DEUXIÈME GRENADIER
Moi, tout couvert de cicatrices,
Je voulais quitter les drapeaux.
Mais, quand la liqueur est tarie,
Briser le vase est d'un ingrat.
Adieu, femme, enfants et patrie 1
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat !
Eloge de la France.
Et, en même temps que Béranger jugeait ainsi }es hommes à la lumière de son patriotisme et de sa conscience, exaltant tous ceux, quels qu'ils fussent, qui, dans ces temps douloureux, n'avaient eu qu'un amour, celui de la patrie, qu'une haine, celle de l'étranger, flétrissant au contraire et châtiant tous ceux qui à des intérêts politiques et souvent même à des intérêts personnels avaient sacrifié la cause sacrée de la patrie, il rendait aussi pleine justice à un pays qui ne méritait pas ses malheurs, et que ceux-là mêmes qui le gouvernaient alors semblaient vouloir déprécier à ses propres yeux.
Loin de partager pour les hommes et pour
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106 BJÉRANGER
les choses de l'étranger T admiration qu'il était alors de bon ton, dans certaines classes de la société, de manifester publiquement, il se raille
i de cette anglomanie « qui a déjà tout gâté, d. et déclare malicieusement que ce n'est point
\ en Germanie qu'il faut aller chercher les règles du goût (1), Il parle, au contraire, avec une pénétrante émotion de ce « charmant pays de France, » de cette « France adorée, douce contrée, )) que Ton ne quitterait point, dût-on trouver ailleurs et richesse et puissance (2) ; il parle de ce pays « guerrier et fertile d qui à l'olive et au pampre marie épi, rose et laurier (3), où se sont à jamais fixés « les plaisirs et l'industrie, les beaux-arts et les amours (4), d etqui^ en dépit do nombreux revers et d'inoubliables malheurs, est et restera le pays le plus beau et le plus digne d'être aimé de tous les pays du monde.
Reine du monde, ô France, 6 ma pairie !
Soulève enfin ton front cicatrisé î
(1) Le Bon Français,
(2) Voir les chansoDS : Adieux de Marie Siuart^ le Retour dans la Patrie,
(3) Les Vendanges,
(4) Le Bon Français,
Sans qu'à tes yeux leur gloire en soitilétrie, De tes enfants l'étendard s*est brisé.
Quand la Fortune outrageait leur vaillance, Quand de tes mains tombait ton sceptre d'or, Tes ennemis disaient encor :
Honneur aux enfants de la France !
{Les Enfants de la Franee^j
Parfois, au contraire, le poète gémit sur les misères et les turpitudes qui s'étalent sous ses yeux, et, dans un accès de désespoir calculé et d^apparente résignation qui n'en exprime que mieux la douleur du patriotisme blessé, il se reproche d'avoir eu foi dans les destinées de la patrie, et de l'avoir chantée dans ses vers. Quoi ! il a chanté, la France, quand tant de Français mettaient leur gloire à la trahir ! Il a chanté nos fiers soldats et la liberté, quand « d'indignes enfants de Mars » briguaient tous une livrée (t), quand de toutes parts on s'abaissait devant le pouvoir et qu'on mendiait ses faveurs! Il a chanté la patrie dans un temps où on <f siffle le patriotisme, » où « ce que Ton sait le mieux, c'est compter, » où a liberté, gloire, honneur, patrie^ d sont depuis longtemps des
(I) Les Adieux à la gloire.
« mots qu'on n'escompte point »(1)!... Il fera comme les autres : renonçant à former pour la France des vœux qui n'ont pas eu d'écho, il imitera ceux qui sont sages ; comme eux il se fera de doux loisirs, il dormira au sein de la joie, et même flattera si bien que peut-être exhu^ mera-t-on pour lui quelque emploi (2) ; ou bien s' abandonnant à des rêves enchanteurs qui lui feront saluer la mort comme. une libératrice, il ira vers ces plaines éthérées, vers ces régions sereines où règne en souveraine maîtresse la liberté, et où reçoivent le prix de leurs glorieux exploits et de leur valeur guerrière
Tant de Français morts à propos,
Qui,'se dérobant aux outrages,
Ont au ciel porté leurs drapeaux (3j.
Mais à ces tristes et mélancoliques chansons, où, sous une forme nouvelle et dans un ingénieux langage, le poète rend encore hommago à la France et à ses vaillants défenseurs, succèdent bientôt des chants plus énergiques à la
(1) Le Poète de cour,
\2) Ihid.
(^ Mon Ame.
fois et plus joyeux, plus réconfortants et plus i mâles. '
Après avoir dit adieu à la gloire et fait au vainqueur le sacrifice, du patriotisme et de la liberté, le poète chante de nouveau la gloire et salue par avance le jour béni de la revanche et des futurs triomphes. Et qui, dans les chansons de Déranger, exprime ces patriotiques sentiments qui échauffent et consolent ? Qui pousse ■ ^ ce cri d'espérance qui ranime et réconforte ? Ceux-là mêmes qui, au jour du danger et des suprêmes humiliations, se* sont montrés les plus braves et les plus fidèles serviteurs de la patrie, les petits et les humbles. Ici, c'est la vivandière du régiment qui annonce aux soldats que la victoire « brillera encore pour eux, et que les ennemis, gorgés d'or, paieront encore à boire (i) ; j> là, c'est le vieux soldat qui, échauffé par quelques verres de vin bus au cabaret avec ses compagnons d'armes, pense au drapeau qu'il tient caché sous Thumble paille de son grabat, à ce glorieux drapeau qu'il a vu, vingt ans, < voler de bataille en bataille, » et qu'il sera heureux, aux jours des
(1) La Vivandière,
luîtes nouvelles, de déployer encore sur lafron tière. —