‹ BérangerChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I — L'homme.

Vive, coquette et élégante, la mère de Béranger voulait élever son fils dans le goût de la toilette et du luxe ; elle voulait en faire, comme on disait alors, <r un brillant muscadin (1) ; 3> mais ce fut peine perdue : Déranger était, au moral comme au physique, l'opposé de sa mère. Lamartine, qui Ta connu alors qu'il était déjà d'un certain âge, le représente avec le <r costume d'un Alcinoûs rustique, des souliers noués par un fil de cuir, à fortes semelles sonores, des bas gris ou bleus en filoselle, souvent mouchetés d'une tache entre le soulier et le pantalon, le pantalon relevé pour le préserver de la boue ou de la poussière de la rue, un peu débraillé sur sa large

(1) (hrrespmidance, I, p. 35*

poitrine, et laissant voir un linge blanc, mais grossier, tel que les ménagères de campagne en , filent avec leur propre chanvre pour le tisserand de la maison ; une redingote de drap grisâtre, dont le tissu râpé montrait le fil sur les coudes, et dont les basques inégalement pendantes battaient très bas ses jambes à chaque pas sur le pavé. Un chapeau de feutre gris aussi, à larges bords et sans forme ou déformé, tantôt posé de travers sur la tête, tantôt profondément enfoncé sur le front et laissant flotter quelques boucles de cheveux incultes, mais presque blonds encore, sur son collet ou sur ses joues, complétait ce costume (1). d

Ses goûts étaient aussi simples que sa mise. Il savait vivre de peu et limitait toujours ses désirs à ses ressources. Au sein de Topulence, quand il tenait avec son père une maison de banque, il habitait <r une mansarde sans feu, où la neige et la pluie inondaient souvent son 'lit de sangle (2). i> Ses plaisirs n'étaient pas dispendieux : loin de gémir sur son sort, il se trouvait toujours très heureux, et bien souvent rougissait à part lui en pensant que bien des gens qui le valaient man-

(1) Ouvrage cité,

(2) Ma Biographie^ p. 60.

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quaient de tout(i). La chute de la maison de banque de son père ne lui fut sensible qu'en rai-

sondu dommagequ'elle fit éprouver aux pauvres gens qui y avaient placé leur épargne. Quant à lui, personnellement, il se souciait peu des pertes d'argent. « J'ai, écrivait-il le 3 mai 1838 à M, Bernard, une telle habitude de ces petites tempêtes que je n'en fais que rire. Quand ilm'arrive, dans mes promenades, d'essuyer de fortes ondées,, quelquefois d'abord je m'en fâche, parce que ma course est interrompue; puis, pensant au belitge où si gaillardement j'éprouvais de semblables lessives sans avoir de vêtements à changer, je me fais mouiller avec plaisir, comme si je rajeunissais à la pluie. 11 en est de môme quand un nuage de pauvreté viçnt encore à crever sur moi : je me revois au temps où je n'aurais souvent pas diné sans le crédit que voulait , bien me faire un petit traiteur de la rue des Prouvaires » (2).

Timide, modeste au delà de toute expression, quoiqu'il fût capable, quand il le fallait, de montrer un^ certaine fierté et une rare énergie (3),

(1) Correspondance : Lettre à M. Gilhard, 10 janvier 1840.

(2) Correspondance^ 3 mai 1838.

(3j On le vit bien» lors de ses procès. En 1828, notamment,

( » fc* A" '.<;

il craignait d'appeler sur lui Tattention. Son nom dans un journal, même aux annonces, lui donnait une sorte de douleur (1). « Mon cher enfant, écrivait-il à Sainte-Beuve (2), vous ne savez pas combien il y a en moi de susceptibilité ridicule, combien il m'en a coûté de me livrer au public, combien aujourd'hui je souhaite de me cachera ses yeux, d L'obscurité lui convenait mieux que . la gloire.

Non, le monde ne peut me plaire ; Dans mon coin retournons rêver.

Mes amis, de voire galère Un forçat vient de se sauver.

{Mon petit coin.)

