‹ Benvenuto Cellini à Paris sous François Ier;Chapitre 3 sur 4 · BEN VENU TO CELLINI · texte numérisé non relu

BEN VENU TO CELLINI

tainebleaii) ; je donnai de meilleures proportions à cette baie et remplaçai l'arcature surbaissée par un demi-cercle parfait.

J'ornai les côtés d'élégantes moulures reposant par en bas sur un socle, supportant un chapiteau par le haut ; je remplaçai enfin les deux colonnes par deux satyres que semblait réclamer celle disposition architecturale.

Ces figures étaient presque en ronde bosse. D'une main un de ces satyres paraissait soutenir le chapiteau ; de l'autre, il tenait une énorme massue, l'air fier et menaçant, comme pour inspirer l'effroi au spectateur.

Le second gardait la même attitude, mais différait du premier par la tête et plusieurs accessoires : il tenait en main un fouet, formé de trois chaînes terminées par des boules. J'appelle ces figures de satyres bien qu'elles n'eussent de commun avec ces êtres fabuleux que des petites cornes et une physionomie se rapprochant de celle du bouc. Tout le reste du corps avait la forme humaine.

Dans l'arcature, j'avais représenté une femme couchée dans une belle altitude. Son bras gauche entourait le cou d'un cerf, pour rappeler un des passe-temps favoris du roi. J'avais accompagné cette figure d'un côté de chevreuils, de sangliers en demi-relief, et d'autres animaux

sauvages en relief plus bas, de l'autre j'avais figuré des chiens de toutes sortes, lévriers, braques, etc., hôtes habituels de la magnifique forêt où naît la fontaine.

Cette composition était renfermée dans un rectangle oblong, dont chaque angle supérieur contenait une victoire en bas-relief, tenant en main une torche, à la manière des anciens. Au-dessus de tout le reste, j'avais placé la salamandre, emblème favori du roi, et une foule d'autres agréables ornements, en harmonie avec le reste de l'ouvrage, qui était d'ordre ionique.

La vue de ce modèle ramena la joie sur le visage du roi et apporta une agréable diversion à l'ennuyeuse conférence qu'il venait d'avoir pendant plus de deux heures avec ses ministres. Dès que je m'aperçus qu'il étaft de bonne humeur comme je le désirais, je découvris un autre modèle qu'il n'attendait pas, pensant avoir eu déjà bien assez de travail. Ce nouveau modèle, haut de plus de deux brasses représentait une fontaine parfaitement carrée et entourée de superbes escaliers qui s'entre-croisaient dans leurs révolutions, chose encore inconnue en France, assez rare même en Italie.

Au milieu de cette fontaine, sur un socle dominant un peu le bassin, se dressait une figure nue d'une merveilleuse allure. De la main droite

elle élevait en Tair la hampe d'une lance, la gauche s'appuyait sur la poignée d'un magnifique cimeterre. Elle reposait sur la jambe gauche ; le pied droit était posé sur un casque aussi richement décoré qu'il se peut imaginer. A chaque angle de la fontaine était assise une figure accompagnée d'attributs divers.

Le roi commença par me demander ce que signifiait ce modèle. Il me dit qu'il s'était lui-même parfaitement rendu compte des décorations de la porte, mais que le sujet de la fontaine, tout en lui paraissant fort beau, restait inintelligible pour lui.

— « Je sais bien, ajoutait-il, que vous n'avez pas agi comme tant de sots qui, s'ils produisent des ouvrages quelque peu gracieux, ne songent à leur donner aucun sens. ».

Je soignai ma réponse : ayant plu par mes œuvres, je voulais plaire aussi par mes paroles.

— « Que Votre Majesté sacrée, lui dis-je, sache d'abord que ce monument est figuré ici sur une petite échelle ; mais il ne perdra rien de son élégance lorsqu'on l'exécutera en grand. La figure du milieu aura ciquante-quatre pieds de haut. »

A ces mots, le roi ne put retenir un geste d'extrême surprise.

— « D'ailleurs, continuai- je, cette grande figure est faite pour représenter le dieu Mars ; les

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quatre autres sont les talents qu'aime tant et que protège Votre Majesté. Celle de droite représente les belles-lettres. Ses attributs, vous le voyez, rapellent la philosophie et tout ce qui s'y rattache. Cette autre figure les Beaux-Arts qui comprennent la sculpture, la peinture et l'architecture. La troisième est la Musique, compagne naturelle de toutes les autres.

« La dernière, dont le visage respire tant de bienveillance et de douceur, est la Générosité, sans laquelle ne peut fleurir aucun de ces arts merveilleux qui nous viennent de Dieu.

« Enfin, Sire, le colosse du milieu, dont j'ai déjà parlé, représente Voire Majesté elle-même, car vous êtes le dieu Mars, le seul vaillant prince qu'il y ait au monde, et cette vaillance, vous l'employez justement aujourd'hui . à la défense de votre gloire. »

A peine le roi eut-il la patience de me laisser finir de parler ; déjà il s'écriait avec fougue :

— « Enfin, voilà donc un homme selon mon cœur ! »

Il appela les trésoriers ordinaires et leur ordonna de pourvoir à tout ce dont j'aurais be- .soin, sans regarder à la dépense, puis il me frappa sur l'épaule en me disant :

— « Mon ami (ce qui en notre langue veut dire amico mio), je ne sais quel est le plus heureux,

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du prince qui trouve un homme selon son cœur ou de l'artiste qui rencontre un prince qui lui fournisse toutes les facilités nécessaires pour réaliser les sublimes conceptions de son génie.

— Si je suis l'homme dont parle Votre Majesté, répondis-je, mon bonheur est certainement le plus grand.

— Eh bien ! Admettons que notre bonheur soit égal, conclut le roi en riant. »

Je partis plein d'allégresse et retournai à mes travaux.

Inimitié de la Duchesse d'Etampes

Ma mauvaise fortune voulut que je ne songeasse point à jouer la même comédie avec Madame la duchesse d'Etampes. Lorsqu'elle apprit le soir, de la bouche du roi, tout ce qui s'était passé, elle en conçut une rage si violente qu'elle ne put s'empêcher de dire avec humeur :

— (( Si Benvenuto m'avait montré ses beaux ouvrages, il m'aurait donné lieu de penser à lui. »

Le roi essaya mais en vain de m'excuser. Je ne tardai pas à être instruit de cette inimitié, aussi, quinze jours plus lard, quand la Cour fut revenue à Saint-Germain-en-Laye, après un voyage en Normandie (1), à Rouen et à Dieppe,

(1) Le roi fut à Dieppe le 20 octobre 1541 à Rouen, le 23 et le 24. Il était le 28 à Saint-Germain-en-Laye.

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pris-je le charmant petit vase que j'avais exécuté à la demande de Madame d'Etampes ; je pensais qu'en le lui offrant je pourrais regagner ses bonnes grâces. Je l'emportai donc avec moi et le montrai à la nourrice de Madame d'Etampes, en lui disant que je voulais l'offrir à sa maîtresse. Cette nourrice m'accabla de démonstrations amicales, me promit de dire un mot à Madame, qui n'était pas encore habillée, puis aussitôt après, de m'inlroduire près d'elle. Elle s'acquitta en effet de la commission, mais Madame lui répondit dédaigneusement :

— « Dites-lui d'attendre. »

Je m'armai de patience, chose pour moi assez difficile. J'attendis cependant avec résignation jusqu'après le dîner de la duchesse.

Enfin, vers l'approche du soir, la faim me tenaillant et ne pouvant plus résister à la colère, j'envoyai dévotement madame à tous les diables ; puis, quittant la place, j'allai trouver le cardinal de Lorraine, et lui fis cadeau du vase, en le priant seulement de vouloir bien me maintenir dans les bonnes grâces du roi.

Il me répoildit que je n'avais pas besoin de sa protection, mais que, le cas échéant, elle m'était d'avance toute acquise. Il appela ensuite son trésorier et lui parla à l'oreille. Ce trésorier at-

tendit que j'eusse pris congé du cardinal, puis il me dit :

— (( Benvenulo venez avec moi, je vous donnerai un verre de bon vin. »

Ne comprenant pas ce qu'il entendait par là, je lui répondis :

— « Avec le verre de vin, seigneur-trésorier, i'aites-moi donner une bouchée de pain, de grâce, car, en vérité, je tombe en défaillance : depuis ce malin de très bonne heure jusqu'à présent, je suis demeuré à jeun à la porte de Madame d'Elampes, attendant qu'elle voulut bien permettre que je lui offrisse ce beau petit vase d'argent doré.

