‹ BérangerChapitre 27 sur 38 · LES TOMBEAUX DE JUILLET · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX DE JUILLET

Des fleurs, enfants, vous dont les mains sont pures ; Enfanis, des fleurs, des palmes, des flambeaux! De nos Trois jours ornez les sépultures.

Comme les rois, le peuple a ses tombeaux.

Charle avait dit : « Que juillet qui s*écoule Venge mon trône-en butte aux niveleurs.

Victoire aux lis! » Soudain Paris en foule S'arme et répond : « Victoire aux trois couleurs ! »

Pour parler haut, pour nous trouver timides, Par quels exploits fascinez-vous nos yeux ?

N^imilez pas ITiomme des Pyramides :

Dans son linceul tiendraient tous vos aïeux.

Quoi! d'une charte on nous a fait Taumône, Et sous le joug vous voulez nous courber !

Nous savons tous comment s'écroule un trône : Dieu juste ! encore un roi qui veut tomber !

Marchons ! marchons I A nous THôtel de Villq ! A nous les quais I à nous le Louvre I à nous !

Entrés vainqueurs dans le royal asile, Sur le vieux trône ils se sont assis tous.

Qu'un peuple est grand qui, pauvre, gai, modeste, Seul maître, après tant de sang et d'efforts, Chasse en riant des princes qu'il de'teste , Et de lEtat garde à jeun les trésors !

Des artisans, des soldats de la Loire, Des écoliers s'essayantau canon Sont tombés là, vous léguant leur victoire, Sans penser même à nous dire leur nom.

A ces héros la France doit un temple.

Leur gloire au loin inspire un saint effroi.

Les rois, que trouble un aussi grand exemple, Tout bas ont dit : Qu'est-ce aujourd'hui qu'un roi ?

Voit-on venir le drapeau tricolore ?

Répètent-ils, de souvenirs remplis.

Et sur leur front ce drapeau semble encore Jeter d'en haut les ombres de ses plis.

En paix voguant de royaume en royaume, A Sainte-Hélène en sa course il atteint.

Napoléon, gigantesque fantôme, Paraît debout sur ce volcan éteint.

A son tombeau la main de Dieu l'enlève.

« Je t'attendais, mon drapeau glorieux.

Salut I f II dit, brise et jette son glaive ]

Dans l'océan, et se perd dans les cieux.

Dernier conseil de son génie austère I Du glaive en lui finit la royauté.

Le conquérant des sceptres de la terre Pour successeur choisit la liberté.

Enfants, en rêve on dit qu'avec les anges Vous échangez, la nuit, les plus doux mots.

De l'avenir prédisez les louanges.

Pour consoler ces âmes de héros.

Dites-leur : Dieu veille sur votre ouvrage.

Par nos erreurs ne vous laissez troubler.

Du coup qu'ici frappa votre courage La terre encore a longtemps à trembler.

Mais dans nos murs fondrait l'Europe entière, Qu'au prompt départ de vingt peuples rivaux La liberté naîtrait de la poussière Qu'emporteraient les pieds de leurs chevaux.

Partout luira l'égalité féconde.

Les vieilles lois errent sur des débris.

Le monde ancien finit : d'un nouveau monde

La France est reine, et son Louvre est Paris

Avons, enfants, ce fruit des Trois journées.

%- Ceux qui sont là vous frayaient le chemin. Le sang français des grandes destinées Trace en tout temps la route au genre humain.

Des fleurs, enfants, vous dont les mains sont pures ; Enfants, des fleurs, des palmes, des flambeaux !

De nos Trois jours ornez leë sépultures.

Comme les rois, le peuple a sçs tombeaux.

Ce n'e&t. pas d'ordinaire le nom de Déranger que Ton cite d'abord quand on veut désigner ceux qui ont joué un rôle actif le 30 juillet 1830 ; et cependant Tinfluence de Bérangçr a été, ce jour-là, considérable. L'opposition avait établi son quartier général à Thôtel Laffitte. La popularité dont le poète jouissait parmi la jeunesse lettrée, son nom, ses chansons le faisaient entrer, sortir, acclamer partout. Laffitte, dont il était le confident et l'ami, le pressait de dire ce qu'il fallait faire. Le poète ne le disait pas, il l'insinuait. A la fin, s'accoudant sur le dossier du fauteuil où Laffitte était étendu, il lui dit à l'oreille : « Dépêchez- vous de proclamer la royauté du duc d'Orléans, sans quoi la révolution ne sera qu'une émeute (1). »

A peu de temps delà, Alexandre Dumas rencontre BdeangdV. Il lui saute au cou « moitié pour l'embrasser, moitié pour lui faire une querelle, et, riant et grondant tout à la fois : a Ah ! pour Dieu, dit-il, vous venez dç faire un beau coup. Monsieur mon père. — Qu'ai-je donc fait,

(1) Lamartine, Cours familier de littérature, Eatretien XXI.

