A MES AMIS DEVENUS MINISTRES
Ud sort brillant serait chose importune Pour moi, rimeur, qui vis de temps perdu.
M'est-il tombé des miettes de fortune, Tout bas je dis : Ce pain ne m*est pas dû.
Quel artisan, pauvre hélas 1 quoi qu'il fasse, N'a plus que moi droit à ce peu de bien ?
Sans trop rougir fouillons dans ma besace ; En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien.
Au ciel, un jour, une extase profonde
Vient me ravir, et je regarde en bas.
De là, mon œjl confond dans noire monde
Rois et sujets, généraux et soldats.
Un bi'uit m'arrive; est-ce un bruit de victoire?
On crie un nom ; je ne Tentends pas bien.
Grands, dont là-bas je vois ramper la gloire,
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.
Sachez pourtant, pilotes du royaume, Combieu j'admire un homme de vertu, Qui, regrettant son hôtel ou son chaume.
Monte au vaisseau par tous les vents battu.
De-loin ma voix lui crie : Heureux voyage !
Priant de cœur pour tout grand citoyen.
Mais au soleil je m'endors sur la plage.
En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien.
Votre tombeau sera pompeux sans doute ; J'aurai sous l'herbe une fosse à l'écart.
Un peuple en deuil vous fait cortège en roule ; Du pauvre, moi, j'attends le corbillard.
En vain on court où votre étoile tombe ; Qu'importe alors votre gîte ou le mien î La dififérence est toujours une tombe.
En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien.
L'amour du plaisir va de pair avec cette résignation stoïque: puisque la vie humaine est si courte et que le terme en est si douloureux, profitons-en le mieux possible. Sans doute, on voudrait être au pays rêvé par le poète, dans ce pays où les voluptés sont infinies, où le Louvre a la forme d'une « tourte arrondie, »
où les gardes portent « hallebardes de sucre candi, » où les canons sont de sucre, et où, au lieu d'eaux impures, jaillissent nuit et jour des fontaines le beaune et Taî ; mais à défaut de
celte contrée enchanteresse, de ce pays de cocagne (1), ne peut-on pas, sur cette terre, goûter aux plaisirs que Dieu a mis à notre portée ? De ces plaisirs, le poète ne se fait pas faute d'user, ni d'en recommander l'usage.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne.
Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris (2).
Et que la raison ne vienne pas, « déité grondeuse », troubler les joyeux convives ; qu'elle ne vienne pas, « mouche 3> importune et « hideuse », bourdonner au bruit des verres et des chansons : loin de prêter l'oreille à son bourdonnement, on mettrait en fuite la scélérate, ou on la noierait dans le vin (3).
Il est vrai que l'amour du-plaisir n'est d'ordinaire pas aussi violent chez Déranger, et qu'il ne s'affirme pas toujours avec une pareille intempérance, nous dirions presque avec une semblable crudité ; il s*y mêle le plus souvent
(1) Voyage au pays de cocagne.
(2) La grande oi'gie,
(3) La Mouche,
une certaine discrétion et de certaines réserves qui donnent à sa philosophie un air de distinction réfléchie qu'on ne trouvait pas chez les chansonniers du Caveau : c'est ainsi qu'il se moque, dans la chanson des Gourmands (\8iQ), de ces trop nombreuses réunions de gastronomes qui remplissent les journaux du détail de leurs festins, comme il persifle les chansonniers qui ne savent parler que « de manger et de boire (1)».
. Gourixiands, cessez de nous donner Lacarte de votre dîner : .
Tant de gens qui sont au régime Ont droit de vous en faire un crime * Et d'ailleurs, à chaque repas, D'étouffer ne tremblez-vous pas ?
C'est une mort peu digne qu'on Tadmire. Ah I pour étouffer, n*étouffons "que de rire ; N'étouffons, n'étouffons que de rire.
La gourmandise n'est pas du goût du poète, et la gloutonnerie lui est insupportable. S'il aime les libations elles festins, x^'est moins pour la bonne chère et pour le vin que pour les gais
(1 ) Voir la note dont BéraDgor accompagne la chanson : îe$ Gourmands.
propos et les joyeuses plaisanteries qu'ils inspirent: -. .