<( Pour tout encouragemenl, elle ni'a fait dire d'attendre. La faim est venue, je sentais la force me manquer ; alors, comme Dieu l'a voulu, j'ai donné le fruit de mon art et de mes labeurs à quelqu'un qui le méritait mieux. Je ne vous demande qu'une toute petite collation car je suis d'un tempérament si bilieux et le jeûne m'irrite au point que je tomberais évanoui si je mangeais trop. »

Pendant que je parlais ainsi, non sans grande dificullé, on apporta du vin admirable et une collation exquise. Une fois restauré, ma colère s'en alla avec la faim.

Le bon trésorier m'offrit alors cent écus d'or,

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que je refusai absolument d'accepter. 11 courut en instruire le cardinal, qui le tança vertement et lui enjoignit de me les faire prendre de force ou de ne pas reparaître devant lui.

Le trésorier revint près de moi, désolé, en me disant que jamais il n'avait été si maltraité par le cardinal. Il renouvela ses instances, et comme je faisais encore un peu de résistance, il me demanda tout en colère si je voulais l'obliger à employer la violence. Je pris donc l'argent.

Je voulais aller remercier le cardinal, mais il me fit dire par un de ses secrétaires qu'il saisirait toujours avec plaisir, lorsqu'elle se présenterait, l'occasion de m'être agréable.

Le soir même, je regagnai Paris. Le roi fut informé de tout cela, et les railleries ne furent point épargnées à madame d'Etampes, aussi sa haine contre moi s'envenima-t-elle au point que je courus grand risque de perdre la vie, ainsi que je le raconterai en son lieu.

Maître Vidus Vidius. — Un locataire récalcitrant

Il y a déjà longtemps que j'aurais dû parler de l'amitié que je contractai avec l'homme le plus vertueux, le plus aimable, le plus charmant que j'aie rencontré dans ce monde. Il s'agit de messer Guido Guidi, illustre médecin et noble citoyen florentin. Les traverses infinies que m'a suscitées ma mauvaise fortune sont cause que je l'ai un peu négligé. Je croyais qu'il suffisait que son souvenir fut toujours présent à mon cœur ; mais je me suis aperçu que ma vie ne marche pas bien sans lui, et je me décide à mêler son nom au récit de mes souffrances, afin qu'il rappelle ici une époque heureuse, de même

qu'autrefois il était pour moi un soutien consolateur.

[Guido Guidi, plus connu sous le nom lalinisé de Vidus Vidius, suivant la coutume des hommes de science d'alors, était né à Florence, dans les premières années du seizième siècle, d'une lamille patricienne ; après avoir étudié la médecine, il était devenu, en Italie, un des premiers maîtres de son art. Cédant aux sollicitations de Louis Alamanni, son compatriote, il vint comme lui en France, où il reçut un accueil distingué de François F% qui le lit son premier médecin et créa pour lui la chaire de lecteur en médecine au collège de France, récemment londé. Vidius ouvrit son cours en 1542. Sa renommée était si grande quon lui appliqua en la modiliant un peu la célèbre phrase de César :

Vidus venit, Vidus vidil, Vidus vieil].

Je retrouvai Messer Guido à Paris ; aussitôt je l'emmenai dans mon hôtel, où je lui donnai un appartement libre . Nous passâmes ainsi plusieurs années sous le même toit. Je logeai aussi, la môme année, l'évoque de Pavie, monsignor de Rossi, frère du comte de San-Secondo, à qui je fis quitter son hôtellerie pour venir chez moi. Il y resta plusieurs mois fort bien installé avec ses gens et ses chevaux.

J'hébergeai également pendant quelques mois

messer Luigi Alamanni (1) et ses fils. Dieu m'accorda la grâce de pouvoir rendre ainsi service à des hommes de mérite et de distinction.

Je jouis de l'amitié de messer Guido durant tout le temps (|ue je restai en France. Souvent nous nous plaisions ensemble à tirer gloire de ce que chacun de nous se perfectionnait dans sa profession grâce à la munificence du grand et magnanime souverain qui nous protégeait. Je puis véritablement dire que ce que je suis, et ce que j'ai pu faire de beau et de bon, je le dois à cet admirable prince.

Mais je vais renouer le fil de mon histoire pour arriver à parler de lui et des vastes travaux que j'ai exécutés par son ordre.

J'avais dans mon château un jeu de paume, dont je tirais bon profit en le faisant exploiter. Ce local renfermait plusieurs petits logements occupés par des gens de différentes professions et entre autres par un habile imprimeur, qui avait son établissement dans l'enceinte de mon hôtel. Ce fut lui qui imprima le premier livre de médecine de messer Guido.

(1) Alamanni (Louis) poète, né à Florence, 28 octobre 1495 d'une des plus nobles familles de la ville. Forcé de passer en France pour avoir pris part à des conspirations contre les Medicis, les bienfaits de François I"-' l'y fixèrent. Le roi le choisit pour ambassadeur auprès de Charles-Quint après la paix de Crépy en

[Le premier livre de Guido, tiré à Paris est intitulé : Ciiirurgia è Grœco in lalinum versa, Vido Vidio interprète et cum ejusdem comiiiientariis... Excudebat Pelrus Gallcrius, Lutetiœ Parisiorum, pridie Kalendas maii 1544.

Ainsi l'imprimeur dont parle ici Cellini s'appelait Petrus Galterius [Pierre Gautier). Il était habile en son art, car V édition est lort belle.]

Ayant eu besoin de l'emplacement que je lui avais laissé je le renvoyai, mais non sans éprouver de grandes difficultés. J'avais aussi chez moi un fabricant de salpêtre qui, lorsque je voulus lui retirer ses petites chambres dont j'avais besoin pour y placer mes bons ouvriers allemands, refusa de déloger. Ce fut en vain que je lui dis plusieurs fois, avec douceur, qu'elles m'étaient nécessaires pour le service du roi. Plus je parlais avec modération, plus cet animal me répondait avec hauteur. A la fin je lui fixai trois jours pour tout délai. Il ne fit qu'en rire et il me déclara qu'au bout de trois ans il commencerait à y penser. J'ignorais qu'il était au service de Madame d'Etampes et son protégé.

Si la considération de Madame d'Etampes ne m'eut, dès que j'appris la chose, un peu fait réfléchir, j'aurais mis sur le champ cet insolent à la porte ; mais j'avais résolu de patienter trois jours.

Lorsqu'ils furent passés, sans plus de paroles, ayant armé mes Allemands, mes Italiens, mes Français et bon nombre de manœuvres, en un clin d'œil je démolis toute la maison et jetai les meubles dehors. Je pris ce parti un peu rigoureux parce que ce drôle m'avait dit qu'il ne connaissait pas un Italien assez hardi pour oser déranger chez lui un seul clou.

— « Je suis le plus petit italien de toute l'Italie, lui dis-je dès qu'il se montra après cette expédition, et ce que je t'ai fait n'est rien en comparaison de ce que je me sens capable de le faire et te ferai si tu dis un seul mot. » Et je l'accablai de bien d'autres injures.

Frappé d'étonnement et d'épouvante, cet homme rassembla ses bardes de son mieux, puis courut chez Madame d'Etampes à qui il parla de moi comme d'un diable d'enfer. Celle-ci, mon ennemie jurée, raconta le tout au roi sous les couleurs les plus noires que lui put suggérer son éloquence.

Sa Majesté, ainsi qu'on me l'apprit, fut très irritée contre moi et voulut me punir ; mais le dauphin Henri, son fils, aujourd'hui roi de France, qui avait à se plaindre de la trop audacieuse favorite, sans doute à cause de la rivalité de celle-ci avec Diane de Poitiers, sa maîtresse, et aussi la reine de Navarre, sœur de

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François I", plaidèrent ma cause avec tant de chaleur que le roi finit par tourner l'affaire en risée. Ainsi, avec l'aide de Dieu, je sortis heureusement de ce mauvais pas.

