CHAPITRE DEUXIÈME
Benvenuto à Rome. — Pontificat de Clément VII. — L'évêque de Salamanque. — Siège du fort Saint- Ange. — L’artiste devenu artilleur. — Recherches de M. Bertolotti. — Séjours à Mantoue et à Florence. — Retour à Rome. — Emploi à la Monnaie. — Mort de Cecchino del Piffero. — Terrible vengeance. — Les orfèvres Pompeo et Tobia.
envenuto cheminait sur la grande route et avait déjà passé Sienne, SJf lorsqu’il apprit, en croisant le courrier, que le cardinal Jules de Médicis venait d’être élu Pape. Ce fut en 1523 que Clément VII monta sur le jj \ùÆ>i trône pontifical. L’artiste avait donc vingt-trois ans quand il revenait ainsi à Rome; cette fois, il s’v fixa pour une longue et laborieuse période de sa vie, et il ne tarda pas, malgré sa jeunesse, à s'y faire remarquer comme un des meilleurs praticiens de son art.
Il travailla d'abord dans la boutique de Santi, dirigée par l’habile orfèvre Luca Agnolo de Jesi. Là, il eut occasion d’exécuter deux grands flambeaux d’argent pour l’évêque de Salamanque, sur les dessins du Fattore, ainsi que diverses montures de bijoux, notamment pour une belle dame romaine, femme du banquier Agostino Chigi. Mais à la suite d’un différend survenu avec Luca Agnolo, il loua une partie de la boutique d un Milanais nommé Giovanpiero délia Tacca; et peu de temps après, encouragé par donna Porzia Chigi, on le vit ouvrir avec succès une boutique entièrement à lui, devenant ainsi un artiste désormais indépendant.
Une autre circonstance attira l’attention sur Benvenuto, non comme orfèvre, mais comme musicien. « A cette époque, dit -il, il arriva qu’un certain Gian Jacomo de Césène, excellent joueur de fifre, me fit proposer par Lorenzo, le trombone de Lucques, celui qui est aujourd’hui au service de notre duc, de me joindre à leur bande pour faire avec mon cornet la partie de soprano, et jouer plusieurs beaux motets de leur choix devant le Pape, le premier jour d’août. Malgré le vif désir que j avais de terminer le beau vase commencé, comme la musique est un art admirable en soi, et que je pensai par là satisfaire mon vieux père, je fus content de me réunir à eux. »
Le souvenir de Cellini est parfaitement exact. Ce Gian Jacomo qui 1 embaucha dans la musique du Pape se retrouve en effet dans les registres de trésorerie des années 1 523 et 1524. On v apprend qu’il avait nom Berardini, et que lui aussi ne s’adonnait pas seulement à la musique, puisqu’il exécutait en outre des ouvrages de marqueterie. Comme fifre, il touchait les appointements de toute sa bande, de sorte que le nom de Benvenuto ne figure pas sur le document ( 1 ).
(1) Voici d’ailleurs le texte du document : « Et a di 23 febrajo 1523 dati a Giouan Giacomo De Beral-
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Le cornet fut remarqué; Clément VII demanda son nom, et se souvint aussitôt qu’il avait connu maître Giovanni Cellini à Florence. Il s’intéressa dès lors au jeune orfèvre et lui fit donner quelques travaux. Bientôt les prélats, à l’exemple du Pape, lui en confièrent à leur tour, dont quelques-uns plus importants, parmi lesquels il y a lieu de noter de grandes aiguières pour l’évêque de Salamanque, et pour les cardinaux Cibo, Cornaro, Ridolfi et Salviati.
En même temps qu’il demandait une aiguière à Benvenuto, le prélat espagnol en commandait une autre à Luca Agnolo : toutes deux devaient être exécutées sur les dessins du Fattore. C’était mettre les deux orfèvres en rivalité directe ; cependant il arriva tout autre chose que ce que l'on pouvait prévoir. La belle exécution de l’ouvrage de Cellini désarma Luca Agnolo, et tandis que les deux rivaux se réconciliaient, ce fut avec l’évêque que le jeune artiste eut bientôt de terribles démêlés. Mgr de Salamanque était fort satisfait de son aiguière ; glorieux de la posséder, il la montrait à tous les visiteurs. Mais dans son impatience il n en avait pas trouvé 1 exécution assez rapide , et il menaçait, par représailles, d'en faire attendre longtemps le payement. Or il advint quun maladroit ayant abîmé le vase, on l’apporta secrètement à réparer; Benvenuto s’en ressaisit avec empressement et ne voulut plus le rendre sans avoir reçu son argent, montrant déjà dans cette circonstance ce caractère intraitable qui ne sut jamais se plier aux caprices des grands.
« Le vase étant ainsi revenu dans mes mains, dit-il, je promis de le réparer promptement; ce que je fis. Il m’avait été apporté avant le dîner. A vingt-deux heures (i), le même individu revint tout en sueur, ayant couru pendant tout le chemin, parce que Monseigneur l’avait demandé de nouveau pour le montrer à quelques autres gentilshommes. Ce majordome ne me laissait pas lui répondre, répétant toujours : « Vite, vite, apporte « ce vase ! » Pour moi qui entendais travailler à mon aise et ne pas le lui donner, je lui dis quil ne me convenait pas de me dépêcher. Ce serviteur entra dans une telle colère, qu’il fit mine de dégainer et de pénétrer de force dans ma boutique. Les armes à la main, je lui en fermai l’accès en lui adressant les paroles les plus menaçantes, et je lui dis : « Je ne veux pas te le donner; mais va rapporter à Monseigneur ton patron que « je veux toucher le prix de mon travail avant quil sorte de cette boutique. » Voyant quil n obtenait rien par les bravades, il se mit à me prier comme on prie devant la Croix, promettant que si je le lui donnais, il ferait tant que je serais payé. Ces paroles ne purent ébranler ma détermination ; et comme je lui répétais toujours la même chose, il finit par désespérer de réussir, et jura de revenir avec tant d’Espagnols, qu’ils me tailleraient en morceaux. Il partit en courant, et sur ces entrefaites, moi qui croyais de telles gens assez capables de ces assassinats, je me promis de me défendre courageusement. Je préparai une excellente escopette dont je me servais pour chasser, en disant
dims piffaro per conto di una tauola intarsiata ducati 35 di caméra, porto il detto contanti . D. 3s
« Et a di 30 9br0 1524 alli piffari di Castello duchatti uintidi caméra portoGiou. Giacomo contanti. D. 20 ( Reg. Tcsoreria segret., 1523-1527). » — Voir Benvenuto Cellini a Borna e gli orefici che lavorarono per i Papi nella prima metà dcl sec • XVI, par le chev. A. Bertolotti. Archivio storico di Roma , 1875.
(1) La journée de vingt-quatre heures commençait alors au coucher du soleil. Vingt-deux heures veut donc dire deux heures avant la fin du jour.
à part moi : « A qui me prend mon bien et le fruit de mon labeur, puis-je encore « permettre de m’arracher la vie? » Tandis que je me livrais à ces réflexions, un grand nombre d'Espagnols parurent avec leur maître d’hôtel, qui de son ton arrogant leur cria d’entrer, de prendre le vase et de me donner la bastonnade. A ces mots, je leur montrai la gueule de mon escopette, qui était toute prête, la mèche allumée, et je m’écriai : « Marauds, traîtres! est-ce ainsi que, dans une ville comme Rome, on met à sac les « maisons et les boutiques! Autant d entre vous, voleurs, approcheront de cette porte, « autant avec cette escopette j’en ferai tomber morts ! » Puis je tournai le canon vers le maître d’hôtel, en l’ajustant : « Et toi, larron, qui les ameutes, je veux que tu sois le « premier à mourir! » Aussitôt il donna des talons à un genet qu’il montait, et s’enfuit à toute bride. A cette grande rumeur, les voisins s’étaient rassemblés; et plusieurs gentilshommes romains qui passaient s’écrièrent : « Tue-les donc, ces marauds, car « nous t’aiderons ! » Ces paroles les remplirent d’une telle épouvante qu’ils se sauvèrent tous. »
Quand l’évêque sut l'affaire, il fut doublement irrité, et du scandale causé par ses gens, et de leur insuccès. Il fit dire à l’artiste de porter le vase et qu’il serait payé; sinon, que le plus grand morceau qui resterait de lui serait ses oreilles. Benvenuto ne céda pas davantage : il fallut l’intervention de plusieurs hauts personnages pour le décider à se rendre chez le prélat. Toutefois il ny alla qu armé jusqu aux dents, et aucune menace ne lui fit se dessaisir du vase avant que son argent lui fût compté.