D'ordinaire il se trouvait plus à l'aise au milieu des petites gens qu'au sein des sociétés élégantes etdistinguées.Il n'était pas né pour les châteaux: « après avoir pris place à de somptueux banquets, il prenait plaisir à dîner, le lendemain^ .

M. Laffitte avait, sans consulter Déranger, vu M. de Portalis, garde des sceaux, pour tenter d'interrompre les poursuites dirigées contre le chansonnier ou de leur donner une tournure favorable. « Non, non, écrivit Béranger à Laffitte, je dois à mon caractère, au public, à mon avocat lui-même de protester contre cette manière de procéder. ^) Corresp. Lettre à M. Jacques Laffitte, 28 novembre 1828

(1) Correspondance : Lettre à M. Hippolyte Fortoul, 29 décembre 1835.

(2) Correspondance : Lettre à M. Sainte-Beuve, 20 août 1832

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dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour se retremper au milieu de ses compagnons de misère (1) » ; il lui arriva même fréquemment — lui-même nous l'apprend (2) — de quitter la fastueuse habitation de Laffîtte, le château de Maisons, pour aller à travers la forêt dîner dans un restaurant de Saint-Germain ; et, comme le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, qu'il avait en très haute estime et à la demande duquel il écrivit même la Sainte-Alliance des peuples^ lui reprochait un jour de ne point répondre à ses invitations et de refuser de venir chez lui : « M. le duc, lui répondit Béranger, ce n'est pas, croyez-moi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l'honneur que vous me faites, mais j'ai un dictionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons. Jusqu'à ce que j'eusse feuilleté le vôtre, je ne serais chez vous qu*un sot ou qu'un muet (3). »

A semblable nature les honneurs devaient paraître peu désirables ; et en fait, nul ne fut moins soucieux que lui de places et de distinctions. On

(1) Ma Biographie,]). 140.

(2) Ibid., p. 199.

(3) Ma Biographie, ip, 247

BiRANQEB

f 146 DÉRANGER

lui avait donné le- choix, quand il fut admis à rUniversité, entre un emploi de 2,000 francs et un autre de 3,000: il préféra l'emploi inférieur, et plus tard, t[uand ses amis furent ministres, il refusa systématiquement toutes leurs avances et se contenta de « regarder en passant le pouvoir, comme dans sa jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, il s'amusait à observer les chances du jeu sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes (1). j> Il n'y avait de sa part, ajoute-t-il, « ni dédain ni sagesse à cela ; » à plus forte raison, n'était-ce point chez lui désir de se singulariser. En refusant ce qui a pour d'autres tant de prix. Déranger obéissait à son humeur :

Non, mes amis, non, je ne veux rien être ; Semez ailleurs places, titres et croix. Non, pour les cours Dieu ne m'a pas fait naître. En me créant, Dieu m'a dit : Ne sois rien (2).

Insensible aux Honneurs et à la fortune, il ne Tétait pas au plaisir. Il fut durant sa jeunesse le plus gai et le plus joyeux compagnon qu'on pût connaître, et, dans son âge mûr, il conserva, sauf de rares exceptions, cette humeur enjouée et

(1) 3îa Biographie, p. 3.

(2j A meê amis devêius ministres.

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folâtre qui n'était pas un des moindres charmes de son caractère. A lui seul, il amusait tous ceux qui Tentouraient, et sa gaieté paraissait s'accroître de celle qu'il faisait naître chez les autres. Il semblait que les dures nécessités de Texistence et les revers de fortune lui fussent indifférents ; et sur la fin de sa vie, quand il se vit aux prises avec les infirmités et les tristesses que • l'âge traîne à sa suite, il ne pouvait se rappelef sans émotion ces doux moments de sa jeunesse où, sans appui, sans pain assuré, il prenait le temps comme il vient et, sans souci du lendemain, ne cherchait qu'à profiter le mieux possible du temps présent.

