Qictiqn^iaiye pritique^ f^fUclg Cellioi
XVUl
Libéralités du roi
Je travaillais sans relâche, de sorte que mes ouvrages étaient fort avancés : le Jupiter et le vase étaient presque terminés, la porte commençait à montrer sa beauté.
Sur ces entrefaites, le roi vint à Paris. Nous n'avions pas encore passé l'année 1543, bien que la naissance de ma fille, que j'ai d'éjà notée, n'ait eu lieu qu'en 1544 ; si j'en ai parlé, c'est que l'occasion s'est présentée et que j'en ai voulu profiter, pour ne pas mêler le récit de ce minime événement à celui de choses plus importantes.
Dès que le roi fut arrivé à Paris il se rendit chez moi, où se trouvaient d'assez belles œuvres, bien capables de charmer sa vue. Il en témoigna
autant de satisfaction que je pouvais désirer après mes travaux.
S 'étant rappelé aussitôt que le cardinal de Ferrare ne m'avait donné ni pension ni rien de ce qu'il m'avait promis, il dit à voix basse à son amiral que le cardinal s'était mal conduit en agissant ainsi mais qu'il voulait réparer cela parce qu'il voyait que j'étais homme à faire peu de bruit et capable de partir un beau jour sans souffler mot.
Là-dessus il se retira. Après son dîner, il chargea le cardinal d'ordonner au trésorier de l'épargne de me remettre au plus tôt sept mille écus d'or, en trois ou quatre payements, à son gré, pourvu qu'il n'y manquât pas. Sa Majesté ajouta même :
— (( J'avais confié Benvenuto à vos soins et vous l'avez oublié. »
Le cardinal répondit qu'il obéirait avec plaisir à Sa Majesté, mais sa malignité m'empêcha de profiter de la bonne volonté du roi.
Cependant, les calamités de la guerre allaient redoublant et ce fuf vers ce temps que l'empereur, à la tête d'une armée formidable, s'avança sur Paris.
[La situation était en eflet extrêmement critique. Charles-Quint envahissant la Champagne, s'était emparé de Saint-Dizier le 17 août 1544,
BENVENUTO CEI.LINI 135
puis, poussant ses succès, était parvenu peu de iours après iusqu'ù Château-Thierry, à vingtcinq lieues de Paris ; ses coureurs galopaient aux portes de Meaux.
A cette nouvelle, la terreur s'était emparée de la capitale : « Vous eussiez vu, raconte un contemporain (1), riches, pauvres, grands et menus, de tous états et âges, s'enluir et traîner leurs biens par terre, par eau, par charroi ; les uns tirer leurs enfants après eux, les autres porter les vieilles gens sur leurs épaules ; les mettre dans les bateaux, desquels il y avait si grand nombre que Von ne pouvait voir Veau de la rivière. ))]
Le cardinal sachant qu'il y avait pénurie d'argent dans le royaume, saisit cette occasion pour parler de moi au roi, et lui dire :
« Majesté sacrée, c'est pour agir au mieux que je n'ai pas fait délivrer les sept mille écus à Benvenuto : d'abord parce que le besoin d'argent est aujourd'hui trop grand pour les affaires du royaume ; ensuite parce qu'une si grosse somme, loin de vous attacher Benvenuto, vous le ferait perdre bien plus vite. En effet, il se croirait riche, achèterait des biens en Italie, et, si la fantaisie l'en prenait, il pourrait vous quitter le plus
(1) Guillaume Paradin. Histoire de mon temps.
136 BENVENUtO CÈLLtN!
facilement du monde. Il me semble que si Voire Majesté veut le garder plus longtemps à son service, il vaudrait mieux qu'elle lui donnât quelque chose dans son royaume. »
Le roi sembla approuver ces raisons, parce qu'il était à court d'argent ; mais comme il avait le cœur haut placé et vraiment digne d'un princfe tel que lui, il ne fut pas sans s'apercevoir que le cardinal n'avait ainsi parlé que poUr se rendre agréable et que les besoins du royaume étaient le dernier de ses soucis.
Je le répète donc, bien que le roi eût pu trouver bonnes les raisons du cardinal, il les condamnait dans le fond de son âme ; aussi dès le lendemain de son arrivée à Paris, vint-Fl à mon hôtel sans que je l'en eusse sollicité.
J'aillai à sa rencontre et je l'introduisis dans plusieurs ateliers où se trouvaiérit des ouvrages de différents genr'es. Je commençai pat* les moins importants, puis je le menai devant une foule de bronzes d'une dimension qui surpassait tout ce qu'il avait jamais vu. Je lui montrai ensuite le Jupiter d'argent qui était presque termine, ainsi que ses rtiagnifiques ornements.
Ce Jupiter lui patnit plus admirable encore qu'il n'eut paru à tout autre à cause d'un terrible désappointement qu'il avait éprouvé quelques années auparavant.
Lorsque l'empereur, après la prise de Tunis, traversa Paris avec le consentement de François l" {!), ce dernier, voulant lui offrir un présent digne d'un si grand prince, fit exécuter en argent un Hercule précisément de la même dimension que mon Jupiter.
Par malheur, cet Hercule, de l'aveu même du roi, était la plus laide chose qu'il eut jamais vue.
Il s'en plaignit aux artistes parisiens, mais ceux-ci, qui se donnaient pour les plus habiles gens du monde, firent entendre à Sa Majesté que c'était là tout ce qu'on pouvait faire de mieux en argent ; et ils eurent l'audace d'exiger deux mille ducats pour leur travail de cochons (2).
Aussi, dès que le roi aperçut ma statue fut-il grandement étonné d'une beauté et d'une finesse auxquels il était loin de s'attendre. Dans son équité, il jugea que mon Jupiter devait être estimé deux mille ducats pour le moins.
<( Les auteurs de l'Hercule, dîl-il, n'avaient point d'appointements, Benvenuto, au contraire, a environ mille écus par an ; si outre ce salaire je lui donne deux mille ducats d'or, il peut certainement me faire le Jupiter. »
(1) Voit» ci-des8ll8, p. 42-43.
(2) «Tor porco lavero »,
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Je le menai alors voir d'autres ouvrages en or et en argent et plusieurs modèles nouveaux.