Que les choses se soient passées exactement ainsi, on n’en a d’autre témoignage que celui des Mémoires de l’artiste; mais que celui-ci ait été en effet en relation avec l’évêque de Salamanque, on en a 1 indice assez certain par un document espagnol du dix-septième siècle, retrouvé dans le sanctuaire de Notre-Dame del Pilar, et dont nous aurons occasion de parler plus loin (i). Ce document fait connaître le nom du prélat, Don Francisco Cabrera y Bobadilla (2).
Benvenuto était arrivé à cette période de la vie où un jeune homme a dû apprendre
de ses maîtres tout ce que ceux-ci peuvent lui enseigner. Cest alors à lui-même quil appartient de se former. L’étude de la nature, la comparaison attentive des beaux ouvrages, le contact des grands artistes, assurent dès lors à chacun, selon ses facultés et ses aptitudes, le complet développement de son intelligence artistique.
Toujours fervent dans son culte pour Michel- Ange, Benvenuto allait dessiner à la Sixtine; il dessinait aussi d’après Raphaël dans le palais d Agostino Chigi, aujourdhui la Farnesina. C’est là que le richissime banquier siennois « dépensait en roi une fortune acquise en marchand », selon le propos de son petit-fils le pape Alexandre VII. Agostino Chigi fut alors le premier Mécène de Rome et le plus grand protecteur de Raphaël après Jules II et Léon X (3). Dans ce palais, pour la construction duquel l’intelligent amateur avait eu soin de rechercher le concours du maître, et qui était bientôt devenu le plus somptueux de Rome, le Sanzio avait peint son admirable
(1) Voir au Catalogue des pièces attribuées à Cellini, la notice sur la grenade de Notre-Dame del Pilai.
(2) Voir Recherches sur I orfèvrerie en Espagne au Moyen Age et à la Renaissance, par le baron Ch. Davillier. Paris, Quantin, 1879.
(3) Voir Raphaël, par M. E. Muntz.
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Triomphe de Galatée; secondé par ses disciples, Jules Romain, le Fattore et Jean d'Udine, il avait également décoré une vaste loggia de toute une série de fresques se rapportant au mythe de l’Amour et Psyché.
Malgré sa passion et ses préférences pour Michel-Ange, Cellini savait donc s’instruire à la grande école du maître d’Urbin. D’ailleurs, ardent à toute chose, dès qu’il voyait un artiste exceller dans une branche de l’art, il s’efforcait, par une louable émulation, de rivaliser avec lui. Le talent de Luca Agnolo l’avait excité à s’appliquer avec plus de zèle à l’orfèvrerie. Il voulut essayer aussi de lutter avec Lautizio de Pérouse, qui gravait en creux les sceaux des cardinaux, et avec le Milanais Caradosso, dont les médailles, les plaquettes et les crucifix étaient justement admirés comme des œuvres du premier mérite dans leur genre. Le Florentin Amerigo émaillait avec une rare habileté : Cellini voulut être émailleur. Les difficultés qu’il rencontrait dans ces travaux divers, encore nouveaux pour lui, loin de le rebuter, ne faisaient que redoubler son énergie. C’était bien là le labor improbits ! cette laborieuse opiniâtreté chantée par Horace.
S’il avait l’esprit attentif aux travaux de ses contemporains, il ne négligeait pas non plus de s’instruire par l’étude des antiques. La peste sévissait à Rome ; pour se distraire de ce lugubre spectacle, il allait prendre part aux fouilles dans la campagne, tout en chassant avec une escopette qu’il s’était fabriquée lui-même. Pourtant, il fut atteint à son tour par le terrible mal, et faillit mourir.
Quand le fléau fut passé, ceux qui se retrouvèrent vivants songèrent d'abord à se divertir; les réunions d’artistes prirent alors un caractère de complète cordialité, et eurent plus d’entrain que jamais. Dans le groupe auquel se mêlait Cellini, on remarquait Jules Romain, Gian Francesco Penni, dit le Fattore, et le sculpteur siennois Michel- Ange (i), qui était le chef de la bande joyeuse. Il faut lire dans les Mémoires le récit d'une de ces fêtes folles, dont Fragonard, dit-on, s’est un jour inspiré (2).
Mais à ces temps de gaieté allaient bientôt succéder des jours terribles et bien douloureux pour les arts. La guerre était par toute l’Italie. Charles-Quint ayant désaffectionné la plupart de ses alliés, le vaincu de Pavie, d’accord avec les Vénitiens, recommençait la guerre. Clément VII, esprit prudent, porté par goût à la paix, mais irrésolu, après avoir un instant pris parti pour François Ior, n’osa pas rompre ouvertement avec l’Empereur. Faute d’argent, il venait de licencier les Bandes que lui avait envoyées Jean de Médicis. Ces troupes, d’ailleurs, commettaient tant d’excès, qu’il y avait danger de rester dans les boutiques. Pour travailler en sûreté, Cellini avait dû se retirer dans une petite maison derrière les Banques.
Dès qu’il sut que le Pape était à peu près dépourvu de soldats, Bourbon, par une audace qui devait lui être personnellement fatale, fit marcher rapidement son armée sur Rome. Voici comment Cellini raconte cet événement : « Pour cette raison (l’approche de Bourbon), tout le monde dans la ville prit les armes. J’étais intime ami d’Alessandro,
(1) H. de Latouche ( Revue de Paris, novembre et décembre 1832) et Jules Janin ( Revue de Paris, juillet et août 1833), confondant Michel- Ange de Sienne avecleBuonarroti,ont fait jouer au grand Florentin un rôle de joyeux compère tout à fait en désaccord avec son humeur réservée.
(2) « Cette scène, dit H. de Latouche, il faut la voir reproduite dans un tableau qu’elle a inspiré à M. Fragonard. » Nous ne connaissons pas cette toile.
fils de Piero del Bene, et comme déjà, au temps où les Colonna étaient venus à Rome, il m’avait prié de garder sa maison, en ce péril encore plus grand, il me demanda de réunir cinquante camarades, ainsi que je l’avais fait la première fois, et de me mettre à leur tête. Je pris donc cinquante braves jeunes gens, et nous occupâmes sa maison, bien payés et bien traités. L'armée de Bourbon parut bientôt aux portes de la ville. Alessandro del Bene m’ayant demandé de l’accompagner, un des meilleurs de la troupe et moi nous allâmes avec lui. En chemin, un jeune homme nommé Cecchino délia Casa se joignit à nous. Quand nous eûmes atteint les murs du Campo Santo, nous découvrîmes cette surprenante armée qui déjà s’efforcait de pénétrer. A l’endroit de la muraille dont nous nous étions approchés, on voyait étendus morts un grand nombre de jeunes hommes de la troupe des assaillants, et l’on s’y battait avec acharnement, au milieu d’un nuage de poussière aussi épais qu’on peut se le figurer. M’adressant à Alessandro, je lui dis : « Retournons à la maison aussi vite que possible ; je ne vois plus rien à faire ici, car « les uns montent et les autres s’enfuient. » Alessandro épouvanté répondit : « Plût à « Dieu que nous n’v fussions pas venus ! » Et il fit un mouvement comme pour fuir en toute hâte. Mais je repris : « Puisque vous m’avez amené ici, il faut absolument que « nous y fassions quelque action digne d’un homme. » Je tournai alors mon arquebuse vers un groupe où les combattants étaient plus nombreux et plus pressés, et je visai l’un d’entre eux que je voyais dominer les autres, précisément au milieu. Mais le nuage était trop épais pour me laisser distinguer s’il était à cheval ou à pied. Je me hâtai de dire à Alessandro et à Cecchino de décharger leurs arquebuses, et je les postai de manière à éviter les balles des assiégeants. Quand nous eûmes tiré chacun deux fois, je regardai par-dessus le mur avec précaution, et je remarquai une confusion extraordinaire parmi les ennemis. Comme je l’ai su depuis, une de nos arquebusades avait tué Bourbon, qui était précisément ce personnage que j’avais remarqué parce qu’il dominait les autres. »
Après ce coup heureux, dont l’authenticité n’est pas démontrée, bien qu’on sache que Bourbon soit en effet mort ce jour-là en donnant l’assaut des murailles (i), Benvenuto, se retirant avec ses compagnons, se trouva enfermé dans le château Saint-Ange :
« Le gouverneur du château ayant voulu faire baisser la herse, il s’ouvrit un petit espace libre devant nous, et nous entrâmes tous les quatre. Une fois dedans, je fus pris par le capitaine Pallone des Médicis, qui me donna ordre de quitter Alessandro, parce que j’étais de la troupe du château, et je dus obéir bien malgré moi. »
Cellini montait sur le bastion juste au moment où le Pape entrait dans le fort par les corridors. Dès le début du siège, les circonstances le firent artilleur, et c’est un point de ses récits qui rencontre le plus d’incrédules : « Je m’approchai, dit-il, de quelques pièces que desservait un bombardier nommé Giuliano, lequel était Florentin. Celui-ci ayant mis la tête à l’embrasure d’un créneau, voyait l’ennemi saccager sa pauvre maison, brutaliser sa femme et ses enfants. Dans la crainte d'atteindre les siens, il n’osait plus faire feu; il avait donc jeté sa mèche à terre, et, en se lamentant, il se déchirait le visage. Plusieurs autres bombardiers en faisaient autant. Voyant cela, je pris une de ces mèches, et me
(1) Voir Brantôme, Vies des hommes illustres et grands capitaines etrangers , discours XX.
