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CHAPITRE PREMIER

JEUNESSE DE DERANGER

Les premières années.

Béranger (Pierre-Jean) est né à Paris, le | 19 août 1780, dans Tune des maisons de la rue Montorgueil qui ont été démolies vers 1848 pour faire place au parc aux huîtres. Son père, Jean- François de Béranger, né à Fiamicourt, près Péronne,le 7 décembre 1751, d'abord petit clerc de notaire dans cette dernière ville, était venu à Paris dès Tâge de vingt-deux ans, et il tenait les livres d'un épicier de la rue Montorgueil, lorsqu'il . s'éprit d'une des filles du tailleur Champy, vive, If mignonne, 3>élégariteet « bien tournée, » Marie-

Jeanne Çhanipy. II. demanda et obtint sa main : elle avait alors vingt ans et faisait le métier de modiste.

Le ménage nefut pas heureux. Quand Déranger naquit, son père avait . depuis longtemps quitté le toit conjugal. Aimable et gai, bon et d'un extérieur agréable, mais léger, insouciant et prodigue, il avait dissipé en six mois les douze cents livres qui lui avaient été comptées eh dot et quelque argent qu'il avait gagné comme courtier de change. Les deux époux se séparèrent, le mari pour se rendre en Belgique, puis en Hollande où il mena une vie misérable, la femme pour se retirer chez ses parents.

Envoyé en nourrice aux environs d'Auxerre, le jeune Déranger en revint au bout de trois ans et resta jusqu'à l'âge de neuf ans à la charge de son grand-père. Le tailleur Champy et sa femme avaient été, parait-il, assez durs pour leurs enfants ; fidèles au rôle des grands-parents, ils gâtèrent leur petit-fils de leur mieux, poussant la faiblesse jusqu'à accueillir et peut-être même à provoquer les prétextes quMl savait toujours trouver quand il s'agissait d'échapper à l'école. Cette école, est-il dit dans les Mévioires sur Béranger par Savinîen Lapointe, était une chambre

étroite, obscure, meublée de quelques tables et de bancs en bois semblables à ceux des cabarets. On comprend qu'0lle n'eut que peu d'attraits pour ce petit campagnard, dont Timagination était encore tout enivrée du parfum des champs, de la verdure et du soleil. Le jeune Béranger préférait de beaucoup — lui-même en fait l'aveu dans sa biographie — rester sans bruit dans un coin à faire des découpures, des dessins ou de petits paniers avec des noyaux de cerises délicatement évidés et ciselés.

De pareils amusements ne pouvaient tenir lieu d'instruction. Aussi le jeune Béranger fut-il, \ par la volonté de son père qui résidait alors en; Anjou, mis en pension, rue des Bpulets, chez l'abbé Chantereau. Béranger, si on l'en croit, fît peu deprogrès dans cette institution : il ne se rappelle pas qu'on lui aîtjamais donné de leçons de lecture et d'écriture ; le seul avantage qu'il en retira fut d'avoir assisté, du haut des toits de la maison, à la prise de la Bastille.

Si modique que soit le prix de la pension, son père le trouve bientôt trop élevé, Béranger est retiré de l'institution Chantereau et expédié à Péronne par la diligence aune de ses tantes, veuve sans enfants, laquelle tenait la petite au-

berge de VEpée royale, dans un des faubourgs de cette ville. La tante (1), qui n'était pas prévenue, accueille d'abord avec hésitation cet enfant qu'elle ne connaît pas, dit même qu'il lui est impossible de s'en charger ; puis, touchée de compassion à la vue d'un pauvre enfant que ses parents abandonnent, charmée, d'ailleurs, de la mine éveillée et intelligente du petit garçon, elle pense qu'il ne lui est pas permis de refuser le fardeau que la Providence lui confie r elle regarde l'enfant « du coin de l'œil, émue, attendrie, » elle le presse dans ses bras et dit, les larmes aux yeux : « Pauvre abandonné, je te servirai de mère.! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.

