PREMIERS ESSAIS POÉTIQUES
comédies et écrivit un certain nombre d'idylles, :dont quelques-unes nous ont été conservées.
En voici unô que Lamartine cite tout entière dans son Cours familier de littérature (i) ; elle est intitulée : Glycère.
- LE VIEILLARD
Jfiune fille au riant visage, Que.cherches-tu sous cet ombrage?
. ' .LA JEUNE FiLLE.
, Des fleurs pour orner mes cheveux.
Je me jends au prochain village.
Avec le printemps et ses feux, Bergères, bergers amoureux Vont danser sur l'herbe nouvelle.
•Déjà Je sistre les appelle ; Glycère est sans doute avec eux.
De ces hameaux c'est la plus belle ; Jie veux Teffacer à leurs yeux.
' Voyez ces fleurs, c'est un présage.
LE VIEILLARD
Sais-lu quel est ce lieu sauvage ?
LA JEITNE FILLE.
Non, et tout m'y semble nouveau.
1) Entretien XXI.
24 BÉBANGER
LE VIEILLARD
Là repose, jeune étrangère, La plus belle de ce hameau.
* Ces fleurs, pour effacer Glycère, Tu les cueillis sur son tombeau.
Cette élégie qui a été citée bien des fois, et qui le méritait par sa grâce délicate et son charme mélancolique, gisait enfouie dans quelque obscur recueil des premières années de FEmpire, quand un studieux et pieux commentateur de Béranger, M. Ed. Pournier, Ten exhuma en 1857.
C'est également a M. Pournier que nous devons le fragment d'un poème que Béranger lut en 1804 à Lucien Bonaparte et dont voici quelques vers :
Des hommes étaient nés pour le trône du monde. Huit siècles l'assuraient à leur race féconde. Dieu veut ! Soudain aux yeux de cent peuples surpris, Les uns sont égorgés, les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage.
Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles ; Familles et palais, il verra tout périr !
Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir,
Vu des hommes produits de la cendre des hommes; . Et,'lugubre flambeau ^u sépulcre où nous sommes, Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui, . . S'çteindra devant Dieu, comme. npus devant lui.
Leâ premières chaxîsdns : le Couvent des Sans
\ Soucis et le Caveau.
En' dépit de la défiance que Déranger avait de ses forces et dont il fît Taveu bien souvent les quelques vers qui précèdent indiquent
. assez ce qu'il serait devenu^ s'il eût persévéré dans la voie qu'il s'était tout d'abord tracée ; mais différentes circonstances se présentèrent bientôt, qui l'engagèrent' à descendre des hautes* régions littéraires où il était monté ' et à diriger son talent vers une forme de poésie plus simple, plus familière, plu.s plébéienne et, par suite, mieux appropriée à la tournure de son esprit et à son genre de vie.
, A vingt-cinq ans il obtient enfin ce qu'il avait lôujours souhaité, un modeste emploi. Il entre dans les bureaux du peintre Landon,où il rédige le texte de son A/usée. Les. dix- huit cents francs
' r que lui vaut cet emploi, joints aux mille francs
BëRANQEB; .
de rinstitut, lui permettent de mener une vie plus facile et plus agréable. Il se crée d'aimables relations et compte bientôt pour amis le chansonnier Antier, Lebrun, « homme d'un caractère si pur et si bon, et que de beaux et légitimes succès n'ont pas empêché de se décourager trop tôt, :j> Wilhem Bocquillon, « Tinveriteur d'une admirable méthode musicale, i> le peintre Guérin, avec lequel il rompit en 1815 par humeur politique, enfin le poète Arnault, auquel il dut d'obtenir, dans les bureaux de l'Université impériale, un emploi qui, s'il était modeste et peu rétribué, lui laissait toute la présence d'esprit et tout le temps nécessaires pour s'occuper de poésie.
Il se rendait souvent à Péronne pour voir sa tante et son ami d'enfance, Quenescourt.