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faisant aider par quelques-uns qui étaient plus de sang-froid, je braquai plusieurs sacres et fauconneaux là où j’en reconnus futilité, et je tuai ainsi beaucoup de monde à l’ennemi. Autrement, ceux qui étaient entrés dans Rome ce matin-là auraient marché droit sur le château, et ils auraient pu y pénétrer d’autant plus facilement qu’ils n’étaient pas inquiétés par l’artillerie... Je continuai ainsi durant toute la journée. Le soir, tandis que l’armée entrait dans Rome par le Transtevère, le pape Clément donna le commandement de toute l’artillerie à un grand seigneur romain nommé messer Antonio Santa Croce, qui tout aussitôt vint à moi, me fit beaucoup de compliments, et me posta au point culminant du château qui s’appelle l’Ange, avec cinq excellentes pièces. De cette place, la vue s’étend tout autour, et sur les Prati, et sur la ville. Ce gentilhomme mit sous mes ordres le nombre d’aides nécessaire à la manœuvre, me compta une avance de solde, me fit donner du pain et un peu de vin, et me pria de continuer comme j’avais commencé. Je me trouvais tant d’aptitude à cette profession, que je m’y donnais plus volontiers et que j’y réussissais peut-être mieux qu’à celle que j’avais jusqu’alors considérée comme la mienne. »
Si l’on en croit le nouvel artilleur, non content d’avoir tué Bourbon d’un coup d’arquebuse, il aurait blessé dans une décharge de mitraille le prince d'Orange, cet autre traître à la France, qui, on le sait, faillit périr au siège de Rome. Qu’y a-t-il de vrai dans ces prouesses et dans nombre d’autres racontées avec complaisance par l’auteur de la Vitàf Nous croyons, pour notre part, à une assez bonne dose de hâblerie, et nous imaginons qu’il y aurait quelque peu à rabattre de tant de hauts faits. Mais l’incrédulité a certainement été trop loin lorsqu’elle n’a plus voulu voir dans les récits de Benvenuto artilleur qu’une pure fiction. Il était au contraire tout naturel que, jeté par les circonstances au milieu des assiégés, un jeune homme de vingt-sept ans, habitué dès son enfance au maniement des armes et d’humeur batailleuse, plutôt que de demeurer inactif, alors que son métier d'orfévre se trouvait hors de saison, ait cherché un emploi là où les bras manquaient, c’est-à-dire parmi ceux qui défendaient les bastions. N’avonsnous pas vu de nos jours de vaillants artistes, dans des temps pareillement douloureux, s’improviser aussi soldats? Les historiens du temps s’accordent d’ailleurs à dire que Rome et le fort Saint-Ange ne furent défendus que par des hommes rassemblés à la hâte et la plupart inexpérimentés dans le métier des armes. Un autre sculpteur florentin, Raffaello da Montelupo, raconte à son tour dans ses Mémoires (i), que n’ayant encore que vingt-trois ans, il remplit avec son maître le même office de canonnier durant le siège du château Saint-Ange. D’après son récit, on voit que tous ceux qui se présentaient étaient aussitôt enrôlés pour le service de l’artillerie.
On conçoit qu’au milieu du désordre causé par des événements aussi imprévus, les comptes pontificaux aient été tenus alors avec beaucoup d’irrégularité. Pourtant, tout incomplets qu’ils soient, ces comptes permettent de contrôler sur plusieurs détails les assertions de Cellini, et de conclure à la véracité de l’ensemble de son récit, quant à
(i) Il n’est malheureusement venu jusqu’à nous qu’un court fragment de ces Mémoires. M. Gaetano Milanesi l’a réimprimé au tome IV de son édition de Vasari. Raffaello se trompe de deux jours sur la date à laquelle on dut se réfugier au château Saint -Ange; mais son récit, tout en donnant quelques autres particularités, concorde avec celui de Cellini.
BENVENUTO CELE INI.
ce qui concerne son rôle durant le siège. En effet, l’auteur de la Vita ne mentionne pas seulement parmi les assiégés d’importants personnages, entre autres plusieurs cardinaux, dont les documents contemporains confirment la présence et sur lesquels il était facile à tout le monde d'être renseigné même après coup ; il se montre encore parfaitement au courant du rôle joué par des personnages secondaires, et jusque par les plus obscurs défenseurs du château, au milieu desquels il prétend avoir combattu. Ceux-ci, dont il indique les noms et les fonctions, se retrouvent sur les registres de comptabilité; et ce rapprochement, qui ne porte que sur des points de détail, mérite d’autant plus d’être relevé ici, qu'il établit d’une manière plus imprévue et plus certaine le degré de créance qu’on doit accorder aux assertions de l’artiste.
En effet, dans ces comptes que l'on tenait encore au moment où se faisaient en toute hâte les préparatifs de défense, comptes interrompus le 4 mai 1527, c’est-à-dire la veille de l'entrée de l’armée de Bourbon dans Rome, non -seulement on voit figurer à plusieurs reprises le nom d’Antonio Santa Croce, ce gentilhomme romain auquel Cellini dit que le Pape donna le commandement des artilleurs dès le premier jour du siège; mais encore on y rencontre ce Giuliano qui se désespérait en voyant, du haut du fort, le sac de sa pauvre maison, et qui n’osait tirer, de peur d’atteindre sa famille. On remarque qu’il touchait son salaire parmi les autres bombardiers en l’année 1527, et l’on apprend que c’était une sorte d’ingénieur militaire chargé de travaux spéciaux. On y retrouve ensuite un capitaine Pallone (1), qui ne peut être que ce capitaine Pallone de Medici (2), celui qui sépara Benvenuto de son compagnon à leur entrée dans le fort.
Sur les mêmes registres, on voit aussi, à deux reprises, le nom d’un Benvenuto. La première fois, un Domenico Bonnissignio a mandat « de payer à Benvenuto, bombardier, une somme de six ducats d’or, à dix jules le ducat, pour salaire et récompense de deux mois, celui de mars écoulé et celui d'avril courant, à raison de trois ducats par chaque mois ».
Une seconde fois, le même personnage doit payer audit bombardier Benvenuto six ducats pour sa provision, et cela en date du 17 janvier.
M. Bertolotti, à qui l’on doit la découverte de ces pièces intéressantes, a constaté que tandis que Giuliano se retrouve toujours sur le registre des bombardiers, soit avant, soit après le sac de Rome, il n’en est pas de même de ce Benvenuto dont on ne rencontre le nom qu'en 1527, et cela peu de temps avant et peu de temps après le siège. Le savant archiviste hésite pourtant à reconnaître dans ce bombardier l’orfévre florentin, et ne croit pas pouvoir l’identifier avec lui. Deux raisons nous ont fait tout d’abord partager ses doutes. D'abord, selon le récit des Mémoires, on ne voit Cellini artilleur que le premier jour du siège, c’est-à-dire le 5 mai; tandis que, d’après les registres, 1 ordonnancement, comme on dirait aujourd’hui, du premier mandat en sa faveur est du 14 avril
(1) A. Bertolotti, Benvenuto Cellini a Roma , etc.