Je fus encore obligé de traiter pareillement un autre locataire du même genre, mais je ne démolis point la maison, je me contentai de jeter les meubles dehors. Madame d'Etampes profita de cette nouvelle occasion pour oser dire au roi :

— <( Ce démon-là, je crois, vous saccagera un jour tout Paris. »

A ces mots le roi en colère répliqua à Madame d'Etampes que je faisais trop bijen de me défendre contre cette canaille qui voulait m'empêcher de le servir.

Intrigues du Primalrice. — La procédure

en France et les T^ormands.

La bonne épée de Cellini

La rage de ma cruelle ennemie allait chaque jour en augmentant. Elle appela près d'elle un peintre qui se trouvait alors à Fontainebleau, où le roi résidait presque continuellement. Ce peintre était italien et Bolonais ; on l'appelait le Bologna, mais son véritable nom était Francesco Primaticcio.

[Le Primatice, {ainsi avait-on en France traduit son nom de Primaticcio) avait été appelé vers 1535 par François /" pour décorer Fontainebleau ; il y travailla pendant neuf ans.

Mais ces neul années lurent troublées par ses

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rivalités et ses perpétuelles disputes avec d'autres artistes italiens chargés par le roi de travaux analogues, et notamment avec le Rosso {ou maître Roux), arrivé en France avant lui et qui avait obtenu le titre d'Intendant des bâtiments du roi.]

Madame d'Etampes poussa le Bologna à prier le roi de lui confier l'exécution de la fontaine dont Sa Majesté m'avait chargé, et elle lui assura qu'elle l'aiderait de tout son pouvoir.

Ainsi fut-il convenu entre eux. Ce Bologna fut au comble de la joie et bien que ce fut là un travail étranger à sa profession il regarda la chose comme faite. Il était, il est vrai, assez habile dessinateur et avait eu soin de s'entourer d'ouvriers formés à l'école de Rosso, notre peintre florentin, un vrai et parfait galant homme ; tout ce qui! faisait de bon, il l'avait pris de la manière admirable dudit Rosso, lequel était déjà mort.

[Cest en 1541 que, jeune encore, le Rosso mourut d'une laçon tragique. Il avait accusé de vol un des sculpteurs italiens qu'il avait sous ses ordres, Francesco da Pellegrino; arrêté et mis à la torture, celui-ci fut reconnu innocent et remis en liberté. Le Rosso s'empoisonna.]

Par de captieuses raisons et avec l'aide de Mme d'Etampes, à force de marteler tous deux

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et de jour, et de nuit, les oreilles de notre grand roi, ils firent que Sa Majesté finit par céder ; d'autant plus qu'ils lui dirent :

— <( Comment est-il possible Majesté sacrée que suivant votre volonté, Benvenuto fasse à lui seul vos douze statues d'argent ? En a-t-il seulement terminé une? Si vous persistez à lui' laisser une si grande entreprise, il faut absolument que vous renonciez à ce qui vous tient à cœur ; car cent artistes de la plus grande valeur ne suffiraient pas à mener à bien les immenses travaux que cet audacieux ose entreprendre. Il veut tout faire à la fois et cela sera cause que bientôt Votre Majesté perdra en même temps et l'artiste et son travail ».

Tout cela, et d'autres paroles semblables ébranla le roi qui finit par accorder tout ce qu'ils demandaient ; et le Bologna cependant n'avait rien encore montré, ni dessins ni modèles de sa main.

Sur ces entrefaites, le dernier locataire que j'avais chassé de mon château m'intenta un procès. Il prétendait que je lui avais volé une grande partie de ses effets quand je l'avais mis à la porte. Ce procès me causait tant de peines et me prenait tant de temps, que plusieurs fois, désespéré, je fus tenté de céder la place et de m'en aller à la grâce de Dieu.

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On a coutume, en France, de compter comme gagné d'avance un procès engagé contre un étranger ou toute autre personne peu au fait de la procédure.

Dès qu'une de ces affaires présente quelque avantage, on trouve à la vendre. On la cède même en gage à certaines gens dont la profession consiste à les acheter.

Autre infamie encore, c'est que les Normands {ce sont au moins des Normands pour la plupart), font métier de porter de faux témoignages ; ceux qui achètent des procès stylent immédiatement suivant le besoin, cinq ou six de ces témoins. Si bien que leurs adversaires, s'ils n'arrivent pas à en produire autant en sens contraire, n'étant pas au fait de cet usage, ne manquent pas d'être invariablement condamnés.

C'est l'accident qui m'arriva. Indigné, je me rendis à la grande salle de Paris pour plaider ma cause. J'y vis un juge, lieutenant civil du roi, siégeant sur un haut tribunal. Il était grand, gros et gras, et d'aspect fort austère. Autour de lui, à droite et à gauche, était rangée une fouJe de procureurs et d'avocats : d'autres s'avançaient un à un et exposaient leur affaire. Parfois je voyais ces avocats qui entouraient le juge se mettre à parler tous à la fois, et je demeurais émerveillé de ce que cet homme admirable, véritable

image de Pluton, avec l'attitude aisée de quelqu'un qui comprend fort bien, prêtât l'oreille tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et répondît à tous le plus facilement du monde.

Ayant toujours été curieux de voir et de goûter toute espèce de talent, celui-ci me sembla si merveilleux, que je n'aurais pas voulu pour beaucoup n'en avoir point été témoin.

La salle était immense ; mais il s'y pressait une telle quantité de gens, qu'on avait soin d'empêcher d'entrer quiconque n'y avait que faire, de tenir les portes fermées et de mettre une garde à cette porte. Souvent cette garde, dans sa lutte avec les gens qu'elle ne voulait point laisser entrer, troublait par son tapage mon admirable juge, qui, dans sa colère, ne lui épargnait pas les bourrades.

Plusieurs fois je remarquai semblable affaire et m'en étonnai. Un jour entre autre que le portier résistait bruyamment à deux gentilshommes qui venaient pour voir, voici les propres paroles que j'entendis sortir de la bouche même du

j"ge :

— « Sta cheto, sla cheto, Satanasso, levati di costi, e sta' cheto. »

Mots qui en français, se traduisent et se prononcent ainsi : « Paix, paix, Satan ! paix, paix, Satan ! Allez, paix ! »

Moi qui savais très bien le français, en entendant ces mots, il me vint en mémoire ce que Dante voulut dire quand il arrive avec Virgile son maître à la porte de l'enfer. Dante, en effet, au temps du peintre Giolto, résida avec celui-ci en France et surtout à Paris, où pour les causes que j'ai dites, la salle des audiences peut vraiment être appelée un enfer.

Comme Dante possédait Bien la langue française, il se servît de ces expressions. Je suis fort étonné qu'on ne les ait jamais entendues ainsi, de sorte que je n'hésite pas à prétendre et à croire que ses commentateurs lui font dire des choses auxquelles il n'a jamais pensé.

Mais retournons à mon affaire. Quand je me vis porter, par le fait de ces avocats, certaines accusations, ne trouvant point d'autre m.oyen de défense, j'eus recours à une longue dague que je portais, ayant toujours eu le goût des belles armes.

Le premier que je commençai à entailler ce fut mon principal ennemi, celui qui m'avait intenté cet inique procès. Un soir, je le frappai (me gardant toutefois de le tuer tout à fait) de tant de coups sur les bras et sur les jambes, que je le privai entièrement de l'usage de ses deux jambes. Je retrouvai ensuite l'autre qui avait

acheté la cause, et le louchai de telle sorte qu'il en arrêta le procès. Alors, comme toujours, je rendis grâce à Dieu, espérant que je resterais quelque temps sans être molesté.

Vn Modèle de Cellini. — La belle Catherine

Je recommandai aux jeunes ouvriers de ma maison et surtout aux Italiens d'être tous, pour l'amour de Dieu, très attentifs à leur tâche, et de me seconder quelque temps encore jusqu'à ce que je pusse terminer, et le plus promptement possible, les ouvrages commencés. Aussitôt après leur achèvement, je voulais retourner en Italie, ne pouvant m'accommoder des coquineries de ces Français, et craignant que, si ce bon roi venait à s'irriter contre moi, il ne m'arrivât quelque malheur pour m'être ainsi défendu.