Comme Horace, comme Montaigne, comme La Fontaine, comme tous les plus grands épicuriens, il fut le plus doux et le meilleur des hommes. Ami de ses semblables et philanthrope dans le juste sens du mot, ou plutôt aimant les autres plus que lui-même, il s'inquiétait moins des trônes qui s'écroulent, des ministres qui tombent et se succèdent, que de l'amélioration du sort des hommes et de la marche continue de la société |f vers un avenirmeilleur. L'amour de l'humanité,

[• c'était la passion innée de ce bon et grand

citoyen, c'était la cause secrète de son opposi-

lion à tous les régimes qui ne réalisaient pas sa pensée ; c'était la source féconde de son inspiration poétique, c'était toute saphilosophie et toute sa politique (1).

Et cet amour généreux, ardent, enthousiaste des hommes n'était point simplement spéculatif; il était efficace et se traduisait par des actes. « Il faut, dit Lamartine, avoir assisté cent fois comme moi aux consultations de ce médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreiller de bonnes œuvres (-2). » Tantôt c'était un pauvre ouvrier que la mort dc^a femme plongeait dans la plus profonde détresse ; tantôt une mère qui ne pouvait payer les mois de nourrice de son enfant ou pour laquelle l'achat d'une robe de première communion constituait une dépense qui excédait ses moyens (3) : dans toutes ces circonstances, la bourse du poète s'ouvrait toute grande, et ce n'était même que lorsqu'il lui per-

(1) « Notre vie, écrivait Lamennais à Béranger (2 juin 1834), n'aura pas été perdue. Croyez, mon ami, que si, avec tout le monde, j'admire en vous le grand poète, je chéris encore plus l'homme de bien, le défenseur du peuple et de l'humanité. »

(2) Ouvrage déjà cité. •

(3) Voira ce sujet Savinien Lapointb, p. 73 et suivantes.

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mettait ainsi d'obliger les autres que l'argent avait du prix à ses yeux.

Mes besoins ne sont pas nombreux; Mais quand je pense aux malheureux, Je me sens né pour être riche.

Avec Tami, pauvre et souffrant,

On ne partage honneurs ni rang; ^

Mais l'or, du moins, on le partage.

Vive For ! Oui souvent, ma foi,

Pour cinq cents francs, si j'étais roi.

Je mettrais ma couronne en gage (i).

Ainsi se passait pour le poète toute la matinée jusqu'à l'heure où il avait à remplir un autre rôle qui lui échut et dont il s'acquitta jusqu^à la fin de sa vie avec une ponctualité exemplaire, celui de solliciteur universel. Il s'en allait à pied, quelque temps qu'il fît, malgré la neige ou la pluie, d'une extrémité de Paris à l'autre, présentant ses suppliques à toutes les administrations, quêtant pour le pauvre chez les riches, visitant dans les hôpitaux les malades pour lesquels il avait obtenu un lit, en un mot se trouvant partout où il y avait à faire quelque bien.

Bon pour tout le monde, Béranger était pour ses amis d'un dévouement et d'une fidélité à toute

(1) Le Refus.

épreuve. L'amitié avait pour lui uii charme particulier, et ce charme suffisait — le poète nous rapprend — à dissiper ses chagrins et à faire cesser les accès de misanthropie et de tristesse dont il ne put quelquefois, surtout à la fin de sa vie, s'affranchir.

« Ma gaieté, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m'atlendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tristesse (1). »

Rien ne lui coûtait pour tirer un ami d'un mauvais pas ; la générosité à l'égard des amis allait chez lui jusqu'au sacrifice, a Je nourris, écrivait-il de Passy en 1835 à un de ses amis dont les événements politiques avaient compromis la fortune, je nourris quatre individus, moi compris. Je vais supprimer tout ou partie des mille francs que j'envoie annuellement à l'île Bourbon, parce qu'un homme de trente-quatre ans doit savoir se suffire. Je prends avec moi ma vieille tante et une bonne et vieille amie qui mourrait de faim si je ne l'aidais, comme elle-

(1) Ma Biographie j p. 134.

