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CHAPITRE PREMIER

Naissance de Benvenuto. — Sa famille. — La maison où il passa ses premières années. — Ses études artistiques. — Les cartons de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. — Torrigiani. — Baccio Bandinelli. — Premier séjour à Rome sous le pontificat de Léon X.

orsque Cellini naissait à Florence (i) en l’année 1500, l’Italie était en possession de ses trois plus grands artistes : Léonard de Vinci avait surpassé les plus illustres maîtres ses contemporains ; Michel- Ange ne comptait alors que vingt-cinq ans, mais il donnait déjà, lui aussi, la mesure de sa force et faisait pressentir ses hautes destinées, tandis que le jeune Raphaël entrait dans l’atelier du Pérugin. L’art italien allait atteindre à son apogée, pour marcher ensuite vers son déclin, selon la loi fatale. Le siècle de Léon X avait été préparé par les admirables précurseurs qui sont la gloire du siècle précédent ; d’autres vaillants artistes allaient à leur tour continuer les maîtres, non sans donner pourtant quelques indices de la décadence prochaine, et c’est dans les premiers rangs de cette phalange encore si intéressante que Benvenuto sut conquérir sa place.

Les Cellini étaient-ils de race illustre? Semblable question, d’un intérêt bien secondaire en elle-même, s’était déjà posée pour Michel-Ange. Avec raison, un de nos plus sûrs critiques a répondu : « Michel-Ange sort de la famille de ceux qui n’ont pas besoin d’aïeux (2). » Toute proportion gardée, on peut en dire autant de Cellini, et si nous relevons en passant ce qu'il raconte des origines de sa famille, c’est qu’il y a là une marque des tendances générales de son époque plutôt qu’une vanité personnelle. Les héros et les grands hommes de la Grèce, depuis Hercule jusqu’à Alexandre, s’étaient attribué des origines fabuleuses, des ancêtres divins : cela était bon pour agir sur l’ima-

(1) Nous ne savons pas pourquoi plusieurs auteurs, en parlant de Benvenuto, le disent Pistolcse , alors qu’il est certain qu’il naquit à Florence. Son grand-père était de Fiesole.

(2) Timbal, Notes et causeries sur les arts et sur les artistes. Paris , 1881.

gination des peuples. En Italie, le mouvement qui se fit dans les esprits en faveur des souvenirs d’Athènes et de Rome, porta en même temps ceux qui s’illustrèrent alors dans quelque voie que ce fût, à tenter de se rattacher aux grandes figures de l’antiquité romaine. Benvenuto, fervent admirateur de l’art païen, qu’il contribua, sur les traces de Michel-Ange, à remettre en honneur, ne pouvait échapper à cette ambition. Pour expliquer comment il descend d’un lieutenant de Jules César, il s’aventure dans un récit qui n’a rien à voir avec la critique historique, mais dont la conclusion, si elle est acceptée, aura le double avantage de le satisfaire lui-même dans ses penchants artistiques, et de le

rehausser aux yeux de ses compatriotes. En effet, ce prétendu ancêtre, vivant au siècle qui précéda l’ère chrétienne, mais dont aucun historien d’ailleurs n’a jamais fait mention, aurait eu la gloire de participer à la fondation de Florence. Ce qui paraît moins invraisemblable, c’est la parenté de l’orfévre avec des Cellini de bonne noblesse qu’on trouvait, dit-il, à Ravenne, la plus ancienne ville de l’Italie, et qui portaient « d’azur au lion rampant d’or ; au chef d’argent, au lambel de gueules, accompagné de trois fleurs de lys du même (i) ». Francesco Tassia retrouvé dans YArchivio dei Buonomini di San Martino le dessin que Benvenuto, dans la Préface du Traité de l’orfèvrerie , disait avoir exécuté de ces armoiries. Nous en donnons ci-contre le fac-similé, pris directement sur l’original aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de Florence. Mais nous avons cru bien inutile de pousser plus avant les recherches sur ce sujet, Benvenuto ayant eu lui-même le bon sens d’écrire dans ses Mémoires « qu’il lui paraissait plus glorieux, étant né dans une humble condition, d’avoir honorablement fondé sa maison, que si, étant issu du plus haut lignage, il l’eût souillée ou éteinte par ses vices ». Et il faut croire que son amour-propre, si sensible sur toutes les choses de lart, se sentait peu ému de ces questions, puisque, avant été admis, en 1 554 > dans Ie corps de la noblesse florentine, il n’en fait mention dans aucun de ses écrits (2).

