CELLINI ET L’ESPRIT DE LA RENAISSANCE
Il y a des artistes silencieux d’eux-mêmes, concentrés autour de leur oeuvre, tout entiers à la joie de sentir et de créer. Leur vie aride disparaît dans l’ombre de la beauté. Cellini, lui, s’est donné ou plutôt prodigué aux circonstances. Avide d’occasions, d’événements, de rencontres, il a vécu avec ivresse, parfois avec frénésie. Le siècle, selon l’expression de l’Église, loin de l’épouvanter et de le cloîtrer dans quelque atelier solitaire, l’a séduit de tous ses prestiges. 11 lui a demandé ardemment les joies, les orgueils et les délectations. Il a saisi la vie comme une occasion, il en a tout exigé et tout obtenu. Y a-t-il là, comme on a si souvent voulu le démontrer, un trait significatif de l’âme italienne de la Renaissance, un exemple éclatant de cette verdeur humaine, de cette virtù , dont Machiavel s’est fait le théoricien ? Ce qui est sûr, c’est qu’à d’autres époques et dans d’autres milieux historiques, le génie latin a produit des âmes d'une puissance comparable, sinon égale, des existences d’artistes pleines de belles lueurs et de grands événements, des natures avides, impatientes et passionnées. Salvator Rosa et les ateliers napolitains du dix-septième siècle, plus tard la vie du graveur Piranèse en sont la preuve.
Aux yeux de Cellini, l’existence est combinée pour le
Cliché Alinari.
PERSÉE DÉLIVRANT ANDROMÈDE, RAS-RELIEF EN RRONZE DÉCORANT LA BASE DU PERSÉE PAR CELLINI.
(Florence. Loggia dei Lanzi.)
BENVENUTÜ GELLINI.
plaisir et pour la beauté, et rien d’ autre. Elle est comme une suite de solennités, où tout doit respirer l’harmonie, un illustre cortège, un festin prolongé. Autour de lui, l’Italie renouvelle presque chaque jour ces vastes fêtes publiques auxquelles collabore l’enthousiasme de chaque citoyen. Ce peuple de décorateurs, d’architectes et d’artificiers, vite oublieux de ses déconvenues et de ses désastres, dresse sous le ciel, pour l’entrée des princes et des prélats dans leurs bonnes villes, pour les épousailles, pour les obsèques, des édifices éphémères, d’une invention charmante, ingénieuse et grande. Des réjouissances traversent les cités. Partout, dans chaque demeure comme dans chaque ville, le même désir de célébrer la vie par la vie, un sentiment de joie, un bonheur d’être au monde analogue à celui qui anime, puis amollit la Grèce du temps de Praxitèle.
Le risque d’une pareille attitude en présence des faits serait de conduire à quelque élégante et facile mollesse, si toutes ces préférences instinctives, favorisées par un certain état des mœurs, n’étaient dominées par un Irait essentiel de caractère qui les enchaîne et qui les organise. L’armature de Cellini, si l’on peut dire, c’est l’inflexible sentiment de son individualité d’homme. 11 est lui-même, et non un autre. 11 ne dépend pas, il se suffît. Regardons ce petit homme, aux jambes robustes, cet apprenti-orfèvre qui, le soir, sa journée faite, quitte l’échoppe obscurcie, circule lestement dans les ruelles de Florence vers 1515. Il n’est pas riche de bonté, il veut avant tout se faire respecter, et il y réussit. Le sang des rudes batailleurs du
Irecento court, rajeuni, dans ses veines. Au coin des rues, contre les bornes, sous le portail des palais, il y a des rixes, d’àpres disputes : il en est.
Un orgueil magnifique l’anime et le soutient, et il sait en faire une vertu. Comme il ne peut supporter l’idée de la supériorité d’autrui, il travaille à se dépasser. De là cette persévérance indomptable d’artiste, qui n’est pas l’énergie minuscule d’un ambitieux sans grandeur, dépensée en petites conquêtes péniblement additionnées. De là ces efforts, ces recherches dirigées dans tous les sens pour dompter la matière et enrichir la technique humaine, et aussi ce respect pour ceux qui ont trouvé avan! lui. Ses traités ne sont pas le résultat d’un savoir acquis dans des écoles ou sous des maîtres, mais en grande partie le fruit d’une expérience inventive et patiente poursuivie chaque jour.
Ces qualités, ces instincts, ces violences, cette autorité, Cellini est résolu à les défendre par tous les moyens. On a dit qu’il avait vécu dans un perpétuel état de crise. Mais celte longue crise a sa logique, elle ne se résout pas en éclats incohérents. A une époque où sévit le caprice dangereux des princes, où les lois sont limitées dans leur action, où le respect de la vie humaine est compté pour rien, il est son propre justicier. Il protège de toutes scs forces et, au besoin, de toute son audace cet être rare, précieux et sympathique qu’est Benvenuto Cellini. Il est au plus haut point capable de haine, — non la haine souterraine, politique, à contractions
Cliché Alinari.