(2) « Pro infrascriptis capitaneis... Capitaneo Marcello Palonio Romano,lib. 180 plumbi , etc. » ( Registre des mandats, 1527.) Cet officier aurait passé ensuite comme plusieurs autres au service des ducs de Toscane. En effet, dans un livre de comptes, Dcbitori e Crediton , de la maison de Médicis ( Guardaroba , lettre C, p. 71), on retrouve un Pallone de’ Medici, qui reçut sa solde de 1555 à 1572. (Tassi.)
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et porte le payement de deux mois de solde, mars et avril. Ensuite, toujours d'après les Mémoires, l’artiste semblerait avoir quitté Rome tout aussitôt après la capitulation du fort ; et le registre des mandats indique au contraire le bombardier Benvenuto comme ayant touché un dernier mois de solde le 17 janvier, c’est-à-dire trente -neuf jours après la capitulation, qui avait eu lieu le 9 décembre.
Cependant la comparaison attentive des documents nous a porté ensuite à une opinion différente. D’abord, puisque les autres artilleurs figurent sur le registre longtemps avant et longtemps après le siège, tandis que ce Benvenuto ne s’y voit que dans les deux mois précédents et dans le mois suivant, ce fut donc un bombardier, non de profession, mais de circonstance, comme Cellini. Voilà un premier rapprochement entre eux.
D’autre part, ne serait-il pas naturel d’admettre que le Saint-Père, qui avait vu un instant Rome à la merci des Colonna, et qui avait dû licencier les soldats provenant des Bandes de Jean de Médicis, non- seulement par économie, mais aussi pour soustraire la ville à leurs déprédations, ait songé à assurer les services les plus indispensables en armant quelques hommes de bonne volonté, et cela à commencer par les gens de sa maison? Or, Cellini, qui était un excellent fifre de la maison du Saint-Père, était encore mieux fait pour être un excellent artilleur. Le bruit de la poudre ne l’effrayait pas, et s'exercer au maniement des grosses pièces ne pouvait être qu’un plaisir pour lui. Et qu’on ne croie pas que cette supposition soit une simple fantaisie, car on va voir combien elle concorderait avec les détails du récit et comment elle en expliquerait même les obscurités. Entré dans le fort, l'orfévre est aussitôt pris par le capitaine Pallone, qui l’oblige malgré lui à quitter Alessandro del Bene : « Subito ch’ io fuientrato, mi prese il capitan Pallone de’ Medici , perche essendo 10 délia famiglia del Castello... » La raison du capitaine, c’est que Cellini est « délia famiglia del Castello »; cette expression peut sans doute vouloir dire « de la maison du Pape », dont il faisait partie comme fifre; mais elle signifie plus naturellement encore « de la troupe du château Saint -Ange ». En effet, quand l’auteur veut parler des hommes d’armes ou des soldats du bargello, il dit habituellement « la famiglia del bargello ». Alors s’explique sans peine 1 ordre du capitaine et l’obligation pour Cellini de se soumettre. Si c’est bien lui qui avait touché deux mois de solde pour mars et avril, en revanche, il n’avait rien touché pour le mois de mai, sans doute parce qu'il préférait demeurer libre de guerroyer en partisan, pour la ■ défense de la maison de son ami Alessandro del Bene, et avoir ainsi à commander cinquante hommes, au lieu de demeurer en véritable soldat au service du fort. Mais puisqu’il y était rentré, il comprit qu’il n’avait plus le choix, et il obéit. Que fit-il alors? Il monta sans hésiter aux bastions : « Cosï salitomi su al mastio »; il alla droit aux pièces d'artillerie confiées à la garde d’un bombardier florentin appelé Giuliano, et il se mit à les manœuvrer, non pas en novice qui y toucherait pour la première fois, mais en homme qui en a déjà la pratique.
Et si l’on relit avec attention le texte des Mémoires, on sent que ce n’est pas par hasard que l'artiste montait à ce bastion, mais qu'il allait rejoindre, dans un lieu bien connu de lui, un artilleur qui était sans doute celui-là même auprès duquel il s'était
exercé aux mois de mars et d’avril. Or, Benvenuto artilleur, et Giuliano artilleur,
réunis dans ce passage du texte de la Vita, le sont également sur le registre des mandats (i).
Les dernières lignes de ce document de comptabilité nous montrent l’artilleur Benvenuto recevant encore un payement à la date du 17 janvier. Or, de ce que l'artiste ne rapporte rien de ses faits et gestes entre la capitulation et son départ, on en croyait pouvoir conclure que ce départ avait été immédiat; mais aucun mot de son récit n’établissant qu'il en fut ainsi, nous ne voyons là nulle objection à admettre, comme c’est en effet naturel, qu’il soit encore resté à Rome durant les quelques semaines qui séparent le 9 décembre, jour de la capitulation, du 17 janvier, jour auquel il aurait reçu son dernier mois de solde.
Voici d'ailleurs le passage même des Mémoires : « Ivi a pochi giorni si fece l’ accorda.
10 me ne andaicon il signor Orazio Baglioni insiems cou trecento compagni alla voila di Perugia. » Nous croyons pouvoir le traduire ainsi : « Peu de jours après. On régla les conditions (de la capitulation). Je m’en allai à Pérouse rejoindre (2) avec trois cents hommes le seigneur Orazio Baglioni. »
Cette interprétation du texte serait d’accord avec les faits de l’histoire. En effet selon Varchi, quelques jours avant qu'on fit l’accord pour la reddition de la place, Orazio était bravement sorti du château Saint-Ange avec un compagnon d’armes, Renzo da Ceri. Ce dernier, surpris par les Impériaux, avait été fait prisonnier, tandis qu’Orazio réussissait à gagner Pérouse sain et sauf, et y ralliait bientôt un certain nombre de soldats. Or, d'autre part, nous savons, par des pièces de comptabilité irrécusables (3), que le Saint-Père sortit du fort la veille seulement de la capitulation; donc Cellini, que d’après son récit on y voit encore après le Pape, ne pouvait être parti avec Orazio, et
11 avait dû aller rejoindre cet officier à Pérouse.
(1) La coïncidence est trop frappante pour qu’il ne soit pas curieux de placer sous les yeux du lecteur le texte du document lui- même :
« Pro Juliano bombarderio eiusdem castri mandatur Aloysio Gaddi ut soluat eidem ducatus sex auri de caméra pro eius prouisione mensis februarii presentis.
Item pro prouisione mensis martii.
» » » aprilis.
» » » maij.
« Pro Benuenuto bombarderio Castri S. Angeli de Urbe mandatur Dominico Bonnissignio ut soluat eidem ducatus sex auri de juliis X pro ducato pro eius salario et mercede duorum mensium martii proxime decursi et aprilis presentis ad rationem trium ducatorum pro quolibet mense. Datum xiv aprilis 1527.
« Pro Benuenuto bombarderio mandatur Dominico Bonnissignio ut soluat eidem ducatos sex pro sua prouisione sub data xvij januarii. » Registre des mandats. Voir la publication déjà citée de M. Bertolotti.
(2) On remarque la différence entre les deux locutions employées dans le texte cité ci-dessus, « con il signor Orazio » et « insieme con trecento compagni ». La première ne veut pas nécessairement dire que Cellini était parti avec Orazio, mais, selon les tournures de langage habituelles à l’artiste, elle signifierait tout aussi bien, croyons-nous, qu’il était allé le rejoindre. La seconde, au contraire, n’admet qu’un sens : il partit avec les trois cents hommes.
(3) On a écrit quelquefois que pour se mettre à l’abri de la peste, le Pape et les cardinaux avaient quitté le château Saint- Ange et s’étaient retirés au Belvédère. La peste s’était bien en effet déclarée, mais par les notes d’un registre des dépenses faites au château Saint -Ange pour le Pape et pour sa maison, registre conservé aujourd’hui dans l’ Archive d’Etat à Rome, M. Bertolotti a démontré que Clément VII ne s’était pas retiré au Belvédère. Jusqu’au 7 novembre inclusivement, les dépenses sont faites au château Saint- Ange; le 8, elles sont datées de Bracciano; le 9, de Bracciano encore, puis de Capranica. Le Pape s’était donc enfui la veille de la capitulation.