Français, dînons pour le dessert :
Le bouchon part, l'esprit pétille;
La Décence même y babille,
Et par la Gaîté, qui prend feu,
Se laisse coudoyer un peu.
Chantons alors l'aï qui nous inspire.
Ah ! pour étouffer, n'étouffons que de rire ;
N'étouffons, n'étouffons que de rire.
Ailleurs, Déranger est encore plus réservé dans son épicurisme, et plus circonspect : à ses yeux, le secret du bonheur consiste à régler ses désirs sans les contraindre et à toujours mettre en pratique cette vérité que c l'excès nuit au plaisir », que a: trop à la fois enivre » et qu'il « faut boire à petits coups (i). J)
Ce sont, à n'en pas douter, ces considérations et d'autres semblables qui ont fait dire à quelques critiques que les chansons bachiques de Déranger n'ont pas la joie franche des chansons gauloises, qu'on y sent la recherche, la préméditation, trop de philosophie, et qu'enfin,
(1) Les petits coups.
suivant la jolîo expression de Proudhon, « elles sont d'un poète qui se met à table. y>
On ne saurait adresser le même reproche aux chansons qui s'inspirent de l'idée de chatritë, car jamais chansons n'ont été plus sîacères, plus éloquentes, plus émues. Où trouver en effet une émotion plus pénétrant^ et plus vraie, où trouver plus de souffle et plus de poésie que dans la chanson du Juif errant ? Est-il un plus
puissant appel à la charité que la peinture de ce misérable condamné à un supplice éternel ?
Chrétien, au voyageur souffrant Tends un verre d*eau sur ta porte • Je suis, je suis le Juif errant, Qu'un tourbillon toujours emporte.
Sans vieillir, accablé de jours, La fin du monde est mon seul rêve !
Chaque soir j'espère toujours ; Mais toujours le soleil se lève ; ^ Toujours, toujours
[ . Tourne la terre où moi, je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.
Il marche depuis dix-huit siècles, et depuis dix- huit siècles il n'a pas goûté un seul instant de repos. Maintes fois il a cru que les dures épreuves avaient pris fin, et que l'heure do la
BiBÂNGBR ^
délivrance était enfin venue pour lui ; mais, hélas ! cette pensée n'était qu'un rêve. Arbustes en fleurs, gazon fleuri au bord des clairs ruisseaux, troupe joyeuse d'enfants qui lui rappellent ses propres enfants, il a vu en passant mille spectacles enchanteurs, et n'a pas eu le temps d'en jouir. « Passe! Passe! dit le tourbillon,
Reste debout quand tout succombe.
Tes aïeux ne t'ont point ici Gardé de place dans leur tombe. »
Et pourquoi ce châtiment terrible infligé au pauvre voyageur ? Pourquoi cette expiation si dure qui lui fait saluer la mort comme la suprême libératrice ? Lui-même nous l'apprend dans une strophe admirable et dont les quatre derniers vers, au témoignage de M. Legouvé (1), atteignent au sublime :
J'outrageai d'un rire inhumain L'Homme-Dieu respirant à peine...
Mais sous mes pieds fuit le chemin ; Adieu, le tourbillon m'entraîne.
(1) Le Temps^ 9 février 1894.
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Vous qui manquez de charité, Tremblez à mon supplice étrange :
Ce n*est point sa divinité, C'est rhumanité que Dieu venge.
Après la légende, Thistoire. La fin tragique des jeunes Victor Escousse et Auguste Lebras est, au poète, une occasion d'enseigner aux hommes la charité. A ces malheureux jeunes gens, tout dans la vie avait semblé mauvais.
Seuls, sans fortune, oubliés de tous, qu'avaientils à faire sur cette terre qui leur était indifférente? Que leur importait que « la sève montât enrichir les champs où ils passaient? Est-ce pour eux que se levait le soleil ? L'amour, ils l'ont chanté, et l'idole leur a paru « de fange ». Ils ont aussi chanté la gloire, et la gloire s'est montrée à eux ce qu'elle est, éphémère et périssable ; ils ont chanté la patrie et son drapeau, et ils ont vu que le drapeau protège le sommeil du chef, tandis que le soldat veille et meurt de faim en gardant la porte. Pauvres jeunes gens, ils ignoraient que le découragement et le désespoir ont pour cause principale Tégoïsme, et que le plaisir de faire le bien console de tous les chagrins et de toutes les tristesses (1).