Voici quels étaient lesdits italiens : le premier, et celui qui m'était le plus cher se nommait Ascanio, natif de Tagliacozzo, village du royaume de Naples ; le second était Pagolo, ro-

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main, garçon de très humble naissance et qui ne connaissait même pas son père. Ces deux élèves étaient ceux que j'avais amenés de Rome, où ils travaillaient déjà avec moi. Un autre romain était venu d'Italie tout exprès pour s'attacher à moi : il s'appelait Pagolo et était fils d'un pauvre gentilhomme de la maison des IMacaroni ; ce jeune homme ne savait pas grand chose de son art, mais était très brave et maniait bien les armes.

J'avais encore un Ferrarais, nommé Bartholommeo Chioccia, et le Florentin Pagolo Micceri. Ce dernier avait un frère surnommé Gatta, qui entendait parfaitement la tenue des écritm*es, mais avait dépensé plus qu'il ne fallait en gérant les biens de Tommaso Guadagni, un très riche marchand. Ce Gatta me mit en ordre les livres qui renfermaient les comptes du grand roi très chrétien et de différents personnages.

Pagolo Miccieri, ayant appris de son frère la manière de tenir les livres, continua ce travail et je lui donnais pour cela de bons appointements.

Comme il me paraissait très brave garçon et que je le voyais fort dévot, tantôt marmottant des psaumes, tantôt le chapelet à la main, je croyais pouvoir me fier à sa feinte vertu ; un jour donc, le tirant à part, je lui dis :

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— « Pagolo, mon très cher frère, lu vois comme tu es heureux près de moi, or lu te rappelles qu'auparavant tu le trouvais sans ressource ; de plus tu es mon compatriote, florentin comme moi ; aussi je me fie entièrement en loi, d'autant plus que je te vois très régulier sur le fait de la religion, ce qui me plaît beaucoup. Je te prie donc de me venir en aide car je ne me fie autant à aucun de mes autres élèves.

<( Prends soin surtout de deux choses qui me donnent beaucoup de souci : la première est de garder avec soin ma fortune afin que l'on ne m'en dérobe rien, et surtout de n'y point toucher loi-même ; la seconde est de veiller sur cette pauvre fillette de Catherine ; c'est principalement pour l'utilité de mon art que je la garde, et, sans elle, je ne saurais rien faire de bon, mais je suis homme, et, outre mon art, elle sert aussi à mes plaisirs, il se pourrait donc bien qu'elle me fit un enfant. Or, je ne veux point faire les frais de ceux des autres, et ne supporterais jamais une telle injure ; si quelqu'un de cette maison était assez audacieux pour le tenter et que je m'en aperçusse, je crois en vérité que je les assommerais tous deux, elle et lui.

« Je te supplie donc, cher frère, de me prêter ton assistance. Si tu remarques quelque chose, avertis-moi sur le champ ; j'enverrais alors à la

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potence et la Catherine et sa mère et quiconque songerait à ce que tu sais. ïiens-toi tout le premier sur les gardes. »

Avec un signe de croix de la tête aux pieds, le ribaud s'écria :

— « 0 très benoît Jésus ! Dieu m'en garde de penser jamais à pareille chose ! D'abord, je ne suis point enclin à ces bagatelles, et ensuite pensez- vous que j'ai oublié tous vos bienfaits? »

A ces mots, qu'il prononça d'un ton sincère et affectueux, je crus qu'il en était comme il le disait.

Deux jours après, arrivant un jour de fête, messer Matteo del Nazaro, autre artiste italien au service du roi, un fort galant homme, m'invita avec mes jeunes gens à une partie dans son jardin. Je me disposai donc, et dis à Pagolo de venir aussi se promener et se divertir avec nous.

— « Ce serait vraiment une grande imprudence me répondit-il, que de laisser ainsi la maison seule.

(( Voyez, ajouta-t-il, combien d'or, d'argent et de pierreries vous avez ici. Dans celte ville de voleurs, il faut se garder aussi bien de jour que de nuit. Tout en gardant le logis, je m'occuperai à dire certaines miennes oraisons. Allez l'esprit en repos vous donner du plaisir et prendre du bon temps ; la prochaine fois un camarade prendra ma place. »

Je partis donc parfaitement tranquille ; avec l'autre Pagolo, Ascanio et le Chioccia, nous nous rendîmes audit jardin pour nous divertir el passâmes joyeusement une grande partie de cette journée.

Mais, le soir commençant à approcher, vers le milieu du jour, l'humeur me changea et je me mis à réfléchir aux paroles qu'avec une feinte simplicité, m'avait dites ce coquin.

Montant aussitôt à cheval, je retournai avec deux de mes serviteurs à mon hôtel où je surpris Pagolo et la Catherine presque sur leur péché.

A ma vue, la mère de Catherine, cette rufienne de Française se mit à crier à tue-tête :

— « Pagolo ! Catherine ! c'est le patron ! »

Ils accoururent l'un et l'autre, effarés, surpris à ma vue, les vêtements désajuslés, ne sachant, slupides, ni ce qu'ils disaient ni où ils allaient ; leur allure laissait assez connaître ce qu'ils venaient de faire.

Fou de rage à cette vue, je mis la main à l'épée, décidé à les massacrer tous deux. Pagolo s'enfuit, l'autre se précipita à terre, à genoux, glapissant pour implorer toutes les miséricordes du ciel.

C'est au mâle que j'en voulais d'abord, mais je ne pus le rejoindre sur le champ, et, quand je l'eus enfin atteint, je m'étais ravisé et je pensai

que le mieux était encore de les mettre tous deux à la porte, car cette nouvelle aventure venant à s'ajouter et à voisiner avec tant d'autres, je me serais très difficilement sauvé de la peine capitale. Je me contins donc.

— « Si mes yeux avaient vu, dis-je à Pagolo, ce que ton altitude, vilain ribaud, me donne lieu de croire, je t'eusse percé dix fois les tripes avec cette épée. Or, déguerpis-moi d'ici au plus tôt ; et si tu dis quelque Pater nosler, sache que c'est l'oraison de saint Julien qu'il te faut dire désormais. »

[La légende nous apprend que saint Julien, pour expier un crime involontaire, s'était dévoué à recevoir chez lui tous les passants. Il était en conséquence devenu le patron des voyageurs, on lui donnait le surnom de saint Julien VHospitalier et on Vinvoquait pour obtenir un bon gîte ; parfois si Voraison était dite avec ferveur, comme nous l'apprennent en des contes charmants Boccace et La Fontaine, on obtenait même <( le reste. »

En conseillant à Pagolo mis brusquement à la porte, de réciter, de préférence à toute autre, cette bienfaisante oraison, Cellini raillait d'une façon cruelle l'état précaire du pauvre garçon qui se trouvait soudain sans gîte].

Je chassai ensuite la mère et la fille à coups de pinte, de pieds et de poings.

A l'Italienne ?

Pour se venger elles allèrent trouver un avocat normand qui engagea Catherine à m'accuser d'en avoir usé avec elle à la mode italienne ; par là s'entendait la manière contre nature, autrement dit la sodomie.

— « Dès que cet Italien, continua l'avocat, apprendra cette accusation et saura de quel danger elle est pour lui, il vous donnera de suite quelques centaines de ducats pour le moins, afin qua vous vous taisiez, vu le sévère châtiment encouru en France pour cette action. )>

Ils tombèrent d'accord, portèrent l'accusation et je fus assigné.

Plus je cherchais à me tranquilliser l'esprit, plus j'étais harcelé d'inquiétudes. Poursuivi cha-

que jour, et de toutes façons, par la fortune, je commençai à me demander laquelle de ces deux choses je devais faire, ou m'en aller à la grâce de Dieu et quitter cette France de malheur, ou bien soutenir encore ce combat et voir à quelle fin Dieu m'avait créé.

Après de longues et douloureuses hésitations, je résolus de partir et de ne pas tenter si fort une mauvaise fortune qui serait bien capable de me rompre enfin le cou.