RECHERCHES SUR SA VIE
De l’ensemble de toutes ces circonstances et de la concordance des pièces de comptabilité avec les récits de la Vita, nous croyons pouvoir finalement conclure que c’est bien Cellini que 1 on doit reconnaître dans le bombardier Benvenuto du registre des mandats.
Cet Orazio Baglioni dont Cellini parle plusieurs fois dans ses souvenirs du siège, et qu’il représente comme lui voulant beaucoup de bien : « il quale mi volcva molto bene », nous amène à de nouveaux rapprochements; il figure en effet, en l’année 1527, dans un document de la comptabilité pontificale comme ayant sous ses ordres un certain nombre de capitaines (1).
Au moment où cet homme de guerre ralliait son monde à Pérouse, on sait qu’un ambassadeur de la république florentine, venu à dessein dans cette ville, s’abouchait avec lui pour le mettre à la tête des troupes toscanes. Les Florentins, qui avaient profité des circonstances pour chasser les Médicis, se trouvaient à leur tour menacés, et rassemblaient en hâte des soldats de tous côtés pour les réunir aux débris des anciennes Bandes noires. La suite du récit de Cellini, comme on va le voir, concorde également avec ces détails historiques : « Le seigneur Orazio voulait me donner une compagnie ; mais je n acceptai pas alors, répondant que je désirais avant tout aller voir mon père et racheter mon exil de Florence. Ce seigneur me dit que j'avais été nommé capitaine dans 1 armée des Florentins. Cela se passait en présence de ser Pier Maria di Lotto, leur envoyé, auquel il me recommanda chaudement comme étant son homme. »
Benvenuto était donc capitaine quand il se rendit peu de temps après à Florence, où il remit à son père une bonne somme d’argent qu’il avait gagnée dans son métier de soldat : « Racconlogli lutte quelle diavolerie del sacco , e datogli una buona quantità di scudi ni mano , 1 quali soldatescamente io mi avevo guadagnati. »
Cependant, le vieux Giovanni Cellini, qui, n’ayant pas quitté Florence, assistait aux compétitions de partis auxquelles donnait prétexte la défense de la liberté, n’en augurait sans doute rien de bon. Quand il vit arriver son fils, il l’adjura de quitter ce métier des armes pour reprendre sa carrière d’artiste ; et il l’exhorta tant et si bien, qu’il le persuada de s’éloigner de Toscane, où sévissait la peste, et d’aller à Mantoue. Obéissant aux sollicitations paternelles, Benvenuto se rendit dans cette ville, où il prit un emploi chez un orfèvre milanais nommé Niccolô, qui était au service de Frédéric de Gonzague, alors marquis, plus tard duc de Mantoue (2). Jules Romain, qui exécutait à cette époque ses superbes ouvrages du palais du Té, fit grand accueil à l’orfévre, avec lequel nous avons vu quil s était lié d amitié à Rome. Cellini rapporte que Jules vivait en seigneur. Il en pouvait être ainsi, puisque, par acte du 16 février 1527, Frédéric de Gonzague avait concédé l’investiture du « Primiceriato » de Sant’ Andrea à l’illustre élève de Raphaël, et lui avait en outre donné une maison auprès de cette église (3).
(1) « Pro capitaneis sub Oratio Baliono militantibus mandatur D. Dominico Bonnissignio ut soluat eisdem ducatos infrascriptos, etc. » (Bertolotti.)
(2) Le marquisat de Mantoue ne fut érigé en duché qu'en l'année 1530. Frédéric II de Gonzague, cinquième marquis, fut le premier duc de Mantoue, et c’est ainsi que Cellini, écrivant ses Mémoires beaucoup plus tard , lui donne toujours ce dernier titre.
(3) Delle arti e degli artejici di Mantova , par Carlo d’Arco. Mantoue, 1859.
BENYENUTO CELLINI.
Benvenuto fut chargé par le marquis de Mantoue de composer un reliquaire destiné à recueillir la sainte ampoule, qui, selon la tradition, avait été apportée de Terre sainte par le soldat Longinus (i). Le frère du marquis, l'illustre et généreux prélat Hercule de Gonzague, qui venait d’être créé cardinal, lui confia aussi quelques travaux.
Plusieurs accès de fièvre dont Cellini eut à souffrir le dégoûtèrent bientôt de ce nouveau séjour, et il revint à Florence. La peste, qui en six mois avait fait quarante mille victimes dans cette malheureuse ville, avait cruellement éprouvé sa famille. Son père et une de ses sœurs avaient succombé; l’autre avait perdu son mari et un enfant, puis elle s’était remariée. Son frère Cecchino survivait : de part et d’autre on s’était cru tous morts ; de sorte qu’on eut bientôt encore plus de joie à retrouver les survivants que de douleur à pleurer ceux qu'on avait perdus par le terrible fléau.
La peste ravageait périodiquement la noble Italie du seizième siècle, que les guerres bouleversaient sans cesse; et cependant l’art, au milieu de tant de désastres, se maintenait avec une admirable vitalité, tant il y avait de sève exubérante et de sang généreux parmi ses adeptes. C’est ainsi que dans cette Florence toute frémissante du joug subi, jalouse de son indépendance et agitée parles factions qui devaient bientôt la perdre, Benvenuto se remit tout tranquillement au travail. Installé auprès du Marché- Neuf, il gagnait beaucoup d’argent, dit-il, à monter une quantité de joyaux, mais il regrettait Rome et ses grandes commandes d’orfèvrerie. Il eut pourtant occasion de composer deux ouvrages plus intéressants, deux médailles de béret : l’une représentait Hercule, déchirant la gueule du lion, et l’autre, Atlas (2). Ces deux pièces eurent la haute approbation de Michel-Ange. Le généreux artiste s’efforçait alors de mettre Florence en état de défense ; mais son patriotisme, contrecarré sans cesse par les fluctuations des partis et par leurs jalousies, ne devait pas empêcher la catastrophe prochaine, à laquelle Cellini n'assista pas. Sollicité à plusieurs reprises de venir reprendre son service auprès du Pape, l’orfévre finit par céder.
C’est au mois d’août de l’année 1530 que les patriotes florentins, trahis par celui-là même qu’ils avaient mis à la tête de leurs troupes, Malatesta Baglioni (3), durent ouvrir les portes de la ville, après avoir perdu, au cours d’un siège meurtrier qui dura dix mois, huit mille citoyens et quatorze mille soldats étrangers (4).
On supposait que Cellini avait quitté Florence peu de temps avant son investissement, et qu'il n’était arrivé à Rome qu’en l'année 1530. Mais une pièce de comptabilité établit qu’il avait déjà pris son service à la Monnaie pontificale dès le mois de juin 1529. Cette note, relevée par M. Bertolotti, est un ordre de verser à 1 artiste un premier payement de six ducats d'or pour sa provision dun mois devant finir le 17 juillet de ladite année (5). En rapprochant cette indication du texte de la Vita, on doit même
(1) Voir plus loin, Deuxième Partie, la notice relative à cet ouvrage.
(2) Voir à la Deuxième Partie.
(3) Ce Malatesta était le frère d’Orazio dont nous avons parlé plus haut, et qui mourut le 22 mai 1528.
(4) Voir Tn’o/e cronologichc c sincronc delta storia Fiorentina, compilate da Alfredo Reumont. Florence, 1841.
(;) « ...Solui et numerari faciatis Benuenuto Johannis Cellini stamparum Zecchae almae urbis magistro
conclure que Benvenuto était à Rome quelque temps avant le 17 juin, jour où commença son service, d’après le registre des mandats (1). Les Mémoires nous font connaître en effet qu’arrivé à Rome, il fut dix jours sans voir le Pape; que lorsqu’il se présenta au Souverain Pontife, il se confessa d’un péché dont il lui fallut faire pénitence, et qu’après cela seulement il put reprendre son service comme orfèvre pontifical. Alors le Pape lui commanda un bouton de pluvial et, malgré les intrigues de Baccio Bandinelli, lui donna la charge de graveur de la Monnaie. On peut donc conclure de là qu’il fut de retour à Rome au plus tard vers les premiers jours de mai 1529, c’est-à-dire environ six mois avant le siège de Florence, qui commença le 24 octobre de cette année, pour durer jusqu’au 10 août de 1 année suivante.
