‹ BérangerChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

On est étonné, quand on passe en revue les, chansons de Déranger, du courage dont il fît preuve dans la lutte que pendant quinze années il soutînt contre le gouvernement de la Restauration ; car il était périlleux, par exemple, de critiquer, ne fût-ce qu'à mots couverts, la censure quand les censeurs se montraient si intraitables, de se railler du système des interprétatioT25, quand des magistrats comme les Vatimesnil et les Marchangy siégeaient au palais, ou de flétrir les violences et les cruautés de la Terreur blanche, quand les juges eux-mêmes laissaient les victimes sans vengeance, et quelquefois protégeaient les assassins. Je ne parle pas des satires véhémentes ou enjouées qui visaient les personnes elles-mêmes : les députés ministériels et les Jésuites, la famille royale et le roi ; ces attaques étaient de celles qui devaient attirer

au poète les plus nombreux ennemis, et les plus redoutables ; mais il n'était même pas sans danger, à une époque où le gouvernement français traitait comme des amies les puissances de l'Europe coalisées contre la France, de critiquer la guerre d'Espagne ou de railler la Sainte Alliance, de chanter les soldats de la République ou de TEmpire et de flétrir les émigrés.

Déranger paya la peine de son courage. Déjà en 1815, quand parut le premier volume des Chansons^ il avait été question de réprimer l'ardeur trop belliqueuse du chansonnier.

Louis XVIII eut le bon esprit de s'y opposer : « Il faut pardonner bien des choses à l'auteur du Roi dTvetot, » fut, dit-on, la réponse du monarque; mais, six ans plus tard^ on se montra moins indulgent. On l'avait prévenu, à l'Instruction publique, que, s'il faisait imprimer de nouveaux volumes, on le regarderait comme démissionnaire. L'avertissement était significatif. Déranger n'en tint aucun compte. Il lui convenait mieux de sacrifier sa place que de publier ses volumes, après qu'on la lui aurait ôtée, ce qui ne pouvait manquer d'arriver un jour ou l'autre, car leur « publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à son carac-

tère(l). » D'ailleurs, le parti libéral était alors « dans le plus grand désarroi, ^ et il pouvait suffire « d'un coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient l'honneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux (2). » Deux volumes in-douze, imprimés, non sans • quelques difficultés, chez Firmin-Didot, parurent en octobre 1821, tirés à dix mille cinq, cents exemplaires. La révocation ne se fît pas» attendre, non plus que les poursuites judiciaires Outrage aux mœurs ; atteinte à la morale religieuse ; offense envers la personne du roi ; provocation d'un signe de raUiement non autorisé

par le roi : tels étaient les quatre chefs d'accu-, sation relevés contre le poète. Déranger fut acquitté sur le premier et le troisième, et condamné sur les deux autres.

Déranger passait « fort gaiement » ses trois ' mois de détention à Sainte- Pélagie, dans la chambre qu'après deux mois de séjour ven£^it de quitter Paul-Louis Courier, quand le parquet lui intenta une nouvelle affaire, motivée par la publication que Dupin avait

(1) Ma Biographie, p 211.

(2) /6îW., r.21 .

fait faire, sous le nom et au profit de Déranger, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau, le parquet sentit toute la portée de cette tentative, et le poète revint s'asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l'imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. La publication des pièces de la procédure lues à l'audience constituait-elle une récidive ? a: Marchangy, dit Béranger, ne rougit pas de soutenir encore cette accusatioli portée contre moi. Quel amour de l'avancement I lien fut puni cette fois, car son talent lui fît faute, et le jury, à la majorité d'une, seule voix, il est vrai, fît triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin (1). »

Béranger fut moins heureux en 1828, lors de la publication de son quatrième volume (2). Assigné le 5 décembre, non plus devant la cour d'assises, mais devant le tribunal de police correctionnelle, Béranger fut condamné à neuf mois de prison et dix mille francs d'amende. Enfermé à la Force dans les derniers jours de décembre 1828, il n'en sortit que le 22 septembre 1829.

(1) Ma Biographie^ p. 220.

(2) Le troisième volume avait paru en 1825.

Loin d'imposer silence au poète, on ne fit que Tirriter davantage. Les persécutions lui donné- V

rent une nouvelle ardeur et lui inspirèrent des

chansons qui comptent au nombre des plus [ ingénieuses et des plus mordantes qu'il ait { produites. Dans Tune, la Muse en /xtife, composée à Toccasion des poursuites judiciaires qui furent exercées contre lui en 1821, iî à»agine un voyage au Palais en compagnie de sa muse, et il profite de ce voyage à travers rues pour faire du passé et du présent une comparaison qui n'est pas à l'éloge du présent. Voici le Louvre. Que de refrains la Fronde n'y vit-elle pas pénétrer I

Au Qui-vive ? d'ordonnance ^ Alors, prompte à s'avancer, La chanson répondait : France !

Les gardes laissaient passer.

Voilà la Sainte- Chapelle : jadis on y pria pour Boileau ; aujourd'hui, si Boileau renaissait, on le jugerait digne de la prison. Là, devant ce péristyle, on livra aux flammes du bûcher Y Emile, « phénix toujours renaissant (1). i> Le

(1) On sait que, par arrêt du Parlement, V Emile fut brûlé par la main du bourreau, et Fauteur décrété de prise de corps.

bûcher est éteint, mais les chansonnettes du poète serviront à le rallumer.

I La chanson A/a Guérison^ qui est datée de Sainte-Pélagie, est plus ingénieuse encore. Le chansonnier a goûté à certain vin de Romanée et de Chambertin dont lui ont fait présent des Semurois, et la liqueur a produit sur lui un tel effet que ses sens en ont été immédiatement calmés, et que, gens et choses, en France, se sont montrés à lui sous le plus favorable aspect.

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