MA GUÉRISON
J'espère Que le vin opère ; Oui, tout est bien, même en prison :
Le vin m'a rendu la raison.
* Après un coup de romanée, La douche ayant calmé mes sens, J'ai maudit ma Muse obstinée A r^iiller les hommes puissants.
Un accès pouvait me reprendre ; Mais, du topique effet certain, J'avais de Tencens à leur vendre Après un coup de chambertin.
J'espère, etc..
Après deux coups de romanée Rougissant de tous mes forfaits, Je vois ma chambre environnée D'heureux que le pouvoir a faits.
De mes juges Tarrêt suprême Touche mon esprit libertin ; J'admire Marchangy lui-même Après deux coups de chambertin
J'espère, etc..
Après trois coups de romanée Je n'aperçois plus d'oppresseurs ; La presse n'est plus enchaînée ; Le budget seul a des censeurs La tolérance par la ville Court en habit de sacristain ; Je vois pratiquer l'Evangile Après trois coups de chambertin.
J'espère, etc..
Au dernier coup de romanée Mon œil, mouillé de joyeux pleurs, Voit la liberté couronnée Dolivier, d'épis et de fleurs.
Les douces lois sont les plus fortes ; L'avenir n'est plus incertain ; J'entends tomber verrous et portes Au dernier coup de chambertin.
j J'espère, etc . .
chambertin 1 ô romanée I Avec l'aurore d'un beau jour L'Illusion chez vous est née De TEspérance et de TAmour.
Cette fée, aux humains donnée, Pour baguette tient du destin Tantôt un cep de romanée, Tantôt un cep de chambertin.
, J*'espère Que le vin opère ; Oui, tout est bien, même en prison ; Le vin m'a rendu la raison •
Parmi les chansons qui datent de l'internement à la Force, deux surtout méritent attention, les Dix mille francs et Mes jours gras de 1829. Dans la première, le poète se demande ce que ' deviendra cette somme de dix mille francs — quel loyer pour neuf mois de prison ! — qu'on exige de lui. Il en fait quatre parts, dont il détermine lui-même avec une ingénieuse malice la destination, et chaque fraction de l'amende est pour lui prétexte à railleries fines et mordantes.
Le dernier couplet contient le résuma et l'addition de tous les comptes partiels.
Vérifions, la somme en vaut la peine :
Deux et deux quatre, et trois, sept, et trois^ dix.
C'est bien leur compte. Ah 1 du moins La Fontaine,
Sans rien payer, fut exilé jadis.
Le fier Louis eût biflféla sentence
Qui m'appauvrit pour quelques vers trop francs*
Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance.
Vive le roi 1 Voilà dix mille francs.
La seconde chanson est une menace à Char-»
les X. C'est en vain que le roi Ta désigné dans son « beau discours du troue » : triste et seul, quand il entend rire tout Paris ; réduit à reaq et au pain sec, quand il voit ses amis « verre en main, bouche pleine, fous déguisés de vingtj façons », sa bile s'échauffe, et la rancune ravive! son courage. Mêlé au joyeux cortège de ses»
compagnons de plaisirs, il fût revenu à des sentiments plus traitables ; la satire eût expiré 1 sur ses lèvres et perdu « ^es traits acérés » ; 1 peut-être même eût-il porté la santé du roi et \ célébré sa clémence ; mais le roi n^a pas pardonné, et gare au roi qui ne pardonne pas !
Dans mon vieux carquois, où font brèche Les coups de vos juges maudits, Il me reste encore une flèche ; J'écris dessus : Pour Charles Dix.
Malgré ce mur qui me désole, Malgré ces barreaux si serrés, L'arc est tendu, la flèche vole ; Mon bon roi, vous me le paierez.