LA BONNE VIEILLE
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse l Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j ai perdus.
Survivez-moi ; mais que Tâge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons ; Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible. De votre ami répétez les chansons.
Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides
Diront : Quel fut cet ami tant pleuré ? De mon amour peignez, s'il est possible, L'ardeur, Tivresse, et môme les soupçons ; Et, bonne vieille, etc..
On vous dira : Savait-il être aimable ?
Et sans rougir vous direz : Je Taimàis.
D^untrait méchant se montra-t-il capable ?
Avec orgueil vous répondrez : Jamais.
Ah I dites bien qu'amoureujc et sensible, D'un luth joyeux il attendrit les sons, Et^ bonne vieille, etc.. •
Vous avec qui j'ai pleuré sur la France,
Dites surtout aux fils des nouveaux preux
Que j'ai chanté la gloire et l'espérance
Pour consoler mon pays malheureux, ^
Rappelez-leur que l'aquilon terrible ^
De nos lauriers a détruit vingt moissons.
Et, bonne vieille, etc..
Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs ; .
A mon portrait quind votre main débile, Chaque printemps, suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce moifde invisible Où pour toujours nous nous réunissons ; Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Comme on eôt frappé, en lisant cette chanson, de Fair de grandeur et de sérénité qui la dis-
tingue ! Et, en effet, il n'y a rien dans cette pièce que le critique le plus rigoureux ne puisse approuver. Cette pensée d'immortalité qui domine la chanson et lui imprime un caractère d'ineffable douceur, ennoblit Tamant et la maîtresse, et leur mutuelle passion nous inspire un religieux respect.
Au reste, la chanson de la bonne vieille n'est pas la seule où se révèlent les doctrines spiritualistes du poète : l'idée d'une vie future se fait jour à chaque instant dans ses œuvres, dans les œuvres posthumes surtout, comme Tidée de Dieu « y brille » bien souvent « à travers sa gaieté » ;
Enfin, avouez qu'en monlivre Dieu brille à travers ma gaieté.
Je crois qu'il nous regarde vivre, Qu'il a béni ma pauvreté.
Sous les verrous, sa voix m'inspire
Un appel à son tribunal.
{Le Cardinal et le chansonnier^ chanson écrite à la Force, en 1829).
Mais le Dieu que chante Déranger n'a rien de commun avec celui dont on nous menace quelquefois, Dieu impitoyable et jaloux : c'est un
Dieu bon, indulgent, clément, ennemi de l'intolérance et des mortifications, du fanatisme et de la violence, un Dieu qui répudie les guerres meurtrières, qui proteste contre ce titre injurieux de roi des armées dont on croit lui faire honneur, et qui veut que ses enfants, au lieu de se maudire les uns les autres et de s'entr' égorger, vivent au sein d'une paix sans orage et d'une inaltérable félicité ; en un mot, c'est le Bon Dieu, c'est le Dieu des bonnes gens.