Née avec un esprit supérieur et suppléant à l'instruction qui lui manque par des lectures sérieuses et choisies, la bonne tante prend à cœur de soigner, dans la mesure de ses moyens, l'éducation de son fils d'adoption. Un vieux maître d'école apprend au jeune Béranger à écrire et à calculer, et, comme le collège de Péronne est alors fermé, elle achève de lui apprendre à lire

(1) Marie- Victoire, née en 1753, mariée en 1776 à Jean-Louis Turbeaux, marchand de bois et aubergiste au faubourg de Bretagne. Veuve en 1788, elle épousa en 1794 Charles Bouvet.

dans le Télémaque de Fénelon, dans le théâtre de Racine et dans celui de Voltaire.

Persuadée, d'ailleurs, qu'il ne suffît pas à rhomme, pour se prémunir contre les vicissitudes du sort, d'être instruit, mais qu'il doit encore être en état d'exercer Un métier, elle le met en apprentissage chez un orfèvre. L'horlogerie avait plus d'attrait pour le jeune Déranger et convenait mieux à son extrême dextérité ; mais sa vue, qui jusque-là avait été fort bonne, fut longtemps à se remettre d'un accident qui faillit être mortel. L'orfèvrerie fut donc le premier essai de Déranger ; mais il eut affaire à un pauvre fou, qui négligeait son métier, et force lui fut de chercher ailleurs.

De l'établi de l'orfèvre Déranger passe dans le cabinet d'un notaire, devenu juge de paix, M. Dallue de Dellenglise. C'est à ce magistrat, disciple fervent de Rousseau, qu'il dut, quelques années plus tard, d'entrer dans l'imprimerie que le libraire Laisnez venait d'établir à Péronne. Déranger, "dit Savinien Lapointe, se faisait une telle idée d'une imprimerie qu'il y entra comme dans un temple, la tête découverte ; mais les dieux n'ayant pas les vertus pacifiques et les élégances de langage qu'il avait rêvées, il revint

bien vite à unje plus saine appréciation des choses : bien plus; il reçut tant de coups de pied-

et de si nombreuses calottes qu'il prit en dégoût l'atelier et ne voulut plus y retourner.

Il y avait peu de tenips que le jeune Béranger avait quitté rimprimerie Laîsne;z quand il alla rejoindre à Paris son père, qui^ réuni enfin a sa fenime, s'était mis à faire des opérations de , Bourse. Paris avait laissé dans spn souvenir cette impression charmante que rien n'efface; il se faisait une fête de revoir cette ville qu'on n'oublie jamais, si jeune qu'on l'ait quittée ; mais quand vînt le moment, de se séparer de sa tante, il ne put se défendre d'un très grand trouble. Il nVvait, d'ailleurs, dans la clairvoyance et le jugement de son père qu'une médiocre confiance, et, malgré sa jeunesse — il n'était âgé que de quinze ans — il avait comme un pressentiment . des misères qu'il allait endurer.

Après une série d'opérations heureuses, dont quelques-unes furent entreprises pour le compte et dans l'intérêt de conspirateurs royalistes, la maison de banque croula, victime des crises financières dues à l'incapacité dû Directoire. Elevé par sa tante dans des principes de rigoureuse probité, Béranger fut profondéraexit affecté

d*un désastre qu'il ne lui avait pas été possible d'éviter et dont, H craignait de paraître responsable. En vain des capitalistes, qui ^valent apprécié ses aptitudes financières et son activité, lui proposèrent-ils deô sommes considérables pour engager de nouvelles affaires : le métier lui inspirait un tel dégoût qu'il aima mieux rester pauvre que. de retourner à cette Bourse où, comme il le dit lui-même (1), « il n'a jamais pu remettre lespieds sans un frisson d'épouvante. » Tandis que son père, poursuivi par ses , créanciers; emprisonné même, montrait dans ses paroles et dans ses actes la même légèreté et la même insouciance qu'autrefois, Déranger vivait solitaire, dans la crainte de rencontrer des témoins ou des victimes de la récente catastrophe, ou quelquefois s'égarait en de longues et silencieuses promenades autour de Paris. La blessure saignait toujours, et il avait seulement, pour échapper à ses mélancoliques rêveries, le . plaisir qu'il prenait à rimer soit dans le cabinet de lecture que son père tenait, rue Saint-Nicaise, soit dans là mansarde ou plutôt da^ns le grenier

