MERCURE, RASE DU PERSÉE, PAR CELLINI
(Florence, Loggia dei Lanzi.)
tique. Les combinaisons les plus audacieuses s’emparent des formes, les crispent, les recroquevillent, les surchargent et les chiffonnent. Gomme sur certains reliefs de Donatello, comme dans certains dessins de Vinci (l'homme d’armes de la collection Malcolm par exemple), de vives arêtes terminent en angles aigus des rondeurs souples, à peine sorties de la matière. Le profil ressenti des becs d’oiseaux de proie effile en proue de galère le casque ouvragé du condottiere, où palpitent des ailes membraneuses. Dans l’espace infiniment restreint d’un chaton ou d’un bouton de chape, Cellini fait tenir des cosmogonies, des cortèges, des combats, des vertus et des vices, des intentions déconcertantes et multiples, une extraordinaire vie artificielle, une incroyable poésie de matière, de la gaieté, de la passion, — de l’esprit.
L’esprit dans l’art, avec tout ce qu’il comporte de qualités et de défauts, le goût de l’anormal, des allusions littéraires et morales, du pathétique de théâtre, des décorations colossales, des géants, comme l’infini détail dans le minuscule, voilà un des traits saillants de l’œuvre de Cellini. Par là, elle est alexandrine dans le bon et le mauvais sens du mot. Elle mêle les intentions du statuaire au savoir de l’orfèvre el réciproquement. La salière de Vienne est un rébus. Mille babioles charmantes inquiètent, puis épouvantent parla quantité et la difficulté des énigmes. Les littérateurs du temps commencent à être assidus dans les ateliers d’artistes, à leur proposer des programmes, à les initier aux purs jeux d’esprit. Annibal Caro, Benedetto
120 BENVENUTO GELLINI.
Varchi,Paul Jove donnent des conseils. CelJini ne se méfie pas toujours de ce charme dangereux. Il est séduit par le goût unanime de la convention et de la déclamation. Comme Jean de Bologne, comme Jules Romain, comme Polydore de Caravage, il cherche à s’évader du cadre étroit des proportions anciennes, passe soudain de l’infiniment petit au gigantesque et modèle pour François Ier un colosse de Mars.
Ainsi, comme orfèvre, il arrive que sa culture générale l’égare et lui fait dépasser son hut qui est de se montrer créateur de formes harmonieuses et beau décorateur. Mais les erreurs indéniables, les défauts qui naissent de pareils soucis sont compensés par l’énorme savoir technique, par le charme infini de l’exécution. Dans ces vivantes et studieuses officines d’orfèvres où s’est formée la Renaissante italienne, d’où sont sortis presque tous les maîtres, il a parcouru toutes les étapes de l’initiation, depuis la plus humble ; il apprit à tenir dans ses mains d’enfant le martelet de buis et les ciselets ; il fut un parfait ouvrier avant de devenir un grand artiste.
Même effort, même joie d’apprendre dans tous les sens. Les longues séances anatomiques, les études d’après le modèle vivant qu’il recommande expressément, à une époque où se répand de plus en plus l’usage des mannequins et des maquettes, se résument dans ses œuvres d’orfèvre et aussi dans ses œuvres de sculpteur par d’admirables résultats techniques. Il sait la qualité particulière du modelé qui convient à chaque métal employé, la manière dont l’argent,
Cliché Laurent.
LE CHRIST DE l’eSCURIAL, PAR CELLINI.
(Chapelle du couvent de l’Escurial.)
le bronze ou l’or répercutent l’harmonie des valeurs : il sait faire étinceler les joyaux et les gemmes en leur associant le charme décoratif des motifs dont il les entoure, il unit l’esprit de la forme au luxe de la matière, il fait chanter en elle une éclatante et subtile poésie, resplendissante des feux de la lumière et de sa propre lueur.
Franchissons les montagnes, allons vers le nord. Làbas, dans les plaines de laSaintonge, un pauvre arpenteur besogne obscurément dans le tumulte des guerres. Maître Bernard Palissy observe les bêtes de la terre et des eaux, guette au fond des étangs, entre les plantes aquatiques, tout ce qui chemine, circule ou se glisse sur le gravier et sur la vase. Le vieux rêve naturaliste du moyen âge l’obsède encore, mais il le contrôle, il l’explique, il le fait rentrer dans la raison et dans l’expérience. Éperdu de joie à la vue de tant de trésors, il conçoit que le domaine de l’observation est plus riche que tout empire imaginair e. Il discipline sa curiosité, il lui invente une méthode. Sa parole prudenle se refuse aux généralités ; toujours il ramène sa pensée à son chemin étroit, bordé de merveilles. 11 n’a pas voulu, comme Cellini, dresser la statue de l’individu sous le ciel trouble du seizième siècle. 11 eut, comme lui, l'immense curiosité, l’infatigable ardeur de savoir. Comme lui, il fut ouvrier et, dans le silence d’une petite ville obscure, il donna les mêmes preuves d’énergie. Il chercha passionnément à étendre la maîtrise de l’homme sur la matière et sur l’obscurité des choses. Sur un terrain encombré d’idées fausses et de traditions, il s’est résolu à penser avec le
seul concours de ses yeux et des mains. Par là, il préparait à l’art et à la science une voie royale.
Sûrement l’etlort de Cellini est plus complexe, plus riche d’influences, d’un sens moins net. La curiosité le disperse, la virtuosité l’égare en raffinements. Il imagine, il subtilise. Ses richesses débordent. Ses coupes, ses vases, ses joyaux sont chargés d’une grappe de formes vivantes. Au pied de ses statues, les ornements et les attributs sont comme la magnifique écume d’un trop-plein de trésors. Cette nature ardente, sensible, souvent brutale, parfois élevée, est avant tout d’une déconcertante richesse. 11 arrive qu’elle s’exprime par des œuv res touffues, étranges, littéraires même : presque toujours elles traduisent, en même temps qu’un infini savoir, un sentiment passionné delà vie et delà beauté.