Tous mes préparatifs entièrement terminés, ayant pris mes mesures pour mettre en bon lieu ce que je ne pouvais emporter, et ayant caché de mon mieux les menus objets sur moi et mes serviteurs, je fus assailli soudain d'une violente douleur en pensant au départ.

J'étais demeuré seul dans mon petit atelier ; à mes jeunes gens qui m'engageaient à partir j'avais dit qu'il fallait que je me consultasse un peu moi-même, bien que je reconnusse à quel point leur avis était fondé ; pourvu que je fusse hors de prison et que je laissasse à la rage de mes ennemis le temps de se calmer un peu, il me serait beaucoup plus facile de m'excuser près du roi, en lui expliquant par écrit ce véritable assassinat tramé uniquement par envie contre ma réputation.

Résolu à agir ainsi je mfe levais pour partir

quand il me sembla que j'étais saisi par l'épaule et brusquement retourné tandis qu'une voix me criait avec force :

— (( Benvenuto, reste toi-même et ne crains rien ! »

Aussitôt je m'arrêtai à un dessein tout contraire à celui que j'avais fait d'abord, et dis à mes jeunes italiens :

— (( Prenez vos bonnes armes, venez avec moi et obéissez à mes ordres sans vous inquiéter d'autre chose : je suis décidé à comparaître. Moi parti, vous ne seriez bientôt que fumée. Ainsi, obéisgez et accompagnez-moi. »

D'une seule voix, tous s'écrièrent :

— « Puisque nous sommes chez lui et qu'il nous fait vivre, nous devons aller avec lui et l'aider jusqu'à la mort dans tout ce qu'il voudra. Ce qu'il dit est en effet plus vrai que nous ne pensions : dès qu'il serait loin, ses ennemis nous jetteraient tous à la porte. A bien considérer d'ailleurs les grands ouvrages commencés et leur importance, il faut avouer que nous n'avons pas le souffle de les terminer sans lui ; ses ennemis ne manqueraient pas de prétendra alors qu'il est parti parce qu'il se reconnaissait incapable de les mener à bien. » Ainsi disaient-ils et bien d'autres choses encore.

Le jeune Romain, des Macaroni, fut le premier

à donner du cœur aux autres, et il engagea à se joindre à nous plusieurs des Allemands et Français qui me voulaient du bien.

Nous étions dix en tout. Je me mis en route avec la ferme volonté de ne point me laisser incarcérer vivant.

Arrivé en présence des juges criminels, j'aperçus la Catherine et sa mère ; je les surpris riant avec leur avocat. J'entrai hardiment et je demandai le juge. C'était un homme gonflé, gros et gras, qui se tenait assis au-dessus des autres sur un tribunal.

En me voyant cet homme, relevant la tête d'un air menaçant, me dit d'une voix de basse-taille :

— « Tu t'appelles Bienvenu ; mais lu seras le mal venu pour cette fois. »

Je l'entendis, et répliquai :

— (( Allons, dépêchez-moi vite, et dites-moi ce que je suis venu faire ici. »

Alors ledit juge se tourna vers Catherine, et lui dit :

— « Catherine, dis tout ce qu'il t'est arrivé de faire avec Benvenuto. »

La Catherine affirma que j'en avais usé avef çlle à la mode italienne.

— « ïu entends ce que déclare la Catherine, Benvenuto ? s'écria le juge.

— Si je l'avais traitée à la manière italienne.

répliquai- je, j'aurais agi de façon à avoir un enfant, tout comme vous le pratiquez vous-mêmes.

— Loin de là, reprit le juge, elle veut dire au contraire, que tu l'as attaquée hors de l'endroit où se font les enfants. »

A ces mots, je ripostai que ce n'était pas là la manière italienne, que ce devait être au contraire la manière française, puisque Catherine la connaissait et moi point. J'ajoutai que j'exigeais qu'elle décrivit, de point en point, la façon dont je m'y étais pris avec elle.

Cette petite ribaude eut l'impudence de dérouler ouvertement et clairement la vilaine façon qu'elle voulait dire.

Je la forçai d'affirmer trois fois de suite sa déposition. Quand elle eût fini, je m'écriai :

— <( Seigneur juge, lieutenant du roi très chrétien, je vous demande justice ; je sais que pour un tel crime, les lois du roi très chrétien, vouent au bûcher et l'acteur et le patient ; cette femme avoue son péché ; quant à moi, il m'est tout à fait inconnu. Sa ruffienne de mère est ici : elle mérite aussi le feu pour l'un et l'autre délit ; je réclame justice. »

Je répétais cela à plusieurs reprises et à haute voix, réclamant toujours le bûcher pour la fille et pour la mère, et assurant au juge que, s'il ne les mettait en prison devant moi, je courrais au

roi, pour l'instruire de l'injustice dont se rendait coupable envers moi un sien lieutenant criminel.

Au bruit, que je menais, mes adversaires commencèrent à baisser de ton : je haussai le mien d'autant plus. Alors la petite catin de pleurnicher avec sa mère et moi de crier sans relâche au juge :

— « Le feu ! le feu ! le feu ! »

Ce poltronneau, voyant que la chose n'avait pas tourné comme il pensait, commença, avec de plus douces paroles, à excuser la faiblesse des femmes.

Alors je reconnus que la victoire me restait dans ce rude assaut, et, la menace à la bouche, je m'en allai, Dieu aidant.

A coup sûr, j'eusse bien donné cinq cents écus pour ne point comparaître. Sorti de ce guêpier, je remerciai Dieu de tout mon cœur, et retournai gaiement à mon hôtel avec mes élèves.

Encore le Primatice

Lorsque la fortune adveree, ou pour mieux dire notre mauvaise étoile, se met à nous persécuter, elle n'est jamais à court de nouvelles misères à mettre en campagne contre nous. Ayant échappé à une effroyable tempête, je croyais que cette maligne étoile me laisserait quelque repos ; mais à peine, après ce péril, avais-je seulement repris mon souffle, qu'elle me suscita d'un seul coup deux terribles affaires à la fois.

En trois jours il m 'arriva deux aventures à l'occasion de chacune desquelles ma vie demeura en suspens sur le couteau de la balance. Voici comment :

Je me rendais un jour à Fontainebleau pour conférer avec le roi ; il m'avait écrit qu'il vou-

lait que je fisse les coins de toutes les monnaies de son royaume. Avec sa lettre, il m'avait envoyé plusieurs petits croquis pour m'expliquer à peu près ce qu'il désirait, me laissant libre néanmoins de suivre complètement mes inspirations. J'avais donc fait de nouveaux croquis suivant mon goût et aussi suivant les règles de l'art.

A mon arrivée à Fontainebleau, l'un des trésoriers chargés par le roi de pourvoir à mes besoins (il avait nom monseigneur de la Fa) me dit à brûle-pourpoint :

— « Benvenuto, le peintre Bologna a été chargé par le roi de faire votre grand colosse ; et tous les ordres que notre roi avait auparavant donnés pour vous, il les a levés et transféré en sa faveur. A nous cela a paru fort mal, et il nous semble que cet Italien votre compatriote, se comporte bien témérairement envers vous : car cette œuvre, dont le mérite de vos modèles et de votre travail vous avait acquis le privilège, il vous l'enlève par la seuTe faveur de Mme d'Etampes. Voilà déjà plusieurs mois qu'il a reçu cette commande, et il ne paraît pas qu'il s'en soit encore occupé.

— Mais comment est-il possible que je n'ai rien su de cela ? » m'écriai-je étonné.

Alors monseigneur de la Fa me dit que le Bo-

logna avait tenu l'affaire très secrète ; qu'il ne l'avait d'ailleurs obtenue qu'avec la plus grande difficulté, le roi ayant longtemps résisté, mais que les pressantes sollicitations de Mme d'Etampes avaient fini par l'emporter.

Irrité de cette cruelle offense et indigné de me voir extorquer ainsi un ouvrage gagné par un travail acharné, je me disposai à faire quelque grand esclandre; sur le champ donc, ayant affilé mon épée, j'allai trouver le Bologna.

Il était dans sa chambre, au travail. Il me fit entrer et avec certains siens compliments lombards me demanda quelle heureuse affaire me conduisait chez lui.

