NAPOLÉON
La chanson, les Souvenirs du Peuple, est peut- \ être plus remarquable encore dans sa belle et élégante simplicité. Le cadre est tout aussi heureux, et la poésie, pour être plus sobre et plus modeste, n'en est ni moins pénétrante, ni moins pathétique. Une chaumière, voilà la scène; une vieille femme, des paysans et Napoléon, voilà les acteurs. Les paysans se pressent autour de la bonne vieille et lui demandent de leur parler de l'empereur :
LES Souvenirs du peuple
— Parlez-nous de lui, grand'mère,
Parlez-nous de lui. .
— Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois il passa.
Voilà bien longtemps de ça ; Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le coteau, Où, pourvoir, je m'étais mise^ Il avait petit chapeau Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai.
Il me dit: « Bonjour, ma chère, ^ Bonjour, ma chère. »
— Il vous a parlé, grand'mère ' Il vousa parléj
L'an d'après, moi, pauvre femme,
A Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour :
11 se rendait à Notre-Dame.
Tous les cœurs étaient contents; On. admirait son cortège.
Chacun disait: « Quel beau temps!
Le ciel toujours le protège. • Son sourire était bien doux; D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
— Quel beau jour pour vous, grand'mère I Quel beau jour pour vous !
Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers.
Semblait seul tenir la campagne.
Un îsoir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte ; J'ouvre. Bon Dieu! c'était lui.
Suivi d'une faible escorte.
Il s'asseoit où me voilà, S'écriant: « Oh ! quelle guerre !
Oh I quelle guerre 1 »
— Il s'est assis là, grand'mère!
Il s'est assis là !
a J'ai faim I » dit-il. — Et bien vite Je sers piquette et pain bis ; Puis, il sèche ses habits.
Même à dormir le feu l'invite.
NAPOLÉON i03
AuTéveil, voyant mes pleurs, Il me dit: « Bonne espérance !
Je cours de tous ses malheurs ' Sous Paris venger la France. »
11 part ; et, comme un trésor, J*ai depuis gardé son verre, Gardé son verre.
— Vous Favez encor, grand'mère !
Vous Tavez encor ?
Le voici ; mais à sa perte Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné.
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l'a cru ; On disait : 11 va paraître.
Par mer il est accouru; L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère !
Fut bien amère!
— Dieu vous bénira, grand'mère,
Dieu vous bénira.
Trahison des chefs ; fidélité des soldats.
Déranger ne se contente pas de chanter Tempereur ; il blâme Ie$ désertions coupables dç
ses lieutenants, c'est-à-dire de ceux que, hier : encore, l'empereur gorgeait de considération, d'honneurs et de richesses, et qui, Theure des dures épreuves ayant sonné, s'empressent d'aller offrir à d'autres leur épée ; et à l'ingratitude et i à la trahison de chefs dont « la bouche encore i toute noircie par la cartouche » est prête < à flatter les tyrans (1), j> il oppose l'inaltérable fidélité et le dévouement sans bornes des soldats. La chanson des Deux Grenadiers est et elle restera un témoignage éloquent de l'attachement que le soldat montrait à l'empereur.
La scène se passe à Fontainebleau, la veille du départ pour .l'ile d'Elbe. Deux grenadiers, de garde au château , voient passer sous leurs yeux cette troupe de valets qui, « dégalonnant i leurs costumes, » vont vendre au nouveau chef de l'Etat les plumes de l'aigle expirant ; ils voient aussi défiler « les maréchaux, leurs camarades, » et, attristés de ce douloureux spectacle, ils jurent de ne point abandonner leur empereur.