LES ARMES DES CELLINI, simile d'un dessin de Benvenuto.

(1) Dans les Mémoires, l’auteur en donne une description héraldique un peu différente. Les lys du chef seraient d’or, et le lion rampant porterait « un lys de gueules dans la patte dextre ».

(2) Le document relatant que cette décision lui a été notifiée, a été relevé pour la première fois pai

RECHERCHES SUR SA VIE

Maître Giovanni Cellini , son père, architecte estimable et musicien passionné, n’avait jamais eu que des filles; il n’était plus jeune lorsque lui vint ce fils inespéré. Dans sa joie, il le baptisa Benvenuto, Bienvenu.

De son enfance l'artiste ne rapporte que quelques anecdotes, dans lesquelles on voit tout de suite le penchant de son esprit pour le merveilleux. Ce même siècle qui devait porter les premières atteintes à la foi profonde que lui avait léguée le Moyen Age, semble avoir vu en même temps redoubler l’esprit de superstition. Tout ce qui touchait au surnaturel trouvait facilement créance, et il eût été hors de règle que quelque présage ne révélât pas un futur grand homme. C’est ainsi qu’un jour l'enfant voit s’agiter dans les flammes une salamandre, souvenir qui se grave d’autant mieux dans sa mémoire que son père, pour l’y fixer, lui applique un énergique soufflet. N’était-eé pas là un pronostic du rôle glorieux et des déboires qui l’attendaient à la cour de France, où il eut plus d’une occasion de représenter la salamandre, emblème personnel de François Ier ?

Une autre fois, jouant avec un énorme scorpion qu’il prend pour une petite écrevisse, il échappe comme par miracle au danger d'être mortellement piqué, ce que son grandpère Andrea considère comme un augure favorable.

Dans un ouvrage consacré à la ville de Florence, l’architecte Federico Fantozzi indique une maison de la via Chiara da San Lorenzo, portant alors le numéro 5078, comme étant celle où Benvenuto naquit et passa les premières années de son enfance ( 1 ). Elle porte aujourd’hui le numéro 6. Sur la façade a été apposée une plaque de marbre avec cette inscription :

IN QUESTA CASA NACQUE BENVENUTO CELLINI IL i- NOVEMBRE 1500 E VI PASSO I PRIMI ANS!

Des premières années de Benvenuto nous aurons peu de chose à dire, car il ne se rencontre guère de documents qui permettent de contrôler les Mémoires. Maître Giovanni aurait voulu que son fils fût musicien, alors qu’un irrésistible penchant l'entraînait vers les arts du dessin. De là, malgré sa tendresse filiale qui paraît avoir été vive et sincère, de fréquentes révoltes du jeune garçon, qui aspire à l'indépendance et s’échappe à plusieurs reprises de la maison paternelle.

L’orfévre Michel-Ange Bandinelli, père du fameux sculpteur Baccio Bandinelli, avec

Carpani {édition de Milan, 1821). En voici le texte : « Ricordo corne questo di 12 dicembre 1554, a ore 19 in circa, venner due Comandatori del Palazzo, li quali mi portarono la nuova, siccome io ero stato veduto di Collegio, e ammesso alla Nobiltà Fiorentina, per partito, etc. »

(l) Voir Planta geometrica dclla città di Firenze levata dal vero e corredata di storiche annotazioni , dall architetto Federico Fantozzi. (Florence, 1843.) — La maison où naquit Benvenuto appartient aujourd'hui à M. Paoletti.