— <( Une très bonne et très importante », lui répondis-je.

Il ordonna alors à ses serviteurs d'apporter à boire, en me disant :

— (( Avant de parler de rien, je veux que nous buvions ensemble, suivant la coutume de France.

— Messer Francesco, repris-je, sachez que l'entretien que nous allons avoir n'exige pas que nous buvions d'abord ; peut-être pourrons-nous boire après. »

J'entamai ensuite de cette façon mon affaire :

— « Quiconque prétend faire figure d'honnête homme doit montrer par ses actions qu'il mérite

110 BENVENUTO CELLlM

ce litre ; en agissant autrement, il prouve bien qu'il n'en est pas digne. Je sais que vous n'ignorez point que le roi m'avait commandé ce grand colosse dont on a parlé pendant dix-huit mois, sans que ni vous ni personne ayez rien trouvé à redire à cela. Par mes grands travaux, je m'étais révélé au roi, mes modèles lui avaient plu, et c'est à moi qu'il avait confié cette grande entreprise. Depuis nombre de mois je n'ai rien su d'autre, lorsque ce matin seulement j'ai appris que vous m'aviez supplanté, et qu'à l'aide de viles flatteries, vous m'aviez escamoté une commande que j'avais conquise par d'admirables travaux.

— Eh bien quoi ! répliqua le Bologna, chacun cherche à faire comme il peut ses affaires. Si le roi le veut ainsi, qu'avez-vous d'autre à objecter ? Allons, ce serait gaspiller votre temps. J'ai obtenu la commande ; elle est mienne. Parlez maintenant si vous voulez, je vous écoute.

— Sachez, messer Francesco, répondis-je, que j'aurais à vous dire bien des choses qui, par irréfutables arguments, vous forceraient de confesser que les moyens dont vous vous êtes servi, les paroles que vous avez dites, ne sont point en usage parmi les animaux raisonnables. Mais sans tant de discours je veux arriver de suite à la conclusion ; ouvrez donc les oreilles

BENVENUTO CELLINI lll

et entendez-moi bien, la chose est d'importance. »

Mon homme voulut se lever de son siège, car il voyait mon visage s'empourprer et changer d'expression.

Je lui dis qu'il n'était pas encore temps de bouger, qu'il eut à rester assis et à m'écouter. Puis je continuai ;

— « Messer Francesco, vous savez que la commande m'avait d'abord été donnée et que, suivant l'usage du monde, le temps était passé où qui que ce fût pût songer à remettre la chose en question. Néanmoins, voici ce que je vous propose maintenant. Faites un modèle, de mon côté j'en ferai un nouveau, différent de celui que j'ai déjà exécuté ; sans rien dire, nous les porterons à notre grand roi, et celui de nous qu'il reconnaîtra avoir le mieux opéré aura l'honneur bien mérité d'exécuter le colosse. Si la victoire vous favorise, j'oublierai dès lors l'énorme injure que j'ai reçue de vous, et je baiserai vos mains comme plus dignes que les miennes d'une si grande gloire. Qu'il en soit ainsi et nous serons amis ; sinon nous demeurerons ennemis, et, avec l'aide de Dieu qui protège la justice et dont je serai l'instrument, je vous montrerai dans quelle immense erreur vous êtes tombé.

— La commande est à moi, répliqua messer

Francesco, et puisqu'elle m'a été donnée, je ne veux pas remettre mon bien en discussion.

— Messer Francesco, m'écriai-je, puisque vous ne voulez pas saisir le bon côté, lequel est juste et raisonnable, je vous montrerai l'autre qui sera comme vos procédés, déplaisant et brutal. Et je vous déclare que si jamais j'apprends en aucune manière que vous parliez de cette œuvre qui est mienne, je vous assommerai sur le champ comme un chien. Nous ne sommes ni à Rome ni à Bologne, ni à Florence ; ici l'on vit en un monde différent. Si vous avez le malheur de dire au roi ou à tout autre un mot de cette affaire, encore une fois, je vous assomme. Choisissez donc laquelle des deux routes vous voulez suivre : la première, la douce, que je vous ai dite tout à l'heure, ou bien la seconde, la mauvaise, que je vous dis à présent. »

Mon homme ne savait que dire ni que faire. Quant à moi, j'étais en humeur de brusquer les choses bien plutôt que d'y mettre de nouveaux délais.

Le Bologna ne trouva que ces mots :

— (c Tant que j'agirai comme doit le faire un homme de bien, je n'aurai peur de rien au monde.

— Très bien parlé ! lui répondis-je, mais si

BENVENUTO CELLlNl ll3

VOUS agissez autrement, ce sera le moment d'avoir peur, croyez-moi, »

Là-dessus, je le quittai brusquement. Je me rendis près du roi et discutai longtemps avec Sa Majesté sur l'affaire des monnaies. Nous n'étions pas trop d'accord, car son conseil, qui était présent, voulait lui persuader que les monnaies devaient se faire à la manière de France, comme elles avaient toujours été faites jusquelà.

Je répliquai que Sa Majesté m'avait fait venir d'Italie pour lui faire des ouvrages qui se tinssent bien et que si elle me commandait le contraire, je ne me sentais pas le courage de lui obéir.

Là-dessus la suite de la discussion fut remise à un autre jour et sur le champ je m'en retournai à Paris.

Catherine mariée

J'étais à peine descendu de cheval, qu'une de ces bonnes âmes que la vue du mal réjouit, accourut m'apprendre que Pagolo Micceri avait loué une maison pour cette petite ribaude de Catherine et sa mère ; qu'il y allait continuellement et qu'en parlant de moi il disait d'un air narquois :

— <( Benvenuto a donné en garde la laitue à l'oison, croyant que celui-ci ne la croquerait pas. Suffit ! Maintenant il s'en va faisant le brave et croit que j'ai peur de lui. Je me suis mis au côté cette épée et ce poignard pour lui donner à voir que mes armes sont aussi tranchantes que les siennes et que je suis Florentin comme lui.

116 BENVENtTO CELLlNl

des Micceri, bien meilleure maison certes que ses Cellini. »

Le coquin qui m'apporta cette ambassade me l'assaisonna si bien que je me sentis aussitôt trembler de fièvre ; (je dis fièvre sans aucune métaphore). Et comme une si brutale émotion m'aurait peut-être mené jusqu'à la mort, je voulus, comme remède, donner à ma colère l'issue que requérait l'occasion, suivant l'humeur où je me sentais.

Je dis à mon élève ferrarais Chioccia, de venir avec moi et j'ordonnai a un valet de me suivre avec mon cheval. Arrivé à la maison du misérable Pagolo, je trouvai la porte entr'ouverte.. J'entrai.

Je vis Pagolo l'épée et le poignard au flanc ; il était assis sur un coffre et tenait un bras autour du cou de la Catherine. En arrivant, j'entendis qu'il parlait de moi avec la mère.

Poussant brusquement la porte, je tirai mon épée et lui en mis la pointe sur la gorge sans lui donner le temps de penser que lui aussi en avait une.

— « Vil poltron lui dis-je, recommande-toi à Dieu, car tu es mort. »

Sans oser remuer, il cria trois fois : « Ah ! maman, maman, maman, au secours ! »

J'étais venu "dans l'intention de l'assommer ;

mais à cette exclamation si bouffonne, la moitié de ma colère s'envola. J'avais recommandé à mon élève Chioccia de ne laisser sortir ni la Catherine, ni la mère, parce que si je tuais Pagolo, je voulais en faire autant à ces deux catins.

Tenant toujours la pointe de mon épée sur la gorge de Pagolo, je le piquais un peu de temps en temps avec des paroles de menaces. Enfin ayant vu qu'il n'essayait pas le moins du monde de se défendre, je ne savais plus que faire, et cette algarade me semblait ne devoir aboutir à rien, lorsque tout à coup me vint la fantaisie de les forcer au moins à se marier, avec le dessein d'achever plus tard ma vengeance.

Ainsi résolu, je dis à Pagolo :

— « Ote cet anneau que tu as au doigt, poltron, et épouse Catherine, afin que je puisse l'appliquer ensuite la vendetta que tu mérites.