Enfin, quand Sa Majesté fut sur le point de partir, je découvris dans le pré du château mon grand colosse. Le roi en fut émerveillé plus encore que de tout le reste. Il se tourna aussitôt vers l'amiral, qui se nommait monseigneur d'Annebaut et lui dit :
— <( Puisque Benvenuto n'a rien reçu du cardinal il faut — comme il est très paresseux à demander — que, sans tant de paroles, nous prenions nous-mêmes soin de lui : ces gens qui ne réclament rien pensent que leurs ouvrages parlent assez pour eux. Gratifiez-le donc de la première abbaye vacante, et si elle ne rapporte pas deux mille écus, donnez-lui en deux ou trois s'il le faut ; pour lui, ce sera la même chose. »
J'étais présent, j'entendis tout et m'empressai de remercier le roi comme si j'eusse déjà tenu l'abbaye.
— « Dès que je serai entré en possession, lui dis-je, je travaillerai pour Votre Majesté, sans vouloir d'autre récompense ni salaire, jusqu'à ce que, vaincu par la vieillesse et ne pouvant plus travailler, je songe enfin à me reposer en paix des longues fatigues de ma vie et à vivre honorablement de la rente de mon abbaye, m'estimant
heureux d'avoir servi un si grand et si généreux prince. »
A ces mots, le roi, avec vivacité, se tourna vers moi et me dit en riant :
- — « Ainsi soit-il ».
Puis il se retira content et me laissa seul.
La Conquête d'un Jeu de Paume
Madapie d'Etampes ayant appris la favorable tournure que prenaient mes affaires en fut plus euvenimée que jamais contre moi.
<c Comment ! se disait-elle, je gouverne le monde et un si chélif personnage ose me tenir pour rien !
Elle mit donc tout en œuvre contre moi. Comme instrument elle choisit un certain allemand, habile distillateur, qui lui donnait pour se raffermir la peau et atténuer ses rides, d'admirables eaux do senteur jusqu'alors inconnues en France. Elle le présenta au roi auquel il montra quelques secrets de distillation dont Sa Majesté s'amusa beaucoup.
ï^'oçcasioi^ parut bonne à cet individu pour
demander la concession d'un jeu de paume que j'avais en mon hôtel et de plusieurs petits corps de logis dont il prétendait que je ne me servais pas.
Le bon roi, qui savait d'où parlait le coup, se gardait de répondre ; Madame d'Etampes eut alors recours à ces moyens dont les femmes savent si bien se servir avec les hommes, et manœuvra avec tant d'habileté qu'elle arriva finalement à son but : le roi, s'étant trouvé dans une de ces dispositions amoureuses auxquelles il était fort enclin, lui accorda tout ce qu'elle désirait.
Je ne tardai pas à voir venir le distillateur accompagné du trésorier Groslier. Comme ce gentilhomme français parlait fort bien italien, il entra chez moi en m'interpellant en celte langue sur un ton aimable et badin ; mais voyant que je n'étais point disposé à rire :
— « Au nom du roi, dit-il, je mets cet homme en possession de ce jeu de paume et des maisonnettes qui en dépendent.
— Tout appartient au roi, répondis-je, cependant vous pourriez entrer ici d'une manière plus convenable : cette inten^ention de gens de loi donne lieu de croire qu'il s'agit maintenant plutôt d'une expulsion judiciaire que d'une franche commission de notre grand roi. Je vous déclare donc qu'avant d'aller me plaindre à Sa Majesté,
je me défendrai comme elle my a engagé elle-même jadis; et si l'on ne me présente un formel et nouvel ordre signé de la propre main du roi, je lancerai par la fenêtre l'homme que vous m'avez introduit ici. »
A ces mots le trésorier se retira en marmottant des menaces. J'en fis autant de mon côté, mais j'en restai là pour le moment et ne voulus faire aucune autre démarche.
Bientôt après, je me rendis chez les notaires qui avaient mis mon homme en possession. Comme j'étais assez lié avec eux, ils me dirent que la formalité à laquelle ils avaient procédé avait réellement été accomplie au nom du roi, mais qu'elle ne tirait guère à conséquence. Ils ajoutèrent que, si j'eusse fait la m^oindre opposition à cet acte, la mise en possession n'eût pu être effectuée et que c'étaient là de simples actes judiciaires complètement étrangers à l'obéissance due au roi ; de sorte que, si je réussissais à faire sortir mon intrus comme il était entré, tout serait pour le mieux et se bornerait là. Cet avis me fut suffisant.
Dès le lendemain, je pris les armes et commençai la guerre ; malgré quelques difficultés, ce lut pour moi un vrai plaisir. Chaque jour, c'était un nouveau coup, un nouvel assaut avec pierres, piques, arquebusades (sans balles bien enlendli),
144 BEÎ^VENUTO CELLXNt
le bruit néanmoins répandait tant d'effroi dans tout le quaiiier que personne ne voulait plus venir travailler chez mon homme.
Enfin, un beau matin, sa défense devenant plus molle, j'envahis de force sa demeure, je l'en chassai et jetai dehors tout ce qu'il y avait apporté.
Courant ensuite chez le roi :
— (( J'ai exécuté de point en point, Sire, lui dis-je les prescriptions formelles de Votre Majesté. J'ai mis dehors les gens qui voulaient m'empêcher de la servir. )>
Sa Majesté rit beaucoup de ravenlure et me fit délivrer de nouvelles lettres pour que je ne fusse plus molesté à l'avenir.
[N'en déplaise à Cellini et à son bouillant courage, cette aventure ne se passa pas exactement comme il la conte ici. Les lettres patentes dont il parle et que lui accorda François P^ alin <( qu'il ne lut plus molesté à l'avenir », vont nous montrer^ par leurs termes mêmes, que ce n'est ni à la violence, ni aux arquebuses, mais bien à l'autorité du roi, que, très humblement, s'adressa le fougueux italien. Son adversaire était un fabricant de tuiles, et non comme il le prétend un distillateur ayant obtenu les bonnes grâces de Madame d'Etampes en composant des élixirs capables d'éviter les rides à son visage. Voici ces lettres :
« François, par la grâce de Dieu roi de France, à nos amis et léaux les Trésoriers de France et au Prévost de Paris... salut et dilection.