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mênle m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins à faire bouillir que : trois* J'ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Lee deux femmes aideront au ménage que pourra entretenir, je l'espère, le peu qui me reste. Grâce à cette disposition, je pourrai me passer de l'intérêt de ces, 44. 0.00 francs, intérêt qui, au premier jour, deviendrait peut-être pour vous une gêne extrême. Quant aux trois actions de gaz, si vous pouvez me les remettre, tant mieux ; mais si elles vous sont nécessaires, gardez-lés aussi ; seulemei>t je vous prie de tenir des comptes exacts de tout, afin qu'un jour, si la fortune revient souffler dans vos voiles, comme je le souhaite, surtout pour vous tous que j'aime tant, vous puissiez ré- . gler avec moi ou avec mes héritiers, sans qu'il y ait lieu à conteste ou à chicane deleurpart (J). » Pour un ami Béranger était capable de sacrifices plus grands encore : afin de sauver Leroux . de la misère, il accepta de prêter l'appui de son nom à une histoire de Napoléon que Leroux seul devait écrire et dont seul il devait avoir le profit. Or, pour qui sait quelle crainte Béranger avait

(1) Correspondance,

du public et quelle défiance il éprouvait lorsqu'il avait à écrire une ligne de prose, cette résolution est peut-être le plus grand acte de haute charité qu'il ait accompli.

« Je ne ferai rien à cette histoire et n*en tirerai pas un sou, mais je sauverai toute une famille de la pauvreté, et c'est ce qui me détermine à faire un immense sacrifice qui va jusqu'à m'épouvanter, qiiand je ne m'étourdis pas par le bonheur de faire une bonne action. »

(Lettre à Perrbtin, 7 févr. 1839.)

Béranger usait, d'ailleurs, de ses amis comme il entendait que ses amis usassent de lui : a Que m'importe l'argent? écrivait il à Quenescourt. N'ai-je pas des amis ?... Une personne qui m'est attachée voulait et devait me prêter les quatre cents francs que je vous demande ; mais elle a moins le moyen de les perdre que vous^et je vous ai donné la préférence. (î). 3> Et plus tard, quand Jacques Laffitte essaya, lors du procès de 1828, d'arrêter les poursuites ou tout au moins d'éviter la prison, le chansonnier s'opposa à ce que son puissant ami fît à cet effet aucune démarche; mais il réclama de lui un service qui ne coûtait rien à son amour-propre (2) :

(1) Correspondance^ 8 janv. 1809.

(2) Correspondance, Lettre du 28 nov. 1828.

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<( Je sais, lui écrivit-il, qu'en prison tout est cher, mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir ; vous êtes là Je vous demanderai de l'argent

quand le mien sera écoulé, et ce ne sera même pas sous forme d'emprunt, si vçtre amitié Texige. »

Il est vrai qu'il gardait des bienfaits reçus un durable souvenir et que chez lui la reconnaissance égalait la bonté. Son ami d'enfance, Quenescourt, lui avait été, surtout au début de son séjour à Paris, du plus précieux secours. Béranger n'oublia jamais ces services, et, quand vinrent les jours de prospérité et de gloire, c'est à son excellent ami,^'est à Quenescourt qu'il reporte la plus grande part du succès.

Au peu d'éclat dont je brille à présent, Ah I qu'il ait part, et puisse à ma lumière, Comme au flambeau que porte un ver luisant, Longtemps son nom se lire sur la pierre (1) !

De même, il témoigna toujours la plus affectueuse gratitude et à Thomme qui, après avoir été son protecteur et Tavoir aidé à trouver une place à l'Université, devint un de ses meilleurs

(1) Chant funéraire zur la mort de mon ami Quenescourt

amis, le poète Arnault (1), et à ce Jacques Laffîtte dont la généreuse munificence était toujours prête à secourir toutes les infortunes, et surtout à celui qui fut le plus illustre de ses bienfaiteurs, au frère du Premier Consul, au sénateur Lucien Bonaparte. « Son souvenir, disait Béranger en 1833, me suivra jusque dans la tombe. J'en atteste les larmes que je répands encore après trente ans, lorsque je me reporte au jour béni cent fois où, assuré d'une telle protection, je crus tenir de la Providence elle-même une promesse de bonheur et de gloire (2). »

A tous ces éloges se mêle une légère critique: plus propre à la méditation qu'à l'action, Béranger aimait à donner des conseils, il en donnait même souvent à ceux qui n'en avaient que faire et, sous prétexte de conseiller, il se mettait doucement en avant, et se citait volontiers en exemple (3). Il aimait à plaisanter, et ses plai-

(1) Voir les couplets U% Oiseaux qu^il adresse à son ami partant pour l'exil (1816).

