I.E VIEUX VAGABOND
Dans ce fossé cessons de vivre ; Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vont dire : Il est ivre ; Tant mieux ! ils ne me plaindront pas.
J'en vois qui détournent la tète ; D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite ; allez à la fête.
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous
Oui, je meurs ici de vieillesse, Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir de ma détresse - L'hôpital adoucir la fin ; Mais tout est plein dans chaque hospice, Tant le peuple est infortuné !
La rue, hélas ! fut ma nourrice :
Vieux vagabond, mourons où je suis né.
Aux artisans, dans mon jeune âge.
J'ai dit : Qu'on m'enseigne un métier.
Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage.
Répondaient-ils ; va mendier.
Riches, qui me disiez : Travaille, J'eus bien des os de vos repas ; J'ai bien dormi sur votre paille, Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.
J'aurais pu voler, moi pauvre homme ; Mais non ; mieux vaut tendre la main.
Au plus, j*ai dérobé la pojnme Qui lAûrit au bord du chemin.
Vingt fois pourtant on me verrouille Dans les cachots, de par le roi.
De mon seul bien on me dépouille.
Vieux vagabond, le soleil est à moi.
Le pauvre a-t-il une patrie ?
Que me font vos vins et vos blés, Votre gloire et votre industrie.
Et vos orateurs assemblés ?
Dans vos murs ouverts à ses armes, Lorsque l'étranger s'engraissait, Comme un sot j'ai versé des larmes.
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.
Comme un insecte fait pour nuire, Hommes, que ne m'écrasiez- vous?
Ah I plutôt vous deviez m'instruire A travailler au bien de tous.
Mis à Tabri du vent contraire, Le ver fût devenu fourmi.
Je vous aurais chéris en frère.
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.
Jacques est un poignant tableau de la misère du paysan des campagnes. La scène se passe au fond d'un pauvre village. Une femme est assise auprès du grabat où son homme dort après l'heure ordinaire de son lever. Elle ^st inquiète, car dès la pointe du jour elle a vu
rhuîssier du roi rôder dans le village, L'huissier, elle ne le sait que trop, est impitoyable, et il n'y a pas un sou à la maison !
Pauvres gens ! Timpôt nous dépouille !
Nous n'avons, accablés de maux, Pour nous, ton père et six marmots, Rien que ta bêche et ma quenouille 1
Lève-toi, Jacques, lève-loi ; Voici venir Thuissier du roi.
On compte, avec cette masure, Un quart d'arpenl, cher affermé. Par la misère il est fumé ; Il est moissonné par l'usure.
Lève-toi, etc..
Beaucoup de peine et peu de lucre, Quand d'un porc aurons-nous la chair?
Tout ce qui nourrit est si cher I Et le sel aussi, notre sucre !
Lève-toi etc..
Du vin soutiendrait ton courage ; Mais les droits Font bien renchéri !
Pour en boire un peu, mon chéri.
Vends mon anneau de mariage.
Lève-toi, etc..
Rêverais-tu que ton bon ange Te donne richesse et repos ?
Que sont aux riches les impôts?
Quelques rats de plus dans leur grange.
Lève- toi, etc..
L'huissier entre ; Jacques ne se réveille point, et sa femme comprend enfin le malheur qui la frappe.
Il entre ! ciel ! que dois-je craindre?
Tu ne dis mot ; quelle pâleur !
Hier, tu t'es, plaint de ta douleur, Toi qui souffres tant sans te plaindre I Lève-toi, etc..
Elle appelle en vain ; il rend l'àme.
Pour qui s'épuise à travailler La mort est un doux oreiller. Bonnes gens, priez pour sa femme.
L'impôt, voilà ce qui accable les pauvres gens^ voilà ce qui « dépouille » cette pauvre race dont le destin sur terre est de « patienter et de pâtir (1) ». Aussi Déranger ne craint-il pas, par sympathie pour les malheureux, de chanter les louanges de ces hommes vaillants et intrépides qui, bravant neige, pluie, orage, et dormant au bruit des torrents, partout « ni-
(1) M. Legouvé. — Journal le Temps ^ 8 fév. 1894.
vellent Tabondance » et partout « éparpilleit Targent ».
Nos gouvernants, pris de vertige, Des biens du ciel triplant le taux, Font mourir le fruit sur sa tige, Du travail brisent les marteaux.
Pour qu'au loin il abreuve
Le sol et l'habitant,
Le bon Dieu crée un fleuve ;
Ils en font un étang.
Malheur I Malheur aux commis 1 A nous, bonheur et richesse !