Aux derniers temps du siège du fort Saint- Ange, Cellini avait été chargé d’une triste besogne que lui imposa en quelque sorte sa profession d'orfévre. Le Pape, à bout de ressources et jugeant nécessaire, avant de capituler, de mettre en sûreté les précieux joyaux de la chambre apostolique, sur lesquels les barbares qui venaient de mettre Rome à sac n’eussent que trop volontiers fait main basse, prit le douloureux parti de faire démonter toutes les pierreries et de fondre l’or des tiares. Ainsi s'anéantirent dans le creuset de Cellini nombre d’œuvres d’art sans doute du plus haut intérêt, si l’on songe au talent et au goût qu’avaient dû mettre au service d’un Léon X les habiles orfèvres de la plus brillante période de la Renaissance, et si l’on se souvient que plusieurs d’entre eux avaient travaillé sur les dessins de Raphaël (2). De même furent probablement transformés en lingots d'inappréciables vestiges des âges passés. Et par une bizarrerie du destin, c’est le nom du plus fameux, sinon du premier des orfèvres, qu’il faut associer à un acte de vandalisme aussi déplorable. Benvenuto ne pouvait d’ailleurs qu’obéir; et après avoir accompli cette triste besogne, il remit fidèlement toutes les pierreries ainsi que les lingots qu’avait produits la fonte. Clément VII ordonna qu’on lui comptât vingt-cinq écus; mais le Pontife étant parti secrètement la veille de la capitulation, il n’en fut rien fait (3).
A ce propos, on a quelquefois porté sur Cellini un jugement d’une extrême sévérité, en l’accusant d’avoir abusé de la confiance du Pape et de s être approprié une partie du précieux métal. Voici le fait, réduit à ses véritables proportions; on verra qu’il est loin de présenter le caractère odieux de l’abus de confiance.
Ne recevant pas les vingt- cinq écus que Clément VII lui avait accordés comme salaire de son travail, l’artiste craignit de demeurer sans ressources, et alors seulement l’idée lui vint de laver les cendres de son fourneau : il y trouva une livre et demie d’or, en grains aussi fins que du millet, dont il fit le change à la Monnaie de Pérouse, qui lui compta cent quarante ducats. Bientôt après, nommé capitaine, il se trouva dans
duc. sex auri de caméra de juliis x pro quolibet ducato pro sua prouisione unius mensis, xvij praesentis mensis finiendi... Dat. Romae in Caméra apostolica die viij iulii 1529, etc. » — Registre des mandats de 1529 à 1531, f. 5. (Bertolotti.)
(1) Ceci est d’autre part confirmé par ces mots du Traite de V orfèvrerie : « Les premières monnaies que j’exécutai, ce fut à Rome pour le pape Clément VII, qui me fit rappeler de Florence dix-huit mois après le grand sac de Rome par Monseigneur de Bourbon. » Edition Carlo Milanesi, p. 10^.
(2) Voir Raphaël, par M. Eugène Muntz. — (3) Voir page 18, note 3.
line meilleure situation d argent quil ne lavait espéré, et put, comme nous l’avons dit, venir en aide à sa famille dès son arrivée à Florence. Telle est la faute dont il vint spontanément se confesser au Pape, en protestant toujours avoir eu l’intention de restituer ce qu il avait ainsi perçu. Non-seulement le coupable fut absous, mais le Saint- Père fut plus qu’indulgent, car, après lui avoir pardonné avec bonté, il lui fit cadeau de la somme, en exprimant même le regret qu’elle n’eût pas été plus importante.
A son retour à Rome, et avant d’aller voir le Pape, Cellini s’était mis au travail chez un orfèvre nommé Raffaello del Moro, qu’il représente comme « un vieillard de beaucoup de réputation dans son art et fort homme de bien ». Les registres de la Trésorerie secrète montrent que, dès l’année 1525, cet orfèvre avait fourni un certain nombre de joyaux destinés à être donnés en présent par le Pape à divers grands personnages (1).
Le riche travail que, malgré les influences de son entourage, Clément VII avait voulu confier à Cellini, ce fameux bouton de chape dont il a été si souvent parlé, exposa celui qui 1 avait obtenu aux ardentes compétitions de plusieurs autres orfèvres.
Pompeo, l’un d’entre eux, était un rival d’autant plus dangereux que, selon l’auteur de la T ita, il était attaché par des liens de parenté au premier camérier du Pape, lequel avait nom Trajano Alicorno. Ce personnage figure sur les registres des mandats, où l’on voit qu’il était Milanais, qu’il remplit les fonctions de notaire, de secrétaire, de camérier, et que, vivant dans la familiarité du Pontife, il en reçut de nombreux bénéfices. Il était donc en bonne situation pour protéger son parent Pompeo. Quant à celui-ci, c était, sans aucun doute, un artiste de mérite, puisqu’il fut chargé plusieurs fois par Clément VII d’exécuter des vases sacrés d’une certaine importance. Par les documents de comptabilité, on apprend qu’il se livrait à un autre négoce : il avait la fourniture des toiles et étoffes de la garde-robe pontificale (2). Enfin, il remplissait l’emploi de pesatorc à la Monnaie. C’était donc un homme bien en cour, comme le représente Cellini. Le motu propno du Saint-Père lui conférant cette charge à la date du 7 janvier 1527, révèle que son nom de famille était De Capitaneis. Il montre, par les termes élogieux dans lesquels il est rédigé, le cas que Clément VII faisait de Pompeo (3).
Benvenuto, lui aussi, était en grande faveur auprès du Pape, qui s’était montré trèssatisfait de son bouton de pluvial, et qui, en lui confiant d'autres travaux d’orfèvrerie, continuait à le charger de graver les coins de ses médailles et de ses monnaies. Bien que 1 e p eseur eût le même traitement que le graveur, ainsi qu’on le voit par le registre des mandats, la fonction de Cellini, en raison de son caractère artistique, primait celle de son rival et devait à cet égard flatter sa vanité. Sa réputation grandissait, tout
(1) C est lui notamment qui avait exécuté des objets d'orfèvrerie offerts par le Saint-Père à l'épouse de Zanobie de Medici, au cardinal Trivulzio, au duc d'Atri. (Bertolotti.)
(2) Bertolotti.
(3) Ce l°ng document est ainsi adressé : « Dilecto fïlio Pompeio de Capitaneis laïco Mediolanensi Zecche aime urbis ponderatori. » En voici les premières lignes : « Clemens P. P.vij. Dilecte fili , salutem et apostolicam benedictionem. Laudabilia tue probitatis et uirtutum mérita, super quibus apud nos fide digno
commendaris testimonio, nos inducunt ut te specialibus fauoribus et gratiis prosequamur..., etc. »
(Bertolotti.)
RECHERCHES SUR SA VIE
paraissait lui sourire ; mais son humeur emportée devait bientôt lui susciter de nouvelles aventures.
Le jeune duc Alexandre de Médicis, ce neveu de Clément VII qui, par l'accord du Pape et de l’Empereur, allait bientôt être placé à la tête du gouvernement de Florence, et auquel était réservée la main de Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles- Quint et de Marguerite Vangest, n’avait pas encore quitté Rome à cette époque (i). Il avait à sa solde une troupe composée de soldats des anciennes Bandes noires de Jean de Médicis, et parmi ces soldats se trouvait Francesco, frère de Cellini, que l’auteur de la Vita appelle familièrement Cecchino(2). Dans l’armée, il était connu sous le nom de Cecchino del Piffero, en souvenir sans doute du talent de son père comme joueur de fifre.