« Comme nous eussions ci-devant baillé et délaissé à notre cher et bien aimé Benvenuto Celliny, noire orlèvre et statuaire, la maison du Petit Nesle... avec toutes ses dépendances, pour loger lui et ses ouvriers... iusques à ce que voyant qu'une petite maison et {eu de paume dépendant dudit hôtel était la plupart de Van vacant, pour le peu d'ouvrages qu'il avait lors commencés... aurait loué ladite maison et le {eu de paume à certains locatils (c. a. d. locataires)... Ce que ayant entendu un certain Jehan Le Roux, tailleur et laiseur de pavements de terre cuite, se serait retiré par devers nous et nous ayant fait entendre que ladite maison, avec le jardin et jeu de paume, ne servaient à rien audit Celliny... et qu'il la louait... pour en faire son profit particulier, nous aurions... donné et baillé à iceluy Le Roux ladite maison et jardin pour s'y retirer et y dresser ses fours... et autres choses requises... pour la manufacture de son dit art et métier... et a d'iceux ioui jusqu'à ce que nous, étant demeurant en notre ville de Paris, nous nous sommes transportés audit Nesle et ayant nous-même vu la statue en forme de colosse et autres ouvrages par ledit Celliny {à
dressés, et reconnu qu'il lui serait impossible de les retirer... sans s'aider et accommoder desdites maison, jeu de paume et lardin... A ces causes, voulons... vous mandons et commettons par ces présentes que vous ayez incontinent à laire remettre et réintégrer ledit Celliny en possession et jouissance desdites maison, [eu de paume et lardin... et pour cet e||ef, laites vider ledit Le Roux desdiles maisons, (eu de paume et jardin sans que, en vertu de nos lettres de bail lesquelles nous avons révoquées et révoquons,... il s'y puisse retirer... sans que ledit Celliny soit tenu de suivre... les oppositions et apellations par lui intentées...
Donné à Saint-Maur les Fossés le 15" (our de iuillet 1544 » (1).
(1) Archives de Florence, citées par M. E. Pion, dans son bel ouvrage : Benvenuto Cellini, reclierches sur sa vie et son œuvre, Paris 1883, in-8, p. 54.
La Victoire du «Jupiter jj. — Kuses du Vrimatice déjouées
Sur ces entrefaites, je terminai mon beau Jupiter d'argent et son piédestal d'or que je plaçai sur un socle de bois peu apparent, dans l'épaisseur duquel étaient, à moitié cachées comme une noix d'arbalète, quatre petites boules de bois dur. Ces roulettes étaient si bien agencées qu'un petit enfant pouvait, sans le moindre effort, manœuvrer ma statue en tous sens.
Dès que je l'eus arrangée à ma guise, je la transportai à Fontainebleau oiTetait le roi.
Précisément à cette époque, le peintre Bologna, qui avait rapporté de Rome les plâtres qu'il était allé y chercher, venait de les faire jeter en
bronze avec beaucoup de soin. Je n'en savais absolument rien, parce que cette opération avait été exécutée dans le plus grand secret à Fontainebleau, qui est situé à plus de quarante mille de Paris.
[La mission du Primatice à Rome avait eu pour cause, non seulement la décision du roi de se procurer des moulages de l'antique, mais aussi, sa volonté de se débarrasser, sans que cela eut Vair d'une disgrâce, d'un artiste exigeant et [aloux qui ne pouvait se [aire à la suprématie du Rosso nommé par François /" intendant de ses bâtiments.
Pendant l'absence du Primatice, le Rosso mourut de la tragique façon que nous avons dite (1) ; revenu aussitôt en toute hâte, le Primatice obtint la place laissée vacante par cette mort. Il rapportait cent-vini-cinq statues, un nombre considérable de bustes antiques, ainsi que les moules du Laocoon, de la Venus de Médicis et de VAriadne, qui lurent aussitôt jetés en bronze.]
Lorsque je demandai au roi où il voulait que je misse le Jupiter, madame d'Etampes, qui était présente, lui dit que l'endroit le plus convenable était sa belle galerie, ce que nous appellerions en Toscane une loggia ou plus exactement salle
(1) Voy. p. 88.
d'entrée, car le nom de loggia s'applique parliculièrement à des salles ouverles^'un côté. Cette galerie, longue de plus de cent pas et large de douze environ, était ornée et enrichie de peintures de cet admirable florentin, notre Rosso, audessous desquelles se trouvaient des sculptures en ronde bosse et en bas-relief.
Dans cette galerie, sur des piédestaux, le Bologna avait habilement rangé ses statues de bronze, qui, je l'ai déjà dit, étaient les reproductions des plus beaux antiques de Rome.
C'est aussi dans cette salle que je ^us caser mon Jupiter. Voyant tous ces grands préparatifs si adroitement calculés, je me dis à moi-même :
« Allons, il faut charger et s'ouvrir un passage à travers les piques. Que Dieu me soit en aide ! ))
Je conduisis donc ma statue à la place qui lui était destinée, et après l'avoir disposée de mon mieux, j'attendis l'arrivée du roi.
Mon Jupiter tenait de la main droite une foudre qu'il semblait prêt à lancer et de la main gauche le globe du monde.
Au milieu des flammes de la foudre, j'eus soin de cacher un bout de torche en cire blanche ; car je voyais que l'intention de madame d'Etampes était de retenir le roi jusqu'au soir afin de me jouer l'un de ces deux mauvais tours, ou bien
que Sa Majesté ne vint pas du tout, ou, s'il venait, que ma statue lui parut moins belle à cause de l'obscurité.
Mais, comme Dieu sait veiller sur ceux qui se fient en lui, c'est le contraire qui advint : voyant la nuit venir, j'allumai la torche que j'avais placée dans la main de mon Jupiter, et, comme elle se trouvait ainsi placée un peu au-dessus de la tête, les rayons, en tombant de haut, produisaient un effet merveilleux que je n'aurais pu obtenir de jour.
Le roi parut, suivi de madame d'Etampes, du dauphin aujourd'hui régnant, de la dauphine, du roi de Navarre son beau-frère, de madame Marguerite, sa fille, et de plusieurs grands seigneurs à qui madame d'Etampes avait donné le mot pour parler contre moi.
A l'entrée du roi, je fis signe à mon élève Ascanio, qui , poussant doucement , tourna ma statue face à Sa Majesté ; et ce léger mouvement fut si bien exécuté qu'il fit paraître la statue comme vivante. Par ce moyen, les œuvres antiques demeurèrent dans l'ombre et la mienne frappa d'abord tous les yeux.
— « Jamais homme, s'écria le roi, a-t-il rien vu de plus admirable ? Quant à moi, qui aime les arts et qui les connais, je n'eusse pu m'imaginer la centième partie de ceci ! »
Les seigneurs même qui s'étaient engagés à dénigrer mon ouvrage ne se pouvaient retenir de la couvrir de louanges.
— « En vérité, s'écria furieuse Madame d'Etampes, on dirait que vous n'avez point d'yeux : ne voyez-vous donc pas ces magnifiques figures antiques ? c'est là que se trouve la perfection de l'art, non dans ces babioles modernes. )>
A ces mots, le roi suivi de son entourage s'avança et jeta un coup d'œil sur les autres statues qui, contrairement à la mienne, se trouvaient écla'irées d'en bas, ce qui ne les avantageait point.