Monsieur mon fils? — Ce que vous avez fait, malheureux I vous avez fait un roi. 7> Sa figure, ajoute Alexandre Dumas, prit cette expression doucement sérieuse qui lui était habituelle : « Ecoute bien ce que je vais te dire, mon enfant ; je n'ai pas précisément fait un roi, non. — Qu'avez- vous fait alors? — J'ai fait ce que font les petits Savoyards, quand il y a de l'orage ; j'ai mis une planche sur le ruisseau (I). »

La monarchie de Juillet n'était pas pour Déranger un but, mais plutôt une halte, un temps d'arrêt dans la marche en avant vers la forme de gouvernement qui est la plus favorable au peuple, vers la République.

L'amour du peuple était, on le sait, une des passions dominantes du chansonnier, comme l'amélioration des classes inférieures était son rêve constant. « Il voulait, dit Lamartine, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens à ceux qui sont le plus déshérités de lumières et de fortune, une Providence de tous par tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilité pour

(1) Le Monte Cihto^ numéro du 30 juillet 1857.

le vrai malheur (1). » Réprouvant ceux qui se servent du peuple pour satisfaire leur ambition, il voulait qu'on aimât le peuple pour lui-même, c'est-à-dire d'un amour efficace et ardent, sincère et désintéressé. Il voulait même qu'on aimât le peuple malgré lui, comme on aime un enfant, malgré ses légèretés et ses inconstances; et il allait jusqu'à dire que, s'il connaissait une forme de gouvernement plus avantageuse aux classes inférieures que la forme républicaine, il serait pour cette forme (2).

Or, il ne paraissait pas à Déranger que le gouvernement de Louis-Philippe prît assez résolument en main la cause et les intérêts du peuple. Ce gouvernement avait sans doute autorisé la libre discussion et la libre expansion des idées ; mais un discours éloquent et un article de journal sont-ils faits pour donner au peuple pleine et entière satisfaction ? Ne fallait-il pas chercher une solution au grand problème de l'organisation de la démocratie? Ne fallait-il pas affranchir le travail, instruire le peuple et convier la foule d'en bas, cette foule qui s'était brillamment conduite dans les jour-

(1) Ouvrage cité,

(2) Correspondance. Lettre à M. Trélat, 11 fév. 1833.

nées de Juillet, à prendre sa part dans Texercice de ces droits civiques, sans lesquels, la liberté de tout dire et de tout écrire reste un monopole aux mains des riches et des lettrés ?

€ Voulez-vous que je vous le dise ? écrivait Déranger à M. Trélat : tous et le National luimême laissent percer un fond d'aristocratie qui me confond. Cela tient à ce que Ton fait généralement plutôt du républicanisme doctrinaire que do la politique humaine... Quand donc un peu de tendresse se mêlera-t-elle aux allocutions hypocrites qu'on fait à ce pauvre peuplé (i)?i>

La bourgeoisie était sortie victorieuse de la tourmente de 1830. Elle n'avait plus à redouter ni la royauté de droit divin, ni les prétentions féodales de la noblesse, ni le pouvoir tyrannique de la Congrégation : elle était devenue la première puissance du pays ; mais derrière la bourgeoisie on voyait s'agiter cette masse d'artisans et d'ouvriers qui avaient tout fait pour le triomphe de la liberté et pour lesquels on n'avait encore rien fait. Le prolétariat s'était élevé d'un degré dans la hiérarchie sociale. Il avait devant lui la bourgeoisie riche et lettrée,

(1) Correspondance, III, p. 56.

comme en 1789 le tiers-état s'était trouvé en faco de la monarchie et des privilégiés.

Fidèle à son rôle de chansonnier populaire . et national, Bérianger plaida la cause des nouvelles couches sociales, et il chanta les rêves nouveaux du peuple, comme il avait jadis chanté ses douleurs et ses gloires. Ici (I), il nous intéresse au sort de Jeanne la Rousse, la femme du braconnier^ et à ses trois enfants que € dans une joie amère » elle mit « seule au monde, au fonrf des bois » ; là, il peint dans des vers d'une rare énergie les souffrances du vieux vagabond. Brisé par l'âge et par la fatigue, le vieux vagabond voit passer devant lui des bandes joyeuses qui se rendent à la fête. La plupart détournent la tête ; c'est à peine si quelques-uns lui jettent par pitié quelques sous. Si au moins il pouvait mourir à l'hôpital ! Mais la place y manque, tant le peuple est infortuné! Et le vieux vagabond, faisant un retour sur sa misérable existence, adresse à la société qu'il accuse de sa misère de sanglants reproches.

(1) Jeaîtne la Rousse, ou la Femme du hraconniçr,

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