lequel il devait avoir plus tard de si terribles démêlés, fut son premier maître, mais pour peu de temps seulement, car bientôt Benvenuto le quittait pour entrer dans l’atelier d’ Antonio di Sandro, surnommé Marcone, où il commença sérieusement son apprentissage. Nous ne le suivrons pas dans ses diverses pérégrinations chez les orfèvres de Sienne, de Bologne et de Pise. Au gré de sa fantaisie, il courait de ville en ville, de boutique en boutique, montrant partout cette ardeur d apprendre et cette humeur querelleuse qui sont deux traits saillants de son caractère. Parmi les maîtres que le jeune élève étudie avec passion, c’est Michel-Ange qui l’attire et le fascine; et presque toujours cette puissante mais souvent dangereuse influence se fera sentir dans ses ouvrages.

Entre ces deux cartons si célèbres, l’un de Léonard de Vinci, l'autre du Buonarroti, exécutés, le premier en 1503, le second quelque temps après pour la décoration de la salle du Conseil du Palais-Vieux, et tous deux exposés dès 1506 au jugement des délicats et aux admirations de la foule, le jeune Raphaël, qui devait cependant plus tard subir lui aussi l’influence du Florentin, avait préféré la composition de Léonard. « Raphaël, nous dit en effet Vasari, frappé d’étonnement à la vue des peintures de Léonard de Vinci, dont les figures sont si pleines de grâce et de mouvement, se mit à l’étudier, de préférence à tous ceux dont il connaissait les ouvrages. Peu à peu, et à grand'peine, il abandonna la manière du Pérugin, et imita, autant que possible, celle du Vinci. »

Léonard avait représenté la bataille d’Anghiari, gagnée par les Florentins sur le général milanais Piccinino en J140 , souvenir lointain déjà, combat peu meurtrier, au dire de Machiavel (1) ; mais comme il est permis au peintre ainsi qu’au poëte de tout oser, le maître avait déployé l’ampleur et la hardiesse de son dessin dans une savante composition, où cavaliers et chevaux se heurtent et s’entremêlent avec le dernier acharnement.

Un épisode de la guerre de Pise, la bataille de Cascina, livrée en 1364, était le sujet du carton de Michel-Ange. Les Florentins sont campés sur les bords de l’Arno : les uns se baignent, d'autres se reposent sur le gazon; surpris par les Pisans, ils se précipitent sur leurs armes pour courir à l'ennemi. L événement que 1 artiste avait traité n était certes pas récent, mais la lutte contre Pise, cette rivale séculaire qui ne devait succomber définitivement qu’en 1509, était un sujet toujours capable de passionner les Florentins. Aucun des deux artistes, il faut le reconnaître, ne s'était appliqué à la représentation exacte de son sujet. Une lutte pour la possession de certains étendards, des guerriers nus courant aux armes, ces deux épisodes prêtaient à une série d études plastiques, à des attitudes énergiques et variées, à des groupements heureux; c’était tout ce que recherchaient alors et Léonard et Michel-Ange. Nous sommes au début de ce seizième siècle où la Renaissance rompt avec la plupart des traditions des siècles précédents; et le temps est passé où les maîtres, scrupuleux quelquefois jusqu à la naïveté, mais, avant tout, pleins d’une foi consciencieuse, s attachaient non -seulement à bien montrer l’événement ou le fait qu’ils avaient entrepris de traiter, mais encore

(1) Voir Raphaël, sa vie, son œuvre et son temps, par Eugène Muntz.— Hachette, 1881.

RECHERCHES SUR SA VIE

allaient jusqu’à l'expliquer et pour ainsi dire le commenter par les détails de l'exécution.