— « Celui qui a voulu nuire à Benvenuto, dit alors le roi, lui a tout au contraire rendu un signalé service : au milieu de ces admirables figures, la sienne, cela frappe les yeux, est de beaucoup la plus belle et la plus merveilleuse. Quel cas ne faut-il pas faire de ce Benvenuto dont les ouvrages non seulement égalent, mais surpassent même ceux des anciens ! »
A cela madame d'Etampes répliqua que de jour, ma statue paraîtrait sans doute mille fois moins belle que de nuit, et que d'ailleurs je l'avais couverte d'un voile pour cacher ses défauts.
J'avais en effet jeté une légère et gracieuse draperie sur mon Jupiter pour lui donner plus de majesté.
A peine eut-elle proféré ces mots que je soulevai le voile et le déchirai avec colère, découvrant ainsi les parties génitales de ma statue. Madame d'Etampes pensa que je n'avais montré cela que pour l'insulter ; le roi s'aperçut de sa colère. De mon côté, j'étais furieux et j'allais prendre la parole, lorsque le sage monarque me dit dans sa langue :
— « Benvenuto tais-toi, je te défends de parler; sois tranquille, tu auras une récompense plus forte que tu ne la désires, et mille fois. »
Condamné au silence, je me démenais comme un possédé, ce qui redoublait l'irritation et les murmures de madame d'Etampes. Cela fut cause que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, mais en se retirant il dit tout haut pour m'encourager :
— « J'ai pris à l'Italie le plus grand artiste qui ait jamais existé ! »
Je laissai le Jupiter dans la galerie. Le lendemain matin, lorsque je voulus partir, le roi ordonna de me remettre mille écus d'or, partie pour mes appointements, partie pour me rembourser de sommes que j'avais avancées et dont je produisis les comptes. Je pris cet argent et je retournai gaiement à Paris.
A mon arrivée, mon premier soin fut de faire chez moi chère lie. Après dîner, je fis appor-
1er tous mes vêtements qui, pour la plupart, étaient de soie, de fourrures précieuses et des draps les plus fins ; je les distribuai à mes ouvriers suivant le mérite de chacun, j'en donnai même aux servantes et aux valets d'écurie, afin de les pousser tous à me servir de bon cœur.
UJanecdoie de la présentation du « Jupiter » à François P' dans la galerie de Fontainebleau est célèbre, elle a été popularisée par la peinture, le drame et même VOpéra.
Un érudit (1) a retrouvé une lettre de Vambassadeur de Ferrare en France à cette époque, Jules Aluarotio, lettre datée de Melun, 29 janvier 1545, et qui conlirme, dans le plus piquant de ses détails, le récit de Benvenuto. « Quelqu'un raconte le grave ambassadeur ayant demandé : « Que veut dire cette chemise qu'il lui a placée sur le dos ? » madame d'Elampes répondit : « C'est apparemment pour couvrir quelque faute ». A quoi Benvenuto reprit : « Je ne suis pas a homme à cacher mes lautes... C'est pour l'hon- « nêteté que fai mis cette chemise, maïs puisa que vous ne la voulez point, ne l'ayez donc (( point. » Et il arracha la chemise disant : « Lui <( trouvez vous assez de ce qu'il faut ? » Le roi partit d'un grand éclat de rire... »
(1) L. Dimier. Une pièce inédite sur le séjour deCellini à la Cour de France. In-8, Bib. N'* 8» K 989.
Une Histoire de 'Revenants. ^^ Les Fortifications de Paris
Mon courage était revenu. Je travaillai activement à terminer la statue colossale de Mars. J'avais construit exprès une solide armature en bois, que je revêtis avec soin d'un enduit de plâtre, de l'épaisseur d'un huitième de brasse.
Je voulais ensuite mouler la figure en plusieurs morceaux que l'on aurait assemblés à queue d'aronde, suivant les règles de l'art, ce qui m'était très facile.
Je ne veux pas manquer de rapporter un fait assez amusant qui donnera une idée des dimensions de ce colosse.
J'avais expressém^ent défendu à tous les gens
qui étaient à mon service d'amener des femmes chez moi et je me montrais fort sévère à ce sujet.
Or, mon élève Ascanio s'était amouraché d'une fille extrêmement jolie, qui n'était pas moms éprise de lui ; un soir s'étant enfuie de chez sa mère pour venir secrètement le trouver, elle ne voulut plus le quitter. Il ne savait où la cacher, mais comme il n'était pas sot, il imagina comme dernière ressoiu'ce de l'introduire dans mon colosse et de lui arranger un lit dans la tête même de la statue. Elle y demeura assez longtemps. Ascanio l'en faisait seulement quelquefois sortir en secret pendant la nuit.
Cette têle était presque achevée ; par amourpropre je la laissai découverte, afin que tout Paris put la voir. Les voisins avaient commencé par monter sur les toits ; enfin les curieux accouraient en foule.
Le bruit courait que depuis un temps immémorial mon hôtel était hanté par un revenant ; je n'ai pour ma part jamais rien vu qui nie permit de le croire. Ledit revenant avait même un norji : le peuple de Paris l'appelait unanimement Lemmonio Boreo (le Moine Bourru).
La jeune fille qui habitait la tête de ma statue n'ayant pu empêcher qu'on ne vit parfois ses mouvements à travers les ouvertures des
yeux, plusieurs de ces sottes gens prétendirent que le revenant s'était logé dans le corps du colosse, qu'il faisait mouvoir les yeux, et même la bouche, comme si cette bouche eût voulu parler.
Epouvantés, beaucoup se sauvèrent; quelques fins matois, venus pour se moquer, forcés de reconnaître que les yeux remuaient en effet, affirmèrent à leur tour qu'il y avait là un esprit ; ils ne se doutaient guère qu'avec l'esprit se trouvait en outre une très bonne chair toute fraîche.
Tout en m 'occupant du colosse, je travaillais à assembler ma belle porte et les ornements dont j'ai parlé plus haut.
Comme je ne veux point consigner dans cette simple histoire de ma vie des événements qui sont du domaine des chroniqueurs, je me suis abstenu de raconter que l'empereur marchait sur Paris avec une nombreuse armée, et que le roi, de son côté, avait réuni toutes ses troupes pour lui tenir tête.
A l'époque où ces choses avaient lieu, le roi me demanda mon conseil pour parvenir à fortifier promptement Paris. Il vint tout exprès chez moi, me mena tout autour de la ville et comprit si bien la bonté de mon système qu'il m'ordonna d'exécuter de suite ce que je lui avais proposé.