(2) Préface du Recueil de chansons publiées en 1834. Dédicace à M. Lucien Bonaparte. >

(3) « J'ai vu, dit Sainte-Beuve, j'ai vu un jour Carrel revenir outré de Passy, pour avoir reçu de Béranger force conseils qu'il ne lui demandait pas. » (Causeries du lundi, 1850.1 — Béranger avoue lui-même son défaut : « Voilà près de cinquante ans que je donne des conseils au2c autres. Il paraît que j'étais destiné à ce

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santeries n'étaient pas toujours exemptes d*une certaine malice. « Il était très éblouissanfr d'esprit, très mordant, cruel même dans son |eu (1); » mais d'ordinaire il savait s'arrêter, se reprenait à propos et s'ingéniait à calmer les impatiences qu*il avait provoquées ou à guérir les petites blessures qu'il avait faites.

Cette bonté native qui réparait ainsi les méfaits d'un esprit caustique et railleur; cet amour sincère du prochain et cette charité inépuisable qui est le trait distinctif du caractère de Déranger, on les retrouve jusque dans ses croyances intimes, dans ses convictions religieuses : car Bérangerfut beaucoup plus religieux, et même beaucoup plus croyant qu'on ne le pense. Loin d'être, tel qu'on l'a souvent représenté,un incrédule et un impie, il avait — et les Mémoires qu'il nous a laissés comme plusieurs de ses lettres en font foi — un fond de religion et de piété que rien ne put ébranler (2). Bien plus, sous l'in-

sol métier, aussi peu profitable à celui qui le , preod qu'à ceux pour qui on le fait. » [Biogr. p. 16.)

(1) George Sand, Le Siècle^ 8 mai 1860.

(2) M. Ed Fournier {Revue française, Béranger, Z«?/ï*e«, etc.. août 1867) raconte, à propos de la résurrection d'un fragment de poème épique lu à Lucien Bonaparte, une anecdote qui ne laisse pas d'être piquante : « Les rédacteurs d'un livre assez étrange, dit M, PJd. Fournier, <|ui commençait à paraître k la même époque,

fluence des ouvrages de Chateaubriand, pour lequel il professait la plus profonde et la plus affectueuse estime, il tenta même, sur la fin de sa vie, de retourner au catholicisme, consacrant à cette religion, dont il aurait voulu être le fervent adepte, ses essais poétiques, fréquentant les églises aux heures de solitude et se livrant à des lectures ascétiques autres que l'Evangile, « qui a toujours été pour lui une lecture philosophique, et la plus consolante de toutes (1). i> Ses tentatives furent vaines ; mais s'il eut, comme il le dit, le malheur de ne pas croire toujours à ce qu'ont cru Turenne, Corneille et Bossuet (2), il fut et resta toujours « ce qu'en philosophie on appelle un spiritualiste (3),» et eut en Dieu une confiance qui ne l'abandonna jamais et qui lui fut « une grande consolation dans les misères de ce monde, » comme il y puisa « l'espé-

mais qui n'a pas été au delà des deux premiers volumes, et dont voici le titre : Biographie des croyants célèbres ^ etc...,, prirent occasion de ces alexandrins ressuscites, où le poète se révélait au moins comme un déiste, pour le mettre aussitôt de leur clientèle. Bédanger a donc sou article dans le livre béni, entre le cardina Bentivoglio et Tabbé Béradier !... On voulait presque canoniser le chansonnier. ]d

(1) Ma Biographie, p. 101.

(2) Ibid,, p. 102,

(3) /Wc?.,p. 102.