Chaque voyage était Toccasion de joyeux repas, et, suivant une coutume chère à nos pères, les couplets égayaient le dessert. Dans ces réunions amicales, chacun apportait sa part de gaieté et d'esprit; mais tel était le charme que Béranger exerçait sur tous par sa bonne humeur toujours égale et la verve de ses chansons que, dans la désignation qui fut faite des membres de la communauté, on lui donna le nom signi*
ficatif de Frère Hilarion. Béranger conserva toute sa vie un souvenir ému du Couvent des Sans-Soucis — c'est ainsi qu^'on appelait la maison où Ton se réunissait, — et souvent il prenait plaisir à se redire à lui-même quelques-unes des chansons de ce temps d'amitié et de joie :
Ave, mes joyeux frères, Au couvent je reviens. Le monde et ses chimères Ne plaisent qu'aux vauriens.
Dieu, qui veut qu'on se range.
Me tirant du bourbier, M'a fait par mon bon ange (i) Reconduire au moutier.
Salut au monastère
Où tout moine est fervent.
Je sonne avec mon verre :
C'est un bon frère
Qui rentre au couvent.
Laissons dire à la Trappe :
« Frères, il faut mourir. »
Quand le destin nous frappe, Gaîment sachons souffrir ; Mourir va de soi-même.
N'en ayons point souci.
Bien vivre est le problème Qu'il faut résoudre ici.
Salut au monastère, etc.».
(1) Que nés court.
Cette chanson (1809) et beaucoup d'autres n'étaient faites que pour égayer la petite société de Péronne ^ elles n'étaient pas destinées à voir le jour ; mais, par une indiscrétion du père de Déranger, plusieurs furent imprimées dans un de's nombreux recueils qui composaient la librairie des étrennes. Elles furent remarquées et appelèrent l'attention des chansonniers du Caveau. Désaugiers, qui, depuis la mort de Laujon, présidait la société, voulut voir Déranger, et, grâce à l'appui que lui prêtèrent en cette circonstance Arnault et le comte de Saint-Jean d'Angély, il réussit à le rencontrer. Par Désaugiers, Déranger est présenté au Caveau, chante beaucoup de chansons, qui toutes obtiennent le plus complet succès, et, après le cérémonial d'usage, il est élu (n à l'unanimité et au bruit de joyeuses rasades ».
Ce jour, et Déranger le reconnaît lui-même, est un des plus mémorables de sa vie poétique. Les applaudissements que lui octroient avec une si cordiale sympathie ses nouveaux amis ont leur écho dans la rue et se répercutent de proche en proche. Le succès va sans cesse grandissant, et bientôt le nom du chansonnier est dans toutes les bouches.
Le Couvent^ des Sans-Soucis eut sa part, et une part importante, dans la formation et le développement du talent poétique de Déranger ; mais le Caveau eut le mérite plus grand encore de lui donner une idée de ce cpi'il pourrait faire si, renonçant aux différentes études qui avaient juéqtie-là sollicité son attention, il consacrait désormais tous ses efforts à. un genre de poésie qui lui avait valu un si complet triomphe et qui, d'ailleurs, avait toutes ses préférences.
Il était de règle au Caveau que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté. Les charmes et, it plus forte raison, les artifices de la poésie en devaient être soigneusement bannis • Peu scrupuleux sur le choix des mots ou sur Texactitude de la rime, oh ne lui demandait que d'être gaie et amusante. Quant aux idées, elles étaient presque toujours les mêmes et se ramenaient le plus souvent à des refrains bachiques. '
Les premières chansons de Déranger sont dans le goût du temps^ et sont toutes conçues d'après les principes qui étaient alors généralement admis. Il n'y eut qu'un point où le poète refusa de se soumettre à la règle commune:
convaincu que la négligence du style est partout
condamnable, et que tout ce que Ton écrit mérite d'être bien écrit ; familiarisé, d'ailleurs, grâce à- Teffort que lui avaient coûté ses précé- , dentés compositions littéraires, avec tous les procédé^ et avec toutes les richesses du langage poétique, il répandit sur les folles chansons de sa jeunesse les charmes d'une diction toujours correcte , toujours pure et toujours élégante. •'^ Nous ne dirons qu'un mot de ces premières chansons, qui, si elles se distinguent pour la forme des chansonnettes du Caveau, s'en rapprochent, au point de se confondre avec elles, par le fonds commun des sentiments et des idées. La Gaudriole (1812), la Mère aveugle j Ainsi soitily V Education de ces demoiselles, V Académie et le Caveau (1813) : toutes ces chansons et beaucoup d'autres s'inspirent de la doctrine du Caveau. Qu'il nous suffise, pour en donner une idée, de ce couplet de la chanson intitulée Mes cheveux :
Mes bons amis, voulez-vous dans la joie Passer quelques instants sereins, Buvez un peu ; c'est dans le vin qu'on noie L'ennui, l'humeur et les chagrins.