158 BENVENUÏO GELLINl
[On a vu plus haut (1) quelle terreur s'empara des Parisiens lorsqu'on apprit que l'armée de Charles-Quint était à Château-Thierry et que ses coureurs avaient paru iusqu'à Meaux.
On prit aussitôt des mesures de dépense et l'on poussa avec une hâte [ébrile les travaux de lortilication entrepris autour de la ville dès le mois de iuin à la nouvelle de l'entrée des ennemis en Champagne.
Une délibération du bureau de la ville du 2 iuin ordonnait de s'assurer du nombre de terrassiers qui devaient travailler aux ouvrages de délense ; et le 4 septembre suivant, au moment où le péril était le plus pressant, une lettre du roi datée de Saudoy, près de Sézanne, engageait les échevins à pousser les préparatifs de dépense avec plus d'activité que jamais. {Registres de délibérations du bureau de la ville, III).
C'est pour ces travaux de lortilication hâtive que François P"" eut recours à CelUni.]
En outre il enjoignit à son amiral de commander à ses sujets de m'obéir sous peine d'encourir sa disgrâce. Par malheur cet amiral était un homme de peu de génie ; il devait sa charge non à son mérite, mais à la protection de madame d'Etampes. Il se nommait Monseigneur d'Anne- Ci) Voy. p. 131.
BENVEJNUTO GELLINI
haut, nom qui en français se prononce de telle façon que généralement on rappelait monseigneur Ane-Bœuf.
[Le portrait que trace ici Celtini de Vamiral d'Annebaut est aussi inexact que peu llatté. Ce nest pas à la protection de madame d'Etampes qu'il devait les charges dont il était à lort bon droit revêtu, mais bien à son mérite et à la reconnaissance du roi. A Pavie, d'Annebaut, loin de suivre le duc d'Alençon dans sa retraite, bien qu'il lut sous ses ordres, se sépara de son chel pour courir à la dépense du roi. Il lut lait prisonnier avec lui ; et jamais François Z®"" n'oublia cet acte de chevaleresque dévouement. Comme ministre, d'Annebaut a laissé le souvenir de la plus incorruptible vertu et du désintéressement le plus pur.]
Ce double animal d'Ane-Bœuf instruisit madame d'Etampes de tout ce qui s'était passé. Elle lui ordonna de faire venir au plus vite Girolamo Bellarmato, ingénieur Siennois, qui se trouvait à Dieppe, ville située à un peu plus d'une journée de marche de Paris. Il arriva. aussitôt et s'empressa d'adopter une méthode de fortification qui nécessitait de longs travaux (1).
(1) Jérôme Bellarmato, « ingényeulx duroy » fut plus tard, sous Henri II, chargé des fortifications de la ville et faubourgs de Paris.
160 BENVENUTO GELLINt
Je me retirai donc complètement de cette entreprise. Si remperem* eut poussé en avant, il se serait facilement emparé de Paris. On prétend que dans le traité qui bientôt après fut conclu, le roi fut trahi par madame d'Etampes, qui, plus que personne, avait pris part aux négociations; mais comme ce sujet n'entre pas dans mon plan, je n'en parlerai pas davantage.
[Cette accusation que Cellini avait soigneusement recueillie de la bouche des ennemis de madame d'Etampes, ne paraît nullement fondée.
La crainte de voir son armée prise entre Varmée royale, qui tenait la campagne, et la ville de Paris, où quarante mille hommes s'armaient parmi les corps de métiers et les écoliers, avait seule empêché Charles-Quint de pousser plus avant ses succès; de Château-Thierry , il rétrograda sur Soissons, puis s'arrêta à Crépy-en- Laonnais ; c'est là que lui furent apportées par r Amiral d'Annebaut les propositions d'accord de François /" et que la paix fu signée le 18 septembre 1544.]
"ya
Le "Roi fronce le sourcil
Je m'occupais alors avec une nouvelle ardeur à assembler ma porte et à terminer le grand vase et deux autres vases plus petits que j'avais commencés avec mon propre argent.
Quelque temps après ces tribulations, le bon roi vint se reposer un peu à Paris (1). Je dois croire que je n'étais pas sans importance, puisque cette maudite Mme d'Etampes, née semblel-il pour la ruine du monde, me regardait comme son capital ennemi.
Elle dit tant de mal de moi au roi que ce bon
(t) Après le traité de Crépy, le roi ne revint à Paris qu'en novembre, mais il ne s'y reposa guère, car il n'y demeura que du 21 au 27.
prince, pour lui complaire, lui jura qu'à ravenir il ne tiendrait pas plus compte de moi que s'il ne m'eût jamais connu. Ces paroles me furent rapportées sur le champ par un page du cardinal de Ferrare, nommé Villa. Ce page ajouta qu'il les avait entendu lui-même de la bouche de Sa Majesté. Cela me mit en une telle colère que je jetai au loin mes outils, mis de côté mes ouvrages, et me préparai à partir.
Je courus chez le roi après son dîner, et j'entrai dans une chambre où il se tenait avec quelques personnes. Dès qu'il m'aperçut, je le saluai avec tout le respect dû à un roi. Il me répondit par un signe de tête et un sourire, ce qui ranima ma confiance et peu à peu je me rapprochai de lui.
On était justement en train de lui soumettre quelques ouvrages d'art ; après diverses réflexions sur ces objets, le roi me demanda si j'avais chez moi quelque belle œuvre à lui montrer, et quand je voulais qu'il vint la voir.
Je lui répondis que s'il le voulait, j'étais en mesure de le satisfaire à l'instant même.
A ces mots, il me dit de retourner chez moi, et qu'il ne tarderait pas m'y suivre. Je me retirai donc et je l'attendis.
Mais ce bon roi avant de sortir était allé saluer
Mme d'Etampes, celle-ci voulut savoir où il allait, disant qu'elle lui tiendrait compagnie.
Quand le roi le luî eut appris elle refusa de l'accompagner, et le supplia de lui faire la grâce de n'y point aller non plus. Elle insista si vivement et si longtemps que ce jour-là Sa Majesté ne parut pas chez moi.
Le lendemain, je retournai chez le roi, exactement à la même heure. Dès qu'il me vit, il me jura qu'il voulait se rendre chez moi sur le champ et, suivant sa coutume, il alla d'abord prendre congé de Mme d'Etampes ; celle-ci ayant vu qu'avec toute son influence elle n'avait pu détourner le roi de son projet, se mit, de sa venimeuse langue, à dire de moi autant de mal que si j'eusse été un mortel ennemi de la couronne. — Ma seule intention en allant chez lui, dit ce bon roi, est de crier si fort qu'il en sera épouvanté.