Cecchino s’étant un jour rué sur le guet, qui dans une rixe avait tué un de ses jeunes compagnons d'armes, fut lui-même blessé mortellement et expira quelques heures après. La profonde douleur qu’en ressentit Benvenuto se traduisit bientôt en une soif de vengeance qui ne lui laissait plus de repos. Il est impossible de donner une peinture plus saisissante de cette sauvage passion que celle qu’il en fait lui-même :
« Je travaillais sans trêve à terminer cet ouvrage d'or du pape Clément. Impatient de le posséder, le Pape me faisait appeler deux ou trois fois par semaine pour le voir, et il y pienait chaque fois plus de plaisir. A plusieurs reprises il m’adressa des reproches, me grondant presque de la grande tristesse que je gardais de la mort de mon frère. Une fois entre autres, m'ayant vu plus abattu et plus pâle que de raison, il me dit : « Benvenuto, je nimaginais pas que tu fusses devenu fou. As-tu donc vécu jusqu’à « présent sans savoir quà la mort il n’est point de remède? II semble en vérité que tu « cours toi-même après elle. » Après avoir quitté le Pape, je continuai mon ouvrage et les coins de la Monnaie. Comme un amoureux fait les doux yeux à sa belle, je m'étais mis à suivre sans cesse du regard cet archer meurtrier de mon frère. Celui-ci, qui avait été autrefois chevau-léger, était entré au service du bargello comme caporal des archers. Ce qui augmentait encore mon courroux, c’est qu’il se vantait de son action en disant : « Sans moi, qui ai tué ce brave jeune homme, bientôt, à lui tout seul, il nous « aurait, à notre grand dam, mis tous en fuite. » Cette passion de le voir si souvent m ôtait le sommeil et 1 appétit j elle me conduisait dans la mauvaise voie, et je m’en rendais compte. Pourtant, sans me soucier de ce que cette entreprise avait de lâche et
(x) Alexandre, qui était alors duc de Penna, n’entra dans Florence que le 5 juin 1531; le lendemain, il fut proclamé chef de la République en présence de l’ambassadeur de l’Empereur. L’année suivante, on le trouve à Bologne avec le Pape et l’Empereur; en février 1533, il accompagne celui-ci de Bologne à Gênes, et le 16 avril de la même année, sa fiancée, Marguerite d’Autriche, arrive à son tour à Florence, où elle ne fait que passer pour se rendre à Naples. Le mariage ne fut célébré qu'en février 1536, dans cette ville, lorsque Alexandre alla saluer l’Empereur, qui revenait de Tunis, et la jeune épouse ne vint définitivement à Florence que le 31 mai suivant. Elle avait à peine quatorze ans, et elle n’en comptait que huit lorsqu’elle fut fiancée en 1530. Cette princesse était prédestinée à s’allier aux familles des Papes. Veuve d’Alexandre de Médicis, neveu de Clément VII, elle épousa en effet le petit-fils de Paul III, Octave Farnèse, déjà préfet de Rome, bien qu’à peine âgé de quinze ans, et plus tard second duc de Parme. Cellini était en prison au fort Saint -Ange lorsque Marguerite d’Autriche vint à Rome en 1538 pour son second mariage.
(2) Cecchino est un diminutif de Francesco.
WA
de blâmable, un soir je résolus de mettre un terme à mes tourments. Cet homme demeurait près d'un endroit appelé la Tour Sanglante ( Torre Sanguigna), juste à côté d’une maison où logeait une courtisane des plus en vogue à Rome, et qu'on appelait la signora Antea. Il était un peu plus de vingt-quatre heures (i); cet archer, qui avait dîné, se tenait sur le pas de sa porte, l’épée à la main. Je l'accostai dextrement, armé d’un poignard grand comme un couteau de chasse, et je lui en assénai un coup d'arrièremain, pensant lui séparer net la tête du col ; mais il se retourna si rapidement, qu’il fut frappé à la pointe de l’épaule, dont l’os fut brisé. La douleur fut tellement vive qu’il se leva et s’enfuit en laissant tomber son épée. Je le poursuivis, l’atteignis en quatre pas, et levai de nouveau le poignard sur sa tête; alors il l’inclina tant, que cette fois l’arme lui atteignit l'os du cou et la nuque. Elle entra si profondément, que malgré tous mes efforts je ne pus parvenir à l'en arracher. Quatre soldats, l’épée à la main, sortirent de la maison d’Antea, et je fus forcé de dégainer pour me défendre. »
Le meurtrier s’empressa de se réfugier chez le duc Alexandre, dont il venait ainsi de venger un des soldats. Le duc lui dit de ne rien craindre et de se remettre au travail.
« Il se passa plus de huit jours, reprend Cellini, sans que le Pape me fît appeler selon son habitude. Enfin il m’envoya chercher par ce gentilhomme bolonais, un de ses camériers, dont j’ai déjà parlé. Celui-ci, très-discrètement, me fit entendre que le Pape savait tout, mais que Sa Sainteté me voulant beaucoup de bien, je devais m’appliquer à mon travail et me tenir tranquille. Le Pape, quand je fus en sa présence, me lança du coin de l’œil un regard terrible. Puis, ayant examiné mon ouvrage, il commença à se rasséréner; il m’en fit compliment, me disant que j’avais fait beaucoup de besogne en bien peu de temps. Enfin, me regardant en face, il ajouta : « Puisque te voilà guéri, « Benvenuto, songe à vivre. » Je compris, et je lui répondis que je le ferais. »
Cette remontrance fut la seule punition du coupable, qui un peu plus tard fut nommé massier du Pape, et dispensé en même temps du service afférent à cette charge. Mais son caractère intraitable mettra la bienveillance de Clément VII à trop dépreuves et finira par la lasser.
Le « bargello » ou chef de la police, commandant à ces hommes du guet contre lesquels Cecchino s’était battu, est nommé Maffio dans le texte des Mémoires. Précisément pendant les années 1529 et 1530, l’office de bargello était rempli par un Maffeo di Giovanni, ainsi que le constatent les registres des mandats de ces deux années (2). Dans son Histoire de Florence (3), Varchi fait mention de la mort du frère de Benvenuto, dont il parle comme d'un valeureux soldat. Voici ce qu’il dit du jeune compagnon d’armes tué par les sbires, et de Cecchino, qui périt à son tour en voulant le venger :
« Bertino (4), tout jeune homme à sa première barbe, était élève de Francesco, autrement dit Cecchino del Piffero, frère de Benvenuto Cellini, orfèvre de très-grande renommée en ce temps et de plus grande espérance encore. Ce Cecchino, accoutumé
(1) C’était par conséquent à la tombée de la nuit. Voir page 1 1, note I.
(2) Bertolotti.
(3) Benedetto Varchi , Storia Fiorentina , 1. XI. La première édition de cet ouvrage a paru en 1721 avec la fausse indication de Cologne.
(4) Bertino Aldobrandini.
à vivre dans les Bandes noires, et n’ayant jamais connu la peur, fut tué dans les Banques par les sbires du bargello, tandis qu’il voulait, avec beaucoup de courage, mais avec peu de prudence, seul les combattre tous. » Ce récit confirme en quelques mots celui de la Vit a.
Quelques monnaies fausses frappées avec les coins gravés par Cellini s’étant répandues dans Rome, on fit planer sur lui des soupçons. Le Pape, malgré sa répugnance à les admettre, consentit néanmoins un instant à laisser surveiller son graveur. Mais les vrais coupables furent bientôt découverts. Les Mémoires disent que c’étaient deux ouvriers de la Monnaie, dont l’un , ayant nom Ceseri Maccheroni, citoyen romain, fut pendu en face de l’hôtel des Monnaies, tandis que son complice fut condamné aux galères. M. Bertolotti a retrouvé dans les Archives d’Etat à Rome (i) l’instruction de cette affaire, qui commença le 1 1 avril 1532 et se termina le 2 mai. On y voit que le principal coupable, appelé en effet Cesare Maccaroni , Romain, déclare être entré au service de la Monnaie à l’époque du sac de Rome. Deux fois il subit la torture et fit des aveux complets. Son complice, employé à la frappe (coniatore) , était un autre Romain, Raffaele di Domenico. Cellini désigne Jacopo Balducci, directeur de la Monnaie, comme ayant cherché à tourner sur lui les soupçons du Pape. Les livres de comptabilité montrent que la charge de directeur de la Monnaie était occupée depuis 152g par ce personnage, dont il est aussi question dans les Lettere pittoriche.
L’exactitude de cet épisode des faux monnayeurs est donc, elle aussi, démontrée avec toute la précision possible par des documents irrécusables.
Le Pape, qui au mois de décembre 1532 s’était rencontré à Bologne avec Charles- Quint et avec le duc Alexandre, auquel nous avons vu qu’on destinait la main de Marguerite d’Autriche, fille naturelle de l’Empereur (2), allait l’année suivante (3) se rendre à Marseille à l’occasion du mariage de Catherine de Médicis, fiancée au Dauphin Henri, fils de François Ier. C’était allier en peu de temps sa maison aux deux grandes couronnes rivales. Clément VII songeant au présent que selon l’usage il offrirait au Roi de France, chargea deux orfèvres de lui dessiner un projet de monture pour une corne de licorne. Cellini se trouva cette fois en concurrence avec l’orfévre Tobia, dont le dessin fut adopté.