« Lorsque, dit M. Muntz (i), les deux cartons furent exposés dans la salle du Pape, près de Santa Maria Novella (2), ils provoquèrent un enthousiasme indescriptible. Les juges délicats hésitaient à prononcer entre les deux rivaux; mais la foule fut comme électrisée à la vue de la composition de Michel- Ange, et se déclara ouvertement en sa faveur. Dès ce moment, la salle du Pape devint, comme l’avait été jadis la chapelle du Carminé (3), l’école de la jeunesse artiste de Florence. Vasari cite parmi ceux qui la fréquentèrent : Aristote da San Gallo, Ridolfo Ghirlandajo, F. Granaccio, Baccio Bandinelli, Morto da Feltro, Andrea del Sarto, Francia Bigio, Jacopo Sansovino, le Rosso, Lorenzetti, Jacopo de Pontormo, Perino del Vaga. »

A son tour, le jeune Benvenuto vint copier ces savants modèles, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires. Du souvenir qu’il en a gardé, on peut conclure qu’il préféra l’œuvre du Buonarroti :

« Ce carton, dit-il, fut le premier ouvrage où Michel-Ange fit voir son merveilleux talent, et il l’exécuta en concurrence d’un autre qu’avait composé Léonard de Vinci. Ces deux compositions étaient destinées à la salle du Conseil du palais de la Seigneurie. Elles avaient pour sujet la prise de Pise par les Florentins (4). L’admirable Léonard de Vinci avait représenté une bataille de cavaliers et la capture de certains étendards. C’était aussi divinement fait qu’on peut l’imaginer. Dans son carton, Michel-Ange avait montré une quantité de fantassins qui, en raison de la chaleur de l’été, se baignaient dans l'Arno. Appelés au combat, ils courent nus aux armes, et cela avec de si beaux gestes, que jamais ni les anciens ni les modernes n’atteignirent à une telle élévation. Comme je l'ai dit, celui du grand Léonard est aussi très-beau et digne d'admiration. Ces deux cartons étaient placés l'un dans le palais des Médicis, l'autre dans la salle du Pape (5). Tant qu’ils existèrent, ils furent l’école du monde. Et bien que le divin Michel-Ange ait fait la grande chapelle du pape Jules, il n’est jamais, depuis, arrivé à la moitié de la valeur d’une telle œuvre, et son talent n’a jamais retrouvé la vigueur de ces premières études. »

Plus loin, Benvenuto ajoute : « Je m’appliquai continuellement à Florence à me pénétrer du beau style de Michel-Ange, et depuis je ne m’en suis jamais écarté. »

Précisément au temps où il copiait avec un zèle si fervent le carton du Buonarroti, arriva d’Angleterre un sculpteur florentin nommé Pietro Torrigiani. « C’était, racontet-il, un ami de mon maître; chaque jour il lui rendait visite, et ayant vu mes dessins

(1) Raphaël , etc.

(2) Dans la biographie de Bastiano da San Gallo, Vasari dit que le carton de Michel -Ange se voyait « in casa Medici ». M. G. Milanesi a relevé cette erreur (t. VI, p. 433). Un héraut du palais et l’un des commandeurs de la Seigneurie gardaient les clefs de la salle du Pape à Santa Maria Novella, où il était exposé.

(3) Où se trouvaient les fresques de Masaccio.

(4) Vasari dit aussi que c’est la prise de Pise, arrivée en 1406, que voulut représenter Michel-Ange. Quant à Léonard, on sait par ses propres écrits que c’est bien à la bataille d’Anghiari (1440) qu il avait songé. Les deux compositions étant d’ailleurs de pure imagination , chacun pouvait à son gré leur donner un nom quelconque de bataille. La lutte contre Pise préoccupant toujours les Florentins, l’opinion populaire a pu en voir les épisodes dans les deux cartons.