Après donc avoir bien juré à Mme d'Etampes d'agir ainsi, il vint me trouver.
Je le conduisis dans une vaste salle du rez-dechaussée où j'avais assemblé toutes les parties de ma grande porte. A celte vue le roi fut saisi d'une telle admiration, qu'il ne savait plus comment me rudoyer ainsi qu'il l'avait si formellement promis à Mme d'Etampes.
164 BENVENUTO GELLINI
Ne voulant pas néanmoins laisser échapper l'occasion de tenir sa parole, il s'écria :
— <( En vérité, Benvenuto, c'est une chose bien étonnante ! Vous autres artistes, vous devriez pourtant comprendre que, si merveilleux que soit votre talent, vous ne pouvez le produire par vos seuls moyens; vous ne devenez grands que par les occasions que vous en recevez de nous. Vous devriez être un peu plus obéissants, moins orgueilleux et moins entêtés.
(( Il me souvient de vous avoir expressément commandé douze statues d'argent ; c'est tout ce que je désirais de vous. Vous avez jugé à propos de faire une salière et des vases, et des bustes et des portes et tant d'autres choses que je demeure confondu en voyant que vous avez laissé de côté tout ce que je voulais, pour ne vous occuper que de ce qui vous plaisait,
« Si vous continuez d'agir ainsi, je vous ferai voir comment fen use quand je veux que l'on fasse à ma mode. Appliquez-vous donc à m'obéir en tout, car, si vous vous obstinez à vos fantaisies, vous donnerez de la tête contre un mur. »
Pendant que le roi parlait, tous ses gentilshommes demeuraient dans un profond silence, épouvantés par ses hochements de tête, ses froncements de sourcils, les brusques gestes de sa main ; c'est pour moi qu'ils tremblaient ; mais
quant à moi je ne ressentais pas la moindre crainte.
Dès que le roi eut fini ce qu'il avait promis à sa Mme d'Etampes, je mis un genou en terre, je baisai son pourpoint à la hauteur du genou et lui dis :
« Majesté sacrée, tout ce que vous avez dit est vrai, je le sais. Je réponds seulement que, jour et nuit, mon cœur et toutes les facultés de mon esprit ont pour unique but de vous obéir et de vous servir. Si quelqu'un de mes actes vous paraît ne pas s'accorder avec ce que j'avance, que Votre Majesté le sache, le coupable n'est pas Benvenuto, mais un mauvais destin, une fortune ennemie, qui ont voulu le rendre indigne de servir le plus admirable prince que la Terre ait jamais porté. J'implore donc mon pardon. Je crois cependant que Votre Majesté ne m'a fourni d'argent que pour une seule des statues, et comme je n'en avais point à moi, je n'ai pu entreprendre les autres. Du petit lingot qui m'était resté, j'ai fait ce vase pour donner à Votre Majesté une idée de la manière des anciens, que peut-être elle ne connaissait pas encore avant que je ne lui en donnasse l'occasion. Quant à la salière, il me semble, si ma mémoire est fidèle, que Votre Majesté me l'a commandée de son propre mouvement, un jour que nous parlions
d'une autre salière qu'on lui avait apportée ; je vous montrai alors un modèle que j'avais exécuté en Italie et sur le champ vous me fîtes compter mille ducats pour le mettre à exécution, m'assurant que vous me saviez gré de ce travail. Lorsque je vous le présentai fini il me parut même que vous m'adressiez de vifs remerciements.
« Sur ce qui est de la porte, il me semble que, par ordre de Votre Majesté, monseigneur de Villeroy, son premier secrétaire, chargea monseigneur de Marmagne et monseigneur de la Fa de presser l'exécution de cet ouvrage, et de me fournir l'argent nécessaire ; sans ces subventions jamais je n'aurais pu mener à bien une si grande entreprise.
« Quant aux bustes de bronze j'avoue que je les ai faits de mon chef, mais uniquement pour essayer les terres de France que, moi étranger, je ne connaissais pas le moins du monde ; or, sans cette expérience, je ne pouvais jeter dans le moule les grandes oeuvres commandées.
(( Les piédestaux, enfin, j'ai pensé qu'ils étaient impérieusement réclamés par les statues auxquelles je les destinais. Ainsi donc dans tout ce que j'ai entrepris, j'ai cru faire pour le mieux, et ne jamais m'écarter des volontés de Votre Majesté.
c( Venons au colosse : la vérité est que je l'ai amené au point où il est aux dépens de ma propre bourse et seulement parce que j'ai pensé que vous, si grand roi, et moi, pauvre artiste, nous devions tous deux, et pour votre gloire et pour la mienne, faire une statue telle que les anciens n'en eurent jamais.
« Sachant maintenant que Dieu ne m'a pas jugé digne d'une si grande œuvre, je supplie Votre Majesté, au lieu de la noble récompense qu'elle avait promise à mes travaux, de me conserver seulement un peu de ses bonnes grâce et de vouloir bien m'accorder mon congé ; car avec sa permission je partirai sur le champ et retournerai en Italie, remerciant Dieu et Votre Majesté des heureux moments que j'ai passés à vous servir. »
A ces mots, le roi me releva gracieusement de sa propre main, et me dit que je devais rester à son service, que tout ce que j'avais fait était bien et lui plaisait infiniment ; puis, se tournant vers ses gentilshommes, il dit en propres termes, en montrant l'œuvre qu'il avait devant les yeux :
— <( Je crois en vérité que si le Paradis devait avoir des portes, il n'en aurait point de plus belles que celles-ci ! »
Bien que ces paroles du roi fussent entièrement en ma faveur, après l'avoir remercié par
un Humble salut, je lui demandai de rechef la permission de partir, car mon dépit ne s'était pas encore 'dissipé.
Quand ce grand roi vit que je ne faisais pas de ses compliments le cas qu'ils méritaient il m'ordonna d'une voix forte et menaçante de ne plus souffler mot si je ne voulais pas qu'il m'arrivât malheur. Il ajouta ensuite qu'il me noierait dans l'or ; qu'il approuvait tous les ouvrages que je jugerais à propos d'exécuter lorsque j'aurais terminé ceux qu'il m'avait commandés ; que je n'aurais plus jamais de discussion avec lui, parce que maintenant il me connaissait ; et enfin que de mon côté, il fallait que j'apprisse à le connaître, comme mon devoir l'exigeait.
