le roi me donnât l'argent nécessaire pour commencer cette statue.

Grâce à mon activité, j'avais déjà assemblé toutes les pièces du Jupiter d'argent ; j'avais aussi assemblé la salière d'or. Le vase était fort avancé, et les deux bustes de bronze étaient terminés.

J'exécutai en outre plusieurs petits ouvrages pour le cardinal de Ferrare, et un petit vase en argent magnifiquement ciselé que je voulais offrir à Madame d'Etampes.

Dans le même temps, je menai à fin une foule de joyaux pour maints seigneurs italiens, le signer Piero Strozzi, le comte dell' Anguillara, le

66 BENVENUTO GELLINI

comte di Pitigliano et le comte délia Mirandola entre autres.

Mais retournons à mon grand roi .Tous les travaux qu'il m'avait commandes étaient donc, comme je l'ai dit, en très bon train, lorsqu'il revint à Paris. Trois jours après il se rendit chez moi avec une foule des plus grands seigneurs de sa cour. Il fut émerveilé de la quantité d'ouvrage que j'avais entrepris et mené à si bonne fin.

Madame d'Etampes se trouvait là. Us commencèrent à parler de Fontainebleau et cette dame lui dit qu'il devrait me faire faire quelque chose de beau pour cette résidence.

— « Vous avez raison, s'écria le roi, et je veux qu'a l'instant même cela soit arrêté. »

Alors il se tourna vers moi et me demanda ce qui me semblait le plus convenable pour décorer cette belle fontaine (sic).

Je développai plusieurs projets : Sa Majesté émit également son avis, puis elle me dit qu'elle voulait aller passer quinze ou vingt jours à Saint- Germain-en-Laye, à douze lieues de Paris (1), et que, pendant ce temps je lui fisse, pour sa belle fontaine (sic), un modèle de la plus riche inven-

(1) Benvenuto exagère fortement les distances suivant son habitude.

BExNVENUTO CELLINI

lion que je pusse, car c'était l'endroit de son royaume qui lui plaisait le plus ; il m'ordonnait donc et me priait de n'épargner aucun effort pour produire quelque chose de vraiment beau. Je le lui promis.

En voyant tous les nombreux ouvrages dont j'étais entouré, le roi dit à Madame d'Etampes :

— « Jamais artiste ne m'a plu davantage et n'a mieux mérité d'être récompensé que celui-là. Il faut penser à le fixer ici. Comme il dépense beaucoup, qu'il est bon vivant et grand travailleur, il est de toute nécessité que nous songions à lui de nous-même, car, remarquez-le madame, toutes les fois qu'il est venu à la Cour ou que je suis venu ici, il ne m'a jamais rien demandé. On voit qu'il se donne de tout cœur à sa besogne. Il faut promptement nous l'attacher par quelques bienfaits pour ne point le perdre.

— J'aurai soin de vous en faire souvenir, lui répondit Madame d'Etampes, »

Sur ce ils partirent. Je continuai avec activité mes ouvrages commencés, de plus ayant mis la main au modèle pour la Fontaine (1), je m'en occupai dès lors avec la plus grande activité.

(1) C'est-à-dire pour Fontainebleau.

Amico Mio '

Au bout d'un mois et demi, le roi reparut à Paris. Comme j'avais travaillé nuit et jour, j'allai lui porter mon modèle, si bien ébauché qu'il s'expliquait clairement de lui-même. Je trouvai le roi absorbé par les infernales inquiétudes de la guerre qui venait de se rallumer entre l'empereur et lui.

[C^^t ^n iuillet 1542, un an et demi à peine après leur amicale entrevue dans le vieuxLouvre redoré et remis à neul à cette occasion (1), que la guerre se ralluma entre François /*' et Charles-Quint.

Les entrevues de Cellini et du roi dont on va

(1) Voy. ci-dessus, p. 44-45.

lire le récit doivent se rélérer aux mois de lévrier et d'avril 1543. François /^^ venu à Paris au commencement de lévrier de cette année y revint en ellet du 11 au 20 avril, après un mois de séjour à Fontainebleau.

Les (( inlernales inquiétudes de la guerre » devaient, comme le dit Cellini, lort le préoccuper en ce moment, car il se préparait à attaquer vigoureusement son ennemi dans le Hainaut, ce quil exécuta en juin et iuillet, conduisant en personne le siège de Landrecies dont il s'empara.]

Je m'adressai néanmoins au cardinal de Ferrare, [continue Cellini]lm disant que j'avais avec moi certains modèles que Sa Majesté m'avait commandés et je le priai, s'il jugeait le moment opportun, d'en dire un mot pour que je pusse les montrer, car je pensais que le roi y aurait grand plaisir. Ainsi fut-il fait ; le cardinal alla parler de mes modèles à Sa Majesté, qui accourut aussitôt pour les voir.

Je m'étais d'abord occupé de la porte du "palais de Fontainebleau, m'efforçant d'altérer le moins possible l'ordre de cette porte, (qui suivant leur mauvais style français était large, basse, presque carrée et surmontée d'une arcature surbaissée en anse de panier, dans laquelle le roi désirait que fut représentée la nymphe de Fon-

Page 1