— Pourvu que vous ne me tuiez pas, s'écriat-il aussitôt, je ferai tout ce que vous voudrez.

— Alors donc, repris-je, passe-lui l'anneau. » J'écartai un peu mon épée de sa gorge, et il

passa l'anneau au doigt de Catherine.

— « Cela ne suffit pas encore, continuais-je, je veux que l'on m'amène deux notaires qui constatent la chose par contrat. )>

Après avoir ordonné à Chioccia d'aller chercher les notaires, je me tournai brusquement vers

Catherine et la mère, et je leur dis en français :

— « Notaires et témoins vont venir. La première de vous qui souffle mot, je l'assomme sur place ; je vous assomme tous les trois ; mettezvous cela en la cervelle. »

Puis, à Pagolo je dis en italien : « Et quant à toi, si tu oses objecter un mot à ce que je proposerai, à la première syllabe, je t'applique de si bons coups de lame que je t'en fais vider tout ce que tu as dans le ventre.

— Pourvu que vous ne me tuiez pas, répétat-il, je ferai tout ce que vous voulez. »

Les notaires et les témoins arrivèrent, un contrat authentique et en bonne forme fut dressé ; ma colère et ma fièvre se dissipèrent. Je payai les notaires et je m'en allai.

Douceurs florentines

Le lendemain, le Bologna vint à Paris exprès pour me voir, et m'envoya chercher par Malteo del Nazaro. Je me rendis près de lui. U m'aborda d'un air gai, me pria de le regarder comme un frère, et me jura qu'il ne parlerait plus jamais de la commande, parce qu'il reconnaissait parfaitement que j'avais raison.

Si je n'avouais pas franchement que j'ai eu des torts dans quelques-unes de ces aventures, je pourrais être accusé de manquer de sincérité même en parlant de celles où je suis certain d'avoir bien agi.

Je reconnais donc avoir eu tort de me ménager ime vengeance raffinée contre Pagolo Micceri. Si j'eusse pensé que ce fut un homme si

120 BENVENUTO GELLINI

veule, jamais assurément l'idée que cette vendetta honteuse ne me serait venue à l'esprit.

Je ne me contentai pas de l'avoir obligé à prendre pour femme cette petit catin, mais, pour rendre ma vengeance complète, je faisais venir chez moi la Catherine et la faisais poser comme modèle. Je lui donnais trente sous par jour. Comme il fallait qu'elle posât nue, elle exigeait premièrement que je lui remisse son argent d'avance, secondement une excellente collation ; mais troisièmement je couchais avec elle, et c'était là ma vengeance : je me moquais de son mari, d'elle-même et des cornes variées que je leur faisais à tous deux.

En quatrième lieu enfin, je la forçais de poser dans les attitudes les plus fatigantes, durant des heures et des heures ; elle sortait de ces séances harrassée et ma vindicative satisfaction en était d'autant plus grande.

Comme elle était superbe de formes, j'en tirais infiniment d'honneur.

Quand elle vit que je n'avais plus pour elle les mêmes égards qu'avant son mariage, elle en eut beaucoup d'ennui et commença à grognonner ; puis, à sa mode française, se mit à me menacer de son mari, qui était entré au service du prieur de Capoue, frère de Piero Strozzi.

Dès que je l'entendis parler de lui, une indicible rage m'envahit. Néanmoins, je me contins de

mon mieux, en songeant que je ne pouvais trouver, pour mon art, un modèle qui me convint mieux qu'elle. Je me disais :

— « Je jouis ici d'une double vengeance. D'abord Catherine est la femme de Pagolo ; il ne s'agit donc point là de simples cornes imaginaires comme celles qu^il me faisait lorsqu'elle était ma catin. Puis autre signalée vengance, j'en tire une seconde de Catherine, en la forçant à rester dans des poses si pénibles, dont il résulte pour moi, non seulement du plaisir, mais encore de l'honneur et du profit. Que puis- je désirer de plus ? »

Pendant que j'établissais ce compte, cette ribaude multiplia ses injurieuses paroles, ne parlant que de « son mari » si bien qu'elle finit par me rendre sourd à la voix de la raison. Fou de colère, je la saisis par les cheveux et je la traînai dans la chambre, en la rouant de coups de pieds et de poing, jusqu'à en être à bout de force. Personne ne pouvait venir à son secours.

Après une si bonne correction, elle jura de ne plus jamais reparaître chez moi ; aussi craignisje d'abord d'avoir eu grand tort de la maltraiter ainsi, croyant avoir perdu un modèle qui m'offrait d'admirables moyens de me faire honneur ; d'autre part en la voyant toute écorchée, livide, enflée, je pensais que, lors même qu'elle en reviendrait, il faudrait que je la fisse médica-

menter au moins pendant quinze jours, avant de pouvoir m'en servir.

Pour l'aider à se rhabiller, je lui envoyai une vieille mienne servante, excellente femme nommée Ruberta. Celle-ci porta de nouveau à cette petite ribaude à boire et à manger ; elle oignit d'un peu de graisse de jambon frit les plaies que je lui avais faites ; puis ensemble toutes deux mangèrent le reste.

Une fois rhabillée, la Catherine partit en blasphémant et en maudissant tous les italiens et le roi lui-même qui les tenait à son service ; jusque chez elle, elle ne cessa de pleurnicher et de maugréer contre moi.

Pour la première fois, je me rendis compte que j'avais mal agi. Ma Ruberta ne m'épargna pas les reproches :

— <( Vous êtes bien cruel, me disait-elle d'avoir battu si rudement une, si belle fille. »

Pour m'excuser auprès de Ruberta, je lui racontai les coquineries que Catherine et sa mère m'avaient faites quand elles demeuraient avec moi ; ma vieille servante répliqua :

— « Et qu'est-ce donc que cela ? Mais cela se passe toujours ainsi, c'est la cotume : Ignorezvous qu'en France il n'est point de mari qui n'ait ses petites cornes ? »

A ces mots, je me mis à rire, et je dis à la

Ruberla d'aller voir comment se portait Catherine, car je désirais vivement l'avoir pour terminer mon ouvrage. Ma Ruberta trouva encore moyen de me sermoner.

— « Vous ne savez rien de la vie ; mais attendez donc ! à peine sera-t-il jour, qu'elle reviendra d'elle-même ; si au contraire vous envoyez chez elle pour la demander ou la voir, elle tranchera du grand et ne voudra pas venir. »

Le lendemain, en effet, la Catherine était à ma porte et elle frappait avec fureur ; si bien que, comme j'étais en bas, je courus moi-même voir si c'était un fou ou quelqu^un de la maison.

La porte à peine ouverte, cette sotte se jeta à mon cou en riant, me serra dans ses bras, m'embrassa et me demanda si j'étais encore fâché contre elle.

— « Non, lui répondis-je.

— Donnez-moi donc gentiment à déjeuner, ditelle. )) Je lui donnai une collation et mangeai avec elle en signe de paix.

Je la fis ensuite poser, mais quelques séances de récréation amoureuse interrompirent le travail.

Précisément à la même heure que la veille, elle m'aiguillonna si bien que j'eus encore à la rosser de même.

Durant plusieurs jours, comme les épreuves qui sortent d'un même moule, les mêmes scènes se renouvelèrent, toujours semblables ; elle ne variaient que du plus au moins.

La Salière. — Jeanne remplace Calherine

Le nymphe de Fontainebleau

Le premier enfant de Cellini. — Tendre père !

Sur ces entrefaites, ma figure ayant été achevée à mon grand honneur, je dus songer à la jeter en bronze.

Cette opération m'offrit des difficultés qu'il serait, au point de vue de l'art, intéressant de raconter, mais je m'en abstiens de peur d'être entraîné trop loin. Il me suffit de dire que ma statue vint très bien et que jamais fonte ne fut plus belle.

Tout en m'occupant de cet ouvrage, je consacrai chaque jour quelques heures au Jupiter et à la salière. Comme je faisais travailler bien plus

de mes élèves à la salière que je ne pouvais le faire pour le Jupiter, elle ne tarda pas à être terminée.

Je la portai aussitôt au roi, qui était revenu à Paris. Ainsi que je l'ai noté plus haut, cette salière était de forme ovale, toute en or ciselé, et avait environ deux tiers de brasse de dimension.