(1) Le Suicide. Sur la mort des jeunes Escousse -et Lehras,
« Vous convenez, écrivait Béranger à M. Ernest Legouvé, vous CDnvenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas ! dans quel coffre vide fouillez-vous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur 1... Eh bien 1 mon pauvre enfant, courez donc après la gloire : c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts; prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous dCètre utile ;c^est la loi que Dieu impose à tout homme. ->) (Passy, 6 août 1834. Corresp, II, p. 193.)
Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;
Se faire aimer, c'est être utilç aux autres (!)•
Il y a d'ailleurs mille moyens de se montrer, charitables et seoourables. Vous êtes sans fortune ? Donnez votre influence. Votre influence est petite ou nulle? Donnez vos pensées de chaque instant, votre sympathie, votre cœur ; donnez, s'il se peut, votre gaieté, elle relèvera les esprits abattus et leur rendra le courage et la force.
Et s'il est vrai qu'il n'est pas d'homme, quel qu'il soit et dans quelque condition qu'il se trouve, qui ne puisse à un moment donné sou* j
lager bien des maux et adoucir bien des misères,
(1) Le Suicide,
il est vrai aussi que le bienfait est indépendan de la pensée qui l'a inspiré, et que de l'acte ou de l'intention, c'est l'intention qui, aux yeux de la conscience humaine et de Dieu, a le plus de prix. C'est là, à nôtre avis, la haute leçon morale qui se dégage de cette chanson, les Deux sœurs de charité, qui a fait grand bruit lorsqu'elle â paru, et contre laquelle l'avocat du roi, Marchangy, s'est livré aux plus violentes déclamations.
Apôtre de la charité, Déranger Test aussi de l'amitié, sentiment pur et doux, dont on peut dire ce que Ton a dit des belles-lettres, qu'il est à la fois le charme et la consolation de la vie. Maintes fois dans ses vers il montre le prix des ifelations amicales, disant ici, que vieillir en i!nême temps que les amis, ce n'est pas vieillir (1), et là, que « de tous les romans aucun ne vaudra jamais quelques pages du doux roman de l'amitié (2). y> A l'amitié Béranger consacre même toute une chanson^ celle du Voyageur. Il nous y représente un jeune homme en butte à toutes les souffrances. Victime de la méchanceté de ses semblables et des rigueurs de la
[1) La Vieillesse.
(2y Lés Romans.
Fortune, le jeune homme va céder au désespoir quand il rencontre sur son chemin un vieillard bon et compatissant. La joie renaît dans son cœur ; les « rêves ténébreux d se dissipent, et bientôt, couronné de fleurs, époux et père, il répète à plus d'un infortuné ces paroles par lesquelles le vieillard Tavait jadis accueilli :
Le sort est injuste sans doute, Mais n*est pas toujours rigoureux.
Dieu, qui m*a placé sur ta route, Dieu t'offre un ami; sois heureux.
Fidèle à la doctrine du Caveau, Déranger a aussi chanté l'amour ; mais à côté de ces chansons où Ton exalte l'amour violent et pa$sionné, il en est une autre où Ton vante les mérites et les charmes d'un amour sans orage et sans flammes, calme et paisible comme une belle soirée d'automne, sérieux et dévoué, où le cœur prend plus de part que les emportements de l'imagination et les appétits matériels, et qui confine à Tamitié, quand il ne se confond pas avec elle. La chanson de la Bonne Vieille est et elle restera longtemps encore la plus pure expression de cette variété de Tamour. Le poète sentant sa mort prochaine recommande à l'amie
dévouée des bons et des mauvais jours de garder pieusement le souvenir de celui qui Fa tant aimée ; il lui recommande de rester fidèle à ses leçons, de le faire connaître tel qu'il était, et de redire aux jeunes, s'ils venaient à les oublier, ces chants qui, à une époque douloureuse, glorifièrent et consolèrent la France ; surtout il lui rappelle que tout ne finit pas pour riiomme avec la vie terrestre, et il l'invite, quand il ne sera plus, à lever de temps à autre les yeux vers ce monde invisible où se réunissent pour toujours les âmes unies sur la terre d'une sainte affection.