(1) Ma Biographie, page 62, Toutes les citations que nous ferons dans.ee volume sont empruntées à l'excellente édition des Œuvres complètes d« Béranger, publiée par la maison Garnier' frères, (note de l'autb^jr.)

qu'il habitait à un sixième étage du boulevard Saint-Martin.

On vivait tant bien quemal,rue Saint-Nicaise, du revenu du cabinet littéraire, peut être même du produit des élucubrations du jeune poète, quand la conscription fut bientôt pour la maison la cause d'une nouvelle inquiétude, 11 n'était point possible au père de Béranger de se priver du concours de son fils, en sorte qu'il lui devenait indispensable, si sa réforme n'était pas prononcée, de lui donner un remplaçant : cette dépense était au-dessus de ses forces. La frêle constitution de Béranger, et surtout la faiblesse de sa vue, « qui eussent fait de lui un soldat d'hôpital (1), » pat*aissaient constituer un motif suffisant d'exemption» On ne croyait pas, tant il était pâle et maigre, qu'il pût atteindre trente ans. Il avait la poitrine délicate, et son père lui répétait sans cesse : « Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt. >

Donc, « sa conscience bien rassurée sur son incapacité physique, » il saisit l'unique moyen qui lui était offert d'épargner à son père la dépense qu'il redoutait : il ne se fit pas inscrire sur les contrôles.

(1) Ma Biographie j page 84.

Cependant les temps devenaient de plus en plus durs, et la misère plus profonde. Béranger devisait un jour avec la meilleure amie qu'il ait eue et qui partagea son existence, la bonne Judith : il contemplait d'un œil navré le misérable état de sa garde-robe et, Taiguille à la main, se disposait à ravauder son vieux pantsLlon « percé au genou, i» quand la portière entre essoufflée et lui tend une lettre d'une écriture inconnue. Aiguille, pantalon, tout lui échappe. Il prend la lettre et l'ouvre d'une main tremblante: le sénateur Lucien Bonaparte avait lu les vers dont il lui avait fait hommage, et il voulait le voir ! € Que les jeunes poètes, dit Béranger, qui sontdanslamême position, se figurent mon bonheur, et le décrivent, s'ils le peuvent ! Ce ne fut pas la fortune qui m' apparut d'abord, mais la gloire (1). >

Il emprunte bien vite des vêtements convenables, se rend auprès du frère du Premier Consul et en reçoit avec des félicitations et des conseils ï^ promesse — promesse qui fut tenue presque aussitôt après — d'une procuration pour toucher son traitement de membre de

(1) Ma Biographie f page 89.

rinstîtut, dont trois années arriérées devaient lui être payées tout d'abord.

£468 premiers essais poétiques . . /

Nous n'avons ni l'un ni l'autre des deux poèmes qui valurent à Béranger de si précieux encouragements etune si haute protection : nous n'en connaissons que les titres, le Rétablissement du culte et le Déluge, et nous savons aussi que par la nature des idées et la couleur du style ils appartenaient au genre dithyrambique: car, on ne l'ignore pas, si Béranger ne nous est guère connu que comme chansonnier, ce n',est pas par la chanson qu'il s'est tout d'abord signalé. Il eut — lui-même nous l'apprend (i) — l'idée d'un poème sur^Jlovis, où il voulait montrer l'épiscopat aidant Le fondateur de la Monarchie française à constituer le vieil empiré gaulois ; il termina presque un poènie .pastorial dont le sujet était emprunté à l'histoire de Jeanne d'Arc ; il s'essaya aussi dans plusieurs

(1) Ma Biographie, page 103.

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