A. longs flots puisez Tallégresse Dans ces flacons d'un vin mousseux.
C'est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux.
LES PREMIÈRES CHANSONS 3t
R Au Caveau, on considérait si bien la gaieté
comme l'élément indispensable de la chanson, et les prescriptions étaient à ce point de vue si rigoureuses que, lorsqu'il prit fantaisie à Bé-
ranger, au commencement de 1814, d'exprimer les sentiments qu'éveillait dans son âme l'approche des armées coalisées contre la France,
il crut nécessaire de tempérer sa douleur par une pointe de jovialité et de mêler à la tristesse contenue de ses vers le sel piquant dont Armand Gouffé et Désaugiers relevaient leur atticisme dans leurs chansonnettes gracieuses et folâtres. C'est en vainque, dans une note qui accompagne Ma dernière chanson peut-être^ Déranger observe « que personne ne pouvait se persuader que Paris tomberait si facilement au pouvoir des étrangers, et que rien jusque-là n'avait troublé les plaisirs de la capitale». A n'en f>as douter, et la même note de Béranger est sur ce point absolument explicite, c'est surtout dans la doctrine étroite du Caveau qu'il convient de chercher l'explication de jeux de mots et.de plaisanteries qui contrastent si fort avec la situation qui était alors faite à la France :
Je n'eus jamais d'indifférence Pour la gloire du nom français.
L'étranger envahit la France, . , ^ Et jemaudis tous ses succès.
Mais, bien que la douleur honore.
Que servira d'avoir gémi !
Puisqu'ici nous rions encore, Autant de pris sur Tennemi I
Quand plus d'un brave aujourd'hui tremble, Moi, poltron, je ne tremble pas.
Heureux que Bacchus nous rassemble Pour trinquer à ce gai repas !
Amis, c'est le dieu que j'implore ; Par lui mon cœur est affermi.
Buvons gaîment, buvons encore :
. Autant de pris sur l'ennemi!
Cependant le jour approchait où Béranger, s'affranchiesant de plus en plus de la règle du . Caveau, devait comprendre que « la chanson est, comme plusieurs autres genres, toute une' langue, et que, comriiô telle, elle est susceptiblede prendre les 'tons les plus opposés (1). » Né
'if
poète, il allait bientôt reconnaître qu'il était possible et utile d'en élever le ton, et que tout ce qu'il y avait en lui de poésie pouvait trouver place dans un genre moins connu, à vrai dire, que pratiqué.
Au reste, cette transformation, ou plutôt cet
(1) Préface de rédHion de 1833. *
anoblissement de la chanson n'avait rien que de très naturel et de très logique. Tant que lé peuple fut tenu dans l'ignorance de tout ce <{M\ ' se disait et 3'écrivait dans les hautes régions de la pliilosophie et de la politique, on comprend que la chanson, interprète ordinaire de ses pensées, se soit astreinte à n'exprimer que des idées communes et des sentiments vulgaires ; mais depuis 1759 le peuple était sorti du rôlo modeste ^.uquel il avait été condamné si longtemps ; il avjaît mis la main aux affaires et pris une part active à l'administration du pays. Il convenait dès lors que la chanson quittât les chemins obscurs, les sentiers battus, pour monter progressivement vers les cimes élevées et les hauteurs resplendissantes do la poésie.
Les circonatp.nces devenaient, d'ailleurs, de plus en plus critiques. La fortune, qui, depuis de jnombreuses années, souriait à Napoléon sur tous les champs de bataille, se montrait moins clémente. L'étoile pâlissait, etilétait à craindre que la France ne perdît, avec le fruit dé conquêtes si chèrement payées, la liberté, achetée au prix de tant d'efforts et dotant de sang. Le temps n'était plus seulement aux chansons folâtres. Les pensées graves et sérieuses pou-
vaient aussi et devaient trouver leur place dans un genre de poésie qui , précisément parce qu'il est populaire et national , pouvait servir utilement la cause de la liberté et de la patrie.