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rance du bonheur à venir de rhumanité (l). »

Quel est ce Dieu ? Quelle en est la nature, quels en sont les caractères et, pour emprunter le langage des philosophes, quels en sont les attributs ? Déranger ne le sait pas, et il trouve même indécent qu'on cherche à le savoir : « Je me suis toujours élevé vers Dieu, écrit-il à Lamennais (2), autant. que mes ailes fangeuses me Pont permis, mais toujours les yeux fermés, me contentant de dire : <c Oh I oh 1 » comme la bonne femme de Pénelon. Croiriez-vous que je frémis presque lorsque je vois qu'on analyse la substance créatrice ? Je tremble quand je vois disséquer Dieu, si respectueux que soit l'opérateur. »

Toutefois il y avait un point sur lequel il semblait à Déranger qu'il ne pût pas y avoir contestation : C'est que Dieu est bon, indulgent comme un père, qu'il aime ses enfants et qu'il se plaît aies savoir heureux, parce qu'il ne les a point créés pour le mal et la douleur. La conception d'un Dieu jaloux et terrible lui paraissait un non-sens, et à cet idéal de violence, de colère et de ven-

(1) Correspondance. — Lettre à M. Julien Bourson, 10 piars

(2) Correspondance, 18 décembre 1840.

geance il préférait un idéal de mansuétude, de paix et de pardon.

Tel fut Déranger, simple et modeste dans ses goûts, timide, craignant de se donner en spectacle, évitant le bruit, bien qu'il fût capable, quand Tiatérêt de la république et dé l'humanité l'exigeait, des plus héroïques résolutions, plutôt porté par sa nature vers la société des petits et des pauvres que vers celle des riches et des grands, insensible aux honneurs et n'estimant les richesses qu'en raison du bien qu'elles permettent de faire, bon et secourable pour tout le monde, mettant son plaisir et son honneur à rendre service, se privant presque du nécessaire pour secourir ceux qui étaient dans le besoin, sûr et fidèle dans ses amitiés, d'un commerce agréable quoiqu'il lassât quelquefois par sa manie de donner des conseils et qu'à ses plaisanteries se mêlât de temps à autre une pointe trop acérée d'épigramme, n'ayant rien de commun avec les philosophes matérialistes dont on à prétendu souvent qu'il admettait les principes, mais ayant sur les destinées de Thomme et sur Dieu des sentiments élevés et de hautes conceptions que ne désavoueraient point les plus purs spiritualistes.

Les chansons philosophiques.

Les chansons philosophiques de Déranger sont la vivante expression et comme Timage iidèle de ses sentiments et de ses pensées. Ainsi cette aversion native qu'il a pour les salons et les châteaux, cette indifférence dédaigneuse à l'égard des grandeurs humaines, on les retrouve à chaque page de ses œuvres : il observe malicieusement que « là où règne l'ambition, la gaieté perd son coin », et que « plus le parquet brille, plus on fait de faux pas (1) ; » il compare la puissance des rois au fragile éclat du verre (2), il plaint leur sort, les trouve plus malheureux encore que les malheureux captifs dont ils tiennent la chaîne :

Toute puissance est une gêne ; Oh ! d'un roi que je plains l'ennui I C est le conducteur de la chaîne ; • Ses captifs sont plus gais que lui.

[U Indépendant .)

(1) Le ménétrier de Meudon,

(2) Voir la chanson intitulée : Trinquons,

et le pouvoir dont ils sont si flers a pour lui si peu d'attraits qu'à la condition du roi il préfère celle du berger :

Un roi sur son front obscurci Porte une couronne éclatante.

Le pâtre a sa couronne aussi, Couronne de fleurs qui me tente.

A l'un le ciel la fait payer ; Mais au berger Tamourla donne.

Le roi l'ôte pour sommeiller, Colin dort avec sa couronne (1).

Bien plus, l'existence de ces bandes vagabondes qui, sans domicile assuré ni métier fixe, parcourent villes et villages, affranchies de toute loi et de toute contrainte, Texistence des bohémiens a pour lui un charme qu'il traduit en un chant d'une vive allure et d'une pittoresque poésie.

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