Le peuple à nous s'intéresse.
Il est de nos amis.
Oui, le peuple est partout de nos amis ; Oui, le peuple est partout, partout de nos amis (1).
Et aux chansons dans lesquelles il déplore, avec un accent de douloureuse sincérité, le sort des pauvres ouvriers des villes et des campagnes, des prolétaires, le poète oppose un chant où il persifle avec une violence qui paraît excessive la suffisance et l'égoïsme, l'insensibilité et l'ignorance des bourgeois propriétaires :
(1) Le^ Contrebandiers.
Lk MONARCHIK DE JUILLET 137
Ce bourgeois a raison, ma foi.
Fi du peu que l'esprit rapporte !
Mieux vaut avoir maison à soi :
On met les autres à la porte (1).
On le voit, la monarchie de Juillet ne garda pas longtemps la faveur du poète. Il avait espéré que ses amis, une fois au pouvoir, auraient à cœur de ne pas tomber dans les fautes des gouvernements précédents, et qu'on sortirait enfin du domaine de la spéculation théorique pour entrer résolument dans celui des réformes pratiques ; il avait cru, pour emprunter son pittoresque langage,
Qu'on allait faire
Du grand et du neuf, Même étendre un peu la sphère De Quatre-vingt neuf (2) ;
mais rien n'était changé : c'étaient toujours les mêmes « ambitions vulgaires », les mêmes « sots parés de pompeux sobriquets », les mêmes « abus » et les mêmes « erreurs » (3). — « Depuis que je vois la politique de plus près, écrit il à M. Gilhard, elle me paraît encore moins
(1) Les Escargots.
(2) La restauration de la Chanson.
(3) La Comète de 1832.
138 BÉRAKGER
satisfaisante, les fautes se succèdent,, de sorte qu'on croirait qu'elles sont le résultat d'un système suivi avec opiniâtreté (1). »
Ces fautes tracent au poète son devoir. Désespérant de rien obtenir d'une Chambre qui passe, son temps à vanter la Chambre et à « se prouver à elle-même qu'elle est bonne », do députés qui sont uniquement soucieux, « chapons héréditaires, » de « sauver leur nid » ; ne faisant aucun fonds sur des ministres pusillanimes, que le moindre mouvement libéral remplit d'épouvante et qui voudraient, tant ils ont peur de l'orage, que « le baromètre ne variât jamais » ; fatigué en un mot et lassé d'un système politique qui lui paraît condamné à l'impuissance, il se sépare de ses anciens amis, jadis opposants comme lui, aujourd'hui satisfaits d'être au pouvoir, et il se rapproche des jeunes dont les idées plus larges s'accordent mieux avec sa manière de voir et de sentir ; il se rapproche des jeunes parce que l'exercice.du pouvoir n'a pas affaibli en eux la générosité de leur cœur, parce qu'il les sent capables de beaux et nobles dévouements (1), enfin et surtout parce
(1) Correspondancejlll,ip, 247.
LA MONARCHIE Dî> JUILLET 139
qu'il voit en eux les « préparateurs de l'avenir (2) d et comme les précurseurs de ce gouvernement républicain que les fautes de la monarchie de Juillet <i font pousser en serre chaude (3) », et qui aura ses derniers vœux et ses dernières chansons.
Par une volonté expresse qu'il fît connaître, par lettre du 5 septembre 1838, à son éditeur et excellent ami Perrotin, ces dernières chansons ne devaient être publiées qu'après la mort du poète. Nous respecterons nous-mème cette. volonté et, ré;:-ervant pour un chapitre ultérieur l'examen des œuvres posthumes, nous passerons maintenant en revue celles des œuvres anciennes dans lesquelles le poète a plus spécialement révélé ses goûts personnels et fait connaître sa pensée sur les charmes et les plaisirs de la vie, sur les sentiments les plus élevés du cœur humain, l'amitié et l'amour, et même sur les destinées de l'homme et sur Dieu. Et comme les chansons poUtiques sont — on a pu le constater — Texpression exacte et sincère de ses opi-
(1) Ma Biographie, p. 224.
(2) Correspondance, III, p. 310.
(3) Ibid. IF, p. 141.
nions personnelles sur les principes qui doivent régir les gouvernements humains, ainsi nous retrouverons dans les chansons philosophiques, comme dans un miroir fidèle, le genre de vie, les habitudes, la mlanière d'être, et jusqu'aux sentiments intimes du poète. Essayons donc tout d*abord de peindre Thomme, puisque ce sera le meilleur moyen d'initier le lecteur à sa philosophie.