(5) Voir la note 2 , ci-dessus.

et mes travaux, il me dit : « Je suis venu à Florence pour engager le plus de jeunes gens « que je pourrai, car ayant à exécuter une œuvre considérable pour mon Roi, ce sont « de mes Florentins que je veux pour m’aider. Ta manière de travailler et tes dessins « sont plutôt d un sculpteur que d un orfèvre, et comme j'ai à jeter de grands ouvrages « en bronze, je te ferai à la fois riche et vaillant dans ton art. » C’était un homme de belle prestance, plein d’audace ; il avait plutôt l’air d'un fier soldat que d’un sculpteur, surtout à cause de ses gestes étonnants, de sa voix sonore, de son froncement de sourcils capable d’épouvanter les plus braves. »

Benvenuto, alors âgé de dix-huit ans, écoutait volontiers un tel homme, bien fait pour le séduire. Le goût de la nouveauté et des voyages, si naturel chez les jeunes gens bien doués, allait sans doute l’entraîner à la cour de Henri VIII, où il se fût rencontré avec Holbein; mais son admiration pour Michel- Ange lui fit tout à coup prendre Torrigiani en horreur, et cela fut à propos d’un dessin copié d’après le fameux carton. En voyant cette étude, Torrigiani se rappela un triste haut fait de sa jeunesse et le raconta ainsi :

« Etant tout enfants, nous allions, Buonarroti et moi, travailler d’après la chapelle du Masaccio dans l’église du Carminé. Buonarroti avait la manie de se moquer de tous ceux qui dessinaient. Un jour qu’il me donnait ainsi de l’ennui, j’en conçus plus de colère que d’habitude, et ayant fermé la main, je lui donnai un si grand coup de poing sur le nez, que je sentis sous mon poing se briser l’os et le cartilage comme si c’eût été une oublie. Et la marque de ma main lui restera aussi longtemps qu’il vivra. »

« Ces paroles, ajoute Cellini, firent naître une telle haine en moi, qui admirais sans cesse les œuvres du divin Michel -Ange, que loin qu’il me vînt la volonté de l’accompagner en Angleterre, je ne pouvais plus même supporter sa vue. »

Toute sa vie, en effet, Michel-Ange porta la marque de la brutalité de Torrigiani. Le superbe bronze original que l’on voyait en 1878 au palais du Trocadéro (1), portrait du maître exécuté par lui-même, montre bien clairement que le cartilage du nez était brisé. Quant à Torrigiani, certes il fut imprudent le jour où il se vanta devant Benvenuto de ce déplorable exploit, car c’est miracle que celui-ci, tout jeune qu’il fût alors, n’ait pas à sa manière vengé d'une si cruelle offense le maître objet de son culte.

Tout le récit de Cellini est confirmé par Vasari. Torrigiani avait donné pour excuse de son odieuse agression les sarcasmes par lesquels le jeune Buonarroti l’aurait exaspéré. Vasari met tous les torts du côté de Torrigiani, qu’il représente comme envieux et arrogant. « Ne pouvant, dit-il, supporter que personne le surpassât, il gâtait avec ses mains les études de ses camarades, lorsqu’il ne pouvait les égaler; et si les autres s’en offensaient, il en venait tout de suite avec eux à autre chose qu’aux paroles. Il nourrissait contre Michel-Ange une haine particulière, dont le seul motif était de le voir s appliquer studieusement à l’art, et de savoir que secrètement, la nuit et les jours de fête, Buonarroti dessinait à la maison; d’où la supériorité du jeune artiste sur tous les autres et les caresses qu’il recevait de Laurent le Magnifique. Tout cela inspirait une jalousie sauvage à Torrigiani, qui* recherchait sans cesse les occasions de l’offenser par

(1) De la collection de M. Eugène Piot.

ses actes ou par ses paroles. Un jour ils en vinrent aux mains, et Torrigiani donna un si violent coup de poing sur le nez de Michel-Ange, qu’il le lui brisa, et que celui-ci porta toute sa vie la marque de la cassure. »