Je répondis qu'en tout je rendais grâce à Dieu et à Sa Majesté, puis je priai le roi de venir voir à quel point j'avais avancé le colosse. Il y consentit et je découvris ma statue, qui le frappa d'un étonnement qu'on ne peut imaginer. Il ordonna aussitôt à un de ses secrétaires de me rembourser sur un simple écrit de ma main, de tout l'argent que j'avais dépensé, si forte que fut la somme. Sur ce, il partit en me disant : « Adieu mon ami », expressions dont un roi n'a guère coutume de se servir.
Le Uoi à Argentan
De retour à son palais, le roi répéta les grandes paroles, si admirablement humbles et si hautement superbes dont j'avais usé avec Sa Majesté (lesquelles paroles l'avaient fortement fâché).
Il parlait en présence de Mme d'Etampes et de Monseigneur de Saint-Pol, un grand baron de France. Jusqu'alors ce gentilhomme avait fait profession d'une extrême amitié pour moi, et ce jour-là il en donna certes une bonne preuve, à la Française.
Après de longs raisonnements à mon sujet, le roi se plaignit du cardinal de Ferrare à qui il avait donné charge d'avoir soin de moi et qui n'avait jamais pensé à s'acquitter de ce devoir, si bien que ce n'était pas sa faute si je n'avais pas
déjà quitté le royaume. Sa Majesté déclarait que ne voulant plus risquer de me perdre, elle était résolue à me donner en garde à quelqu'un qui, mieux que le cardinal de Ferrare sut comprendre ce que je valais.
Monseigneur de Saint-Pol s'offrit aussitôt :
— (( Donnez-le moi en garde, sire, dit-il au roi; je saurai bien l'empêcher de quitter votre royaume.
— « Très volontiers, répondit le roi ; mais quels moyens comptez-vous donc employer pour le retenir? »
Mme d'Etampes qui était présente gardait une attitude tout à fait rechignée ; quant à Saint-Pol, il se tenait sur la respectueuse, hésitant à révéler au roi le moyen dont il se servirait.
Enfin, le roi insistant', Saint-Pol, dans l'idée de flatter Mme d'Etampes, s'écria :
— « Eh bien ! Sire, je le pendrais par la gorge, votre Benvenuto ; ainsi vous ne le perdriez pas et le garderiez dans votre royaume. »
Mme d'Etampes poussa un grand éclat de rire disant que je méritais bien cela.
Le roi se mit à rire de concert avec elle :
— <( Pendez-le donc ! dit-il à Saint-Pol ; bien qu'il ne l'ait pas tout à fait mérité, je vous en donne entière licence ; à condition toutefois qu'à sa place vous m'en trouviez un autre à sa taille. »
BENVENUTO GELLINI 471
Ainsi se termina cette journée et je demeurai sain et sauf ; que Dieu en soit loué et remercié !
A cette époque, le roi était en paix avec l'empereur, mais non avec les Anglais (1) et ces démons nous tenaient sans cesse en émoi. Ayant en tête toute autre chose que le plaisir, le roi avait donné mission à Piero Strozzi de conduire ses galères dans les mers d'Angleterre. C'était une grande et difficile entreprise, même pour Cet admirable soldat, unique en son temps dans sa profession, et, malgré cela, aussi malheureux qu'il fut brave.
Plusieurs mois s'étaient écoulés sans que je reçusse ni argent ni ordres de travail ; si bien que je fus forcé de: renvoyer tous mes élèves, à l'exception des deux italiens, auxquels je fis faire deux petits vases avec de l'argent qui m'appartenait, parce qu'ils ne savaient pas travailler le bronze.
Dès qu'ils les eurent achevés, je les pris et les portai à Argentan, ville qui appartenait à la reine de Navarre, et qui est située à plusieurs journées de Paris. J'y trouvai le roi malade.
[François Z^"" lut à Argentan du 4 au 15 juin 1545.]
Le cardinal de Ferrare lui annonça mon arri-
(1) La paix ne fut signée avec l'Angleterre qu'en 1546 (7 juin).
vée ; mais Sa Majesté n'ayant rien répondu, je fus obligé d'attendre fort incommodément quelques jours. Jamais en vérité, je n'ai éprouvé une plus vive contrariété. Pourtant au bout de plusieurs jours, je m'introduisis un soir près du roi et plaçai mes deux beaux vases devant ses yeux. Ils lui plurent au-delà de tout.
Quand je vis que Sa Majesté était de bonne humeur, je la priai de vouloir bien me faire la grâce que je pusse retourner un peu en Italie.
— « Je laisserai, ajoutai-je, sept mois d'appointements qui mfe sont dûs ; Votre Majesté daignera ordonner qu'on me les paye plus tard, si j'en ai besoin pour mon retour. Je supplie Votre Majesté de ne pas me refuser cette grâce, d'autant que c'est aujourd'hui le temps de combattre bien plutôt que de faire des statues (1).
(( Votre Majesté d'ailleurs n'a-t-elle pas déjà accordé la même faveur à son peintre Bologna ; très respectueusement, je la prie de faire de même pour moi. »
Pendant que je parlais, le roi examinait avec la plus grande attention mes deux vases, et de temps en temps me lançait un regard terrible.
(1) François l" préparait alors contre l'Angleterre une grande expédition maritime, la flotte fut prête le mois suivant et mit â la voile le 18 juillet. Cette bruyante démonstration n eut d'ailleurs aucun résultat.
Cependant, du mieux que je pouvais, je continuais mes sollicitations. Tout à coup je le vis se lever en courroux et il me dit en italien :
— (( Vous n'êtes qu'un grand fou, Benvenuto ! Emportez-moi ces vases à Paris ; je les veux dorés. »
Et sans me faire d'autre réponse, il sortit.
Je m'approchai alors du cardinal de Ferrare, qui était présent, et je le priai (puisqu'il m'avait fait déjà tant de bien que de me tirer des prisons de Rome, et m'avait gratifié de tant d'autres bienfaits) de vouloir bien y ajouter celui de me faire retourner en Italie.
Il m'assura quil ferait très volontiers ce qu'il pourrait pour me procurer ce plaisir ; que je n'avais qu'à me reposer sur lui, et que même, si je voulais, rien ne m'empêchait de partir de suite en toute tranquillité attendu qu'il se chargeait d'arranger l'affaire avec le roi.
Je répondis au cardinal que je savais que le roi m'avait confié à la garde de Sa Seigneurie révérendissime, qu'en conséquence, si elle m'en donnait licence, je partirais en toute confiance, prêt à revenir au premier signe de sa révérendissime seigneurie.