D’après le récit de la Vita, ce nouveau venu était un faux monnayeur, arrêté à Parme, condamné au gibet et au feu, et qui avait échappé au supplice grâce à l’intervention du cardinal Salviati. Ce prélat était alors légat à Parme ; on lui représenta que Tobia était un orfèvre du premier mérite. Se souvenant sans doute de plusieurs circonstances dans lesquelles Benvenuto s’était montré plein de hauteur à son égard, le cardinal fit surseoir à l’exécution et demanda la grâce du coupable, que le Pape prit à son service.
Tobia n’était pas Milanais, comme le dit Cellini, car les pièces de comptabilité (4) constatent qu’il était né à Camerino ; mais il pouvait avoir travaillé chez les orfèvres de Milan; et l’on voit qu'il entretenait des relations avec cette ville, puisque en 1542 il
(1) Lib. Costitutorum. — (2) Voir page 23, note 1. — (3) Octobre 1533.
(4) Rcgistro mandati , Depositcria generale , Tesoreria secrcta. Années 1537 à 1546. (Bertolotti.)
en faisait venir des pièces de cristal de roche pour un tabernacle destiné à la procession du Saint-Sacrement. Dès 1537, Tobia était chargé de ciseler la rose d’or; en 1541, il exécutait une petite table de corail pour l’usage de Sa Sainteté; en 1546, il avait à composer un Apôtre d'argent. Ces indications démontrent clairement qu’il n’avait pas trompé l’attente du cardinal Salviati ni celle du Pape, et qu’il fut un homme habile dans son art.
D’après le récit de la Vita, Clément VII, à l’instigation de Trajano poussé lui-même par Pornpeo, aurait retiré l'emploi de maître de la Monnaie à Cellini, afin que celui-ci se consacrât entièrement à un calice qu'il tardait à terminer, et il aurait donné cette charge à un jeune homme de Pérouse surnommé Fajiuolo. Pompeo, qui devait payer chèrement son zèle à se montrer en toute circonstance désagréable à son rival, aurait été chargé d’annoncer cette nouvelle au disgracié. On avait généralement supposé que c'était en 1532 ou en 1533 que Cellini avait cessé d’être employé â la Monnaie. Le registre des mandats rectifie cette erreur (1). Son dernier payement a été ordonnancé le 2 janvier 1534, pour un mois ayant commencé le 17 décembre 1533 et devant finir le 17 janvier 1534 (2). La décision de Clément VII avait donc été prise le premier jour de l'année qui fut la dernière de son pontificat, puisqu’il mourut huit mois après, en septembre. Quant à Pompeo, qui alla porter ce singulier compliment de bonne année à son ennemi, nous verrons comment il ne survivra que de quelques jours au Souverain Pontife. Cellini répondit au messager de mauvais augure que cela était fort bien, mais que le Saint-Père serait mal servi pour ses monnaies. Il n’en dut cependant pas être ainsi. L’artiste congédié nous a désigné comme son successeur ce jeune homme de Pérouse, surnommé Fajiuolo ; mais Clément VII, peut-être même en raison de la réponse de Benvenuto, qui avait dû lui être rapportée par Pompeo, eut la prudence d’attacher en même temps au service de sa Monnaie l’illustre joaillier, graveur de cristaux et de pierres fines, Giovanni Bernardi da Castel Bolognese. Si Benvenuto s’abstient en cette circonstance de parler de cet artiste, ce n’est point qu’il ne lui rendît justice, puisque, et à plusieurs reprises, il fait de son talent les éloges les plus mérités. Quant au jeune homme de Pérouse ayant le surnom de Fajiuolo, on avait supposé que ce pouvait être un orfèvre nommé Girolamo Fajiuoli, mentionné par Vasari parmi les graveurs en pierre dure. Mais cet artiste était de Bologne, et non de Pérouse, comme l’avait déjà fait remarquer Tassi. Le motu proprio fait connaître le véritable nom du nouvel employé de la Monnaie; il s'appelait Tommaso, et il était bien de Pérouse , comme l’avait écrit Cellini ; mais de son surnom il n'est point question dans l’acte (3). Giovanni Bernardi et Tommaso touchèrent ensemble leur
(1) Bertolotti.
(2) « ...Mandamus quatenus ex dictis pecuniis soluati^ D. Benuenuto impressori zecchae almae urbis scut. sex de juliis x pro scuto pro ejus prouisione unius mensis incepti die xvij mensis decembris proxime decursi 1^33, et ut sequitur finiendi. Quos sic solutos in computis uestris admitti faciemus. Datum Romae in caméra apostolica die ij mensis januarii MDXXXIIij, Pont., etc., anno XI. » Registre manda ti , 1 5 3°~ 1534, fol. 200.
(3) Voici un extrait de cette pièce : « Cupientes dilectos filios Joannem Bernardum de Castro bononiensi et Thomam perusinum lapidum preciosorum et stamparum sculptores specialibus fauoribus et gratiis prosequi, ipsos, de quorum fide, probitate, diligentia ac in premissis experientia plurimum in Domino
RECHERCHES SUR SA VIE
premier mois de traitement le 3 mars; leur émolument se montait à la somme de six florins, qu’ils devaient se partager entre eux (1).
Un jour, dans une discussion avec un courtier en pierreries qui l’avait provoqué sans bonnes raisons, Cellini, qui s’était d’abord montré conciliant, contrairement à son naturel, finit par perdre patience et envoya un paquet de boue au visage de son adversaire. Par malheur, une pierre s’y trouvait, qui faillit tuer cet homme : la blessure fut pourtant sans gravité; mais au premier moment on crut mort celui qui était seulement évanoui. Peu s’en fallut que Cellini ne fût pendu sur l’heure par la faute de son rival Pompeo, lequel était allé en toute hâte dire au Pape qu’il venait à l’instant même devoir de ses propres yeux Benvenuto tuer Tobia. Etait-ce simple méprise? Cette fois, la colère du Pape fut extrême ; mais grâce à l’assistance de quelques amis, l’artiste menacé put s’y soustraire à temps et se réfugier à Naples, où il fut accueilli par le vice-roi, Pedro Alvarez de Toledo (2), cet illustre homme d’Etat, surnommé le Grand Vice-Roi, dont la fille Eléonora devait devenir un jour la première grande-duchesse de Toscane par son mariage avec Cosme I"r.
Le séjour de Benvenuto à Naples ne fut que de courte durée, car l’erreur fut bientôt reconnue. Le Pape ayant envoyé chez Tobia, on trouva celui-ci fort tranquille à son travail et ne sachant même pas ce qui s’était passé. Quand le Saint-Père en fut informé, il dit à Pompeo : « Tu es un malheureux, car je te proteste que tu as excité un serpent qui te mordra, et cela comme tu le mérites. » C’était prophétiser juste.
Lorsque Clément VII fut atteint de la maladie à laquelle il devait bientôt succomber, Pompeo, sentant qu’il allait perdre son protecteur, dont les médecins désespéraient déjà, crut prudent de se débarrasser à temps de celui dont il redoutait à bon droit la vengeance. « Mon adversaire ayant peur de moi, écrit Cellini, chargea des soldats napolitains de me faire ce qu'il craignait que je lui fisse, et j’eus grand’peine alors à défendre ma pauvre vie. » Clément VII mourut le 25 septembre 1534.
confidimus, sculptores siue fabricatores stamparum siue cudium pro cudendis monetis zeche aime urbis nostre cum salariis et emolumentis solitis et consuetis ad nostrum et sedis apostolicae beneplacitum facimus et deputamus... Placet motu proprio, etc. » Registro mandati , 1530 à 1534, fog. 212.
(1) Bien que Tommaso soit ensuite inscrit seul sur le registre, il est probable qu’il venait toucher pour lui-même et pour Giovanni Bernardi. Le nom de Tommaso disparait en 1538; celui de Giovanni figure de nouveau, et régulièrement, de 1341 à 1545. (Bertolotti.) — A Tommaso succéda Leone Leoni, qui fut aussi graveur à la Monnaie pontificale de l’année 1538 au mois de mars 1540. (G. Milanesi, notes à Vasari, t. VII, p. 536.)
(2) Pedro Alvarez de Toledo, marquis de Villafranca, qui fut créé vice-roi de Naples en 1532 et gouverna cet État avec sagesse pendant vingt ans, était l’oncle du célèbre duc d’Albe, Ferdinand Alvarez de Toledo, gouverneur des Pays-Bas sous Philippe IL