Intimement lié avec Michel-Ange, Vasari devait tenir de lui les détails de cette anecdote, de sorte que l'on a ainsi les deux versions. Laurent de Médicis chérissait Michel-Ange; sa colère fut extrême, et le coupable dut s’enfuir de Florence pour échapper au châtiment qui lui eût été sévèrement infligé. Vasari le nomme Torrigiano Torrigiani; Cellini, Pietro Torrigiani, et c’est lui qui a raison (i). Malgré son caractère emporté, qu’il expia cruellement, ce Florentin fut un sculpteur de talent. Il travailla d'abord à Rome auprès d’Alexandre VI Borgia, suivit quelque temps le métier des armes, puis il revint à son art. Emmené en Angleterre par des négociants florentins, il y fut chargé d’élever dans l'église de Westminster le monument funèbre de Henri VII. C’était le travail en bronze auquel il voulait faire concourir le jeune Benvenuto. S’il ne réussit pas auprès de lui, par contre, à la même époque, il passa, étant à Florence, des contrats avec plusieurs autres artistes (2), ainsi que cela a été relevé par M. G. Milanesi. Après avoir séjourné quelques années encore en Angleterre, il se rendit en Espagne, où il mourut en 1528, après y avoir exécuté de beaux travaux. Vasari raconte qu’irrité de ne pas avoir été payé aussi honorablement qu'il s’y attendait pour une Madone avec l' Enfant Jésus , Torrigiani en conçut une telle rage qu’aussitôt il alla mutiler son œuvre, et que, arrêté pour ce fait et traduit comme hérétique devant le tribunal de l’Inquisition, il se serait laissé mourir de faim dans sa prison pour échapper à la honte du supplice.

Ce culte pour Michel-Ange, qui avait causé l'aversion de Benvenuto pour Torrigiani, peut avoir suscité aussi, bien qu'il ne le dise pas, sa haine contre Baccio Bandinelli. En effet, si l’on en croit Vasari, et son assertion doit avoir d’autant plus de crédit qu’on le sait généralement porté à la bienveillance, Bandinelli, par jalousie haineuse contre l’œuvre d'un maître qu’il s’efforcait d'imiter, mais qu’il se sentait à tout jamais impuissant à égaler, aurait détruit, profitant d’un moment de troubles politiques, les fameux cartons qui avaient été l’enseignement de toute une génération d’artistes.

Un crime aussi bas, s’il était définitivement démontré, devrait pour toujours vouer son auteur au mépris, et légitimerait les sentiments d’horreur que le Baccio inspirait à 1 admirateur convaincu du Buonarroti. Rivaux, Cellini et Bandinelli se retrouveront presque toute leur vie en présence, soit à Rome, soit à Florence, et l’on peut pressentir à quel degré de violence l’origine de leur inimitié dut les conduire par la suite.

Après avoir décliné les offres de Torrigiani, Cellini entra chez l’orfévre Francesco Salimbene ; mais il devait bientôt le quitter pour courir à Rome, l 'aima cittù, le rêve de tous les jeunes artistes. Un beau soir de l’année 1518 ou 1519, sans préméditation, avec l’insouciance et l’audace de ses dix-huit ans, il partit dans les circonstances qu’il rapporte ainsi :

(1) Un document d’archives relevé par M. G. Milanesi dans ses notes à Vasari, t. IV, constate que Pietro, fils d’ Antonio Torrigiani, naquit le 24 novembre 1472.

(2) Voir Vasari, édition G. Milanesi, t. IV, p. 262, notes.