Le cardinal me dit alors de rentrer à Paris et d'y demeurer huit jours, pendant lesquels il ob-
tiendrait mon congé ; il ajouta que, dans le cas où le roi s'opposerait à mon départ, il m'en donnerait avis sans faute ; s'il ne m'écrivait pas, ce serait signe que je pouvais partir librement.
Départ de Cellini
Je retournai donc à Paris, ainsi que le cardinal m'y avait engagé. Je fis faire d'excellentes cais^ ses pour mes trois vases d'argent. Au bout de vingt jours tous mes préparatifs étant achevés, je plaçai mes vases sur un mulet que me prêtait jusqu'à Lyon l'évêque de Pavie, qui de nouveau était venu habiter mon hôtel.
Pour mon malheur, je me mis en route. Je partis avec le seigneur Ippolito Gonzaga, qui était à la fois à la solde du roi et au service du comte Galeotto della Mirandola. Quelques gentilshommes de ce dernier et notre compatriote florentin Leonardo Tedaldi, se joignirent à nous.
Je confiai à Ascanio et à Pagolo la garde de mon hôtel et tous mes effets, notamment plu-
sieurs petits vases commencés que je leur laissais afin qu'ils ne restassent point oisifs ; il y avait en outre un mobilier nombreux et de grande valeur, car je tenais un très honorable état de maison ; j'en avais pour plus de quinze cents écus.
Je dis à Ascanio : <( Souviens-toi de combien de bienfaits je t'ai comblé. Jusqu'à présent tu n'as été qu'un bambin de peu de cervelle ; il est temps d'avoir désormais une cervelle d'homme ; je peux donc laisser à ta garde tout mon bien et tout mon honneur. Si tu as à te plaindre de choses ou d'autres d'un de ces animaux de Français, avertis moi sur le champ, je monterai en poste et je volerai vers toi où que je puisse me trouver, tant pour la grande obligation que j'ai à ce bon roi que pour mon honneur. »
Avec de feintes larmes de fripon, Ascanio me répondit :
— « Je ne connus jamais de meilleur père que vous ; tout ce que doit faire un bon fils envers son père, je le ferai toujours envers vous. »
Après ces mutuels adieux, je partis suivi d'un domestique et d'un petit valet français.
Dans l'après-midi, plusieurs trésoriers qui n'étaient nullement de mes amis se présentèrent à mon hôtel. Ces infâmes gredins osèrent prétendre que j'étais parti avec l'argent du roi et
avertirent messer Guido et l'évêque de Pavie, d'avoir à m'envoyer redemander au plus tôt les vases du roi, ou sinon qu'ils me feraient poursuivre eux-mêmes, d'où grand mal pourrait bien m'arriver.
L'évêque et messer Guido eurent bien plus de peur qu'il n'était nécessaire. Ils m'expédièrent très hâtivement en poste ce traître d'Ascanio qui me rejoignit sur les minuit.
L'inquiétude me tenait éveillé et je me disais tristement :
(( A qui ai-je laissé mes biens, mon hôtel ? Quel destin est le mien et quelle force m'a poussé à faire ce voyage ? Pourvu que le cardinal ne soit pas de connivence avec Mmie d'Etampes, dont le plus vif désir au monde est de me voir perdre les bonnes grâces du roi ! »
Au moment où, en moi-même, je me faisais ces réflexions, je m'entendis appeler par Ascanio. Je sautai en hâte hors du lit et je lui demandai s'il m'apportait de bonnes ou de tristes nouvelles.
— (( De bonnes, répondit le larron, il faut seulement que vous renvoyiez de suite les trois vases, parce que ces ribauds de trésoriers crient tellement (( au voleur », que messer Guido et l'évêque sont d'avis que vous les rendiez sans tarder. A part cela tout va bien. Continuez heu-
ils BENVENUTO CELLINI
reusement votre voyage et tenez-vous en, joie. »
Je lui remis de suite les trois vases, parmi lesquels il s*en trouvait deux qui avaient été fabriqués avec mon propre argent.
Mon intention avait été de les déposer dans l'abbaye du cardinal de Ferrare a Lyon, et non de les emporter comme on m'en accusait, puisque chacun sait fort bien que l'on ne peut faire voyager ni or ni argent sans une permission expresse. Est-il possible de croire que j'aie songé à enlever en cachette ces trois grands vases qui, avec ■leurs caisses, formaient la charge d'un mulet.
Comme ils étaient d'une rare beauté et d'une valeur considérable, en songeant que le roi que j'avais laissé très malade pouvait venir à mourir, je m'étais seulement dit :
« Au cas qu'un tel malheur arrive, mes vases confiés au cardinal ne seront au moins pas perdus. »
Enfin, pour conclure, je renvoyai le mulet, les vases et plusieurs autres objets d'importance.
Le lendemain matin, je me remis en route avec mes compagnons. Durant tout le chemin, il me fut impossible de retenir mes soupirs et mes larmes. Cependant, parfois, je me reconfortais en tournant mes pensées vers Dieu et en Disant : « 0 Seigneur, toi à qui la vérité est connue, tu sais que mon seul but dans ce voyage est d'aller
BENVENUTO GELUNI 179
au secours de ma sœur et de ses six pauvres fillettes qui, ayant un père si vieux et incapable de rien gagner pourraient facilement s'engager dans la mauvaise voie. En accomplissant ce pieux office, ô Seigneur, j'attends de ta divine Majesté secours et conseils. »
Telle fut ma seule consolation pendant mon voyage.
[Bien qu'il présente ici son départ comme provisoire^ Cellini ne devait jamais revenir en France. François /*', lassé sans doute par les perpétuelles exigences et le caractère lantasque d'un artiste qui, au lieu des délicates pièces d'orfèvrerie commandées, lui présentait des colosses de bronze et des fontaines monumentales, ne fit rien pour le rappeler près de lui : « Puisqu'il m'a quitté sans motif, déclara-t-il avec humeur, qu'il reste où il est ! »
Benvenuto demeura donc à Florence où il s'était retiré en quittant Paris, et c'est là que, pour le duc Cosme de Médicis, il exécuta l'admirable Persée de bronze qui est véritablement son chefd'œuvre.
C'est à Florence aussi qu'il mourut vingt-cinq ans plus tard, en 1570, âgé de soixante-dix ans.]
yÔb
Table des Matières
Avant-Propos 1
I. — Arrivée à Fontainebleau. — Voyage de la Cour. — Offre d'appointements dérisoires . — Fuite dédaigneuse .... 11 II. — Repris par force. — Offres vraiment
royales. — Gomme Léonard de Vinci 19