En parlant du modèle, j'ai déjà dit que j'avais représenté l'Océan et la Terre, assis tous deux les jambes entrelacées, de même que les golfes pénètrent dans la terre et les caps dans la mer : ainsi lem^ avais-je donné cette gracieuse posture.

J'avais placé un trident dans la main droite de l'Océan, et dans la gauche une barque d'un travail exquis, destinée à recevoir le sel. Au-dessous du dieu étaient quatre chevaux marins, chevaux seulement par la partie antérieure du corps, jusqu'au poitrail et aux jambes de devant, le reste se terminait en forme de poissons, dont les queues se mêlaient gracieusement ensemble.

Sm^ ce groupe l'Océan était assis dans une fière attitude. Autour de lui nageaient une foule de poissons et d'autres animaux marins, l'eau était figurée avec ses ondes recouvertes d'un émail exactement de sa couleur.

Sous les traits d'une belle femme nue, la terre tenait de la main droite une corne d'abondance, et de la gauche un petit temple d'ordre ionique,

délicatement ciselé ; là, j'avais ménagé la place pour le poivre. Au-dessous de cette figure de femme étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre ; les rochers qui se trouvaient près d'elle étaient en partie émaillcs, en partie laissés en or. Ce groupe était posé et encastré dans une base d'ébène, dans l'épaisseur de laquelle j'avais ménagé une doucine ornée de quatre figurines d'or en demi-relief ; elles représentaient la Nuit, le Jour, le Crépuscule, l'Aurore, et étaient séparées l'une de l'autre par les quatre vents principaux, ciselés et émaillés, avec tout le soin et le fini imaginables.

Quand je mis cette salière devant les yeux du roi, il poussa un grand cri d'étonnement et ne put se lasser de la contempler. Il m'ordonna ensuite de la reporter chez moi ; il me dirait en temps utile ce que je devrais en faire.

Je la remportai donc et j'invitai de suite plusieurs de mes intimes amis à un dîner qui fut des plus gais, et où la salière figura au milieu de la table; nous fûmes les premiers à nous en servir.

Après la salière, je continuai de travailler au Jupiter d'argent et à un grand vase enrichi d'élégants ornements et d'une foule de figures, dont j'ai déjà parlé.

A cette époque, le peintre Bologna persuada

128 BENVENUTO CELLiNl

au roi qu'il serait bon que Sa Majesté l'envoyât à Rome, avec des lettres de recommandation, pour qu'il put mouler les plus beaux antiques : le Laocoon, la Cléopâtre, la Vénus, le Commode, la Zingana et l'Apollon. Ce sont vraiment les plus belles statues qu'il y ait à Rome.

— « Quand Votre Majesté, disait-il au roi, connaîtra ces merveilleux chefs-d'œuvre, elle pourra alors, mais alors seulement, parler d'art, car tout ce qu'elle a vu jusqu'ici de nous autres modernes est bien loin de la perfection des anciens. »

Très satisfait, le roi lui accorda toutes les faveurs qu'il demandait, et voilà comment, pour son malheur, cet animal se mit en route.

N'ayant pas osé rentrer en lutte avec moi de ses propres mains, il eut recours à cet expédient lombard, et chercha à déprécier mes ouvrages en se faisant mouleur d'antiques.

Mais, bien que les statues qu'il rapporta fussent parfaitement moulées, il obtint, comme je le raconterai en temps et lieu, un résultat absolument contraire à celui qu'il s'était imaginé.

Après avoir définitivement mis dehors la susdite damnée Catherine, dont le pauvre diable de mari avait quitté Paris à la grâce de Dieu, je voulus achever de ciseler ma nymphe de Fontainebleau, qui déjà était jetée en bronze, et mo-

miNVfINUTQ CELLINI 120

deler les deux victoires qui devaient occuper les angles de riiémicycle de la porte.

Dans ce but je pris une pauvre fillette âgée de quinze ans environ. Elle était superbe de formes et assez brune. Comme elle avait l'humeur sauvage, la parole rare, l'allure vive et le regard sombre, je la surnommai Scorzone, (dure-écorce), son véritable nom était Jeanne.

Grâce à celte fillette je menai à bien ma nymphe de Fontainebleau en bronze, et mes deux Victoires.

[Cette « nymphe de Fontainebleau » ne lut /amais placée à la porte de Fontainebleau à laquelle elle était destinée. Peu après son achèvement, Cellini, comme nous le verrons, dut quitter la France ; deux ans plus tard François I" mourait. Diane de Poitiers obtenait alors d'Henri II, le don de lœuvre de Cellini dont elle ornait la porte de son château d'Anet. C'est là que jusqu'à la Révolution demeura la « nymphe de Fontainebleau », accouipagnée des deux Victoires, pour lesquelles avaient successivement servi de modèle la pauvre Catherine et la a sauvage » petite Jeanne. Pendant la Révolution, ces œuvres subirent les chances que coururent alors tous les monuments de Vart ; elles lurent heureusement recueillies au u Musée des monuments Irançais )> créé alors par Alexandre Lenoir dans l'ancien

couvent des ci-devant Petits- Augustins [devenu depuis V école des Beaux- Arts). Lorsque^ quelques années plus tard, les collections de Lenoir lurent appelées à lornier le londs de celles du Louvre, la nymphe de Fontainebleau fut, en 1806 lors de V achèvement de la (c salle des Cariatides » placée par les architectes dans V ornementation de la tribune qui domine cette salle. En 1849, elle lut remplacée là par un moulage et classée, suivant la logique, parmi les sculptures de la Renaissance où Von peut la voir auiourd'hui.

Quant aux victoires qui raccompagnaient, leur sort est plus mystérieux. Enlevées à Anet à la même époque, elles lurent recueillies de même au Musée des Monuments Irançais, mais sans qu'on en connut alors — au milieu de bouleversements qui ne permettaient guère de patientes investigations artistiques — ni la provenance, ni Vauteur. Reconnues sous la Restauration, elles lurent données à la duchesse d'Orléans et placées par elle au château de Neuilly. Là, ayant, par un heureux hasard, échappé à Vincendie de 1848, on les voyait encore sur place en 1851. Depuis lors elles ont disparu sans qu'on puisse savoir ce qu'elles sont devenues ni qui les possède (1).

(1) Voir : L. Dimier. — Benvenuto Cellini à la Cour de France; Paris, in-8» 1898. p. 43.

Jeanne était pure et vierge ; je la rendis enceinte et elle accoucha d'une fille à la treizième heure du jour, le 7 juin 1544 ; j'avais alors précisément quarante-quatre ans. Je donnai à l'enfant le nom de Constanza ; messer Guido Guidi (1), médecin du roi et mon ami intime, ainsi que je l'ai noté plus haut, fut son seul parrain ; car, en France, l'usage est de n'avoù* qu'un seul compère et deux commères ; l'une de celles-ci fut la signora Maddalena, femme de messer Luigi Alamanni (2), gentilhomme florentin et admirable poète, et une grande dame française, femme de messer Ricciardo del Bene, riche marchand florentin.

Ce fut là, autant qu'il m'en souvint, mon premier enfant. Je la dotai d'une somme dont se contenta une de ses tantes, à qui je la confiai ; et jamais depuis je n'en entendis parler.

[L'acte de baptême de la petite Constance [bien mal nommée par un père qui Voublia si vite)a été retrouvé par un très perspicace érudit sur les registres de la paroisse Saint- André-des- Arts, dont dépendait Vhôtel du Petit-Nesle, le voici :

« Le dimanche, îour de la Trinité, VHP lour de juin mil cinq cent quarante et quatre, lut baptisée Constance, lille de Bendevoste Chedeline

(1) et (2) Voy, ci-dessus, p. 81-82 et 177.

^3^ Bpî^YEÎ^UTP CPLUNt

(sjp), FlQFentin qu (iqlien, e| de Jçhanm, sa chqmbçrière ; le parrain mQktre Vidus Vidius, Florentin, ks inçirraines danrioiseUçs Jehanne Loum^ Ulle de Sire mchavd Pqlbç^^, banquier, et l^agddeine ^çLvmlt. » {\).]

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