« Un certain Giovanni Battista, appelé il Tasso, sculpteur en bois, jeune homme précisément de mon âge, se prit à me dire que si je voulais aller à Rome, volontiers il viendrait avec moi. Nous discourions ainsi après le dîner, et comme j étais en querelle avec mon père à cause de cette maudite flûte, je répondis à Tasso : « Tu es capable de « dire des paroles, mais non d’agir. » Tasso reprit : « Je me suis moi -même fâché avec « ma mère; et si j’avais seulement assez de quattrini pour aller jusqu’à Rome, je ne me « soucierais nullement de retourner sur mes pas pour fermer la petite boutique que « j’occupe. » A ces paroles, je lui dis que si c’était cela qui le retenait, j’avais à point assez de quattrini pour nous faire aller tous deux jusqu’à Rome. Conversant toujours de même, en cheminant, nous nous trouvâmes, sans y avoir songé, à la porte San Pietro Gattolini : « Mon Tasso, m’écriai -je alors, ceci est l’œuvre de Dieu si nous sommes « arrivés à cette porte, car ni toi ni moi ne nous en étions doutés; et puisque me voilà « ici, il me semble que j’ai fait la moitié du chemin. » Ainsi d’accord, nous poursuivîmes notre voyage, non sans nous exclamer : « Qu’est -ce que ce soir vont dire nos vieux « parents ! » Cependant, nous convînmes de repousser cette pensée jusqu’à notre arrivée à Rome. Nous liâmes nos tabliers derrière le dos, et, presque sans mot dire, nous allâmes jusqu’à Sienne. »

Arrivé à Sienne, Tasso parut pourtant regretter son escapade; il prétexta un mal de pied pour s’arrêter ou rebrousser chemin. Plus déterminé, Benvenuto lui fit honte : « Eh ! par Dieu ! nos amis riraient bien si, nous ayant vus partir pour Rome, ils savaient que nous n’avons pas le courage de dépasser Sienne! » Ce propos décida le camarade, qui reprit sa belle humeur naturelle, et voilà nos deux jeunes gens cheminant sur la grande route de Sienne à Rome, Tasso riant et chantant, Benvenuto lui tenant tête. Heureux âge! Le monde leur appartenait. N’avaient-ils pas une poignée de quattrini pour gagner la grande ville, leurs tabliers sur le dos pour se mettre à 1 œuvre en ai rivant, et assez de talent pour trouver tout de suite un emploi! Pourtant, Tasso ne tarda pas à retourner à Florence.

Benvenuto avait dix-neuf ans lorsqu’il arrivait ainsi pour la première fois à Rome; c’était le temps, à jamais glorieux pour les arts, du pontificat de Léon X. Il y resta deux années, qu’il sut employer fructueusement à exécuter des travaux d’orfèvrerie chez Giovanni Firenzuola et chez le Milanais Pagolo Arsagno. Déjà il gagnait assez d’argent pour en faire parvenir une partie à son père et contribuer à soutenir sa famille ; et pourtant il réservait une portion de son temps à l’étude des antiques, qu’il dessinait avec assiduité.

Les prières de maître Giovanni rappelèrent Benvenuto à Florence ; mais son caractère irritable l’avant entraîné dans des rixes (ce ne sont ni les premières ni les deinières de cette vie agitée), il fut exposé cette fois à toutes les rigueurs du conseil des Huit (i). Heureux de pouvoir s’y soustraire par la fuite, cest à Rome quil se réfugia.

La carrière artistique de Cellini se divise en trois grandes périodes : d abord, sa vie

(i) Ce conseil des Huit était l’ancienne magistrature criminelle de Florence. On doit se garder de lui attribuer une importance politique analogue à celle du conseil des Dix de la Sérénissime République de Venise.

RECHERCHES SUR SA VIE

à Rome auprès des papes Clément VII et Paul III, de 1523 à 1540; ensuite, son séjour en France à la cour de François Ier, de 1540 à 1544; enfin, son retour dans sa patrie, où il se mit au service de Cosme Ior, y demeurant jusqu’à sa mort, c’est-à-dire de ï544 à 1571.

A Rome, il se livra surtout à des travaux de bijouterie et d’orfèvrerie; il grava des médailles, des sceaux de cardinaux et des coins de monnaie. Durant son séjour en France, sans négliger ces diverses branches de son talent, il devint sculpteur. A Florence enfin, la statuaire fut l’objet de ses plus constants efforts et de sa plus haute ambition, sans que jamais pourtant il ait complètement renoncé à l’orfèvrerie, cet art délicat et séduisant que tant d’autres excellents artistes des quinzième et seizième siècles ont comme lui tenu à honneur de pratiquer.

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